

La polémique sur la question de l'unité ou de la rupture des dossiers et des volets bat actuellement son plein. La réalité montre que les dossiers politiques s'articulent par nature les uns aux autres, reflétant la complexité de la vie économique et politique, mais leurs poids respectifs diffèrent et leurs influences mutuelles sont loin d'être équivalentes. Traiter séparément tel ou tel dossier relève d'un choix gouverné par les priorités, la gravité des enjeux et leur sensibilité.
Dans cet ordre d'idées, Barack Obama estimait que la force de la politique étrangère américaine résidait dans l'art de hiérarchiser les priorités, ce qui permet de gérer la rapidité avec laquelle les affaires les plus complexes sont résolues, avec la possibilité de revoir cet ordonnancement chaque jour selon les résultats recherchés.
Après avoir échoué à réunir les fonds nécessaires pour vendre l'accord avec Washington en interne, le directoire iranien est revenu à son antienne, en l'occurrence lier le dossier libanais aux négociations en cours, et a tiré ses missiles vers le nord d'Israël pour signifier sa détermination à imposer l'unité des trajectoires face aux négociations libano-israéliennes. Téhéran avait entre-temps compris que la Maison-Blanche gérait avec une relative sérénité la coexistence entre la poursuite de la trêve, le maintien de l'accalmie et la perpétuation du blocus naval, une équation qui épuise l'économie iranienne tant que le calme relatif perdure et que le blocus tient.
Telle est la raison profonde de cette sollicitude tardive affichée par Téhéran pour le Hezbollah et sa base, au moment même où il n'avait obtenu aucun résultat tangible de son agression contre le Koweït, Bahreïn et les Émirats, faute d'avoir pu contraindre ces États à réviser leurs politiques d'endiguement et à renoncer à leurs droits, y compris celui de riposter et d'exiger réparation.
On peut résumer la situation ainsi : les revendications fondamentales — le nucléaire et le reste — ne sont pas au cœur du litige ; le désaccord porte sur les exigences financières déclarées, et c'est ce désaccord qui a suscité cette montée des tensions et le retour au couplage du dossier libanais avec l'accord global, sans que cela présage pour autant une capitulation de Washington.
Par ailleurs, la pression maintenue par la Maison-Blanche sur la réaction israélienne procède de sa volonté de prolonger la trêve et le blocus jusqu'à ce que la direction iranienne s'incline devant les conditions financières américaines.
Si, en guise de réaction, Israël s'emploie d'abord à boucler le périmètre de la bande de Gaza au titre d'une déclaration d'état de guerre, comme l'a fait Netanyahu, et ce alors que les négociations entre le Hamas et les factions qui lui sont affiliées s'intensifient au Caire, il n'en reste pas moins que ce dossier palestinien ne préoccupe guère Washington, du moment que le Premier ministre israélien fait preuve de discipline sur le front libanais, ce qui paraît être l'hypothèse la plus probable pour les jours à venir.
Un combat à titre gratuit
Yahya Sinouar a déclenché l'opération du 7 octobre sans objectif politique déclaré, si ce n'est ce que le nom de l'opération — «Déluge d'Al-Aqsa» — laisse transparaître d'une ferveur religieuse pour la mosquée Al-Aqsa. Il attendit de longues journées que Téhéran se mobilise pour le soutenir contre le «petit Satan», tout comme il attendit l'appui de la salle des opérations de l'axe à Damas — le régime Assad et la banlieue sud de Beyrouth — sans oublier les Hachd al-Chaabi irakiens et les Houthis au Yémen.
Lorsque la guerre de soutien au «Déluge» s'enclencha selon les critères des Gardiens de la Révolution, l'effort militaire déployé ne convainquit pas les dirigeants et cadres du Hamas et des Qassam en plein cœur des combats les plus acharnés — il était manifeste que cet effort n'était pas à la hauteur de ce qui avait été convenu.
Aussi les déclarations des commandants des Qassam ne furent-elles pas exemptes de formules et d'appels venant conforter cette appréciation, jusqu'à ce que la désillusion à l'égard de l'axe atteigne le point où l'on n'hésita plus à l'exprimer ouvertement.
Une fois que l'état-major américano-israélien eut achevé d'anéantir Gaza et sa population, nous avons été témoins des effets désastreux et foudroyants de l'offensive israélienne sur les capacités combattantes du Hezbollah au Liban, dont elle a atteint le talon d'Achille — sa puissance offensive comme défensive. Et comme la guerre de soutien déclarée ne s'était assigné aucun objectif politique, sinon d'épauler le «Déluge d'Al-Aqsa», l'effort militaire du Hamas et du Hezbollah s'est trouvé happé dans un vide politique, tandis qu'Israël énonçait ses objectifs successifs, articulés à plusieurs agendas — locaux, régionaux, internationaux — sans oublier l'agenda personnel de Netanyahu et de ses alliés au gouvernement.
C'est ainsi que l'affrontement entre l'axe de la résistance et de la moumanaa d'une part, et Israël de l'autre, a mis au jour une double insuffisance: politique d'abord, opérationnelle ensuite, à partir du moment où chaque partie fut isolée et neutralisée séparément.
Quiconque connaît la nature des relations entre les États et les organisations qui leur sont liées sait que l'équation ne fonctionne que dans un seul sens: la vocation des vassaux ne dépasse pas le service du centre, quelle que soit l'indulgence que celui-ci affiche et quel que soit le soin avec lequel il entretient le récit de l'alliance.
Il n'y a donc aucune raison d'inscrire une guerre menée pour venger la mort du Guide suprême iranien Khamenei dans le cadre de la défense de la souveraineté libanaise ou de la résistance à l'agression contre les terres et les populations du Liban-Sud. Les pertes humaines et la destruction immense subies au Liban comme en Palestine ne sauraient être rattachées à quelque objectif politique que ce soit ayant trait à l'intérêt des deux peuples. Le combat des extrémistes ne mérite d'autre qualificatif que celui de combat gratuit.
La première opération Litani
Tel Aviv s'éveilla, le 11 mars 1978, sur des combats dans ses rues pour reprendre le contrôle d'un autocar dans lequel s'étaient retranchés un groupe de fedayin placé sous le commandement de la jeune Dalal Moghrabi, et plusieurs civils israéliens. Les combats se poursuivirent jusqu'à l'élimination de tous les occupants, conformément aux instructions adressées au général Ehud Barak.
Cet événement fut la cause directe de l'invasion du Liban-Sud jusqu'au cours du Litani. Dans le même temps, le président Élias Sarkis réussit à internationaliser la question du Liban-Sud, et la diplomatie libanaise arracha les résolutions 425 et 426, destinées à garantir le retrait complet des forces israéliennes et à permettre la mise en place de la FINUL.
Mais au-delà de l'événement immédiat, il s'avère nécessaire de procéder à une lecture du blocage des négociations égypto-israéliennes et de leur enlisement, après la conclusion du premier et du deuxième désengagement, et le refus du gouvernement de Menahem Begin de répondre aux exigences du président Anouar el-Sadate — en dépit de ses initiatives pour la paix, de son discours à la Knesset et de sa proclamation de la chute du mur psychologique. La direction militaire israélienne voulait alors mettre à l'épreuve le comportement égyptien dans l'hypothèse d'un affrontement avec l'armée syrienne et avec les forces de l'OLP au Liban. Fort du succès de cette épreuve de feu consécutive à la première opération Litani, le président américain Jimmy Carter put mener à bien les négociations de Camp David, six mois après l'invasion du Liban.
Ces négociations aboutirent à la signature du traité de paix égypto-israélien en mars 1979. En l'espace d'une seule année, la dynamique politico-militaire au Liban s'était transformée sous l'effet des résultats directs de cet essai, depuis le Liban-Sud, devenu entre-temps une question internationale à part entière.
La répétition militaire israélienne avait ainsi fourni la référence opérationnelle qui allait guider l'invasion du Liban en 1982, dont l'objectif était d'en finir avec les forces de l'OLP et de rogner puis de maîtriser le rôle politique, militaire et sécuritaire syrien au Liban. Israël était désormais un acteur direct, par ses propres forces et par l'entremise de l'Armée du Liban-Sud qu'il avait constituée, aux côtés du régime de Hafez el-Assad comme second acteur, et des acteurs locaux positionnés sur la ligne de fracture entre le Mouvement national libanais et son alliée l'OLP d'une part, et le Front libanais avec ses liens à l'Occident et à Israël de l'autre.
C'est dans ce terreau que commençait à germer quelque chose de nouveau dans les entrailles du Liban, portant en lui un lien organique avec la révolution islamique à Téhéran, et qui allait prendre corps après l'invasion israélienne.
La «Prova d'orchestra»
En ce temps-là, il y a plus d'un demi-siècle, la salle Clemenceau dans Beyrouth-Ouest projetait un film qu'il est difficile d'oublier, du réalisateur Federico Fellini: Répétition d’orchestre ou Prova d'orchestra, à l'époque de la montée de la gauche italienne et des groupes armés de toutes obédiences, quand les coups de feu étaient un bruit quotidien et familier à Rome comme dans les autres villes d'Italie. Le film donnait à voir la relation du maestro à ses musiciens, jusqu'au moment où le lourd boulet d'acier surgissait à l'écran pour s'abattre sur l'édifice et le menacer d'effondrement.
La discussion tournait autour d'une seule question : dans quelle direction allait le Liban? Quelles étaient les perspectives? Quel marteau allait réveiller les porteurs des différents projets?
En ce temps-là, j'attendais la chute de l'impérialisme et la destruction de l'État d'Israël, et ma réponse était toute prête: c'était le marteau vietnamien, ni le russe ni le chinois, qui accomplirait les tâches de la libération nationale et réaliserait le déterminisme historique.
Il ne m'effleura pas l'esprit que le président Élias Sarkis avait raison. Lui se trouvait pourtant dans sa geôle dorée du palais de Baabda, attendant d'en sortir un jour avec beaucoup de sérénité et de dignité.
Fellini avait su poser ses questions embarrassantes dans cette Prova qui se prolonge jusqu'à présent, au rythme des coups du boulet d'acier rasant hommes et pierres sur toute l'étendue du Liban et de la Palestine, débordant jusqu'aux confins du Grand Moyen-Orient.
Hier, pour la première fois dans l'histoire du Liban contemporain, les autorités légales ont pris la direction des affaires du pays, rompu avec la conscience ambiante et avec des années d'attente et d'atermoiements, pour porter une initiative de sauvetage en faveur du Liban et de son peuple — une initiative à même d'arrêter le boulet dans sa course furieuse et d'empêcher l'effondrement de l'édifice libanais dans ce qu'il a d'humain, de politique, de culturel et d'historique.
Les missions qui requièrent de s'engager ainsi pour le sauvetage n'appellent pas des décisions visant à contenter tout le monde. Elles n'ont que faire de l'assentiment des amateurs de mort, de destruction et de suicide. Leur seule exigence est le courage de défendre, envers et contre tous, l'intérêt et le bien des gens.