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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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L’État libanais brise un tabou face au Hezb

La rupture semble consommée, du moins au stade actuel, entre le président de la République Joseph Aoun et le Hezbollah. En réponse à la cabale menée contre lui par les milieux du parti pro-iranien, qui le traitent pratiquement de « traitre » en raison des négociations directes engagées avec Israël, le chef de l’État a répondu lundi sans détour à ses détracteurs, devant une délégation du Arkoub et de Hasbaya. Il a affirmé ainsi, fort à propos et en toute franchise, dans une claire allusion au Hezbollah, que « la véritable traitrise est celle dont sont coupables ceux qui entrainent le pays dans la guerre pour servir des intérêts étrangers ». C’est la première fois depuis de très nombreuses années qu’un président de la République s’en prend aussi franchement à la ligne de conduite du Hezbollah. La tension entre le pouvoir et le parti pro-iranien est apparue ouvertement lorsque l’Exécutif avait demandé expressément au Hezbollah de ne pas s’engager dans une éventuelle guerre qui serait déclenchée contre l’Iran, affirmant que le pouvoir réagirait d’une façon très ferme si la formation pro-iranienne s’engageait sur cette voie. Le Hezb n’a pas tenu compte de la mise en garde du pouvoir, et à l’aube du 2 mars, soit 48 heures après le déclenchement de l’attaque américano-israélienne contre le régime des mollahs, le 28février, il a pris l’initiative d’ouvrir le front du Liban-Sud en lançant six roquettes contre le nord d’Israël, à l’instigation en toute vraisemblance des Gardiens de la révolution iranienne. Le lendemain du déclenchement des hostilités par le parti chiite, le Conseil des ministres prenait la décision de considérer comme illégal l’appareil milicien sécuritaire du Hezbollah. Depuis, la tension n’a cessé de croitre entre le pouvoir et l’allié des Pasdaran, plus particulièrement après la décision prise par le président Aoun d’engager des négociations directes avec Israël, sous l’égide des États-Unis. Ces pourparlers directs ont été vivement stigmatisés par le Hezbollah et pas plus tard que ce lundi 27 avril, le secrétaire général du parti pro-iranien, cheikh Naïm Kassem, a demandé au pouvoir d’interrompre les négociations directes avec l’État hébreu. Il a profité de l’occasion pour réitérer son refus d’une remise des armes de son parti à l’État, réaffirmant que « la résistance se poursuit ». Sur les réseaux sociaux, les partisans du Hezbollah se sont pratiquement déchaînés contre le président Aoun, proférant même des menaces contre lui et l’accusant d’être de connivence avec Israël du fait des négociations directes avec Israël. C’est dans ce contexte tendu que l’aviation israélienne a poursuivi lundi ses bombardements contre l’infrastructure et les positions du Hezb au Liban-Sud. Sur ce plan, la chaîne panarabe Al-Hadath a rapporté lundi que le parti chiite a demandé aux habitants de la région de Nabatiyeh de quitter leurs habitations car il a l’intention de transformer cette zone en champ de bataille contre Israël. Le bras de fer avec l’Iran Sur le front du conflit en Iran, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, s’est rendu à Moscou pour des concertations avec les dirigeants russes. Ces tractations diplomatiques ne se répercutent pas, toutefois, par une détente au niveau des pourparlers directes américano-iraniens qui paraissaient lundi dans une impasse totale en raison du fait que la partie iranienne (guidée par les Pasdaran) impose de nouvelles conditions au dialogue, dont notamment le versement de compensions financières à l’issue de la guerre, la reconnaissance du droit de l’Iran à enrichir l’uranium, la levée du blocus maritime imposée par les États-Unis et l’ajournement à une étape ultérieure de toute discussion sur le programme nucléaire. Des conditions qui reflètent en toute vraisemblance la position radicale des Pasdaran qui auraient réussi à prendre le contrôle du centre de décision à Téhéran. Cette position dure est dénoncée ouvertement par les pays européens. Le président Emmanuel Macron a ainsi invité le régime iranien à faire des concessions, tandis que le Quai d’Orsay soulignait que l’Iran a « dépassé toutes les lignes rouges » dans le conflit actuel. Dans le même temps, un ministre d’Etat britannique soulignait lundi que le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz doit se faire « sans entrave et sans imposition d’un péage », comme le réclame le régime iranien, en violation des Conventions internationales dont il ressort que le détroit d’Ormuz ne peut pas faire l’objet d’un péage du fait qu’il s’agit d’une voie de passage naturelle qui n’est pas une œuvre humaine et qui, par conséquent, doit être ouverte à tous les navires, sans entrave. Notons dans ce cadre que le Secrétaire d’État, Marco Rubio, a déclaré lundi soir que l’Iran veut négocier afin de « sortir du chaos dans lequel elle est plongée ».

Le Liban et la triple influence
Par
Jad Akhawi
Publié

Les Libanais répètent volontiers une formule qui est devenue quasi axiomatique pour décrire leur crise : le Liban serait pris au piège d'une triade « extrémiste » sur les plans doctrinal et religieux, incarnée par Israël, l'Iran et les États-Unis d'Amérique. Cette formulation condense un sentiment profond d'encerclement et de pression, et traduit une conscience populaire selon laquelle le destin du pays ne se façonne plus seulement de l'intérieur. Mais la force de ce récit réside dans sa simplicité, tandis que sa faiblesse tient à ce qu'il risque de masquer la complexité du réel et la multiplicité de ses strates. En réalité, ces trois puissances ne peuvent être rangées sous une même rubrique d'« extrémisme religieux » sans tomber dans la réduction. Certes, la religion joue un rôle variable dans les politiques de ces acteurs, mais elle ne constitue pas le seul facteur, ni même le principal dans certains cas. Il est plus juste de comprendre chaque partie dans sa structure propre, puis de lire comment ces structures se croisent sur la scène libanaise. Dans le cas d'Israël, la dimension religieuse se manifeste clairement dans la montée des courants nationalistes religieux qui confèrent au conflit une coloration doctrinale, notamment en ce qui concerne la terre et l'identité. Pourtant, malgré cette présence, l'establishment israélien demeure dans son essence gouverné par une doctrine sécuritaire rigoureuse. Le Liban, dans cette vision, n'est pas un terrain religieux, mais une source de menace potentielle, surtout avec la présence du Hezbollah en tant que force militaire échappant à l'autorité de l'État. Le comportement d'Israël à l'égard du Liban se comprend dès lors davantage sous l'angle de la dissuasion et de la gestion des risques que sous celui d'un projet religieux pur. L'Iran, quant à elle, offre un modèle différent, où le religieux et le politique s'imbriquent de manière structurelle. Le régime repose sur la référence de la wilayat el-faqih , ce qui fait de l'idéologie religieuse une composante indissociable du processus décisionnel. Dans ce contexte, le soutien apporté au Hezbollah devient le prolongement d'une vision plus large selon laquelle le conflit dans la région n'est pas une simple rivalité entre États, mais une confrontation aux dimensions doctrinales et politiques. Réduire pour autant le rôle iranien à ce seul cadre, c'est occulter une dimension essentielle : Téhéran se meut également selon une logique d'intérêts, se servant de cette idéologie comme d'un instrument pour consolider son influence régionale. Les États-Unis, en revanche, semblent relativement éloignés de cette classification religieuse. C'est un État fondé sur un système laïque, qui ne recourt pas à la religion comme référentiel officiel de sa politique étrangère. Cela ne signifie pas pour autant que l'influence religieuse y soit totalement absente, certains courants, tels que les conservateurs évangéliques, jouant un rôle dans l'orientation de certaines positions, notamment à l'égard d'Israël. Mais le déterminant fondamental de la politique américaine demeure le pragmatisme : protection des intérêts, garantie de la stabilité des alliés, et équilibrage de l'influence des adversaires, au premier rang desquels l'Iran. Il apparaît ainsi que l'« extrémisme religieux » n'est pas un dénominateur commun équivalent entre ces puissances, mais un élément présent à des degrés variables, parfois instrumentalisé comme outil de mobilisation ou de justification. Il serait plus exact de dire que le Liban se trouve au carrefour de trois grands projets : un projet sécuritaire conduit par Israël, un projet idéologique conduit par l'Iran, et un projet d'influence mondiale conduit par les États-Unis. Ces projets n'opèrent pas de manière isolée, mais se croisent et s'affrontent, faisant du terrain libanais un espace exposé à des tiraillements permanents. Se concentrer sur ces projets extérieurs, aussi important que cela soit, resterait incomplet sans s'arrêter sur le facteur interne. Car le Liban ne s'est pas transformé en arène ouverte uniquement en raison de la puissance des acteurs extérieurs, mais aussi en raison de la faiblesse du dedans. L'État libanais souffre depuis des décennies d'une crise structurelle qui se manifeste dans l'absence du monopole sur les armes, l'effritement de la décision politique et la persistance d'un système confessionnel qui creuse les divisions au lieu de les traiter. Les communautés confessionnelles sont devenues, dans bien des cas, des canaux de liaison avec l'extérieur, si bien que chaque axe régional dispose désormais de ses prolongements au sein du Liban. Cette réalité n'a pas été entièrement imposée de l'extérieur : des forces internes y ont contribué, voyant dans l'alliance avec ces puissances un moyen de renforcer leur position dans le pays. C'est ainsi que le local et le régional se sont enchevêtrés, et que l'État a perdu sa capacité à jouer le rôle d'arbitre entre ses composantes. Dans ce cadre, la formule « le Liban est pris au piège d'une triade extrémiste » devient l'expression d'une conséquence plutôt qu'une explication d'une cause. Elle décrit une situation d'encerclement, mais ne dit pas pourquoi le Liban est devenu, en premier lieu, susceptible d'être encerclé. La raison plus profonde réside dans l'absence d'un projet national fédérateur, capable de redéfinir la relation entre l'État et ses citoyens, et entre le Liban et son environnement. La sortie de cette réalité ne passe pas uniquement par un changement de comportement des puissances extérieures (ce qui échappe aux capacités du Liban), mais commence par la reconstruction de l'intérieur. Cela requiert des étapes fondamentales : rétablir le concept de souveraineté en confinant les armes aux mains de l'État, afin de réunifier la décision sécuritaire ; réformer le système politique dans le sens d'une réduction du confessionnalisme et d'un renforcement de la citoyenneté, de manière à atténuer la perméabilité aux polarisations extérieures ; bâtir des institutions solides et transparentes qui restaurent la confiance des citoyens et limitent la dépendance aux réseaux de loyautés traditionnels ; adopter une politique étrangère équilibrée, cherchant à réduire l'engagement dans les conflits d'axes plutôt qu'à s'aligner totalement sur l'un d'eux. En définitive, le Liban ne peut s'isoler de son environnement régional et international, mais il peut en limiter l'emprise sur lui. La différence entre « arène » et « État » ne tient pas à la position géographique, mais à la capacité de gérer cette position. Et lorsque le Liban sera doté de cette capacité, les récits simplificateurs, dont le récit de la « triade extrémiste », perdront une grande partie de leur force, parce qu'ils ne refléteront plus une réalité imposée, mais une étape révolue.

L’Iran et le Liban: deux théâtres, une même guerre?

Les différentes déclarations et voltes-faces du président Donald Trump vont modifier les relations avec les Européens, l’OTAN et les alliés des Etats-Unis. Elles vont entraîner des réactions de la part des pays du Pacifique et du Moyen-Orient. Les Occidentaux jouent la modération et veulent assumer un rôle dans la sécurisation du détroit d’Ormuz après la cessation des hostilités. Les États-Unis seront-ils hors-jeu dans la région? Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire contre l’Iran sans en informer au préalable les chefs d’État et de gouvernement des pays occidentaux et membres de l’OTAN. Dans la foulée, le président américain, Donald Trump, a cependant sollicité leur soutien, notamment pour la sécurisation du détroit d’Ormuz, mais aussi pour fournir un appui direct aux opérations américaines. Dans leur grande majorité, les chefs d’État et de gouvernement ont cependant rejeté cette demande. La réaction du président Trump a été claire bien qu’incohérente par moments. Dénonçant une «grossière erreur» et une «lâcheté», il a affirmé ne pas avoir besoin d’eux et qu’il agirait seul étant «le plus fort du monde ». Il a même évoqué un possible désengagement de l’OTAN, brandissant ainsi la menace d’un affranchissement de ses devoirs de membre, comme prévu dans l’article 5 du traité de cette organisation. Il a évoqué aussi la possibilité de retirer partiellement les troupes américaines stationnées en Europe. Pour lui, privée des États-Unis, celle-ci serait un «Tigre en papier». Pour bien cadrer le sens de ses déclarations, il a dit reprocher aux alliés de ne pas soutenir les États-Unis en cas de crise et de profiter d’une alliance à sens unique. En conséquence, pour quelle raison garantirait il automatiquement leur défense? Toutes ces critiques ne l’ont pas empêché plus tard de solliciter la participation des Européens au blocus naval qu’il a imposé aux ports iraniens. Après avoir exprimé leur refus, successivement, certains pays ont interdit leur espace aérien aux appareils américains participant aux opérations militaires contre l’Iran. Une action défensive et non agressive Dans ses déclarations, le président Trump manque donc de cohérence. À un besoin de soutien, voire de participation active, succède un désintérêt méprisant et l’affirmation que les États-Unis sont en mesure de gagner cette guerre seuls. La notion de guerre fait ainsi l’objet d’un débat. Selon Donald Trump, les membres de l’OTAN se devraient de respecter leurs obligations conformément au traité fondateur. Sauf qu’il a lui-même déclenché cette guerre, incité par Israël, qui devient ainsi un cobelligérant. Il est donc l’agresseur. Or l’organisation transatlantique est «défensive». Dans ce cas précis, l’article 5 ne s’applique donc pas. Le texte en question stipule qu'une attaque armée contre un ou plusieurs membres en Europe ou en Amérique du Nord est considérée comme une agression contre tous, ce qui justifie une intervention militaire ou une action défensive collective. Et s’il est arrivé à l’OTAN d’intervenir, c’est seulement sur base d’un mandat de l’ONU. Le président des États-Unis attendait en réalité de ses alliés un soutien actif, sans toutefois l’inscrire dans le cadre formel de l’Alliance transatlantique. Cette situation a cependant eu pour effet de soulever un doute sur la fiabilité des garanties américaines déclarées et officialisées, là où les États-Unis jouent un rôle de protecteur. Les pays de l’OTAN et les Européens ne sont pas les seuls à exprimer ces doutes. D’autres pays du Pacifique, le Japon, l’Australie, la Corée du sud en premiers, ne peuvent désormais que douter du soutien américain assuré en cas d’intervention chinoise. À ces pays s’ajoutent Taïwan, l’Indonésie, les Philippines, et les États riverains du golfe arabo-persique, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le sultanat d’Oman. Lorsqu’un chef d’État, «primus inter pares» au sein de l’OTAN, déclenche un conflit qui peut aboutir à une guerre mondiale, il ne peut pas demander aux membres de l’organisation concernée de le soutenir et de participer activement, les yeux fermés, aux opérations militaires. De tout cela, il ressort que les membres de l’Alliance, malgré l’absence d’unanimité et quelques désaccords, se rallient autour d’une même position à laquelle adhèrent plusieurs pays du Pacifique. Le projet d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz après la cessation des hostilités rassemble ainsi bon nombre d’entre eux. Dans le monde entier, y compris au Proche et au Moyen- Orient, donc au Liban, la retenue de la Russie et de la Chine est appréciée. Il serait cependant naïf de croire qu’elles n’agissent pas en coulisses en fonction de leurs intérêts propres. Mais leur position, analogue à celle des Européens et des alliés des États-Unis, marquée par une non-participation aux opérations militaires, éloigne le risque d’une dérive vers un affrontement de dimension mondiale. La ligne générale adoptée par les gouvernements européens, les pays de l’OTAN et les principaux pays concernés du Pacifique est à approuver, certes, sans oublier néanmoins leur engagement de principe en faveur d’une sécurisation du détroit d’Ormuz. Celui-ci devrait toutefois être étendu à la mer d’Oman et au golfe arabo-persique puis à la mer Rouge. Le cas échéant, il y aurait lieu de se féliciter de leur sagesse. Reste une question: Est-il illusoire, voire utopique, de penser que cette attitude commune pourrait être prise en considération par les Iraniens lors d’éventuels pourparlers de paix? On pourrait être tenté de voir, au Liban, le prolongement d’un même conflit: les protagonistes semblent, au premier regard, identiques. D’un côté, le Hezbollah télécommandé par l’Iran; Israël en maître du jeu; et, en arrière-plan, les États-Unis qui, pour l’heure, se positionnent en modérateurs. De l’autre, l’Iran, acteur central quoi qu’on dise; les États-Unis, autres maîtres du jeu; et Israël qui, d’instigateur initial, puis recadré, est devenu un suiveur. Les perspectives divergent toutefois sensiblement quant à l’évolution de ces deux théâtres. L’un reste dans un cadre strictement régional alors que l’autre revêt une dimension mondiale. L’un exclut l’Europe, et surtout la France. L’autre marginalise pour l’instant l’Europe et la coalition envisagée d’une quarantaine de pays, dont plusieurs du Pacifique. Le problème iranien semble insoluble tant que les exigences -justifiées- des États-Unis vont à l’encontre de celles défendues fermement par les Gardiens de la révolution, désormais maîtres du pays. Au-delà de ces exigences, pour l’instant inconciliables, le comportement de Donald Trump en matière d’analyse, de diplomatie, et de maîtrise de négociations de cette nature, semble très éloigné de ce que ce genre de situation exigerait. Il semble, pour l’heure, se limiter au recours à la violence. S’il maintient cette attitude, il ne serait pas exclu de voir les Russes et les Chinois intervenir. La suite dépendra largement des choix qu’il opérerait: au niveau de l’évolution de la crise, de la conduite des affaires internationales ou encore du règlement des différends entre pays. Il est fort possible que Donald Trump gagne. Mais au prix de quels renoncements? Qui et quoi sacrifiera-t-il avant novembre? À long terme, l’Iran pourrait apparaître comme le véritable vainqueur. Sur l’échelle des risques, le probable pèse plus que le possible. Une remise en cause profonde de la fiabilité de la protection américaine par les pays du Golfe pourrait-elle se traduire par un remplacement des bases américaines? Mais par quel protecteur? La Chine et la Russie en tireraient avantage profit. Si la France décide d’épauler le Liban avec la fermeté dont témoigne son président, elle devra le faire avec conviction et détermination. Les demi-mesures n’ont plus de place dans un tel contexte. Il s’agit donc de deux guerres différentes dont les résolutions doivent être coordonnées. L’une pourrait être traitée isolément, l’autre non. Le président Trump en tiendra-t-il compte lors du «round» final des négociations avec les Gardiens de la révolution? «Ce qui a le plus changé là-bas, ce n’est pas la Chine, ce n’est pas la Russie, c’est l’Europe: elle a cessé d’y compter» (A. Malraux). Plutôt que d’avoir les yeux de Chimène pour l’Ukraine et de n’aborder le Moyen-Orient que sous l’angle du prix du pétrole, les Européens, notamment la France, devraient se donner pour ambition de promouvoir une «paix ferme» au Liban.

Guerre ouverte... L'Europe méditerranéenne

Certes, l'Allemagne nazie a été vaincue, mais la victoire des armées alliées ne coïncide pas avec la victoire de leurs États, à l'exception de l'État américain. C'est ce qu'a démontré l'expérience de la « guerre de Suez », qui prit fin au seul énoncé d'une déclaration du président américain, pour ne citer que cet exemple parmi d'autres. Le Premier ministre britannique Winston Churchill fut peut-être réaliste en acceptant le parapluie sécuritaire nucléaire américain et les dispositifs qui l'accompagnaient, tandis que le général Charles de Gaulle s'attacha à emprunter la voie plus ardue de l'indépendance pour la politique française, démarche qui reflétait les souffrances qu'il avait endurées de la part des Alliés pendant la guerre, notamment la marginalisation dont il fut l'objet en dépit de son rôle politico-militaire exceptionnel. Washington, de son côté, ne s'opposa pas à cette ambition française et considéra simplement qu'il s'agissait d'un État souhaitant exercer son autonomie dans le domaine nucléaire, rien de plus. Dans nos pays, nous construisons le récit de l'indépendance politique sur l'exaltation du rôle de nos peuples en lutte — en Égypte, en Syrie, en Irak, en Jordanie et au Liban — à l'écart de la perspective américaine d'un nouvel ordre mondial dont la fierté se nomme « Organisation des Nations Unies ». En Europe, en revanche, les transformations furent plus manifestes : le déclin des empires, qui avaient été les grandes puissances des rives méditerranéennes, y apparut avec une netteté particulière, au moment où ces États devenaient des nations atlantiques reconstruisant leur économie dans le cadre du plan Marshall américain. L'Union européenne La défaite, la faim et la misère partagées par les peuples du continent rendirent la période de deuil et d'hostilité relativement brève. Après que l'Allemagne de l'Ouest, la France, l'Italie, le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas eurent pris l'initiative de fonder la « Communauté européenne du charbon et de l'acier » en 1951, déclaration qui dépassait la seule dimension économique pour porter sur son aile un mécanisme de réconciliation fondé sur les intérêts économiques communs, celle-ci contribua à son tour au succès du traité de Maastricht en 1992, au terme d'un long processus démocratique qui ouvrit la voie à l'Union européenne telle que nous la connaissons aujourd'hui : une union ayant développé ses chartes, ses traités internes et ses relations avec les États du monde sur un socle solide de pensée humaniste ancrée dans le droit international, et armée de ce que la réflexion contemporaine a produit de meilleur dans de nombreux domaines, y compris l'accord de partenariat euro-méditerranéen propre à notre région. Toutefois, ce retour à la « méditerranéité » ne ressemble pas, absolument parlant, à ce qu'il en était avant la Seconde Guerre mondiale, d'autant que le président de Gaulle avait fondé une position d'opposition à l'agression israélienne contre l'Égypte, la Syrie et la Jordanie lors de la guerre du 5 juin 1967, ouvrant ainsi largement les portes de la France au monde arabe en surmontant le « moment de Suez » et en mettant fin à la colonisation française de l'Algérie. La position française « gaulliste » en faveur des droits du peuple palestinien produisit un effet positif profond, aidant l'Europe à retrouver une présence méditerranéenne dans la région dans le cadre de critères nouveaux et équilibrés, qui ne supprimaient pas les droits des Palestiniens tout en assurant la protection d'un État d'Israël capable de défaire les armées arabes réunies lorsque la nécessité l'exigeait. L'Union européenne put ainsi reformuler, dans un second temps, ses relations — communes et bilatérales — avec les États arabes selon un modèle moderniste et une vision des intérêts partagés satisfaisante pour les deux parties, au point que la « méditerranéité » apparut comme un choix non moins important que l'« atlantisme » et que les options liées aux regroupements internationaux tels que le G7, le G20, etc. C'est ce que vient renforcer aujourd'hui la guerre qui se déroule entre l'Iran, les États-Unis et Israël d'un côté, et l'agression iranienne acharnée contre les États arabes, notamment du Golfe, de l'autre. Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient, et l'impact profond qu'il exerce sur la vie des peuples européens, n'est pas moindre que celui de la guerre des Balkans hier ou de la guerre d'Ukraine qui fait rage aujourd'hui. Et peut-être que l'incapacité notoire de l'Union européenne à produire une solution autonome à la crise des Balkans (Kosovo-Serbie) s'est manifestée avec encore plus de force et d'évidence dans l'incapacité à gérer de manière indépendante la crise Ukraine-Russie, avant que celle-ci n'atteigne le tableau catastrophique actuel. On peut affirmer que l'Europe atlantique est incapable de continuer selon l'équation binaire « Europe-États-Unis » seule, et que la paix dont le continent a joui sous le parapluie américain ne peut être considérée comme solidement établie, après l'examen des résultats de trois guerres : dans les Balkans, en Ukraine et au Moyen-Orient. Il est impératif de s'atteler à la reconstruction des relations euro-méditerranéennes sur de nouvelles bases, bases qui comportent une part d'humilité européenne et une part de dépassement des politiques utilitaires à court terme, afin de bâtir une stratégie méditerranéenne partenariale équilibrée, respectueuse des intérêts de tous les peuples selon des critères dépourvus de double standard, étant entendu qu'une paix incomplète n'est, au fond, pas une paix. C'est précisément ce qu'a obtenu le vieux continent, ce dont il se plaint et ce qu'il tente de corriger aujourd'hui au travers de ses relations avec les États du Moyen-Orient. Si l'Europe veut préserver son rôle de gardienne de la civilisation et de la culture occidentales, il lui faut construire une nouvelle équation pour la civilisation mondiale et non seulement occidentale, ainsi que pour une culture mondialisée, ouverte aux cultures méditerranéennes qui abritent les fondements et les points de départ de la civilisation occidentale depuis les civilisations sumérienne et égyptienne d'abord, plutôt que de s'accrocher à la croyance non scientifique au « miracle grec ». Contestations continentales En vertu de l'accord de partenariat euro-méditerranéen et des obligations et engagements qu'il contient, la question des droits de l'homme, des libertés fondamentales, de la primauté du droit et de l'indépendance de la justice occupe à la fois le rang de priorité et de condition d'accès parmi les clauses de l'accord avec tout pays aspirant à construire un partenariat. Or, dans la pratique politique, on observe des disparités oscillant entre la rigueur et la sévérité dans l'application de ces clauses et la complaisance, voire la souplesse qui, dans le cas israélien, s'élève jusqu'à l'indifférence pure et simple. Et si les protestations arabes peuvent paraître dépourvues de crédibilité, les protestations européennes émanant de certains États ou exprimées à l'échelle populaire sur le continent ne sauraient en être dépourvues pour autant. D'autant que des instances officielles européennes et onusiennes accréditées ont consigné dans leurs rapports publiés par le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies des violations israéliennes étendues du droit international humanitaire, des opérations de déplacement forcé de Palestiniens et de Libanais, des violations systématiques des droits de l'homme… Sans parler de l'expansion de la colonisation, de l'annexion et de la judaïsation des territoires occupés en Cisjordanie, des manquements à la décision de la Cour internationale de justice dans sa qualification de « guerre génocidaire » menée contre la population de Gaza, et de ce qui se déroule aujourd'hui sous nos yeux dans le paysage visuel de la Cisjordanie, dont les rues et les villages sont couverts de drapeaux et de symboles israéliens pour que Judée et Samarie, telles qu'elles apparaissent dans la Torah, paraissent ne pas être la Palestine . Face à ces carences, et avec l'accumulation des images de répression, de mort et de sang, une pétition signée récemment par plus d'un million d'Européens a expliqué comment le gouvernement israélien contrevient dans son essence aux dispositions de l'accord de partenariat euro-méditerranéen. Et pourtant, l'Union européenne n'a pris aucune mesure significative dans ce domaine, les condamnations et les déclarations n'atteignant pas les oreilles des dirigeants israéliens, qui rivalisent ouvertement dans les opérations de meurtre, d'épuration ethnique, de déplacement, d'annexion de territoires et de recours à la force excessive, tout en faisant de l'eau, de la nourriture et des médicaments des armes de guerre contre les Palestiniens de Gaza, jusqu'à l'heure actuelle. Les messages de plus de 350 anciens diplomates, les protestations des élites artistiques et académiques, ainsi que le mémorandum des « soixante-dix organisations civiles » se sont tous accordés à exiger de l'Union européenne qu'elle adopte une politique étrangère européenne fondée sur le respect du droit international, tout en mettant en garde contre la poursuite par l'Union de ses relations actuelles avec Israël en dépit de ces violations, qu'ils qualifient de complicité et de manquement à ses obligations juridiques et morales . Dès lors que la suspension de l'accord de partenariat entre l'Union européenne et Israël, l'imposition de mesures juridiques et économiques telles que l'interdiction du commerce avec les colonies, la révision de la coopération militaire et scientifique, la garantie de la responsabilité internationale pour les crimes commis et la protection des civils palestiniens sont devenus les exigences de plusieurs États européens, des grandes organisations reconnues et des élites européennes en général, le décideur européen se doit de revoir ses calculs avec précision, car le partenariat méditerranéen dont le continent a un besoin urgent, plus que jamais, et dans le contexte de la guerre qui fait rage dans le Golfe arabe, se doit d'être un partenariat méditerranéen juste, fondé sur les principes et les critères inscrits dans l'accord lui-même. Alors seulement pourra-t-on dire que la politique méditerranéenne de l'Europe contribuera véritablement à sortir l'Europe atlantique de son impasse. Une fois encore, le Machreq accueille l'Europe méditerranéenne sur ces bases et selon ces critères, et c'est à ce moment-là que nous reconnaîtrons en elle la gardienne de la civilisation et de la culture humaines.

Nouvel attentat manqué contre Trump; longue semaine d’atermoiements à Islamabad

Les négociations entre Iraniens et Américains, qui sont dans le flou après cette longue semaine de va-et-vient à Islamabad, ont été éclipsées dimanche matin (horaire du Levant) par la nouvelle d’un attentat manqué contre le président américain Donald Trump lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche. Le président Trump, dans une première réaction à chaud, a indiqué ne pas savoir si la guerre en Iran est liée à cette tentative d’attentat. Le dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, une tradition annuelle, devait se dérouler paisiblement en présence du président Donald Trump, des membres de son gouvernement et de nombreuses personnalités politiques. Mais une (nouvelle) tentative d’attentat contre l’homme le plus puissant du monde a eu lieu dans cet environnement prestigieux, hautement sécurisé, du Hilton de Washington. Un homme muni de « plusieurs armes », selon les premières informations, a pu dépasser toutes les barrières de sécurité pour s’approcher du hall où se trouvaient pratiquement tous les grands dirigeants du pays, et ouvrir le feu. L’incident a fait deux blessés, dont un officier, et l’homme a été capturé vivant : il s’agit d’un jeune enseignant américain de 31 ans de Californie, Cole Thomas Allen. La thèse du loup solitaire semble prévaloir pour le moment mais d’autres ne sont pas à écarter. Au cours d’une conférence de presse qu’il a donnée juste après à la Maison-Blanche, Donald Trump a estimé qu’il ne savait pas encore si la guerre avec l’Iran aurait un lien avec l’attentat. Il a cependant martelé que cela n’allait pas le pousser à renoncer à cette guerre. Impasse à Islamabad Loin de cet incident, la semaine écoulée a été marquée par les rendez-vous manqués dans les négociations entre l’Iran et les Etats-Unis. En début de semaine, tous les regards étaient dirigés vers la date butoir du 22 avril, dernier délai dans le cessez-le-feu concédé par Trump aux Iraniens, deux semaines plus tôt. A un moment où les Iraniens annonçaient leur refus de se rendre à Islamabad pour un deuxième round de négociations, la surprise est venue de Washington, quelques heures seulement avant l’expiration du délai : le président des Etats-Unis a annoncé lui-même la prolongation « jusqu’à nouvel ordre » du cessez-le-feu avec l’Iran, afin de donner une chance aux négociations. Les interprétations de cette décision étaient multiples : le président américain se sentirait-il piégé par cette guerre ou préparerait-il une attaque surprise ?... La semaine s’est écoulée au rythme des déclarations de part et d’autre, notamment du côté iranien qui persiste à refuser de se rendre à des négociations qui ne « mènent nulle part ». Clairement, les Iraniens, furieux du blocus imposé par les Etats-Unis, continuent d’opposer une résistance aux demandes des Américains portant sur les missiles balistiques, le nucléaire, les bras armés dans la région… Cependant, des informations sur de graves dissensions entre les pôles du régime iranien commencent à poindre, qui culmineront avec la démission du président du Parlement iranien, Mohammad Calibaf, de la délégation de négociations. Ce sursis américain vise-t-il à laisser le temps à ces dissensions de se décanter ? Vendredi, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est déplacé à Islamabad, en prenant soin de préciser qu’il ne s’y rendait que pour effectuer des pourparlers avec ses pairs pakistanais. Il a en fait transmis une nouvelle feuille de route iranienne destinée aux Américains et dont la teneur a poussé le président Trump à annuler le voyage de ses deux émissaires, Steve Witkoff et Jared Kushner, au Pakistan, signifiant clairement qu’il ne donnerait le feu vert à ce déplacement que si les Iraniens montrent davantage d’implication dans ces pourparlers. Au niveau des opérations militaires, le blocus américain des ports iraniens se poursuit, et il semble qu’il asphyxie effectivement ce qui reste de l’économie iranienne, d’où l’agressivité grandissante des Gardiens de la Révolution dont la rhétorique de menaces contre l’armée américaine et les pays voisins va crescendo. Le détroit d’Ormuz reste de facto fermé, avec toutes les conséquences prévisibles sur l’économie mondiale. Dans ce contexte, un incident impliquant l’Irak a été signalé samedi : alors que le cessez-le-feu a desserré l’étau sur les pays du Golfe, cibles des missiles iraniens depuis le début de cette guerre, des tirs de drones provenant vraisemblablement d’un groupe pro-iranien en Irak, ont atteint des postes-frontières au Koweït. Bien que les autorités irakiennes aient fortement dénoncé l’incident, celui-ci a montré le peu d’emprise des dirigeants irakiens sur les milices toujours opérationnelles sur le territoire irakien. Deuxième round de négociations à la Maison-Blanche La semaine au Liban a été plus mouvementée qu’en Iran, notamment sur le plan diplomatique. La deuxième rencontre directe israélo-libanaise a eu lieu jeudi à Washington, une fois de plus entre l’ambassadrice du Liban Nada Moawad et l’ambassadeur d’Israël Yechiel Leiter. Cette deuxième rencontre a pris cependant une autre ampleur que la première puisqu’elle a eu lieu à la Maison-Blanche, au bureau ovale, et non plus au Département d’Etat, qui plus est, en présence du président Trump, du vice-président JD Vance, du secrétaire d’Etat Marco Rubio et de l’ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, Michel Issa. Ce qu’on peut retenir de cette rencontre qualifiée d’« historique », est la prolongation du cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël pour une période de trois semaines (le Liban avait demandé 60 jours), ainsi qu’une annonce faite par Trump qui a indiqué que l’arrêt du financement iranien au Hezbollah deviendrait une condition « incontournable » dans les négociations irano-américaines. Au-delà de ce moment, la suite de ces négociations directes entre le Liban et Israël pose plusieurs points d’interrogation : jusqu’où peut aller le président libanais Joseph Aoun, sachant que le président américain semble pressé de parvenir à un succès diplomatique, insistant une fois de plus sur la nécessité de rassembler Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison-Blanche, une éventualité que le premier continue d’écarter ? Comment Joseph Aoun peut-il passer outre à la forte opposition du duo chiite à ces négociations ? En tout état de cause, le président libanais a exprimé sa détermination à poursuivre sur cette voie « pour sauver le pays » et pour redonner à l’Etat libanais sa pleine souveraineté sur la décision de guerre et de paix, comme il l’a souligné lors de sa participation à un sommet européen à Chypre, vendredi. Sur la scène interne, le Hezbollah a poursuivi ses attaques verbales contre ces négociations, demandant à l’Etat d’y mettre fin. De son côté, le président du Parlement et chef d’Amal, Nabih Berry, a déclaré cette semaine, en substance, qu’il n’est pas contre les négociations, mais qu’il préfère qu’elles soient indirectes. Concertations à Chypre Le ballet diplomatique concernant la situation au Liban était intense aussi cette semaine. A Chypre, le président Aoun s’est entretenu avec le président français Emmanuel Macron, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, le président syrien Ahmad el-Chareh et d’autres dirigeants arabes. Le Premier ministre Nawaf Salam a été reçu à l’Elysée le 25 avril, et son discours au Luxembourg devant le Conseil de l’Europe a rejoint la fermeté de ton de celui du président Aoun à Chypre. Quant au leader druze Walid Joumblatt, il a été reçu par le président Chareh à Damas, samedi. Par ailleurs, le rôle saoudien a été relancé cette semaine avec la mission à Beyrouth de l’émissaire Yazid Ben Farhan, après une visite d’un envoyé de M. Berry en Arabie saoudite quelques jours plus tôt. En tout état de cause, l’attention se porte sur une réunion prévue lundi entre les trois pôles du pouvoir libanais, Joseph Aoun, Nabih Berry et Nawaf Salam, au palais de Baabda, pour discuter des modalités des négociations, selon les informations d’al-Jadeed. Sera-t-elle le début d’un front commun uni sur ce plan ou consacrera-t-elle les dissensions existantes ? Reprise des raids au Sud En ce qui concerne la situation sur le terrain au Liban-Sud, la semaine s’est achevée sur la position de M. Netanyahu qui a donné l’ordre à l’armée israélienne d’attaquer « avec force » les positions du Hezbollah au Liban. L’aviation de Tsahal a aussitôt repris ses raids contre des installations du parti pro-iranien dans la région méridionale du pays sans toutefois étendre ses attaques plus en profondeur et à la banlieue-sud. Dans la nuit de samedi, quinze raids ont ainsi été menés. Les attaques aériennes se sont poursuivies dans la journée de dimanche, notamment dans les régions de Nabatieh et Bint Jbeil. La fin de la semaine a en outre été marquée par une attaque israélienne au drone qui a couté la vie à une journaliste du quotidien pro-Hezbollah al-Akhbar , Amale Khalil, dans le village d’el-Tireh, dans le caza de Bint Jbeil. Ce drame a été particulièrement poignant car la journaliste a été poursuivie, avec une collègue, par le drone dans la maison où elle s’était retranchée, et les secours ont été empêchés de parvenir jusqu’à elle durant plusieurs heures. Le Liban devrait porter plainte devant les instances internationales, selon le ministre de l’Information. Deux autres incidents graves ont eu lieu, d’autre part, dans le Grand Beyrouth, samedi soir : une intervention brutale de la Sûreté de l’Etat contre un propriétaire de générateurs (responsable au Courant du futur de Saad Hariri) dans le quartier de Sakiet el-Janzir a fini en émeutes et par des fermetures de routes dans plusieurs quartiers sunnites de Beyrouth. L’officier qui conduisait l’unité de la Sûreté de l’Etat qui s’est livrée à l’intervention intempestive est proche du Hezbollah, ce qui explique la fronde populaire dont ont été le théâtre les quartiers sunnites. A la suite de cette tension, le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire a ouvert une enquête et a interrogé l’officier en question et les agents du service sécuritaire impliqués dans l’affaire. Autre incident grave survenu samedi soir : l’agression dont ont été victimes un agent municipal de Fanar et le prêtre de la paroisse de Fanar de la part de deux partisans du Hezbollah, provoquant une vive tension au sein de la population de cette banlieue de Beyrouth. Les deux agresseurs ont été appréhendés et livrés aux Renseignements des Forces de Sécurité intérieure.

Derrière la «ligne jaune», l’ombre du «Grand Israël»?

N.D.L.R : L’étude qui suit n’est pas à lire d’une seule traite, mais en segments. L’auteur présente d’avance ses excuses au lecteur du texte, mais la démarche académique suivie ne saurait tolérer une césure en plusieurs articles ou un résumé qui en affaiblirait la teneur et les nuances. Mea maxima culpa, donc. Israël a fait circuler début avril 2026 une « nouvelle » carte du Liban-Sud, qui met en relief une zone d’environ dix kilomètres au nord de la frontière à l’intérieur du territoire libanais coloriée en jaune et représentative de l’espace géographique que son armée occupe désormais depuis le début de son offensive militaire en mars dernier. Cette ligne de démarcation, qui a pris par défaut le nom de « ligne jaune », est présentée par les responsables israéliens comme une réalité de terrain sous contrôle de Tsahal, avec l’interdiction faite aux habitants de cinquante-cinq localités libanaises d’y retourner. Le modèle est celui déjà appliqué à Gaza, de l’aveu même des responsables militaires israéliens. Expérience à l’appui, Israël ne fait pas dans l’improvisation tactique. Symboliquement, la carte n’est pas sans cristalliser la résurgence d’un imaginaire territorial qui traverse l’histoire du sionisme depuis ses origines, et que la conjoncture de 2024-2026, avec l’effondrement du Hezbollah comme force militaire de premier rang, la déliquescence de l’empire iranien et cette symbiose paroxystique entre Donald Trump et Tel-Aviv, réactive avec une audace inédite depuis 1967. À la veille de la trêve de novembre 2024 déjà, Israël était proche de consolider une ligne tampon horizontale de Naqoura à Kfarshouba, large d’environ cent kilomètres et profonde de sept à dix kilomètres, soit quelque 452 kilomètres carrés de territoire libanais sous contrôle effectif israélien. Par-delà de ce premier rideau, les planificateurs militaires israéliens développaient un deuxième périmètre défensif entre le Litani et l’Awali, désigné en interne comme une « zone de chasse et de poursuite ». Netanyahu lui-même déclarait ainsi : « Chaque position terroriste — et il y en a beaucoup — est tout simplement rasée », précisant que l’armée israélienne avait « élargi sa présence au Liban au-delà des cinq positions établies en 2024 » pour constituer, selon ses propres mots, « une zone de sécurité solide et plus profonde ». Et il est évident, à en croire les propos des dirigeants israéliens, qu’ils n’ont aucune intention de se retirer de cette zone dans les mois, voire les années à venir. Et la démolition systématique de villages entiers en est une preuve infaillible. C’est un vide démographique que Tel-Aviv met en place, et cela n’est guère étonnant. Israël est passé maître dans l’usage de ce procédé depuis 1948… Au-delà d’une simple occupation stratégique à des fins sécuritaires, la « ligne jaune » réveille ainsi l’angoisse d’une annexion pure et simple dans le cadre d’un vieux projet impérialiste plus vaste. La géographie de l’envie Pour comprendre cette angoisse légitime, et la perception qui l’accompagne de la logique israélienne qui sous-tendrait ces opérations, il convient de remonter à la matrice idéologique du projet sioniste lui-même. L’ambition territoriale israélienne a sans doute varié selon les courants et les époques, mais elle a toujours été là, et il s’avère sans doute nécessaire, pour les besoins de cette étude, de tenter d’en établir la généalogie. Eretz Yisrael HaShlemah — la « Terre d’Israël dans sa totalité » — est en effet une expression aux significations bibliques et politiques multiples et évolutives. Au gré des mouvements nationalistes ou sionistes, les obsessions territoriales ont varié selon les périodes et les courants (sionisme travailliste, sionisme révisionniste, sionisme religieux), mais il est possible d’en faire ressortir deux définitions primaires : l’une, plus étroite, désignant Israël avec le Golan, la Cisjordanie et Gaza ; l’autre, maximale, désignant la vaste région s’étendant du Nil à l’Euphrate. Theodor Herzl, père fondateur du sionisme politique, traçait lui-même cette perspective lors d’une conversation avec Max Bodenheimer, notant dans son journal que l’État juif devrait s’étendre « du fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate ». Depuis, la formulation réapparaît régulièrement dans la littérature politique israélienne et dans les déclarations de responsables, dont, en 2024, la militante Daniella Weiss, qui affirmait : « Nous savons, par la Bible, que les vraies frontières du Grand Israël vont de l’Euphrate au Nil ». Mais c’est entre ces deux polarités, maximalisme biblique d’une part, pragmatisme des étapes de l’autre, que s’est construite la stratégie réelle de l’État hébreu. Et jamais cette dialectique n’a été formulée avec autant de clarté que dans la célèbre lettre qu’écrivit David Ben Gourion à son fils Amos le 5 octobre 1937, au lendemain de la Commission Peel. Juste « le commencement » Dépêchée à la suite du déclenchement de la Grande Révolte arabe en 1936, la Commission royale britannique pour la Palestine, chargée de proposer des modifications au mandat britannique sur la Palestine, avait proposé en 1937 l’abolition du mandat et le partage de la Palestine en deux États, un État Arabe au Sud et un État Juif au Nord. Ben Gourion, à la surprise de nombreux parmi ses camarades partisans du « Grand Israël », l’accepta. Cependant, cette validation tenait plus du pragmatisme tactique que d’un renoncement à l’idéologie sioniste. Dans sa lettre à son fils, Ben Gourion écrit ainsi : « Mon hypothèse — et c’est pourquoi je suis un partisan ardent d’un État, même s’il est lié à la partition — est qu’un État juif sur seulement une partie du pays n’est pas la fin mais le commencement. (…) Car cette augmentation de possession n’a pas d’importance seulement en elle-même, mais parce qu’à travers elle nous accroissons notre force, et chaque accroissement de force aide à la possession de l’ensemble du pays. La création d’un État, même si seulement sur une portion du pays, est le renforcement maximal de notre force en ce moment et un formidable élan vers nos efforts historiques pour libérer la totalité du pays. Cette logique froide qui consiste à accepter aujourd’hui ce qu’on peut obtenir pour préparer demain ce qu’on désire constitue la clef de voûte de la stratégie sioniste depuis ses origines. Elle explique, partant, pourquoi chaque geste, fût-il cessez-le-feu, accord, retrait partiel ou autre, a toujours été présenté comme provisoire par les tenants du Grand Israël. Le temps n’est pas celui, statique, de l’obfuscation, mais celui d’un récit continuel, en élaboration constante. En 1954, les journaux de Moshe Sharett révèlent que Ben Gourion décrivait le Liban comme le « maillon faible » de la Ligue arabe et proposait la création d’une entité politique séparée et l’annexion du Sud jusqu’au Litani. Moshe Dayan, de son côté, préconisait d’exploiter les divisions internes libanaises pour faciliter une intervention et un contrôle éventuel, ce qui fut tenté, avec le succès relatif que l’on sait par la suite, en utilisant autant des acteurs acquis au projet (le Front libanais des années 1970-1980, puis Saad Haddad) qu’hostiles (le Hezbollah…). Mais c’est Assad qui maîtrisera la technique parfaitement. Dès le début des années 1960, Yitzhak Rabin identifiait à son tour le Litani comme frontière nord idéale. Quant à Netanyahu, il suffit d’écouter les déclarations de ses ministres, Itamar Ben Gvir et autres Bezalel Smotrich par exemple, pour comprendre que dans l’imaginaire israélien, une partie du Liban au moins revient à Israël… L’obsession du Litani En compulsant les écrits relatifs à la posture israélienne vis-à-vis du territoire libanais, il apparaît que la question du Litani est l’une des plus anciennes et des plus constantes obsessions de la géopolitique israélienne, depuis la Conférence de la paix de Paris de 1919. Ainsi Chaïm Weizmann et David Ben Gourion avaient-ils soumis, lors de leur participation à la Conférence de paix, une carte des frontières souhaitées pour le futur État juif qui incluait le Litani. Mais le traité Sykes-Picot de 1915, par lequel la Grande-Bretagne et la France avaient déjà fixé la frontière entre le Liban et la Palestine, fît tomber à l’eau leur plan. À l’insistance de Paris, le Litani resta donc libanais. Mais la revendication israélienne ne disparut pas pour autant. Ben Gourion réaffirmait ainsi : « Il est nécessaire que les sources d’eau dont dépend l’avenir du pays ne se trouvent pas en dehors des frontières de la future patrie juive. C’est pourquoi nous avons toujours exigé que la Terre d’Israël inclue les rives méridionales du Litani, les sources du Jourdain et la région du Hauran. » En 1978, Israël dénomma d’ailleurs « Opération Litani » son invasion du Liban-Sud, l’objectif affiché étant d’atteindre le fleuve. Et, depuis 2025, un mouvement de colons israéliens dénommé Uri Tzafon milite ouvertement pour l’annexion du Liban-Sud jusqu’au Litani, affirmant que « le Liban-Sud, c’est simplement la Galilée septentrionale ». La dimension hydraulique du projet n’est pas anecdotique. L’eau est une ressource stratégique dans une région aride, et après la guerre de 1967, le ministre de la Défense Moshe Dayan déclarait qu’Israël avait atteint des « frontières provisoirement satisfaisantes, à l’exception de celle avec le Liban ». C’est-à-dire le Litani, à portée de main… mais toujours hors d’atteinte. Plus maintenant. Inutile de dire que la découverte du gaz maritime au large du Sud du Litani n’a pas calmé les appétits israéliens. Bien au contraire… Le plan Yinon et la doctrine de la fragmentation La lettre de Ben Gourion en 1954 constituait une sorte de déclaration d’intention et de plan structurel progressif, par étapes ? Le célèbre document publié en 1982 par Oded Yinon dans la revue hébraïque Kivunim , en constitue la traduction stratégique la plus explicite et la plus systématique. Ancien conseiller présumé d’Ariel Sharon et ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Yinon publie en février 1982 un article intitulé « Une stratégie pour Israël dans les années 1980 », dans lequel il analyse les faiblesses des États arabes et conclut qu’Israël doit œuvrer à la fragmentation du monde arabe en une mosaïque de groupements ethniques et confessionnels. « Toute forme de confrontation interarabe », affirme-t-il, serait à court terme avantageuse pour Israël. Le plan opère sur deux prémisses fondamentales : pour survivre, Israël doit devenir une puissance régionale impériale et doit provoquer la division de la région en petits États par la dissolution de tous les États arabes existants. La taille de ces entités serait fonction de la composition ethnique ou sectaire de chaque territoire. Le Liban tient une place particulière dans ce plan : Yinon voyait précisément les événements contemporains au Liban comme le présage de développements futurs dans l’ensemble du monde arabe, dont les convulsions constitueraient un précédent pour orienter les stratégies israéliennes à court et long terme. Il semble pour le moins avoir largement été écouté… Le plan Yinon a naturellement suscité des relectures multiples depuis 1982, certains commentateurs estimant qu’il décrirait de manière prophétique ou programmatique ce qui s’est effectivement produit au Moyen-Orient au cours des quarante dernières années, notamment l’établissement de zones tampons à l’intérieur du Liban, l’annexion de territoires syriens au-delà du Golan, le soutien au régime alaouite en Syrie contre la majorité sunnite, la montée en puissance du régime iranien au Proche-Orient pour déstabiliser les régimes arabes, la chute du verrou constitué par Saddam Hussein en Irak, le soutien à des groupes druzes et kurdes favorables à une Syrie fragmentée, les frappes sur l’Irak et le Yémen, voire même l’émergence du Hamas pour affaiblir le Fateh… Tous ces événements auraient mis en place, pour divers analystes, une nouvelle mouture de Sykes-Picot centrée sur le plan Yinon. Le problème, bien évidemment, serait de tomber dans une logique complotiste, qui confondrait la capacité de l’État hébreu à diriger les événements politique dans le sens qui convient à ses intérêts, avec un grand schème ourdi un demi-siècle à l’avance… un peu comme le fameux plan Kissinger pour le Liban, dont la fonction latente est de déresponsabiliser les protagonistes de leurs erreurs tactiques et stratégiques, au nom de l’inexorable fatalité… Un peu trop facile. Netanyahu et son aveu cartographique S’il faut déterminer une caractéristique propre à Benjamin Netanyahu, c’est bien sa capacité à passer sans complexe aucun de l’idéologie à la pratique, non sans une certaine euphorie de l’ostentatoire. L’homme et les ministres précités de son gouvernement sont loin de pratiquer l’art de la subtilité rhétorique, de la diplomatie, ou encore de la duplicité. Sa passion pour les cartes géographiques est documentée depuis 1990, et il est fort à parier que, loin d’être accidentelle, elle est bien étudiée. Une sorte de mode de gouvernement symbolique, par l’image. Le 22 septembre 2023, deux semaines avant l’attaque du Hamas, Netanyahu avait présenté devant l’Assemblée générale des Nations Unies une carte intitulée « Le Nouveau Moyen-Orient », qui n’incluait ni la Cisjordanie, ni Jérusalem-Est, ni Gaza, incorporant de fait ces territoires dans le corps d’Israël. Plus tôt dans le même discours, il avait également montré une carte d’Israël en 1948 qui incluait les territoires palestiniens au sein du nouvel État. Si indignation il y eut, elle fut de bien courte durée… et l’attaque fomentée par Sinwar et les siens vint effacer l’insulte monumentale faite au droit international devant l’Assemblée générale. Et il est étonnant qu’à l’heure où certains pays européens font de l’excès de zèle dans l’atteinte aux libertés publiques avec des propositions de loi comme ladite « loi Yadan », tout le monde ait occulté la parade de Bibi, qui avait effacé d’un tour de carte la Palestine, reliant ainsi « le fleuve à la mer » La parade en question n’était certainement pas un accident diplomatique. Avant son départ pour Washington début 2025, Netanyahu avait déjà, dans une déclaration, promis de « redessiner » la carte du Moyen-Orient, en référence au plan de son gouvernement de créer un « Grand Israël » englobant la totalité des territoires palestiniens et d’importantes portions des États voisins. Dans ce gouvernement, la frange la plus explicite est représentée par Smotrich et Ben Gvir. Le 23 mars 2026, Smotrich se présentait ainsi devant son bloc parlementaire à la Knesset et invoquait explicitement le Litani comme ligne délimitant une sphère nord d’expansion israélienne, en miroir des développements à Gaza et en Syrie. La disparition entière de villages du Liban-Sud, sans doute à jamais rayés de la carte dans la perspective israélienne, obéit-elle uniquement à des considérations sécuritaires ? La question doit se poser avec acuité, et être nécessairement soulevée dans le cadre des négociations par un État libanais soucieux de préserver sa souveraineté et son intégrité territoriale et de défendre ses droits face à l’occupation. Le Golan comme laboratoire de l’annexion permanente C’est sans doute la trajectoire du Golan qui offre le précédent le plus accompli et le plus instructif du processus d’annexion progressive qui caractérise la méthode israélienne. Occupé en 1967, annexé unilatéralement en 1981 dans un geste que la communauté internationale refusa de reconnaître pendant des décennies, et qu’Assad concéda bien volontiers à son allié tacite en contrepartie de son maintien pérenne au pouvoir à Damas, le Golan a vu sa souveraineté israélienne reconnue de facto par Donald Trump en 2019, premier acte d’une série de reconfigurations normatives dont les effets continuent de se déployer. Depuis l’effondrement du régime Assad en décembre 2024, Israël a étendu sa présence militaire en territoire syrien au-delà de la zone tampon établie en 1974, créant de nouveaux faits accomplis sur le terrain. Ce modèle, qui obéit au schème occupation/installation/fait accompli/reconnaissance différée, est précisément celui que la ligne jaune au Liban-Sud semble vouloir reproduire, avec les adaptations qu’imposent un contexte différent et une résistance locale d’une nature autre. La logique des « seuils », du mythe fondateur au programme politique Il convient ici une fois de plus d’introduire une nuance indispensable à l’analyse, au risque sinon de tomber dans l’écueil de la conspiration là où il faudrait plutôt lire la tension structurelle entre mythe fondateur et décision politique. Le terme Eretz Israel HaShlemah n’est entré dans l’usage politique courant qu’après la guerre de 1967. Durant l’ère du Mandat (1920-1948), le camp sioniste était divisé. Certains soutenaient le militant Ze’ev Jabotinsky, qui arguait que les deux rives du Jourdain avaient été promises aux Juifs dans la Déclaration Balfour. D’autres, avec Ben Gourion, acceptaient le cadre mandataire de la Palestine occidentale. Avec la montée du Likoud, héritier du courant révisionniste jabotinskyen, le terme Eretz Israel HaShlemah est devenu plus populaire et le projet d’annexion complète l’objectif central de la coalition au pouvoir. Si les rêves territoriaux de la droite sioniste semblaient naguère n’être que des fantasmes coloniaux sans lendemain, les événements actuels à Gaza, au Liban et en Syrie montrent que les espoirs de l’extrême droite israélienne en pleine ascension sont plus que jamais proches d’une concrétisation. La frontière entre le mythe et la réalité n’a jamais été aussi floue. Il convient probablement de replacer cette résurgence épidermique du « Grand Israël » dans le cadre de ce vent de « nostalgie d’un âge d’or mythique » qui réveille tous les appels d’empire, comme le notait Samir Frangié dans un entretien peu avant son décès. De Poutine avec l’Ukraine et les Pays Baltes, à Trump avec le Vénézuela et Cuba, en passant par la Chine et Taïwan, ou la Turquie d’Erdogan et les démons de l’Empire ottoman, sans oublier l’empire faqihisé de Darius III qui expire actuellement sous les bombes israélo-américaines… c’est un blizzard de mégalomanie qui souffle sur le monde entier. Le mythe impérialiste constitue dans ce cadre un horizon de désir qui structure la pensée stratégique d’une partie significative de l’establishment israélien, en modulant ses ambitions selon les opportunités offertes par le rapport de forces régional et international du moment. Certes, la nouvelle carte n’est pas celle de l’Euphrate au Nil. Mais elle pourrait bien en constituer une étape. Et Ben Gourion avait averti, en 1937, que les étapes étaient précisément ce qui comptait . Il ne mentait pas. Et, aujourd’hui, Netanyahu ne fanfaronne pas. À un moment donné, il faudra sortir des fanfaronnades locales adverses, qui continuent à croire qu’Israël est une puissance éreintée, au bord de l’effondrement, moribonde. Tel-Aviv est en guerre depuis trois ans, et, si près du but, pourquoi donc y renoncerait-il, d’autant qu’il n’a jamais bénéficié d’un soutien aussi inconditionnel de la part de son allié américain ? Ce que la « ligne jaune » pourrait annoncer À l’issue de l’ensemble de cet exposé, il convient de répondre à la question posée concernant le fait de savoir si la « ligne jaune » est uniquement de nature sécuritaire, liée au principe premier, qui est d’assurer la pérennité du Nord israélien contre les attaques potentielles. S’il est naturellement impossible de répondre en toute certitude à cette question, il n’en demeure pas moins que la rhétorique et les comportements de Netanyahu et ses ministres est manifeste et quasi transparente à ce sujet. Pourquoi ne pas les écouter ? Du reste, si Tel-Aviv détient à présent des arguments en or – le prétexte des représailles offert gracieusement par le Hezbollah à travers sa volonté de venger Khamenei – , ainsi qu’une impunité totale et un alignement d’astres politiques inédit pour réaliser son projet, pourquoi ne ferait-il pas, qui plus est dans un contexte régional et mondial totalement déstabilisé, dans lequel l’ONU et le droit international ne comptent plus pour grand-chose ? L’opportunité pourrait bien être unique. L’annexion de facto du Liban-Sud constitue sans aucun doute une tentative de solidification d’un fait accompli territorial en l’absence de tout cadre juridique international reconnu, en s’appuyant sur le précédent gazaoui et sur le soutien politique de l’administration Trump. L’envoyé américain Tom Barrack a même évoqué, de son côté, la création d’une « zone économique libanaise » qui remplacerait les villages frontaliers séculaires. Comme à Gaza. La formalisation de la dépossession dans toute sa splendeur, en faisant miroiter les délices du progrès et du développement qui en découleraient. Drôle de propagande « positive » fondée sur la misère humaine. La destruction des maisons, la démolition des infrastructures, l’interdiction du retour des populations… tout cela n’est pas sans dessiner la silhouette d’un projet qui excède la sécurité et touche de toute évidence, preuves à l’appui, à la démographie, à la géographie humaine, voire à la modification durable de l’espace frontalier. À la Conférence de la paix de 1919 comme dans les débats internes des années 1950, dans le plan Yinon comme dans les discours de l’actuelle coalition, la frontière nord d’Israël n’a jamais été considérée comme définitivement tracée. Certains appétits voraces israéliens ne sont pas sans fantasmer leur plaisir annexionniste jusqu’à Tyr. D’autres, plus loin, même, peut-être. Qui sait ? Dans un monde implosé qui regarde délibérément ailleurs, l’imaginaire, le délire, n’ont pas de limites. Ce que la « ligne jaune » pourrait bien montrer, en somme, c’est que le rêve du « Grand Israël », sous ses formes diverses et ses déclinaisons variables, se vit actuellement au présent. Comme, du reste, les rêves des autres empires déchus. Le Liban, en 2026, en est sans doute, comme l’a été Gaza en 2025-2026, le théâtre le plus immédiat et le plus douloureux. Au risque de subir progressivement le même sort. En finir avec un mythe libanais Cependant, et il paraît nécessaire de conclure sur cette précision incontournable, tout ce qui précède ne saurait justifier la rhétorique actuelle défendue par les chantres de la moumanaa , à savoir que la cupidité d’Israël prouve que la guerre aurait eu lieu de toute façon, et qu’il faut cesser de faire assumer au Hezbollah la responsabilité de ce qui arrive. Il est temps d’en finir avec ce passe-partout de l’argumentation qui vise à justifier toute ce que le Hezb fait, et, paradoxe grotesque, tout ce qu’Israël fait aussi, par une pseudo loi de la fatalité ! Cette lecture fait fi, par ignorance ou mauvaise foi, d’une somme de facteurs. Sans vouloir entrer dans toutes les arguties stériles développées pour justifier la guerre du Hezbollah, il convient de s’arrêter à une seule : si la « résistance » est légitime face à un État qui continue de convoiter le territoire de ses voisins, sa décision ne saurait appartenir qu’à l’État libanais, pas à un groupe paramilitaire inféodé à l’Iran qui dicte depuis 25 ans ce qu’il veut, non seulement la guerre et la paix, mais aussi ce qu’il est possible de dire et de faire, et qui mérite de vivre ou de mourir, aux autres composantes de la société libanaise, sur base d’un projet politique impérialiste dans lequel le Liban n’est qu’une province et les Libanais de la chair à canon. Et si l’État n’a pas été en mesure, jusqu’à présent, de jouer ce rôle régalien, c’est spécifiquement parce que, à l’intérieur, le cheval de Troie iranien ne voulait pas lui rendre cette prérogative, par fidélité aveugle à la volonté hégémonique iranienne. L’expérience de la « résistance islamique » du Hezbollah a été une catastrophe nationale à tous les niveaux – et ce n’est pas fini. La « Grand Perse », dont le Hezbollah n’est qu’une excroissance, n’a jamais été mandatée par le peuple libanais pour faire face au projet du Grand Israël. Cela, seul le Grand Liban peut le faire, symboliquement et pratiquement, par tous les moyens légitimes (à commencer par la diplomatie). Alors, à Grand Israël, Grand Liban. Seulement.