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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Bkerké dote les épouses des prêtres mariés d’une identité

Vertueuse révolution dans l’Église maronite: Bkerké a décidé de doter les épouses de ses prêtres mariés d’une identité: les «khouriyètes». Elles s’appellent Rita, Paulette, Nadia, Nour, Charlotte, Dounia, et elles sont toutes mariées à des prêtres maronites. Ce sont les «khouriyètes», féminin du mot «khoury» (prêtre), un nom affectueux qu’elles portent depuis toujours. Le 16 mai, elles ont eu la joie de participer à la première rencontre nationale d’épouses de prêtres de l’Église maronite, qui a décidé de leur donner une identité et de s’assurer qu’elles seront partie intégrante du parcours sacerdotal de leur mari. Dans un message à l’assemblée, le cardinal Mario Grech a relevé le double mouvement que cette initiative incarne: la fidélité à la tradition orientale de l’Église maronite et l’ouverture à la place et au rôle suréminents que doit jouer la femme dans la société contemporaine. La réunion, une première historique, a été préparée et lancée conjointement par le diocèse d’Antélias, présidé par Mgr Antoine Bou Najem, et le Comité patriarcal de suivi du Synode sur la synodalité, présidé par Mgr Mounir Khairallah, évêque de Batroun. Son thème: «Vocation et mission de la khouriyé dans l’Église». Pour les 154 épouses de prêtres présentes, la rencontre a été un immense cadeau: l’obtention d’une reconnaissance communautaire et l’assurance d’une formation permanente. «Il s’est même trouvé, dans l’assemblée, une femme de prêtre dont le fils est lui-même prêtre marié», s’amuse à raconter Rita Abou-Mitri, 49 ans, coordinatrice du groupe des épouses de prêtres au sein du diocèse d’Antélias. Cette instance a joué un rôle moteur dans la concrétisation de cette première nationale. «La plus ancienne fêtait ses cinquante ans de mariage, et la plus nouvelle n’était mariée que depuis une semaine!» rit-elle encore. Le nombre de «khouriyètes» au Liban est bien plus élevé, convient Rita, qui fait observer que l’on manque encore de données précises à ce sujet. L’importance du rôle des prêtres maronites dans la société libanaise n’a pas besoin d’être soulignée, aussi bien dans les concentrations urbaines que dans les villages. Leur mariage est une partie intégrante de la tradition maronite et est souvent considéré comme un élément de stabilité, de fécondité et d’unité. Au sein de l’Église maronite, ils jouissent d’un statut particulier: leur état de vie est choisi avant l’ordination. Prêtres diocésains, ils ne peuvent pas être consacrés évêques, ni se remarier après le décès de leur épouse. En Occident, le pape François a autorisé leur présence et leur ordination, en raison de leur croissance et du flux migratoire qui les pousse hors du Moyen-Orient. Infirmière diplômée, Rita et son mari, Georges Abou-Mitri, curé de la paroisse Saint-Michel de Beit Chaâr (Metn), ont trois enfants, deux garçons de 15 et 18 ans, et une fille de 11 ans. Ils se sont connus quand Georges se préparait au sacerdoce au séminaire de Ghazir (Kesrouan). Le bagage universitaire de son mari comprend la gestion hôtelière, l’accompagnement spirituel et la philosophie. Aucun sentiment de trahison ou de culpabilité ne mine leur relation. Le père Georges avait, dès cette époque, opté pour le mariage, à l’issue d’un processus de discernement conduit avec son directeur de conscience. «Quitter Dieu pour Dieu» Pour ce couple, les deux vocations conjugale et sacerdotale ne se contredisent pas. L’une des «règles d’or» de leur vie commune est celle de la souplesse, que saint Vincent de Paul a établie pour les Filles de la Charité: «Il y a certaines occasions dans lesquelles on ne peut garder l’ordre de l’emploi de la journée (…), la charité est par-dessus toutes les règles (…). Dieu vous appelle à faire l’oraison et, en même temps, il vous appelle à ce pauvre malade. Cela s’appelle quitter Dieu pour Dieu.» «C’est une loi de liberté, commente Rita. Comme toute maman, il est des moments où il me faut couper court à la messe pour m’occuper des enfants; ou m’absenter d’une réunion si l’urgence le commande. Parallèlement, je dois faire preuve de beaucoup de retenue dans mes rapports avec les diverses commissions sociales ou caritatives de la paroisse, les organisations de jeunesse, la préparation annuelle de la première communion, les comités de dames, les relations avec le monde scolaire, etc.» «C’est notre partenariat qui fait grandir la famille», reprend-elle. Ce mot, pour Rita, signifie que les deux vocations se pensent et se vivent ensemble, et qu’à eux deux, ils forment une équipe pastorale sans que cette synthèse n’introduise une fausse hiérarchie dans le couple. Il existe un équilibre délicat à trouver dans le service mutuel qu’ils se rendent. Sachant qu’il est prioritaire que le sacerdoce du père Georges soit fructueux, sans que leur mariage ne finisse dans la solitude et le surmenage ou que les enfants soient négligés. «Au contraire, souligne Rita, notre bonne entente se reflète dans les rapports de mon mari avec ses paroissiens. S’il y a de l’électricité dans l’air, et cela arrive, ou que la fatigue devient trop visible, cela crée des problèmes, et ils le remarquent immédiatement. Par ailleurs, nos deux familles accordent la priorité à l’emploi du temps de Georges et réorganisent leurs horaires en conséquence. Les enfants aussi s’adaptent.» Rita précise quand même que dans la première phase de son mariage, pour s’occuper de ses enfants en bas-âge, elle a dû renoncer à son contrat de travail dans un grand hôpital de Beyrouth. Il a fallu compter, durant ces années, sur le salaire d’enseignant de son mari, qui donne des heures de catéchisme et fait de l’accompagnement spirituel dans deux écoles distinctes. Il est aussi d’usage dans les paroisses maronites que le prêtre reçoive un salaire. Mais ce montant n’est pas unifié et dépend des ressources de chaque paroisse. Au meilleur des cas, il plafonne à 600 dollars par mois. Certaines paroisses peuvent réduire ce salaire à une aumône de 100 dollars par mois, estimant que le prêtre peut assurer des rentrées des baptêmes, mariages et obsèques qu’il célèbre. Reste quand même que dans l’Église maronite, le logement d’un prêtre est normalement assuré par la paroisse, que ses enfants sont scolarisés gratuitement et qu’il dispose d’une assurance médicale et d’hospitalisation couverte par son diocèse, ainsi que d’une caisse de retraite. «Que le prêtre soit célibataire ou marié, qu’importe, pourvu qu’il ne regarde pas en arrière, qu’il empoigne le joug du service et suive le Christ dans la joie», affirme Mgr Paul Nahed, lui-même prêtre marié et secrétaire général du Comité patriarcal pour le suivi du Synode sur la synodalité. Le cardinal Grech: «Un véritable appel» Accueillies et encadrées par le patriarche Raï, Mgr Mounir Khairallah, évêque de Batroun chargé du suivi du Synode sur la synodalité, Mgr Antoine Bou Najem, évêque d’Antélias et Mgr Paul Nahed, les participantes à cette réunion ont pu écouter un message vidéo du cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode des évêques à Rome, que le père Nahed a jugé «étonnant d’ouverture». «Votre invitation, a dit le cardinal Grech, bien que surprenante, m’a permis d’apprécier la valeur du cheminement que votre Église entreprend pour assurer cette fidélité à sa propre tradition (…). Étant donné que la tradition des Églises orientales a, de tout temps, souligné l’importance du clergé marié, il est essentiel, à l’époque actuelle et face aux mutations socioculturelles croissantes, de considérer que les femmes occupent un rôle plus en adéquation avec leurs immenses capacités; ce rôle doit pouvoir accompagner pleinement le parcours sacerdotal, voire en devenir une partie intégrante et non secondaire.» S’adressant directement aux épouses participant à la rencontre, le cardinal Grech a ajouté: «Soyez fidèles à votre appel. C’est en effet un véritable appel. Vivez aux côtés de vos maris en tant que prêtres, leur offrant vos capacités et votre intelligence, et surtout votre foi, votre espérance et votre amour; cet amour qui tire sa force du merveilleux don que Dieu vous a donné: devenir mères au sein de la communauté ecclésiastique.» Réparties en petits groupes, les femmes présentes ont goûté à «l’entretien dans l’Esprit», moment de partage et d’écoute de ce que l’Esprit saint, à travers la communauté croyante, dit à l’Église. Elles ont également pu s’entretenir avec le patriarche Raï, qui a patiemment répondu aux innombrables questions portant sur des aspects pratiques de leur situation, notamment le veuvage. Un comité va se charger du suivi de cette réunion et d’un programme de formation biblique et pastoral. Pour Rita Abou-Mitri, «l’esprit d’écoute, de discernement et de participation a dominé la journée, reflétant une atmosphère spirituelle où les participantes ont vu une Pentecôte».

Abd Rabbo Mansour… un pan de la tragédie yéménite
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Khairallah Khairallah
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La tragédie du Yémen tient, pour une part certes, à l'accession au pouvoir d'une personnalité du calibre d'Abd Rabbo Mansour Hadi à un moment donné de l'histoire, et aux erreurs que de tels hommes ont commises aussi bien avant qu'après l'unification. En cette période qui est la nôtre, il devient possible de parler d'un pays en éclats qui cherche une formule pour se recomposer, à supposer encore que cette recomposition soit possible pour un État d'une importance stratégique considérable dont l'Iran contrôle aujourd'hui une portion non négligeable. Abd Rabbo Mansour, que la mort a emporté il y a quelques jours, n'était en somme que l'expression d'un type de politique venu des rouages militaires avec une culture si insuffisante qu'elle ne le qualifiait nullement pour gouverner un pays aussi singulièrement complexe que le Yémen. Il était parvenu à la présidence après avoir passé quatorze ans dans l'ombre d'Ali Abdallah Saleh, en qualité de vice-président, ce même Saleh que les Houthis devaient assassiner plus tard, une fois qu'il eut cessé d'être chef de l'État. Abd Rabbo succéda à Ali Abdallah Saleh, contraint à la démission en février 2012, et demeura président jusqu'en avril 2022. C'est à cette date que les puissances influentes au Yémen prirent acte de son incapacité à conduire le pays. Il fallut recourir au Conseil de direction présidentiel, composé de huit membres, que préside le docteur Rachad al-Alimi, lequel semble manifestement capable d'une meilleure gouvernance, même si c'est d'un peu. Comment le défunt avait-il donc atteint la présidence en 2012, et avant cela la vice-présidence en 1994 ? Plus fondamentalement, pourquoi Abd Rabbo Mansour est-il devenu lui-même un fragment de la tragédie yéménite, au fil des fautes qu'il commit et dont il serait vain de dresser l'inventaire complet tant elles furent nombreuses ? Il faut d'abord rappeler qu'Abd Rabbo Mansour était originaire de la province méridionale d'Abyan. On le rattachait à l'ancien président yéménite du Sud, Ali Nasser Mohammed, lui aussi d'Abyan, que ses adversaires écartèrent du pouvoir lors des tristement célèbres « événements de janvier » de 1986. Abd Rabbuh, qui occupait dans le Sud la fonction de chef d'état-major adjoint, se réfugia à Sanaa après la chute d'Ali Nasser. À l'été 1994, il rejoignit le groupe de sudistes gravitant autour d'Ali Abdallah Saleh, à la suite de la rupture qui l'opposa à Ali Salem al-Beidh, chef du Parti socialiste décidé à revenir sur l'unification. S'ensuivit une guerre acharnée qui se solda par la défaite du Parti socialiste. Cette séquence permit à Abd Rabbo d'accéder à la vice-présidence, après avoir poussé très loin son soutien à Ali Abdallah Saleh dans sa guerre contre les séparatistes. J'avais demandé un jour à Ali Abdallah Saleh comment il pouvait choisir un homme tel qu'Abd Rabbo Mansour pour lui succéder dans ses fonctions, lui qui ne possédait aucune compétence d'aucune sorte. Il me répondit mot pour mot : « Je veux quelqu'un qui ne me crée pas de problèmes », fort de son expérience avec Ali Salem al-Beidh, vice-président du Conseil présidentiel après l'unification, qu'il décrivait comme une personnalité « compliquée » ayant voulu être un véritable « associé » au pouvoir. Abd Rabbo Mansour demeura une figure marginale tout au long de son mandat de vice-président. Il lui fallait endurer Ali Abdallah Saleh, qui s'était peu à peu mué en chef d'État lunatique, prompt à s'emporter sans raison contre ses proches collaborateurs. Lorsque Ali Abdallah Saleh fut contraint à la démission au début de 2012, Abd Rabbo Mansour se révéla sous un jour entièrement différent. Il ne manqua pas un seul procédé pour se venger de son prédécesseur : il refusait ostensiblement de lui rendre ses appels tout en s'attelant méthodiquement à démanteler l'institution militaire. Son objectif était d'éradiquer toute influence de l'ancien président et de son fils, le général Ahmad, au sein de l'armée. Le résultat fut d'anéantir tout espoir de reconstruction de l'armée yéménite. Qu'il en ait été pleinement conscient ou non, Abd Rabbo se mit objectivement au service des Houthis en refusant de leur faire obstacle dans la province d'Amran, alors qu'ils étaient en marche vers Sanaa à l'été 2014. Ali Abdallah Saleh lui avait pourtant conseillé de les arrêter à Amran, faisant valoir que la chute de cette province signifiait inévitablement la chute de la capitale. Il lui dépêcha quatre émissaires, parmi lesquels Yahya al-Raï et Aref al-Zouka, porteurs d'un message sans ambiguïté à ce sujet. Abd Rabbo refusa néanmoins le conseil, au motif qu'il « se refusait à régler les comptes d'Ali Abdallah Saleh avec les Houthis ». Ce qui advint en réalité, c'est qu'il couvrit l'avancée des Houthis et leur mainmise sur la capitale yéménite, le 14 septembre 2014. Dans tout ce qu'il a fait, Abd Rabbo Mansour n'a jamais possédé le minimum de culture politique qu'exige le gouvernement d'un pays. Il alla jusqu'à signer l'« Accord de paix et de partenariat » avec les Houthis peu après que ceux-ci eurent mis la main sur Sanaa, un accord auquel assistait un représentant des Nations Unies, et qui offrit aux Houthis une légitimité dont ils avaient le plus grand besoin. Cela ne les empêcha pas de le placer en résidence surveillée. Abd Rabbo ne parvint à s'échapper de cette résidence surveillée à Sanaa qu'à la faveur d'une médiation dans laquelle le sultanat d'Oman joua un rôle décisif, en amenant les Houthis à fermer les yeux sur son évasion vers Aden. Abd Rabbo Mansour fut, en définitive, une composante de la tragédie yéménite. Un homme étranger à la politique se retrouva à la tête d'un pays traversant une crise existentielle, crise que les Frères musulmans avaient en grande partie provoquée en voulant déraciner Ali Abdallah Saleh pour prendre sa place. Ali Abdallah Saleh n'était pas un saint, et ses erreurs furent nombreuses, mais les Frères musulmans qui se retournèrent contre lui ne comprirent pas qu'ils jouaient le jeu des Houthis, sans jamais réfléchir un seul instant à ce qu'adviendrait le Yémen après Saleh. Le Yémen eut la malchance d'avoir à sa tête, à une période critique de son existence, un président de l'acabit d'Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce pays méritait quelqu'un de meilleure trempe, quelqu'un qui connût au moins un peu le Yémen lui-même, son environnement, et qui sût que la vengeance ne saurait tenir lieu de politique, en dépit de toutes les humiliations à caractère personnel auxquelles il avait été soumis.

La banlieue sud en équilibre instable
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LevantTime .
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Le quatrième round des négociations directes entre le Liban et Israël s’est tenu mardi soir au Département d’État, à Washington, sous l’égide américaine, alors que la tension reste vive au Liban-Sud où l’armée israélienne poursuit ses opérations militaires et continue à gagner du terrain, notamment au nord du Litani. Les pourparlers libano-israéliens, qui ont lieu avec la participation, côté libanais, de l’ancien ambassadeur Simon Karam, se poursuivront mercredi, toujours dans la capitale fédérale. Sur le plan des opérations militaires, l’aviation de l’État hébreu a mené tout au long de la journée et de la soirée de mardi une série de raids aériens contre des positions et des dépôts d’armes et de munitions dans plusieurs villages des cazas de Tyr, de Bint Jbeil et de Nabatiyeh. Les villes de Tyr et de Nabatiyeh n’ont pas été épargnées. En fin de journée, l’armée israélienne faisait état de la présence de «dizaines de miliciens du Hezbollah» qui se sont repliés dans le quartier chrétien de Tyr. Mais c’est surtout le cas de la banlieue-sud qui focalisait mardi l’attention des milieux politiques et diplomatiques. L’entente arrachée in extremis lundi soir par le président Donald Trump à la faveur de contacts urgents avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyhu, et le président Joseph Aoun, stipule qu’Israël suspendait son attaque aérienne contre la banlieue-sud, qui était semble-t-il imminente, en contrepartie de l’arrêt par le Hezbollah des tirs de roquettes contre Israël. L’entente obtenue ainsi par le président américain repose sur l’équation «banlieue-sud contre le Nord d’Israël». M. Netanyahu et son ministre de la Défense, Israël Katz, ont clairement souligné mardi à ce propos que si le parti pro-iranien reprend ses tirs contre le territoire israélien, l’État hébreu bombardera les positions du Hezbollah dans la banlieue-sud. Une approche rejetée mardi par un haut responsable de la formation chiite qui a affirmé que son parti n’acceptera pas la formule d’un cessez-le-feu partiel et insiste pour une cessation des hostilités globale et permanente. Cette position rejoint celle du pouvoir libanais qui la défendra d’ailleurs au cours des pourparlers de Washington. Il apparaît clair, de ce fait, que la banlieue-sud est en quelque sorte dans une situation d’équilibre instable, compte tenu de la poursuite des opérations militaires menées au sud par l’armée israélienne, ce qui risquerait d’entraîner une riposte du Hezbollah en direction d’Israël. Notons dans ce cadre que Tel-Aviv a indiqué mardi en fin de journée que l’une de ses unités de commando s’est déployée au nord du Litani, dans le secteur de la localité de Zawtar. L’autre développement qui a focalisé mardi l’attention des médias et de la presse aux États-Unis et en Israël a été l’atmosphère dans laquelle s’est déroulé l’entretien téléphonique de lundi entre le président Trump et M. Netanyahu. L’une des chaînes de télévision à Tel-Aviv a confirmé en fin de journée que la discussion entre les deux dirigeants a été particulièrement tendue. Un site américain a rapporté mardi matin à cet égard que le chef de la Maison Blanche a tenu des propos très peu cordiaux à l’égard du Premier ministre israélien. La chaîne de télévision susmentionnée a indiqué sur ce plan que les milieux proches de M. Netanyahu affirmaient mardi matin que l’entretien de lundi a représenté le contact le plus tendu entre le président américain et le Premier ministre israélien depuis le début du second mandat de Donald Trump, il y a près d’un an et demi. Mardi soir, M. Netanyahu avait prévu de réunir son équipe ministérielle afin de faire le point de la situation dans la région. Reste à signaler que le Conseil de sécurité de l’ONU a tenu dans la nuit de lundi une réunion extraordinaire, à la demande de la France, afin de se pencher sur la dégradation militaire au Liban.

Après la tempête, le vent du changement?

Pendant de longues décennies, Israël attendait le moment propice pour liquider ce qu'il considère comme une menace contre son projet, qu'elle soit palestinienne, libanaise ou liée au projet régional iranien. Au-delà de la préparation militaire, il s'employait à aménager les conditions diplomatiques et médiatiques nécessaires à la mise en place d'une couverture internationale pour une grande bataille dont l'ambition était de redessiner le visage du Moyen-Orient. Lorsqu'éclata l'opération «Déluge d'Al-Aqsa» le 7 octobre, le gouvernement de Benjamin Netanyahu fit valoir le discours du «péril existentiel», tirant parti de l'alignement des grandes puissances occidentales et en tête d'elles les États-Unis. Ce fut alors l'occasion historique qu'attendait Netanyahou pour déclencher la machine de guerre dévastatrice, non pas seulement contre le Hamas, mais contre tout ce qui pouvait être classé comme allié ou soutien. Au cœur de ce plan, l'Iran commit sa première faute en ordonnant l'engagement du Liban dans la guerre par le truchement du Hezbollah, dans ce qu'on appela le «front d'appui», le 8 octobre. Ce jour-là, Israël ne dissimula pas ses intentions mais avertit clairement que le sud du Liban risquait de se transformer en «second Gaza». Vint ensuite la seconde faute, lorsque l'affrontement s'élargit et se mua en bataille directement liée aux calculs iraniens pour venger la mort de Khamenei, sans aucun lien avec l'intérêt libanais ni avec la sécurité des Libanais et l'avenir du Liban-Sud. La réalité catastrophique s'étale au grand jour: à chaque véhicule blindé israélien touché répond l'effacement total d'un village, le déplacement de ses habitants, la mort de ses fils. Il est désormais manifeste que le Liban paie le prix d'un affrontement entre deux projets extérieurs: Israël qui refuse le modèle libanais, civilisationnel, pluriel et prospère, et l'Iran qui s'acharne à faire du Liban un terrain avancé et une première ligne de défense pour sa révolution islamique. Au milieu de ce tableau d'une gravité existentielle, le président de la République lança une initiative courageuse et audacieuse, à laquelle nul avant lui n'avait osé se résoudre, animé par la seule ambition de sauver le pays et de ramener la décision au sein de l'État. En complémentarité avec cette position, le Premier ministre affirma de son côté que la voie du dialogue et de la négociation directe, si difficile et si complexe soit-elle, demeure le seul parcours réaliste pour épargner aux Libanais une hémorragie et une destruction plus grandes encore. Ce qui donne aujourd'hui quelque raison d'espérer, c'est ce cri authentique qui s'est élevé de sous les décombres et les cendres de notre Sud résistant. C'est la voix du Sudiste véritable qui refuse la mort gratuite, qui refuse que ses villages et ses fils soient le combustible des guerres des autres ou le sacrifice sur l'autel de calculs régionaux. Cette voix réclame ouvertement la présence pleine et effective de l'État, le monopole des armes entre les mains des institutions légitimes, et le ralliement à l'armée libanaise en tant que seule référence en matière de sécurité et de souveraineté. Face à cette réalité, on ne peut plus miser sur la conscience ou la bonne foi de parties locales qui continuent de pratiquer la tergiversation et la dissimulation, sachant pertinemment qu'elles sont perdantes d'avance. En ces circonstances décisives, la politique des faux-fuyants, de l'obstination et du sabotage des solutions nationales n'est plus une simple erreur politique ; elle est devenue une forme d'abandon de la responsabilité nationale, une trahison envers le peuple et la patrie. Soutenir le président de la République et le chef du gouvernement, appuyer ces orientations de sauvetage et se ranger fermement derrière l'armée libanaise n'est plus un choix politique ordinaire parmi d'autres ; c'est devenu un devoir national et moral qui s'impose à tous. Et l'interrogation grandit, le cri se fait pressant: où sont les forces du changement? Où sont les révoltés du dix-sept octobre? Où sont les enfants de la révolution du Cèdre et tous ceux qui croient en la souveraineté et en la liberté? Pourquoi ne vous unissez-vous pas aujourd'hui autour du cri de vos proches dans le Sud? Pourquoi ne formez-vous pas un front uni face à l'occupant et à l'usurpateur pour soutenir le projet de construction de l'État? L'heure de vérité et du choix décisif a sonné: soit prendre la direction d'un État souverain, libre, capable, qui détient en exclusivité la décision de guerre et de paix et protège ses enfants, soit demeurer dans le tourbillon de l'effondrement et de la destruction, et laisser la patrie en otage des projets extérieurs qui se disputent son sol.

L’accord maritime Liban-Israël à l’épreuve de la guerre régionale

Les déclarations israéliennes évoquant une possible remise en cause de l’accord de délimitation de la frontière maritime avec le Liban relancent les interrogations sur la solidité de ce compromis, présenté depuis sa conclusion en 2022 comme étant un mécanisme de stabilisation entre Beyrouth et Tel Aviv. Malgré la guerre dévastatrice dans laquelle le Hezbollah a entraîné le Liban, l’accord en question tient bon. Mais dans un contexte régional en pleine mutation, notamment la crise énergétique née du bras-de-fer irano-américain au sujet du détroit d’Ormuz, la question de sa pérennité peut se poser. Pour Laury Haytayan, experte en gouvernance des hydrocarbures au Moyen-Orient et directrice MENA au Natural Resource Governance Institute (NRGI), «les menaces israéliennes relèvent davantage de la pression politique que d’une stratégie de rupture effective». Elle juge «peu probable que l’accord maritime soit abrogé», même si le Liban est actuellement engagé dans des négociations directes de paix avec Israël et que d’autres initiatives similaires sont prévues, dans le cadre des accords d’Abraham, entre les pays arabes et l’État hébreu, avec le même soutien américain. Une telle perspective serait d’ailleurs «incohérente» avec l’ouverture des négociations directes, d’autant que Washington a joué un rôle déterminant dans la conclusion de l’accord de 2022, fruit d’une médiation de deux ans. Laury Haytayan rappelle que «les négociations ont débuté en 2020 sous l’administration Trump avant de se poursuivre sous la présidence du démocrate Joe Biden, qui avait nommé Amos Hochstein comme médiateur». Ce dernier avait mené une intense médiation ayant abouti, en octobre 2022, à un accord conclu sous le gouvernement israélien de Yair Lapid. Benjamin Netanyahu, qui était alors dans l’opposition, avait affirmé qu’il reviendrait sur cet accord s’il revenait au pouvoir. Réélu quelques semaines plus tard, en octobre-novembre 2022, il avait finalement choisi de le maintenir. Des lectures divergentes L’accord continue néanmoins de faire l’objet d’interprétations différentes, quant à son équilibre juridique et politique, aussi bien au Liban qu’en Israël. Laury Haytayan rappelle que «le Liban disposait de solides arguments juridiques lui permettant de revendiquer une zone maritime plus large, en s’appuyant sur le droit international et les mécanismes des Nations unies, selon lesquels la Zone exclusive économique (ZEE) libanaise est délimitée par la ligne 29». Cette ligne, soutenue par plusieurs experts et notamment les négociateurs militaires libanais aux pourparlers avec Israël, étendait davantage la ZEE revendiquée par le Liban. Elle part de Ras Naqoura et donne au Liban le droit à une superficie supplémentaire de 1.430 km². Un découpage consigné en 2011, dans un rapport du Bureau hydrographique britannique, sur base d’une argumentation juridique détaillée. Toutefois, cette revendication n’a jamais été officiellement déposée par l’État libanais auprès des Nations unies. Et lorsque le pouvoir politique, représenté notamment par le président de la Chambre, Nabih Berry, (qui avait mené les négociations en l’absence d’un président et d’un gouvernement au Liban) avait pris en charge les pourparlers à la place de l’armée, le Liban avait fini par adopter, pour sa frontière maritime, la ligne 23 qui part également de Ras Naqoura mais qui lui a fait perdre 860 km², ainsi que le champ gazier de Karish. C’est donc cette ligne que le Liban a enregistrée auprès de l’ONU et qui a servi de base à l’accord de 2022. L’experte rappelle que «les négociateurs libanais avaient estimé à l’époque qu’il s’agit du meilleur compromis possible». Une explication qui reste contestée jusqu’à nos jours au Liban. En face, Israël avait également considéré avoir consenti à des concessions importantes. Deux lectures différentes continuent donc de coexister, sans convergence sur l’interprétation de l’équilibre final de l’accord. Une dynamique potentielle de paix Dans l’hypothèse d’un accord de paix entre le Liban et Israël, Laury Haytayan privilégie une logique de continuité plutôt qu’une révision du cadre existant. Selon elle, un éventuel accord de paix entre Beyrouth et Tel Aviv «ne modifierait pas nécessairement l’accord maritime déjà conclu», qui pourrait au contraire servir de base à de futures coopérations énergétiques. Le maintien de l’accord depuis plusieurs années donne une impression de stabilité, même si celle-ci semble fragile. «Si Israël venait à le remettre en cause, le Liban pourrait réactiver certaines revendications juridiques, notamment autour de la ligne 29, en s’appuyant sur le droit international et les Nations unies», avance-t-elle. Laury Haytayan évoque la possibilité de projets impliquant des entreprises internationales déjà actives dans la région et donne notamment l’exemple de la société italienne, Eni. «Eni a un plan, celui de développer des projets d’exploitation de gaz à Chypre via des infrastructures situées en Égypte afin de réduire les coûts», explique-t-elle. De tels modèles régionaux pourraient, à terme, inspirer des coopérations énergétiques futures en fonction de la nature des accords politiques. Cependant, Mme Haytayan souligne que «les dynamiques internes au Liban restent fragmentées, et que les trajectoires dépendront autant des choix souverains que des pressions internationales». Elle rappelle que «les bénéfices économiques attendus pour le Liban ne se sont pas encore matérialisés, notamment en raison des effets de la guerre de 2023» et que la question énergétique reste liée à des objectifs de développement. Laury Haytayan insiste dans ce contexte sur la nécessité, pour le Liban, «de définir une stratégie claire de développement de ses ressources en pétrole et en gaz, en particulier dans le sud du pays», dans une logique qui dépasse l’exploitation énergétique pour inclure la stabilisation et le développement régional. Entre logiques sécuritaires, économiques et institutionnelles Mais les priorités des différents acteurs impliqués dans le dossier divergent. Selon elle, «les États-Unis privilégient l’économique, Israël met l’accent sur la sécurité, tandis que le Liban doit tenter de combiner les deux dimensions». Aussi, elle insiste sur le fait que «les négociations (de paix) doivent être menées strictement par l’État libanais dans un cadre institutionnel clair». Pour elle, il est impératif que le Hezbollah ne soit pas indirectement impliqué dans les pourparlers, comme cela avait été le cas lors des discussions qui avaient abouti à l’accord de 2022, «vu les concessions qu’il a consenties sur Karish». Une partie de ce champ gazier se trouve dans la zone de 1430 km2 limitée par la ligne 29 que les experts militaires revendiquaient avant que le pouvoir politique n’y renonce. Un secteur énergétique encore en structuration Le Liban accueille aujourd’hui plusieurs entreprises internationales engagées dans des contrats d’exploration offshore, parmi lesquelles TotalEnergies, QatarEnergy et Eni. Cependant, les résultats restent limités et aucune avancée majeure n’a encore été enregistrée en matière de découvertes commercialement exploitables, notamment dans le bloc 9 du champ de Cana situé au nord de la ligne 23. Laury Haytayan observe que «ces acteurs internationaux s’inscrivent dans des stratégies globales, dans lesquelles le Liban ne constitue pas toujours une priorité immédiate». Dans ce contexte, la diversification des partenariats énergétiques apparaît comme un enjeu central pour le Liban. Laury Haytayan souligne notamment que «l’enjeu principal reste l’attraction des entreprises américaines», un objectif que les négociations directes en cours entre Tel Aviv et Beyrouth pourraient contribuer à faciliter. Le détroit d’Ormuz Les tensions régionales impliquant Iran et le détroit d’Ormuz ajoutent une dimension géostratégique supplémentaire aux dynamiques énergétiques régionales. Ce passage maritime demeure essentiel pour les exportations de gaz de plusieurs pays de la région, notamment du Golfe, et toute perturbation pourrait encourager la recherche de routes alternatives. Dans ce contexte, «certains acteurs, dont QatarEnergy déjà présente au Liban, pourraient être amenés à ajuster leurs stratégies d’investissement», précise Laury Haytayan. L’experte insiste sur «la nécessité d’une coordination institutionnelle au Liban, notamment entre les ministères de l’Énergie, de l’Économie et la présidence de la République, afin de structurer une vision énergétique cohérente». Selon elle, «la stratégie nationale doit être clarifiée pour positionner le pays dans les dynamiques régionales». Mme Haytayan fait remarquer à ce niveau que «le discours doit être avant tout économique», en particulier vis-à-vis des investisseurs internationaux, notamment américains, dans un contexte où la crédibilité institutionnelle et la visibilité stratégique demeurent des éléments déterminants pour attirer les investissements dans le secteur énergétique libanais.

Manœuvres fébriles autour du sort de la banlieue-sud

Le suspens de la journée, en ce lundi 1er juin, a porté cette fois-ci sur le sort de la banlieue-sud, qui a vécu ces dernières vingt-quatre heures sous la menace de bombardements israéliens imminents. En fin de soirée, le président Donald Trump annonçait la conclusion d’une entente prévoyant l’arrêt des tirs du Hezbollah contre Israël en contrepartie de la suspension du bombardement israélien de la banlieue-sud, qui était sur le point d’être effectué. Le chef de la Maison Blanche a fait cette annonce sur son réseau social Truth Social, indiquant qu’il avait eu un entretien «très fructueux» avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Dans une allusion au raid qui paraissait imminent contre la banlieue-sud, il a indiqué qu’«aucune troupe ne se rendra à Beyrouth, et les forces qui étaient en route ont fait demi-tour». Le président Trump a en outre indiqué que « par le biais de représentants de haut rang, j’ai eu un entretien téléphonique avec le Hezbollah, et ils ont accepté de cesser les tirs, en ce sens qu’Israël ne les attaque pas et ils n’attaquent pas Israël». Tard en soirée, une source américaine autorisée précisait que les contacts avec le Liban au sujet de cessez-le-feu ont eu lieu avec le président Joseph Aoun. C’est dans la matinée de lundi que la tension était gravement montée de plusieurs crans lorsque le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense Israel Katz avaient annoncé dans un communiqué conjoint qu’ils avaient donné l’ordre à l’armée de bombarder la banlieue-sud, plus précisément les dépôts de drones et de munitions, les centres de construction de drones et les postes de commandement du Hezbollah. Peu de temps après la publication de ce communiqué, un exode massif des habitants de la banlieue-sud a été enregistré, provoquant un blocage de la circulation à la sortie de la région. Afin d’éviter que la tension ne dégénère en dérapages sur le plan sécuritaire, l’armée a entrepris de boucler au moyen de barrages fixes les entrées de Aïn el-Remmané. Alors que l’aviation israélienne multipliait durant toute la journée ses raids contre des positions du Hezbollah dans plusieurs villages du sud – le raid le plus meurtrier a dévasté totalement un quartier entier à Tyr – le pouvoir entreprenait des contacts urgents afin d’éviter que l’Etat hébreu mette à exécution ses menaces contre la banlieue sud. Le chef du législatif et leader du mouvement Amal, Nabih Berry, devait notamment affirmer que le Hezbollah avait accepté de cesser ses tirs contre Israël. Plus tard dans la journée, le régime iranien relançait sa manœuvre visant à tenter de contrôler la carte libanaise. Il a ainsi souligné que toute attaque contre la banlieue-sud se répercuterait directement sur le nord d’Israël, invitant à ce sujet les habitants de cette région à l’évacuer en cas de frappes contre la banlieue de Beyrouth. Dans l’après-midi, Téhéran annonçait qu’il suspendait les tractations (indirectes) et les échanges de messages avec les Etats-Unis en raison des menaces israéliennes. Ce à quoi le président Trump a répondu en soirée : «Peu m’importe si les négociations avec l’Iran sont interrompues. Je peux attendre longtemps, c’est eux qui perdent». Cette position en flèche adoptée par l’Iran en vue d’empêcher à tout prix des bombardements contre la banlieue-sud a poussé certains analystes à s’interroger sur les raisons d’une telle attitude et à se demander ce qui se cache de si important dans cette banlieue qui expliquerait la position du régime iranien à ce propos… En tout état de cause, les informations disponibles tard en soirée permettaient de clarifier comme suit la situation: L’arrêt des tirs annoncé par le président Trump ne concerne pas nécessairement le Liban-Sud, où les raids se sont d’ailleurs poursuivis de manière intensive tard dans la nuit contre plusieurs villages. L’entente convenue lundi stipule implicitement une équation selon laquelle le bombardement de la banlieue-sud sera mis à exécution si le Hezbollah reprend ses tirs contre Israël (M. Netanyahu a indiqué en soirée qu’il avait mis l’accent sur ce point lors de son entretien téléphonique avec le président Trump, précisant dans le même temps que l’armée poursuivra ses opérations au Sud). Tard dans la nuit de lundi, la chaine panarabe al-Hadath rapportait que le Hezbollah a lancé des roquettes contre le nord d’Israël, notamment en direction de Metoullé où les sirènes d’alarme ont été actionnées. A en croire certaines sources, le chef de la Maison Blanche est intervenu afin de suspendre le pilonnage de la banlieue-sud afin de ne pas compromettre le nouveau round de discussions directes entre le Liban et Israël, prévues mardi et mercredi au Département d’Etat, à Washington. Reste à signaler, au niveau régional, que le commandement militaire américain a indiqué lundi matin que l’aviation US a bombardé samedi et dimanche derniers des positions iraniennes, notamment des défenses aériennes, des radars et des centres de lancement de drones et de missiles. Dans le même temps, l’armée américaine a intercepté et détruit durant le week-end deux missiles balistiques qui avaient été lancés par les Gardiens de la révolution en direction d’une base militaire US au Koweït. Tard dans la nuit de lundi, les Gardiens de la révolution indiquaient qu’ils avaient lancé un missile contre «un navire relevant de l’ennemi sioniste américain»…