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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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L'Ombre du guerrier
Par
Hisham Dibsi
Publié

Le réalisateur japonais Akira Kurosawa a composé son épopée cinématographique Kagemusha — L'Ombre du guerrier au tournant des années quatre-vingt, pour immortaliser la geste d'un chef courageux qui avait défié les puissances féodales au seizième siècle. Celui-ci périt au combat, alors même que ses soldats n'avaient pas ménagé leurs corps pour le protéger des flèches ennemies. Mais l'état-major prit la décision de dissimuler sa mort et de lui trouver un sosie pour poursuivre la guerre, et le paradoxe voulut que ce double parfait fût tiré de la lie de la société, un vulgaire voleur. À la manière des grands cinéastes, dont le spectacle éblouissant soulève des questions et des problématiques d'une profondeur dérangeante, Kurosawa expose la fragilité de l'édifice militaire, toute sa masse et toute sa violence mises à part, car il suffit que la mort du chef exceptionnel — celui dont l'œil ne cille pas face à la mort — soit annoncée pour que l'ensemble s'effondre. Il met aussi à nu le système de l'illusion politique qui gouverne les masses et les soldats, et peut-être jusqu'aux officiers les plus gradés et aux familiers les plus proches du pouvoir. Mais la tragédie teintée d'ironie survint lorsque le voleur-sosie s'incarna si complètement dans la peau de l'original qu'il entraîna l'armée de perte en perte. À l'époque de la sortie du film, un an s'était écoulé depuis l'accession de l'imam Khomeini à la tête du pouvoir en Iran, et ce pays avait cessé d'être un empire gouverné par un shah pour devenir une république placée sous l'autorité du Guide. Aujourd'hui que le réalisateur a quitté ce monde, il ne sait pas que la mort du second Guide, l'imam Khamenei, a été annoncée sans délai, ni que la direction iranienne a proclamé aussitôt la désignation de son fils, le blessé Mojtaba, comme héritier de la fonction. Ce que les deux situations ont en commun, c'est que les raisons ayant présidé au choix du fils blessé sont exactement celles que Kurosawa avait traitées dans son film, à savoir l'importance de la solidité et de la cohésion du commandement et la nécessité d'en assurer la continuité. Sans quoi l'effondrement serait peut-être inévitable. À cela s'ajoute le principe même de la wilayat al-faqih et la nécessité qu'un porteur d'étendard soit toujours présent, ce qui permet d'éviter l'effondrement politique tout en alimentant la grande illusion qui pousse des millions de fidèles à continuer le combat. Sauf que le nouveau Guide est blessé, dit-on, et se trouve dans l'incapacité de s'adresser à son public par la voix et par l'image pour rassurer ses partisans. Du temps du réalisateur de L'Ombre du guerrier, l'intelligence artificielle générative n'existait pas encore, qui aurait permis de reproduire une personnalité entière capable de parler et de se mouvoir, rendant ainsi superflue la figure du sosie. Mais les partisans du nouveau Guide ont besoin de le voir parmi eux, de l'entendre les haranguer, de lui serrer la main, de recevoir ses prêches et ses directives, plutôt que de n'avoir affaire qu'aux commandants des Gardiens de la Révolution, lesquels mènent ce jeu dans le seul but de préserver la cohésion militaire et la survie du régime. C'est ainsi que les gens, dans l'attente de celui qu'ils chérissent, se dépensent sans compter. Avec Trump Le président américain est parvenu à imposer son style insolite dans le traitement des grandes comme des petites affaires, avec une égalité de traitement assez déconcertante: il lance ses attaques contre son adversaire vénézuélien, cubain ou iranien, et dans le même élan n'oublie pas d'humilier son vieux prédécesseur Biden, ou de menacer un pays ami de la stature de la France ou du sultanat d'Oman. Trump s'efforce aujourd'hui de finaliser le document de propositions relatif à une trêve, en consolidant la partie susceptible d'être vendue aussi bien à l'opinion intérieure qu'à l'extérieur, et en se retournant contre toute clause dont il lui serait difficile de tirer profit ou qu'il lui faudrait défendre, si elle s'avérait moins convaincante que ce qu'avait obtenu Barack Obama une décennie plus tôt. On assiste ainsi à un jeu de ping-pong entre Washington et Téhéran sur les propositions et les amendements, un jeu utile pour prolonger la durée des négociations et ouvrir de nouvelles perspectives aux deux parties. Après sa visite à Pékin, qui le combla de prévenances et de fastes, Trump a pu toucher du doigt les composantes de la puissance douce chinoise et mesurer les limites de la puissance dure américaine. Cela fait que l'impact de ce voyage sur lui dépasse de loin ce qui a été concrètement accompli, lequel reste maigre au regard de ses ambitions de grands accords spectaculaires. Il perçoit désormais les retombées négatives de sa relation avec le président Poutine, notamment sur les alliés européens, ainsi que le rôle combiné que jouent Moscou et Pékin pour empêcher que le régime iranien soit défait ou contraint de capituler facilement devant la volonté de la Maison-Blanche. Ce soutien militaire, sécuritaire et informationnel conjoint a donné à la direction iranienne les moyens de mobiliser son capital d'expérience dans l'art des négociations complexes et imbriquées, comme on l'a observé le mois dernier lors de l'élaboration du mémorandum d'accord et du réagencement des priorités, où le négociateur le plus faible a inscrit des points importants dans les buts du négociateur le plus fort. Le vice-président JD Vance a échoué dans sa mission et est rentré à la Maison-Blanche avec la conviction que l'Iranien ne constituait pas une proie facile, en dépit de ses faiblesses et de ses lourdes pertes. Quant à la flexibilité que Vance avait tentée au Pakistan, elle ne pouvait être défendue à l'intérieur des États-Unis. Les initiatives successives visant à reformuler une feuille de route préliminaire avaient pourtant convaincu Trump de l'envisager comme un nouveau point de départ, perfectible et susceptible d'être mis en œuvre. Mais la précipitation dans laquelle il s'engagea, conjuguée à l'émergence d'une opposition ferme chez certains républicains et chez une majorité de démocrates, poussa Trump à se dérober à ses engagements initiaux, à se retourner contre les médiateurs également, et à déchaîner une tempête de colère contre quiconque se dresserait devant ses désirs pressants ou ne répondrait pas avec la célérité qu'il exige. Avec Trump, il est impossible de se fier ni à la validité d'une position annoncée, ni à sa sincérité, et c'est précisément cette réalité qu'a intégrée la direction iranienne pour entrer dans les négociations avec une disposition permanente à faire face aux revirements, à tout instant et pour n'importe quelle raison. Les commandants des Gardiens de la Révolution ont conservé par-devers eux l'usage de ce qui leur reste comme armement pour des provocations militaires à l'égard des flottes américaines, des provocations calculées sans chercher à causer de véritables dommages, mais qui leur permettent de se prévaloir d'une attitude courageuse, tandis que les représailles sérieuses contre les pays du Golfe, pour infliger des dommages réels, s'exercent sans la moindre hésitation. Ce qui révèle l'indigence de la puissance militaire iranienne, et plus encore l'illusion politique qui lui fait cortège, dès lors que la cible américaine est remplacée par la cible du Golfe. Dans cette posture iranienne transparaissent la bassesse et la couardise des Gardiens de la Révolution, et non point le courage de ce combattant qu'on dirait issu de la tradition des samouraïs. L'horizon demeure néanmoins ouvert à l'élaboration d'un nouveau mémorandum qui pourrait ouvrir la voie à un règlement acceptable, avec la certitude que le prochain échec n'incitera pas Trump à reprendre la guerre, ce dont les Gardiens de la Révolution entendent tirer profit aussi longtemps que possible, du moment qu'ils se soucient peu des pertes et que leur seul désir véritable est d'assurer la pérennité du régime et d'en prévenir l'effondrement. Qui est le vainqueur? La narration de chaque camp vise à démontrer sa propre victoire selon des critères différents et soigneusement ajustés, en forgeant de nouvelles définitions pour des mots usés jusqu'à la corde: trêve, cessez-le-feu, résistance, accomplissement, survie, pertes, manœuvre. Et si le fort ne parvient pas à atteindre les objectifs pour lesquels il a fait la guerre, le faible voit dans cet échec une victoire pour lui-même, de sorte que la résistance dans le détroit devient la compensation de toutes les pertes, quand bien même il aurait accordé des concessions substantielles qui réalisent bel et bien l'un des objectifs de guerre du puissant. C'est ce dont nous avons été témoins durant les deux dernières semaines entre Washington et Téhéran, et cela est susceptible de se poursuivre sous des formes variées avec de nouvelles justifications, jusqu'à ce que la scène soit réduite à un seul élément: le contrôle des Gardiens de la Révolution sur le détroit. Le facteur de puissance déterminant réside ici dans la position américaine et dans un comportement militaire qui s'abstient de l'aventure d'ouvrir le détroit par la force, pour des raisons qui tiennent au calcul du Pentagone avant tout autre considération. C'est précisément cela qui fournit au récit iranien les arguments de sa prétention à la puissance, et non les drones ou les missiles qui lui restent. La direction iranienne a par ailleurs tiré profit de la convergence des intérêts sino-russes pour soutenir la survie d'un régime qui leur convient dans l'axe eurasiatique: Moscou engrange ce que les turbulences du Moyen-Orient lui rapportent, tandis que Pékin peut se permettre de patienter un peu devant ses propres pertes, tant que le maintien du régime lui importe davantage au cœur de l'Asie centrale. Quant au troisième facteur de puissance dont bénéficie l'Iran, il réside dans la stratégie rationnelle et réfléchie des États du Golfe arabe. Ceux-ci ont pratiqué une politique de défense active et mobilisé leur poids politique, tant sur la scène régionale qu'internationale, pour produire une solution diplomatique globale face à la crise internationale et régionale la plus dangereuse de notre temps. On peut donc dire simplement que les facteurs de puissance dont profitent les commandants des Gardiens de la Révolution ne leur appartiennent pas et ne sont pas de leur fabrication, tout comme on peut dire que la stratégie de Washington et le mode de gouvernance du président Trump n'ont pas encore apporté ce qui permettrait d'accréditer la narration d'une victoire américaine tant attendue. De même, la stratégie d'Israël, qui fait flotter ses politiques sur une mer de sang dans la région, et particulièrement en Palestine et au Liban, n'a produit que massacres, destruction et extermination. Et voilà Netanyahu et ses généraux, au comble de la rage contre Trump, lâchant tout ce que l'armée israélienne détient comme puissance destructrice pour arracher une victoire, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban. C'est pourquoi l'on peut affirmer avec calme et assurance, à la lumière d'une observation politique concrète du cours des négociations, que la stratégie des États du Conseil de coopération du Golfe et sa convergence avec les stratégies de l'Égypte, de la Turquie et du Pakistan, ainsi que leur capacité commune à interagir directement et efficacement avec les stratégies internationales américaine, chinoise, russe et européenne, ont démontré leur aptitude à produire une médiation efficace, qui a ouvert un nouveau cours des événements et un horizon pacifique vers une solution. Elles ont également permis de réduire l'escalade, de contenir la folie et l'extrémisme iraniens, et d'infléchir le cours des politiques au moment même où le triangle de l'extrémisme, américano-israélo-iranien, avait atteint les confins de la violence la plus hostile à la nature humaine. À relire la scène depuis le moment de la première puis de la seconde frappe américano-israélienne, et à mesurer les catastrophes que cette guerre a infligées à l'humanité, à commencer par les peuples iranien, arabes et musulmans, on comprend que la quête frénétique de la victoire ne se trouvera pas du côté du triangle de l'extrémisme meurtrier, mais bien du côté de ceux qui ont brandi l'étendard de l'opposition à la guerre, supporté la perfidie iranienne, l'impulsivité américaine et la démence israélienne, et persévéré inlassablement dans leur effort pour produire une solution politique et diplomatique sur la voie de la modération et de la fermeté dans les principes.

Samir Kassir: ces absences qui nous hantent

Chaque année, lorsque revient le 2 juin, Samir Kassir réémerge dans ma mémoire comme s’il n’avait jamais disparu. Les années s’écoulent, les visages changent, les circonstances et les événements se succèdent, mais il est des êtres que le temps ne parvient pas à réduire au rang de simples souvenirs. Ils demeurent présents dans le détail de nos vies, dans les mots que nous écrivons, les idées que nous défendons, les rêves qui n’ont pas eu le temps de s’accomplir. Vingt et un ans ont passé depuis l’assassinat de Samir Kassir, et j’ai encore le sentiment que cette matinée funeste n’a pas vraiment pris fin. Samir n’était pas pour moi un journaliste, un écrivain ou un penseur dont je suivais les articles et les idées. C’était un ami, un être d’exception, qui possédait cette rare faculté de concilier la culture profonde et la simplicité humaine, la hardiesse intellectuelle et la chaleur personnelle. Il croyait au Liban comme le croyant croit à sa grande cause. Le Liban ne se réduisait pas pour lui à un slogan politique ou un discours médiatique, mais représentait bien plus que cela, un espace de liberté, de vie et de pluralisme. Il voyait au-delà du moment présent et lisait l’avenir à une époque où beaucoup étaient incapables de voir le présent. Je l’ai connu proche des gens malgré sa stature intellectuelle. Il écoutait plus qu’il ne parlait, dialoguait plus qu’il n’attaquait, et persuadait par la force de l’idée plutôt que par l’élévation de la voix. Rien d’étonnant, dès lors, qu’il ait laissé une empreinte profonde chez tous ceux qui l’ont connu ou approché. Lorsque Samir fut assassiné, je ne ressentis pas seulement la perte d’un grand journaliste. J’eus le sentiment qu’une partie du rêve libanais venait d’être soumise à une tentative de meurtre. Ce jour-là, le deuil n’était pas seulement personnel. Il était aussi national. C’était la conscience que la parole libre était désormais prise pour cible, et que les hommes de conviction payaient leur courage de leur vie. Mais le destin voulut que la flamme de Samir restât allumée par celle qui avait partagé sa vie, Giselle Khoury. Giselle était bien plus que l’épouse de Samir. Elle était la compagne de sa route intellectuelle et humaine, le témoin de ses rêves, de ses combats, de ses victoires et de ses désillusions. Après son assassinat, elle aurait pu se retirer dans son deuil intime et se contenter de garder les souvenirs. Elle choisit une voie bien plus difficile. Elle choisit de continuer ce que Samir avait commencé. Elle porta son nom, sa cause et sa mémoire avec un amour rare et une fidélité exceptionnelle. Elle ne laissa pas le temps replier sa page, elle ne laissa pas les assassins triompher de l’idée en tuant celui qui la portait. Elle continua de parler de lui comme s’il se tenait à ses côtés, et continua de défendre la liberté, la justice et la vérité comme il le faisait lui-même. Je voyais en Giselle quelque chose de Samir, et dans sa continuité, une prolongation de lui. Elle savait que l’être s’en va, mais que le message demeure. Aussi ne commémorait-elle pas chaque année le souvenir de Samir comme une simple occasion de tristesse, mais le transformait-elle en acte de fidélité et en affirmation obstinée que la parole doit rester plus forte que la peur. Quand Giselle disparut à son tour, le deuil me sembla redoublé. Comme si une belle page de l’histoire culturelle et médiatique du Liban venait de se fermer. Les deux corps étaient partis, mais l’histoire, elle, demeurait. L’histoire d’un amour qui avait uni deux êtres dont chacun croyait en l’autre comme il croyait au Liban. Et l’histoire d’un combat pour la liberté qui ne s’arrête pas aux limites d’une vie. En ce vingt et unième anniversaire de l’assassinat de Samir Kassir, ce n’est pas seulement le portrait du grand écrivain et du brillant penseur que je retrouve en moi. Je retrouve l’ami, l’être humain, le visage qui portait toujours une foi profonde dans la capacité des Libanais à construire un avenir meilleur. Et je retrouve aussi Giselle Khoury, qui a prouvé que la fidélité n’est pas un mot qu’on dit, mais un chemin qu’on parcourt. Elle a préservé le legs jusqu’au dernier jour de sa vie et porté la flamme tombée des mains de Samir, pour la transmettre à son tour à une génération nouvelle qui croit en la liberté, en la souveraineté et en l’État de droit. Les assassins ont peut-être réussi, en ce matin de juin 2005, à faire taire la voix de Samir. Ils ont échoué à faire taire l’idée. Les grandes idées ne meurent pas, et les hommes qui sèment la liberté dans les esprits ne disparaissent jamais vraiment. Aujourd’hui, vingt et un ans après, Samir Kassir reste présent parmi nous. Dans chaque mot libre, dans chaque journaliste qui refuse de plier, dans chaque citoyen qui rêve d’un État juste, dans chaque Libanais qui croit encore que ce pays mérite un avenir meilleur. La longue absence n’a pas éteint la mémoire, elle l’a rendue plus présente encore. Certains êtres, quelle que soit la distance que le temps met entre eux et nous, demeurent plus proches que beaucoup de ceux qui vivent à nos côtés. Ainsi était Samir Kassir. Ainsi est restée Giselle Khoury. Et ainsi demeurera l’histoire de liberté et de fidélité qui les a unis, vivante dans la mémoire du Liban tant qu’il se trouvera quelqu’un pour croire en la parole libre et au droit des hommes à rêver. Leurs noms resteront le témoignage que la mémoire n’est pas un simple retour vers le passé, mais une résistance à l’oubli, et que la liberté qu’ils ont défendue puise sa force dans ceux qui refusent d’y renoncer. Entre Samir et Giselle s’étend l’histoire d’un pays qui cherche toujours à se trouver lui-même, et qui trouve dans des êtres comme eux une raison supplémentaire de s’accrocher à l’espoir. Les hommes passent, mais l’empreinte véritable demeure, éclairant le chemin des générations à venir et attestant que le Liban ne se construit que par la liberté, et ne se préserve que par la mémoire.

«No more Mr Nice Guy», ou comment survivre parmi les prédateurs?

Nous le voyons tous : le monde est de plus en plus brutal, comme sans foi ni loi. Même si les guerres en Ukraine, en Israël et à Gaza, en Syrie, au Soudan ou en Iran ne sont pas foncièrement plus violentes que celles du XXe. siècle, ce qui frappe l’observateur, c’est la totale désinhibition des protagonistes dans l’emploi de la force. Aucun des acteurs impliqués ne cherche à s’embarrasser de justificatifs moraux ou juridiques autrement que de pure forme. Cette absence de faux-semblant illustre la logique prédatrice qui prévaut désormais partout. Il semble que la seule question qui vaille soit: comment tirer avantage ou ne pas trop perdre avec ces nouvelles règles du jeu? Comme le revendique Donald Trump avec son talent pour sentir l’air du temps: «No more mister nice guy». Pour les pays européens, éduqués dans les bonnes manières et le respect de la règle, le choc est rude. Comment s’adapter à cette brutalisation ? La refuser au risque de devenir une proie et disparaitre géopolitiquement, ou rejoindre les prédateurs au risque de perdre leur âme et disparaitre culturellement ? Le chasseur multirôle Rafale et le porte-avions Charles-de-Gaulle confèrent à la France une véritable autonomie technologique et militaire. (AFP) Pour l’Europe, ce nouveau monde prend la forme d’un réveil difficile qui la prend à revers. Depuis 1945, après trois guerres franco-allemandes en trois générations, dont deux guerres mondiales et l’Holocauste, les Européens, effarés par cette autodestruction, avaient décidé de renoncer, dans son principe, à la violence d’Etat entre eux. Ils achevaient ainsi une évolution intellectuelle et politique initiée trois siècles auparavant, à l’issue des terrifiantes guerres de religions qui avaient, elles aussi, dévasté le continent pendant des décennies. L’Europe moderne s’est ainsi reconstruite au mitan du XXe. siècle autour d’un tryptique qu’on a plus tard qualifié de post-historique: la marginalisation du fait religieux, la délégitimation du fait national et le remplacement des rapports de forces par la norme, le droit et le marché. L’Union Européenne, en tant que construction politique, a été le fruit de cette évolution. L’objectif a été atteint. Les Européens, fatigués, affligés par leur culpabilité et leur sentiment d’échec, ont réussi à éradiquer la guerre civile sur leur continent et ont progressivement évacué le principe du recours à la violence. La chute de l’URSS Ce «pacifisme de principe» n’était pourtant pas une évidence dans les décennies d’après-guerre alors que la menace soviétique se consolidait sur l’Europe occidentale. Le dilemme a été résolu grâce à la protection assurée par les Etats-Unis qui, en plus de leur puissance économique, industrielle et militaire, n’étaient pas touchés par la répulsion à l’égard de la guerre qui s’était étendue sur le Vieux continent. Au contraire, la majorité de la population américaine, éloignée des troubles européens, a conservé tout au long du siècle le sentiment d’être une nation dynamique, moralement intacte et convaincue d’appartenir au camp du bien, ce qui l’autorisait à envisager l’emploi de la force de façon décomplexée. Cette assurance et cette désinhibition ont été un des moteurs qui leur ont permis de devenir «la» superpuissance occidentale depuis 1945 puis, à partir des années 1990, l’hyperpuissance mondiale sans véritable concurrent. La chute de l’URSS a conforté chacun des deux partenaires transatlantiques dans leur approche respective. Les Européens, en voyant leur dernière menace disparaitre, se sont convaincus d’être définitivement entrés dans une ère nouvelle où la violence d’Etat serait résiduelle pour devenir finalement superfétatoire. Les Américains y ont perçu pour leur part la justesse de leur modèle impérial et l’intérêt de l’étendre. La mondialisation a ainsi été l’occasion pour Washington de promouvoir son hégémonie fondée sur le commerce, les règles et le modèle américains. Cette période post-guerre froide a cependant été marquée par une ambiguïté délétère. Le terme «occidental» recouvrait en effet deux visions antagonistes: la promotion, d’une part, du modèle universaliste et pacifiste européen, et la réalité, d’autre part, d’un système international contrôlé par un Etat qui s’éloignait de l’Europe et avait conservé le goût de la force. Les Européens, mal à l’aise, ont préféré laisser faire car c’était le prix de leur tranquillité. La solitude française pendant la guerre d’Irak de 2003 en a été l’illustration. Hors d’Europe, la résistance à l’empire ne s’est pas fait attendre. D’abord parce que cette indifférenciation des sociétés crée un équilibre instable et reste une source de violence mimétique, comme l’a si bien identifié René Girard. Ensuite parce que les outils de la puissance économique et militaire se sont diffusés partout permettant aux «petits» de tenir tête aux «grands». Enfin, parce que l’hégémon américain n’a pas su résister à la tentation d’imposer par la force sa règle et la défense de ses intérêts. La mondialisation qui devait être intégratrice et pacificatrice a ainsi abouti à une fracturation mondialisée et a engendré des puissances révisionnistes, petites et grandes, un peu partout. Retour des identités, des modèles alternatifs et des intérêts nationaux. Retour également de l’emploi de la force militaire à la fois parce que le référentiel européen s’effrite et parce que les capacités militaires sont désormais disséminées. Si ce regain de contestation et de conflictualité est un défi pour les Etats-Unis, ils y sont prêts car c’est une logique qu’ils n’ont jamais perdue. Les Européens sont moins à leur aise. Ils avaient renoncé aux rapports de force, ils se sont désarmés intellectuellement, matériellement et moralement alors qu’ils sont la cible des Etats-Unis et de leurs compétiteurs de l’Est et du Sud pour qui ils représentent la cible idéale: nantis, indifférents, oisifs, vieux, faibles, couards et donneurs de leçons. Être à la table et non au menu Nous Européens, nous nous réveillons donc dans un monde qui n’est pas le nôtre. Confrontés à l’antagonisme et à la vulnérabilité nous commençons à réaliser que nos voisins souhaitent notre malheur et pourraient y parvenir. Que faire? la tentation de se rendormir, de protester ou de chercher un protecteur existe, mais butera rapidement sur les désagréments qui frappent les vaincus et les soumis. Dans le monde qui vient, marqué par la rareté et la prédation, la défaite et la sujétion apporteront leur lot de souffrances. C’est la raison pour laquelle on sent partout un durcissement des postures. Rendre coup pour coup, prendre l’ascendant psychologique, frapper en premier, menacer de représailles dévastatrices… Beaucoup s’y emploient ou s’y préparent à leur manière. L’Europe ne peut pas échapper à l’aggiornamento de son logiciel de gestion des relations internationales, il y va de sa survie. Il faut qu’elle se réarme, conceptuellement, matériellement et surtout psychologiquement pour être plus forte et plus crédible, pour être à la table et non au menu. L’Europe doit redevenir une puissance, ce qui passe par un renforcement considérable des Etats qui la composent, car on ne créera pas la force européenne en additionnant la faiblesse de chacun. La France sur ce sujet a beaucoup à faire. Le soft power Mais une fois cette puissance retrouvée, l’Europe devra-t-elle devenir prédatrice pour peser au milieu des prédateurs? Elle n’y a pas intérêt. L’Europe a longtemps bénéficié d’un avantage stratégique lié à la force d’attraction de son modèle culturel plus apaisé qu’ailleurs. Cette singularité n’est pas un hasard. Elle est le fruit de l’Histoire et de ses souffrances. Parce qu’elle a vécu dans sa chair les affres de la guerre, elle a élaboré un logiciel spécifique fait d’écoute, de respect et de compromis. Ce logiciel a fait merveille pour pacifier le continent. Il a échoué ailleurs car il n’était pas adossé à une puissance suffisante. Alors que les Etats-Unis se précipitent dans la spirale infernale de la surenchère militaire, « sans pitié et sans compassion », pour reprendre les termes de son secrétaire d’Etat à la guerre, à l’image des leaders russes, israéliens, turcs, azerbaidjanais, iraniens, du Hamas ou du Hezbollah, parmi tant d’autres, il y a une autre voie pour l’Europe et pour la France. Les États-Unis ont annoncé une réduction drastique de leur présence militaire en Allemagne, qui abrite la plus grande base aérienne américaine d'Europe, celle de Ramstein. (AFP) Si elles décident de revenir dans le jeu des puissances et de s’en donner les moyens, elles pourraient alors faire entendre la voix crédible d’un «Vieux continent», pour reprendre la formule de Dominique de Villepin qui avait fait mouche lors de la guerre en Irak. La France et l’Europe ne sont donc pas obligés de choisir entre l’irénisme et le bellicisme. Elles pourraient articuler la puissance de la force, économique, militaire et morale, avec la puissance du modèle, le fameux soft power, théorisé sous l’administration Clinton par Joseph Nye dont se détournent les Etats-Unis. Nous devons donc engager un double mouvement, en apparence contradictoire. Il s’agit d’abord de reconstruire une vraie puissance, un hard power, pour peser et être craint. Les efforts budgétaires et sociétaux que cela représente imposent, puisque nous sommes en démocratie, une adhésion des populations et donc une refondation de la cohésion des communautés politiques, à la fois nationales et européenne. Cette cohésion, qui pouvait sembler inutile dans un monde post national et sans frontière géré par le simple marché, devient essentielle à l’ère du retour de la géopolitique. Nous devons ainsi retrouver ce qui fait nos identités, nationales et européenne, identifier nos intérêts, reconnaitre ceux des autres et rétablir une capacité à faire peur pour défendre des valeurs et des causes justes. Car, et c’est le deuxième mouvement, cette puissance retrouvée ne doit pas nous faire retomber dans l’hubris suicidaire qui était celle de l’Europe il y a un siècle et qui revient de toute part. Elle doit accompagner la promotion du rejet de la force aveugle, du chantage et de la prédation, et ériger en objectif la recherche de paix de compromis justes et pérennes. La puissance crédibilisera cette stratégie qui doit allier réalisme et pacifisme. Parce que l’Europe sera forte et donc respectée, sa population rassurée ne sera pas tentée par une fuite en avant dans l’agression et ses interlocuteurs n’interprèteront pas sa recherche d’apaisement comme une marque de pusillanimité. Sereine et écoutée, l’Europe sera en mesure d’initier et de soutenir l’élaboration d’un nouveau multilatéralisme pour le XXIe. siècle, en résonnance avec l’appel qu’a lancé le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours de Davos en janvier dernier. Au milieu de ces prédateurs qui recherchent des vassaux, il y a de la place pour des puissances fortes et bienveillantes qui promeuvent un ordre plus juste. L’Europe et la France peuvent y contribuer. Elles seraient alors à la hauteur de leur héritage. *Pascal Ausseur est Vice-Amiral d'Escadre (2s), directeur général de la "Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques" (FMES)

Un cessez-le-feu… oui, et la suite ?
Par
Tilda Abou Rizk
Publié

L’image des drapeaux israéliens flottant sur le Château de Beaufort est excessivement douloureuse. Elle l’est autant que celles des ruines de villages entièrement ou partiellement détruits ou des familles décimées. Elle est aussi violente que les vidéos de Sudistes désemparés qui essaient de sauver ce qui peut l’être avant de nouvelles salves impitoyables de missiles, qui bravent la mort pour nourrir des troupeaux et des animaux domestiques abandonnés par leurs propriétaires, qui crient leur colère, leur frustration, leur désarroi, face à une guerre que rien ne justifiait. Les bannières sur le Beaufort et l’insupportable triomphalisme israélien qui a suivi la prise de ce site archéologique stratégique ont agi comme un coup de poing. Parce qu’ils ont rappelé l’engrenage des guerres inutiles dans lequel le Liban est pris depuis des décennies, piégé dans une boucle temporelle d’un mauvais film. De nombreux acteurs restent les mêmes. Si certains changent de visage, si d’autres s’y ajoutent, le scénario, lui, reste le même et se répète à l’infini. Ce cycle infernal, amorcé notamment avec le funeste accord du Caire, a invariablement servi les intérêts d'acteurs régionaux: des Palestiniens aux Iraniens, en passant par le triste régime des Assad en Syrie. Les drapeaux plantés dimanche sur le Beaufort ont rappelé cruellement juin 1982, lorsque les Libanais avaient subi le même spectacle: les couleurs israéliennes sur ce site majestueux, conséquence directe de la guerre des autres sur leur sol. Ils ont agi comme une piqûre de rappel irritante: en 44 ans, le Liban a raté toutes les occasions qui lui auraient permis de se soustraire aux influences étrangères et de se doter d’un vrai État. Aujourd’hui encore, et en dépit des promesses et des déclarations de bonnes intentions, l’État poursuit la même politique d’hésitations alors que la population aspire désespérément à le voir taper du poing sur la table, lancer un «ça suffit» et adopter la panoplie d’actions concrètes, politiques, administratives et judiciaires, qui lui permettront de récupérer son pouvoir de décision et le monopole de la violence légitime. Trois ans après l’ouverture par le Hezbollah d’un premier front de soutien à l’axe auquel il appartient, on en est toujours à rêver. Trois ans de perdus à la recherche d’une hypothétique formule adéquate pour imposer le monopole des armes. Au final, ce triste tableau ne fait que renforcer les sentiments contradictoires surgis face à l’horreur qui s’est imposée au quotidien depuis que le Hezb a décidé de venger la mort de l’Iranien Ali Khamenei, alors qu’il savait pertinemment bien à quelle riposte israélienne s’attendre. Il savait bien, après l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024, qu’Israël ferait du sud une terre brûlée en cas de nouvelle attaque contre son territoire et «ramènerait le Liban à l’âge de pierre». L’État libanais n’ignorait rien de ces intentions. Même les journalistes avaient été briefés sur le sujet pour faire écho aux avertissements récurrents de Tel Aviv, transmis par les canaux diplomatiques aux autorités libanaises ainsi qu’aux chefs de cette formation. Les Libanais sont donc tiraillés entre deux sentiments contradictoires: les cœurs saignent devant des bourgades qui n’existent plus que dans la mémoire de ceux qui y avaient construit leurs vies. Mais dans le même temps, ils redoutent que la guerre en cours finisse en queue de poisson. Qu’un nouveau cessez-le-feu replonge le Liban dans un état permanent de guerre en sursis, de statuquo mortel, et le ramène sous l’emprise du Hezbollah… Qu’un accord régional soit conclu au détriment du pays… Que l’Hydre qu’est le régime des mollahs ne survive à l’accord en gestation… Loin des analyses géostratégiques sur les enjeux liés au conflit régional en cours, c’est sur leur propre avenir, dans un pays aujourd’hui en lambeaux, qu’ils se concentrent. Rien que pour pouvoir briser cette boucle temporelle. Et c’est ce qui alimente, le dilemme, parfois culpabilisant, auquel ils sont confrontés: au désir de voir cette horreur prendre fin au plus tôt s’oppose celui de voir le Hezbollah totalement neutralisé, à tout prix. Depuis le 8 octobre 2023, avec l’ouverture du front sud en soutien au Hamas dans sa guerre contre Israël, les masques sont tombés. La suite des événements a montré que la seule équation viable pour que le Liban survive est que le Hezbollah cesse d’exister dans sa forme actuelle. Les efforts soutenus de ce groupe pour attribuer à Tel Aviv des velléités belliqueuses et expansionnistes, afin de justifier l’enfer dans lequel il a plongé le Liban à deux reprises en l’espace de trois ans, sont loin de masquer sa vraie nature de vassal exécutif du Corps des gardiens de la révolution islamique et le peu de cas qu’il fait des intérêts du pays. Quant à l’intimidation qu’il exerce contre ses détracteurs, à coups de menaces et d’accusations de traîtrise, elle ne fait que dresser davantage les Libanais contre lui, pendant que les autorités pratiquent la politique de l’autruche, dont les effets nourrissent pourtant ce qu’elles disent vouloir éviter, en évoquant de potentiels troubles internes. Car, cet effacement ne fait qu’accentuer la polarisation interne et creuser davantage le fossé entre une minorité libanaise qui veut maintenir le Liban dans le giron iranien et une majorité qui cherche à s’en affranchir sous la houlette d’un pouvoir central malheureusement prisonnier de ses craintes. Les menaces inacceptables du Hezb contre les autorités qui voient dans les négociations directes avec Israël la seule issue de secours au pays accentuent, certes, l’isolement de cette formation sur la scène locale, mais elles confirment dans le même temps l’urgence, pour l’État, d’assumer pleinement son rôle de régulateur de l’ordre public et de détenteur exclusif du pouvoir de décision. Cette urgence s’est imposée d’elle-même à cause de la politique d’atermoiements et d’effacement suivie un an durant par le pouvoir en place. Ce dernier s’était pourtant engagé devant la population et la communauté internationale à reprendre le monopole de la violence pour éviter au pays de nouvelles aventures dévastatrices, depuis l’élection d’un nouveau président, puis de nouveau avec la formation du gouvernement de Nawaf Salam et une troisième fois à la faveur du cessez-le-feu de novembre 2024. L’urgence s’est imposée parce que sans cela, les Libanais resteront, malgré eux, les acteurs d’un mauvais film dont ils n’arrivent pas à modifier le cours des événements, à cause d’un directoire qui montre au quotidien qu’il n’a pas les moyens et, surtout, le courage de ses décisions. Rien de ce qui pourrait encore se produire ne peut être pire que l’horreur vécue aujourd’hui par des milliers de familles.

Entre discipline, résistance silencieuse et amorce d'une rébellion

La publication de deux appels lancés par des militants de Tyr et de Nabatiyé, adressés à l'État libanais afin qu'il protège ces deux cités antiques contre la menace israélienne de les effacer, qu'il y déploie l'armée et les forces de sécurité, et qu'il en fasse des villes ouvertes et démilitarisées, voilà ce qui a constitué le premier acte de résistance public et organisé au sein du milieu chiite. Un milieu dont les voix appelant à surmonter la peur et à élever le ton de la contestation se sont multipliées ces derniers temps, contre ceux qui ont confisqué son histoire, son présent et son avenir pour venger Khamenei. Ces militants ont pourtant subi une campagne de menaces, de diffamation et d'atteinte à l'honneur, qui a conduit certains à se rétracter. J'avais commencé à écrire cet article avant la parution de ces deux appels, pour tenter de comprendre les mécanismes de contrôle du Hezbollah et sa capacité à exercer sa domination, ainsi que pour saisir la résistance silencieuse de ce milieu et les ressorts de l'emprise qu'il y exerce. Or, si l'on se contentait de comprendre le pouvoir dans les milieux partisans à travers les seuls outils de la répression directe, on passerait à côté de ce qui en constitue la part la plus agissante. Comme le montre Michel Foucault, le pouvoir moderne ne repose pas uniquement sur l'interdiction et la punition, mais sur la production d'individus qui se surveillent eux-mêmes et reconfigurent leur comportement en conformité avec les normes qui leur sont imposées. Cela ne signifie pas pour autant que la domination se réalise pleinement ou qu'elle se stabilise. C'est précisément là qu'intervient la contribution de James Scott, qui en dévoile le revers: même dans les milieux les plus disciplinés, la résistance ne disparaît pas ; elle prend des formes souterraines, quotidiennes, non déclarées. Cette imbrication se manifeste avec une clarté particulière dans l'emprise du Hezbollah sur l'ensemble de l'espace social et culturel de son milieu. D'un côté, on trouve un système disciplinaire intégré qui ne fonctionne pas seulement par le truchement des appareils ou du discours officiel, mais par l'intériorisation des normes du Hezbollah au sein du milieu social lui-même, qui les reproduit en retour. De l'autre, on discerne également des pratiques quotidiennes infimes qui trahissent une distance silencieuse entre les individus et ces normes, distance qui s'est d'ailleurs accentuée depuis la guerre actuelle qu'il a provoquée. Selon Foucault, la surveillance n'est pas efficace parce qu'elle est omniprésente, mais parce qu'elle est intériorisée. En s'observant lui-même, l'individu apprend à choisir ses mots, à maîtriser son ton, à reconsidérer ce qui pourrait être compris ou mal interprété. Cette auto-censure devient avec le temps une composante de sa formation sociale, sans qu'aucune intervention extérieure ne soit nécessaire. Elle se mue en quelque chose qui ressemble à une «seconde nature», où la conformité semble être un choix personnel plutôt que le produit d'une pression extérieure. C'est précisément ici qu'apparaît le paradoxe mis en lumière par Scott. Car lorsque les individus sont contraints de se conformer en public, cela ne signifie nullement qu'ils adhèrent en leur for intérieur. Il se développe alors ce qu'il appelle le «texte caché», à savoir un ensemble d'attitudes et de sentiments qui ne trouvent pas le chemin de l'espace public, mais qui circulent dans des cercles restreints ou s'expriment sous des formes détournées. Dans ce contexte, la politique ne se limite plus aux discours ou aux manifestations, mais migre vers les détails de la vie quotidienne. Le silence, par exemple, n'est pas toujours signe d'acquiescement ; il peut être une stratégie d'abstention. Le langage allusif n'est pas un défaut d'expression, mais un moyen de se soustraire au coût de la parole directe. Et jusqu'à l'abstention de participer peut se lire comme un acte politique, et non comme une absence d'acte. Ce que la conjonction de Foucault et de Scott apporte, c'est une intelligence de la relation entre ces deux niveaux. Car le système qui réussit à produire des individus disciplinés est précisément celui qui crée les conditions de la «résistance par la ruse». Plus le coût de l'expression est élevé, plus le besoin de formes obliques de refus s'intensifie. Plus la surveillance s'approfondit, plus le silence devient dense de significations. Dans le milieu que nous examinons, sous la pression de la guerre et de l'escalade israélienne continue, le comportement du «milieu de soutien» révèle une transformation profonde dans l'image qui se dessine dans l'espace public, quelque chose qui dépasse largement le simple recul économique ou l'épuisement social. Nous sommes en présence d'une mutation dans la relation elle-même entre les gens et le discours politique qui prétend les représenter. C'est là que transparaît l'entremêlement de l'intériorisation et de la résistance. L'individu peut se conformer au discours public, en reprendre le vocabulaire, afficher son appartenance, tout en conservant intérieurement une distance. Cette distance ne s'affiche pas, mais elle se manifeste dans des moments précis : dans une plaisanterie passagère, dans un commentaire ambigu, dans une retenue d'enthousiasme, ou dans l'absence de réponse à un appel à la mobilisation. Et c'est justement là que réside la forme la plus redoutable de résistance, non pas celle qui s'affiche, mais celle qui passe inaperçue. Cette résistance, pourtant, en dépit de sa discrétion, n'implique pas nécessairement une rupture radicale ou une coupure avec le pouvoir dominant. Elle demeure le plus souvent dans les limites du système, s'y adaptant autant qu'elle s'y oppose. C'est ce qui en fait, simultanément, un signe de faiblesse et de force: faiblesse, parce qu'elle ne se traduit pas en action collective visible ; force, parce qu'elle révèle les limites de la domination. Foucault rappelle également que le pouvoir ne souffre pas seulement de l'opposition directe, mais aussi de l'érosion intérieure. Lorsque la conformité devient purement formelle, lorsque l'obéissance se réduit à une performance, le pouvoir perd une partie de son efficacité. Il peut réussir à réguler le comportement apparent, mais il échoue à produire une adhésion réelle. Dans ce cadre, des phénomènes tels que l'absence de réponse aux appels à la mobilisation ou la généralisation de l'indifférence peuvent se comprendre non comme une absence de politique, mais comme une transformation de ses formes. Les gens ne descendent pas dans la rue, mais ne s'engagent pas davantage. Ils ne protestent pas, mais ne répondent pas non plus. Au bout du compte, cette dynamique ne saurait être réduite à une simple opposition entre domination et résistance. Ce que nous observons, c'est un entrelacement continu des deux, où le pouvoir engendre ses propres formes de rejet, et où la résistance s'ajuste aux conditions du pouvoir plutôt que de l'affronter frontalement. Dans cette zone grise où le silence n'est pas consentement et l'abstention n'est pas neutralité, c'est la politique réelle qui se façonne, loin du discours affiché. C'est ainsi que l'on peut comprendre comment un milieu qui semble, en apparence, discipliné et cohésif, peut porter en lui des strates multiples d'hésitation, de détachement et de résistance silencieuse, imperceptibles au premier regard, mais dont l'empreinte se grave avec le temps. C'est dans cette perspective qu'il faut lire l'absence de réponse aux appels de Naïm Kassem invitant à descendre dans la rue, non comme une neutralité, mais comme une forme de refus silencieux. Les gens n'annoncent pas leur opposition, mais n'accordent pas non plus de légitimité réelle par leur participation. Il s'agit d'un état intermédiaire entre l'obéissance et la rébellion, un état de suspension, d'attente, et peut-être de réévaluation. En ce sens, on peut dire que ce que nous voyons aujourd'hui est un glissement progressif du «milieu de soutien» vers le «milieu épuisé». Le milieu de soutien répond, se mobilise, s'engage. Le milieu épuisé, lui, endure, se tait, mais ne s'associe plus. Ce glissement, même s'il demeure partiel ou inachevé, porte une signification politique profonde: l'effritement de la capacité de mobilisation. Quant aux deux appels récents qui ont imploré l'intervention de l'État et le retrait des armes de Tyr et de Nabatiyé, ils marquent avec netteté et courage les prémices d'une rupture de la barrière de la peur à l'intérieur même du milieu du Hezbollah.

Conflit iranien: entre escalade militaire et pourparlers stériles

La semaine écoulée a été celle des tentatives avortées de parvenir à un protocole d’entente entre Washington et Téhéran, sur fond de déclarations contradictoires. Entre le Liban et Israël, une nette escalade militaire a été enregistrée sur le terrain, accompagnée d’importantes avancées de Tsahal qui aurait franchi le Litani. Les derniers jours au Moyen-Orient ont été marqués par la déclaration faite par le président américain Donald Trump le week-end précédent sur l’imminence de la conclusion d’un protocole d’accord entre les Etats-Unis et l’Iran, qui ouvrirait la voie à 60 jours de négociations supplémentaires et permettrait de lever le blocus sur les ports iraniens et de rouvrir le détroit d’Ormuz. Sauf que l’optimisme affiché par le président américain à plus d’une reprise est resté sans effet: la semaine s’achève sans avancée notable, et toutes les options restent sur la table, inclus celle d’un nouveau round de violence. Une déclaration faite par un « responsable américain » au site Axios dimanche résume la situation : Il y aura un accord avec l’Iran, mais la date de sa signature n’est pas tranchée. Un moment fort de cette semaine est survenu vendredi, dans l’après-midi selon l’horaire du Levant, quand Donald Trump a annoncé qu’il prendrait sa décision concernant l’accord avec l’Iran suite à une réunion avec ses conseillers à Washington. Dans un de ses messages sur son réseau social, il a révélé des détails sur le document proposé : une levée immédiate du blocus contre la réouverture du détroit d’Ormuz, et une destruction de l’uranium iranien enrichi par les Américains sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Et, surtout, pas de déboursement des avoirs iraniens gelés jusqu’à nouvel ordre. Mais il sortira de cette réunion sans annoncer de décision ce jour-là. Le président américain assurera à plus d’une reprise qu’il ne signerait pas un accord qui ne respecte pas les « lignes rouges » qu’il a définies. De leur côté, les Iraniens ont multiplié les démentis à chaque déclaration de Donald Trump, sous forme d’informations livrées par des sources à des médias d’Etat iraniens (notamment ceux proches des Gardiens de la Révolution) plutôt que des communiqués officiels. Selon ces « sources », il n’est pas question de destruction du nucléaire dans le protocole d’entente, et le détroit d’Ormuz resterait sous le contrôle conjoint iranien et omanais. Ce qui a valu au sultanat d’Oman une menace américaine proférée par le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, qui a brandi la menace de « mesures punitives » se le sultanat participe à la perception, avec l’Iran, de droits de passage imposés à des navires. Le détroit d’Ormuz reste donc le principal point d’achoppement, selon les informations qui filtrent, tout comme la question des avoirs gelés et les sanctions que les Américains ne veulent lever que graduellement. Après une telle semaine de douches écossaises, les protagonistes de cette pièce de théâtre qui s’éternise semblent dans l’impasse, chacun de son côté. Le président américain et son équipe sont soumis à des pressions grandissantes en raison de cette guerre impopulaire aux Etats-Unis, et de ses conséquences économiques dues à la hausse du prix du carburant, mais ne peuvent se suffire d’un accord qui serait perçu comme un recul par rapport à la situation de l’avant-guerre (du 28 février) et, surtout, par rapport à l’accord sur le nucléaire signé dans le passé par l’ancien président Barack Obama. Dans un entretien cette semaine, à la question d’une journaliste américaine sur la pression des élections de mi-mandat sur ses décisions, Donald Trump a assuré que les échéances démocratiques ne peuvent le dissuader de poursuivre son objectif d’interdire à l’Iran la possession de l’arme atomique. De son côté, l’Iran paraît empêtré dans ses propres luttes intestines, et la prise de décision y semble de plus en plus difficile, malgré la récurrence de déclarations attribuées au Guide suprême Mojtaba Khamenei, plus insaisissable que jamais. L’aile dure du régime demeure capable de bloquer tout accord en montrant de l’intransigeance concernant certains points, notamment la réouverture du détroit d’Ormuz. Le spectre d’un nouveau soulèvement populaire provoqué par la crise économique étouffante ne serait pas loin des préoccupations des Pasdarans : avec la restitution partielle de l’internet en Iran, des vidéos de manifestations importantes commencent à circuler sur les comptes d’Iraniens opposants au régime à l’étranger, avec des informations sur une féroce répression pratiquée à leur encontre. Les informations sur les exécutions d’opposants se poursuivent : cette semaine il a été révélé que deux frères kurdes, soupçonnés par les Gardiens de la Révolution de faire partie des « instigateurs » du mouvement de janvier en Iran, ont été traqués et tués. Sur le terrain, malgré la prééminence de la possibilité d’un accord, les incidents sécuritaires n’ont pas manqué. Jeudi, des explosions ont été entendues dans le port iranien de Bandar Abbas et des tirs de missiles iraniens ont atteint des vaisseaux qui tentaient de passer par le détroit d’Ormuz. Le Koweït a été la cible de tirs iraniens cette semaine, les Gardiens ayant affirmé avoir attaqué une base américaine. Mais aucune de ces attaques n’était de nature à dégénérer en large escalade, bien qu’elles montrent à quel point la trêve actuelle reste fragile. Inquiétudes israéliennes Le protocole d’entente en gestation entre l’Iran et les Etats-Unis n’a pas occulté le volet libanais du conflit. En effet, les déclarations des deux belligérants ne s’accordent pratiquement que sur un point : la prolongation du cessez-le-feu sur le front iranien s’accompagnerait d’une cessation des hostilités effective sur le front libanais, entre Israël et le Hezbollah. Les échos d’une inquiétude israélienne concernant l’interruption de son opération au sud du Liban sans atteindre l’objectif du démantèlement du Hezbollah se multiplient dans la presse israélienne. Le parti chiite, lui, en a profité, par la voix de ses députés, pour fustiger les négociations directes menées par les autorités libanaises avec Israël, et assurer que seules les négociations avec l’Iran pouvaient réaliser un réel cessez-le-feu. Autre motif d’inquiétude pour les Israéliens : dans tout ce qui a accompagné les fuites concernant l’accord irano-américain en gestation, les deux grands points absents sont ceux de l’influence régionale iranienne via ses bras armés, et le sort des missiles balistiques en Iran. Cette semaine, un autre de ces bras armés, le Hezbollah irakien, a annoncé ne pas vouloir rendre ses armes à l’Etat irakien et chercher à renforcer sa capacité militaire. Le château de Beaufort sous contrôle israélien Sur le front libanais, cette semaine a été marquée par une nette avancée de l’armée israélienne en profondeur. L’armée israélienne aurait franchi le Litani, vers le Nord, après y avoir construit cinq ponts à usage militaire. La semaine a en outre été marquée par deux facteurs : les négociations libano-israéliennes à caractère militaire à Washington, et une escalade sans précédent au sud du Liban et dans la Békaa. Les pourparlers au Pentagone en fin de semaine, entre les deux délégations militaires, ont duré plus de dix heures, et les échos ne sont pas rassurants. Dans la presse israélienne comme libanaise, on relève un consensus autour du fait qu’aucune percée n’a été constatée suite à ces réunions. Selon l’armée libanaise, il n’est pas possible d’opérer d’avancées sans arrêt des combats. La partie israélienne, à en croire des analyses de presse, se plaint du fait que les Libanais n’ont pas toutes les cartes en main. Washington n’en a pas moins qualifié cette séance de « constructive », et les pourparlers se poursuivront. La semaine qui s’annonce verra un nouveau round de négociations politiques à Washington, les 2 et 3 juin. Ces négociations ont lieu sous le feu israélien et l’escalade du Hezbollah, les rendant excessivement ardues. Une difficulté soulignée samedi par le Premier ministre Nawaf Salam. Tout en fustigeant la destruction systématique du Sud par Israël, il a souligné que « les négociations restent la voie la moins coûteuse » pour le Liban. Sur cette carte réalisée par l’Onu on peut voir clairement la position stratégique du Château de Beaufort, qui sert de point d’observation du côté libanais et même, à l’Est du côté du Golan occupé et du “Doigt de Galilée”. (ONU) Le Sud, lui, est plus que jamais en flammes. Dimanche, les Israéliens ont annoncé la prise du très stratégique château de Beaufort, et se dirigent vers un contrôle de la région de Nabatiyé. Une démarche qui couperait toutes les lignes d’approvisionnement des miliciens du Hezb entre le Sud et la Békaa, et reconstituerait la ligne de la bande frontalière d’avant le retrait de 2000, mais cette fois dénuée de ses habitants. Les appels à l’évacuation « au nord du Zahrani » ces derniers jours, dont le dernier en date dimanche matin, augure d’une occupation de plus vastes territoires dans les prochains jours. Notons à cet égard que la Défense civile a annoncé dimanche sa décision de quitter la ville de Tyr et de se replier sur Saïda. Le Hezbollah, pour sa part, a également augmenté l’intensité de ses attaques, recommençant à lancer des missiles en profondeur dans le nord d’Israël. Dans ses communiqués, il assure mener de féroces batailles sur le terrain, notamment au niveau de Nabatiyeh. Les attaques du Hezbollah obligent apparemment les Israéliens à prendre des mesures plus strictes au nord de l’Etat hébreu, en fermant les écoles et les plages et en demandant à un hôpital du nord d’aménager un centre souterrain. La chaîne israélienne 13 a cité des sources militaires qui se disent « surprises » par l’étendue de la riposte du Hezbollah, réitérant que le maintien des troupes en place au Liban serait une condition sine qua non de toute négociation ultérieure. Cette semaine a aussi été celle des menaces sur le patrimoine libanais, en premier lieu le château de Beaufort directement touché par les missiles, une merveille médiévale dans la tourmente. Ces menaces ont poussé le ministre des Affaires étrangères Joe Rajji et le ministre de la Culture Ghassan Salamé à lever la voix pour demander une protection internationale, notamment en ce qui concerne les vestiges de Tyr. Face à cette escalade militaire, le chef du Quai d’Orsay Jean-Noël Barrot a annoncé dimanche en fin de journée que la France a décidé de demander la tenue d’une réunion urgente du Conseil de Sécurité de l’Onu pour examiner les développements au Liban. Cette réunion devrait avoir lieu lundi, selon les sources diplomatiques. Les appels de Tyr et Nabatiyé Autre développement majeur cette semaine : un double appel de plus d’une centaine d’intellectuels de Tyr et autant de Nabatiyé pour la démilitarisation de ces deux régions si riches en patrimoine, et leur placement sous la seule autorité de l’Etat, en vue de leur protection. Une « rébellion » qui montre un net changement d’humeur au sein de la population du Sud, et qui a été, de ce fait, très mal perçue par le Hezbollah. En bref, rien ne présage d’une baisse de tensions au Sud dans la semaine qui s’annonce. Dimanche, le chef d’Etat major israélien Eyal Zamir a assuré que l’« opération au Liban est loin d’être terminée », sans compter des déclarations en faveur d’une escalade du Premier ministre Benjamin Netanyahu et du ministre de la Défense Israel Katz qui ont souligné que la prise du Château de Beaufort constitue une étape dans le cadre de vastes opérations militaires qui pourraient être lancées sous peu et qui pourraient ne plus se limiter au Liban-Sud. Les deux protagonistes sur le front semblent pressés par le temps, notamment dans la perspective d’un accord irano-américain. Alors que les Israéliens veulent réaliser un maximum d’acquis sur le terrain, le Hezbollah tente de tenir bon dans l’espoir d’un cessez-le-feu.