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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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Quand le vol devient un «trou financier»

Le Liban n’a pas sombré à cause d’un dysfonctionnement dans les chiffres, mais parce que les significations et les valeurs se sont effondrées. Soudain, l’argent des gens spolié n’a plus été appelé vol, mais « trou financier ». Il n’y a plus eu de responsables, seulement des « pertes ». Et il n’y a plus eu de victimes, mais des « déposants » à qui l’on demande de comprendre la situation et de participer à l’absorption des coûts. Ce n’est pas seulement une question de langage. C’est le cœur même du combat. Quand un crime est réduit à un terme comptable, le débat devient technique plutôt qu’éthique et juridique. La question est soustraite au champ de la justice pour être versée dans celui de la gestion, du « qui a volé ? » au « comment distribuer la perte ? ». C’est là que commence le grand glissement : les victimes se transforment progressivement en acteurs de la solution, et non en détenteurs de droits. Ce qui s’est passé au Liban n’était pas une tempête financière passagère. C’était le résultat d’un complot ourdi par un système intégral : un État qui s’est endetté sans limites, une banque centrale qui a orchestré les illusions, et des banques qui ont accumulé des profits pharaoniques avant de fermer leurs portes au visage de leurs déposants. Et pourtant, les solutions proposées aujourd’hui commencent par les poches des citoyens, et non par les foyers du dysfonctionnement. Des plans se présentent sous des titres « réalistes » ou « sauveteurs », alors qu’ils ne sont en substance qu’une redistribution des pertes, et non un traitement de leurs causes. On demande aux déposants d’accepter l’effacement d’une partie de leurs avoirs, ou leur conversion en actions dans des entités dont la valeur reste indéfinie. Même les propositions qui semblent moins sévères — comme l’idée d’un fonds souverain où seraient logés les actifs de l’État — ne sont pas sans danger, non à cause du concept lui-même, mais à cause de ceux qui le géreraient. C’est pourquoi cette idée demeure ambiguë et périlleuse tant qu’elle n’est pas assortie d’une condition élémentaire : qui garantit la transparence, et qui rend des comptes ? La contradiction fondamentale tient à ce que celui qui réclame transparence et réforme judiciaire propose dans le même souffle de confier les actifs de l’État à un système qui n’a jusqu’ici prouvé aucune capacité de transparence ni de responsabilisation. Pour ma part, le problème ne réside pas seulement dans les solutions, mais dans l’ordre des priorités : commençons-nous par la responsabilisation, ou sautons-nous par-dessus elle ? Comment peut-on parler de « gouvernance » et de « gestion éclairée » des actifs de l’État, dans un pays qui n’a pas encore réussi à mener un seul audit sérieux, ni à demander des comptes à quiconque pour l’effondrement ? Comment croire que ce qui n’a pas pu être préservé dans les banques le sera dans un fonds ? N’est-ce pas là transférer la perte des bilans bancaires au corps de l’État lui-même, c’est-à-dire à la société tout entière ? Plus grave encore, c’est le fait de sauter par-dessus un principe fondamental : aucune solution durable ne peut être bâtie sur l’ignorance des responsabilités. Le débat, dès lors, ne relève plus seulement de l’économie, mais aussi du droit. Car le Liban n’est pas en dehors du monde ; il est engagé par des conventions internationales de lutte contre la corruption, notamment la CNUCC, qui place sans ambiguïté la question du recouvrement des avoirs pillés et la responsabilisation au cœur de tout parcours réformateur. S’il y a eu corruption, il ne suffit pas d’en gérer les conséquences ; il faut la dévoiler, en responsabiliser les auteurs, et recouvrer les fonds détournés. Les États sont tenus de s’efforcer de récupérer les avoirs volés ou transférés par des voies illicites, sans qu’il soit possible de faire l’impasse sur la détermination des responsabilités : qui a pris les décisions ? qui en a profité ? qui a couvert le tout ? Ce qu’il faut, c’est la transparence : toute réforme doit passer par un audit effectif, une justice indépendante et une clarté dans les chiffres. Je ne suis pas experte en finances, mais je sais qu’il y a une différence entre traiter les pertes et traiter leurs causes. Autrement dit : avant de demander aux gens de supporter les pertes, un effort sérieux doit être consenti pour récupérer ce qui a été transféré ou dont on a profité par des voies illégales. Et avant toute restructuration du système bancaire, il convient d’identifier ceux qui en ont abusé. Mais le plus grave n’est peut-être pas dans le contenu de ces propositions, mais dans leur timing. Dans un moment de guerre, d’angoisse existentielle et de négociations cruciales ouvertes sur de longues incertitudes, le dossier des dépôts est rouvert. Non parce que le moment est propice, mais parce qu’il peut l’être pour ceux qui veulent faire passer ce qui ne supporterait pas un débat élargi. Dans les moments d’attention dispersée, la capacité de résistance s’affaiblit, les discussions s’écourtent, et ce qui était inadmissible devient acceptable sous couvert de « nécessité ». Les questions existentielles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif. Elles ont besoin d’un débat ouvert, et non de la pression du temps et de la peur. Car les solutions imposées dans les moments de faiblesse sont rarement justes. Cela ne signifie pas que ce dossier peut être indéfiniment différé. Mais la différence est grande entre soumettre une question fondamentale dans le cadre d’un débat national ouvert et l’introduire dans la cohue de la peur et de la fatigue, là où les citoyens se muent en récepteurs passifs. Les grandes questions ne nécessitent pas seulement des solutions, mais des conditions équitables pour être posées. Elles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif. Sinon, toute solution — aussi technique et équilibrée qu’elle puisse paraître — portera en elle la distorsion du moment qui l’a vu naître. Le problème ne réside pas dans la recherche de solutions, mais dans leur nature et dans l’ordre des priorités. Lorsqu’un plan commence par effacer les droits plutôt que les consolider, et par protéger le système plutôt que le mettre en cause, il ne traite pas la crise : il la reproduit sous une autre forme. Ce qu’on exige aujourd’hui n’est pas un miracle financier, mais un minimum de justice. Que les choses soient appelées par leur nom. Que les responsabilités soient déterminées. Qu’une tentative sérieuse soit faite pour recouvrer les fonds. Sinon, nous serons en présence d’un spectacle familier : Un nouveau langage, de nouveaux termes, une nouvelle formule… mais le même résultat. Pas un « trou financier », mais une histoire limpide : des fonds spoliés, et un système qui tente de convaincre leurs propriétaires d’accepter la perte comme un destin.

Mali : anatomie d'un conflit
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LevantTime .
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Le Mali traverse depuis 2012 une crise multidimensionnelle dont les racines ne sont pas sans plonger dans l’effondrement libyen, qui a déversé sur le Sahel des flux d’armes et de combattants, transformant durablement l’équilibre sécuritaire de toute la région. Cette année-là, des rebelles touareg avaient proclamé l’indépendance du nord du pays avant d’être rapidement supplantés par leurs alliés islamistes liés à Al-Qaïda au Maghreb islamique. La France était ensuite intervenue militairement en 2013 pour contenir l’avancée jihadiste, sans jamais parvenir à l’éradiquer. La décennie suivante a été, pour le Mali, celle de la dégradation continue. Les accords de paix signés à Alger en 2015 entre Bamako et les mouvements armés du Nord n’ont jamais été pleinement appliqués. Le terrorisme s’est étendu, partant, vers le centre et le sud du pays et les violences intercommunautaires se sont intensifiées. En 2020 puis en 2021, deux coups d’État successifs ont porté au pouvoir le colonel Assimi Goïta, dont la junte militaire s’est donnée le nom de « Transition » (en attendant un retour à l’ordre constitutionnel)… mais, provisoire qui dure oblige, ladite « transition » s’évertue depuis cinq ans sans horizon électoral crédible. L’ombre de Poutine sur l’Afrique La junte a aussitôt entrepris de rompre avec les anciens partenaires. La France a ainsi été priée de retirer ses forces. Les Nations Unies ont vu leur mission de maintien de la paix restreinte puis expulsée. À leur place est arrivé… le groupe Wagner, la milice privée russe rebaptisée depuis « Corps africain », et déployée sur le terrain malien avec plusieurs milliers d’hommes. Le Mali a ensuite formé avec le Burkina Faso et le Niger, eux aussi gouvernés par des juntes issues de coups d’État, l’Alliance des États du Sahel (AES), qui a rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation régionale regroupant quinze pays, et s’est tourné vers Moscou pour ses appuis sécuritaires. La présence russe au Mali ne relève certainement pas de la philanthropie sécuritaire. Elle repose sur un modèle déjà éprouvé en Centrafrique, au Soudan, en Libye, qui consiste à échanger la protection militaire contre l’accès aux ressources naturelles. Dans ce cadre précis, l’or malien, le « Corps africain » ayant été documenté sur les principaux sites d’extraction artisanale du pays. Au-delà, Moscou poursuit des objectifs plus larges, parmi lesquels acréditer la thèse d’un Occident néocolonial, s’assurer des relais de vote aux Nations Unies, surveiller les mouvements militaires et diplomatiques français et américains au Sahel, et ouvrir de nouveaux marchés pour ses armements. Le Maroc et l’Algérie Le conflit malien actuel oppose donc, à première lecture, un gouvernement militaire fragiligé et ses alliés russes à deux types d’adversaires armés : les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda, dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, connu sous son acronyme arabe JNIM) est la principale structure opérationnelle au Sahel, et les mouvements séparatistes du Nord, regroupés au sein du Front de libération de l’Azawad (FLA, héritier reconfiguré des mouvements séparatistes touareg de 2012). Mais cette lecture des forces de facto reste insuffisante sans la dimension géopolitique régionale, où s’affrontent en réalité deux projets d’influence : celui de l’Algérie, qui a longtemps pesé sur le dossier malien via sa médiation et ses réseaux, et celui du Maroc, qui a construit patiemment un ancrage africain fondé sur la coopération économique, religieuse et sécuritaire. Le retournement diplomatique malien du 10 avril 2026, en l’occurrence le retrait de la reconnaissance de la République sahraouie soutenue par Alger, a brusquement fait apparaître cette rivalité au grand jour. L’offensive du 25 avril C’est dans ce contexte qu’est survenue l’offensive du 25 avril 2026, jour où le GSIM et le FLA ont lancé une série d’attaques coordonnées sur Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal (soit l’intégralité de l’axe nord-sud du pays, du désert saharien à la capitale). Une offensive systémique dont la portée déborde les lignes habituelles de front pour atteindre les champs de la géopolitique régionale, révélant au passage des fractures que la diplomatie avait tenté de camoufler. L’attaque a ainsi ciblé simultanément le cœur politique du régime au sud et ses bastions militaires au nord. Sévaré/Mopti, à titre d’exemple, est le centre névralgique et le nœud routier central du pays, et sa prise isole le nord du sud. Gao, la capitale du Nord, est un hub militaire majeur pour l’armée malienne dans cette région du pays et contient un pont stratégique sur le fleuve Niger. Bourem est un carrefour entre Gao et Tombouctou. Kidal, enfin, à 1 500 km de Bamako, aux portes de l’Algérie, est le foyer historique des rébellions touareg. Le simple fait d’atteindre brièvement Bamako, dont les combattants du GSIM ont pénétré dans les faubourgs et occupé les abords de l’aéroport international Modibo Keïta, constitue du reste un message politique sans précédent. Partant, la gravité de la situation est sans précédent depuis les événements de mars 2012, lorsque des rebelles touareg, vite évincés par leurs alliés islamistes associés à Al-Qaïda au Maghreb islamique, avaient pris le contrôle de Kidal, Gao puis Tombouctou. La nature de l’offensive Selon le gouvernement malien, les attaques jihadistes visaient, au-delà de la simple terreur, à briser la cohésion nationale et renverser les institutions de la Transition. Le symbole le plus lourd a sans doute été la mort du général Sadio Camara, le ministre de la Défense, tué par un véhicule piégé conduit par un kamikaze dans sa résidence même à Kati, à quinze kilomètres seulement de la capitale… et la principale base militaire du pays. Kidal est ensuite entièrement passée sous le contrôle du FLA et du GSIM, après que les forces russes du Corps africain (successeur institutionnel du groupe russe Wagner, déployé au Mali depuis 2021) eurent conclu un accord de retrait et fussent évacuées vers Tessalit, tandis que les soldats maliens restés sur place étaient faits prisonniers. Ce dernier point mérite qu’on s’y attarde, dans la mesure où il constitue sans doute le fait stratégique le plus lourd de cette semaine. En novembre 2023, le Corps africain avait présenté sa prise de la ville comme la victoire fondatrice de la junte. En moins de trente mois, ce « mythe des origines » est donc effacé. Au-delà, la perte de Kidal révèle une défaite opérationnelle du modèle sécuritaire que la junte malienne a choisi depuis 2021, celui d’une souveraineté armée appuyée sur le partenariat avec le Corps africain russe, en substitution des cadres multilatéraux qu’elle avait congediés. Or ce partenariat, sur lequel Bamako avait fondé une part substantielle de sa légitimité interne et de sa posture internationale, n’a pas tenu face à une offensive coordonnée sur un point nodal du Nord. Le résultat de l’offensive est cataclysmique : blocage des routes menant à Bamako, mise sous contrôle ou sous tir des villes centrales assurant la liaison entre le Nord et le Sud, et déplacement de la ligne de front du nord et du centre du pays aux portes mêmes de Bamako. La junte a parié sur un modèle sécuritaire dont le 25 avril a exposé les limites, et les vulnérabilités révélées par l’attaque tiennent autant aux fragilités de gouvernance internes que personne, parmi les partenaires sincères du Mali, n’a intérêt à passer sous silence, qu’aux manœuvres de puissances extérieures. Il apparaît clairement, dans la foulée, que la coordination entre le FLA et le GSIM dépasse le simple contexte militaire. L’idée longtemps entretenue d’une rébellion azawadienne cantonnée à des revendications identitaires distinctes des structures jihadistes s’en retrouve ébranlée. Tous ces dossiers semblent désormais difficilement séparables. Les signaux de cette imbrication s’accumulaient du reste depuis des années. La réponse marocaine Dans ce contexte, la position du Maroc a eu le mérite de la clarté et de la cohérence. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères, sous la conduite de Nasser Bourita, a exprimé sa ferme condamnation des attentats terroristes survenus au Mali et réaffirmé sa totale solidarité avec les autorités et le peuple maliens, adressant ses condoléances aux familles des victimes. Il a rappelé que le Maroc met en garde depuis longtemps contre la gravité de la situation dans plusieurs pays du Sahel et sur la nécessité de renforcer leurs gouvernements et institutions face aux menaces terroristes et séparatistes. Ce positionnement s’inscrit dans une doctrine constante, articulée depuis des années autour du respect de la souveraineté des États, du refus sans réserve du terrorisme et du soutien aux institutions nationales confrontées à la fragmentation. Une doctrine d’autant plus convaincante qu’elle sert par ailleurs les intérêts stratégiques bien réels de Rabat dans une région où son influence s’est considérablement étendue, la coïncidence entre l’intérêt national et la cohérence de principe lui conférant précisément la durabilité que le simple calcul tactique ne saurait produire. Une source diplomatique marocaine avait précisé dès le 25 avril que le Maroc avait suivi avec une vive préoccupation les attaques terroristes et séparatistes ayant visé Bamako et d’autres villes, en soulignant qu’elles avaient délibérément ciblé des zones civiles et militaires. Cette réactivité était le produit d’un rapprochement stratégique intense entre Rabat et Bamako, arrivé à un point de consécration diplomatique remarquable quelques semaines seulement avant l’offensive. Le tournant du 10 avril Le 10 avril 2026, le Mali avait officiellement retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), entité proclamée par le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui soutenu par Alger depuis les années 1970, et soutenue historiquement par plusieurs États africains comme levier de pression contre Rabat. C’était une position que Bamako maintenait depuis des décennies. Ce revirement diplomatique témoigne de la volonté des autorités de transition maliennes d’affirmer une politique étrangère indépendante et pragmatique, fondée sur des alliances dictées par les intérêts mutuels et les bénéfices concrets. Les retombées ont été immédiates : la suppression prochaine de l’Autorisation Électronique de Voyage pour les ressortissants maliens se rendant au Maroc, ainsi que le doublement des bourses d’études accordées aux étudiants maliens, portées à trois cents par an. Ce partenariat s’inscrivait lui-même dans une dynamique internationale plus large, portée par la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 à onze voix, qui proroge le mandat de la MINURSO — Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental — en appuyant pleinement les négociations fondées sur le plan d’autonomie proposé par le Maroc, l’Algérie ayant, comme l’année précédente, choisi de ne pas participer au vote. Pour Alger, le retournement malien du 10 avril constitue bien plus qu’un camouflet diplomatique. La décision malienne a isolé davantage l’entité du Polisario sur la scène africaine et scellé un partenariat stratégique entre Bamako et Rabat qui prive l’Algérie de l’un de ses leviers d’influence historiques dans le Sahel. Les attaques du 25 avril surviennent quinze jours à peine après cette rupture, dans un pays où les conditions objectives d’une grande offensive du GSIM et du FLA existaient indépendamment du calendrier diplomatique. Le blocage progressif des axes routiers dans le Nord, documenté depuis l’automne 2025, constituait déjà un prélude à l’escalade. Certes, ramener la causalité à la seule séquence diplomatique serait intellectuellement réducteur ; mais la corrélation chronologique autorise une conclusion plus limitée et plus solide, à savoir que les attaques du 25 avril ont été exploitées, et sans doute précipitées, dans un contexte où certains acteurs régionaux avaient des raisons fraîches et puissantes de vouloir démontrer la fragilité du choix malien. La guerre des récits Le terrain des armes n’est pas le seul sur lequel se joue cette crise, et c’est peut-être sur l’autre terrain que les enjeux de long terme sont les plus révélateurs. Plusieurs indicateurs convergent en effet vers l’existence d’une offensive informationnelle coordonnée visant à exploiter les attaques pour fragiliser l’image du Mali et semer le doute sur ses choix stratégiques. Cette attaque tous azimuts se traduit par une activité soutenue sur les réseaux sociaux et certaines plateformes para-médiatiques relayant des contenus souvent non vérifiés, des rumeurs sur une prétendue fuite de responsables maliens, des pertes exagérées, des scénarios d’effondrement institutionnel diffusés massivement, avec pour double objectif d’affaiblir la confiance intérieure au Mali et d’altérer sa perception internationale. Il convient, sur ce point, de distinguer ce qui relève du constat vérifiable et ce qui relève de l’interprétation. Que des campagnes de désinformation aient prospéré dans les heures suivant les attaques, sur des réseaux sociaux où les comptes soutenant l’un ou l’autre camp se livraient à des échanges mêlant désinformation, surenchère nationaliste et appels à la violence, est un fait documenté, antérieur aux événements d’avril et inscrit dans une séquence plus longue de tensions algéro-maliennes. Qu’une coordination centralisée en soit responsable, la thèse est tout à fait plausible, et cohérente, du reste, avec les mécaniques habituellement observées dans d’autres théâtres de compétition régionale. Elle appellerait toutefois à davantage de preuves pour être affirmée sans réserve. La logique d’intérêt, en revanche, se passe de démonstration supplémentaire : la déstabilisation narrative du Mali, dans ce contexte précis, ne profite qu’à ceux qui ont intérêt à démontrer l’échec du tournant diplomatique du 10 avril. L’architecture de certaines de ces campagnes repose sur une distinction soigneusement entretenue entre des discours officiels mesurés et des actions plus offensives menées par des relais indirects (comptes anonymes, influenceurs militants, médias non officiels), configuration qui permet de diffuser des narratifs agressifs tout en maintenant une forme de dénégation plausible au niveau étatique. La diplomatie algérienne a ainsi choisi la voie de la clarification officielle, le chef de la diplomatie Ahmed Attaf réitérant le refus absolu de toutes les formes de terrorisme et rappelant en outre le rôle historique d’Alger dans la médiation malienne à travers les accords de 2015 (lesquels sont précisément ceux que la junte a rompus en 2021). Leur invocation comme preuve de bonne foi relève d’une lecture sélective de l’histoire récente que les faits peinent à soutenir. L’Azawad n’est pas le Sahara Parmi les manœuvres discursives les plus révélatrices de ces derniers jours figure sans doute la tentative, observée dans plusieurs espaces médiatiques, d’établir une équivalence entre la question de l’Azawad et celle du Sahara marocain. Or la comparaison est construite de toutes pièces pour disqualifier la position marocaine en l’habillant des violences sahéliennes, ou pour conférer aux revendications azawadiennes une légitimité internationale dont les faits du 25 avril les ont durablement privées. Le Sahara marocain s’inscrit dans une dynamique internationale orientée vers une solution politique autour d’une autonomie sous souveraineté marocaine, soutenue par un nombre croissant d’acteurs. Ce cadre demeure l’objet de contestations juridiques, et l’Algérie n’est pas seule à les formuler, mais il dispose d’un ancrage onusien désormais solide, d’une reconnaissance occidentale étendue et d’un processus diplomatique actif, là où la situation dans le nord du Mali relève d’une problématique interne marquée par la violence armée, l’imbrication avec des structures djihadistes et l’absence de tout processus comparable. L’offensive du 25 avril a démontré, de façon irrécusable, que séparatisme et terrorisme ne forment plus, dans ce théâtre, qu’un seul corps opérationnel. Le silence de l’AES Un fait mérite d’être relevé sans faux-semblant. L’Alliance des États du Sahel (AES), confédération regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis 2023, s’est montrée discrète et n’a apporté aucun soutien explicite à Bamako au moment des attaques. Selon Le Monde, les condamnations les plus claires de l’offensive jihadiste contre la junte sont venues des adversaires de celle-ci sur le plan géopolitique, notamment la CEDEAO. La CEDEAO avait fermement condamné les attaques du 25 avril, appelant tous les États et mécanismes régionaux à s’unir dans un effort coordonné contre le terrorisme. La solidarité entre États du Sahel, si souvent invoquée comme fondement idéologique de l’Alliance, s’est révélée plus rhétorique que pratique au moment précis où elle était la plus attendue. Une ironie que la junte malienne, dans son rejet structurel de la CEDEAO, devra un jour mesurer avec la lucidité que les situations extrêmes finissent en général par imposer… Ce que la crise révèle Au-delà de la conjoncture immédiate, la crise malienne apparaît ainsi plus que jamais comme un révélateur des dynamiques de compétition régionale, où les enjeux sécuritaires se doublent d’affrontements informationnels et de rivalités géopolitiques profondes. Elle révèle aussi les limites d’un modèle de gouvernance sécuritaire qui a substitué des allégeances idéologiques à des partenariats construits sur la durée, et qui se retrouve, au moment de l’épreuve, plus seul qu’il ne le croyait. Des pays comme le Maroc ou les Émirats arabes unis, engagés dans des formes de coopération avec Bamako, se retrouvent au cœur de campagnes visant à les discréditer ou à remettre en cause leur rôle… ce qui trahit, précisément, l’importance stratégique de ces partenariats aux yeux de ceux qui s’en inquiètent. La leçon qui se dégage de ces jours tient à la nature du choix que les États sahéliens sont appelés à assumer, entre une souveraineté adossée à des partenariats fondés sur le respect mutuel, la lutte sans ambiguïté contre le terrorisme et une vision à long terme du développement régional, et une dépendance aux logiques de manipulation qui instrumentalisent leurs fragilités sans jamais les résorber. En retrouvant Rabat, Bamako a fait un choix dont on peut discuter les modalités et les limites, mais dont la cohérence de fond résiste à l’examen… et que d’autres acteurs ont trouvé suffisamment menaçant pour que la coïncidence des dates, dans ce cas précis, perde beaucoup de son innocence. Car le Mali est autant un terrain d’expérimentation géopolitique qu’un partenaire. Et ce que le 25 avril a révélé, c’est la limite structurelle de ce modèle. L’exemple le plus frappant est celui de la Russie, une puissance qui se présente comme garante de la sécurité de ses partenaires africains, mais qui voit sa crédibilité directement mise en jeu chaque fois que cette sécurité est prise en défaut. Et la question qui se pose désormais, sans qu’on puisse encore y répondre, est celle-ci : si la junte vacille durablement, Moscou défendra-t-il son partenaire, ou ses mines ? Telle est la sempiternelle et douloureuse question que l’histoire pose, depuis l’aube des temps, à tous ceux qui ont le malheur d’être à la fois convoités et fragiles… et qui, portés par l’ivresse du pouvoir et se croyant invincibles, en viennent à oublier leur condition première.

Les négociations avec Israël mettraient la vie de Aoun en danger

Le bras-de-fer entre la présidence de la République et le Hezbollah, et la détermination du chef de l’État Joseph Aoun à poursuivre dans la voie des négociations directes avec Israël sous le parrainage de Washington, ferait peser une menace sur sa vie. Cette révélation est venue, dans les dernières 24 heures, par le biais d’une source improbable, celle des services secrets israéliens. Un rapport publié par la chaîne 12 israélienne relaie un compte-rendu d’une réunion des services secrets militaires israéliens, selon lequel «l’implication du président libanais dans des négociations directes avec Israël mettrait sa vie en danger». Selon les informations de la chaîne locale MTV, ces informations sont prises au sérieux par le palais de Baabda, siège de la présidence. Pour autant, Joseph Aoun ne compte pas rebrousser chemin par rapport à son engagement en faveur d’un accord avec Tel Aviv pour mettre fin à la guerre dans laquelle le Hezbollah a entraîné le pays. Ces informations ont-elles pesé sur la réunion que le chef de l’État, le président du Parlement Nabih Berry et le Premier ministre Nawaf Salam, devaient tenir mercredi à Baabda, pour discuter de la procédure de négociations? En début de journée, des informations ont circulé sur une «hésitation» de Berry. Un peu plus tard, il est devenu clair que ce dernier ne se rendrait pas au palais présidentiel, sous prétexte de «l’escalade israélienne au Liban-Sud». La veille, les trois dirigeants s’étaient entretenus par téléphone. Les raisons pour lesquelles la réunion tripartite de Baabda, reportée sine die, n’a pas eu lieu mercredi restent nébuleuses. Quelle part y tient la menace sécuritaire? Est-ce la véritable raison derrière le prétexte de l’escalade israélienne évoquée par Berry? Il serait plus judicieux de penser que l’hésitation du président du Parlement a à voir essentiellement avec sa crainte de devoir prendre position sur les négociations directes, ce qui le mettrait dans l’embarras. Nabih Berry, par ailleurs chef d’Amal, allié du Hezbollah, bien qu’il s’en distancie parfois par ses prises de position, a déjà annoncé la couleur en se disant en faveur de pourparlers indirects plutôt que directs. Or, toute réunion avec le président de la République pourrait être interprétée comme une franche distanciation par l’allié milicien. Elle risque de porter préjudice au difficile rôle d’équilibriste endossé par «le vieux routard» de la politique libanaise depuis le début de ce conflit et, surtout, la tenue des réunions préparatoires libano-israéliennes à Washington. Autre élément intéressant ce mercredi: les informations de la chaîne locale MTV sur une «coordination entre Baabda et l’ambassade des États-Unis concernant la réunion tripartite du palais présidentiel». Un nouveau signe, si celle-ci se confirme, de l’implication américaine dans la gestion de cette difficile étape au Liban. «Antoine Lahd», encore une fois Joseph Aoun, pour sa part, continue d’être la cible d’une campagne de dénigrement lui faisant endosser la responsabilité de l’évident échec du cessez-le-feu au Liban-Sud. Et ce, alors que les partisans de «l’axe de la résistance» en avaient attribué l’instauration, le 16 avril dernier, à l’Iran. Il semble donc que pour le Hezbollah et ses alliés, la réussite revient nécessairement à l’Iran, et l’échec à l’État libanais. Des voix «résistantes» n’hésitent plus à traiter les responsables libanais, et le président en particulier, de «traîtres qui ont cédé la terre aux sionistes», une phrase que l’on peut lire souvent sur les réseaux sociaux. Un député du Hezbollah, Hassan Fadlallah, décidément devenu le porte-parole de cette formation, en charge des attaques contre le chef de l’État, a à nouveau comparé mercredi ce dernier à Antoine Lahd, chef de l’Armée du Liban-Sud dès les années 80 et jusqu’au retrait des forces de l’État hébreu en 2000. Une déclaration particulièrement humiliante puisqu’elle insinue qu’Israël cherche à se doter d’une marionnette au Liban, sachant que l’intention du président et du gouvernement libanais est de sortir le pays du giron iranien. Entre-temps, c’est le Hezbollah qui continue de perdre du terrain au sud du Liban, même s’il parvient, notamment grâce à ses drones, à infliger des pertes à son ennemi israélien. L’image qu’on retiendra de ces dernières 24 heures est la vidéo mise en ligne par l’armée israélienne sur le dynamitage d’un énorme tunnel de la milice libanaise dans le village de Kantara. Celui-ci a même provoqué une légère secousse sismique, enregistrée au Liban. L’escalade israélienne au Liban-Sud est perceptible depuis quelques jours. D’autres régions, notamment Beyrouth, restent épargnées depuis le cessez-le-feu. Des frappes particulièrement meurtrières ont été menées ces dernières 24 heures. Trois secouristes de la Défense civile dans la région de Tyr, des familles entières, un soldat et son frère ont été tués. «Fini d’être gentil!» Au niveau des négociations irano-américaines, pas d’avancées spectaculaires durant les dernières 24 heures. Les (toujours nombreuses) déclarations du président américain Donald Trump vont croissant, jusqu’à arriver au tonitruant «no more Mr Nice Guy» (ce qui se traduit par «fini d’être gentil») mercredi à la mi-journée. Face au roi d’Angleterre, Charles III, Trump a assuré que «les États-Unis ont clairement gagné la guerre contre l’Iran». Sur son réseau social Truth Social, le président américain a publié une photo de lui mimant un tir de fusil et accusé l’Iran «de ne pas être capable de prendre de décision, ni de signer un accord non nucléaire». «Il serait meilleur pour eux de devenir intelligents bientôt», a-t-il écrit également. L’explication à la lenteur iranienne à répondre aux exigences américaines se trouverait dans un très important rapport publié par Reuters mercredi. Le document révèle que les Gardiens de la révolution islamique ont pris la main sur les décisions de guerre, et que le guide suprême, Mojtaba Khamenei, a pour seule mission de les entériner. Le problème ne réside donc pas seulement dans l’absence de positions et de décisions unifiées en Iran, mais dans l’irréconciliabilité entre les exigences américaines et les concessions que les Pasdarans sont disposés à consentir. De sources pakistanaises (le médiateur principal), on assure à Reuters que la moindre réponse provenant de Téhéran prend deux à trois jours, et que le personnage central actuellement est Ahmad Vahidi, le commandant des Gardiens de la révolution. Reuters cite Alan Eyre, ancien diplomate américain et expert de l’Iran, qui estime qu’aucune des deux parties ne veut vraiment engager un dialogue, que les Pasdarans ont peur de paraître faibles aux yeux des Américains, alors que Washington doit faire le compte des élections de mi-mandat. De quoi expliquer les raisons de ces atermoiements. Les perspectives de la guerre en Iran restent toutefois incertaines. Selon le Wall Street Journal , le président américain a réuni ses responsables de sécurité nationale pour leur signifier que l’armée doit rester préparée à «un long blocus». Il aurait, selon le journal, exprimé son mécontentement par rapport à la précédente proposition de Téhéran qui veut mettre fin à la guerre, rouvrir le détroit d’Ormuz et repousser à plus loin les négociations sur le nucléaire. Le président Trump croit, pour sa part, pouvoir pousser l’Iran à suspendre l’enrichissement de l’uranium pendant 20 ans, et accepter de strictes restrictions par la suite. Pour ce qui est des objectifs relatifs à l’Iran et de l’évolution de la guerre, les divisions entre Américains et Israéliens commencent à éclater au grand jour (bien qu’elles aient toujours existé). Alors que l’Administration Trump s’efforce de faire fléchir le régime iranien, les Israéliens ne désespèrent pas d’obtenir un changement du régime. Le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar l’a exprimé clairement mercredi: «Si nous trouvons un moyen de changer le régime en Iran, nous agirons.» Entre-temps en Iran, les arrestations d’opposants se poursuivent, à un rythme accéléré, comme pour compenser l’impasse dans laquelle se trouve le pouvoir. Selon le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU, 21 personnes ont été exécutées et plus de 4.000 interpellées depuis le début du conflit.

Quelles alternatives dans la guerre d’Iran?

De nombreux analystes occidentaux s’accordent à dire que les États-Unis n’ont pas pu atteindre leurs objectifs dans la guerre d’Iran. Ces observations sont notamment nourries par l’augmentation des prix du pétrole qui se répercute sur l’économie mondiale, et plus particulièrement sur les prix des denrées de consommation courante aux États-Unis. Un sujet sur lequel la presse américaine revient régulièrement. Pour ces mêmes analystes, l’Iran se trouve en meilleure position dans les négociations. Qu’en est-il au juste? Retour sur les véritables motifs de la guerre George Friedman, analyste géopolitique, affirme ne pas être convaincu que Benjamin Netanyahu, ait pu entraîner Donald Trump dans la guerre. Non seulement parce que, selon l’expert, ce dernier est très difficile à convaincre, mais parce que le programme nucléaire iranien est beaucoup plus inquiétant pour les États-Unis que pour Israël. Par ailleurs, la stratégie nationale américaine de 2025 (NSS 2025) montre que les priorités de Washington se situent à l’intérieur du pays et sur le continent américain. Trump vise à diminuer le rôle des États-Unis au Moyen-Orient pour en laisser la gestion à ses alliés parmi les signataires des accords d’Abraham, mais l’Iran reste un obstacle de taille, à cause de son arsenal menaçant et de ses ingérences dans les pays de la région. Stratégie américaine: affaiblissement de l’Iran L’objectif de Washington est donc d’affaiblir l’Iran et ses milices alliées. Avec la chute du régime baathiste en Syrie, l’affaiblissement du Hezbollah et du Hamas, les frappes américano-britanniques sur les Houthis entre mars et mai 2025, le régime des mollahs a beaucoup perdu de son potentiel hégémonique. Les frappes de juin 2025 contre l’Iran ont par la suite détruit ses défenses anti-aériennes, sérieusement endommagé son programme nucléaire et causé des dégâts importants à sa capacité de produire des missiles. Dès l’arrêt de ces frappes et pendant huit mois, les Iraniens ont toutefois mis le paquet et réussi à réparer une partie des dégâts. La guerre actuelle a cependant privé la République islamique d’une majeure partie de son arsenal et réduit sa capacité de soutien à ses alliés régionaux. L’économie iranienne étant en ruines, les vrais problèmes du régime des mollahs commenceront si les négociations actuelles entre Washington et Téhéran aboutissent, sans une levée des sanctions. La liste des mécontents à l’intérieur du pays est très longue, notamment les minorités marginalisées (Kurdes, Azéris, Baloutches, Turkmènes…), la classe commerçante, les étudiants, les femmes, les pragmatiques, et peut-être l’Artesh (l’armée iranienne) vu que le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) est toujours favorisé à leurs dépens. Toutefois, le facteur temps pour que l’Iran change de comportement ou de régime reste inconnu. Les frappes aériennes n’ont pas fait fléchir Téhéran qui reste doté de moyens asymétriques suffisants pour bloquer la navigation à travers le détroit d’Ormuz, perturber l’économie mondiale, et mener des attaques contre les pays de la région. Par ailleurs, le Hamas et le Hezbollah ont le potentiel et la volonté de se reconstituer avec le temps. Le processus de paix pour Gaza reste fragile, et celui du Liban est en bourgeonnement. En somme, la réalisation des objectifs américains au Moyen-Orient a avancé mais reste incomplète. Toutefois il y a plus urgent pour Washington. Le programme nucléaire iranien: une vraie menace Après les frappes de juin 2025, le programme nucléaire iranien a été considérablement endommagé. Téhéran avait cependant la possibilité de le réactiver puisqu’il continuait de disposer de 430 kilos d’uranium enrichi à 60%, facilement augmentable à 90%. Les centrifugeuses nécessaires à cette fin étaient restées intactes dans leurs usines de fabrication, n’étaient pas déployées dans les sites nucléaires bombardés et les universités iraniennes transmettaient le savoir-faire en ce sens. En somme, en quelques années, l’Iran aurait été capable de récupérer ses capacités et d’acquérir une arme nucléaire. Avec la guerre d’aujourd’hui, les dégâts infligés à ce programme sont certes plus importants, mais aucune évaluation crédible n’est disponible pour le moment. Les États-Unis veulent à tout prix empêcher l’Iran de réactiver son programme nucléaire, non pas par crainte que la République islamique se dote de missiles à ogives atomiques, qui n’inquiètent pas Washington, mais à cause des connections des mollahs avec al-Qaïda, autrice des attentats du 11 septembre 2001, et dont les dirigeants ont été accueillis en Iran. Les hauts responsables de la sécurité aux États-Unis craignent justement un second 11 septembre nucléaire, un scénario dans lequel une bombe atomique iranienne de petit volume serait livrée à al-Qaïda, dissimulée dans une cargaison de marchandises, puis envoyée au port de New York par exemple, où son explosion ferait des centaines de milliers de morts. Ce scénario n’est pas imaginaire puisqu’al-Qaïda a déjà frappé aux États-Unis et dans d’autres pays. De même, les propres «bras longs» de l’Iran, déjà responsables d’attaques en Argentine, dans les pays du Golfe et en Bulgarie, seraient capables d’en faire autant. Comment finirait cette guerre? Le régime iranien tient donc toujours et son comportement n’a pas changé. Son potentiel nucléaire et ses capacités de missiles et de drones, quoique considérablement diminués, restent une réalité, le détroit d’Ormuz est toujours bloqué par le CGRI, la marine américaine impose un blocus naval, les sanctions contre la République islamique s’amplifient (y compris par les Européens), l’économie iranienne est en ruines, les négociations d’Islamabad traînent, et la guerre n’est pas terminée. La République islamique ne peut prétendre à une victoire à la Pyrrhus, sauf auprès de partisans crédules endoctrinés. Parallèlement, une victoire des États-Unis par les seules frappes aériennes reste peu probable. Une opération terrestre américaine demeure possible, mais Trump n’est pas enclin à la lancer, car elle serait coûteuse. La pression augmente sur le président américain à cause du prix que la guerre fait subir à l’économie mondiale. Le temps ne joue pas en sa faveur. L’Iran est certes strangulé et le temps joue beaucoup moins en sa faveur, ce qui ne l’empêche cependant pas de miser sur ce facteur pour manipuler l’opinion publique américaine contre Trump, comme le firent les communistes pendant la guerre du Vietnam avec les présidents Johnson et Nixon. La différence est que les pertes humaines américaines dans cette guerre sont jusque-là insignifiantes comparées à celles des guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan. Par contre, les succès militaires du Pentagone sont de loin supérieurs à ceux des autres guerres. Si l’Iran continue à jouer sur le facteur temps, une opération éclair américaine terrestre massive et brève contre des objectifs précis en Iran n’est pas à exclure, quoique peut-être coûteuse.

Le curare et l’État
Par
Jawad Pakradouni
Publié

La question philosophique de qui précède qui, l’œuf ou la poule, paraît presque simple au regard de la problématique à laquelle fait face le pays: un traité (de paix) dont la signature est conditionnée par le désarmement du Hezbollah. Cette condition décidée par notre gouvernement, imposée par les Israéliens, et espérée par la majorité grandissante du peuple libanais, ne peut cependant pas se réaliser dans un laps de temps donné. D’ailleurs, que ce soit à travers l’armée libanaise ou les bombardements des sites du Hezb, l’arsenal milicien est toujours opérationnel. Le problème n’est pas seulement la présence des armes, mais bien l’infiltration de la milice dans certains segments de l’appareil étatique. Celle-ci paralyse toute mesure entreprise à son encontre et, pire, provoque des remous internes, tout en faisant planer le risque de mutinerie sur un navire à la dérive qui a entamé son naufrage. Qu’il s’agisse d’un ancien procureur qui saborde une enquête, d’un juge qui n’inflige qu’une simple amende pour des faits répréhensibles, de hauts officiers infiltrés dans l’armée et qui servent indics, d’un général d’un service de sécurité qui lance des escadrons contre des civils; les exemples abondent, prouvant que le Hezbollah s’est propagé à plusieurs échelons. Lorsque le curare est injecté dans un corps, ce sont tous les membres et muscles qui se relâchent, y compris l’appareil respiratoire, jusqu’à l’asphyxie. Soit un antidote est administré au patient, soit le poison est exfiltré par une purge. Purge. Un terme à connotation négative qui rappelle l’ère soviétique. Malheureusement, aux grands maux, les grands moyens. Seule une purge de l’État, ne serait-ce qu’au niveau de certains postes-clefs représenterait une ébauche de solution viable, interne et non importée, contrairement à l’invocation du chapitre VII de la Charte des Nations unies. Une mise à pied des hauts-fonctionnaires, militaires et civils, voire des poursuites contre ceux qui ont entravé le cours de la justice ou qui ont utilisé les services publics pour attiser des tensions internes, faisant ainsi planer la menace d’une guerre civile, s’impose. Ce sera probablement la première étape, si ce n’est la seule, qui pourra donner une crédibilité à l’État aux yeux des instances internationales. Cette crédibilité servira de levier pour solliciter des aides destinées à renforcer la souveraineté de l’autorité publique légitime sur l’ensemble du territoire. Les alliés et les vassaux du Hezbollah soutiendront qu’il faut privilégier le dialogue comme unique solution au problème. Mais par le passé, les «dialogues nationaux» se sont succédé et n’ont fait que renforcer la mainmise du Hezbollah sur l’État. «On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un révolver, qu’avec un mot gentil tout seul.» L’auteur de cette phrase avait bien raison, et en avait d’ailleurs fait son credo. Il s’agissait d’Al Capone. Des mises à la retraite anticipée, des suspensions immédiates, des renvois, peu importe le terme utilisé, mais une véritable refonte de l’appareil étatique, aussi élevé que soit l’échelon ou le grade, s’impose. Car, c’est lorsque le poison est exfiltré du corps, que les différents organes et membres pourront se mouvoir à nouveau. La tâche n’est certainement pas aisée. Si le président Aoun et le Premier ministre Salam veulent réellement empêcher le bateau Liban de chavirer et le ramener à bon port, sans avoir à faire appel à des corsaires ou à une assistance externe, ce sera probablement la seule solution. Il est certain que de puissants acteurs politiques baliseront leur chemin de mines pour enrayer toute possibilité de désarmement et, évidemment, toute signature d’un quelconque accord avec Israël. Mais il arrive un moment où le choix entre la sauvegarde d’une nation et la protection d’intérêts privés ne se pose plus. Une forme d’écuries d’Augias version politique, nettement plus ardue que l’épreuve d’Hercule, mais nécessaire pour que le phénix libanais puisse rassembler ses cendres et rayonner à nouveau.

Le clivage politique au Liban se creuse
Par
Taline Becharraoui
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La journée du mardi 28 avril au Liban reste très imprégnée des discours diamétralement opposés, prononcés la veille, par le président de la République Joseph Aoun, d’une part, et le secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem, d’autre part. Le premier était en fait une réponse au second. Le président a estimé que la véritable «traîtrise» dont il est accusé par le camp pro-iranien depuis l’ouverture des négociations directes avec Israël, pour mettre fin à la guerre provoquée par le Hezbollah au sud du Liban, devrait en fait être imputée à ceux qui entraînent le pays dans la spirale de destructions et de violence. Sans surprise, la réponse inédite d’un président de la République au chef d’une milice, qui avait, jusqu’à fin 2024, une mainmise complète sur l’État libanais, a divisé le pays suivant le clivage politique que l’on connaît bien. Joseph Aoun continue de s’attirer les foudres du public du Hezbollah sur les réseaux sociaux, et ceux de certaines figures comme le député Ali Ammar, qui l’a accusé de «vendre le pays aux sionistes». Et comme pour marquer la position de ce groupe, un responsable de celui-ci, cité par la chaîne qatarie al-Jazeera lundi soir, a assuré être prêt à revenir aux attentats suicides contre l’armée israélienne. Le président reçoit aussi des messages de soutien non seulement du public qui est acquis à sa démarche, mais aussi à travers les prises de position de nombreuses personnalités politiques tels l’ancien président Michel Sleimane, ou encore le député de Beyrouth Fouad Makhzoumi. De fait, le Hezbollah semble de plus en plus isolé sur la scène interne. À l’international, ce sont les prises de position du secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qui retiennent l’attention. Celui-ci a mis l’accent sur le schéma «inédit» du cessez-le-feu entre le Liban et Israël puisque ces deux pays «ne sont pas en état de guerre». Il a ainsi estimé que le Hezbollah n’est pas seulement en guerre contre Israël, mais contre l’État libanais également. Il a souligné que les deux pays s’accordent sur une armée qui pourrait désarmer le Hezbollah, considérant toutefois que l’armée israélienne a le droit d’intervenir là où les Libanais ne sont pas capables de le faire. Par ailleurs, le ministre américain affirme qu’Israël n’a pas de visées territoriales au Liban, un point répété par son homologue israélien, Gideon Saar, plus tard mardi. Si le responsable américain semble soutenir les autorités libanaises dans leur bras-de-fer avec le Hezbollah, il surfe également sur les divisions libanaises qui ont désormais éclaté au grand jour. Le Liban se trouve sans nul doute dans une étape délicate de son histoire, avec un clivage politique qui se mue en véritable animosité, en pleine guerre régionale. Jusqu’où cela le mènera-t-il? Trump aurait refusé un élargissement des opérations au Liban Entre-temps, le terrain au Sud reste enflammé. Les Israéliens concèdent des pertes humaines et le Hezbollah poursuit ses opérations, sans dévoiler son propre bilan humain. Le cessez-le-feu semble ne concerner que les régions hors du sud. Dans un développement grave mardi, l’armée israélienne a appelé à l’évacuation de plusieurs villages de Bint Jbeil qui restaient jusque-là hors de la ligne jaune. Les menaces israéliennes se poursuivent contre le Hezbollah, notamment celles proférées la veille par le ministre de la Défense, Israel Katz, qui a mis en garde contre le fait que les prises de position de Qassem allaient «brûler» le Liban en entier. De tels propos font craindre un nouvel élargissement du conflit aux différentes régions libanaises. Cela pourrait cependant ne pas refléter la réalité. Dans une information rapportée par la chaîne israélienne 12, largement relayée par les médias locaux, le président américain Donald Trump aurait rejeté, dans un appel avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’élargissement des opérations israéliennes au Liban, appelant son interlocuteur à la retenue. Il lui a aussi demandé de ne pas compromettre le cessez-le-feu et, par-conséquent, les négociations en cours entre le Liban et Israël. Une preuve de plus que le président américain, conscient des fragiles équilibres sur la scène libanaise, reste soucieux de décrocher un succès rapide à ce niveau-là. Les Israéliens s’en tiendront-ils à ce quasi-feu rouge américain, ou l’escalade sur le terrain, qui pourrait également faire l’affaire du Hezbollah, servira-t-elle à nouveau de prétexte pour ne pas s’y conformer? La feuille iranienne à l’examen Sur le plan des négociations américano-iraniennes, le principal développement de ces deux derniers jours reste la feuille iranienne que le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, en visite à Moscou après le sultanat d’Oman et le Pakistan, a fait parvenir aux autorités américaines. La proposition iranienne, selon le Wall Street Journal , qui cite des responsables proches du dossier, «vise à casser l’immobilisme dans les négociations». Elle présente «un plan de paix en trois étapes, qui commence par une fin de la guerre israélo-américaine sur l’Iran avec des garanties de ne pas reprendre les attaques, suite à quoi les autorités iraniennes travailleront avec des médiateurs pour régler la question de la fermeture du détroit d’Ormuz en vue d’un accord sur la question». Toujours selon le journal, les Iraniens proposent de ne reprendre les négociations sur le nucléaire et le financement des bras armés de Téhéran dans la région qu’après l’accord sur la fin des combats et sur le détroit, qu’ils continuent de vouloir contrôler. À noter que cette proposition a été communiquée aux Américains alors que Araghchi se trouvait en Russie, reçu par le président russe Vladimir Poutine, et alors qu’il faisait assumer aux États-Unis «la responsabilité de l’échec des négociations jusque-là», assurant que le régime iranien avait montré sa «solidité». Alors même que les dissensions internes iraniennes continuent de remonter à la surface, dans des fuites aux médias. Plus tard en journée mardi (la nuit aux États-Unis), des informations relayées également par le Wall Street Journal faisaient état d’un «mécontentement» de Donald Trump concernant les propositions iraniennes. Selon les sources du journal, «le président américain les refuse jusque-là», soulignant cependant que «les négociations se poursuivent, sachant que Trump n’exclut pas de reprendre les bombardements contre l’Iran s’il sent que les pourparlers ne sont pas pris au sérieux par les Iraniens». «Nous présenterons une contre-proposition dans les jours suivants», toujours selon ces sources. Même son de cloche de la part du New York Times qui ajoute que le président américain pense que la proposition iranienne ne tient pas compte de l’équilibre des forces actuel et ne comporte aucune concession majeure, notamment sur la question du nucléaire qui reste «essentielle» pour les États-Unis. Les négociations américano-iraniennes se poursuivront-elles à ce rythme lent, alors que la fermeture du détroit d’Ormuz continue d’influer sur l’économie mondiale et les prix? Ou sommes-nous face à une reprise des combats? Dans les deux cas, les pays du Golfe sont inquiets, tel le Qatar qui a mis en garde mardi, contre le conflit froid et larvé.