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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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Mona Fayad
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La division au Liban n'est plus la conséquence de la guerre, elle en est devenue l'un des instruments. Ce que nous observons aujourd'hui pourrait se définir comme une économie de la division, soit la haine convertie en matière première, produite quotidiennement, fabriquée, distribuée et consommée, servant à la fois plusieurs parties, fussent-elles en état de belligérance déclarée. Le conflit a migré de la violence militaire vers la violence symbolique. Quand un vieil homme se lève pour insulter le chef du gouvernement dans un langage abject, quand un autre s'en prend au président de la République en lui rappelant le destin de Sadate, quand on dresse des enfants à l'injure et qu'on glorifie la militarisation jusque dans une chaussure, la question ne concerne plus les personnes visées, mais ce qu'elles représentent: un contournement de l'angoisse et de la peur ressenties, une volonté délibérée d'ancrer dans la conscience populaire l'image d'un État en déliquescence, de banaliser l'insulte comme mode d'expression politique, en déplaçant le conflit de la critique du pouvoir vers son avilissement et son procès en trahison. Cela dépasse largement le cadre d'un déclin moral ou d'une colère incontrôlée ; c'est, en profondeur, le signe d'une mutation bien plus grave: frapper l'image de l'État dans la conscience collective et substituer à la délibération publique la diffamation. Quand le pouvoir cesse d'être un objet de responsabilité pour devenir une cible d'humiliation, il se vide de toute légitimité symbolique. C'est là ce que Pierre Bourdieu nommait la «violence symbolique»: le moment où le langage lui-même devient un instrument de déconstruction au service de la domination, bien au-delà de sa simple fonction de communication. Ce que nous voyons aujourd'hui ne se réduit pas à une divergence de positions ou à des lectures politiques différentes ; c'est un processus systématique qui recompose la société de l'intérieur, par le langage, l'image et l'éducation, pour la rendre plus fragile et moins apte à produire un sens commun ou une position nationale fédératrice. Le Liban n'affronte pas seulement aujourd'hui le danger de la guerre, mais celui d'une société en voie d'être refondée sur le socle de l'humiliation. Et ce qui se sème dans les nouvelles générations est plus inquiétant encore. Des enfants dressés à l'injure, filmés et célébrés comme s'ils accomplissaient un acte héroïque, intégrés dans une mise en scène de mobilisation ; ce n'est pas là un détail anecdotique, mais un mécanisme de reproduction de la division par l'éducation. L'enfant qui apprend que la haine constitue une expression légitime et que l'insulte est un mode de présence ne sera pas, demain, un citoyen, mais un instrument dans un conflit dont il ne perçoit pas les dimensions. À cet instant, l'enfant cesse d'être une victime pour se muer en outil: vecteur précoce de la haine, futur citoyen amputé de toute capacité à penser au-delà de ce qu'on lui a inculqué. C'est un lent façonnage des consciences, où les fractures s'instillent dans le langage avant même d'affleurer dans les positions. Un «lavage de cerveau en douceur», en quelque sorte, qui ne s'impose pas par la contrainte mais se construit par la répétition, la banalisation et l'encouragement social. Les symboles, eux aussi, ont été entraînés dans cette trajectoire. Ces images qui magnifient la chaussure militaire ou en font un accessoire festif ne relèvent pas de la vulgarité ordinaire ; elles signalent une redéfinition des valeurs : de la dignité à la soumission, de la citoyenneté à l'obéissance, et un retour à l'ère des idoles de la Jâhiliyya. Dans ce tableau, les parties en présence ne coordonnent pas nécessairement leurs actions, mais elles convergent dans leurs effets. Et la contradiction est saisissante: tandis qu'Israël s'acharne dans l'agression, la destruction et l'occupation, il se présente comme respectueux des sacralités libanaises, au point que Saar s'excuse du geste du soldat israélien qui a brisé une statue du Christ, alors que les mêmes forces attaquent les églises et les mosquées à Jérusalem et à Bethléem et en interdisent l'accès aux fidèles. Le Hezbollah, à l'inverse, dissimule son impuissance en frappant tout ce que le citoyen libanais chérit. Israël tire profit de l'effritement du tissu social et de la transformation de chaque frappe militaire, à l'exemple d'Aïn Saadé et de Beyrouth, en matière à discorde interne, paralysant toute possibilité de réponse nationale unifiée. Le Hezbollah, de son côté, œuvre à exacerber la peur réciproque entre Libanais et à saper l'idée d'un État fédérateur, renforçant ainsi la logique de «protection» en dehors des institutions. De façon paradoxale, les deux parties se nourrissent du même processus: plus la fragmentation intérieure s'accentue, plus leurs justifications respectives se consolident. La responsabilité ne s'arrête pas là. Les autres forces politiques participent, à des degrés divers, à la pérennisation de cette réalité : par un discours sectaire, des silences sélectifs, ou l'exploitation de la peur au service des leaderships. L'espace public se mue alors en arène ouverte aux instincts plutôt qu'au débat, à la mobilisation plutôt qu'à la reddition de comptes. La conséquence la plus grave ne réside pas dans la division elle-même, mais dans la perte des repères: la société perd sa capacité à distinguer l'acceptable de l'inacceptable. Le problème ne se situe alors plus dans tel ou tel événement précis, mais dans la structure qui l'accueille et le reproduit. Tout cela survient à un moment délicat, où le Liban est censé se tenir au seuil d'un nouveau processus de négociation. Mais au lieu que ce processus représente une occasion de convergence des visions et d'un soutien commun, c'est la fragmentation des récits qui s'impose, creusant davantage la fissure intérieure, affaiblissant l'État au lieu de le consolider, et érodant sa symbolique au point de menacer de vider toute négociation de sa substance. Car les États ne négocient pas seulement avec leurs frontières, mais avec la cohésion de leurs sociétés et leur capacité à produire une position commune, ou à tout le moins un récit partagé. Le Liban n'affronte pas seulement aujourd'hui le danger des frappes militaires, mais celui d'une société disloquée de l'intérieur, réduite à n'être qu'une arène de gestion des conflits. C'est là la phase la plus périlleuse: quand la désintégration cesse d'être un effet de la guerre pour en devenir la condition de perpétuation. Nous nous retrouvons alors face à une société que l'on recompose sur des bases antérieures à l'État. Face à cela, il ne suffit pas d'enregistrer des positions ou de dénoncer, de rejeter telle frappe ou de condamner telle insulte. Ce qu'il faut, c'est recouvrer un minimum de sens: les victimes ne sont pas des confessions mais des citoyens, l'État n'est pas un belligérant mais un cadre, la dignité n'est pas un détail auquel on peut renoncer. Sans cela, chaque frappe militaire ne sera qu'un pas de plus dans un processus de désintégration qui a commencé de l'intérieur… C'est là la phase la plus dangereuse: quand la désintégration cesse d'être un effet du conflit pour se muer en culture. La bataille ne se joue plus alors seulement sur le terrain, mais sur le sens même de l'être humain. Ce qu'il faut maintenant, c'est reconquérir le sens. Réhabiliter l'idée du citoyen, et non du sujet assujetti. Réhabiliter l'État, non le symbole ; la dignité, non la force. Car une société qui se réconcilie avec l'humiliation n'a pas besoin qu'on la vainque… il lui suffit de continuer ainsi.

Comment l'État s'est mué en intermédiaire…

L'accès à l'État au Liban n'emprunte plus le chemin direct qu'il devrait logiquement prendre dans tout système politique moderne. Le rapport qui devrait reposer sur des droits clairement définis et des obligations mutuellement consenties s'est mué progressivement en un réseau complexe de voies informelles, où le citoyen ne traite plus directement avec l'État, mais avec celui qui lui en «ouvre l'accès». Mais la mutation ne s'est pas arrêtée là, puisque l'intermédiation a cessé d'être un simple pont jeté entre le citoyen et l'État pour devenir, dans bien des cas, un substitut intégral à celui-ci, à travers l'édification de dispositifs parallèles qui reproduisent l'État en dehors de lui. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui dépasse largement la corruption ordinaire. Il ne s'agit plus de transgresser des règles existantes, mais de les substituer à d'autres. Le citoyen n'obtient plus ce qui lui revient de droit par le canal de l'institution, mais par l'entremise d'un intermédiaire qui redéfinit ce droit en prestation de service, ou par le biais d'une institution de substitution qui naît en dehors de l'État tout en en remplissant les fonctions. En ce sens, le problème ne réside plus dans la seule faiblesse de l'État, mais dans l'émergence d'un cartel parallèle qui agit à sa place et reconfigure la relation entre le citoyen et le pouvoir. Cette transformation ne s'est pas opérée brusquement. Elle a commencé par un affaiblissement méthodique de l'État, passant par la paralysie de ses institutions, le retardement systématique de ses services et l'effritement progressif de la confiance qui lui était accordée. Puis les forces politiques se sont engouffrées dans ce vide, non pas simplement par l'entremise de la médiation, mais en instituant des structures alternatives dans les domaines de la santé, de l'éducation et des services. Avec le temps, le citoyen a cessé de recourir à l'État autrement qu'à titre subsidiaire, se trouvant désormais pris dans un double engrenage, tiraillé entre un intermédiaire qui lui fraye le chemin et une institution parallèle qui lui assure la prestation. Dans les différents secteurs, cette équation s'est reproduite à l'identique. Dans les services fondamentaux, l'État a cessé d'être la référence effective, cédant la place à des cartels parallèles de production et de distribution. Dans le domaine de la santé, l'accès aux soins ne dépend plus des seules institutions officielles, mais d'un maillage de réseaux d'appui et de structures de substitution. Dans l'éducation, des dispositifs de bourses et de soutien ont émergé en dehors du cadre institutionnel traditionnel. Et sur le marché de l'emploi, la compétence à elle seule ne détermine plus les opportunités, supplantée par l'appartenance aux réseaux d'influence. Dans le secteur financier, cette mutation se manifeste avec une acuité particulière. Le système bancaire a cessé d'être un cadre unifié soumis à des règles lisibles, pour devenir un espace où les relations personnelles s'enchevêtrent aux dispositions légales. Pendant la crise, tous les déposants ne se trouvaient pas à égalité devant l'accès à leurs fonds, et des canaux parallèles ont émergé pour gérer les transferts et les règlements. La question n'était plus de savoir ce à quoi on avait droit, mais qui pouvait effectivement y accéder. L'argent lui-même s'est ainsi transformé, passant du statut de droit légal à celui de privilège conditionné par l'influence. En dépit de tout cela, ce cartel ne s'est pas imposé par la seule contrainte, ayant prospéré parce qu'il répondait à un besoin réel. En l'absence de l'État, le citoyen cherche une solution rapide plutôt qu'un long parcours juridique. Et à mesure que s'effrite la confiance dans les institutions, la relation personnelle s'avère d'autant plus efficace. C'est ce qui a permis au cartel parallèle non seulement de se maintenir, mais de s'étendre et de s'enraciner. Le résultat excède désormais le simple recul de l'État et touche à l'émergence d'une dualité structurelle à part entière. Le citoyen vit en effet entre deux systèmes, l'un officiel et fragilisé, l'autre parallèle et parfois davantage opérant. Les droits n'ont pas disparu, mais se sont scindés entre ces deux systèmes, approfondissant ainsi la dépendance et affaiblissant la notion même de citoyenneté. Ce qui est le plus alarmant dans ce tableau ne tient pas à l'existence même de l'intermédiation, mais au succès du substitut. Lorsque le cartel parallèle se révèle plus rapide et plus présent, l'État se retrouve relégué au rang d'option secondaire. Le problème ne réside plus dans la faiblesse de l'État, mais dans le fait qu'il ne s'impose plus toujours comme une nécessité aux yeux du citoyen. Dans cette réalité, la question n'est plus de savoir comment réformer l'État, mais si le lien qui le rattache au citoyen subsiste encore. Entre un intermédiaire qui noue le lien entre le citoyen et l'État et des institutions de substitution qui s'en dispensent, se dessine un nouveau modèle de gouvernance qui ne repose plus sur l'État seul, mais sur la pluralité des centres de pouvoir et de prestation. C'est là que se pose la vraie question: sommes-nous en présence d'un État affaibli qui cherche à se rétablir, ou d'un cartel qui a réussi à construire son propre substitut?

L’impressionnisme libanais: Moustafa Farroukh, peintre et intellectuel engagé (4/4)

Moustapha Farroukh est l’un des grands pionniers de la peinture moderne libanaise et a largement contribué à structurer la scène artistique nationale. Il est né en 1901 dans le quartier modeste de Basta à Beyrouth, au sein d’une famille sunnite, et est décédé en 1957. Jeune, il est encouragé et formé dans l’atelier du peintre moderniste Habib Srour. En 1927, il quitte Beyrouth pour Rome, où il étudie à la Regia Accademia di Belle Arti (San Luca) et obtient son diplôme la même année. Après Rome, il poursuit sa formation à Paris, notamment auprès de Paul Émile Chabas, alors président de la Société des artistes français. Il commence à exposer lors d’événements artistiques majeurs, notamment les salons d’art parisiens, la Biennale de Rome, puis à Venise, New York et Beyrouth. Retour au bercail Il revient à Beyrouth en 1932 et y ouvre un atelier‑galerie permanent, qui devient un point de ralliement de la vie artistique beyrouthine. Il enseigne l’art dans plusieurs institutions prestigieuses dont l’AUB, l’Alba, et l’École normale de Beyrouth. Il donne également des conférences dans divers cénacles intellectuels, notamment au Cénacle libanais (al-Nadwa), contribuant ainsi à la consolidation institutionnelle du champ artistique libanais naissant. Très actif dans les expositions internationales, son nom est inscrit, en 1950, dans le Bénézit , la référence bibliographique la plus prestigieuse au monde pour les artistes. Farroukh était un artiste et un intellectuel engagé, publiant, dans la presse, de nombreux articles sur l’art, contribuant ainsi à l’éducation artistique du grand public. Il a également publié cinq ouvrages sur la philosophie de l’art et l’identité libanaise, dont une autobiographie. Ses écrits ont largement contribué à théoriser la place de l’art dans la société libanaise émergente. Son œuvre et son style Farroukh est un peintre prolifique qui a laissé plus de 2.000 toiles, largement collectionnées au Liban et à l’étranger. Sa peinture est essentiellement post-impressionniste, figurative et réaliste, marquée par sa formation académique européenne, mais ancrée dans des sujets libanais. Ses thèmes de prédilection couvrent la vie quotidienne: paysages ruraux et urbains, villages, champs, ports, la corniche de Beyrouth, notables, femmes au travail, paysans, etc. Il a également peint quelques nus, un geste audacieux dans le contexte levantin de l’époque. Sa palette est lumineuse et chaude. Il accorde une attention particulière au clair‑obscur hérité de sa formation italienne, qu’il a réussi à combiner avec la lumière méditerranéenne. Dans les années 1930, après un séjour marquant en Espagne, il peint l’héritage arabo‑andalou, intégrant ainsi la mémoire arabe d’Andalousie à un langage pictural moderne. Une œuvre iconique, la corniche de Ras Beyrouth Ses vues du front de mer de Beyrouth et de la corniche sont souvent citées comme des images iconiques d’un Liban en transition, où le port, la mer et la ville forment un triptyque identitaire. «La corniche de Ras Beyrouth», peinte en 1941 sous le Mandat français, illustre la volonté de Moustafa Farroukh de poser les bases d’une peinture nationale libanaise s’inspirant de ses influences européennes. Son paysage urbain, ouvert sur la mer, symbolise le dialogue entre la ville moderne et l’infini méditerranéen. Il valorise la lumière et l’atmosphère. Ras Beyrouth devient ainsi un seuil entre Orient et Occident, modernité et tradition. Cette œuvre incarne l’identité libanaise émergente et constitue une étape clé de la modernité picturale du pays. Il s’agit d’une vision poétique du Liban, où la mer, la montagne et l’architecture traditionnelle coexistent harmonieusement. La composition en trois plans donne de la profondeur à la toile et guide l’œil du chemin de terre jusqu’à la ligne d’horizon. Les tons chauds de la terre contrastent avec les bleus froids de la mer et du ciel, créant une atmosphère à la fois lumineuse et mélancolique. La présence de deux personnages au centre de la toile humanise la scène et introduit une dimension narrative chère à Farroukh. Les palmiers et les maisons basses, traités au pinceau souple, ancrent le tableau dans un Orient méditerranéen idéalisé, empreint de nostalgie et de douceur. Peintres emblématiques d’une nation en devenir En conclusion, nos quatre pionniers de la peinture libanaise – Khalil Saleeby, Omar Onsi, César Gemayel, Moustafa Farroukh –, qui ne sont d’ailleurs pas les seuls, apparaissent comme les peintres emblématiques d’une nation en devenir. Formés à l’étranger, ils se sont inspirés des écoles de peinture européennes de leur temps, en ont retenu le meilleur en l’adaptant à la lumière et à la sensibilité méditerranéenne et orientale. Ainsi, ils ont renforcé l’identité nationale libanaise naissante et créé une peinture proprement libanaise, à la fois identique et différente de la peinture européenne du début du XXe siècle. L’influence de la peinture occidentale leur a permis de libérer à la fois leur coup de pinceau et leurs palettes, mais aussi de s’affranchir des commandes religieuses et officielles, brisant ainsi les tabous sociaux de l’époque. Si certains se sont inspirés de l’impressionnisme, d’autres se sont plutôt rapprochés du réalisme ou du post-impressionnisme. Ils ont toutefois tous contribué à créer une identité nationale libanaise, ainsi qu’à l’essor artistique et social du Liban. Leurs œuvres ont également constitué une source d’inspiration pour les sociétés levantines de l’époque. Lire sur le même sujet – L’impressionnisme libanais: de la grisaille parisienne à la lumière du Mont-Liban (1/4) – L’impressionnisme libanais: Omar Onsi, maître de la lumière (2/4) – L’impressionnisme libanais: César Gemayel, un pionnier entre deux mondes (3/4)

Les origines, chapitre 1
Par
Nadim Tabet
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1 – Face à l’effacement Dans un prologue à cette série de textes — «Des ténèbres éternelles à l’Histoire… de Raphaël» — j’expliquais pourquoi, en ces temps de ténèbres pour le Liban, j’ai décidé de me tourner vers l’Histoire avec un grand «H», ainsi que vers la petite histoire, à savoir celle de mon fils, Raphaël. Pour résumer, c’est tout d’abord pour sauver de l’oubli ce qui peut l’être au moment où le Liban, tel qu’on le connaît, est menacé de disparition. Puis parce qu’à l’échelle mondiale, nous vivons dans un temps qui donne tout son sens à une citation de George Orwell, extraite de 1984 : «Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.» Et des exemples qui donnent raison à cette citation, on en trouve beaucoup ces temps ci. Pour n’en citer que quelques-uns, je retiendrais : le livre d’Éric Zemmour, La messe n’est pas dite , où il revisite l’histoire de France afin de défendre l’idée, très politique, d’une identité judéo-chrétienne de ce pays ; la décision du British Museum de retirer le mot «Palestine» de l’une de ses expositions ; et la réécriture, par Donald Trump lui-même, de l’Histoire des présidents des États-Unis telle qu’elle est présentée dans le «Presidential Walk of Fame» de la Maison-Blanche. Bref, autant dire qu’à l’ère du numérique, que l’on croyait dominée par les selfies, la notion d’Histoire semble revenir en force. 2 – Vivre entre deux rapports à l’Histoire À titre personnel, je ne peux pas dire que je sois dépaysé face à ce retour de l’Histoire puisque, contrairement à l’Europe, qui a vécu longtemps dans «la fin de l’Histoire» — en tout cas selon Fukuyama » — l’Histoire ne s’est jamais arrêtée au Liban. Et vivant depuis des années en Europe — la France tout d’abord puis l’Italie —, ma problématique, celle transmise à mon fils et probablement celle de beaucoup d’émigrés libanais, a toujours été celle de savoir comment un être pris dans la Grande Histoire peut s’adapter au continent de «la fin de l’Histoire». Mais malgré cette différence, le temps du Sud et celui du Nord sont touchés aujourd’hui par une problématique commune, mise en avant par l’historien François Hartog, à savoir: la fin de la croyance en la capacité des historiens à fournir de grands récits capables de fédérer et de donner espoir en l’avenir. Ceux qui s’intéressent à l’historiographie savent que le grand moment de l’historien «prophète» a été le XIXe siècle quand, à l’instar d’un Michelet pour la France, l’Histoire fournissait des romans nationaux pour des nations naissantes et que, à l’instar de philosophes tels que Marx ou Hegel, elle se faisait récit d’une marche progressive vers un idéal. Pourquoi, de nos jours, l’Histoire n’occupe-t-elle plus la même place dans nos sociétés? La réponse est bien entendu vaste. Mais le hasard a mis récemment sur mon chemin deux œuvres — un film libanais et un livre de François Hartog — qui fournissent quelques éléments de réponse. 3 – «Do You Love Me» et l’Histoire «on repeat » Concernant le film libanais, il s’agit du très beau film de Lana Daher, Do You Love Me . Composé uniquement d’archives — allant de photos à des extraits de films —, le film retrace l’Histoire du Liban de la guerre civile des années 70 à nos jours. S’il m’a particulièrement touché, c’est tout d’abord pour une raison narcissique, puisque des extraits de mon long métrage, One of These Days , figurent parmi les archives choisies. Mais aussi, et surtout, parce que je l’ai vu à Beyrouth au moment où, à l’extérieur de la salle, les bombes israéliennes s’abattaient sur le Liban. Et inutile de préciser que voir ce film dans de telles circonstances donnait à cette séance de cinéma des allures de messe funéraire, avec toute l’émotion associée à ce rituel. Mais au-delà de ma réception du film, s’il retient mon attention ici, c’est parce qu’il a le mérite — et c’est indiqué au début du film — de retranscrire le temps historique tel qu’on le vit au Liban, à savoir celui d’une éternelle répétition. Pas de roman national donc, ou de marche progressive vers un idéal, mais plutôt le sentiment, en voyant le film, de voir un territoire abandonné par la notion de progression chronologique et condamné, tel un Sisyphe, à revivre les mêmes gestes, les mêmes émotions et les mêmes événements, en l’occurrence beaucoup de guerres. Et afin de retranscrire ce rapport au temps, la grande idée du montage est d’avoir choisi de classer ces archives, non par ordre chronologique, mais par motifs, comme par exemple: le rapport à la mer, à la ville, à la danse, à la ruine, etc. Et en voyant ces mêmes motifs se répéter à travers le temps, cela donne l’étrange impression que tout ce que l’on s’apprête à filmer du conflit actuel a déjà été filmé. En ce sens, le film fait penser à l’idée, mise en avant par Jacques Derrida, dans ses réflexions autour de la figure de la circoncision, selon laquelle des archives de nos vies peuvent être antérieures à notre existence. Et au-delà de cette notion de traces antérieures, le montage fait aussi penser au fameux Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg où l’Histoire de l’art est classée non pas par ordre chronologique, mais par motifs, afin de montrer comment des formes anciennes peuvent «survivre» de façon fantomatique dans une iconographie plus moderne. Et plus que la répétition, c’est bien la «survivance» permanente du passé dans le présent qui définit au mieux le rapport des Libanais au temps historique alors que, plus au nord, c’est-à-dire en Europe, la fin de la foi en l’Histoire comme productrice de grands récits se matérialise par le sentiment de vivre dans un perpétuel présent. 4 – François Hartog et le présentisme C’est en tout cas l’intuition défendue par François Hartog dans ses travaux autour de la notion d’Histoire, notamment dans son essai Les régimes d’historicité . Essai majeur sur la notion d’Histoire, Hartog y décrit la façon dont une société articule le rapport entre le passé, le présent et le futur. Et en ce qui concerne l’Europe, Hartog fait apparaître trois grandes périodes. Un régime ancien, celui de l’Antiquité et du Moyen Âge, caractérisé par des mythes et un rapport cyclique au temps, où le passé est érigé en modèle. Un régime moderne, qui démarre au XVIIIe siècle, avec la pensée des Lumières entre autres, où la croyance dans le progrès érige le futur comme ultime horizon. Et la période contemporaine, dont le début correspond à peu près aux années 1970 — marquées entre autres par le choc pétrolier, la fin des utopies et le slogan «No Future» des Sex Pistols —, où le présent devient l’horizon ultime. Bien sûr, comme toutes les théories, on pourrait apporter plusieurs nuances à la notion de présentisme, surtout que, dans ce cas précis, il ne s’agit en aucun cas de décrire la fin de tout rapport avec le passé. Mais ce que Hartog fait apparaître, c’est que l’Histoire comme productrice de grands récits s’est effacée derrière les notions de mémoire, de patrimoine ou de revendications, donnant ainsi l’impression que tout le passé doit se mettre au service du présent. Quant au futur, si dans le temps du Liban son absence totale est liée à un état de crise existentielle permanente, au Nord, entre gestion de crise et discours politiques axés sur l’inversion de la courbe de la croissance, inutile de dire à quel point le rapport au futur se retrouve réduit à la façon dont Annie Ernaux le décrit dans son très beau livre Les Années , à savoir: prévoir dès la rentrée de septembre les vacances de la Toussaint et celles de fin d’année. 5 – La contamination du Nord par l’Apocalypse du Sud Ici aussi, cette relation au futur comme «No Future» est à relativiser puisqu’avant d’entrer dans «le monde selon Trump», différents discours sur l’avenir, comme le discours écologique, commençaient à émerger. Mais force est de constater qu’actuellement, à part le discours sur un «avenir radieux» pour les machines, promu par les savants fous de la Silicon Valley, du côté des humains, on a plus le sentiment de revivre des heures sombres de l’Histoire. Cela donne le sentiment étrange que le rapport à l’Histoire des Libanais, comme survivance permanente du passé dans le présent, commence à contaminer le reste du monde. C’était en tout cas l’intuition de la poétesse libanaise Etel Adnan qui, dans son Apocalypse arabe , rédigée en pleine guerre civile, annonçait que «l’Histoire est morte », et qui, dans un entretien, déclarait: «Le Liban est en train de devenir le prototype du monde qui nous attend. » Et c’est de cette survivance, à l’échelle mondiale, dont il sera question dans le prochain article de cette série.

Face aux «caprices» de Téhéran, incertitude sur le second round d’Islamabad

C’est décidément le monde à l’envers (ou presque) dans ce bras de fer qui oppose les États-Unis à la République islamique, avec comme enjeu la tenue ou non d’un second round de pourparlers à Islamabad, ce mardi. En apparence, le régime iranien, plus précisément le Corps des Gardiens de la révolution (les Pasdaran), se plaît à entretenir la perception que c’est lui qui impose ses conditions à Washington en vue d’une relance des négociations entre les deux parties. Ce serait ainsi, suivant cette logique, le vaincu qui dicte sa volonté au vainqueur! Car il faut à un certain moment appeler les choses par leur nom et «dire la vérité, aussi dure soit-elle» (pour reprendre l’expression du président Béchir Gemayel): dans cette guerre, c’est l’Iran qui a subi des pertes colossales au niveau de ses infrastructures militaires, nucléaires et économiques, et c’est le haut commandement politique, militaire et sécuritaire iranien qui a été décapité à grande échelle. Dans le même temps, c’est l’armada américaine qui assiège pratiquement l’Iran et impose depuis quelques jours un blocus maritime qui étouffe l’économie iranienne, et ce sont les aviations américaine et israélienne qui pendant 40 jours étaient les seuls maîtres du ciel, bombardant nuit et jour les centres névralgiques en Iran. En dépit de ces réalités, le régime iranien, de la bouche de son aile radicale, exigeait jusqu’à lundi soir, pour «accepter» (!) de se rendre à Islamabad, que les États-Unis lèvent leur blocus maritime dans la zone du détroit d’Ormuz. Parallèlement, l’agence officielle iranienne Irna et les sources des Gardiens de la Révolution ne cessaient de répéter lundi – depuis dimanche, même – que l’Iran refusait de participer à un second round de pourparlers avec les Américains, et qu’en tout état de cause, le dossier des missiles balistiques n’est pas négociable et, de plus, des divergences profondes persistent au sujet du nucléaire et du sort de l’uranium enrichi. Et d’ajouter que «la partie américaine n’est pas sérieuse dans ce processus de négociation». En schématisant la situation, le régime iranien se comporte de ce fait comme un enfant gâté qui tempête et vocifère en lançant des propos insensés lorsqu’une autorité faisant preuve de fermeté lui impose une ligne de conduite qui va à l’encontre de ses caprices enfantins. Sauf que pour son malheur, l’aile radicale du pouvoir en place à Téhéran est confrontée à un président américain qui a réaffirmé lundi en fin de soirée qu’il ne lèvera pas le blocus maritime, malgré une demande du médiateur pakistanais en ce sens. D’une manière plus générale, le président Trump ne semble pas renoncer à ses lignes rouges concernant, précisément, le dossier nucléaire et le programme de missiles balistiques. L’Union européenne s’est alignée lundi soir sur la position US sur ce plan en soulignant sans détour que les pourparlers avec le régime iranien doivent porter sur le cas des missiles balistiques, lesquels peuvent potentiellement atteindre certaines capitales européennes… Le chef de la Maison Blanche place dans ce cadre Téhéran devant une alternative «simple»: la signature de l’accord présenté par les États-Unis, ou… le bâton, qui serait utilisé sans retenue. Si bien que tard lundi soir, l’incertitude la plus totale continuait de planer sur le sort du second round de pourparlers d’Islamabad. Nouvelle réunion libano-israélienne, jeudi La tension qui allait crescendo jusqu’à une heure avancée de la soirée de lundi n’a pas empêché l’Administration Trump d’aller de l’avant dans le processus de négociations directes entre le Liban et Israël. Le président Joseph Aoun paraît déterminé à poursuivre sur cette voie, sous l’égide des États-Unis, sans trop s’attarder sur les menaces directes (des menaces de mort!) proférées par de hauts responsables du Hezbollah qui ne parviennent pas à concevoir que l’État ait recouvré son autonomie de décision et qu’il ait brisé un vieux tabou en s’engageant dans un dialogue en face-à-face avec Israël. «Entre la guerre et la négociation, je choisis la négociation», a ainsi affirmé, lundi, le chef de l’État. Cette option sera à n’en point douter au centre de l’entretien que le Premier ministre Nawaf Salam devrait avoir mardi avec le président Emmanuel Macron, à l’Élysée. C’est dans ce contexte qu’une seconde réunion entre négociateurs libanais et israéliens devrait se tenir jeudi prochain à Washington. Des dossiers concrets devraient être discutés au cours de ce nouveau round de pourparlers, plus spécifiquement le règlement du litige sur le tracé des frontières entre les deux pays. La délégation libanaise à cette seconde réunion serait présidée par l’ancien ambassadeur libanais à Washington, Simon Karam, qui pourrait être accompagné d’un délégué militaire et d’un responsable civil. Malgré les protestations des pôles du pouvoir iranien, qui s’obstinent à vouloir contrôler la carte libanaise, l’Exécutif a fait ainsi le choix de s’opposer aux «pulsions suicidaires», comme l’a souligné, fort à propos, le président, dans une allusion à peine voilée aux aventures guerrières stériles et destructrices du Hezbollah. Puisse ce pouvoir tenir bon pour aller jusqu’au bout dans l’audacieuse entreprise de négociation avec l’État hébreu.

Lancement d’une coopération médiatique entre «Levant Time» et le site «European Security»

Dans le cadre de sa démarche visant à élargir ses horizons et son champ de perception des grands dossiers géopolitiques qui se posent à l’échelle internationale, «Levant Time» a convenu d’une coopération étroite, sous forme d’échanges de contenu, avec le site médiatique « European Security ». Créé par un groupe d’experts et d’universitaires de renom, cette plateforme européenne – qui ne relève d’aucun organisme étatique – est spécialisée essentiellement dans les affaires de défense et de sécurité en Europe et aux États-Unis. Elle s’est fixée pour objectif de présenter aux décideurs civils et militaires ainsi qu’aux chercheurs, aux journalistes, aux industriels, des textes de référence, des analyses, des études, des articles axés sur les enjeux actuels dans le domaine de la défense et de la sécurité. La publication, dirigée par M. Joël-François Dumont, a également pour but de tisser des liens, de susciter un débat, avec tous ceux qui se sentent concernés par le domaine en question. «Levant Time» estime précisément dans ce cadre que sa coopération avec «European Security» permettra à son audience levantine et à ses «followers» au sein de la vaste diaspora des pays du Moyen-Orient de profiter du riche contenu, de très haute qualité, du site européen, ce qui ne manquera pas de présenter un éclairage nouveau, un complément aux centres d’intérêt qui caractérisent notre plateforme. Cette coopération bilatérale aura pour socle les fondements qui définissent la mission médiatique d’«European Security» qui souligne à cet égard que la fin de la guerre froide «a entretenu depuis une dizaine d’années en Occident l’illusion d’un monde plus sûr». «En fait, précise le site européen, si la menace directe d’un affrontement armé Est-Ouest a disparu, la situation n’en demeure pas moins alarmante, sinon préoccupante, dans plusieurs régions du monde (…). D’autres menaces déstabilisantes, encore mal perçues par les opinions publiques, semblent s’installer. Elles portent en elles le germe destructeur de la démocratie, bipartisane, telle que nous la pratiquons.» Le site ajoute dans ce contexte que «la misère endémique qui sévit dans certains pays a des répercussions dans nos pays où prévaut la démocratie». «La prise en compte de ces problèmes est donc une nécessité pour tous ceux qui entendent apporter une réponse aux problèmes posés en informant les décideurs ou l’opinion publique (…). D’où l’intérêt de créer ce nouveau lien entre des institutions spécialisées et des personnes motivées par ces questions, et dont les travaux sont de nature à fournir des éléments de réflexion utiles.» C’est dans cette optique que «European Security» a consacré, il y a quelques jours sur sa plateforme, un long article sur la situation présente au Liban en évoquant, dans ce cadre, sa nouvelle relation avec «Levant Time» qu’il présente comme un «pont intellectuel entre l’Orient et l’Occident», une «pépite de l’espace médiatique actuel», une «fenêtre ouverte sur l’âme du Liban». Pour lire l’article et la présentation de «Levant Time» , cliquer sur le lien suivant: Le Liban au cœur du monde : Quand Levant Time éclaire l'horizon - European Security