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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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L’Encyclique «Magnifica humanitas» de Léon XIV, texte fondateur sur l’IA (1/3)

Dans la première encyclique de son pontificat, Léon XIV aborde de front les immenses avantages, mais aussi les périls actuels et potentiels de l’intelligence artificielle (IA). Il plaide pour «la paix possible» dans une époque qui pense que «la guerre fait inévitablement partie de la nature humaine». Intronisé il y a un peu plus d’un an, le pape Léon XIV a présenté le 15 mai dernier sa première encyclique Magnifica humanitas (Magnifique humanité), qui aborde de front les immenses avantages, mais aussi les périls actuels et potentiels de l’intelligence artificielle (IA), une avancée technologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, mais aussi un redoutable outil capable d’asservir l’humanité, de dénaturer l’homme. Le parallélisme entre «Magnifique humanité» et l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) est évident, jusque dans la forme: Léon XIV a symboliquement signé son texte le 15 mai 2026, jour du 135e anniversaire de l’encyclique fondatrice de la «Doctrine sociale de l’Église». Le pape avait déjà expliqué avoir choisi son nom de règne pour honorer Léon XIII, traçant un parallèle direct entre les bouleversements de la première révolution industrielle et ceux de l’intelligence artificielle. En 1891, l’encyclique Rerum novarum , qui devait inspirer toute la doctrine sociale de l’Église du XXe siècle, posait un certain nombre de principes pour rappeler que l’économie et le progrès technique en général, alors en pleine mutation, devaient rester au service de l’homme et non le contraire. En pleine révolution industrielle, le pape Léon XIII voulait mettre en garde contre le danger que représentait pour l’humanité, d’un côté, l’avènement d’un capitalisme sauvage, de l’autre, le projet socialiste d’une économie d’État. Parmi ces grands principes étaient mis en avant la dignité du travailleur, la nécessité pour l’État de se soucier du bien commun, la destination universelle des biens contre son appropriation par quelques-uns, la subsidiarité qui veut qu’une autorité supérieure ne doit accomplir que ce que les échelons inférieurs ne peuvent pas faire eux-mêmes, la légitimité aussi bien du syndicalisme que de la propriété privée, ou encore la nécessité de l’option préférentielle pour les pauvres. Un héritage «augmenté» L’encyclique Magnifica humanitas a été accueillie comme un texte fondateur pour l’ère numérique, comparable à Rerum novarum pour la révolution industrielle. Elle reprend cet héritage, en l’adaptant au nouvel environnement numérique, car «l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la doctrine sociale» (§17). Pour beaucoup d’intellectuels, Léon XIV se révèle être, grâce à ce document, l’homme du moment. Ainsi, l’encyclique intègre à la destination universelle des biens les données digitalisées: «Brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns» (§67). Autre exemple: l’encyclique redéfinit la subsidiarité car le «niveau supérieur» n’est plus incarné par l’État, mais par les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d’accès à la vie publique (§71). Toute la société interpellée À l’instar des grandes encycliques sociales de la tradition catholique, Magnifica humanitas interpelle l’ensemble de la société. C’est un appel universel qui s’adresse autant aux concepteurs d’algorithmes et aux dirigeants politiques qu’aux citoyens ordinaires, croyants ou non, pour replacer l’inaliénable dignité humaine au centre de l’innovation. L’encyclique est marquée par une grande fidélité doctrinale. Elle reprend les concepts de Jean-Paul II sur la dignité du travail humain ( Laborem exercens ), de Benoît XVI sur le développement humain intégral face à la technique ( Caritas in veritate ) et de François sur la destination universelle des biens et la dénonciation du paradigme technocratique ( Laudato si’ ) et la promotion de la fraternité face à l’individualisme numérique que transmettent les écrans ( Fratelli tutti ). Actualité théologique «Il faut redonner une actualité à l’idée que l’humanité est quelque chose de grand», a écrit un jour le pape Benoît XVI. Par son titre seul, l’encyclique de Léon XIV fait directement écho à cette aspiration. La «Magnifique humanité», c’est «dans le visage du Fils» qu’elle doit être vue, dit le pape américain (§133). Un fils «par qui et pour qui tout a été créé» (Col 1 :16), mais qui s’est présenté à ses contemporains et au monde comme étant «le fils de l’homme», le frère de tous (« Fratelli tutti »). En ce sens, «Magnifique humanité» est une encyclique très «personnaliste» qui place la personne humaine «au centre» et non à la périphérie de l’activité humaine. Elle est également profondément morale. Mais ce n’est pas de la morale personnelle qu’il s’agit, mais de la morale telle que déterminée par l’avènement et l’utilisation de cet outil extraordinaire qu’est l’IA, c’est-à-dire en particulier la morale de son mode de production, des rapports entre nations riches et pauvres, du rapport entre le capital et le travail, de la concentration du pouvoir cognitif, économique et politique aux mains de multinationales ou de particuliers. Elle est aussi la morale de l’utilisation du pouvoir numérique dans le monde de l’éducation, à des fins civiles ou militaires, ou encore à des fins de bien commun ou de malveillance criminelle. Une grande cécité spirituelle L’encyclique est également morale par le jugement qu’elle porte sur notre époque, marquée, selon le pape, par «une grande cécité spirituelle et culturelle». On peut y lire au § 204: «Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite à couper les racines de la mémoire, comme si l’on pouvait inaugurer une sorte de “nouvelle création” coupée du passé; même ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se berçant de l’illusion que les atrocités du XXe siècle (NDLR, celles des deux Guerres mondiales et des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, du goulag soviétique, de la Shoah et des rizières du Cambodge, etc. ), ne peuvent plus se reproduire. En réalité, les mêmes dynamiques refont surface sous de nouvelles formes.» Comme nous le voyons sous nos yeux au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie et même dans la vieille Europe. Prochain article: Tour de Babel ou Cité sainte (2/3)

Cent jours de guerre
Par
Hisham Dibsi
Publié

La polémique sur la question de l'unité ou de la rupture des dossiers et des volets bat actuellement son plein. La réalité montre que les dossiers politiques s'articulent par nature les uns aux autres, reflétant la complexité de la vie économique et politique, mais leurs poids respectifs diffèrent et leurs influences mutuelles sont loin d'être équivalentes. Traiter séparément tel ou tel dossier relève d'un choix gouverné par les priorités, la gravité des enjeux et leur sensibilité. Dans cet ordre d'idées, Barack Obama estimait que la force de la politique étrangère américaine résidait dans l'art de hiérarchiser les priorités, ce qui permet de gérer la rapidité avec laquelle les affaires les plus complexes sont résolues, avec la possibilité de revoir cet ordonnancement chaque jour selon les résultats recherchés. Après avoir échoué à réunir les fonds nécessaires pour vendre l'accord avec Washington en interne, le directoire iranien est revenu à son antienne, en l'occurrence lier le dossier libanais aux négociations en cours, et a tiré ses missiles vers le nord d'Israël pour signifier sa détermination à imposer l'unité des trajectoires face aux négociations libano-israéliennes. Téhéran avait entre-temps compris que la Maison-Blanche gérait avec une relative sérénité la coexistence entre la poursuite de la trêve, le maintien de l'accalmie et la perpétuation du blocus naval, une équation qui épuise l'économie iranienne tant que le calme relatif perdure et que le blocus tient. Telle est la raison profonde de cette sollicitude tardive affichée par Téhéran pour le Hezbollah et sa base, au moment même où il n'avait obtenu aucun résultat tangible de son agression contre le Koweït, Bahreïn et les Émirats, faute d'avoir pu contraindre ces États à réviser leurs politiques d'endiguement et à renoncer à leurs droits, y compris celui de riposter et d'exiger réparation. On peut résumer la situation ainsi : les revendications fondamentales — le nucléaire et le reste — ne sont pas au cœur du litige ; le désaccord porte sur les exigences financières déclarées, et c'est ce désaccord qui a suscité cette montée des tensions et le retour au couplage du dossier libanais avec l'accord global, sans que cela présage pour autant une capitulation de Washington. Par ailleurs, la pression maintenue par la Maison-Blanche sur la réaction israélienne procède de sa volonté de prolonger la trêve et le blocus jusqu'à ce que la direction iranienne s'incline devant les conditions financières américaines. Si, en guise de réaction, Israël s'emploie d'abord à boucler le périmètre de la bande de Gaza au titre d'une déclaration d'état de guerre, comme l'a fait Netanyahu, et ce alors que les négociations entre le Hamas et les factions qui lui sont affiliées s'intensifient au Caire, il n'en reste pas moins que ce dossier palestinien ne préoccupe guère Washington, du moment que le Premier ministre israélien fait preuve de discipline sur le front libanais, ce qui paraît être l'hypothèse la plus probable pour les jours à venir. Un combat à titre gratuit Yahya Sinouar a déclenché l'opération du 7 octobre sans objectif politique déclaré, si ce n'est ce que le nom de l'opération — «Déluge d'Al-Aqsa» — laisse transparaître d'une ferveur religieuse pour la mosquée Al-Aqsa. Il attendit de longues journées que Téhéran se mobilise pour le soutenir contre le «petit Satan», tout comme il attendit l'appui de la salle des opérations de l'axe à Damas — le régime Assad et la banlieue sud de Beyrouth — sans oublier les Hachd al-Chaabi irakiens et les Houthis au Yémen. Lorsque la guerre de soutien au «Déluge» s'enclencha selon les critères des Gardiens de la Révolution, l'effort militaire déployé ne convainquit pas les dirigeants et cadres du Hamas et des Qassam en plein cœur des combats les plus acharnés — il était manifeste que cet effort n'était pas à la hauteur de ce qui avait été convenu. Aussi les déclarations des commandants des Qassam ne furent-elles pas exemptes de formules et d'appels venant conforter cette appréciation, jusqu'à ce que la désillusion à l'égard de l'axe atteigne le point où l'on n'hésita plus à l'exprimer ouvertement. Une fois que l'état-major américano-israélien eut achevé d'anéantir Gaza et sa population, nous avons été témoins des effets désastreux et foudroyants de l'offensive israélienne sur les capacités combattantes du Hezbollah au Liban, dont elle a atteint le talon d'Achille — sa puissance offensive comme défensive. Et comme la guerre de soutien déclarée ne s'était assigné aucun objectif politique, sinon d'épauler le «Déluge d'Al-Aqsa», l'effort militaire du Hamas et du Hezbollah s'est trouvé happé dans un vide politique, tandis qu'Israël énonçait ses objectifs successifs, articulés à plusieurs agendas — locaux, régionaux, internationaux — sans oublier l'agenda personnel de Netanyahu et de ses alliés au gouvernement. C'est ainsi que l'affrontement entre l'axe de la résistance et de la moumanaa d'une part, et Israël de l'autre, a mis au jour une double insuffisance: politique d'abord, opérationnelle ensuite, à partir du moment où chaque partie fut isolée et neutralisée séparément. Quiconque connaît la nature des relations entre les États et les organisations qui leur sont liées sait que l'équation ne fonctionne que dans un seul sens: la vocation des vassaux ne dépasse pas le service du centre, quelle que soit l'indulgence que celui-ci affiche et quel que soit le soin avec lequel il entretient le récit de l'alliance. Il n'y a donc aucune raison d'inscrire une guerre menée pour venger la mort du Guide suprême iranien Khamenei dans le cadre de la défense de la souveraineté libanaise ou de la résistance à l'agression contre les terres et les populations du Liban-Sud. Les pertes humaines et la destruction immense subies au Liban comme en Palestine ne sauraient être rattachées à quelque objectif politique que ce soit ayant trait à l'intérêt des deux peuples. Le combat des extrémistes ne mérite d'autre qualificatif que celui de combat gratuit. La première opération Litani Tel Aviv s'éveilla, le 11 mars 1978, sur des combats dans ses rues pour reprendre le contrôle d'un autocar dans lequel s'étaient retranchés un groupe de fedayin placé sous le commandement de la jeune Dalal Moghrabi, et plusieurs civils israéliens. Les combats se poursuivirent jusqu'à l'élimination de tous les occupants, conformément aux instructions adressées au général Ehud Barak. Cet événement fut la cause directe de l'invasion du Liban-Sud jusqu'au cours du Litani. Dans le même temps, le président Élias Sarkis réussit à internationaliser la question du Liban-Sud, et la diplomatie libanaise arracha les résolutions 425 et 426, destinées à garantir le retrait complet des forces israéliennes et à permettre la mise en place de la FINUL. Mais au-delà de l'événement immédiat, il s'avère nécessaire de procéder à une lecture du blocage des négociations égypto-israéliennes et de leur enlisement, après la conclusion du premier et du deuxième désengagement, et le refus du gouvernement de Menahem Begin de répondre aux exigences du président Anouar el-Sadate — en dépit de ses initiatives pour la paix, de son discours à la Knesset et de sa proclamation de la chute du mur psychologique. La direction militaire israélienne voulait alors mettre à l'épreuve le comportement égyptien dans l'hypothèse d'un affrontement avec l'armée syrienne et avec les forces de l'OLP au Liban. Fort du succès de cette épreuve de feu consécutive à la première opération Litani, le président américain Jimmy Carter put mener à bien les négociations de Camp David, six mois après l'invasion du Liban. Ces négociations aboutirent à la signature du traité de paix égypto-israélien en mars 1979. En l'espace d'une seule année, la dynamique politico-militaire au Liban s'était transformée sous l'effet des résultats directs de cet essai, depuis le Liban-Sud, devenu entre-temps une question internationale à part entière. La répétition militaire israélienne avait ainsi fourni la référence opérationnelle qui allait guider l'invasion du Liban en 1982, dont l'objectif était d'en finir avec les forces de l'OLP et de rogner puis de maîtriser le rôle politique, militaire et sécuritaire syrien au Liban. Israël était désormais un acteur direct, par ses propres forces et par l'entremise de l'Armée du Liban-Sud qu'il avait constituée, aux côtés du régime de Hafez el-Assad comme second acteur, et des acteurs locaux positionnés sur la ligne de fracture entre le Mouvement national libanais et son alliée l'OLP d'une part, et le Front libanais avec ses liens à l'Occident et à Israël de l'autre. C'est dans ce terreau que commençait à germer quelque chose de nouveau dans les entrailles du Liban, portant en lui un lien organique avec la révolution islamique à Téhéran, et qui allait prendre corps après l'invasion israélienne. La «Prova d'orchestra» En ce temps-là, il y a plus d'un demi-siècle, la salle Clemenceau dans Beyrouth-Ouest projetait un film qu'il est difficile d'oublier, du réalisateur Federico Fellini: Répétition d’orchestre ou Prova d'orchestra , à l'époque de la montée de la gauche italienne et des groupes armés de toutes obédiences, quand les coups de feu étaient un bruit quotidien et familier à Rome comme dans les autres villes d'Italie. Le film donnait à voir la relation du maestro à ses musiciens, jusqu'au moment où le lourd boulet d'acier surgissait à l'écran pour s'abattre sur l'édifice et le menacer d'effondrement. La discussion tournait autour d'une seule question : dans quelle direction allait le Liban? Quelles étaient les perspectives? Quel marteau allait réveiller les porteurs des différents projets? En ce temps-là, j'attendais la chute de l'impérialisme et la destruction de l'État d'Israël, et ma réponse était toute prête: c'était le marteau vietnamien, ni le russe ni le chinois, qui accomplirait les tâches de la libération nationale et réaliserait le déterminisme historique. Il ne m'effleura pas l'esprit que le président Élias Sarkis avait raison. Lui se trouvait pourtant dans sa geôle dorée du palais de Baabda, attendant d'en sortir un jour avec beaucoup de sérénité et de dignité. Fellini avait su poser ses questions embarrassantes dans cette Prova qui se prolonge jusqu'à présent, au rythme des coups du boulet d'acier rasant hommes et pierres sur toute l'étendue du Liban et de la Palestine, débordant jusqu'aux confins du Grand Moyen-Orient. Hier, pour la première fois dans l'histoire du Liban contemporain, les autorités légales ont pris la direction des affaires du pays, rompu avec la conscience ambiante et avec des années d'attente et d'atermoiements, pour porter une initiative de sauvetage en faveur du Liban et de son peuple — une initiative à même d'arrêter le boulet dans sa course furieuse et d'empêcher l'effondrement de l'édifice libanais dans ce qu'il a d'humain, de politique, de culturel et d'historique. Les missions qui requièrent de s'engager ainsi pour le sauvetage n'appellent pas des décisions visant à contenter tout le monde. Elles n'ont que faire de l'assentiment des amateurs de mort, de destruction et de suicide. Leur seule exigence est le courage de défendre, envers et contre tous, l'intérêt et le bien des gens.

L'Iran frappe, Israël riposte, Trump s'interpose

Alors qu’on croyait que l’Iran avait définitivement enterré ses engins de guerre dans leurs silos, Téhéran a lancé une trentaine de missiles balistiques contre l’État hébreu tard dans la soirée de dimanche. Les autorités iraniennes ont présenté cette attaque comme une réponse à une frappe israélienne contre la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah, qui a fait deux morts et vingt blessés. Le message est clair: l’Iran s’oppose aux pourparlers libano-israéliens menés sous l’égide de Washington et entend se poser en défenseur du Liban « contre l’ennemi israélien », même au risque d’une nouvelle escalade. Téhéran continue en effet d’insister pour que le conflit entre Israël et le Hezbollah soit traité dans le même cadre que la confrontation plus large qui l’oppose à Israël et à ses alliés au Moyen-Orient. Lundi à la mi-journée, le commandement des forces armées iraniennes a annoncé "la cessation de l'opération", qualifiée de "sévère riposte" à Israël. Il a toutefois averti qu'"en cas de poursuite de l'agression et des hostilités, y compris dans le sud du Liban, des actions bien plus sévères et répressives qu'auparavant seront entreprises". "Nous avons rompu l'équation qui consiste à conclure un cessez-le-feu sur le papier et à le violer systématiquement sur le terrain", a commenté le négociateur en chef iranien, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf. Tel-Aviv n’a pas tardé à réagir en détruisant plusieurs systèmes de défense iraniens. Contre toute attente, toutefois, la riposte israélienne a été fortement freinée par son principal allié, les États-Unis. Alors que le président Trump s’était engagé corps et âme dans le conflit lors du déclenchement des frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, il a expressément demandé, dimanche et lundi, au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu de faire preuve de retenue, regrettant que le processus de négociation soit entravé par "l'ignorance ou la stupidité". Ces derniers jours, Donald Trump n’a pas caché ses divergences avec Benjamin Netanyahu. Selon la Maison Blanche, les deux dirigeants se sont entretenus par téléphone lundi, le président américain ayant cette fois tapé du poing sur la table pour imposer une suspension des hostilités. À l’approche des élections de mi-mandat, le locataire de la Maison Blanche cherche une issue à un conflit devenu particulièrement impopulaire aux États-Unis. Son intervention de lundi, ainsi que ses déclarations répétées affirmant qu’il demeure le seul décideur en dernier ressort, ont alimenté les spéculations sur les circonstances ayant conduit au déclenchement des attaques contre l’Iran en février alors même que les négociations étaient toujours en cours. Plusieurs analystes et élus américains accusent ainsi Benjamin Netanyahu d’avoir précipité l’entrée en guerre des États-Unis, peu après les premières frappes de l’aviation israélienne. Dans un entretien accordé au média Axios dimanche, le président américain a mis en garde le Premier ministre israélien contre toute riposte après les tirs de missiles iraniens : "Je vais appeler Bibi (le surnom de Netanyahu, ndlr) tout de suite pour lui dire de ne pas riposter. Israël a eu sa frappe et l'Iran a eu sa frappe. On n'a pas besoin d'une autre" frappe. Netanyahu, au risque d’irriter son plus proche allié sur la scène internationale, a pourtant donné son feu vert à de nouvelles frappes. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu du 8 avril, c’est la première fois que Téhéran cible directement le territoire israélien et qu’Israël bombarde le sol iranien. Côté israélien, le Premier ministre est lui aussi soumis à de fortes pressions internes pour maintenir une ligne dure vis-à-vis de l’Iran. Dans un entretien accordé au Financial Times dimanche, Donald Trump a estimé que le dirigeant israélien devrait accepter tout accord négocié par Washington. "Il n'aura pas le choix", a déclaré le président américain au quotidien économique. "C'est moi qui décide. C'est moi qui décide tout. Il ne décide pas…" Réagissant aux propos du locataire de la Maison Blanche, Netanyahu a assuré que son pays riposterait "avec force" à toute nouvelle attaque iranienne. Celui qui avait ordonné des frappes contre l’Iran malgré les objections du président américain lui a également répondu, "avec respect", qu’Israël exercerait son droit à se défendre "chaque fois que nécessaire". Plus tôt dans la journée, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a affirmé que son pays "continuerait d'agir" contre le Hezbollah. Il a promis que "toute tentative iranienne d'établir un lien entre le Liban et l'Iran afin d'attaquer Israël recevrait une réponse d'une grande force". Dans une interview diffusée dimanche soir sur la chaîne NBC, Donald Trump a plaidé pour des frappes plus "chirurgicales" contre le Hezbollah, affirmant vouloir "une vie meilleure" pour le Liban. Le Hezbollah a entraîné le Liban dans la guerre en attaquant Israël afin de venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué lors d’une offensive israélo-américaine. Dans une autre interview publiée mercredi dernier par le New York Post, le président américain a confirmé avoir eu un échange particulièrement tendu avec Benjamin Netanyahu deux jours auparavant. Au cours de cette conversation téléphonique, il aurait réprimandé son proche allié au sujet de l’offensive israélienne menée au Liban. Interrogé sur une éventuelle intégration du Liban dans un accord avec l’Iran, le dirigeant républicain a répondu : "non, non". "Pas du tout. Je n'exige rien. Je pense qu'ils aimeraient que ce soit le cas, mais je n'exige rien", a-t-il déclaré. Les risques d’une escalade étaient fortes lundi, avec l’intervention des rebelles houthis du Yémen, alliés de l’Iran, qui ont alimenté les craintes d’un nouvel élargissement du conflit. La milice yéménite a revendiqué une attaque contre Israël depuis son territoire. Elle a également décrété une interdiction de navigation israélienne en mer Rouge, autre axe maritime stratégique majeur avec le détroit de Bab el-Mandeb. Le Hezbollah nie tout contact avec Washington Par ailleurs, le responsable du Hezbollah Mahmoud Qomati a indiqué lundi, en réponse à une question de l'AFP, que son parti n'avait eu "aucun contact" direct avec Donald Trump, malgré les déclarations du président américain en ce sens. "Nous avons parlé avec le Hezbollah pour la première fois", avait déclaré le président américain le 3 juin à des journalistes. Deux jours plus tôt, alors qu'Israël menaçait de frapper la banlieue sud de Beyrouth, bastion du mouvement islamiste, il avait affirmé avoir eu "une conversation avec des représentants des dirigeants du Hezbollah", qui "ont accepté d'arrêter de tirer sur Israël et ses soldats". Le président Trump "faisait peut-être référence au fait que le conseiller du président du Parlement Nabih Berri communique avec l'ambassadeur américain et transmet des messages", a expliqué le responsable du Hezbollah. "Ces allégations indiquent à quel point l'administration américaine est prête à abandonner le pouvoir libanais dès que se profile la moindre indication d'un contact avec les parties fortes et influentes au Liban", a estimé M. Qomati. Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a, de son côté, répété lundi que "seul l'Etat libanais négocie au nom du Liban, et personne d'autre". A Tyr, des morts et des vestiges menacés Sur le terrain, les frappes israéliennes se sont abattues lundi sur plus d'une quinzaine de localités du sud du Liban, notamment à Tyr, où 14 personnes ont été tuées et 20 autres blessées. L'une des frappes a visé une voiture à proximité d'un bâtiment de la Croix-Rouge libanaise dans cette ville côtière. Quatre secouristes ont été blessés lors de l'attaque, touchés par des éclats de verre. Le Hezbollah a, pour sa part, revendiqué de nouvelles attaques contre des forces israéliennes dans le sud du Liban, mais aucune contre le nord d'Israël. L'armée israélienne a de son côté affirmé que trois projectiles avaient été tirés depuis le Liban "en direction de soldats israéliens en opération dans le sud du Liban", et qu'un quatrième projectile était "tombé à proximité des troupes" sans faire de blessés. Tyr est l'une des plus anciennes cités du monde méditerranéen, elle compte deux sites romains sous "protection renforcée provisoire", inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco. (AFP) Le ministre libanais de la Culture, Ghassan Salamé, a de nouveau « lancé un appel pour éviter de cibler les sites archéologiques du pays en particulier les ruines de Tyr qui sont dans le patrimoine commun de l'humanité". Les ruines de Tyr, classées au patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco, ont été endommagées par les frappes israéliennes de dimanche. Il s'agit du "plus grand dommage au site depuis le début de la guerre", a déclaré à l'AFP Ali Badaoui, directeur des sites archéologiques du sud du Liban. "Certains artéfacts archéologiques ont été endommagés lorsque des gravats les ont atteints, car une pluie de débris est tombée sur un vaste périmètre", touchant notamment "colonnes, chapiteaux, bases de colonnes, mosaïques", a-t-il énuméré. Ghassan Salamé a affirmé qu'Israël "ne respecte pas" la Convention de La Haye, qui impose la préservation des biens culturels en période de conflit armé, ni les "Boucliers bleus", un emblème symbolique mis en place par un comité lié à l'Unesco afin de protéger le site de Tyr. À la suite de la précédente guerre entre Israël et le Hezbollah en 2023-2024, l'Unesco a placé plus de 70 sites patrimoniaux au Liban, dont Tyr, sous "protection renforcée provisoire". La ville est la cible d'une campagne de frappes israéliennes depuis le début de la guerre avec le Hezbollah pro-iranien, le 2 mars, et a de nouveau été visée lundi. Dimanche, l'armée israélienne avait émis un nouvel ordre d'évacuation visant une zone qui englobe l'un des deux sites archéologiques, comprenant des vestiges romains, avant de mener des frappes.

Pourquoi la chute du régime iranien viendrait de l’intérieur (2/2)

Dans un précédent article, nous avons analysé l’impact militaire et industriel de l’opération conjointe «Epic Fury» et «Rugissement du lion» sur les capacités conventionnelles iraniennes. Dans ce second et dernier volet, nous examinons les effets combinés possibles de l’étranglement économique et de la mobilisation locale pouvant aboutir à l’implosion du régime iranien. Le blocus maritime a pris le relais des frappes de février-avril 2026. Le blocus est une condition nécessaire pour fragiliser le régime iranien, mais pas suffisante. Plusieurs mécanismes expliquent pourquoi les sanctions économiques imposées depuis des années, doublées du blocus maritime américain actuel et de leurs conséquences, comme les ruptures des chaînes d’approvisionnement et l’arrêt de l’exportation de pétrole, peinent à provoquer à elles seules la débâcle de ce régime, qui a prouvé sa capacité d’adaptation et s’est restructuré après la frappe initiale de décapitation en février dernier. Restructuration militaire et appartenance nationale Le commandement iranien éliminé s’est vu substituer par un autre, fortement militarisé. Il est clair que le président Masoud Pezeshkian, considéré comme modéré, a été marginalisé, et le pouvoir exécutif stratégique est désormais confié à une junte dominée par le Corps des gardiens de la révolution iranienne (CGRI). Au sommet, la coordination est centralisée au QG «Khatam al-Anbiya», qui assure, avec de nouvelles figures, la reconstitution rapide des capacités de missiles et de drones. Pour limiter la vulnérabilité du centre de décision, la chaîne de commandement n’est plus pyramidale mais aplatie: les commandements régionaux ont été autorisés à prendre l’initiative et jouissent d’une autonomie tactique accrue, notamment pour mener des embuscades navales et aériennes, et des raids de harcèlement si les contacts avec Téhéran sont coupés. Cette décentralisation vise à multiplier les nœuds de décision et à compliquer le ciblage de la chaîne de commandement. Par ailleurs, le régime catalyse le sentiment d’appartenance face à la menace extérieure en stigmatisant l’opposition comme agent étranger et en consolidant la loyauté de son noyau dur. Affaiblissement de l’économie d’embargo, qui reste résiliente La République islamique avait développé pendant des décennies des réseaux/circuits commerciaux parallèles pour contourner les sanctions occidentales imposées depuis les années 1980. Cela englobe des marchés noirs, des sociétés écrans un peu partout dans le monde, et des partenaires géopolitiques comme la Chine, la Russie, la Turquie et l’Irak, prêts à contourner les embargos, ce qui avait atténué le poids économique des sanctions, lesquelles avaient diminué le PIB iranien d’environ 23% et causé des manques à gagner de 10.000 à 12.000 milliards de dollars américains entre 2010 et 2022. Les sanctions et le blocus actuel continuent à cibler l’économie de l’Iran, augmentent les tensions sociopolitiques internes, limitent sa puissance régionale et son pouvoir à financer ses alliés comme le Hezbollah. De ce fait, sanctions et blocus agissent comme catalyseurs et non comme déclencheurs d’une implosion interne. Quels sont les facteurs qui accélèreraient l’effondrement du régime? Quatre facteurs résultant d’une convergence de la crise économique aiguë actuelle et de ruptures internes pourraient constituer des points de bascule menant à l’effondrement de la République islamique. La fracture des piliers économiques L’Iran, malgré les apparences de résilience et de solidité idéologique, est sous un fardeau économique très lourd. Le régime fait face à la forte dévaluation du rial, à l’inflation galopante, au poids de la reconstruction des infrastructures, à la reconstitution de son arsenal militaire, et à l’érosion du pouvoir d’achat du citoyen iranien. Les commerçants, les entrepreneurs et les salariés avaient convergé dans la contestation en janvier dernier, indiquant que l’assise économique du régime était déjà affaiblie: baisse des recettes fiscales, incapacité à subventionner des biens essentiels et difficultés d’approvisionnement. Aujourd’hui, la situation est encore beaucoup plus grave et le régime aurait beaucoup de mal, avec le temps, à contenir les mécontents par la seule répression. Les divergences entre élites et les pressions des réformistes La République islamique reposait sur une architecture politique centrée autour de Khamenei père et d’un réseau d’élites interconnectées. Mais aujourd’hui, c’est le CGRI qui tient les rênes du pouvoir. Face au désastre économique, que ferait-t-il à l’encontre des factions réformistes? Comment va-t-il gérer les élites dont les fractures internes sont masquées par l’état de guerre? Verraient-elles leurs divergences faire surface? Que feraient les 8 millions de Kurdes, les 3 millions de Baloutches et une fraction des 18 millions d’Azéris qui réclament leur autonomie depuis des décennies? La transition brutale vers la décentralisation des commandements pousse le régime à militariser à outrance ses périphéries et à augmenter les pressions sur les minorités, justifiant cela par le «risque de partition du pays», ce qui resserre les rangs de la population persane autour du régime. Cependant, la destruction de l’économie et des infrastructures industrielles limite grandement sa capacité à acheter la paix sociale dans ces provinces historiquement délaissées. Les défections des forces de sécurité L’élément le plus décisif pour la survie du régime restera la loyauté des instruments de coercition, notamment les CGRI, la police et les milices populaires (Basijis). Ces forces restent unies et disciplinées pour le moment. Elles peuvent donc contenir des vagues de protestation par la force et l’intimidation. Si des unités ou des officiers refusent d’obéir, désertent ou prennent le parti des manifestants pour interruption dans le versement des salaires, par exemple, le mécontentement populaire se transformera en insurrection, et peut-être en révolution. Les indicateurs précurseurs d’une telle situation ne sont pas signalés pour le moment, mais le jour où les premiers signes apparaîtront, cela indiquerait une crise en phase terminale. Dans les zones périphériques comme le Kurdistan ou le Baloutchistan, la combinaison d’un mécontentement social profond et de commandements locaux affaiblis pourrait faciliter cette dynamique de fragmentation. L’effacement de la peur collective Depuis 1979, la République islamique a écrasé dans le sang cinq grandes vagues de contestation qui ont toutes remis en cause les assises de la théocratie, notamment: les purges des premières années (1979-1988) marquées par l’élimination d’opposants et de minorités, et culminant avec l’exécution clandestine de 3.000 à 5.000 prisonniers; le Mouvement vert de 2009, né contre la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad et réprimé par les Bassidjis, faisant entre 100 et 150 morts; les soulèvements sociaux de 2017-2018 provoqués par l’inflation et la corruption, réprimés avec environ 30 morts; le «novembre sanglant» de 2019, déclenché par la hausse du prix du carburant et maté en tuant au moins 1.500 personnes en dix jours; et le mouvement Femme, Vie, Liberté (2022-2023), né après la mort de Mahsa Amini et maté par des tirs à balles réelles et des exécutions publiques, faisant plus de 550 morts. Le plus sanglant fut le dernier soulèvement de janvier dernier qui a servi de déclencheur indirect à l’intervention militaire américaine. Pendant cette révolte, les revendications économiques sont rapidement devenues politiques, réclamant la chute du régime. Le CGRI, la police et les Basijis ont réprimé cette révolte, faisant 5.000 morts selon les autorités officielles, plus de 40.000 selon les estimations les plus élevées. Le black‑out complet d’Internet, instauré dès le 8 janvier, a isolé le pays et rendu difficile la vérification indépendante des informations sur les événements en cours. Chacune de ces crises a illustré le recours systématique à une violence d’État disproportionnée pour assurer la survie du régime. Mais la psychologie collective n’est pas immuable. Les jeunes générations, confrontées à la violence récurrente de l’État et aux difficultés économiques, ont montré des signes d’érosion de la crainte. Quand la perception publique bascule sous l’effet combiné de l’absence de libertés, du mécontentement sociopolitique et de l’impossibilité d’assurer les besoins de base de la vie quotidienne, la mobilisation peut alors atteindre une ampleur critique et briser le seuil de disparition effective de la peur. Cela aurait un effet de propagation rapide via les solidarités locales, en l’absence d’internet et de réseaux sociaux, et se transformerait en dynamique de protestation. Pour conclure, le blocus américain fonctionne comme une cocotte-minute lente: il diminue les ressources nécessaires pour subventionner l’économie, payer les services publics et maintenir la fidélité des forces armées. À mesure que ces capacités s’épuisent, le régime perd des leviers matériels cruciaux. Mais la chute ne survient que si, en parallèle, la population persane et les populations ethniques périphériques franchissent certains seuils et/ou si des fragments significatifs des forces de sécurité se détachent. Autrement dit, sans un point de rupture interne (effondrement économique combiné à une mobilisation large, et/ou défections militaires), le blocus restera un facteur d’affaiblissement plutôt qu’un instrument final de renversement. Si le point de rupture s’avère lointain ou impossible, il restera trois alternatives à l’aboutissement de la crise: soit que Washington cède, ce qui voudrait dire l’affaiblissement de Trump; soit que Téhéran cède, ce qui voudrait dire l’affaiblissement du régime ou sa chute; soit le retour à la guerre, à laquelle le CGRI et l’US Navy se préparent. Lire aussi: https://admin.levanttime.com/articles/main/create/77c09ee9-4914-4e83-96c9-f18776ddd0c2?step=2

Liban: le danger venu de l’intérieur
Par
Najib Zwein
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Les Libanais ont de tout temps répété ce proverbe populaire: «Mieux vaut mille ennemis hors de chez soi qu’un seul ennemi dans la maison.» Et c’est en peu de mots qu’il a résumé, de génération en génération, une vérité politique et nationale immuable: les dangers venus du dehors, si redoutables soient-ils, demeurent moins dévastateurs que ceux qui s’insinuent au-dedans pour frapper l’unité de l’État, paralyser son jugement et saper sa souveraineté. C’est à cette aune que l’on peut comprendre une large part des épreuves que le Liban a traversées au cours des dernières décennies. L’Iran n’a jamais traité avec l’État libanais comme avec un État souverain et indépendant, doté de ses propres institutions constitutionnelles ; il a toujours choisi de passer par des forces et des organisations qui lui doivent allégeance politique et idéologique. Il a trouvé dans les circonstances régionales, au lendemain de la révolution khomeiniste et sous le drapeau de l’«exportation de la révolution islamique», une occasion propice pour tisser des relais et étendre une influence qui déborde largement ses frontières nationales vers plusieurs pays arabes. Avec le temps, l’affaire en vint à une vantardise publique de domination sur quatre capitales arabes, dont Beyrouth figurait en tête. Sur la scène intérieure libanaise, le Hezbollah réussit à instrumentaliser l’étendard de la résistance pour asseoir sa position politique et militaire, jusqu’au point où son ancien secrétaire général, Hassan Nasrallah, déclara ouvertement que l’argent, les armes et les ressources du Parti provenaient d’Iran. Or les deux parties commettent la même erreur. L’Iran s’est comporté comme si le Liban faisait désormais partie intégrante de sa sphère d’influence directe, tandis que le Hezbollah s’est conduit comme s’il était la référence suprême, au-dessus des institutions de l’État et de ses autorités constitutionnelles. Mais les faits ont démontré que le Liban, malgré tout ce qu’il a enduré, n’a pas perdu sa capacité à se relever ni à restaurer son rôle et ses institutions. Avec l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République et la désignation du docteur Nawaf Salam à la tête du gouvernement, une nouvelle phase politique s’est ouverte, dont le signe distinctif est la réhabilitation de l’État libanais et du concept de souveraineté nationale. Les conditions qui avaient si longtemps permis à des projets de tutelle et d’emprise de perdurer ont changé de nature, et les nuages de l’occupation et de l’influence étrangère commencent à se dissiper progressivement du ciel libanais, tandis que nombre de projets régionaux se révèlent sous leur vrai jour. Le malheur est que le Hezbollah et l’Iran ont refusé de reconnaître ces mutations. Plutôt que de revoir leur manière d’aborder l’État libanais, ils ont continué de s’adresser à lui avec la mentalité d’un passé révolu. L’autorité libanaise avait d’abord tenté d’adopter un langage posé et diplomatique, mêlant le respect à la fermeté, et affirmé la nécessité de traiter avec les institutions légitimes comme avec la seule instance habilitée à exprimer la volonté des Libanais. Mais l’outrecuidance a persisté, jusqu’à ce que la position ferme du président de la République vienne trancher nettement: la légitimité libanaise réside dans la Constitution et dans les institutions de l’État, et le peuple libanais n’est le vassal d’aucun État étranger ni le sujet d’aucune direction partisane, quelle que soit son envergure ou son influence. Malgré tout, certaines postures iraniennes ont continué de faire fi de ces réalités, allant jusqu’à un niveau d’offense politique et morale sans précédent lorsqu’un journal iranien s’en prit au président de la République en des termes indignes des relations entre États et irrespectueux de la souveraineté des nations. Ce comportement témoigne de l’ampleur de la crise que vivent ceux qui n’ont toujours pas assimilé que le Liban n’est la propriété de personne, et que le temps des diktats et des tutelles a commencé à décliner. Les Libanais ont considéré Israël comme un ennemi pendant de longues décennies, et le différend avec lui demeure ouvert sur des questions fondamentales de souveraineté, de frontières et de sécurité. Mais négocier avec des adversaires et des ennemis ne relève ni de la capitulation ni de la concession. Il s’agit d’un instrument politique auquel les États recourent pour défendre leurs intérêts et protéger leurs peuples. Les États négocient depuis une position de confiance en eux-mêmes, non depuis une position de peur ou de sujétion. À l’inverse, la blessure venue du dedans reste la plus dangereuse de toutes. L’histoire libanaise est remplie de moments qui ont montré que les divisions internes et les allégeances extérieures ont toujours constitué la plus grande porte d’entrée aux crises et aux catastrophes. C’est pourquoi les Libanais ont répété sans cesse que la trahison venue de l’intérieur ébranle les montagnes, parce qu’elle vient de ceux qui sont censés partager le même toit. Ce dont le Liban a besoin aujourd’hui, ce ne sont ni de nouvelles loyautés transnationales, ni de projets supplémentaires qui placent les intérêts de l’étranger au-dessus des intérêts des Libanais. C’est un seul État, une seule autorité, une seule décision nationale. Car lorsque l’État avance, l’influence recule ; lorsque la logique des institutions l’emporte, les chimères de la domination s’effondrent d’elles-mêmes ; et lorsque les Libanais se rassemblent autour de leurs institutions constitutionnelles et de leurs autorités légitimes, il ne reste plus de place pour quelque nouveau Brutus qui viendrait poignarder le Liban de l’intérieur.

Des illusions de paix au Liban
Par
Rami Rayess
Publié

Si l'état d'abattement que vivent les Libanais en cette période se comprend au vu des défaites successives qui les accablent depuis des années — et qui ont atteint leur paroxysme avec les deux guerres d'appui déclenchées par le Hezbollah sans consulter quiconque, guerres qui ont conduit au retour de l'occupation israélienne, au déplacement de plus d'un million de Libanais et à la destruction intégrale de villages du Liban-Sud —, l'enthousiasme excessif de certains pour la paix avec Israël, et la précipitation d'autres vers la normalisation, médiatique ou non, ne trouvent pour leur part aucune justification logique, et il faut au moins les qualifier d'impatients et d'irresponsables. La raison n'est pas que celui qui émet des réserves sur la paix soutient nécessairement la guerre ou souhaite la voir durer, ni que celui qui appelle à la retenue face à cette normalisation médiatique précipitée et artificielle — qui devrait d'ailleurs, au moins jusqu'à présent, tomber sous le coup de la loi — est opposé à l'arrêt des combats et au retour de la stabilité. Il s'agit plutôt de rappeler que la paix avec Israël n'est pas une promenade de santé, et que se hâter de rêver d'une bière à Tel Aviv ne relève que d'un discours puéril et prématuré. Cette fracture se déploie sur deux niveaux parfaitement contradictoires. D'un côté, certains sont prêts non seulement à fermer les yeux sur ce qu'Israël fait aux Libanais — les tuer, occuper leurs terres —, mais à l'en absoudre, en imputant tout cela exclusivement à ceux qui ont entraîné le Liban dans cette confrontation, sans même mentionner la réponse disproportionnée qu'Israël a infligée et continue d'infliger: occupation de villages et rasement de ceux-ci, sommations d'évacuation adressées à des localités entières pour vider les régions et créer un nouveau fait accompli sur le terrain, ciblage des hôpitaux et des sites patrimoniaux, et bien d'autres atteintes encore. De l'autre côté, certains refusent de lire les transformations en cours et s'obstinent à arrimer le front libanais aux guerres de la région — guerres qu'ils ont eux-mêmes allumées, au fond, au service de ces conflits et en représailles pour leurs symboles —, brandissant des menaces de châtiment à leur terme, invoquant un surplus de puissance dont une partie s'est brisée au cours de la période récente, et rejetant les efforts de l'État libanais pour mettre fin à la guerre et reconquérir sa souveraineté confisquée depuis longtemps. Le Liban ne peut pas faire face à un niveau de dangers aussi élevé avec un tel degré de division, au point que les Libanais semblent en désaccord sur presque tout — et au premier rang de ces désaccords figure la question de qui est ami et qui est ennemi, ce qui constitue le péril le plus grave. Au moment même où Israël fond sur le Liban et tue ses fils, civils, militaires, journalistes, secouristes et médecins, certains persistent à l'en disculper et à concentrer l'accusation sur ceux qui ont entraîné le pays dans cette guerre, et qui cherchent aujourd'hui à obtenir un cessez-le-feu — comme ils en ont toujours eu l'habitude allumer la guerre, puis s'affairer à l'éteindre. Dans la période qui a suivi les accords de Taëf, les Libanais s'étaient déjà divisés sur la manière d'affronter Israël, et avaient échoué à plusieurs reprises à élaborer un plan national de défense, faute de coopération du Hezbollah — et de ses parrains régionaux dans son sillage, bien entendu. Le Liban cherchait à étendre l'autorité légale de l'État sur l'ensemble du territoire, ce qui est pourtant la vocation de tout gouvernement en ce monde. Mais il faut dire que malgré la profondeur de ce désaccord, personne ne se portait alors volontaire pour défendre Israël, ni ne prônait une paix précipitée avec lui, ni ne contrevenait aux lois encore en vigueur jusqu'à nouvel ordre en entretenant des contacts avec des Israéliens ou en animant des échanges télévisés ou journalistiques avec eux. Si l'entraînement répété du Liban dans des guerres dont il ne retire rien est quelque chose d'inacceptable, que l'écrasante majorité des Libanais — las des conflits, des morts et des déplacements — rejette sans ambiguïté, l'illusion que la paix avec Israël serait une belle promenade, dans un vide total de rapports de force, constitue une faute mortelle susceptible d'approfondir encore la fracture entre Libanais et d'aggraver l'effritement intérieur du pays.