Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
Image d'actualité
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
Image d'actualité
En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Tactique calculée de Trump pour accentuer la pression sur Téhéran

Et rebelote. La tension monte dans la région avec la nouvelle vague de frappes sur l’Iran, annoncées pour ce soir par le président américain, Donald Trump, qui a également menacé de prendre le contrôle de l’île stratégique de Kharg, cœur névralgique de l'économie pétrolière iranienne. Toutefois, et dans une nouvelle volte-face, Trump a déclaré plus tard sur son réseau Truth Social qu’il a décidé d’annuler les frappes dont il menaçait l'Iran, assurant « que les discussions avec la République islamique ont été vues et approuvées par les plus hautes autorités iraniennes ». Et, comme à l’accoutumée, la nouvelle a été vite démentie via l'agence de presse iranienne Fars. Mais selon le site Axios , de hauts responsables iraniens ont affirmé qu’un « accord de principe » a été trouvé, mais qu’on «attendait l’aval du guide suprême Moujtaba Khamenei». Après avoir épuisé tous les moyens diplomatiques, Washington mise désormais sur la voie militaire pour accentuer la pression sur la République islamique afin de la contraindre à négocier un accord devant neutraliser la menace nucléaire qu’elle représente, endiguer son influence déstabilisatrice dans la région, à travers ses proxys, et régler le conflit autour du détroit stratégique d’Ormuz. La stratégie reste donc la même. C’est la tactique qui a changé. Elle s’est durcie, comme en témoigne le ton de plus en plus agressif des menaces du président Trump. «La guerre ne finira qu’avec la capitulation de l’Iran», a-t-il lancé dans le cadre d’une interview à la chaîne Fox News, peu de temps après un premier message sur son réseau social, Truth Social: «Les États-Unis vont frapper l'Iran très fort ce soir (jeudi). La marine, l'armée de l'air, les radars, la défense anti-aérienne et toutes les autres formes de défense (de Téhéran), ainsi que la majeure partie de sa capacité offensive, n'existent plus». Dans la nuit de mercredi à jeudi, l’armée américaine avait principalement ciblé le sud de l'Iran, ainsi que des sites proches de la capitale, notamment à Karaj, Nazarabad et Pishva, selon les Gardiens de la révolution islamique. Donald Trump a associé ses menaces à d’autres, à caractère économique, autrement plus importantes pour l’Iran: «À un moment donné, dans un avenir assez proche, nous prendrons peut-être l'île de Kharg et d'autres points d'infrastructure pétrolière. Nous assumerons le contrôle total de leurs marchés du pétrole et du gaz, tout comme nous l'avons fait avec le Venezuela, ce qui fonctionne brillamment à la fois pour le Venezuela et les États-Unis d'Amérique», a-t-il écrit, dans ce qui semble être un plan visant à mettre à genoux un Iran en butte à des problèmes économiques soutenus, accentués par le blocus américain imposé à ses ports. Il a répété la même menace à Fox News mais a émis des réserves quant à la réaction de la population américaine, hostile, selon lui, à une intensification du conflit. «Vous savez, ma préférence a toujours été de prendre l’île de Kharg. Je ne sais pas si l’Amérique en a l’estomac», a-t-il dit. Donald Trump a également indiqué qu’il ne compte pas frapper l’infrastructure civile pour ne pas porter préjudice au peuple iranien, majoritairement hostile au régime des mollahs. Autant de menaces qui mettent à mal le cessez-le-feu en vigueur depuis le 8 avril, même si Téhéran réagit violemment aux coups de massue américains. Dans la nuit de mercredi à jeudi, l’armée iranienne a ciblé des bases américaines au Koweit, à Bahrein et en Jordanie. Elle a épargné les Émirats arabes unis qui, selon Bloomberg, auraient tenu récemment leur première réunion de sécurité avec l’Iran depuis le début de la guerre. L’objectif de ces assises: assurer la stabilité économique des EAU, selon ce média. Téhéran a également bloqué totalement le détroit d’Ormuz où, jusqu’à mercredi, il autorisait le passage, certes payant, des bateaux des pays jugés amis ou neutres, pendant que l’armée américaine annonçait avoir neutralisé mercredi un troisième pétrolier ayant tenté de violer le blocus des ports iraniens en l'espace d'une semaine. Jeu de dupes v/s diplomatie Pour l’heure, cette recrudescence de la violence semble toujours contenue, voire étudiée, même si les risques de dérapage existent. Téhéran et Washington demeurent engagés dans une sorte de jeu de dupes dangereux, dans lequel chacun essaie de manœuvrer avec les atouts dont il dispose pour imposer ses conditions dans le cadre des efforts de médiation toujours en cours. Reste à voir qui lâchera en premier. L’un des signes indicateurs de la violence mesurée, à but déterminé, à laquelle nous assistons depuis quelques jours est l’absence d’implication israélienne. Le jour où Donald Trump demandera à son allié israélien de s’associer aux frappes contre l’Iran, cela signifiera officiellement le retour à l’option militaire pour atteindre les objectifs de guerre fixés, au risque d’un embrasement régional. Washington continue ainsi de miser sur le processus diplomatique. Donald Trump a réaffirmé hier que ce processus reste son «option préférée», alors qu’Islamabad et Doha mettaient les bouchées doubles afin de dégager une formule acceptable pour une déclaration d’intentions qui permettrait à l’Iran et aux États-Unis de reprendre les négociations. Les négociateurs du Qatar ont quitté jeudi Téhéran où ils s'étaient rendus la veille pour tenter d'aplanir les divergences entre les États-Unis et l'Iran, a indiqué à l'AFP un diplomate au fait de la mission qatarie. Les discussions avec les responsables iraniens étaient menées en coordination avec Washington, a confirmé ce diplomate, en précisant qu’elles ont duré «jusqu'aux premières heures de la journée». À Islamabad, le porte-parole de la diplomatie pakistanaise, Tahir Andrabi, a indirectement reconnu que les efforts de conciliation sont dans l’impasse, mais a souligné que son pays n’a toujours pas baissé les bras. «Il est difficile de rester optimiste face aux nouvelles hostilités, mais ne tirons pas le rideau sur l'approche pakistanaise en faveur d'une médiation», a-t-il indiqué. Il a précisé qu'Islamabad avait transmis un courrier en ce sens aux deux parties. «Nous restons engagés» pour une médiation, a insisté M. Andrabi. L’Arabie saoudite a en outre appelé à la poursuite de la médiation pakistanaise et salué le rôle joué par le Qatar pour soutenir les négociations. Un appel similaire a été lancé par le Kremlin. La médiation se poursuit désormais au rythme des frappes et des menaces américaines, militaires et économiques. Dans ce contexte, il est important de relever que le Secrétaire d’État américain au Trésor, Scott Bessent, a annoncé que des fonds seront prélevés sur les comptes iraniens gelés pour compenser les dommages causés par les tirs de missiles iraniens contre les pays alliés de Washington dans le Golfe. «Tous les péages versés à l'Autorité du détroit du Golfe Persique seront aussi compensés par des fonds prélevés sur leurs comptes. Chaque attaque lancée par l'Iran ne fera qu'aggraver les conséquences économiques et financières auxquelles il est confronté», a-t-il annoncé alors que l’un des principaux points d’achoppement dans le dialogue indirect Téhéran-Washington se rapporte aux avoirs iraniens gelés. La République islamique exige qu’ils soient débloqués pour accepter, entre autres, un retour aux négociations. Cette stratégie de la corde raide pourrait-elle pousser Téhéran à accepter les conditions américaines pour un « deal », ou au contraire, à réagir en élargissant le conflit militaire, sachant que Trump est hostile à une guerre d’envergure? Les jours à venir devrait apporter un élément de réponse. Reprise des exportations libanaises vers l’Arabie Au Liban, l’actualité principale est d’ordre politico-économique, avec la reprise des exportations libanaises vers l’Arabie saoudite. Riyad avait suspendu fin 2021 ses importations du Liban à cause de la crise née des propos du ministre de l’Information de l’époque, Georges Cordahi, au sujet de l’intervention saoudienne au Yémen et du trafic de Captagon vers son territoire. Sur le terrain, les échanges de tirs se poursuivent entre l’armée israélienne qui continue d’avancer dans le périmètre du Château de Beaufort et les miliciens du Hezbollah, dont «10 000 auraient été éliminés durant la guerre», selon Tel Aviv. Côté libanais, le nombre de victimes s’approche de la barre des 4000. Dans ce qu’Israël a considéré comme une violation du cessez-le-feu de mai, la formation pro-iranienne a lancé des drones contre le nord israélien jeudi matin. Ces engins ont pu être interceptés avant leur entrée dans l’espace aérien israélien, selon l’armée israélienne. S’agit-il d’un message adressé aux Américains et Israéliens, sur la disposition du Hezb à rouvrir le front libanais si la nouvelle épreuve de force entre Téhéran et Washington s’aggrave? La question peut se poser.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur tirer les conclusions qui s’imposent. Les huit parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, en passant par le retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, l’instauration d’un Hezbollah-land au Sud et la guerre de 2006. Le présent article traite de la suite de la guerre de 2006. La bataille du Wadi Al Houjeyr ou du Wadi Slouqi, dans le secteur central de la frontière libano-israélienne, s’est déroulée entre le 11 et le 13 août 2006. Elle fut l'un des affrontements les plus coûteux pour l'armée israélienne. L'objectif des forces de l’Etat hébreu était de traverser la vallée de Slouqi, direction nord, pour atteindre le Litani avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu qui s’annonçait. La vallée de Slouki, connue également sous le nom de Wadi Al Houjeyr, est un défilé escarpé et encaissé. Les combattants du Hezbollah y ont utilisé massivement les missiles antichars Kornet, capables de percer les double-blindages, à partir de leurs positions embusquées et sur les hauteurs et villages environnants. Dès que les chars Merkava israéliens se sont engagés dans le défilé, ils ont été pris sous un feu croisé des Kornet. Le manque de coordination initiale entre l'infanterie et les blindés des attaquants a laissé ces derniers sans protection face aux tireurs de missiles embusqués, l’infanterie étant supposée couvrir l’avancée des chars par des tirs de mortier afin de gêner les tireurs de missiles embusqués, chose qui n’a pas été faite efficacement. Cette bataille est souvent citée comme le "massacre des Merkava" par les partisans du Hezbollah. Les pertes israéliennes se sont élevées à 33 soldats tués et des dizaines de blessés, et une vingtaine de Merkava touchés, dont deux détruits. Côté Hezbollah on dénombre une quarantaine de morts. L’armée israélienne a finalement réussi à traverser la vallée le 13 août, toutefois l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 14 août 2006 a stoppé toute progression ultérieure. Sur cet axe, les troupes israéliennes avaient traversé le village de Ghandourieh et arrêté leur progression au nord de ce village et à quelques kilomètres du Litani, leur objectif initial. Ciblage des ponts, routes et infrastructures Dans cette guerre de 2006, Israël a ciblé en 33 jours 109 ponts et 130 routes dans tout le Liban. L’un des objectifs était l’isolement tactique du Sud-Liban par la destruction des ponts sur le fleuve du Litani pour couper les voies de communication entre le Sud et Beyrouth. Cette action visait à empêcher le Hezbollah d'envoyer des renforts, des munitions et des équipements militaires vers le front. Elle avait également deux autres objectifs : le premier était d’empêcher le Hezbollah de déployer des missiles lourds dans les régions libanaises autres que le Liban-Sud (à titre d’exemple, la destruction d’un pont reliant Baabda à Beyrouth, après le déploiement d’un missile – ayant traversé ce pont – camouflé dans un conteneur de 40 pieds sur la route Baabda – Wadi Chahrour ; le second objectif était d’empêcher le transfert des deux soldats israéliens capturés au début de la guerre en dehors du pays, en détruisant les ponts et routes menant vers la Syrie. Les bombardements des infrastructures "vitales", dont l’Aéroport international Rafic Hariri et la centrale électrique de Jiyeh, avaient pour but de paralyser l'économie libanaise et faire pression sur le gouvernement libanais afin qu'il désarme le Hezbollah. La destruction de ces axes a gravement entravé l'acheminement de l'aide humanitaire, transformant de nombreuses localités du sud en zones isolées. Cette stratégie s'inscrivait dans le cadre de la doctrine Dahiya (ou Dahyé) qui est une tactique militaire israélienne de guerre asymétrique prônant l'usage d'une force massive et disproportionnée contre les infrastructures civiles dans les zones servant de base au Hezbollah, au Hamas et à tout autre groupe armé, en riposte aux attaques contre le territoire israélien. Adoptée dès la guerre de 2006 et formulée officiellement en 2008 par Gadi Eizenkot, chef d’état-major israélien, cette approche considère les villages ou quartiers d'où sont tirés des missiles non comme des zones civiles, mais comme des bases militaires. Les causes des échecs tactiques israéliens Une commission d’enquête gouvernementale israélienne, présidée par le juge retraité Eliyahu Winograd, a été chargée d'examiner les échecs politiques et militaires d'Israël durant la guerre de 2006 contre le Hezbollah. Le rapport final de cette commission a conclu à un échec stratégique et militaire pour Israël, pointant des défaillances de commandement et de préparation. En conséquence, l’état hébreu a remanié sa doctrine terrestre, accéléré le développement d’un système de défense antimissiles de courte portée, appelé le Dôme de Fer, et généralisé un système de protection active, nommé Trophy, sur ses blindés. Ce système, vendu plus tard à l’armée américaine, consiste à intercepter les missiles antichars avant leur impact sur la coque des blindés. Un char Merkava lors de manoeuvres dans le Négev. (AFP) Le rapport Winograd a en effet révélé la vulnérabilité du char Merkava face aux roquettes RPG-29 et aux missiles de précision Kornet et Metis-M du Hezbollah, tous à charge tandem (double charge) capables de percer le char Merkava doté d’un double blindage interne et externe, le blindage externe étant réactif, c’est-à-dire qui explose et dévie les missiles anti-char classiques, alors que les missiles à charge tandem sont capables de l’outrepasser et de pénétrer dans le char. Le nombre de Merkava touchés durant la guerre de 2006 par ces munitions est de 52, causant la mort de 30 soldats. Parmi ces chars, cinq ont été totalement détruits. Quant aux autres, 24 ont été perforés et 23 faiblement endommagés. Tous ces 47 chars ont été plus tard réparés et remis en service. Mis à part l’efficacité des roquettes et missiles à effet tandem, le rapport Winograd affirme que les Merkava furent atteints suite, principalement, à des erreurs tactiques systémiques dans leur utilisation. Le rapport critique également le manque de coopération entre l’aviation, l’infanterie et les blindés israéliens, et la préparation insuffisante des réservistes, ces derniers n’ayant effectué aucune manœuvre blindée pendant six ans. Une première dans l’histoire militaire L'utilisation massive des roquettes RPG29 et des missiles Kornet et Metis, tous à charges tandem, a marqué un tournant dans l’histoire militaire. Bien que leur utilisation sporadique ait eu lieu auparavant durant la guerre de Tchétchénie dans les années 90, et celle d’Irak contre les Américains en 2003, le conflit de 2006 a révélé l’efficacité de leur utilisation massive par une milice contre des chars à blindage réactif, ce qui est une première. De plus, les tactiques sophistiquées du Hezbollah et ses préparatifs pour cette guerre ont démontré l’ampleur de l’implication iranienne au Liban et ont constitué une leçon de stratégie dans les guerres asymétriques. Fort probablement, les Ukrainiens ont tiré les leçons de cette guerre, puisque leurs tactiques lors des premières semaines de l’offensive russe de 2022 furent les mêmes sous beaucoup d’aspects que celles du Hezbollah, sauf que leurs missiles antichars à charge tandem étaient occidentaux (Javelin l’équivalent du Kornet, et le Nlaw l’équivalent du Metis-M). À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Le Hezb ou l'hégémonie par la censure et la sanction

Entre 1984 de George Orwell et de L'Étranger d’Albert Camus se tisse un fil commun dans leur description de l'instrument de contrôle (ou plutôt du cadre général de la domination) et ce qui se passe au Liban singulièrement ces dernières années, depuis que le pouvoir s'est consolidé entre les mains du Hezbollah et sous son commandement. Il existe une étrange convergence entre l'univers d'Orwell et celui de Camus, alors qu'ils semblent à première vue si différents l'un de l'autre: le monde de l'oppression extérieure chez Orwell, et le monde de l'absurde et du détachement existentiel chez Camus. Chez Orwell, l'individu est soumis à une surveillance extérieure absolue. Big Brother ne surveille pas seulement les comportements, il tente de s'emparer de la conscience elle-même. L'objectif ne se réduit pas à l'obéissance, mais va jusqu'à effacer toute possibilité de dissidence intérieure. La liberté y est menacée de l'extérieur, et l'individu — Winston — cherche à se réapproprier son être propre par le biais de la rébellion. Chez Camus, la situation est presque inversée. Aucune autorité totalitaire visible ne surveille le héros Meursault. Le problème n'est pas une surveillance externe, mais un vide intérieur. Meursault ne «se révolte» pas parce qu'il ne voit tout simplement rien qui mérite qu'on s'y oppose. Et pourtant, la société ne tolère pas cette neutralité: elle le juge, non seulement pour son crime, mais pour son défaut de conformité affective, pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère. Dans 1984 , la société impose une surveillance totale et l'individu tente d'y échapper pour recouvrer son humanité. Dans L'Étranger , l'individu ne se soumet pas spontanément aux normes établies, et la société exerce sur lui une surveillance rétroactive pour le ramener au «comportement convenable». Autrement dit, Orwell décrit une société qui prévient la dissidence en amont, tandis que Camus décrit une société qui la sanctionne après qu'elle s'est manifestée. L'oppression chez Orwell est politique et institutionnelle ; chez Camus, elle est morale et sociale. Dans l'univers d'Orwell, l'individu ne peut pas «s'écarter» de la norme, car la surveillance est à la fois préventive et totale. Et s'il s'écarte tout de même — comme le fait Winston —, il sera intégralement reformaté, contraint d'aimer le pouvoir lui-même. Cette «restitution» est d'autant plus terrifiante qu'elle ne consiste pas en un retour à un comportement ordinaire, mais en une recréation de l'homme de l'intérieur. Dans les deux œuvres, la société ne supporte pas l'éloignement du «modèle», et exerce donc une surveillance dont la finalité ultime est de ramener l'individu à la norme, soit par la persuasion coercitive — Camus —, soit par une reprogrammation complète — Orwell. Chez Camus, la norme est morale et sociale, et ce qui est exigé c'est de ressentir comme il faut. Chez Orwell, la norme est politique et idéologique, et ce qui est exigé c'est de penser comme il faut. Les deux univers formulent quelque chose de profondément dérangeant: le problème ne se situe pas seulement dans le comportement, mais dans le fait que la société aspire à unifier l'intériorité humaine elle-même — les sentiments ou les pensées. Meursault est condamné parce qu'il ne ressent pas comme il le devrait ; Winston est brisé parce qu'il ne pense pas comme il le devrait. Si l'on remplace désormais le mot «société» par «Hezbollah», ne découvre-t-on pas que ce parti a accompli la forme d'oppression telle qu'Orwell la décrit dans 1984 , tout en traitant l'ensemble de ses partisans et défenseurs à la manière dont la «société» traite Meursault dans le roman de Camus ? Appliquée au Hezbollah, cette grille de lecture révèle que le parti a procédé à une recomposition du conscient collectif — par la persuasion, l'identité et le récit — dans un registre proche de l'«Orwell symbolique», tout en recourant à la punition directe face au refus, ce qui relève plutôt du «Camus concret». Il a même ajouté à sa surveillance une dimension religieuse, celle de l'accusation d'apostasie et de rupture avec la foi. Et sa surveillance des comportements socio-moraux ressemble à ce qu'on trouve chez Camus : elle va jusqu'à interdire l'expression de certaines formes de deuil, puisque «le martyr est monté aux cieux dans la joie». Ce qui est plus redoutable encore que la mort, c'est d'être reformaté au point de ne plus se percevoir comme distinct du pouvoir ou de la communauté. C'est précisément là qu'Orwell et Camus se rejoignent dans la méthode que le Hezbollah a pratiquée: le premier en exprimant la brisure de l'intériorité, le second en exprimant la punition de ceux qui refusent de s'inscrire dans «le cadre tracé» à travers la culture du sahsouh (NDT : la punition infligée à quiconque ose exprimer une opinion contraire aux forces en place). On comprend dès lors que la domination du Hezbollah sur une large part de la communauté chiite, et sur des leviers essentiels de l'État libanais, n'a pas été le résultat d'un facteur unique et simple, et qu'on ne saurait l'expliquer par la seule force militaire ni par la seule légitimité populaire. Ce qui s'est produit est le fruit d'une accumulation historique complexe, mêlant la violence, l'encadrement identitaire et la recomposition interne de la société. Pour comprendre ce parcours, il faut lire trois mécanismes solidement articulés entre eux. I- La coercition — fondation du pouvoir et imposition des faits accomplis Dans les années quatre-vingt, dans le contexte de la guerre civile libanaise, l'affrontement n'était pas seulement politique: c'était une lutte pour l'existence et l'hégémonie au sein de la communauté elle-même. Cette période a été marquée par la liquidation ou l'éviction de courants intellectuels et militants — Hassan Hamdane, Hussein Mroué et d'autres, y compris parmi les résistants, aux appartenances communistes, de gauche ou libérales. Des confrontations ont également opposé le Hezbollah à d'autres forces chiites, notamment le mouvement Amal dans ce qu'on a appelé la «guerre des frères». Le Hezb a eu recours à la violence, aux enlèvements et à la dissuasion directe, à l'encontre de l'environnement libanais comme des étrangers — attentats contre des ambassades, prises d'otages, etc. Et il a imposé certains modes de comportement par la force ou par la menace dans diverses communautés. Cela signifie que le Hezbollah n'est pas né dans un environnement d'«adhésion libre», mais dans un environnement partiellement reconfiguré par la contrainte. Nous sommes là face à ce qu'on pourrait nommer la phase orwellienne fondatrice, celle où les frontières sont d'abord imposées avant que soit construite la légitimité. II - Le contrôle social, ou la transformation de la coercition en «comportement naturel» Après la consolidation de l'hégémonie, la mutation la plus décisive s'est opérée: il ne s'agissait plus seulement de contrôler, mais de recomposer la société de l'intérieur. Ce processus s'est accompli par l'imposition de normes de comportement religieux, social et culturel, par une tentative d'imposer le voile par la menace de défiguration à l'acide, puis par l'incitation matérielle — des sommes d'argent versées en échange du port du voile. On a ensuite construit une binarité tranchée entre «résistant» et «traître», entre «conforme» et «déviant», et une pression sociale intense s'est abattue sur les dissidents, allant de l'atteinte à la réputation à la mise à l'écart et à l'accusation de trahison. À ce stade, l'oppression n'était plus toujours directe: elle était devenue diffuse, intégrée au corps social lui-même. La société avait commencé à surveiller ses propres membres. C'est là qu'on retrouve la logique camusienne: l'individu n'est pas sanctionné seulement pour ce qu'il fait, mais pour son refus de se conformer au modèle collectif. III - La construction du cadre qui produit la conviction et l'identité L'étape la plus décisive dans la réussite de ce modèle fut la construction d'un récit puissant, capable de donner sens à tout ce qui précédait. Ce récit reposait sur l'idée de la résistance et de la dignité, sur la protection de la communauté face aux menaces extérieures, sur la valorisation du sacrifice, de la souffrance et du martyre, et sur la fusion du religieux avec le politique et l'identitaire. Parallèlement, se sont édifiés des réseaux de services sociaux, des institutions éducatives, sanitaires et culturelles, ainsi qu'une architecture de solidarité interne, visible dans la multiplication des occasions religieuses et la création de rites et d'usages importés en grande partie d'Iran. C'est alors que s'est accomplie la mutation décisive: le passage d'une société soumise à une société convaincue — du moins en partie. C'est chez Erich Fromm qu'on trouve l'explication de ce comportement: l'être humain ne fuit pas seulement l'oppression, il choisit parfois la conformité parce qu'elle lui procure un sentiment de sécurité et d'appartenance à la communauté. IV - Le recours à la coercition et à la répression politiques Malgré le succès du contrôle social et la construction d'un corpus de convictions, la coercition politique est restée présente aux moments de crise. Elle s'est manifestée à travers des événements intérieurs décisifs comme ceux de 2008, à travers un climat d'assassinats et de dissuasion politique qui va du martyre de Rafic Hariri jusqu'à celui de Lokman Slim, et à travers l'affermissement de lignes rouges infranchissables — les accords de Doha, le tiers de blocage, les chemises noires. Ces moments remplissent une fonction fondamentale: rappeler en permanence que la force demeure présente. L'équilibre se maintient ainsi entre la conviction d'un côté et la peur de l'autre. V -Comment s'est constitué le «consentement apparent»? Ce qui ressemble à un «consentement» au sein de cet environnement ne saurait être simplifié: c'est le résultat d'un entrelacement de facteurs complexes. Une conviction authentique chez une partie de la population, une adaptation chez une autre, la peur ou le silence chez d'autres encore, et l'absence d'alternatives crédibles venant compléter ce tableau. Le «consentement» est en réalité une structure composite et non une position univoque. Au terme de ce long parcours, nous voici dans une situation où le parti ne domine plus seulement par la force, mais à travers l'identité et le cadre par lequel l'individu comprend lui-même, sa souffrance et ses choix, les percevant comme logiques, légitimes et porteurs de sens. La société participe alors partiellement à reproduire cette hégémonie par elle-même. Dès lors, le contrôle cesse d'être seulement extérieur pour devenir également intérieur. Qu'en est-il aujourd'hui ? Mais les transformations récentes, sous la pression des événements régionaux et de la violence externe, ont fait émerger un écart entre le récit et la réalité, des questionnements intérieurs qui demeurent pour la plupart silencieux, et des réévaluations non déclarées. En regard, le danger extérieur continue de resserrer la cohésion, et la pression sociale empêche l'explosion ouverte. Nous traversons donc aujourd'hui une phase d'ébranlement silencieux, sans transformation claire ni définitive à l'horizon.

Diplomatie sous le feu: Trump menace Téhéran de nouvelles frappes

La tension continue de monter dans la région mais reste jusque-là sous contrôle. À croire que Téhéran et Washington, qui poursuivent les échanges de messages par le biais du médiateur pakistanais, ont opté pour une nouvelle tactique. Celle de la diplomatie sous le feu. C’est sous cet angle que sont aujourd’hui perçus les événements militaires déclenchés par l’Iran dans la région au cours des dernières quarante-huit heures. Asphyxiée par le blocus maritime imposé par Washington à ses ports, la République islamique, qui jusque-là jouait la montre, n’a plus que l’option militaire pour desserrer la pression exercée sur elle à deux niveaux. Le premier concerne les négociations directes libano-israéliennes pour un accord de paix. S’il est conclu, l’accord en question mettra fin immanquablement à son emprise sur le Liban, via le Hezbollah, au moment où elle s’efforce de faire figurer le dossier du Hezb à l’agenda de ses éventuels pourparlers avec Washington, pour pouvoir imposer ses conditions. Le second se rapporte à ses propres pourparlers avec les États-Unis pour un cessez-le-feu durable. En abattant mardi un hélicoptère militaire américain de type Apache, qui patrouillait dans les eaux internationales du détroit d’Ormuz, l’Iran est donc passé à la vitesse supérieure dans sa confrontation avec les États-Unis qui ont réagi au quart de tour en menant deux vagues de frappes contre des systèmes de défense antiaériennes et des radars autour du détroit d'Ormuz, selon le média américain Axios. Des explosions successives ont retenti durant la nuit le long de la côte sud de l'Iran. Selon le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom), il s’agit de «frappes d'autodéfense, sur ordre du commandant en chef», en référence au président Donald Trump. L'Iran a réagi en lançant des attaques contre des bases américaines au Bahreïn, en Jordanie et au Koweït. «Des frappes imminentes» Même s’il n’a pas lâché l’option diplomatique, le président américain, qui n’arrêtait pas d’affirmer qu’un «bon» accord avec Téhéran est sur le point d’être conclu, a radicalement changé de ton mercredi. Il s’est montré menaçant, laissant entendre qu’il est conscient du jeu iranien et qu’il ne compte pas s’y laisser prendre. M. Trump a réaffirmé, au cours d’une conférence de presse à la Maison Blanche, qu’il compte «de nouveau frapper l’Iran aujourd’hui», mercredi, et qu’il envisage une attaque d’envergure en visant des centrales électriques et des ponts. Il a lancé ces menaces après avoir dénoncé la duplicité de Téhéran. «On va les attaquer, les attaquer très durement. On était vraiment sur le point de conclure un accord, mais ils n'arrêtent pas de nous mener en bateau, ils se moquent de nous», a-t-il déclaré dans le Bureau ovale. Sur son réseau Truth Social, il avait écrit quelques heures plus tôt que l'Iran «a mis trop de temps à négocier un accord qui aurait été excellent pour lui», mais qu’«il va devoir maintenant en payer le prix», alors que la veille, avant l’incident de l’Apache, il avait annoncé un «très très bon accord» à venir sous «deux à trois jours». «L'Iran, c'est beaucoup de paroles et aucune action. Le tyran du Moyen-Orient est MORT!!!», a ajouté le président américain en rappelant que l’armée iranienne est anéantie. Cette armée iranienne garde cependant sa capacité de nuisance, comme en témoignent les tirs nocturnes de missiles contre Israël, dans la nuit de lundi à mardi. Cette attaque avait fait suite aux raids d'Israël sur la banlieue sud de Beyrouth, dimanche, lancés en représailles à des frappes du Hezbollah contre le nord du territoire israélien. L’escalade peut être facilement attribuée au régime des mollahs, qui menaçait Israël de riposte en cas d'offensive sur la banlieue sud, alors que l'État hébreu avait promis des frappes contre ce fief du Hezb au cas où la formation pro-iranienne maintiendrait ses attaques contre son territoire. Lésé par l'accord de cessez-le-feu libano-israélien de Washington, et vraisemblablement poussé par son parrain iranien, le Hezbollah n'a pas hésité à tirer des roquettes vers la Galilée, déclenchant donc une riposte israélienne, suivie d'une contre-riposte iranienne tout aussi attendue. En dépit de l’escalade, la tension reste contenue comme en témoigne la mission qatarie menée actuellement à Téhéran, en coordination avec Washington. Mais le feu couve sous la cendre. Donald Trump passera-t-il à l’acte au cas où Téhéran poursuivrait ses atermoiements ? On apprenait à ce propos en fin de soirée, mercredi, que l’Iran a refusé une proposition du Qatar d’organiser une réunion avec les Etats-Unis afin de discuter des points de désaccord. Pour l’heure, la République islamique ne fait que démontrer qu’elle reste tiraillée entre deux courants. Le premier, dur, est incarné par le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et le second, modéré, est emmené par le président iranien, Massoud Pezechkian. Alors que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, proche du CGRI, haussait le ton mercredi face à Washington, le président Pezechkian s’est distingué par un discours très remarqué dans lequel il a prôné le dialogue. Mais si ses propos ont attiré l’attention, c’est parce qu’il était évident qu’il s’adressait aux Pasdaran et en raison de la référence qu’il a faite à l’ex-guide suprême iranien, Ali Khamenei, «pour qui le dialogue est la seule voie possible pour sortir de l’état de ni guerre ni paix dans lequel l’Iran se trouve». Un appel indirect à suivre la voie tracée par le dirigeant iranien liquidé en février dernier, lors d’une frappe israélo-américaine sur Téhéran. Coudées franches au Liban Sur le front libanais, il n’est pas dit cependant que le Hezbollah risque de tenir compte des propos de Pezechkian, ce groupe obéissant directement aux ordres des Pasdaran. De nouveaux tirs en direction d’Israël risquent cependant de coûter cher, l’armée israélienne ayant désormais les coudées franches pour riposter immédiatement par des frappes sur la banlieue sud, sans en référer à l’autorité politique. Cette décision, prise lundi par le cabinet restreint militaire, montre que c’est la logique de la réaction militaire immédiate qui prévaut actuellement, sans que celle-ci ne puisse avoir une influence quelconque sur les processus engagés. C’est comme si chaque partie testait les lignes rouges de l'autre. Le président libanais, Joseph Aoun, a ainsi réaffirmé mercredi sa détermination à «aller jusqu’au bout» dans les négociations directes avec Israël. Sur le terrain au Liban, les opérations militaires restaient mercredi limitées au sud du pays où l’armée israélienne a tué deux individus, en ciblant leur voiture à Saïda. Les deux n’ont toujours pas été identifiés. À Kfarchouba, elle a enlevé «deux hommes qui se sont approchés de la zone où les soldats israéliens mènent des opérations (…) et les ont emmenés en Israël pour les interroger», selon un communiqué transmis à l'AFP.

Guerre en Iran: nouveaux nuages à l’horizon

C’est encore, et toujours, le régime de la douche écossaise au niveau du conflit en Iran. Après les dernières déclarations des dirigeants américains faisant état – pour la énième fois – de l’imminence d’un «deal» avec la République islamique, de nouveaux nuages gris se sont amoncelés mardi soir à l’horizon. Le président Donald Trump a ainsi annoncé tard en soirée qu’il venait de recevoir un rapport du commandement militaire américain, soulignant que ce sont des tirs iraniens qui ont abattu, lundi soir, dans le détroit d’Ormuz un hélicoptère US de type Apache qui effectuait une patrouille dans la région. Le pilote et le co-pilote ont été sauvés, sains et saufs, par des équipes de l’armée américaine au terme de deux heures de recherches. «Les États-Unis doivent répondre à cette attaque», a tenu à préciser le chef de la Maison Blanche. Peu de temps après la déclaration du président Trump, des responsables américains ont indiqué au New-York Times qu’il «n’est pas clair si les négociations avec l’Iran seront relancées après la déclaration du président Trump qui s’est engagé à riposter au crash de l’hélicoptère». Concrètement, la riposte US contre l’attaque iranienne de lundi soir sera très vraisemblablement ponctuelle, limitée dans l’espace et le temps. Il reste qu’elle contribuera à entretenir, voire à accroître, le climat de tension et de méfiance qui marque le conflit en Iran. Cette tension s’est reflétée dans les propos tenus il y a quarante-huit heures par le président du Parlement iranien Mohammed Baqer Ghalibaf (qui préside l’équipe de négociateurs avec Washington) qui a non seulement souligné que la République islamique «n’a pas confiance dans les États-Unis», mais il a, sans détour, qualifié – et ce n’est pas la première fois – les USA d’«ennemi». En tout état de cause, tout semble indiquer que l’administration Trump n’a pas l’intention, du moins dans le contexte présent, de s’engager dans une nouvelle confrontation à grande échelle avec l’Iran. C’est ce qui a sans doute poussé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à affirmer, lors de la dernière réunion du cabinet restreint de sécurité, qu’Israël «pourrait être contraint d’affronter seul l’Iran». M. Netanyahu a précisé à ce propos que «la bataille avec la République islamique et le Hezbollah» n’est pas terminée. Joseph Aoun poursuit sur sa lancée contre l’Iran Sur le plan des opérations militaires, l’aviation israélienne a poursuivi lundi de manière intensive ses raids contre les positions et les dépôts de munitions du Hezbollah dans plusieurs villages du Liban-Sud. Parallèlement, l’armée israélienne a indiqué avoir tué un milicien du Hezbollah qui avait franchi la frontière avec le Liban et qui avait semble-t-il l’intention de s’infiltrer dans une localité du Nord d’Israël. Parallèlement, les forces de l’État hébreu ont lancé lundi dans la journée un ordre d’évacuation de la ville de Tyr, dont notamment le quartier chrétien où se sont retranchés des éléments armés relevant du parti pro-iranien. Dans ce cadre, des pôles d’influence chrétiens ont lancé un appel urgent à la démilitarisation de ce quartier. Au niveau politique, la présidence de la République a publié une retranscription de la deuxième partie de l’interview que le président Joseph Aoun a accordée à la CNN. Le chef de l’État a réitéré ses critiques à l’égard de l’attitude de la République islamique au Liban, soulignant que le pouvoir libanais souhaite établir des relations cordiales avec Téhéran «mais sur base du respect mutuel et de la non-ingérence dans les affaires intérieures de l’autre partie», reprochant, précisément, au régime iranien «ses ingérences sur la scène libanaise». Concernant le Hezbollah, le président Aoun a déclaré qu’«il est temps que l’État remplace les milices», affirmant que la collectivité chiite «est fatiguée» et qu’il faut lui offrir une solution de rechange «par le biais d’institutions publiques fortes». Abordant la question des armes du parti pro-iranien, le président Aoun a souligné que «la guerre (au Liban) aurait dû se terminer en l’an 2000» (à la suite du retrait israélien totale de la zone de sécurité contrôlée par l’État hébreu). Le chef de l’État a déploré le fait qu’à la suite de ce retrait, le Hezbollah a «commis des erreurs stratégiques». Évoquant en outre les négociations directes entre le Liban et Israël, le président Aoun a réaffirmé la volonté du pouvoir libanais de mettre un terme définitif à l’état de guerre entre les deux pays.

L’affaire Riad Salamé: regarder la paille dans l’œil du voisin…

Il est ahurissant, curieux, déconcertant, voire étrange et paradoxal, de lire encore aujourd’hui des informations partisanes réductrices, publiées par une presse intéressée et relayées par les réseaux sociaux, au moment où le pays est confronté à des développements cruciaux, tant à l’intérieur qu’à l’international, et que son sort est mis à rude épreuve depuis des décennies. Malheureusement, il ne s’agit pas là d’une «première». Nous nous trouvons face à des manipulations médiatiques visant à faire diversion et à détourner l’attention des sujets brûlants de l’heure, en l’occurrence une guerre sans merci qui entraîne le pays dans une destruction totale et le plonge dans un gouffre socio-économique et financier sans précédent. Toute cette saga, qui n’a rien d’étrange en définitive, semble tenir du déjà-vu. Un leitmotiv retentissant et bien rodé, reflétant une volonté de sape évidente: détruire, en revenant mille fois sur le sujet, la réputation de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, et de son frère, Raja. En y ajoutant, cette fois encore, un grain de sel avec l’évocation du rôle de la banque HSBC. Riad Salamé serait donc à l’origine de la faillite et de l’effondrement de notre système financier et économique. Il est aisé, en effet, d’abreuver l’opinion de cette rengaine après toutes les manipulations médiatiques observées sur la scène politique libanaise, relatives aux milliards de dollars dilapidés et peut-être dérobés, durant des années, par l’entremise de ministères et sur base de résolutions adoptées par les gouvernements successifs, puis votées par la Chambre des députés et puis, hélas, bien souvent oubliées. Dans ce contexte triste et trouble, frôlant souvent l’obsession, rien ne semble émouvoir ou du moins porter à la réflexion sereine, tant les esprits sont prisonniers de leurs fantasmes. Le quotidien français Le Monde rapporte, citant les avocats de Riad Salamé, que ce dernier avait pu acquérir ses biens immobiliers grâce aux revenus élevés qu’il percevait lorsqu’il exerçait ses fonctions de conseiller financier auprès de la société Merrill Lynch, avant sa nomination au poste de gouverneur de la Banque du Liban… Mais cette indication du quotidien français s’envole en fumée comme tomberaient au sol les feuilles d’automne. Il en est de même lorsque l’avocat de l’ex-gouverneur fournit à la Justice les preuves documentées, prouvant l’origine et la provenance des fonds se rapportant à ses divers investissements. Pourrait-on enfin laisser libre cours à la justice avant de se lancer dans des accusations sans fondements! Parlant de justice, n’est-il pas en fait surprenant que ce corps emblématique de l’État s’interdise de poursuivre certains leaders politiques et chefs de partis lourdement responsables – et ce n’est un secret pour personne – des failles survenues dans la gestion de la sécurité, de la justice et des dépenses de l’État dans les domaines du social, de l’électricité, de l’éducation! Cela, sans parler de certaines associations fictives, civiles ou religieuses, ou des milliards de dollars qui se sont évaporés en subventions sur l’essence, le blé, et d’autres produits alimentaires… Ne nous laissons donc pas piéger par ces manipulations médiatiques et par le choix délibéré de ce timing politique déloyal qui n’a rien, rappelons-le, d’une simple coïncidence. Si jeter le blâme sur un haut responsable vise à lui attirer les foudres du ciel et des sanctions, ayons au moins le courage et la décence de reconnaître que Riad Salame est le SEUL, à ce jour, à avoir payé. Et il n’est point sorti de l’auberge pour autant. Laissons donc le soin à la Justice d’accomplir son travail et de statuer dans un climat serein, sans pour autant retirer à l’ex-gouverneur le droit de se défendre. Pour clore ce chapitre humblement, il serait opportun de rappeler une célèbre réplique: «Si tu cherches à voir la paille dans l’œil de ton voisin, faut-il encore que tu aies l’honnêteté de voir la poutre qui est dans ton œil.» On conviendra que cette réplique mérite aujourd’hui réflexion. * Antoine Menassa est le président et fondateur de l’Association des hommes d’affaires libanais de France (HALFA).