Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Image d'actualité
Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Image d'actualité
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Entre négociations et terrain: une conciliation est-elle possible?

Le Liban et les Libanais ne sauraient affronter les défis qui se dressent devant le pays avec un tel degré de division sur les grandes options stratégiques, notamment la question de la façon dont il convient d'aborder l'occupation israélienne et de régler le problème du monopole des armes par l'État, exigence légitime, évidente et consacrée dans tous les pays du monde, car il n'existe aucun État qui accepte la présence d'une faction armée échappant à son contrôle, capable de déclencher une grande guerre non seulement sans son accord, mais sans même l'avoir consulté. Les lignes de fracture verticale au Liban ne cessent de s'élargir, et le fossé entre les Libanais se creuse de plus en plus, jusqu'au point où la littérature politique libanaise se trouve enserrée entre deux pôles : celui qui court vers une paix dont les conditions ne sont pas encore mûries, et celui qui se replie sur le terrain sans lire les mutations exceptionnelles que la région a connues au cours des trois dernières années, de la suprématie israélienne sans partage à la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en passant par la guerre américano-israélo-iranienne. Quant à l'argument selon lequel celui qui négocie n'est pas celui qui résiste sur le terrain, il est fondé et entrave la marche des négociations en cours à Washington, même si celles-ci n'en sont encore qu'à leurs prémices, d'autant qu'Israël, dans toutes les expériences de négociation antérieures avec d'autres parties, ne fut jamais disposé à consentir la moindre concession, a fortiori des concessions gratuites. Face à cette fracture politique dangereuse entre les Libanais, il convient de rappeler certaines réalités qu'aucun des camps ni aucune des parties en désaccord ne saurait ignorer ni dont on pourrait détourner les yeux. Au premier rang de ces réalités figure la reconnaissance du fait qu'il existe des agressions israéliennes historiques au Liban, et que les guerres successives qu'Israël mena contre les Libanais n'avaient pas pour seul objet la réalisation des objectifs déclarés, qu'il s'agît jadis d'expulser les Palestiniens ou qu'il s'agisse aujourd'hui d'anéantir le Hezbollah. Il existe une vengeance israélienne manifeste contre le Liban : contre ses civils (et les images du mercredi noir du 8 avril 2026 restent vivaces dans les mémoires), contre ses villages et ses villes, contre ses infrastructures, contre ses hôpitaux, et surtout contre son expérience pluraliste, qui contredit l'uniformité israélienne et reflète la richesse d'une société libanaise qui, malgré toutes ses difficultés, se glorifie de sa diversité, à l'inverse d'une société israélienne qui proclame la supériorité d'une seule de ses composantes et traite les autres avec arrogance et mépris extrêmes. Parmi les autres réalités qu'il faut reconnaître figure le retour de l'occupation sur les terres du Sud et l'invention de ce qu'on a appelé la «ligne jaune», par référence à la bande de Gaza et aux autres couleurs qu'Israël utilise pour morceler la Cisjordanie et y implanter des colonies. Cinquante-cinq villages se trouvent désormais sous occupation de facto, ce qui constitue un recul grave si on le mesure à l'aune de la grande réalisation nationale de l'an 2000, à savoir le retrait complet sans conditions, sans traité de paix ni même accord de dispositions sécuritaires. Le problème ne réside cependant pas seulement dans la reconnaissance de ces réalités, mais aussi dans la recherche sérieuse des moyens d'y faire face, que ce soit par la résistance armée ou par la négociation politique. Le dilemme tient également au fait qu'il n'est pas admissible que la négociation politique ne tire aucun profit de la carte du terrain, tout comme il serait illogique que le terrain demeurât totalement déconnecté de la négociation politique. Sur le plan des négociations, il est utile de poursuivre l'effort visant à dissocier la piste libanaise de toute autre piste. Le Liban a suffisamment subi les conséquences de l'arrimage de ses trajectoires et de son destin à ceux d'autres pays, et l'expérience du « jumelage » des pistes libanaise et syrienne à l'époque de la tutelle reste dans les mémoires, ayant amplement démontré qu'elle ne servit jamais les intérêts du Liban, ni de près ni de loin. Cela dit, le négociateur libanais peut tirer profit de la carte du terrain d'une façon ou d'une autre, plutôt que de se rendre à Washington les mains vides, avec une démarche teintée de supplique et de quête de sympathie. Si la conjoncture politique actuelle se caractérise par une attention américaine portée au Liban, se manifestant par des pressions sur le gouvernement israélien en vue d'un cessez-le-feu, il faut garder à l'esprit que le réseau des intérêts américano-israéliens est bien plus profond et enraciné que les modestes calculs libanais. Le Liban ne saurait rivaliser avec Israël pour « l'amour de Washington », et la question est bien plus complexe que cela. Mais tirer profit de la « carte du terrain » implique aussi une reconnaissance de la part du Hezbollah, et de ceux qui se tiennent derrière lui, que l'ère du découplage total d'avec l'État libanais n'est plus acceptable aux niveaux libanais, arabe et international, et que l'une de ses manifestations les plus néfastes fut d'entraîner le Liban dans des guerres sans fin et sans lendemain, et qu'il existe un besoin sérieux de travailler, selon une formule à définir, sous l'égide de l'État. Et surtout, cette démarche ne se contenterait pas de renforcer la position libanaise dans les négociations, contribuant également à combler le fossé intérieur, à désamorcer la tension et à écarter le risque d'une explosion sécuritaire ou sociale dont les éléments s'accumulent lentement mais sûrement. Si les formules grossières de dialogue par le biais des tables de dialogue national ont cessé de porter leurs fruits, il faut inventer de nouvelles formules qui tiennent compte des mutations, renforcent l'immunité du Liban et coupent la route à la guerre civile dans un moment où Israël guette l'occasion d'attiser les communautés les unes contre les autres, un jeu auquel il s'est livré à maintes reprises par le passé. Dans ce cadre, il s'impose également que le « camp de la paix » freine quelque peu son élan, que ce soit dans la précipitation vers une normalisation « médiatique » ou dans le soulèvement de questions prématurées qui ne font qu'offrir des cadeaux gratuits à Israël, parmi lesquelles la proposition hâtive d'abroger la loi de boycott d'Israël adoptée en 1955 et criminalisant tout commerce avec lui. Le Liban se trouve toujours en état de belligérance à ce jour, et Israël le prouve chaque jour, par les deux mille martyrs au moins qui tombèrent lors de la dernière guerre. Tout comme il est attendu du « camp de la résistance » qu'il renonce à brandir la menace de la fitna, de la guerre interne et de la mise au pas de l'ensemble des Libanais pour les « discipliner », en agitant le spectre d'un nouveau 7 mai, qui reste une souillure injustifiée sur ceux qui commirent cet acte en 2008. Il lui est également demandé de s'abstenir d'accoler les étiquettes de collaboration, de trahison et de sionisme à quiconque ne partage pas son avis. Le Liban se trouve peut-être devant une opportunité historique, et c'est vrai. Mais la question exige discernement et lucidité dans la manière de la gérer, plutôt que précipitation et témérité, de peur que l'opportunité ne se retourne en malédiction qui rallume la mèche de la guerre civile. Sans dialogue d'une façon ou d'une autre, les tensions s'aggraveront, et la mission de libérer les terres occupées et de mettre un terme définitif à la guerre deviendra d'autant plus ardue.

Le Liban est-il à nouveau dans le collimateur ?
Par
Rayyan Al-Basseer
Publié

Au cours des trois dernières semaines, la position de négociation du Liban a évolué discrètement mais de manière significative. Des pourparlers directs entre le Liban et Israël sont en cours à Washington, dans le cadre d'un cessez-le-feu de dix jours qui a débuté le 16 avril et a été prolongé de trois semaines le 23 avril à la demande expresse du Liban. Le contexte régional et intérieur a changé, mais le gouvernement libanais ne semble pas encore s'y être adapté. En dehors du Liban, et plus particulièrement au sein du CCG, une reconnaissance croissante s'impose : chercher à désarmer le Hezbollah et à conclure un traité de paix complet avec Israël ne relève plus du réalisme. Les acteurs régionaux influents considèrent que la poursuite de tels objectifs risquerait vraisemblablement de provoquer une rupture interne au Liban, ravivant des confrontations sectaires que tous s'emploient à éviter. Les conseils persistants de l'Égypte et de l'Arabie saoudite au Liban d'adopter une approche fondamentalement plus prudente trouvent leur fondement dans le résultat du cessez-le-feu du 8 avril entre les États-Unis et l'Iran, conclu sans que Téhéran n'ait consenti à des concessions substantielles sur son programme nucléaire, son arsenal de missiles balistiques ou son soutien aux forces supplétives. Si l'Iran a subi d'importants dommages à son infrastructure militaire conventionnelle à la suite des opérations militaires conjointes américano-israéliennes, il conserve un stock significatif d'uranium enrichi qui, sans constituer une arme, s'en approche suffisamment pour demeurer un levier de pression durable. Il dispose encore d'un arsenal balistique résiduel, réduit mais non éliminé. Plus important encore, son réseau de proxies régionaux, dont le Hezbollah est la composante la plus en vue, est affaibli mais demeure fonctionnel. L'Iran a par ailleurs démontré durant la crise qu'il détenait une carte qu'il n'avait pas jouée à cette échelle auparavant : sa capacité à menacer ou à entraver partiellement le passage par le détroit d'Ormuz. Ce qu'il a choisi de ne pas utiliser est tout aussi révélateur. Les Houthis au Yémen conservent une capacité de frappe autonome. La capacité iranienne à mener des opérations de zone grise par l'intermédiaire de ses réseaux de déstabilisation à l'intérieur des pays du Golfe, voire des pays occidentaux, demeure une carte tenue en réserve. Pris dans leur ensemble, ces atouts asymétriques résiduels signifient que l'Iran est entré dans la période post-cessez-le-feu non pas en puissance vaincue prête à capituler, mais en acteur qui dispose encore de cartes réelles à abattre, fût-il blessé et éprouvé. Pour les États membres du CCG, cette réalité informe chaque calcul stratégique à venir. Une victoire totale sur l'Iran n'est plus à l'ordre du jour. S'engager avec Téhéran, accepter certaines de ses lignes rouges, lui offrir une normalisation économique et atténuer plutôt que démanteler son influence deviennent l'alternative rationnelle, et peut-être la seule envisageable en dehors d'une confrontation ouverte dans laquelle le CCG aurait considérablement plus à perdre qu'un Iran meurtri. Dans ce contexte, les pressions régionales exercées sur Beyrouth pour qu'il accommode plutôt qu'il n'affronte les intérêts iraniens, y compris la survie du Hezbollah en tant que force politique et militaire, ne pourront que s'intensifier. Chaque concession que le CCG accorde à l'Iran en échange de la stabilité régionale est une concession qui rétrécit la marge de manœuvre du Liban. L'hypothèse selon laquelle l'Iran avait été suffisamment affaibli pour autoriser une poussée décisive en faveur du désarmement du Hezbollah a été rattrapée par les événements. Dans un tel contexte, Riyad pourrait chercher à proposer un « paquet libanais » dans le cadre de son engagement diplomatique élargi avec Téhéran. Un Liban en proie aux flammes d'une guerre civile rendrait ce paquet impossible à livrer tout en mettant directement en péril les efforts saoudiens de désescalade. La dimension syrienne ajoute à l'urgence : ayant investi substantiellement dans la transition post-Assad, l'Arabie saoudite ne peut se permettre de voir l'instabilité se propager depuis le Liban vers l'est, ce qui deviendrait très probable dans l'éventualité de violences sectaires déclenchées par une tentative de normalisation des relations avec Israël. Israël a formulé sa position sans ambiguïté. Il ne se retirera ni ne renoncera à sa capacité de frapper à l'intérieur du Liban tant que le Hezbollah ne sera pas désarmé. Face à ces exigences rigides, le Hezbollah a condamné les pourparlers comme une humiliation et déclaré qu'il ne respectera aucun accord conclu sans un retrait complet des forces israéliennes et un retour organisé et généreusement financé des familles déplacées vers l'ensemble des localités du Liban-Sud touchées par les opérations israéliennes en cours. L'impasse structurelle que cela crée n'est pas entièrement nouvelle. Avant le 7 octobre 2023, la politique libanaise reposait sur un équilibre régional de forces défini par la réticence du CCG à toute confrontation directe, ce qui permettait à l'Iran de maintenir son influence et ne laissait au Liban d'autre choix que d'accommoder un Hezbollah armé comme trait permanent de son paysage politique. La question est désormais de savoir si un accord substantiel peut être construit qui prenne honnêtement en compte cette réalité. La bande de sécurité israélienne à l'intérieur du territoire libanais le long de la frontière, le rôle de l'armée libanaise au sud du Litani et les règles d'engagement de la FINUL constituent autant de facteurs de complication réels et non résolus en amont de tout accord. Le conseil égypto-saoudien au président Aoun est d'obtenir le niveau minimal d'adhésion intérieure nécessaire pour prévenir une rupture, en rabaissant les attentes d'un traité de paix à un accord, limité dans sa portée, que le Hezbollah et ses bases électorales ne percevraient pas comme une menace existentielle. Sans un tel consensus, tout accord risque d'être soit inapplicable, soit un catalyseur de conflit civil. Les accords qui satisfont à l'exigence du consensus national seraient davantage des versions améliorées d'arrangements antérieurs — la résolution 1701 ou l'armistice de 1949 — pouvant impliquer un mandat plus clair et plus contraignant pour la FINUL, un redéploiement progressif de l'armée libanaise au sud du Litani lié à des jalons mesurables, et un mécanisme progressif de retrait israélien adossé à ces mêmes jalons. La question centrale demeure cependant de savoir si Israël est prêt, après tout ce qui s'est passé depuis octobre 2023, à revenir au statu quo ante. Un traité de paix complet avec Israël et le désarmement du Hezbollah sont inatteignables dans les circonstances actuelles. Ce qui demeure possible est, très vraisemblablement, un arrangement sécuritaire qui réduise le risque d'une guerre renouvelée, confère à l'armée libanaise un rôle réel dans le Sud et crée les conditions permettant à l'État libanais de réaffirmer progressivement son autorité institutionnelle dans des zones où elle a longtemps fait défaut. La pleine souveraineté n'est pas une destination qu'un accord conclu aujourd'hui puisse atteindre, mais c'est une destination qu'un arrangement bien construit peut maintenir dans le champ du possible.

Trump souligne l’inefficacité des pourparlers d’Islamabad à l’ombre des dissensions iraniennes

Ce n’est désormais un secret pour personne. De profondes divergences opposent les hauts responsables iraniens au sujet de la tournure que devraient prendre les (éventuelles) négociations avec les Etats-Unis. Ce clivage, qui éclate de plus en plus au grand jour, a pratiquement gelé, voire remis en question, ce que certains appellent « l’option diplomatique » dans la recherche d’une issue au conflit actuel. Ces divergences qui déchirent les deux courants antagonistes au sein du régime iranien – les Gardiens de la Révolution face à la faction dite « modérée » – ont rendu concrètement caduque la visite que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avait entamée à la fin de la semaine à Islamabad. D’entrée de jeu, cette visite du chef de la diplomatie iranienne a été torpillée par le président de la commission de sécurité nationale au Parlement iranien qui a en effet déclaré que « Araghchi n’est chargé d’aucune mission au Pakistan concernant les négociations sur le nucléaire ». Et de souligner que « les négociations sur le nucléaire constituent l’une des lignes rouges pour l’Iran ». Son rôle ayant été marginalisé dès le départ, à partir de Téhéran, M. Araghchi s’est contenté de s’entretenir avec les dirigeants pakistanais à qui il a remis un document définissant la position de l’Iran dans le conflit actuel. Le document met l’accent sue « les profondes réserves de l’Iran au sujet des demandes américaines », soulignant que la République islamique réclame « la fin du blocus naval et des attaques américaines ». Selon certaines sources, le ministre iranien a précisé à ses interlocuteurs pakistanais qu’il n’était pas en mesure de modifier le document en question «car c’est un cauchemar d’atteindre le Guise suprême»… Conséquence directe du « rappel à l’ordre » provenant de Téhéran : une réunion de M. Araghchi avec les négociateurs américains, dans le cadre du 2e round des pourparlers avec les Etats-Unis (attendu depuis plusieurs jours) n’était plus de mise. Le ministre iranien a de ce fait quitté Islamabad samedi en fin de journée pour Oman. Le président Donald Trump a aussitôt annulé le départ de ses deux négociateurs pour Islamabad, Steve Witkoff et Jared Kushner, soulignant qu’il ne pouvait pas demander à ces derniers d’effectuer un voyage de 18 heures « pour s’asseoir à une table et ne discutait de rien ». Et d’ajouter : « Notre équipe de négociateurs a perdu beaucoup de temps à voyager inutilement (…). Personne ne sait qui est responsable en Iran. Même eux ne le savent pas (…). Nous effectuons un voyage de 18 heures pour discuter avec des personnes alors que nous ne savons pas qui ils représentent en Iran »… Vive tension à Fanar et dans les quartiers sunnites de Beyrouth Sur le plan libanais, trois développements majeurs ont marqué la journée du samedi 25 avril. Au Liban-Sud, l’armée israélienne a mené une attaque aérienne ciblée qui a visé un véhicule à bord duquel se trouvaient trois miliciens du Hezbollah qui ont été tués sur le coup. Une seconde attaque a visé une moto conduite par un membre du parti pro-iranien qui a également été tué sur le coup. Deux autres partisans de la formation chiite ont en outre été éliminés dans la région du Litani. En soirée, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devait donner l’ordre à Tsahal de « bombarder avec force les positions du Hezbollah au Liban »… Autres développements majeurs de ce samedi 25 avril : dans le quartier sunnite de Sakyet el-Janzir, à Beyrouth, et dans la banlieue de la capitale, à Fanar, deux graves incidents ont suscité une vive tension au niveau populaire. A Fanar, dans le quartier (chiite) dit “el-Zeaiterieh” deux jeunes partisans du Hezbollah ont tabassé un agent municipal. Le curé de la paroisse de Fanar, le père Rabih, est aussitôt intervenu pour circonscrire l’incident, mais il a été agressé et insulté à son tour par les deux jeunes partisans. Le prêtre s’est alors réfugié dans l’église Saint-Joseph de Fanar. Il a été cependant poursuivi par les agresseurs qui ont fait irruption dans l’église en proférant des menaces de mort contre lui et en s’en prenant aux fidèles présents. L’incident a provoqué une vive tension à Fanar où les habitants se sont rassemblés devant l’église dans un mouvement de colère. En soirée, le député du Metn Ibrahim Kenaan devait indiquer qu’à la suite de contacts entrepris avec les Renseignements de l’armée et des Forces de Sécurité intérieure, les deux agresseurs ont été appréhendés et remis aux Renseignements des FSI. Le député Elias Hankache a confirmé de son côté que les deux agresseurs ont été incarcérés. A Beyrouth, des éléments du Service de la Sécurité de l’Etat ont fait irruption de manière intempestive, en se livrant à des tirs nourris d’armes automatiques (qui ont failli tuer une fillette), dans le quartier sunnite de Sakyet el-Janzir afin d’appréhender un notable, Abou Ali Itani (partisan du Courant du futur), propriétaire de générateurs d’électricité, accusé d’avoir augmenté, sans autorisation légale, les tarifs d’électricité. L’intervention intempestive des agents de la Sécurité de l’Etat et les tirs nourris d’armes automatiques ont provoqué une réaction de colère parmi les habitants du quartier qui ont accusé les agents de sécurité de « partialité flagrante », affirmant que l’officier en charge de l’unité qui est intervenue dans le quartier est proche du Hezbollah et qu’il a voulu s’en prendre à Abou Ali Itani en raison de ses positions ouvertement hostiles au parti pro-iranien. La tension à Sakyet el-Janzir a rapidement fait tâche d’huile dans les quartiers sunnites de la capitale où les routes ont été coupées à Kaskas, Mazraa, Aïcha Bakkar, Karakol Drouz, el-Mounla, Verdun, et Hamra. Le comportement des agents de la Sécurité de l’Etat a été stigmatisé par le Premier ministre Nawaf Salam et le mufti de la République. En fin d’après-midi, une délégation des moukhtars et des habitants s’est rendue chez le ministre de l’Intérieur pour réclamer que des mesures soient prises à l’encontre des coupables. De fait, le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, le juge Claude Ghanem, a interrogé cinq agents de la Sécurité de l’Etat soupçonnés d’être impliqués dans l’incident. Reste a signaler, enfin, que l’ancien leader du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, a été reçu hier par le président syrien Ahmed Chareh.

Le Hezb, un bras armé d'un corps décapité

Quiconque examine le logo du Hezbollah et l'image qu'il représente constatera que, depuis sa création, ce parti est un bras armé de la République islamique d'Iran. Il ne s'agit plus d'une simple représentation symbolique, mais d'une réalité étayée par les faits: le Hezbollah a soutenu l'Iran parce qu'il en est le bras armé, et l'Iran s'est souvent vanté de contrôler quatre capitales arabes, dont Beyrouth. Le lien organique entre la «tête» et le «bras armé» a été confirmé par les cessez-le-feu en Iran et au Liban. Les deux accords étaient inextricablement liés; lorsqu'un accord vacillait à Téhéran, l'autre vacillait à Beyrouth. À tel point que certains centres de recherche et études affirment que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), tout comme il contrôle les centres de décision en Iran, contrôle également ceux du Hezbollah à Beyrouth. Il existe au moins deux éléments de preuve à l'appui: Premièrement, l'assassinat d'un commandant des Gardiens qui se aux côtés d'Hassan Nasrallah dans la même pièce. Deuxièmement, l'ancien ambassadeur iranien à Beyrouth a été la cible d'une attaque par téléavertisseur (pager), car il utilisait un appareil distribué aux responsables militaires et de sécurité du parti et des Gardiens de la révolution. Le drapeau ou l'emblème, tel qu'il apparaît sur l'image, représente un bras tenant un fusil, avec l'inscription «Le Hezbollah est victorieux» au-dessus. Le drapeau du Hezbollah se présente ainsi: un bras iranien tenant un fusil. Décrire le Hezbollah comme un « bras iranien » n'est plus un simple slogan politique scandé par ses adversaires. Avec le temps, cette affirmation s'est transformée en une interprétation étayée par une série de faits historiques et de terrain qui révèlent le lien profond et organique entre le parti et les Gardiens de la révolution. La relation entre les deux ne repose pas sur une alliance éphémère ou une convergence d'intérêts passagère, mais bien sur une collaboration directe, un financement continu et un soutien stratégique clairement manifeste en temps de guerre comme en temps de paix. L'ancien secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, ne bluffait pas lorsqu'il affirmait: «Nos armes et notre argent viennent d'Iran», allant même jusqu'à déclarer: « Je suis fier d'être un soldat de l'armée de la vilayat el fakih.» Depuis sa création fin 1982, le Hezbollah n'a jamais été un projet libanais, mais plutôt un prolongement concret de la Révolution islamique en Iran. Le Corps des gardiens a supervisé la formation de ses premiers combattants à Baalbek et a établi son cadre idéologique sur la base de la “Vilayat-e fakih”. Le Hezb relève donc uniquement du Guide suprême iranien. Ce seul point suffit à discréditer toute notion d'indépendance, car une organisation qui tire sa légitimité idéologique d'une direction extérieure ne peut être considérée comme un acteur libanais pleinement souverain. En passant de la théorie à la pratique, le tableau se précise. Lors de la guerre de juillet 2006, l'affrontement n'était pas une simple opération locale, mais s'inscrivait dans un contexte régional complexe. Cette opération faisait partie de la stratégie de dissuasion iranienne envers Israël et les États-Unis. L'enlèvement des deux soldats israéliens a été perpétré à la demande de l'Iran, comme l'ont révélé des documents ultérieurement divulgués. Le soutien militaire et logistique apporté au Hezbollah pendant ce conflit constituait un élément crucial de sa capacité à y résister, renforçant l'hypothèse que la décision militaire s'inscrivait dans des calculs iraniens plus vastes. Ce même schéma s'est répété lors des phases suivantes. L'implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie n'était pas motivée par des préoccupations internes libanaises, mais constituait une réponse directe à la volonté de protéger l'influence de l'Iran à Damas, son allié le plus important au sein de l'«axe de la résistance». Dans ce cas, le Hezbollah n'était plus un simple bénéficiaire de soutien, mais un instrument de terrain au service de la mise en œuvre des politiques régionales menées par Téhéran, consolidant ainsi son statut de force militaire projetée à l’étranger. Ces dernières années, ces indicateurs sont devenus encore plus marqués. Les événements qui ont suivi le 8 octobre 2023, et ce qui a été décrit comme une «guerre de soutien et de harcèlement», ont révélé une série d'opérations coordonnées qui dépassent le cadre purement libanais. De plus, les tirs de roquettes répétés, dont les six du 2 mars, témoignent d'une implication dans un conflit régional plus vaste, où les fronts, de Gaza au Liban en passant par le Yémen, convergent au sein d'un cadre stratégique unique piloté par l'Iran. Certains pourraient arguer que le Hezbollah conserve une certaine autonomie décisionnelle et tient compte du contexte libanais et de ses complexités sectaires et politiques. Cependant, cet argument se heurte à la réalité du financement, de l'armement et de l'entraînement, le parti dépendant presque entièrement de l'Iran pour ces aspects essentiels. En science politique, celui qui détient les instruments du pouvoir a la plus grande capacité d'influencer la prise de décision. Par conséquent, parler d'indépendance relève davantage de la théorie que de la pratique. Même le symbolisme visuel du parti véhicule des connotations qui dépassent le cadre local. Son logo emblématique, représentant une main brandissant un fusil et le slogan «Le Hezbollah est victorieux», n'est pas qu'un simple outil de propagande, mais le reflet de la culture de la Révolution islamique, qui glorifie la «résistance armée» comme instrument idéologique. Si l'interprétation de la main comme le «bras des Gardiens de la révolution» demeure symbolique, elle s'inscrit dans la relation structurelle qui unit les deux entités, le symbole devenant l'expression visuelle d'une fonction politique et militaire existante. Plus important encore, le comportement régional du parti est presque entièrement cohérent avec les priorités stratégiques de l'Iran. Il combat là où l'Iran combat, désamorce les tensions lorsque l'Iran désamorce les tensions et les intensifie lorsque la dissuasion est nécessaire. Cette synchronisation ne peut s'expliquer par le hasard ou une simple convergence d'intérêts ; elle témoigne plutôt d'une coordination poussée, voire d'une direction directe dans certains cas. En définitive, qualifier le Hezbollah de «bras armé iranien» ne signifie pas qu'il soit un simple instrument sans volonté propre, mais plutôt que sa volonté est contrainte par un cadre stratégique défini par Téhéran. Les faits, de sa fondation à son financement en passant par ses actions militaires, indiquent clairement que le Hezbollah opère au sein d'un système dirigé par l'Iran et constitue l'un de ses principaux proxy dans la région. Par conséquent, le débat ne porte plus sur l'existence d'un lien entre le Hezbollah et l'Iran, mais plutôt sur l'étendue et les limites de ce lien. Ce qui demeure certain, en revanche, c'est que cette connexion est si profonde qu'il est extrêmement difficile, voire impossible, de dissocier les processus décisionnels libanais et iraniens concernant le Hezbollah lors de conflits majeurs.

Géopolitique de la guerre d’Iran: nouvelle grande stratégie américaine

La Stratégie de Sécurité Nationale (National Security Strategy NSS) des Etats-Unis de 2025 est axée sur le principe « America First » et exige davantage d’autonomie stratégique de ses alliés européens que le président Donald Trump presse pour qu’ils assument leur propre défense sur leur continent. Washington aurait ainsi les mains libres pour se concentrer d’abord sur sa situation intérieure et sur le continent américain infiltré par la Chine et la Russie, ensuite sur le bassin Pacifique. A cette fin, il lui est nécessaire de diminuer son implication au Moyen-Orient et de le maintenir durablement stable. Dans ce but, la neutralisation définitive de la menace de l'Iran et du Hezbollah s’impose. Un Iran affaibli ouvrirait la voie à une expansion sans précédent des accords d’Abraham pour y inclure l’Arabie Saoudite et les autres pays arabes. Les accords d’Abraham Initiés lors du premier mandat du président Trump, les accords d’Abraham marquent une rupture avec la diplomatie traditionnelle "Land for Peace" (« la terre contre la paix », ou « un Etat Palestinien en Cisjordanie et Gaza contre la Paix), pour une approche « Peace through Prosperity », ou « la paix à travers la prospérité », ce qui signifie : une prospérité au lieu d’un Etat pour les Palestiniens. Les accords d’Abraham englobent au stade actuel Israël, les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, le Soudan, le Maroc et le Kazakhstan. Ils visent à sceller un bloc de sécurité arabo-islamo-israélien, ou une « OTAN régionale », incluant Israël et les pays arabes, capable d'autoréguler le Moyen-Orient et de contenir l'Iran de manière autonome. Cela permettrait aux États-Unis de réduire leurs effectifs au sol, d'économiser des milliards, tout en gardant le rôle de modérateur dans la région, de se replier vers leur priorité « America First », et de pivoter vers l'Asie pour contrer la Chine sans laisser un vide sécuritaire que Téhéran ou Moscou pourraient combler. Toujours dans le cadre de cette stratégie, la Turquie est un partenaire indispensable pour Washington, comme contrepoids vital face à l'Iran et à la Russie, malgré la dimension idéologique d’Ankara et les tensions persistantes sur la question kurde. Le blocus contre l’Iran : une stratégie de strangulation mais avec des failles L'Iran est en situation de survie économique critique face au blocus naval américain instauré le 13 avril 2026. Celui-ci ne s'arrête pas au détroit d'Ormuz, mais s’étend au golfe d'Oman, et interdit aux pétroliers et autres navires d’ancrer aux ports de Jask et de Chabahar, situés en dehors du Golfe Persique. Cela paralyse en principe la quasi-totalité des importations et des exportations maritimes iraniennes, surtout le pétrole. Face à ce blocus naval Téhéran peut techniquement tenir quelques mois grâce aux rentrées assurées par la flambée des prix du baril de pétrole entre février et mi-avril 2026, qui ont compensé partiellement la chute des volumes exportés. Les pertes quotidiennes iraniennes s’élèvent à environ 435 millions de dollars. Téhéran avait anticipé ce scénario en développant des infrastructures pour contourner le détroit d'Ormuz, mais leur capacité reste largement insuffisante. Il s’agit de la Mer Caspienne qui offre une voie vers la Russie et le Kazakhstan, mais les approvisionnements par cette voie restent marginaux par rapport aux besoins nationaux. Il y a ensuite les rails et les routes reliant l'Iran à la Turquie, l'Irak et le Turkménistan pour importer des biens de consommation et exporter des produits non pétroliers. Ces voies alternatives ne peuvent absolument pas compenser le Golfe persique, par lequel transitait 90 % du pétrole iranien avant la crise. Autre stratégie suivie par Téhéran pour forcer le blocus et contourner les sanctions internationales : la « flotte fantôme » (ou dark fleet) qui est le pilier de la survie économique du régime et du financement de ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah. Il s’agit d’un vaste réseau clandestin de 320 pétroliers dont l’Iran dépend pour exporter son brut. Pour échapper à la surveillance internationale et américaine, les pétroliers de cette dark fleet déploient des tactiques de camouflage sophistiquées en désactivant leurs systèmes de signalisation pour devenir « invisibles » ou en recourant à la falsification de leurs coordonnées géographiques GPS. Le pétrole est ensuite transféré en haute mer, par transbordement, sur d’autres pétroliers visant à masquer l'origine iranienne de la cargaison. Ce dispositif est renforcé par l’usage récurrent de pavillons de complaisance (Panama, Liberia, Îles Cook) et de sociétés écrans basées à Dubaï ou Hong Kong, permettant des changements fréquents d'identité et de propriété. Malgré le blocus naval draconien américain, cette flotte fait preuve d'une efficacité persistante. D’après la Lloyds, 29 à 35 pétroliers de la dark fleet auraient déjà réussi à contourner le dispositif naval américain pour livrer leur brut en Chine. Cette logistique de l'ombre permet ainsi à Téhéran de maintenir des revenus d'urgence vitaux, défiant l'asphyxie économique totale visée par l'administration américaine. Toutefois, l’US Navy a déjà saisi six navires de cette flotte fantôme et refoulé 29 autres pétroliers réguliers ayant essayé de contourner le blocus. Quoi qu’il en soit, sans une levée du blocus ou une intervention diplomatique massive, l'asphyxie économique de l'Iran pourrait devenir irréversible d'ici l'été 2026. L’Iran est donc strangulé mais ne montre aucun signe apparent de fléchissement. Toutefois, les regards de Washington et de Téhéran son tournés discrètement vers la Chine. Le rôle de la Chine : une solution se profile à l’horizon Aujourd'hui, la Chine s'impose comme le principal client et unique bouclier économique de l'Iran. Dans le même temps, Pékin a besoin du marché des Etats-Unis, le plus grand du monde, pour équilibrer son économie. Washington a également besoin de la Chine pour procurer au citoyen américain des biens économiques à des prix abordables. Cela confère à la Chine une capacité d'agir comme médiateur pragmatique dans la crise actuelle. Les liens sino-iraniens sont une véritable bouée de sauvetage pour la République islamique, et les liens sino-américains tendent à l’apaisement. En 2025, la Chine a absorbé près de 90 % des exportations pétrolières iraniennes via la flotte fantôme, mais cela n’est qu’une fraction des importations chinoises. Par ailleurs, craignant la perturbation de ses approvisionnements énergétiques globaux et de ses exportations, la Chine a laissé entendre qu’elle promet de concrétiser les 400 milliards de dollars d'investissements en Iran prévus initialement en 2021, en contrepartie d’une flexibilité de la part des Iraniens. Le président Trump a d'ailleurs crédité Pékin d'avoir facilité le cessez-le-feu d'avril 2026. De plus, la Chine évite tout soutien militaire direct à Téhéran et a apaisé les tensions autour de Taïwan. L’administration US maintient le cap de la NSS Pour sa part, Washington utilise l'interdépendance commerciale avec la Chine comme arme de pression silencieuse, en continuant à imposer des sanctions interdisant à la Chine l’accès aux technologies et équipements américains, et limitant les exportations chinoises vitales vers les États-Unis. Déjà en 2025, ces exportations ont diminué de 37 milliards de dollars par rapport à 2024. En octobre dernier, à Séoul, Trump et Xi Jinping s’étaient rencontrés et avaient diminué les sanctions de part et d’autre. Ils devaient se revoir en avril 2026 pour poursuivre la détente dans leur guerre commerciale, mais ce sommet a été ajourné suite à la guerre d’Iran. La levée des sanctions américaines imposées à la Chine est un besoin stratégique pour Xi Jinping qui se voit contraint de jouer le rôle de modérateur et de faire pression sur l'Iran. Sous un angle géopolitique, en stabilisant ainsi le Moyen-Orient par la pression sino-américaine conjointe, l'Amérique s'assure une relation d'équilibre avec son rival asiatique, tel que le stipule la NSS de 2025.

La défaite de Viktor Orbán: un tournant historique pour la Hongrie et l'Europe

La victoire de Peter Magyar et de son parti « Tisza » marque un tournant historique dans le paysage politique hongrois, mettant fin à seize années de règne de Viktor Orbán et de son parti Fidesz. Ces élections ont été qualifiées de plus importantes depuis des décennies, non seulement en raison d'une participation record, mais aussi parce que le résultat a assuré à l'opposition une majorité des deux tiers au Parlement. Celle-ci lui donne le pouvoir de réformer la Constitution et d'annuler les politiques illibérales mises en place par Orbán durant son mandat. Le futur Premier ministre a promis de rétablir la liberté de la presse et de réformer les médias d'État, une initiative visant à démanteler le système de contrôle de l'information sur lequel s'appuyait le régime précédent. Orbán a créé la surprise en acceptant immédiatement sa défaite. L’ancien chef du gouvernement n’a pas essayé de s'accrocher au pouvoir par la force, évitant ainsi une crise politique ou des manifestations sanglantes. Les raisons de la défaite Cette défaite ne résulte pas d'un événement électoral isolé, mais plutôt de l'accumulation de facteurs économiques, sociaux et politiques qui ont fragilisé la légitimité d'Orbán. De plus, la campagne menée par Magyar – un ancien allié d'Orbán – est parvenue à fédérer l'opposition autour d'une figure capable de défier sérieusement le Fidesz. La propagande négative et la peur, chères à Orbán, n'ont plus convaincu les électeurs; au contraire, elles se sont retournées contre lui, ses messages perdant toute crédibilité face à la dégradation de la situation économique. 1. L'ascension d'Orbán et la construction du modèle économique Depuis la crise de 2008, Viktor Orbán a bâti sa popularité sur la promesse de prospérité économique et d'une « société du travail », en mettant l'accent sur la création d'emplois et l'autonomisation des citoyens. Ce modèle reposait sur des investissements étrangers à bas salaires, c'est-à-dire attirer des entreprises étrangères pour employer des travailleurs locaux à des salaires modiques, dans le but de réduire les coûts de production et d'accroître la compétitivité du pays sur les marchés mondiaux. Si ce modèle crée effectivement des emplois, il rend l'économie nationale vulnérable aux crises mondiales et limite la capacité d'améliorer le niveau de vie. 2. Stagnation économique et déclin du modèle Le succès d'Orbán en matière de création d'emplois a considérablement ralenti après la pandémie de Covid-19 et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, révélant la fragilité du modèle économique sur lequel il s'était appuyé tout au long de ses années au pouvoir. La Hongrie, qui affichait des taux d'emploi élevés au cours de la décennie précédente, s'est retrouvée confrontée à une dure réalité économique depuis 2022 : une croissance quasi nulle et l'inflation la plus élevée de l'Union européenne, ce qui a eu un impact direct sur le quotidien des citoyens par la hausse des prix et la baisse du pouvoir d'achat. Mais la crise n'était pas seulement économique ; elle s'est transformée en une profonde crise sociale et politique. Les citoyens estimaient que les promesses d'Orbán de bâtir une « société du travail » n'étaient plus réalisables face aux crises mondiales et aux pressions du marché. 3. Baisse du soutien populaire et crises morales Malgré une forte participation électorale, la base électorale du Fidesz a diminué, passant de 3,1 millions à 2,3 millions d'électeurs, signe évident de l'érosion de la confiance du public envers Orbán et son parti. Ce déclin n'était pas seulement une conséquence naturelle de facteurs économiques, mais était également lié à des crises morales et politiques qui ont ébranlé l'image du parti. Parmi les plus marquantes figuraient les scandales liés à la dissimulation d'affaires d'abus sexuels sur mineurs, qui ont sapé la légitimité du parti et affaibli sa capacité à se présenter comme le gardien des valeurs traditionnelles. La frustration s'est accrue face à une corruption endémique et à des inégalités sociales criantes, illustrées par les images des luxueuses demeures de l'élite dirigeante contrastant avec la souffrance des classes moyennes et populaires, creusant ainsi le fossé de confiance entre le peuple et le gouvernement. Tout cela a contribué à l'ascension de son rival, Peter Magyar, qui a su tirer profit de la perte de confiance du public pour se présenter comme une alternative plus honnête et compétente. 4- Discours culturel et admiration extérieure Confronté à un déclin intérieur, Orbán a tenté de compenser par une rhétorique nationaliste et culturelle, à travers ce que l'on appelle les « guerres culturelles », en mettant l'accent sur les questions d'identité et en défendant la nation contre la « mondialisation ». Orbán a dépeint l'Union européenne, les institutions financières internationales et les organisations libérales comme des forces « mondiales » menaçant l'identité et la culture hongroises. Il a insisté sur la protection des frontières, rejeté les politiques d'immigration européennes et mis l'accent sur les « valeurs traditionnelles » face à ce qu'il percevait comme la désintégration de la famille et de la société. Cependant, malgré sa rhétorique antimondialisation, son modèle économique reposait fortement sur les investissements étrangers (constructeurs automobiles allemands, usines de batteries chinoises…), le rendant vulnérable aux fluctuations mondiales. Autrement dit, tout en se présentant comme un dirigeant résistant à la « mondialisation libérale » imposée par Bruxelles et l'Occident, il a de fait intégré l'économie hongroise à l'économie mondiale. Politiquement, les liens étroits entre Orbán et la Russie et son opposition à la politique de l'UE envers l'Ukraine ont fait de lui un symbole des alliances anti-mondialisation occidentale. Il a également reçu le soutien direct de Trump, qui voyait en lui un modèle de populisme nationaliste opposé à la mondialisation libérale. Il est ainsi devenu une icône de la droite populiste mondiale et une figure de proue des conférences conservatrices à travers le monde, telle que la Conservative Political Action Conference (CPAC), où il se présente comme un « David » luttant contre un « Goliath mondial ». Cette conférence américaine annuelle, à laquelle participe Donald Trump en tant que tête d'affiche, est devenue une plateforme d'exportation de la rhétorique populiste conservatrice à l'échelle mondiale, notamment après la tenue d'une conférence similaire en Hongrie. Elle est citée en Europe et en Amérique latine comme une source d'inspiration pour la droite nationaliste. Cependant, cette rhétorique populiste de droite, fondée sur la culture et l'identité, qui fut jadis un outil efficace de mobilisation des électeurs, ne suffit plus face au déclin économique et à la dégradation des services publics en Hongrie. Les électeurs sont désormais plus préoccupés par la hausse des prix et la baisse du niveau de vie que par les slogans nationalistes. Parallèlement, les dirigeants nationalistes en Europe et aux États-Unis continuent de glorifier Orbán comme un symbole de résistance à la mondialisation, considérant son expérience comme un modèle pour faire face aux « menaces globales ». Mais cette admiration extérieure reste bien loin de la réalité intérieure en Hongrie, où elle n'a en rien contribué à soulager la souffrance des citoyens ordinaires. 5- Répercussions internationales Ce résultat porte un coup dur à la rhétorique nationaliste qu'Orbán incarnait et révèle les limites de l'efficacité de ce modèle, notamment en Europe. La Russie est la grande perdante, ayant perdu son principal interlocuteur au sein de l'Union européenne concernant le blocage des aides à l'Ukraine. Les États-Unis (l'administration Trump) ont perdu un allié de poids en Europe, malgré leurs tentatives de soutien à Orbán avant les élections. La Chine, comme à son habitude, observe avec prudence, ayant investi massivement dans le secteur hongrois des véhicules électriques ; ses intérêts pourraient être affectés si la Hongrie change de cap pour renforcer ses relations avec l'Union européenne. Le plus grand perdant est peut-être la droite populiste mondiale, en particulier ses alliés français: Marine Le Pen et son parti « Rassemblement national », ainsi qu'Éric Zemmour et son parti « Reconquête ». Parmi les grands perdants figurent également le parti polonais Droit et Justice (PiS), Nigel Farage et son parti (Reform UK) au Royaume-Uni, l'ancien Premier ministre australien Tony Abbott et l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro. Le grand gagnant reste le peuple hongrois, qui a exprimé son rejet de la corruption et de l'autoritarisme. C’est aussi l'Union européenne, qui a retrouvé un partenaire plus aligné sur ses intérêts, et l'Ukraine, qui pourrait trouver plus facilement un soutien au sein de l'UE après le déclin de l'influence pro-russe. En conclusion, les récentes élections hongroises n'ont pas constitué un simple changement de pouvoir interne, mais un message universel contre le populisme de droite et la corruption, et un revers pour les tentatives de la Russie et des États-Unis d'exercer une influence en Europe. L'expérience d'Orbán révèle les limites du «conservatisme pro-ouvrier»: il réussit lorsqu'il propose des promesses économiques concrètes, mais s'effondre face aux crises mondiales. Ces élections ont également démontré les limites de «l'autoritarisme informationnel». Lorsque l'économie fléchit et que l'opposition s'unit derrière une alternative forte, la désinformation et la propagande perdent de leur efficacité et de leur capacité à influencer le cours des événements. La chute d'Orbán n'est pas uniquement due à son autoritarisme ou à sa rhétorique culturelle, mais aussi à l'échec de son modèle économique et à l'érosion de la confiance morale envers son parti. L'expérience montre que les régimes qui s'appuient sur le contrôle de l'information ne sont pas invulnérables et s'effondrent lorsqu'ils perdent en crédibilité face aux crises économiques et politiques. Le succès de Magyar reflète la préférence de l'électorat pour une alternative centriste plus efficace et modérée, un pont entre le centre et la gauche libérale, même s'il est conservateur et partage certaines des politiques du Fidesz. Ainsi, Magyar ne représente pas tant un changement radical de politique publique qu'il ne signale la fin de l'ère Orbán, qui a atteint ses limites. Le défi de Magyar demeure la mise en œuvre de véritables réformes qui permettent de restaurer la confiance du public sans perdre le soutien des électeurs qui constituaient initialement la base électorale du Fidesz.