Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
Image d'actualité
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
Image d'actualité
En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Cinéma, politique et guerre
Par
Yakzan Takki
Publié

L'ombre de la guerre et de la politique — au Moyen-Orient, en Ukraine, sous la pression d'une géopolitique menaçante — a pesé de tout son poids sur la cérémonie de clôture de la 79e édition du Festival. Le discours politique le plus remarqué fut celui d'Andreï Zviaguintsev, dont le film Minotaure, portrait de l'invasion russe de l'Ukraine à travers la déliquescence d'une famille, a remporté le Grand Prix. Le cinéaste russe, exilé en France, s'est adressé directement au président Vladimir Poutine: «Arrêtez cette mascarade. Le monde entier attend la fin du massacre, là où des millions d'hommes se font face de part et d'autre de la ligne de front, ne rêvant que d'en finir avec une guerre qui n'a plus la faveur des deux camps belligérants.» Ces mots résonnaient comme un écho lointain au discours que le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait prononcé sur cette même scène le 17 mai 2022. De la méta-fiction à l'abîme, il n'y a souvent qu'un pas — un pas que le Festival de Cannes 2026 a franchi en sélectionnant, parmi les vingt-deux films en compétition, six œuvres consacrées à la guerre. Que le cinéma, cet art accordé au pouls du monde, exerce une telle influence politique n'a rien d'inédit. Mais la complexité du récit cannois de cette année tient à deux tensions: d'un côté, la diversité des points de vue qui abordent la guerre dans la fidélité historique et l'accomplissement artistique à saisir l'horreur et la violence ; de l'autre, le risque que tout cela ne demeure qu'un simple aperçu — sans que ces deux approches forment nécessairement un ensemble cohérent face à une même réalité. L'écart était considérable, tant sur le plan esthétique que philosophique, entre Notre salut d'Emmanuel Marre — qui explore, à travers l'itinéraire d'un modeste employé sous Pétain et en toutes circonstances, l'esprit de la collaboration — et Moulin de László Nemes, qui exalte le témoignage du résistant Jean Moulin, torturé à mort par Klaus Barbie. Fatherland, quant à lui, choisit une troisième voie, en désignant la catastrophe morale et civilisationnelle de la Seconde Guerre mondiale à travers le retour de Thomas Mann en Allemagne, en 1949. C'est dans ce même clivage que s'inscrit la présence de l'actrice Julianne Moore au Festival, venue lors de la première semaine de cette 79e édition pour recevoir le prix Women in Motion — une distinction qui, au fil des années, a notamment distingué Jane Fonda, Viola Davis et Michelle Yeoh. La muse de Todd Haynes a exprimé des positions politiques affirmées, racontant que, depuis l'enfance, elle se perd dans ses bibliothèques devenues refuges, et y trouve une compréhension humaine du monde et de ceux qui le façonnent, que leur destin soit tragique ou non. Dans la bulle parfois superficielle de Los Angeles, Moore s'efforce, avec l'aide de ses équipes de communication, de donner de la profondeur à des sujets souvent abstraits, alors que tout repose sur une vision claire, fût-elle étouffante. C'est cette même logique qui lui a valu la consécration suprême, l'Oscar de la meilleure actrice pour Still Alice (2014). «C'est le poids de l'histoire, et cette fabrique des rêves à laquelle je suis heureuse de contribuer, par un engagement contre le recours aux armes et contre le chaos social dans lequel nous vivons — un chaos qui m'attriste et m'effraie dans un contexte géopolitique globalement déséquilibré», déclare-t-elle. Moore est connue pour sa proximité avec les démocrates, tout en ayant pris ses distances avec le dernier cycle politique, apparaissant moins aux côtés de Joe Biden et de Kamala Harris. Elle a ainsi choisi de limiter son exposition auprès de la presse, préférant, tandis que d'autres se laissent emporter par les tapis rouges et les avant-premières, une forme de retrait stratégique à l'égard des films truffés d'explosions et de bombes, eu égard à la situation mondiale actuelle, qu'elle juge «incroyablement artificielle». Il convient de relever une incongruité dans l'attribution du Prix du scénario à Notre salut, œuvre puissante et authentique sur la collaboration, d'autant qu'Emmanuel Marre a lui-même reconnu que de nombreuses scènes avaient été improvisées. Le Prix du jury est revenu à Das geträumte Abenteuer de Valeska Grisebach, film aux réceptions très partagées. L'apogée fut le Prix de la mise en scène, décerné conjointement à deux réalisateurs pour La Bola Negra, qui traverse l'histoire de l'Espagne sur un siècle, entre franquisme et homosexualité. Par ailleurs, le monde du cinéma prend ses distances avec les franges radicales, à la suite des déclarations de Maxime Saada, PDG de Canal+. Exploitants, producteurs et distributeurs français ont manifesté leur inquiétude face à une radicalisation croissante de l'expression cinématographique à l'approche de l'élection présidentielle. Une pétition intitulée «Ne vous retournez pas vers Bolloré» avait circulé à l'ouverture du Festival, rassemblant plus de six cents signatures de professionnels du cinéma. Ils y protestent contre ce qu'ils perçoivent comme l'emprise de l'homme d'affaires breton sur le septième art et ses appétits monopolistiques, en matière notamment de financement cinématographique. À l'exception d'Adèle Haenel, qui n'a plus tourné depuis six ans, de Juliette Binoche, d'Anna Mouglalis et de Swann Arlaud, la grande majorité des signataires demeure peu connue dans le milieu professionnel — certains y voyant davantage un front politique que corporatif — dans la mesure où personne n'avait observé d'uniformisation des films ni de mainmise fasciste sur l'imaginaire collectif via Canal+, y compris dans les organisations de gauche que Bolloré avait pourtant démantelées. Nombre de producteurs avancent néanmoins : «Un jour, peut-être, nous devrons nous inquiéter de l'influence de Vincent Bolloré sur le cinéma, de l'érosion de la puissance intellectuelle et artistique, et de la fin de partie pour le progressisme culturel.» Reste qu'indépendamment de la question de savoir si les récits filmiques entretiennent un quelconque rapport avec l'idéologie d'extrême droite, les salles UGC n'ont pas été rachetées par Vincent Bolloré pour des raisons idéologiques, mais par Maxime Saada, PDG de Canal+, pour des raisons industrielles. « C'est un carnage, et cela va s'aggraver », lâche un distributeur — et ce Festival sera peut-être le dernier avant l'accession de l'extrême droite au pouvoir, du point de vue de ceux qui défendent l'indépendance, la création et la démocratie. Sur le plan cinématographique, on pourrait bientôt demander à chacun de choisir son camp, entre droite et gauche, entre solidarité avec les tragédies humaines au Moyen-Orient ou refus de les porter. Mais plus fondamental encore, tandis que les cinéastes français s'affrontent autour de Bolloré, les géants de l'internet — YouTube, Facebook, Amazon, Disney, Netflix, Meta — tissent une toile leur permettant de consolider leur emprise sur les images. Cela ne sera pas sans conséquences sur l'économie du cinéma ni sur la diversité des esthétiques, à mesure que l'intelligence artificielle s'invite dans le monde cinématographique, que les capitaux des entreprises GAFA financent films et séries, et qu'Amazon, à la tête de Prime Video, multiplie ses richesses. Ces mêmes géants dominent simultanément le marché publicitaire. Le «Creator Economy Summit», instauré récemment par le Festival et tenu pour la première fois cette année, a vu se développer une nouvelle génération de créateurs numériques qui bâtissent de vastes audiences sur des plateformes comme Instagram, YouTube et TikTok — en développant, finançant et distribuant des histoires avec une rapidité qui les oriente désormais vers le récit long et la production cinématographique. Cette première rencontre entre deux mondes profondément différents — cinéastes et influenceurs — a permis d'aborder les défis majeurs allant de la distribution à la production, en passant par l'écriture, la gestion des talents et la fluidité de la diffusion des contenus. Aucune entreprise des GAFAM ni de la Big Tech ne saurait ignorer l'économie des créateurs, dont les revenus devraient dépasser les 250 milliards de dollars cette année. Le cinéma est sous pression, et le secteur traditionnel se déchire. Le monde culturel risque de perdre la bataille du récit cinématographique, qui s'est nourri en partie de l'argent public. C'est un bouleversement culturel saisissant, issu d'une évolution qui s'est opérée selon des modalités bien différentes, à mesure que les milliardaires prolifèrent dans les canaux de l'information et qu'une forme de totalitarisme idéologique s'impose au cinéma — ce qui confirme l'échec de la «démocratisation» de la culture cinématographique. Quant aux scénarios de fiction, la conformité sociale l'emporte partout.

Pourquoi la confiance de la Jordanie en l’avenir?
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Le discours que le roi Abdallah II a adressé aux Jordaniens à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de l’indépendance n’était rien d’autre qu’une expression de confiance en l’avenir et en la capacité à faire face aux défis d’une région dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est livrée aux vents contraires. Ce qu’il y a de plus important dans tout cela, c’est que le souverain jordanien a dessiné le tableau de l’avenir auquel aspire la Jordanie en tant qu’État moderne : un pays qui ne possède que peu de richesses naturelles, mais a su développer sa propre richesse — celle de l’être humain. Le discours d’Abdallah II était bref, mais il contenait assez de courage pour affirmer que la Jordanie pratique effectivement la tolérance sur le terrain, dans une région saturée de contradictions et d’extrémistes venus de tous horizons. Il n’est pas anodin que le souverain jordanien évoque la nature de son pays en s’adressant aux «fils» et aux «filles» de la Jordanie, déclarant: «La Jordanie n’a jamais été une marge dans le récit de l’humanité, mais une patrie des nations et une terre de concorde. Sur la rive de son fleuve, le Christ fut baptisé ; en son sein vécurent les Compagnons et les Suivants. Sur son sol ont coexisté des civilisations qui ont offert au monde des leçons de résilience et d’endurance, nous enseignant à avancer et à transformer les épreuves en opportunités. Le présent en est le meilleur témoin. Car malgré toutes les circonstances, la Jordanie a préservé ses frontières et sa sécurité, poursuivi sa marche démocratique et préservé son économie des effets des crises.» Parmi les passages les plus importants du discours figure cette déclaration d’Abdallah II: «Aujourd’hui, nous ne célébrons pas seulement ce que nous avons accompli, mais ce que nous possédons en termes de destin et de capacité. Notre but n’est pas la fierté, mais le renforcement de notre confiance en cette patrie.» La Jordanie se connaît elle-même, connaît sa destination et connaît ses choix. Cela signifie que le royaume comprend parfaitement la nature du cours des événements dans la région et sait comment les aborder, fort d’une longue expérience en la matière. Si les événements des quatre-vingts dernières années ont prouvé quelque chose, c’est bien que la Jordanie est l’une des constantes de la région. La Syrie a changé, l’Irak a changé, et la Jordanie est restée ce qu’elle est: un royaume hachémite qui n’a besoin de leçons de patriotisme de personne — y compris de ces organisations palestiniennes qui croyaient jadis que «la route de Jérusalem passe par Amman». La Jordanie a toujours fait face aux changements et aux mutations irakiennes et syriennes avec une souplesse et une fermeté simultanées. Elle l’a fait en dépit du fait qu’elle fut une cible en maintes occasions, notamment aux temps de l’union égypto-syrienne entre 1958 et 1961, et lors de la montée en puissance de Hafez el-Assad après 1970. À cette époque-là, le roi Hussein sut comment contenir Assad père, qui cherchait à placer la Jordanie sous son aile — comme il l’avait fait avec le Liban — et à constituer un front sous son commandement s’étendant d’Aqaba à Naqoura, au sud du Liban. Quant aux pays du Golfe, la relation jordanienne avec eux a évolué. Depuis la naissance de la «République islamique» en 1979, et depuis que ce régime s’est engagé dans une guerre contre l’Irak entre 1980 et 1988, la Jordanie — qui a pris position clairement contre ce régime — est devenue partie intégrante de la sécurité du Golfe. Il convient de s’arrêter sur la formule «sur la rive de son fleuve, le Christ fut baptisé». Cette expression confirme l’importance historique et civilisationnelle de la Jordanie, ainsi que la mesure dans laquelle le trône hachémite a intégré cette importance et cette profondeur historique d’un pays né de l’interaction entre ses habitants d’origine — les Transjordaniens — et les Hachémites. Cela remonte au début des années vingt du siècle dernier, lorsqu’existait l’émirat de Transjordanie, qui devint le Royaume hachémite de Jordanie en 1946. Tout au long de son histoire, la Jordanie a conservé certaines valeurs fondées sur la reconnaissance de toutes ses composantes. Nulle distinction entre un citoyen et un autre en raison de la religion ou de l’appartenance nationale. Cela explique l’intégration totale entre les tribus de Jordanie — parmi lesquelles des tribus chrétiennes — et le trône hachémite, ainsi qu’entre le trône et les Circassiens, les Druzes, les Tchétchènes et les personnes d’origine levantine. Cette interaction entre toutes ces composantes a conféré à la Jordanie immunité, force et stabilité. Elle a renforcé le rôle positif de la Jordanie à l’égard de la question palestinienne, consolidé la résistance des Palestiniens en Cisjordanie et fait du royaume un poumon permettant à ces derniers de s’ouvrir au monde et de rentrer en Palestine via le pont du roi Hussein. Abdallah II a souvent répété que la question n’est pas celle de la tolérance à proprement parler, mais bien celle de la reconnaissance de l’autre. C’est pourquoi il n’est pas fortuit que la Jordanie exerce la tutelle sur les lieux saints chrétiens et islamiques de Jérusalem. Il existe un lien historique entre les Hachémites et les lieux saints de Jérusalem, en particulier la mosquée al-Aqsa. En définitive, il est impossible d’ignorer la relation entre la Jordanie et les Palestiniens. Cette relation s’est transformée avec le temps et au fil des expériences pour devenir plus que positive. La Jordanie a sauvé les Palestiniens d’eux-mêmes en 1970, grâce à ses institutions — au premier rang desquelles son armée — et à cette cohésion profonde entre l’institution du trône et les tribus. La Jordanie est allée plus loin encore en barrant la route à la droite israélienne, qui rêvait à une certaine époque de faire du pays un « foyer de substitution». Les Palestiniens sont devenus aujourd’hui un facteur positif sur le plan intérieur et au service de la stabilité. Ils ne constituent plus seulement une force économique de poids dans le royaume. L’importance de la Jordanie s’est révélée à leurs yeux, notamment après qu’ils ont découvert combien comptait la stabilité jordanienne et ce que représentait le fait de vivre dans un État doté d’institutions solides, refusant tout extrémisme et se démarquant des mots d’ordre ronflants dépourvus de toute réalité. Tout ce qu’a fait la Jordanie — y compris la décision de désengagement de la Cisjordanie en 1988 et la conclusion de l’accord de Wadi Araba avec Israël en 1994 — représente une affirmation de la volonté de pousser vers la création, un jour, d’un État palestinien indépendant. Le discours d’Abdallah II aux Jordaniens était un discours venu du cœur. Il était l’expression d’une capacité à exercer la confiance en soi et à continuer de bâtir un État fort, attaché à son histoire et à ses racines, qui sait avant tout ce qu’il veut.

Salam: la négociation avec Israël est la voie la moins coûteuse

Négociations et dialogue à Washington, conflit et frappes aériennes au Liban. La journée du samedi 30 mai a été marquée par une intervention du Premier ministre libanais Nawaf Salam qui a stigmatisé les frappes israéliennes, tandis que le Pentagone a assuré que les discussions entre militaires israéliens et libanais à Washington, vendredi 29 mai, avaient été « constructives ». Dans un discours télévisé, Nawaf Salam a estimé que la « politique de la terre brûlée » et de « punition collective » menée par Israël « ne lui apportera ni la sécurité ni la stabilité ». Au lendemain de nouvelles discussions israélo-libanaises au Pentagone, alors que l'armée israélienne continue de progresser en profondeur sur le territoire libanais, M. Salam n’en a pas moins défendu la poursuite des négociations avec Israël. Celles-ci constituent « la voie la moins coûteuse » pour Beyrouth, a souligné le chef du gouvernement. Le président libanais Joseph Aoun a, de son côté, assuré au secrétaire d'État américain Marco Rubio qu'une trêve constituait « le passage obligé » vers tout progrès dans les négociations. Le numéro deux du Pentagone, Elbridge Colby, a qualifié la réunion de vendredi de « constructive », estimant qu'elle servirait « de base au volet politique » qui doit être abordé par les deux pays les 2 et 3 juin au Département d’Etat. Selon une source israélienne bien informée, citée par Reuters, Israël et le Liban n'ont pas abordé la question de la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah, où Israël affirme avoir largement contenu ses attaques sous la pression des États-Unis. Israël poursuit son expansion vers le nord Sur le plan des opérations militaires, l'armée israélienne a appelé, samedi matin, les habitants de plus d'une dizaine de villages du Liban-Sud à évacuer les lieux avant des frappes ayant visé plusieurs localités de la région. De son côté, l'armée libanaise a annoncé qu'une frappe de drone israélien, décrite comme « ciblée », avait grièvement blessé deux de ses soldats à bord d'un véhicule près de la ville de Nabatiyé. Des tirs d'artillerie ont également visé les abords de la forteresse médiévale de Beaufort, au lendemain des déclarations des ministres des Affaires étrangères Joe Raggi et de la Culture Ghassan Salamé, qui s'étaient inquiétés du «danger sérieux» que les attaques israéliennes font peser sur le patrimoine historique. Notons dans ce cadre que l’armée israélienne a diffusé une vidéo, largement reprise par plusieurs médias libanais, montrant que les tirs qui ont atteint il y a 48 heures l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges de Marjayoun provenaient de positions tenues par le Hezbollah. Les appels des pôles d’influence de Nabatiyé et Tyr Face à la recrudescence des raids et des bombardements, le président Joseph Aoun et le Premier ministre ont dénoncé, dans un communiqué conjoint, «les pratiques condamnables d'Israël», «l'extension de ses attaques», ainsi que «la poursuite des bombardements et la destruction au bulldozer des habitations et des sites historiques». Il convient de signaler à l’ombre de ce contexte que qu’une centaine d’intellectuels et de pôles d’influence de Nabatiyé et autant de la ville de Tyr ont publié, respectivement, un «appel» dans lequel ils réclament la démilitarisation des deux localités, la fin de toute présence milicienne et le rétablissement de la seule autorité de l’Etat et de l’armée dans les villes en question. Les deux «appels» s’élèvent contre le fait que les Gardiens de la révolution islamique iranienne aient entrainé le Liban-Sud dans une «guerre stérile» et appuient les démarches entreprises par le gouvernement libanais afin de rétablir la paix au Liban-Sud. Notons que le Hezbollah a publié un communiqué condamnant vivement la teneur des deux «appels» de Nabatiyé et de Tyr. En Iran, les « lignes rouges » de Washington Sur le plan régional, Les États-Unis ont affirmé samedi disposer des moyens nécessaires pour reprendre la guerre contre l'Iran, tout en réaffirmant qu'un accord de paix ne serait possible que si leurs « lignes rouges » étaient respectées. Dans ce contexte, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a déclaré que les États-Unis étaient « tout à fait capables » de reprendre les hostilités contre l'Iran « si nécessaire ». « Nos stocks sont largement adaptés à cet objectif », a-t-il affirmé lors d'un forum sur la défense à Singapour. Une source diplomatique américaine a indiqué samedi que, si les négociations achoppent sur trois dossiers essentiels — le stock d'uranium enrichi, le détroit d'Ormuz et les avoirs iraniens gelés à l'étranger —, le blocage provient principalement de l'aile dure du régime. Celle-ci est notamment représentée par le général Esmaïl Qa'ani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution islamique, ainsi que par le député Ebrahim Azizi, connu pour ses positions radicales. Selon cette source, ces deux figures influentes du régime s'opposent au président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, qui a récemment montré des signes d'ouverture envers Washington. Parallèlement, en Irak, une déclaration faite samedi par un responsable de la sécurité de Kataëb Hezbollah — organisation souvent surnommée le « Hezbollah irakien » — a relancé la polémique sur l'avenir des armes échappant au contrôle de l'État, alors que des sources politiques à Bagdad indiquent que cinq factions armées envisageraient de commencer à déposer les armes. Cette formation chiite proche de l'Iran a souligné qu’elle refusait de relettre ses armes au gouvernement central et qu’elle est déterminée à « poursuivre la résistance », affirmant qu’elle était « prête à recevoir certaines armes spécialisées pour lesquelles les institutions de l'État ne disposent pas des compétences nécessaires, telles que les drones, les missiles de croisière et les armes antichars », ajoutant qu'elle était également « prête à les financer ». Signalons, en conclusion, que le département d'État américain a relevé Tom Barrack de ses fonctions d'envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, sans fournir davantage de précisions.

Va-t-on extrader Bachar de Russie ?
Par
Youssef Mouawad
Publié

Il est indigne de livrer un fugitif à ses ennemis ! Dans nos contrées, le « devoir d’asile », obligation incontournable, remonte à la préislamique Djahiliya. Ne serait pas un « preux » qui remettrait une personne à ceux qui la talonnent, l’opprobre rejaillissant sur sa lignée. Mais alors que dire de l’extradition judiciaire en notre monde contemporain ? Est-elle acceptable au motif que les conventions internationales en ont posé les conditions et fixé le mode opératoire ? Bachar el-Assad et sa camarilla dont les membres se comptent par dizaines ont trouvé refuge dès décembre 2024 en Fédération de Russie comme en Iran, en Irak et au Liban. Y a-t-il une chance pour que tout ce beau monde comparaisse en justice, à Damas ou ailleurs ? La Syrie, a-t-elle demandé à la Russie l’extradition de Bachar ? Cette question, dans sa crudité, n’a cessé d’être posée à Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères ; et, en diplomate averti, ce dernier l’a toujours esquivée. Mais ses réponses évasives n’ont pas empêché le président syrien par intérim Ahmed al-Chareh de demander à Vladimir Poutine, lors de la visite qu’il lui rendit à Moscou en octobre 2025, de lui livrer « tous ceux qui avaient commis des crimes de guerre » lors du dernier conflit civil, avec à leur tête, bien entendu, le chef de l’État déchu et son frère Maher. Rien n’y fit et les autorités syriennes durent revenir à la charge en mai dernier et requérir auprès de Moscou l’extradition desdits criminels pourchassés, dans le cadre toutefois des procédures de la justice transitionnelle entamées fin avril à Damas. C’est du moins, ce qu’affirme une source judiciaire. Extrader ou juger En sa qualité d’ex-chef d’État, un président déchu ne bénéficie pas d’une immunité des poursuites pour crimes de guerre ou contre l’humanité. On a bien vu le sort réservé à Augusto Pinochet : celui-ci fut arrêté à Londres en octobre 1998. Quant à Slobodan Milošević, il fut inculpé en mai 1990 et passa en jugement devant le tribunal spécial pour l’ex-Yougoslavie. Et même que des actions judiciaires ont été initiées par la Cour Pénale Internationale contre deux leaders en exercice, à savoir Vladimir Poutine en mars 2023 et Benjamin Netanyahou en novembre 2024. Mais que valent les mandats d’arrêt internationaux dans certains contextes précis ? Rien de plus que de pathétiques gesticulations ! Alors, voilà ce qu’il en est du dossier syrien : Moscou se refuse de jouer le jeu d’une saine justice internationale. L’adage latin « aut dedere aut judicare », qui veut dire soit extrader soit juger, ne semble pas devoir s’appliquer à la Russie de ce jour ! Pour le moment, ni Bachar ni Maher el-Assad ne risquent d’être inquiétés. Vladimir Poutine à la barre, ils ne seront ni livrés à la justice de leur pays ni jugés sur place ! Mais envisageons plutôt le cas où ces deux fugitifs se seraient trouvés en un pays de l’Union européenne. Probablement seraient-ils passés devant un tribunal du pays d’accueil ou devant un tribunal constitué ad hoc. Mais, jamais il n’y aurait jamais eu d’extradition! La raison en est simple : ni Berlin, ni Rome, ni Paris ni une autre capitale « civilisée » n’auraient extradé les bénéficiaires du droit d’asile dans des pays où ils risqueraient la peine de mort. Puisqu’il est entendu que c’est la potence qui, en Bilad el-Sham, attend ceux qui ont pris part aux massacres de la guerre civile. Bachar à Moscou, en retraite anticipée Tout compte fait, la Syrie est en droit de rompre avec plus de cinquante ans d’impunité. Le 26 avril dernier s’ouvraient dans la capitale des Omeyyades les « Procès de Damas » qui vont se prononcer sur les horreurs de la guerre civile. Mais la première audience se tint, et pour cause, en l’absence de Bachar et de son frère, les acteurs principaux du drame. C’est que l’ex-président syrien a déguerpi et abandonné ses complices et sbires à leur sort : ils paieront pour lui. S’étant enfui avec la caisse comme un vulgaire malfrat, il coulera des jours heureux au bord de la Moskova. Aux crimes de sang dont il s’est rendu coupable, vont ainsi s’ajouter ceux de vénalité et de lâcheté !

Guerre en Iran: la douche écossaise se poursuit

Le scénario du week-end dernier s’est renouvelé en ce vendredi 29 mai. Les médias et les opinions publiques ont eu droit à une nouvelle séance de douche écossaise pour ce qui a trait aux tractations américano-iraniennes, par le biais du médiateur pakistanais, visant à mettre un terme à la situation de guerre, enclenchée le 28 février, en prélude à des négociations bilatérales, portant sur les grands dossiers qui entretiennent le conflit entre les Etats-Unis et la République islamique. Comme ce fut le cas le week-end dernier, un vent d’optimisme a soufflé dans l’après-midi de vendredi, faisant état de l’imminence de l’annonce officielle d’un «accord-cadre» entre Washington et Téhéran. Le président Donald Trump devait annoncer publiquement sur ce plan qu’il levait le blocus naval imposé aux ports iraniens et qu’il s’apprêtait à tenir une réunion à la Maison Blanche avec son équipe de hauts responsables et de conseillers afin de «prendre une décision définitive» au sujet du projet d’accord-cadre en gestation. Après l’annonce faite par le président Trump, les informations parvenaient aux médias concernant les termes du mémorandum d’entente en question. A en croire ces indiscrétions, le document prévoit le rétablissement immédiat de la libre circulation maritime au détroit d’Ormuz, sans péage et sans conditions (en contrepartie de la levée du blocus naval) et la destruction par les Etats-Unis du stock d’uranium enrichi, «en collaboration avec la République islamique et l’Agence internationale de l’Energie atomique». Aucune mesure n’était par contre prévue pour mettre fin au gel d’une partie des avoirs iraniens. Près d’une heure après la divulgation de ces informations, les autorités iraniennes, du moins celles proches des Gardiens de la Révolution, affirmaient qu’aucun accord n’avait encore été conclu, que les informations rapportées par le président Trump étaient erronées et, cerise sur le gâteau, que «c’est l’Iran qui impose ses conditions» à l’Administration US, et non le contraire. Le climat manifestement négatif filtré aux médias par la mouvance du régime iranien proche des Pasdaran s’est vraisemblablement répercuté sur le cours de la réunion présidée par le président Trump à la Maison Blanche. Au terme de deux heures de débats entre les hauts responsables américains, le président Trump n’a fait aucune annonce, contrairement ce qui avait été indiqué dans l’après-midi. Le New York Times rapportait en soirée sur ce plan, citant un haut responsable US, qu’aucune décision n’a été prise concernant le projet d’accord-cadre, relevant à cet égard que «certaines questions doivent encore être discutées». En fin de soirée, le Trésor américain devait préciser que «le blocus imposé aux ports iraniens sera levé lentement»… Avancées israéliennes et pourparlers au Pentagone Cette impasse diplomatique n’a pas pour autant occulté les développements au niveau des opérations militaires, plus précisément sur le plan libanais. L’armée israélienne a ainsi poursuivi vendredi son opération «rouleau compresseur» contre les positions, les infrastructures et les miliciens du Hezbollah. De nouveaux raids aériens intensifs ont été menés contre plusieurs localités du Sud et de la Békaa-Ouest. Parallèlement, selon diverses sources, l’armée israélienne continue de gagner du terrain et serait arrivée à la périphérie de Nabatiyeh. En fin de soirée, la chaîne al-Hadath indiquait que les forces israéliennes se trouvaient à 500 mètres du Château de Beaufort. D’autres sources précisaient à une heure avancée de la soirée que Tsahal était pratiquement arrivée au Château croisé médieval. Plus tôt dans la journée, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, avait effectué une tournée d’inspection à la frontière avec le Liban. Dans une déclaration aux correspondants de presse, il a indiqué que l’armée israélienne avait franchi le Litani et avait pris position sur les collines stratégiques de la région. «Nous agissons avec force à Beyrouth, au Sud et dans la Békaa, sans restriction», a affirmé M. Netanyahu qui a fait état d’un «effondrement du Hezbollah»… Diverses sources d’information ont d’ailleurs signalé vendredi soir un «effondrement du Hezbollah sur toutes les lignes de front». Ces indications n’ont toutefois pas pu être confirmées de source indépendante. C’est dans cette atmosphère particulièrement tendue et explosive que s’est tenue vendredi après-midi (heure du Levant) au Pentagone la première réunion de négociation directe libano-israélienne s’inscrivant dans le cadre du «processus sécuritaire», parallèle au processus politique des négociations bilatérales. En marge de la réunion du Pentagone, le Secrétaire d’Etat Marco Rubio est entré en contact par téléphone avec le président Joseph Aoun afin de faire le point du dialogue libano-israélien. Selon un communiqué de la présidence de la République, le chef de l’Etat a souligné à cette occasion l’importance d’un cessez-le-feu comme préalable à tout progrès dans les négociations avec Israël. Le chef de la diplomatie américaine a réaffirmé de son côté le soutien de son pays à «la souveraineté, la stabilité et l’indépendance du Liban, ainsi qu’à son droit à décider de son avenir». Selon un communiqué du Département d’Etat, M. Rubio a rendu hommage «au courage du président Joseph Aoun qui a pris l’initiative d’engager des négociations avec Israël». Le Secrétaire d’Etat a, d’autre part, souligné que «le Hezbollah assume l’entière responsabilité des combats en cours au Liban». Il a affirmé sur ce plan que «le Hezbollah poursuit ses tentatives d’entraver les négociations avec Israël».

Le Liban dans cent ans
Par
Samir Abdelmalak
Publié

À une époque où les crises et les défis se multiplient, nous lisons chaque jour des articles, études et analyses centrés principalement sur la description de la réalité actuelle et l’examen de ses dimensions politiques, économiques et sociales. Or, malgré l’importance de comprendre le présent, l’excès de focalisation sur le diagnostic de la situation nous a enfermés dans une pensée circulaire: nous tournons sans cesse autour des mêmes constats et des mêmes blocages, sans réellement avancer vers une réflexion sérieuse sur l’avenir du Liban, celui de ses citoyens, et par conséquent celui de la société et de l’État. Lancer des cercles de réflexion nationale… avec positivité Le Liban a aujourd’hui un besoin urgent de créer des espaces de dialogue et de réflexion réunissant groupes, élites et acteurs de la société, quel que soit leur niveau d’organisation, afin de poser les grandes questions qui détermineront la forme du pays dans les décennies à venir. Les nations qui survivent et progressent ne sont pas celles qui se contentent de gérer leurs crises quotidiennes, mais celles qui ont le courage de penser à long terme et de dessiner une vision claire de leur avenir. Mais avant tout débat, nous devons adopter une pensée positive. Une personne positive est davantage ouverte aux opinions des autres ; elle voit dans la diversité des idées une richesse et de nouvelles opportunités de progrès. À l’inverse, une pensée négative et fermée nourrit la méfiance envers l’autre et finit même par douter des opportunités qui existent pourtant devant elle. Nous devons également regarder la réalité telle qu’elle est, et non telle que nous souhaiterions qu’elle soit. Fuir les faits ou les embellir ne produit pas de solutions ; cela ne fait que repousser l’explosion des crises et les aggraver. Dès lors, il devient essentiel de poser les questions avec objectivité et respect, loin des faux-semblants, des calculs étroits ou des jugements préconçus. Les sociétés vivantes ne craignent pas les questions ; elles les considèrent comme une étape naturelle vers la recherche d’un avenir meilleur. Imaginer les cent prochaines années Le Liban a aujourd’hui plus que jamais besoin de «cercles de réflexion nationale» capables d’aborder avec calme et réalisme les grands défis fondamentaux, d’échanger les points de vue et de rechercher des bases communes susceptibles de garantir la stabilité du pays pour les cent prochaines années. Parmi les questions essentielles à poser: - Quelle est la formule de gouvernance la plus adaptée au Liban à la lumière des expériences passées? Le système centralisé demeure-t-il le meilleur choix? La décentralisation élargie ou le fédéralisme offriraient-ils des solutions plus efficaces? Ou faut-il imaginer une formule totalement nouvelle? - L’Accord de Taëf est-il encore adapté après toutes les transformations qu’ont connues le Liban et la région? - Le modèle du vivre-ensemble et de la démocratie consensuelle est-il toujours capable de produire de la stabilité et de construire un véritable État? - Le vivre-ensemble reste-t-il possible dans sa forme actuelle, à la lumière des expériences, crises et divisions traversées par les Libanais? - Comment gérer la diversité libanaise? À travers un système civil fondé sur l’égalité complète entre les citoyens? Ou à travers un système respectant les spécificités et les équilibres communautaires dans une formule consensuelle garantissant la stabilité? - Quel doit être le rôle de l’État? Doit-il se limiter à assurer la sécurité, la stabilité et les besoins essentiels comme la santé, l’éducation et les infrastructures? Ou doit-il intervenir plus largement dans les différents secteurs économiques et sociaux? - Qu’en est-il de l’éducation? La priorité doit-elle rester accordée à l’enseignement libre, qui a longtemps constitué l’un des piliers historiques du Liban? Ou l’avenir exige-t-il un modèle plus équilibré entre secteurs public et privé? - Quelle économie voulons-nous? L’économie libérale reste-t-elle le choix le plus adapté au Liban? Ou la prochaine étape nécessite-t-elle une économie sociale conciliant liberté économique et justice sociale? - Comment garantir une véritable participation populaire dans la production du pouvoir? Quelle loi électorale permettrait d’assurer une représentation juste et de renforcer la vie démocratique? - Comment les décisions nationales majeures doivent-elles être prises en cas de désaccord? - Et quels mécanismes constitutionnels et politiques permettraient d’empêcher les blocages tout en préservant le partenariat national? Ces questions ne sont que quelques exemples des grands débats qui devraient être abordés avec courage et sérénité. Car bâtir une nation ne consiste pas seulement à gérer les crises du présent, mais aussi à être capable d’imaginer l’avenir et de le préparer. On dit souvent: «En temps de crise naissent les opportunités». Cela est vrai, à condition de savoir lire la réalité avec lucidité et de posséder le courage intellectuel et politique nécessaire pour saisir ces opportunités, plutôt que de se contenter de gérer les effondrements ou d’attendre des solutions venues de l’extérieur. Si le Liban veut demeurer une nation vivante et capable de durer, il a besoin d’un projet intellectuel et national à long terme, élaboré collectivement, afin de construire une stabilité politique, sociale et économique pour les cent prochaines années — et non pour quelques années seulement.