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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Samir Abdelmalak
Publié

À une époque où les crises et les défis se multiplient, nous lisons chaque jour des articles, études et analyses centrés principalement sur la description de la réalité actuelle et l’examen de ses dimensions politiques, économiques et sociales. Or, malgré l’importance de comprendre le présent, l’excès de focalisation sur le diagnostic de la situation nous a enfermés dans une pensée circulaire: nous tournons sans cesse autour des mêmes constats et des mêmes blocages, sans réellement avancer vers une réflexion sérieuse sur l’avenir du Liban, celui de ses citoyens, et par conséquent celui de la société et de l’État. Lancer des cercles de réflexion nationale… avec positivité Le Liban a aujourd’hui un besoin urgent de créer des espaces de dialogue et de réflexion réunissant groupes, élites et acteurs de la société, quel que soit leur niveau d’organisation, afin de poser les grandes questions qui détermineront la forme du pays dans les décennies à venir. Les nations qui survivent et progressent ne sont pas celles qui se contentent de gérer leurs crises quotidiennes, mais celles qui ont le courage de penser à long terme et de dessiner une vision claire de leur avenir. Mais avant tout débat, nous devons adopter une pensée positive. Une personne positive est davantage ouverte aux opinions des autres ; elle voit dans la diversité des idées une richesse et de nouvelles opportunités de progrès. À l’inverse, une pensée négative et fermée nourrit la méfiance envers l’autre et finit même par douter des opportunités qui existent pourtant devant elle. Nous devons également regarder la réalité telle qu’elle est, et non telle que nous souhaiterions qu’elle soit. Fuir les faits ou les embellir ne produit pas de solutions ; cela ne fait que repousser l’explosion des crises et les aggraver. Dès lors, il devient essentiel de poser les questions avec objectivité et respect, loin des faux-semblants, des calculs étroits ou des jugements préconçus. Les sociétés vivantes ne craignent pas les questions ; elles les considèrent comme une étape naturelle vers la recherche d’un avenir meilleur. Imaginer les cent prochaines années Le Liban a aujourd’hui plus que jamais besoin de «cercles de réflexion nationale» capables d’aborder avec calme et réalisme les grands défis fondamentaux, d’échanger les points de vue et de rechercher des bases communes susceptibles de garantir la stabilité du pays pour les cent prochaines années. Parmi les questions essentielles à poser: - Quelle est la formule de gouvernance la plus adaptée au Liban à la lumière des expériences passées? Le système centralisé demeure-t-il le meilleur choix? La décentralisation élargie ou le fédéralisme offriraient-ils des solutions plus efficaces? Ou faut-il imaginer une formule totalement nouvelle? - L’Accord de Taëf est-il encore adapté après toutes les transformations qu’ont connues le Liban et la région? - Le modèle du vivre-ensemble et de la démocratie consensuelle est-il toujours capable de produire de la stabilité et de construire un véritable État? - Le vivre-ensemble reste-t-il possible dans sa forme actuelle, à la lumière des expériences, crises et divisions traversées par les Libanais? - Comment gérer la diversité libanaise? À travers un système civil fondé sur l’égalité complète entre les citoyens? Ou à travers un système respectant les spécificités et les équilibres communautaires dans une formule consensuelle garantissant la stabilité? - Quel doit être le rôle de l’État? Doit-il se limiter à assurer la sécurité, la stabilité et les besoins essentiels comme la santé, l’éducation et les infrastructures? Ou doit-il intervenir plus largement dans les différents secteurs économiques et sociaux? - Qu’en est-il de l’éducation? La priorité doit-elle rester accordée à l’enseignement libre, qui a longtemps constitué l’un des piliers historiques du Liban? Ou l’avenir exige-t-il un modèle plus équilibré entre secteurs public et privé? - Quelle économie voulons-nous? L’économie libérale reste-t-elle le choix le plus adapté au Liban? Ou la prochaine étape nécessite-t-elle une économie sociale conciliant liberté économique et justice sociale? - Comment garantir une véritable participation populaire dans la production du pouvoir? Quelle loi électorale permettrait d’assurer une représentation juste et de renforcer la vie démocratique? - Comment les décisions nationales majeures doivent-elles être prises en cas de désaccord? - Et quels mécanismes constitutionnels et politiques permettraient d’empêcher les blocages tout en préservant le partenariat national? Ces questions ne sont que quelques exemples des grands débats qui devraient être abordés avec courage et sérénité. Car bâtir une nation ne consiste pas seulement à gérer les crises du présent, mais aussi à être capable d’imaginer l’avenir et de le préparer. On dit souvent: «En temps de crise naissent les opportunités». Cela est vrai, à condition de savoir lire la réalité avec lucidité et de posséder le courage intellectuel et politique nécessaire pour saisir ces opportunités, plutôt que de se contenter de gérer les effondrements ou d’attendre des solutions venues de l’extérieur. Si le Liban veut demeurer une nation vivante et capable de durer, il a besoin d’un projet intellectuel et national à long terme, élaboré collectivement, afin de construire une stabilité politique, sociale et économique pour les cent prochaines années — et non pour quelques années seulement.

La guerre en Iran: état des lieux des positions en présence

Trois mois, jour pour jour, après son déclenchement, la guerre en Iran semble suspendue, et dans les calculs de Washington et de Téhéran, la partie adverse finira par céder avec le facteur «temps». Bien que tout indique que l’Iran devrait céder après son désastre militaire et ses pertes économiques intégrées estimées entre 1000 et 1450 milliards de dollars américains, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ne cède pas. Il n’a pas de comptes à rendre à son peuple, l’empêche de s’exprimer, en a massacré au moins une trentaine de milliers et emprisonné une cinquantaine de milliers en janvier dernier. Le CGRI a ainsi sécurisé son cadre intérieur, y préserve fermement ses positions et continue de coordonner étroitement avec le Hezbollah. Face à ce parti, Israël lance des frappes ciblées et mène une offensive limitée au Liban-Sud et certaines parties de la Békaa-Ouest. Le détroit d’Ormuz demeure fermé à la navigation internationale par Téhéran, et Washington maintient son blocus sur les ports iraniens. Malgré les négociations en cours pour débloquer la crise, la situation dans le Golfe est qualifiée d’impasse stratégique. Qu’en est-il des demandes présentées par les belligérants, où en sont les négociations, et – question posée et reposée maintes fois – comment cette guerre pourrait-elle se terminer ? La position de Washington L’Administration Trump maintient ses exigences, notamment la réouverture immédiate du détroit d’Ormuz et le refus qu’il demeure sous contrôle iranien. Elle réclame des garanties fermes pour la libre navigation internationale. Sur le dossier nucléaire, les États-Unis exigent l’arrêt complet de l’enrichissement de l’uranium à usage militaire et la mise sous séquestre, pour soixante jours, du stock d’uranium iranien enrichi, auprès d’un pays tiers digne de confiance, en attendant de négocier un démantèlement durable. Les avoirs iraniens gelés resteraient bloqués tant que Téhéran n’aurait pas cédé sur l’ensemble des demandes américaines. Les Accords d’Abraham devraient être élargis à tous les pays du Golfe et le soutien iranien au Hezbollah devrait cesser. Enfin, le CENTCOM se réserve la possibilité de mener des frappes défensives immédiates contre toute pose de mines ou menace directe, comme ce fut le cas récemment à Bandar Abbas, tant qu’aucun accord définitif n’aura pas été signé. La position de Téhéran Téhéran exige la levée totale et immédiate des sanctions économiques, réclame la restitution des dizaines de milliards de dollars gelés à l’étranger, et souhaite confier au Qatar un rôle de garant financier du déblocage. Toutes les restrictions sur ses exportations de pétrole devraient être abolies. Le régime iranien réaffirme son droit souverain à enrichir l’uranium à des fins civiles et serait disposé à transférer provisoirement son stock hautement enrichi vers la Chine, sans que cela ne fasse partie d’un démantèlement définitif. Il exige la reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté maritime sur le détroit d’Ormuz et souhaite que la sécurité du Golfe persique soit assurée exclusivement par les pays riverains, en excluant toute présence militaire occidentale. Téhéran réclame un arrêt immédiat des frappes du CENTCOM et refuse d’entériner un accord tant que ces frappes continuent. Enfin, le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi refuse de lier un cessez-le-feu à une normalisation des pays arabes avec Israël et cherche à convaincre les monarchies du Golfe de desserrer leurs liens sécuritaires avec Washington. Positions du Pakistan et du Qatar Les négociations sont en cours grâce au Pakistan, au Qatar et à la Chine, mais ils font face à une profonde méfiance entre l’Iran et les Etats-Unis dont les déclarations contradictoires ne facilitent pas une issue. Le Pakistan héberge depuis 1979 la section des intérêts iraniens à Washington et joue donc de facto le relais de communication entre les belligérants. Ses plus hauts responsables coordonnent étroitement les échanges militaires et civils entre Washington, Téhéran et Pékin pour préserver la trêve. Le Qatar quant à lui, se concentre sur les mécanismes financiers, notamment les propositions visant à débloquer des fonds iraniens gelés en échange de garanties sur la sécurité maritime. Position de la Chine La Chine n’endosse pas le rôle de médiateur de première ligne, laissé au Pakistan et au Qatar, mais agit en coulisses comme garant stratégique pour les deux parties, et garant financier pour l’Iran. Elle propose une solution technique majeure, celle du stock nucléaire. L’Iran transférerait ainsi son uranium hautement enrichi vers la Chine, offrant à Téhéran une issue honorable et à Washington une preuve tangible d’un désamorçage nucléaire à court terme, bien que l’administration américaine manifeste des réticences à confier ce contrôle à Pékin. Sur le plan économique, la Chine est le poumon financier de l'Iran, puisqu’elle achète près de 90 % de son pétrole sous sanctions. Elle a mis à profit ce rôle de partenaire économique indispensable pour faire pression sur Téhéran afin qu'il accepte le cessez-le-feu du 8 avril. Pour se protéger de l'arrêt du trafic maritime dans le Golfe, qu’elle voyait venir, la Chine avait accumulé des réserves colossales de 1,4 milliard de barils de pétrole (de quoi tenir 6 mois). Cela lui a permis de négocier sans l'urgence absolue qui frappe les marchés occidentaux. Pékin insiste aussi pour la réouverture du détroit d’Ormuz, vital pour ses importations, tout en ménageant le discours pro‑souveraineté de l’Iran. Enfin, la Chine cherche à renforcer son influence régionale et à obtenir des concessions américaines sur Taïwan, en échange de son rôle stabilisateur. L'art du deal géopolitique: la stratégie de négociation de Trump Dans ces négociations, le président Trump applique un style personnalisé et agressif, une version géopolitique de son «Art of the Deal», combinant une rhétorique publique apaisante et une pression concrète sur le terrain. D’un côté, l’optimisme affiché, en affirmant à plusieurs reprises un «accord imminent», vise à rassurer les marchés ainsi que l’électorat ; d’un autre côté, des opérations militaires ciblées et des mesures économiques maximales servent à contraindre le CGRI à céder face aux demandes US. Le chef de la Maison Blanche privilégie les canaux bilatéraux avec le Pakistan et le Qatar ainsi que le dialogue direct avec Xi Jinping, imposant ainsi sa narration unilatérale sur les enjeux du conflit. Sa tactique de «surchauffe» consiste à exiger d’emblée des positions extrêmes (zéro enrichissement, adhésion aux Accords d’Abraham) pour pouvoir concéder ensuite et vendre des compromis. Enfin, il implique la Chine, acceptant de lui confier l’uranium iranien, l’utilisant ainsi en même temps comme levier et fusible. Si l’accord réussit, il en tire les lauriers ; s’il échoue, il peut en dénoncer la responsabilité. La stratégie iranienne de négociation asymétrique La stratégie de négociation iranienne est lente, patiente et méthodique, fondée sur une résistance asymétrique visant à avoir Washington à l’usure. Téhéran pratique la «diplomatie du bord du gouffre» en provoquant des tensions calculées (minage de l’Ormuz, implication du Hezbollah dans une guerre avec Israël, frappes contre les Emirats Arabes Unis, ciblage de navires dans le Golfe) pour démontrer que le coût de l’inaction pour les Etats-Unis dépasse celui d’un compromis. Le régime iranien exploite ses diplomates modérés et le CGRI pour présenter alternativement souplesse et menaces. Il cherche à fissurer les coalitions pro‑américaines au Golfe et à conforter ses rapports avec la Chine et le Pakistan pour démontrer qu’il n’est pas isolé. Il use du temps comme levier, rallongeant les débats techniques pour épuiser Washington qui est sous pression intense, politique et financière. Enfin, la sacralisation de la souveraineté rend inacceptable toute capitulation publique ; des solutions techniques, comme le transfert d’uranium vers la Chine, sont donc valorisées car elles résolvent le problème sans que Téhéran apparaisse comme vaincu. Prévisions Les négociations ne progressent pas et tant qu’aucun des deux camps n’a infligé de choc suffisamment décisif pour briser la volonté de l’autre, la guerre se prolongera à l’ombre d’une tension mesurée mais explosive (blocus, fermeture du détroit, frappes intermittentes à intensité variable), ce qui est supportable pour le président Trump mais peut-être pas pour Téhéran. À partir de là, la guerre pourrait évoluer de deux manières : soit l’Iran cède avec le temps, ce qui signifierait le début de la fin du régime ; soit Washington cède à certaines demandes iraniennes sauvant la face du régime, ce qui voudrait dire un camouflet pour Trump. Le temps sera le facteur déterminent qui imposera à l’une des deux parties un changement d’attitude, sinon ce serait le troisième cas de figure qui prévaudrait: une guerre totale dévastatrice.

Diplomatie culturelle libanaise: entre rayonnement, solidarité et résistance (1/2)

Un Pop-Up Store libanais est organisé les 30 et 31 mai à Paris, à la galerie Aalamuna, par l’entreprise ELFAN pour la promotion des artistes libanais. Cette nouvelle initiative d’ELFAN est à inscrire dans le sillage d’une vaste dynamique générale visant à soutenir les artistes libanais en développant la présence culturelle libanaise en France et en Europe. Avant d’exposer le contexte de ce nouveau Pop-Up libanais, un rapide survol, en amont, de la dynamique globale en cours, à laquelle participe le ministre de la Culture Ghassan Salamé, paraît utile à plus d’un égard. Depuis plusieurs années, plus particulièrement depuis les événements de 2019 et l’explosion au port de Beyrouth en août 2020, la culture libanaise connaît un essor grandissant à l’étranger. A l’évidence, les initiatives culturelles libanaises hors du Liban ne sont pas nouvelles : la diaspora a toujours joué un rôle essentiel dans la diffusion et la valorisation de l’identité culturelle du Liban. Mais aujourd’hui, ce phénomène semble prendre une ampleur nouvelle. De nombreux artistes, créateurs, intellectuels ou professionnels de la culture ont quitté le Liban ces dernières années, parfois par nécessité, parfois pour trouver des opportunités que le pays ne pouvait plus leur offrir. Car depuis longtemps, la culture au Liban reste reléguée en seconde position, derrière les urgences politiques, économiques et sociales. Pourtant, malgré cette fragilité structurelle, la scène culturelle libanaise continue de se réinventer et de se projeter à l’international. Dans ce contexte, il paraît important de se pencher sur les initiatives culturelles libanaises en France, où l’on observe depuis plusieurs années une multiplication des événements et projets autour du Liban. Aujourd’hui, les initiatives culturelles se multiplient pour faire rayonner le pays à l’étranger, certes, mais aussi pour soutenir les artistes libanais, préserver le patrimoine du Liban, ou encore maintenir un lien vivant avec le Liban dans cette période difficile de crise et de guerre. Une large présence libanaise Le prestigieux Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand en est un exemple marquant. Il y a deux ans, le Liban y était mis à l’honneur à travers un focus spécial consacré au cinéma libanais. De nombreux réalisateurs, producteurs et professionnels du secteur s’étaient déplacés pour l’occasion et avaient contribué à la mise en place de la programmation, illustrant l’importance grandissante du cinéma libanais sur la scène culturelle internationale. L’Institut du Monde Arabe (IMA) joue aussi un rôle important dans cette dynamique de mise en valeur du patrimoine et de la création libanaise. L’actuelle exposition sur Byblos, reportée il y a deux ans à cause de la guerre puis finalement maintenue malgré l’absence de certaines œuvres encore bloquées, constitue aussi un cas significatif en la matière. Le ministre de la Culture Ghassan Salamé y était présent, illustrant l’importance accordée aujourd’hui à ces initiatives culturelles à l’étranger. Dans ce même cadre, l’exposition Photographier le patrimoine du Liban 1864-1970, après un passage à Paris, est ouverte au public à Marseille jusqu’en septembre. Le concert d’Ibrahim Maalouf et Hiba Tawaji à l’IMA, accompagnés de plusieurs artistes venus du Liban, ou encore la présence de Khaled Mouzanar et Nadine Labaki au Festival de Cannes — où Khaled Mouzanar faisait également partie du jury Un Certain Regard — montrent combien les figures culturelles libanaises occupent aujourd’hui une place importante sur les scènes internationales. Cette dynamique s’est aussi illustrée récemment à Saint-Malo, où le Liban était l’invité d’honneur du festival Étonnants Voyageurs. Écrivains, artistes et intellectuels libanais ont participé à plusieurs rencontres autour de la mémoire, de l’exil et de la création contemporaine libanaise. Ghassan Salamé était également présent lors de cette manifestation. « Plus les tragédies se succèdent, plus le peuple libanais a pris l’habitude de les exprimer. Pendant que je vous parle les peintres libanais sont à la biénale de Venise, les cinéastes libanais sont au Festival de Cannes et les écrivains libanais sont au festival de Saint-Malo », a relevé fort à propos Ghassan Salamé dans son discours au festival de Saint-Malo. Le ministre Salamé poursuit depuis plusieurs mois ses déplacements et ses rencontres à l’étranger pour promouvoir le patrimoine et le rayonnement culturel libanais. Parallèlement, de nombreux événements artistiques sont conçus comme des espaces de solidarité concrète avec le Liban. C’est notamment le cas de Moments for Lebanon, initiative artistique et humanitaire basée à Paris, fondée par un collectif de Libanais de la diaspora, dont la deuxième édition est déjà prévue dans la Ville Lumière en juin 2026 afin de poursuivre la mobilisation artistique et humanitaire autour du Liban. La nouvelle initiative d’ELFAN C’est cette dynamique globale qui est aussi au cœur de l’entreprise ELFAN pour la promotion des artistes libanais. Cette auto-entreprise s’est fixée pour fonction, notamment, la formation des futurs professionnels de la culture, afin qu’ils puissent accompagner et structurer ce secteur en plein développement. C’est dans ce cadre qu’un nouveau Pop-Up Store libanais est organisé les 30 et 31 mai à Paris à la galerie Aalamuna. L’événement réunira créateurs, artistes et entrepreneurs afin de mettre en relief le savoir-faire libanais, et dans le même temps soutenir le Liban et la Croix-Rouge Libanaise. Dans cette même optique, une semaine thématique autour du Liban sera organisée en juillet prochain à Clermont-Ferrand, à l’initiative d’ELFAN, à la galerie Artelier Reine Mathilde. Au programme : exposition de peintres libanais ; ateliers de calligraphie et de dabkeh ; projections ; brunch libanais… Le but est de faire découvrir la culture libanaise à un public majoritairement français, avec comme objectif parallèle un soutien à la Croix-Rouge Libanaise. Face à cette multiplication d’initiatives, une question importante revient de plus en plus à l’esprit dans le domaine culturel : assiste-t-on aujourd’hui à la mise en place d’une diplomatie culturelle libanaise ? Ou s’agit-il plutôt d’une forme de résistance culturelle? Car contrairement à une diplomatie culturelle institutionnelle qui est pensée et structurée par l’État, une grande partie de ces projets naissent aujourd’hui grâce à des initiatives individuelles ou associatives, sur le plan local ou au niveau de la diaspora, un peu à l’image du Liban. Ce sont des artistes, des collectifs ou des organisateurs d’événements qui portent cette visibilité du Liban à l’étranger, souvent sans soutien officiel. Cette réflexion commence d’ailleurs à émerger jusque dans les discussions au niveau du ministère de la Culture. Le ministre Ghassan Salamé déclarait récemment que « ce qui a sauvé la culture au Liban, c’est le fait qu’elle est enracinée dans la société et non dans l’État. Quand l’État s’est effondré, la culture a continué à vivre». Pourtant, ses nombreux déplacements lors de ces événements culturels montrent aussi que la Culture commence à prendre une place non négligeable dans les travaux et la réflexion de l’État libanais. Au-delà du rayonnement international ou de la préservation de l’identité culturelle, une autre question essentielle apparaît désormais : quel peut être l’apport réel de la Culture et de l’Art dans le développement du Liban ? La culture peut-elle participer à la reconstruction économique, à la création d’opportunités et au maintien du lien entre le Liban et sa diaspora ? Autant de réflexions qui ouvrent aussi le débat sur la politique culturelle libanaise elle-même… Prochain article : La politique culturelle du Liban

Conflit iranien: stagnation diplomatique, escalade militaire

Les Libanais, et les peuples des pays du Levant en général, doivent semble-t-il se résigner à être soumis régulièrement au régime de la douche écossaise pour ce qui a trait à l’évolution du conflit iranien. Jeudi après-midi, des informations, rapportées par le site américain Axios, faisaient état de la conclusion d’un accord-cadre entre négociateurs US et iraniens. Les mêmes sources affirmaient qu’une copie de ce mémorandum d’entente avait été transmis à la Maison Blanche et que le président Donald Trump avait demandé «quelques jours de réflexion» avant d’avaliser le texte. Quelques heures plus tard, les Gardiens de la révolution de la République islamique iranienne ont paru vouloir «faciliter» la tâche au président américain en soulignant, par le biais de l’agence Tasnim qui reflète leur point de vue, qu’aucun accord n’a encore été conclu entre Américains et Iraniens. A en croire les prises de position adoptées publiquement de part et d’autre, les divergences sont encore profondes entre les deux parties concernant notamment les problèmes de la libre circulation au détroit d’Ormuz, le blocus naval US imposé à l’Iran, la remise au pouvoir iranien d’une partie des avoirs iraniens en devises étrangères gelés depuis plusieurs années, et le sort de l’uranium enrichi. Le Secrétaire US au Trésor a affirmé jeudi dans ce cadre qu’aucun accord n’est possible avec l’Iran avant la réouverture du détroit d’Ormuz au trafic maritime sans condition et sans la remise aux Etats-Unis de l’uranium enrichi. Or ce dernier point est rejeté par les Gardiens de la révolution, de sorte que le scepticisme était jeudi soir nettement perceptible au sujet d’un rapide déblocage des pourparlers américano-iraniens. Signalons dans ce cadre que le président Trump a adressé jeudi un sévère avertissement au sultanat d’Oman, le mettant en garde contre tout accord qu’il serait tenté de conclure avec le régime iranien pour gérer conjointement le détroit d’Ormuz et imposer d’un commun accord un droit de passage aux navires marchands. Téhéran insiste pour contrôler le détroit et imposer une sorte de péage sur cette voie maritime pour s’assurer des revenus substantiels. Notons à ce propos qu’une source iranienne a indiqué au Wall Street Journal que les réserves en devises de la République islamique suffisent pour à peine trois mois… Escalade dans les opérations militaires Alors que les pourparlers paraissent ainsi piétiner, une nette escalade a été enregistrée jeudi dans les opérations militaires tant sur le plan régional que local. Tard en soirée de jeudi, l’agence iranienne officielle Fars faisait état de «tirs de missiles iraniens à partir du sud de l’Iran». L’agence Tasnim indiquait pour sa part que des tirs d’armes automatiques étaient entendus à Bandar Abbas du fait d’accrochages en cours dans les eaux du Golfe. Les médias de Téhéran précisaient dans ce cadre que les Gardiens de la révolution ont ouvert le feu dans le détroit d’Ormuz en direction de bâtiments de guerre américains et un accrochage a suivi entre les navires US et les Pasdaran. A l’aube de jeudi, les Gardiens de la révolution avaient lancé des drones contre un pétrolier US et trois navires qui tentaient de traverser le détroit d’Ormuz. L’armée américaine a indiqué avoir intercepté quatre drones avant de mener une attaque aérienne contre un site de lancement de drones dans le secteur du port de Bandar Abbas. En réaction, les Pasdaran ont lancé des missiles et des drones contre le Koweït. Les sirènes d’alarmes ont été activées dans la capitale et l’armée koweitienne a précisé dans un communiqué que «les défenses aériennes koweitiennes ont repoussé des attaques menées par des missiles et des drones ennemis». Les Pasdaran ont affirmé de leur côté avoir visé «une base américaine». Cette attaque des Gardiens de la révolution islamique contre le Koweït s’inscrit dans le cadre de la stratégie suivie par les Pasdaran depuis le début de cette guerre, le 28 février dernier, visant à axer leurs agressions sur les pays du Golfe (davantage que sur Israël) dans le but de pousser ces derniers à réclamer le démantèlement des bases américaines dans le Golfe et à intervenir auprès des Etats-Unis afin qu’ils mettent un terme à leur pression économique et militaire sur la République islamique. Il convient de relever en outre que l’armée israélienne a éliminé jeudi à Gaza deux hauts responsables militaires du Hamas. Démarches de Raggi pour préserver les vestiges de Tyr Sur le front libanais, des informations faisaient état tard en soirée d’une importante avancée rapide des troupes israéliennes qui seraient à un kilomètre et demi de la ville Nabatieh et qui auraient pris le contrôle du château de Beaufort, importante position stratégique dans la région. La journée de jeudi a été marquée principalement par un tir de missile israélien contre un appartement de Choueifat, où le responsable du système de missiles au sein du Hezbollah, Ali Husseini, a été tué. A l’aube de jeudi, un raid aérien israélien a été mené contre la ville de Tyr. Tsahal a indiqué avoir attaqué des centres de commandement du Hezbollah dans la ville. Selon certaines sources, un raid a visé en outre un secteur proche des célèbres vestiges de la ville de Tyr. Sur ce plan, le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi a entrepris des démarches diplomatiques urgentes afin d’éviter toute atteinte à l’héritage archéologique et culturel qui fait la richesse de la région de Tyr. Pour en revenir aux opérations militaires, un tir de missile a visé jeudi à l’aube, à Saïda, un appartement dans un immeuble de plusieurs étages. Trois personnes ont été tuées dans cette attaque. Par ailleurs, une voiture a été la cible d’un tir de drone sur la route côtière de Adloun, non loin de Saïda. Cette attaque aurait fait six tués. Des raids aériens ont par ailleurs été signalés en début de matinée contre la ville de Nabatiyeh ainsi que contre des positions de la milice du Hezbollah dans le caza de Jezzine et à Zahrani. Une moto circulant à la périphérie de Tyr a d’autre part été la cible, à l’aube, d’un tir de drone.

Hezbollah, la résistance qui appelle l'occupation

Dans une émission diffusée sur l’une des chaînes satellitaires libanaises, au lendemain du retrait israélien du Liban-Sud en l’an 2000 et dans le contexte d’une certaine «indigestion patriotique» qui affectait quelques-uns, l’ancien ministre libanais de la Défense Albert Mansour s’en prit aux habitants du Golan syrien occupé, qui ne comptaient à l’époque guère plus de vingt mille âmes et avaient choisi la voie de la résistance pacifique contre l’occupation israélienne, leur lançant avec ironie: «Pourquoi ceux-là ne combattent-ils pas l’occupation israélienne?» Nombre de porte-voix du Hezbollah et de ses affidés en firent autant, n’épargnant pas aux habitants du Golan leurs attaques répétées au motif de ce qu’ils qualifiaient d’écart de conduite par rapport au principe «là où il y a occupation, il y a résistance», comme si la résistance ne pouvait s’incarner que dans les roquettes et les projectiles, oubliant qu’il existe une forme supérieure de patriotisme et de résistance qui réside dans l’attachement à la terre, dans le refus de l’abandonner en pâture aux occupants, et dans la préservation d’un héritage, d’une culture et d’une identité. C’est précisément ce qu’accomplirent les Golanais, dans les limites de leurs maigres et modestes possibilités, et de la manière la plus accomplie qui soit. Ce qui contraignit l’auteur de ces lignes à publier, en janvier 2001, deux études détaillées et consécutives dans le quotidien libanais As-Safir , sous le titre «Et ils vous demandent: quand combattrez-vous Israël?», puis à les compléter par un autre article dans «Qadaya An-Nahar» du 29 novembre 2005, intitulé «Lettre au Hezbollah depuis le Golan occupé», où il l’invitait sans ambages à neutraliser le Liban et à préserver son front des affres du conflit avec Israël, maintenant que les Libanais avaient acquitté leur part du tribut. Or, dans une comédie d’un noir absolu et par un retournement de situation des plus singuliers, c’est le Hezbollah lui-même qui, aux côtés du Hamas à Gaza, en vint à consacrer une autre conception de la «résistance», si étrange qu’elle n’aurait effleuré l’esprit de personne, même dans les songes les plus confus, dont la teneur se réduit à ceci: là où la résistance existe, l’occupation est convoquée. Une posture qui dépasse de loin la notion de trahison nationale issue de la collaboration avec l’occupant, pour s’aventurer vers quelque chose de bien plus grave et de bien plus profond. Ce que le Hezbollah a infligé aux Libanais, aux chiites en particulier, en est venu à requérir de l’Académie de la langue arabe la tenue d’une session d’urgence pour forger un terme nouveau qui laisserait à des années-lumière derrière lui les mots de crime et de trahison. Le Hezbollah ne fut jamais un mouvement de libération nationale et n’a même jamais mérité cet honneur à l’origine ; tout au contraire, il fut en permanence le bras armé et supplétif d’un État étranger qui occupe des terres arabes, la Grande et la Petite Tomb et Abou Moussa, avant d’étendre son emprise sur le Liban, l’Irak, la Syrie et le Yémen dans leur entièreté. C’est ce Hezbollah qui cueillit les fruits de la libération au Liban-Sud en 2000, après avoir procédé, de concert avec son allié le régime Assad, à l’élimination des cadres de la résistance nationale pour s’en arroger le monopole. La voix du de Georges Haoui, que le Hezbollah devait tuer par la suite, résonne encore dans les mémoires, lorsqu’il apparut en 2005, au temps de l’Intifada de l’Indépendance, sur une chaîne satellitaire libanaise, pour rappeler au Hezbollah qu’après les accords de Taëf, les militants du Parti communiste s’infiltraient clandestinement dans la bande frontalière occupée afin d’y mener des opérations contre l’occupation et ses agents, au risque de se faire abattre par ces derniers, et que des éléments du Hezbollah en avaient effectivement liquidé bon nombre sur le chemin du retour. Au regard de ce qui précède, la comparaison avec la mini-État d’Antoine Lahad et son armée dissoute, dont le député du Hezbollah Hassan Yaacoub a menacé le président de la République de voir ressurgir le spectre, et qui ne s’était vu confier par les forces d’occupation israéliennes que la surveillance d’une bande ne dépassant pas dix pour cent du territoire libanais dans le Sud, cette comparaison ne tient plus face au Hezbollah, lequel a permis à l’Iran d’étendre son emprise sur l’intégralité du territoire libanais, sans compter les décennies de mort, de destruction et de ravages qu’il a semés parmi ses proches comme parmi l’ensemble des Libanais, sans parler de sa mise en cause dans l’assassinat des meilleurs fils du Liban et des indices innombrables qui le désignent comme responsable de l’explosion du port de Beyrouth. En toute hypothèse, on dirait bien que c’est la dernière guerre que le Hezbollah attire sur les Libanais, après avoir ruiné leurs demeures durant des décennies. Ce que le Parti a nommé l’opération «Al-A’asf al-Ma’koul», les Libanais en subiront le contrecoup, et les chiites au premier rang. Il est probable que l’issue de cette aventure ne soit autre que la mise hors jeu définitive du Hezbollah, et peut-être l’avènement à Téhéran d’un régime «ami» ou le rognage de ses bras, éventualités que le Hezbollah semble n’avoir nullement intégrées dans ses supputations ésotériques, à savoir la perte de son parrain iranien, lui qui persiste dans ce pari jusqu’au dernier chiite libanais. Tourner la page du Hezbollah au Liban soulagera les Libanais comme les Syriens. Car briser l’épine dorsale du «Croissant chiite» et trancher définitivement le bras iranien au Liban ôterait toute valeur fonctionnelle au régime d’Abou Mohammad al-Joulani en Syrie et pourrait en accélérer la chute. Aussi le désarmement du Hezbollah relève-t-il d’un intérêt libanais au premier, au deuxième et au troisième chef, avant d’être un intérêt israélien, et c’est une nécessité qui s’impose aujourd’hui plutôt que demain. Quant à la poursuite des négociations directes libano-israéliennes en vue d’un accord de paix, contrairement à ce que croient beaucoup, et même si négocier avec Israël ou faire la paix avec lui ne saurait être une promenade de santé, les affirmations tendant à minimiser la capacité des Libanais à rivaliser avec Israël sur des plans et des niveaux multiples relèvent d’une large part d’exagération, à commencer par le dynamisme du peuple libanais et la richesse de ses compétences, de ses énergies et de ses expertises, et jusqu’au tourisme, à la diversité culturelle et à l’économie libre. Toutes les guerres sont suivies d’autres guerres ou de négociations qui débouchent soit sur un traité de paix, soit sur une capitulation, à l’exception de la guerre d’Octobre sur le front syrien et de la guerre du Liban de 1982, dont l’état d’«hostilité» avec Israël fut exploité, après chacune d’elles, comme un «commerce national» rentable pour pérenniser l’équation de l’occupation éternelle là-bas contre la tyrannie et le despotisme éternels ici. Dans un article précédent publié dans le journal online al-Modon sous le titre «17 Mai», l’ancien ministre socialiste Ghazi Aridi rapportait les propos de l’ancien président libanais Amine Gemayel à l’émission «Témoin sur l’époque» d’ al-Jazira : «C’est Israël qui a signé et moi qui n’ai pas signé.» Pourquoi? «J’ai demandé à l’envoyé américain, qui me pressait fortement de signer, de transmettre un message au président Reagan dont voici la teneur: je veux une lettre personnelle de lui par laquelle il s’engage à continuer d’assumer son rôle de médiateur. Si Israël respecte ses engagements, tant mieux ; et si Israël ne les respecte pas, il y aura un engagement américain à se tenir aux côtés du Liban et à protéger sa souveraineté et son unité... » Et d’ajouter: «La lettre est arrivée, mais Israël s’est retiré de l’accord.» Pourquoi? «Il s’est avéré qu’Israël avait signé non pas par engagement envers l’accord, mais parce qu’il voulait obtenir quelque chose des Américains, à savoir la levée des sanctions imposées en raison du dépassement par Israël de l’accord qui limitait l’avancée de son armée à 40 kilomètres dans le Sud seulement. Ce qui signifie qu’Israël ne voulait pas réellement de l’accord tel qu’il était, en dépit de tout ce qu’il en avait retiré.» À la lumière de ce qui précède, ce qui s’impose n’est pas seulement une relecture de cet accord, mais un examen minutieux de chacun des éléments de cette période. Car les déclarations du président Amine Gemayel ne se contentent pas d’ébranler les murs du récit dominant sur l’«accord du 17 Mai», ce récit qui a eu cours pendant plus de quatre décennies ; elles risquent fort de les faire s’effondrer dans leur totalité. Mais l’hypothèse la plus probable demeure que toutes les catastrophes, les horreurs et les guerres qui furent menées et qui se poursuivent contre les Syriens et les Libanais ne sont que des échéances en souffrance et des factures longtemps différées, la contrepartie de la signature par le régime Assad de cet accord de «séparation des forces» avec Israël et de l’annulation de l’accord du «17 Mai» au Liban en mars 1984, sans qu’aucun horizon ni aucune trajectoire ne fussent tracés quant à la manière de trancher un jour le conflit avec Israël.

Le Liban, Naïm Kassem et l'État-suspendu

Dans un moment régional d'une extrême sensibilité, où les dossiers sécuritaires libanais se croisent avec le cours des négociations régionales et internationales, trois thèmes étroitement liés s'imposent dans le paysage intérieur: les menaces du secrétaire général du Hezbollah, le cheikh Naïm Kassem, la controverse autour d'une tentative de repositionner la «carte libanaise» dans le jeu de la négociation régionale, et enfin le dossier des déplacés et de leurs regroupements au sein de la capitale, notamment dans des quartiers densément peuplés comme Béchara el-Khoury. Ces thèmes, en dépit de leur apparente disparité, renvoient en profondeur à une seule et même question: dans quelle mesure le Liban demeure-t-il un État capable de maîtriser sa décision intérieure et ses frontières sécuritaires et sociales? Les récentes menaces de Naïm Kassem n'étaient pas simplement un discours politique à usage intérieur ; elles s'inscrivaient dans un contexte régional tendu, articulé autour des négociations sur l'avenir du Liban-Sud, de la mise en œuvre de la résolution 1701 et de la redéfinition des règles d'engagement au lendemain de la dernière guerre. Dans ce cadre, le discours peut se lire comme un message à double destination: vers l'intérieur, la réaffirmation que le dossier des armes et le rôle militaire du Parti demeurent en dehors de tout règlement interne unilatéral ; vers l'extérieur, l'indication que tout arrangement concernant le Liban ne saurait être dissocié de l'Iran et de son rôle dans la région. C'est ce qui relance l'idée que le Hezbollah entend restituer la «carte libanaise» à l'Iran dans son intégralité, en la soustrayant à l'emprise de l'État libanais. C'est pourquoi il est frappant que la réponse politique directe ne soit pas venue avec force de l'intérieur libanais, tandis que la position du secrétaire d'État américain s'imposait comme la plus explicite. Ce décalage dans les réactions reflète une réalité subtile propre au système libanais: l'État se garde d'une escalade intérieure directe sur les dossiers souverains sensibles, alors que les États-Unis considèrent que toute menace pesant sur la stabilité ou sur le processus diplomatique constitue une atteinte directe à leurs intérêts et au rôle qu'ils jouent dans la gestion des équilibres régionaux. En revanche, ce climat politique ne saurait être dissocié de la réalité sociale et sécuritaire à l'intérieur de la capitale libanaise. Beyrouth elle-même vit sous une double pression : celle de la fracture politique régionale, et celle de la dégradation sociale et économique intérieure. C'est dans ce contexte que le dossier des regroupements de déplacés dans des quartiers comme Béchara el-Khoury émerge comme l'une des manifestations de la fragilité de l'État dans la gestion de l'espace public. Les regroupements sauvages en bordure des routes et dans les quartiers surpeuplés ne peuvent être appréhendés uniquement comme une question humanitaire, ni uniquement comme une question sécuritaire. Ils sont la conséquence directe de l'absence d'une politique d'État claire pour la gestion du déplacement intra-urbain, et du manque de capacité municipale et administrative à organiser l'espace urbain de la capitale. Avec le temps, ces regroupements se muent en foyers de pression sociale: saturation des artères, affaiblissement des services, frictions quotidiennes avec les habitants, absence de contrôle réglementaire efficace. Mais le danger réel ne réside pas dans l'existence de ces regroupements en soi, mais bien dans l'environnement général qui les entoure: un État en état de crise, une fracture politique aiguë, un étranglement économique, une tension régionale ouverte. Dans de telles circonstances, tout vide administratif ou social peut se convertir en un point de fragilité susceptible d'être exploité ou d'éclater à la première crise venue. C'est à ce point précis que l'articulation entre le niveau politique d'une part, et les niveaux sécuritaire et social de l'autre, devient nécessaire. Car lorsque les messages politiques émanant d'acteurs régionaux et intérieurs s'intensifient autour de l'avenir de la décision libanaise, tandis que simultanément la capacité de l'État à maîtriser le quotidien de la capitale s'amenuise, se dessine un tableau unique dont le constat central est l'érosion progressive du concept d'État central. Il serait néanmoins inexact de décrire la situation comme un effondrement ou comme une «bombe à retardement» inéluctable. Le Liban, en dépit de toutes ses crises, conserve encore une marge de stabilité relative, elle-même fruit d'équilibres internes et régionaux complexes qui empêchent l'explosion totale. Mais cette stabilité demeure fragile, et tout enchevêtrement entre escalade politique d'un côté et dégradation sociale de l'autre est susceptible d'élever considérablement le niveau des risques. En conclusion, les menaces de Naïm Kassem reflètent la permanence du conflit autour de la définition de qui détient réellement le pouvoir de décision au Liban, tandis que les regroupements de déplacés à Beyrouth révèlent les limites de la capacité de l'État à gérer ses propres affaires quotidiennes. Entre ces deux niveaux, le Liban apparaît comme un État qui opère dans un espace extrêmement étroit, coincé entre une souveraineté amputée et des pressions intérieures accumulées, ce qui rend tout dossier mineur susceptible de se transformer en emblème d'une crise plus grande, faute d'être traité dans le cadre d'une vision d'ensemble propre à l'État et non aux axes d'alignement.