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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Liban: quand la géographie cesse d'être une chance

On entend de plus en plus souvent des voix qui se lamentent sur leur sort: pourquoi avons-nous vu le jour dans ce coin du monde? Car la position géographique du Liban l'a placé, aujourd'hui, dans une situation pour le moins ingrate. La géographie n'est pourtant pas un destin aveugle. Elle constitue un cadre contraignant qui délimite le champ du possible et réduit la marge d'erreur. En géopolitique, comme nous le rappelle Robert D. Kaplan dans La Revanche de la géographie , la géographie ne se dissout pas derrière les slogans ; elle revient s'imposer dès que les États la négligent, et singulièrement les petits États situés sur les lignes de fracture. Le Liban est l'un d'eux: il se retrouve pris entre deux voisins puissants, l'un formant une immense garnison militaire abritant l'une des plus grandes armées du monde, soutenu par les États-Unis, et que nous avons contribué à aider à réoccuper le Liban ; l'autre ayant déjà exercé sur lui une domination prolongée et une tutelle pesante sous le régime autoritaire des Assad. À ce titre, le Liban constitue un exemple saisissant de pays où la position géographique joue un rôle déterminant. Sa situation entre Israël au sud et la Syrie à l'est et au nord, sur une façade méditerranéenne ouverte, en a fait historiquement un espace de transit et d'échanges, non une arène d'affrontements. Michel Chiha avait saisi très tôt cette singularité: l'étroitesse du littoral, l'élévation de la montagne et l'absence de profondeur stratégique continentale poussent le Libanais vers la mer — c'est-à-dire vers le commerce, l'ouverture et la médiation — plutôt que vers les guerres et les conflits. Notre histoire phénicienne en témoigne. En ce sens, la géographie libanaise n'a jamais été conçue pour un rôle militaire, mais pour un rôle économique et civilisationnel. Le tournant dangereux s'est produit lorsque le Liban a dévié de cette vocation, se laissant entraîner progressivement dans des conflits régionaux qui dépassaient ses capacités, se transformant ainsi d'un espace d'équilibre en un théâtre de confrontation. Dans ce contexte, évoquer une «malédiction de la géographie» relève de l'illusion. Le problème ne réside pas dans la position en soi, mais dans la manière dont on en use. La géographie qui aurait pu être une source de prospérité — comme elle le fut à une certaine époque — est devenue une source de danger dès lors qu'on l'a utilisée comme plateforme pour les conflits des autres, et que l'État a perdu le monopole de la décision de guerre et de paix. C'est là que la situation libanaise rejoint une mutation historique qu'Alexis de Tocqueville avait signalée dans De la démocratie en Amérique . À l'ère des empires, les petites entités étaient facilement absorbées ; mais avec l'émergence des concepts de souveraineté et de droits des peuples, puis l'apparition d'un ordre international — incarné ensuite par les Nations Unies — il est devenu possible, en principe, de protéger les petits États par des règles juridiques et des résolutions internationales. Ce changement, riche en implications, n'a toutefois pas aboli la logique de la force ; il l'a simplement reconfigurée. Le droit international confère la légitimité, mais ne garantit pas la protection de manière automatique. Les petits États ne sont préservés que lorsque leur stabilité devient partie intégrante des intérêts des puissances plus grandes. C'est pourquoi la crise libanaise apparaît dans toute sa complexité : le Liban jouit d'une reconnaissance internationale pleine et entière de sa souveraineté, mais il lui manque les conditions internes et externes qui rendraient cette souveraineté défendable. Les ingérences extérieures, directes et indirectes, n'auraient pu réussir sans la fragilité interne qui les a rendues possibles — les sensibilités confessionnelles, la division de la décision souveraine, l'allégeance de certaines forces locales à des axes régionaux — et ce, dans le cadre d'un conflit ouvert entre l'Iran et Israël qui se joue en partie sur le sol libanais. Dans cette configuration, la géographie se transforme en vulnérabilité fatale. Un petit État, ouvert géographiquement, ne peut se permettre la dualité de la décision, ni être à la fois partie prenante d'un conflit et entité réclamant protection contre lui. La solution ne réside pas dans le déni de la géographie, mais dans sa gestion lucide. Et cela passe par une redéfinition de la vocation du Liban : non plus théâtre de conflits, mais espace d'équilibre ; non plus instrument d'axes extérieurs, mais société en quête d'intérêt commun. La neutralité, dans cette perspective, n'est pas un slogan moral, mais un choix stratégique conditionné. L'expérience de pays comme la Suisse et l'Autriche a démontré que la neutralité ne repose que sur trois éléments indissociables: un consensus interne solide, une capacité défensive nationale unifiée, et des garanties internationales explicites. Sans ces conditions, la neutralité se mue en vide que les puissances extérieures ne manquent pas d'exploiter. Le Liban se trouve aujourd'hui à un carrefour: soit il demeure prisonnier de sa position en tant que ligne de front, soit il se repositionne comme entité dont la stabilité s'avère indispensable à tous. Et cela exige de reconquérir la décision souveraine, d'unifier la référence sécuritaire, et d'arrimer la stabilité du pays à des intérêts économiques, régionaux et internationaux qui rendraient toute déstabilisation coûteuse pour l'ensemble des acteurs concernés. Sa façade maritime aurait pu signifier commerce, services et rayonnement financier, comme ce fut le cas dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Mais il est devenu aujourd'hui un pays assiégé, menaçant et menacé, exposé aux coups de tous. En ce sens, le Liban ne peut changer sa géographie, mais il peut changer sa position au sein de cette géographie. Et c'est là seulement que la géographie cesse d'être un destin imposé pour devenir un choix géré au service de l'intérêt national. Reste une question fondamentale: le Liban peut-il obtenir une «garantie internationale» qui protège sa neutralité sans que celle-ci ne se transforme en tutelle? Et que faut-il entendre par là? Non pas un nouveau mandat, ni une administration étrangère ou une dépossession de souveraineté, mais une neutralisation reconnue sur le plan international et un engagement collectif à ne pas utiliser le Liban comme terrain de conflits — ce qui revient à faire de la neutralité libanaise un intérêt commun auquel tous souscrivent. L'évolution de l'environnement international donne quelque crédit à ce modèle: les grandes puissances ne souhaitent plus des foyers d'explosion permanents au Moyen-Orient ; les États arabes s'orientent vers le développement, en privilégiant l'apaisement et en réduisant le désordre ; l'Europe, quant à elle, a besoin de la stabilité du Moyen-Orient. Tout cela ouvre pour le Liban une fenêtre d'opportunité qu'il lui appartient de saisir. Il est grand temps que le Liban sorte du cycle des conflits, que la décision de guerre et de paix revienne exclusivement à l'État, qu'il ne soit l'instrument d'aucun axe, et qu'il fasse de sa stabilité un intérêt pour tous plutôt qu'une charge pour personne. Car notre économie, nos écoles, l'avenir de nos enfants ne sont pas des monnaies d'échange. Nous refusons d'être instrumentalisés — d'où que vienne cette instrumentalisation.

Deux affirmations font une nation
Par
Ibrahim Chamseddine
Publié

Entre mes éminents collègues présents à cette tribune consacrée à la Constitution libanaise, je ne suis qu'un novice au milieu d’experts ; mais je suis aussi un citoyen libanais dans une république démocratique et constitutionnelle, sincèrement et sérieusement attaché à sa citoyenneté. Je connais mes droits constitutionnels, y tiens fermement et refuse de les céder au profit d'une communauté confessionnelle ou d’une zaamat quelconque. Car en cent ans d'histoire, le seul besoin constant qu'a exprimé le citoyen libanais, en tant qu'individu, c'est son besoin de l'État, pas celui de la secte ou du zaïm . Le Bienheureux patriarche Élias Howayek, qui, avec ses compagnons, alluma la flamme du Grand Liban, nous observe maintenant avec un siècle de distance d'un siècle. Son regard porte en lui ce qu'il voit : une déception, une amertume et une douleur. Et pour cause: nous célébrons le fondateur… tout en ruinant ce que lui et ses compagnons ont fondé. On ne bâtit pas un État démocratique sans constitution ni régime constitutionnel, et si cette constitution n'est pas respectée, l'État s'effondre. Ceux qui ont rédigé la Constitution en 1926 et l'ont développée en 1990 n'étaient ni incompétents ni ignorants ni demi-cultivés. Leur patriotisme n'était pas lacunaire ni suspect, et ils n'étaient pas davantage de ces courtisans qui composent des missives ornées et prétentieuses. La Constitution libanaise est un texte rigoureux, rédigé selon les principes et les règles de la science constitutionnelle ; elle est le pacte des Libanais entre eux, pas la faveur accordée par certains d'entre eux aux autres, et elle s'impose à tous sans exception. En tant qu'expression de l'accord de Taëf, elle ne constitue pas une nécessité conjoncturelle que le temps aurait rendue caduque ; elle est devenue au contraire une composante essentielle de l'intégrité et de l'unité du Liban, et la République libanaise édifiée sur elle est une patrie bâtie par le consensus et le consentement, pas par la contrainte, la domination ou la coercition. L'accord de Taëf n'a pas failli pour qu'on le délaisse et l'abandonne. Il n'a simplement jamais été appliqué. Je répète sans cesse que la formule courante relative au parachèvement de la mise en œuvre de l'accord de Taëf est inexacte, puisqu'il n'a tout bonnement pas été appliqué pour qu'on puisse en parachever l'application. Nous n'avons besoin ni d'un nouveau Taëf, ni d'une nouvelle constituante, ni d'un vice-président de la République, ni d'élargissements et d'ajouts administratifs à l'État libanais. Nous avons seulement besoin d'appliquer la Constitution dans son intégralité, de la respecter, de la révérer et de s'y référer ; et en cas d'ambiguïté, de s'appuyer sur un Conseil constitutionnel solide dont les membres ne seraient pas des politiciens en quête de passe-temps. Cette Constitution, en tant que pacte, est l'édifice juridique qui a incarné la composition libanaise subtile et l'équilibre vital qui la traverse, car elle envisage les communautés pour ce qu'elles sont en elles-mêmes, et non pour leur poids démographique et leur nombre. C'est de là que procède l'équilibre entre musulmans et chrétiens, et l'équilibre en leur sein également, ce qui nous donne un régime politique qui est, d'un côté, civil (c'est-à-dire un État civil) et qui, de l'autre, préserve l'équilibre entre les communautés et au sein de chacune d'elles. Par conséquent, cette Constitution est le texte de référence certain pour bâtir l'État et ses institutions sur des fondements sains. Elle représente simultanément la feuille de route permanente et fidèle pour consolider le régime politique, le stabiliser et le faire évoluer. Cette Constitution a besoin d'être appliquée dans sa totalité, dans le respect de la succession des délais légaux que son application requiert. Je sais qu'il se trouve, ici ou là, parmi les Libanais, des gens qui souhaitent sincèrement voir la Constitution appliquée et le réclament, mais qui, dans le même temps, émettent des réserves, tergiversent, ou redoutent d'en activer l'intégralité des articles, nourris d'une vague et obscure illusion que l'application complète ne serait pas en leur faveur. Une constitution partielle, un fragment de constitution ne bâtit pas un État ni ne sauvegarde une patrie. Je ne voudrais pas que nous soyons de ceux que le Coran a réprimandés: «…Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ?…», ceux-là mêmes que le juste Jacques, dans son épître du Nouveau Testament, a avertis d'observer la loi dans sa totalité: « Car celui qui observe toute la loi, mais qui pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous.» Il est temps, après cent ans, que nous prenions notre destin en mains, nous, Libanais, et que nous bâtissions un seul État unifié, reposant sur une seule constitution, ayant une seule référence, et un seul président — pas trois. C'est l'application sincère et intégrale de la Constitution, avec la résolution inflexible en ce sens de véritables hommes d'État intègres, qui est à même de mettre les armes sous contrôle avant de les interdire, de protéger l'État d’un pillage systématique, et de prémunir ce dernier contre sa réduction à un temple transformé en repaire de brigands. Je reviens à la célèbre formule de Georges Naccache: «Deux négations ne font pas une nation.» Je m'en démarque partiellement, car le consensus sur le «ni Orient ni Occident» a bien fait une nation, ou, plus précisément, a bien consacré une nation. Mais je l'approuve aussi dans l'ensemble, car ces deux négations n'ont pas réussi, à elles seules, à préserver une patrie ni à bâtir un État durable et pérenne: l'État s'est effondré dans des guerres internes, et ces guerres ont failli emporter la patrie avec elles, et risquent encore de le faire. Les premiers Libanais savaient ce qu'ils ne voulaient pas les uns des autres, sans être pourtant certains de ce qu'ils voulaient réellement les uns des autres. Nous savons désormais ce que nous voulons de tous les Libanais et ce à quoi nous sommes nous-mêmes tenus en tant que Libanais, au bénéfice de tous les Libanais: respecter et appliquer Taëf tel qu'il est incarné dans la Constitution ; reconnaître que nous sommes tous libanais dans une patrie définitive ; que la coexistence commune et unifiée est notre manière d'être au monde et notre façon d'être libanais ; que nous ayons un État juste en tant qu'incarnation de cette coexistence ; et que nous y soyons libres, dans une démocratie véritable et accomplie. L'accord de Taëf, tel qu'il s'est incarné dans la Constitution, nous a introduits dans deux grandes vertus positives: la vertu du régime démocratique et la vertu de la participation sincère des communautés. Il nous a également préservés de deux grands vices: celui de l'emprise despotique des communautés sur l'État, et celui du monopole du pouvoir par une fraction d'une seule communauté. Nous abstenir de l'appliquer et de le respecter nous a plongés dans le premier de ces vices, et a failli nous entraîner vers le second. Notre Constitution nous appartient à tous. Elle appartient à tous nos enfants. Ne la bradons pas. *Allocution prononcée dans le cadre d’une conférence-débat sur le centenaire de la Constitution libanaise à l’Université du Saint-Esprit Kaslik le mercredi 3 juin 2026, en marge de l’exposition organisée par l’université à l’occasion de l’événement.

Washington: un communiqué tripartite à haute portée historique

Le quatrième round de négociations libano-israéliennes qui s’est tenu mardi et mercredi à Washington s’est soldé par une «première»: la publication, dans la nuit de mercredi à jeudi (heure du Levant) d’un communiqué conjoint américano-libano-israélien dont la teneur constitue lui aussi une autre « première ». Parallèlement à l’instauration d’un cessez-le-feu conditionné par l’arrêt des tirs du Hezbollah contre Israël et la création de «zones pilotes» au Sud sous le seul contrôle de l’armée libanaise, le document souligne - et c’est là que réside le précédent - que «le futur des relations entre Israël et le Liban doit être décidé par les deux gouvernements souverains». Les trois pays signataires soulignent en outre qu’ils rejettent «toute tentative déployée par un État ou un acteur non-étatique de tenir le Liban en otage». L’allusion au régime iranien et au Hezbollah n’échappera à personne. Et dans une démarche dont la portée historique paraît indéniable, les pays signataires ajoutent surtout qu’«Israël et le Liban réaffirment qu’ils n’ont aucune intention hostile envers l’un l’autre et ils s’engagent à poursuivre les négociations directes afin de bâtir la confiance ». En clair, le communiqué relève que l’Iran est tenu à l’écart du processus actuel enclenché par le Liban et Israël, sous l’égide américaine. De surcroît, c’est la première fois que le Liban et Israël affirment dans un communiqué conjoint qu’ils n’ont «aucune intention hostile envers l’un l’autre». Conséquence immédiate de la publication de ce document: l’AFP rapportait en fin de journée que le Hezbollah a informé les autorités libanaises qu’il rejette le cessez-le-feu avec Israël. Une position qui fait, à l’évidence, échos à une réaction hostile du régime iranien qui n’épargne aucun effort pour contrôler la carte libanaise. Les mesures prévues Au niveau des résolutions prises tard dans la soirée de mercredi, le communiqué tripartite évoque la mise en œuvre d’un cessez-le-feu, sous condition de l’arrêt des attaques menées par le Hezbollah. La nouveauté de ce texte est la création de zones pilotes qui se retrouveront sous le seul contrôle de l’armée libanaise au sud. Le communiqué insiste sur la souveraineté et l’intégrité territoriale des deux pays et parle du démantèlement des groupes armés non étatiques, nouvelle pique contre le Hezbollah. Les mots «accord global de paix et de souveraineté» sont explicitement évoqués. Les deux parties ont convenu d’un nouveau round de négociations le 22 juin, en vue de parvenir à un «accord global». Ce quatrième round de négociations était inédit dans le fond et la forme, du fait des mesures pratiques visant à démilitariser le Hezbollah d’une part, et la lecture d’un communiqué conjoint d’autre part. Les trois parties libanaise, israélienne et américaine ont condamné ensemble les attaques iraniennes contre les pays du Golfe. En d’autres termes, autant le Hezbollah que l’Iran s’y retrouvent marginalisés. Au cours de ces négociations, Israël a insisté sur la sécurité de son territoire et la nécessité de désarmer le Hezbollah une fois pour toutes, et le Liban a appelé au respect des frontières internationalement reconnues, ce qui signifie un retrait complet des forces israéliennes du territoire libanais occupé. La proximité du prochain round témoigne de la volonté de progrès rapide entre les deux parties. Le cessez-le-feu, cependant, n’est pas une certitude absolue du fait que plusieurs cessez-le-feu avaient été décrétés avant cela, sans résultats. Les combats sur le terrain au sud se poursuivent effectivement, mais la capitale et sa banlieue restent épargnées, pour le moment. A l’issue de la réunion, l’ambassadrice du Liban Nada Hamadé Mouawad a assuré que «le moment est historique», et que les réalisations de ces négociations sont dues «à la seule volonté de l’Etat libanais souverain». L’ambassadeur d’Israël Yechiel Leiter, dans une déclaration en marge de la réunion, s’est dit convaincu que «le Hezbollah devra comprendre que toute cette folie est terminée» et que les deux Etats parviennent graduellement à un accord. Le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a réitéré que le «Hezbollah est l’ennemi des deux parties». Selon les informations de la MTV venant de Baabda, les négociations étaient très ardues, et le chef de la délégation libanaise, Simon Karam, a dû interrompre les pourparlers en vue de l’inclusion d’une clause sur le cessez-le-feu total au Liban. Suite à une intervention du secrétaire d’Etat américain Marco Rubio, les discussions ont repris et ont donné le résultat que l’on connaît. Dans une première réaction aux négociations, s’adressant directement aux journalistes, le président de la République Joseph Aoun a estimé que le cessez-le-feu «pourrait être appliqué dans les 24 heures qui suivront son approbation définitive». Un premier signe est venu d’un retrait des forces israéliennes du village de Debbin, Marjeyoun, et son remplacement par l’armée libanaise. M. Aoun a dit attendre les réponses de toutes les parties et un engagement de leur part en vue de faire réussir cette trêve. Il a également informé ses interlocuteurs du fait que le Liban a proposé une première zone pilote dans deux villages stratégiques de la région de Nabatiyeh, Zawtar el-Charqiya et Zawtar el-Gharbiya. Réponse du Hezbollah De toute évidence, ces progrès ne sont pas du goût de tout le monde en Israël comme au Liban. A Tel Aviv, le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a qualifié le cessez-le-feu avec le Liban de «grave erreur». Le ministre de la Défense Israel Katz a, pour sa part, assuré que son pays «gardera une liberté de mouvement au Liban», notamment en cas d’attaque du Hezbollah. Du côté de l’axe iranien, le commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, Esmaïl Qaani, a réitéré l’appui de son pays à la «résistance au Liban», estimant qu’un retrait total des forces israéliennes jusqu’au point d’avant ce dernier conflit est la moindre des choses. Peut-être M. Qaani oublie-t-il que l’armée israélienne occupait déjà cinq points sur le territoire libanais avant le 2 mars… alors même que l’Etat libanais négocie pour un retrait total du territoire. Comme on pouvait s’y attendre, la réaction du secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem, lors d’un discours jeudi, à ce communiqué conjoint libano-israélo-américain, a été particulièrement virulente. Il a qualifié de «fictif» le cessez-le-feu obtenu par l’Etat libanais, et les négociations directes d’«inutiles et humiliantes». «Si l’objectif de tout accord est de démilitariser le Hezbollah, cela veut dire que l’on ôte au Liban toutes ses cartes de force», a-t-il lancé, ajoutant que «cette déclaration est une capitulation et un appel à la discorde interne». Relevant le fait que ce texte demande au Hezbollah de cesser les hostilités en priorité, Qassem a déclaré que son mouvement «est seulement concerné par un cessez-le-feu total et un retrait israélien complet des territoires libanais occupés». La violence de cette réaction est attendue, du fait que le communiqué conjoint marginalise totalement le rôle du Hezbollah et de l’Iran, alors même que la marche des négociations apparaît inéluctable. Comment réagira le Hezbollah sur le terrain ? Dans tous les cas, comme l’a dit jeudi le président américain Donald Trump lui-même, les efforts se poursuivent pour séparer les volets iranien et libanais. Sur le terrain, les combats n’ont pas cessé. Alors qu’il avait donné l’impression la veille d’éviter de frapper le nord d’Israël, le Hezbollah aurait à nouveau envoyé des drones vers cette région, même s’il n’a revendiqué des tirs vers Israël. Les sirènes ont retenti dans le nord d’Israël juste après le discours de Qassem, selon l’armée israélienne. Celle-ci continuait aussi ses frappes en diverses régions du sud, et a lancé un nouvel appel à l’évacuation de tous les habitants du sud du Zahrani (Saïda), bien au nord du Litani, l’ancienne ligne de démarcation. Autre développement grave au sud : la mort d’un Casque bleu à Marjeyoun, un soldat de la FINUL de nationalité serbe, suite à la chute d’un missile sur le siège de l’organisation. La FINUL a dénoncé «une attaque délibérée» contre ses soldats, et demandé une enquête pour délimiter les responsabilités. Plusieurs Casques bleus ont été tués et blessés durant ce conflit, certains par des tirs israéliens et les autres par le Hezbollah, suivant les déclarations de l’organisation elle-même. Notons aussi la visite au Liban de l’envoyé français Jean-Yves Le Drian, qui a rencontré jeudi plusieurs personnalités libanaises. Le président français Emmanuel Macron a espéré que les négociations en cours (dans lequel la France ne joue pas de rôle) aboutiront à un cessez-le-feu effectif, et que son pays « reste à disposition » selon l’AFP. Le Congrès américain Sur le front américano-iranien, le développement le plus spectaculaire en ce 4 juin est la résolution votée par la Chambre des représentants américaine en faveur d’un arrêt immédiat de la guerre en Iran, lancée par le président américain Donald Trump depuis le 28 février dernier. Une décision qui a été rendue possible par le ralliement de 4 députés républicains au bloc de démocrates, mais qui n’a qu’une portée symbolique. Le Congrès reproche en gros à Trump de s’être engagé dans une guerre sans vision claire et sans prendre en compte l’intérêt des Américains. Sous pression (interne et externe, en raison du renouvellement des attaques contre les pays du Golfe, notamment le Koweït mercredi), Trump a estimé que les négociations pourraient aboutir ce week-end. Il a réitéré le fait qu’aucun accord ne pourrait être conclu sans une livraison totale de l’uranium enrichi iranien aux Etats-Unis. De son côté, le guide suprême iranien Mojtaba Khamenei a publié un communiqué dans lequel il accuse les Etats-Unis et Israël de tenter de semer la discorde, assurant que «l’ennemi a subi un revers cuisant» lors de ce conflit avec son pays. Cette déclaration virulente intervient alors même que le président américain a récemment exprimé sa volonté de le rencontrer, et qu’il continue à déclarer que l’Iran veut un deal et que les négociations ont beaucoup progressé. Ce type de démentis iraniens est devenu une habitude à chaque fois que Donald Trump s’exprime. Signalons enfin un regain des tensions dans la bande de Gaza, où les forces israéliennes ont mené des bombardements violents dans la nuit de mercredi à jeudi sur des appartements, tuant notamment une famille entière.

Trump, Obama… et le piège iranien
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Lequel des deux Donald Trump faut-il croire, celui qui connaît, au fond de lui-même, ce que représente l'Iran sous le régime instauré en 1979, ou celui qui semble s'être laissé gagner par les illusions de Barack Obama, convaincu que Téhéran détenait les clés de toutes les crises régionales et que son dossier nucléaire les résumait toutes à lui seul? Obama était allé jusqu'à s'imaginer que l'islam chiite radical, incarné par les Gardiens de la Révolution et leurs relais dans la région, se distinguait fondamentalement de l'islam sunnite radical, représenté par Al-Qaïda, Daech et, avant comme après eux, les Frères musulmans. Il n'avait pas compris que le fanatisme religieux, sous quelque forme qu'il se manifeste, chrétienne, islamique, juive ou hindoue, ne constitue jamais que des faces différentes d'une même monnaie. Le comportement de Trump au cours des derniers jours a donné l'impression d'un homme en proie à l'indécision. Le président américain a semblé pencher, du moins en apparence, vers un accord bancal avec un régime qui cherche à reprendre l'initiative dans la région après avoir découvert une nouvelle arme: le détroit d'Ormuz. Tout indique qu'au sein de l'administration américaine, certains poussent à la conclusion d'un arrangement avec le régime iranien portant sur la réouverture du détroit, que l'on présenterait alors comme une victoire personnelle de Donald Trump. Il est vrai que le dossier iranien est d'une complexité extrême, d'autant plus que Téhéran a trouvé cette nouvelle carte à jouer après avoir longtemps misé sur son programme nucléaire comme première ligne de défense du régime. Que fera donc le président américain dans les jours et les semaines à venir, alors qu'il évoque sans relâche des «avancées» dans les négociations avec l'Iran, voire la possibilité d'une rencontre avec le «Guide suprême» Mojtaba Khamenei, dont peu de gens connaissent la réalité de l'état de santé et, plus fondamentalement, la capacité à exercer un pouvoir effectif sur la République islamique? Les propos du président américain sur un possible «mémorandum d'entente» avec l'Iran suscitent une vive inquiétude, à l'heure où la République islamique n'a nullement renoncé à ses agressions contre les pays voisins. Les deux dernières attaques contre le Koweït et Bahreïn ont mis en lumière tout à la fois l'agressivité persistante de Téhéran et son incapacité à répliquer directement aux États-Unis et à Israël. Rien de tout cela n'a suffi à provoquer une réévaluation américaine de l'inutilité de tout accord avec un Iran qui a délibérément pris pour cible des civils dans un aéroport koweïtien, tant que ce dernier n'aura pas renoncé à son projet expansionniste, dont il n'a toujours pas accepté qu'il se heurte désormais à une impasse. Certes, aucun Libanais ne peut que remercier Trump d'être intervenu pour dissuader Benjamin Netanyahu de lancer une nouvelle offensive sur la banlieue sud de Beyrouth, avec tout le surcroît de destruction que cela aurait infligé à une région libanaise attenante à la capitale, sans pour autant affecter sensiblement les capacités militaires du Hezbollah. Mais une telle initiative du président américain ne pèsera pas lourd dans les faits tant qu'il ne se sera pas doté d'une position claire face au projet expansionniste iranien dans son ensemble. On ne peut pas traiter avec la République islamique à la pièce, à la manière de Barack Obama qui avait tout fait pour ménager le régime iranien dans l'espoir de parvenir à un accord sur le nucléaire en juillet 2015, à quelques mois seulement de la fin de son mandat et de l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche pour la première fois. Dans la période précédant la signature de cet accord, entre la République islamique et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne, l'administration Obama avait tout mis en œuvre pour épargner à Téhéran le moindre agacement. C'est ainsi qu'Obama avait renoncé à l'été 2013 à frapper la Syrie pour abattre le régime minoritaire qui venait de retourner les armes chimiques contre son propre peuple. L'ancien président avait oublié ses promesses et la «ligne rouge» qu'il avait lui-même tracée pour Bachar al-Assad. Il avait cessé, du jour au lendemain, de voir la couleur rouge — toutes les autres, mais pas celle-là. Donald Trump, depuis son arrivée à la Maison-Blanche au début de l'année 2017, avait pourtant fait la preuve d'une compréhension en profondeur de ce que représente l'Iran en tant que régime. Il avait déchiré l'accord nucléaire en 2018, le qualifiant de «pire du genre». Au début de l'année 2020, peu avant la fin de son premier mandat, il avait donné le feu vert à l'élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods au sein des Gardiens de la Révolution, qui était alors considéré comme la personnalité iranienne la plus influente après le Guide suprême défunt Ali Khamenei. Cet assassinat, survenu peu après que Soleimani eut quitté l'aéroport de Bagdad où il venait d'arriver en provenance de Damas, après une rencontre à Beyrouth avec Hassan Nasrallah, témoignait d'une connaissance intime de l'Iran, de l'architecture du régime et du rôle central que jouait un homme comme Soleimani, tant à l'intérieur du pays que dans toute la région. Tout ce qu'a accompli le président américain depuis son retour à la Maison-Blanche, il y a un an et demi, atteste d'une maîtrise complète du dossier iranien. Il a notamment participé à deux guerres contre l'Iran aux côtés d'Israël. La première s'est achevée en juin de l'année dernière, après une campagne de frappes qui a touché les installations nucléaires iraniennes. Mais quelque chose a-t-il changé dans l'approche américaine de la République islamique et de ce qu'elle représente? Trump a-t-il commencé à traiter avec l'Iran en tenant compte de ses conditions, sous l'effet d'une médiation pakistanaise qui offre à Téhéran davantage de temps pour manœuvrer? Quelques jours suffiront — quelques semaines tout au plus — pour savoir si Trump est désormais prêt à tomber dans le piège iranien en dissociant le dossier nucléaire des missiles balistiques et de leurs rampes de lancement, des instruments de la puissance iranienne en Irak, au Liban et au Yémen, du comportement général de la République islamique envers ses voisins et en particulier envers les six États membres du Conseil de coopération du Golfe. Ce qui est certain, c'est que si Trump venait à changer et à traiter l'Iran en ordre dispersé — ou même s'il ne changeait pas — le Liban paierait un prix élevé en raison de l'arsenal du Hezbollah. Car la seule constante dans la relation israélo-américaine demeure cet acharnement à séparer le dossier libanais du dossier iranien.

Pourparlers Liban-Israël: le Hezbollah fait-il de la provocation?

La deuxième session du quatrième round de pourparlers directs entre le Liban et Israël a repris mercredi au Département d’État, à Washington. Les discussions, qui restent ardues et impactées par la violence sur le terrain au sud du Liban, devaient reprendre après une pause-déjeuner. Beyrouth s’efforce toujours d’arracher en priorité à Tel Aviv un engagement pour une trêve durable, alors même que sur le terrain, la formule de cessez-le-feu que le président Donald Trump a imposée, lundi, après les menaces israéliennes de frapper la banlieue sud, reste malmenée. Le Hezbollah a montré mercredi qu’il fait peu de cas de ces menaces, formulées par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et son ministre de la Défense, Israel Katz. Les deux avaient averti que leur armée frapperait la banlieue sud de Beyrouth si la formation iranienne poursuivait ses attaques contre les localités du nord du pays. Donald Trump s’y était cependant fermement opposé. En début d’après-midi, le Hezb a revendiqué le tir de deux roquettes contre une base militaire israélienne dans le nord du pays. Les deux projectiles ont été interceptées par l’armée israélienne, alors que les sirènes retentissaient à Kiryat Shmona et Menara. Le Hezbollah essaie-t-il de provoquer les autorités israéliennes, sachant que ces dernières n’outrepasseront pas les limites posées par le président américain? Peut-être. Mais il se trompe sans doute s’il croit pouvoir profiter des divergences de vues apparues lundi entre Tel Aviv et Washington, à la faveur de la prise de bec entre Donald Trump et Benjamin Netanyahu, au sujet de l’opération militaire israélienne qui reste ainsi limitée au sud du pays. Les propos tenus mercredi par le président américain et son ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, ainsi que par Benjamin Netanyahu, confirment que les États-Unis et Israël restent sur la même longueur pour ce qui est des objectifs stratégiques au Liban et en Iran, mais qu’ils divergent sur la tactique. Washington et Tel Aviv s’accordent ainsi sur la nécessité de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah au Liban, en tant que bras armé de l’Iran dans le pays. Pour Washington, la diplomatie demeure la voie prioritaire, qu’il s’agisse du Liban ou du dossier iranien. Donald Trump l’a répété mercredi, au cours d’une interview au podcast du New York Post , tout en se disant «contrarié» par «la guerre sans fin» menée par Israël contre le Liban. Dans le même temps, le Premier ministre israélien affirmait partager avec le président américain l’objectif de désarmer le Hezbollah, dans un entretien à la chaîne américaine CNBC. «Si nous voulons sauver le Liban, si nous voulons parvenir à une paix entre le Liban et Israël, comme je le souhaite, nous devons désarmer le Hezbollah et démilitariser le pays. C’est un objectif que le président et moi partageons, et c’est ce que nous devons faire», a-t-il dit. Le secrétaire d’État américain lui a fait écho, en soulignant «le danger» que le Hezb représente pour l’État au Liban, notamment après les menaces formulées par des cadres de ce groupe de renverser le gouvernement de Nawaf Salam. Le plus important reste la volonté de Washington de dissocier les négociations libano-israéliennes en cours, des pourparlers engagées avec l’Iran, ce que Téhéran rejette toujours. La présidence américaine veut donc gérer simultanément, mais séparément, les négociations bilatérales libano-israéliennes et le dossier iranien. Sur ce dernier point, Donald Trump a affirmé que les discussions avancent vite. L’Iran s’est cependant empressé de le démentir, niant avoir envoyé à Washington une réponse quelconque aux propositions américaines pour une reprise des négociations. Le démenti, diffusé par l’agence Tasnim, liée aux Gardiens de la révolution islamique, a été rendu public peu de temps après l’interview de Donald Trump au New York Post . Tasnim n’a pas cependant commenté les propos du président américain qui a évoqué la possibilité d’une rencontre avec le nouveau Guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei. Alors que Téhéran continue de jouer la montre, Donald Trump a réaffirmé pour la énième fois qu’il n’attendra pas indéfiniment et qu’il va devoir choisir entre la conclusion d’un accord avec l’Iran et le lancement d’une frappe militaire. Il a qualifié cette seconde option de «non agréable». Benjamin Netanyahu a, pour sa part, estimé que la République islamique «joue avec le feu», en abordant non seulement ses atermoiements dans les discussions indirectes avec Washington, mais également les frappes menées dans la nuit de mardi à mercredi contre le Koweït et Bahrein, en réponse, selon les Pasdarans, contre des attaques américaines ayant visé un pétrolier iranien et une île du détroit d’Ormuz. Au Koweït, les raids revendiqués par ces derniers, ont touché un terminal de l’aéroport et fait un tué et 63 blessés, dont certains dans un état grave. L’armée américaine a mené en réponse des «frappes de défense» sur l’île iranienne de Qeshm, dans le détroit d’Ormuz, selon le commandement américain pour la région (Centcom). Les Gardiens de la Révolution ont riposté à leur tour, en visant une base aérienne «abritant des hélicoptères» au Koweït, ainsi que le siège de la Cinquième flotte navale américaine à Bahreïn.

Démantelé mais menaçant, l’Iran après les opérations «Epic Fury» et «Roaring Lion» (1/2)

Dans cet article, nous analysons l’impact militaire et industriel des opérations Epic Fury (Fureur épique) et Roaring Lion (Rugissement du Lion) sur les capacités conventionnelles iraniennes. Il sera suivi la semaine prochaine d’un second et dernier volet, qui analysera les circonstances pouvant aboutir à l’implosion de l’Iran à moyen ou long terme. Le régime iranien a essuyé des pertes considérables suite à la guerre américano-israélienne de février-avril 2026. Malgré ces pertes, l’effondrement de la République islamique n’a pu eu lieu et le régime iranien n’a manifesté aucune flexibilité suite aux sanctions et au blocus maritime américains. L’histoire et le raisonnement de nombreux analystes, aujourd’hui, montrent qu’un régime autoritaire aussi enraciné que celui de Téhéran est beaucoup plus susceptible de céder sous l’effet d’une implosion interne. Celle-ci serait déclenchée par la conjonction d’un étranglement économique prolongé et d’un seuil critique de mobilisation populaire. Les sanctions internationales et le blocus naval américain affaiblissent certes les ressources étatiques iraniennes, mais ne sont que des catalyseurs. La rupture définitive survient lorsque des fractures internes, auparavant contenues par la répression, se propagent et convergent (plus de 30.000 morts en janvier dernier et plus de 50.000 arrestations punitives et préventives au mois de février). Pour en revenir à la guerre américano-israélienne des 40 jours contre l’Iran, deux questions se posent: quel est le bilan réel des pertes militaires et économiques de la République islamique, et quelles perspectives se présentent face au blocus américain et aux négociations qui s’éternisent? Que reste-t-il de la marine iranienne? Les deux opérations militaires conjointes, américaine, «Epic Fury», et israélienne, «Roaring Lion», menées entre février et avril 2026, ont totalisé 20.000 frappes aériennes. Ce chiffre représente, en 40 jours, 60% des attaques alliées contre l’État islamique en Syrie et en Irak, sur une période de 5 ans. Les frappes américano-israéliennes ont porté un coup décisif à la marine régulière iranienne. Les raids sur les principales bases de Bandar Abbas et Konarak ont anéanti l’essentiel des grands bâtiments de surface: destroyers, frégates et navires bases ont été coulés ou rendus irréparables, privant l’Iran de sa capacité navale conventionnelle de haute mer. Ce traumatisme stratégique force désormais Téhéran à reposer sur des moyens résiduels, asymétriques et mobiles, pour défendre son littoral et, surtout, pour continuer à faire peser une menace sur le trafic maritime du Golfe et du détroit d’Ormuz. Partiellement affectée, la composante sous-marine conserve une capacité de nuisance dans les eaux peu profondes, grâce aux submersibles de poche restants. Les trois sous-marins d’attaque de la classe Kilo , d’origine russe, ont été touchés ou coulés à quai. La moitié des 23 sous‑marins de poche Ghadir , de fabrication iranienne, ont également été coulés à quai. La flotte survivante de ces mini sous-marins (10 à 12) munis de torpilles et de missiles, est déployée en première ligne dans le Golfe et aux abords du détroit d’Ormuz. Elle offre des capacités de guérilla maritime, notamment la pose de mines, les tirs de torpilles et des opérations furtives depuis les côtes rocheuses. Parallèlement, la majorité de la marine de surface du Corps des gardiens de la révolution islamique continue à survivre parce qu’elle était protégée par sa structure dispersée. Elle est composée de centaines de vedettes rapides armées (Fast Attack Craft), ainsi que de patrouilleurs lance‑missiles légers (Peykaap II, Houdong). Ces petits navires de guerre sont conçus pour des attaques coordonnées en très grand nombre, puis pour des retraites rapides dans les criques. Tactiques iraniennes dans le Golfe et le détroit d’Ormuz La stratégie iranienne d’attaque contre les navires civils ou militaires repose désormais sur des sous-marins de poche, dotés de torpilles et de missiles. Leur équipage ne dépasse pas 7 marins. Elle s’appuie également sur les vedettes munies de missiles, dites Fast Attack Craft, de 4 à 5 marins, ainsi que sur les missiles antinavires terre-mer, les mines navales et les drones aériens d’attaque. Environ 70% des projectiles antinavires, estimés à plusieurs centaines, sont demeurés intacts et peuvent être lancés à partir de 30 sites côtiers. Ils sont de types Ra’ad , Noor , Qader et Khalij Fars , tous de fabrication iranienne, dérivés du C‑802 chinois. Ils ont des portées de 130 à 360 kilomètres et sont installés sur des bases mobiles dissimulées à l’arrière‑pays. La capacité de minage est relativement facile. Toutefois, les contre-mesures américaines sous-marines ont permis de déminer plusieurs couloirs maritimes du détroit d’Ormuz, empruntés actuellement chaque jour par 10 à 20 navires commerciaux, dont des pétroliers géants. Ces navires qui se faufilent par ces voies maritimes éteignent leurs radars et leurs systèmes de localisation, coordonnent avec la marine américaine qui les suit par radars et les escorte à distance. La même dynamique prévaut du côté iranien du détroit. Les drones suicides, de type Shahed, sont utilisés comme prolongement aérien des moyens maritimes pour saturer les défenses américaines et arabes. Des dizaines de navires commerciaux ont été touchés par ces projectiles. Cependant, les tirs iraniens complexes combinant missiles antinavires et drones n’ont pas réussi à atteindre les bâtiments navals américains. Ces moyens dont dispose encore l’Iran n’effacent pas la supériorité navale américaine. Ils suffisent cependant à instaurer une insécurité chronique du trafic maritime et une pression économique mondiale. Et les défenses anti-aériennes iraniennes? Parallèlement, les frappes massives de la coalition américano‑israélienne ont profondément dégradé les capacités antiaériennes iraniennes et ouvert le ciel iranien aux avions américains et israéliens. Avant le conflit, l’Iran possédait un dispositif de défense antiaérien intégré en bulles multicouches de déni d’accès aux avions et missiles adverses sur une large portion du Moyen‑Orient. Début 2026, trois couches complémentaires étaient disponibles. Une couche longue portée reposant sur des batteries fixes de type S‑300PMU‑2 de fabrication russe et leurs équivalents locaux Bavar‑373. Celle-ci protégeait les sites nucléaires et centres urbains sur plusieurs centaines de kilomètres. Une deuxième couche intermédiaire, très mobile, comprenait des systèmes locaux performants (Khordad‑15, Raad, et Talash) capables de menacer chasseurs et drones. Une troisième, en point‑final, assurait une défense rapprochée et continue de le faire, grâce à des systèmes courts‑portée (Tor‑M1, Pantsir‑S1) de fabrication russe, et à des milliers de canons antiaériens et de missiles portables sur épaule. L’ensemble était coordonné par un réseau de commandement intégré dans le complexe du CGRI «Khatam al‑anbiya», alimenté par de larges réseaux radar terrestres et côtiers. Les frappes américano-israéliennes combinées des missiles antiradar, bombardiers furtifs B2 et munitions anti-bunker ont neutralisé une grande partie des sites fixes et des radars d’alerte précoce. Elles ont éliminé la couche longue portée et la couche intermédiaire, réduisant drastiquement la capacité de détection des avions ennemis et leur interdiction à longue distance. En réaction, Téhéran a adopté une doctrine de survie, notamment l’extinction intermittente des radars pour échapper à la guerre électronique ennemie, un recours accru aux capteurs optiques, et la dispersion des batteries mobiles dans les reliefs côtiers et montagneux. Ses unités mènent désormais des «embuscades aériennes». Elles tirent des missiles depuis des positions temporaires puis se déplacent immédiatement. Cette tactique leur a permis d’abattre plusieurs drones israéliens et américains de type MQ‑9. Le dernier l’a été en mai 2026. La perte des systèmes lourds empêche l’Iran d’interdire son espace aérien aux avions furtifs de la coalition. Sa nouvelle posture demeure cependant dangereuse: capacité de harcèlement efficace contre drones et appareils à basse ou moyenne altitude, menaces de saturation des défenses ennemies et embuscades sporadiques qui obligent la coalition par exemple à éviter de voler à des altitudes en dessous de 7 kilomètres. La défense aérienne côtière a été lourdement atteinte aussi: la plupart des sites fixes de longue portée protégeant Bandar Abbas, Jask et Kharg ont été neutralisés. Sites nucléaires et complexes industriels militaires L’offensive américano-israélienne a également endommagé gravement une large part des complexes nucléaires (Natanz, Fordo, Parchin, Ispahan) déjà bombardés en juin 2025. De même, les sites de production de drones et une majorité des installations de la filière balistique ont été soit complètement soit partiellement détruits. Enfin des infrastructures énergétiques et civiles critiques ont été bombardées, ce qui a engendré des crises de carburant dans les grandes villes. En conclusion, les lourdes pertes militaires, nucléaires, industrielles et économiques, évaluées à 14.000 milliards de dollars, n’ont pas éliminé toutes les capacités asymétriques qui permettent à l’Iran de bloquer le détroit d’Ormuz. Cependant, l’Iran d’aujourd’hui est sérieusement dégradé par rapport à ce qu’il était avant juin 2025. Ses capacités nucléaires, balistiques, en drones aériens et en termes de soutien à ses alliés régionaux notamment le Hezbollah, se retrouvent taries.