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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Quelle vérité Naïm Kassem tente-t-il de dissimuler?

Chaque fois que le Hezbollah affronte une crise politique, militaire ou populaire, ses dirigeants reviennent au même lexique: la résistance, la victoire, la souveraineté, le refus de toute tutelle. Des mots lourds, chargés d'une forte charge émotionnelle, mais qui perdent chaque jour davantage leur pouvoir de conviction auprès des Libanais, à mesure que se creuse l'écart entre le discours et la réalité. Dans son dernier discours, le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, a affirmé que le Hezb restait fidèle à l'accord de Taëf et à la Constitution libanaise, que ses armes étaient dirigées contre Israël, et qu'il faisait face à des projets d'allégeance et de tutelle étrangère. Un propos qui paraît cohérent au premier abord, mais qui s'effondre dès qu'il affronte les faits. Car la politique ne se résume pas à ce qui se dit sur les tribunes, mais à ce qui se pratique sur le terrain. Et les faits vécus par les Libanais au cours des dernières décennies ne ressemblent en rien au récit présenté par Kassem ; ils en sont presque l'exact contraire. Si le Hezbollah demeure fidèle à l'accord de Taëf, comment expliquer alors la persistance d'une force militaire indépendante de l'État, plus de trois décennies après la signature de cet accord? L'accord de Taëf ne fut pas un simple arrangement politique destiné à mettre fin à la guerre civile, mais bien un projet de construction étatique. L'essence de ce projet tient en peu de mots: un seul État, une seule armée, une seule autorité détenant le monopole des armes et de la décision sécuritaire et militaire. Or, cela s'est-il accompli? La réponse, tous les Libanais la connaissent. Une autorité parallèle à l'État a vu le jour au Liban au fil des dernières décennies, une autorité disposant des armes, de la décision, et de la capacité d'imposer des faits politiques et militaires en marge des institutions constitutionnelles. Et lorsque la décision de la guerre et de la paix échappe au Conseil des ministres, au Parlement et à la présidence de la République, parler de fidélité à Taëf relève davantage de la réécriture de l'histoire que de la description du réel. Le problème ne réside pas dans l'existence d'un désaccord politique sur le rôle de la résistance ou sur l'avenir des armes ; ce débat est légitime en soi. Le problème tient à la prétention de présenter les choses comme si le Liban avait vécu, durant toutes ces années, sous le régime d'une application pleine et entière de Taëf, alors que chacun sait que l'une des causes majeures de la crise libanaise fut précisément cette dualité du pouvoir et de la décision. Quant à l'affirmation selon laquelle les armes ne viseraient qu'Israël, c'est une assertion que la mémoire libanaise peut difficilement prendre au sérieux. Les Libanais n'ont pas oublié le 7 mai 2008. Ils n'ont pas oublié ces années d'intimidation politique durant lesquelles les rapports de force furent imposés par les armes, ou par leur seule ombre. Ils n'ont pas oublié que la simple existence d'une force militaire hors du cadre de l'État suffisait à renverser les équilibres politiques, à bloquer les échéances constitutionnelles, et à imposer ses conditions aux gouvernements, aux présidents et aux parlements. Même lorsque les armes ne furent pas employées directement, leur seule présence demeurait un facteur déterminant de la vie politique libanaise. Et c'est là que se situe le nœud du problème. La démocratie ne saurait s'établir lorsqu'une seule partie détient la capacité d'imposer sa volonté par la force, si elle le décide. Et un État ne mérite ce nom que si aucune force politique ne sait qu'il existe, au-dessus des institutions constitutionnelles, une décision plus haute encore. Vient ensuite le discours sur le refus de la tutelle étrangère. C'est là que le paradoxe atteint son comble. Car quelle tutelle le Hezbollah a-t-il donc rejetée, toutes ces années durant? Et de quelle autonomie de décision parle-t-il? Depuis de longues années, le Hezb n'a jamais caché son lien stratégique avec l'Iran. Ce ne fut jamais une accusation portée par ses adversaires, mais bien un élément assumé de sa propre littérature politique. Il a mené des batailles régionales d'envergure, fondées sur des calculs dépassant largement l'intérêt libanais immédiat. Il est entré dans la guerre syrienne. Il s'est engagé dans les conflits de la région. Il a lié le destin du Liban à tout un axe régional. Et il a transformé le pays, que les Libanais le veuillent ou non, en un élément des équations du conflit entre l'Iran et ses adversaires. Aujourd'hui, tandis que Kassem évoque la confrontation des tutelles, des négociations américano-iraniennes se déroulent sur les dossiers de la région, le Liban en faisant partie. Et ce seul fait suffit à dévoiler l'ampleur de la contradiction entre le slogan et la réalité. Si la décision était purement libanaise, l'avenir des armes et du rôle sécuritaire et politique du Liban ne figurerait pas sur les tables des négociations régionales et internationales. Et si la souveraineté dont ils parlent existait réellement, les Libanais ne se trouveraient pas à attendre, pour connaître le sort de leur propre pays, l'issue d'arrangements conclus hors de leurs frontières. Mais ce qui mérite peut-être le plus de s'y arrêter, c'est cette notion de «victoire» que le Hezbollah présente aux Libanais. Dans le discours de Kassem, comme dans ceux qui l'ont précédé, tenir devient victoire, durer devient victoire, et ne pas s'effondrer totalement devient victoire. Selon cette équation, il devient possible de proclamer la victoire en toute circonstance. Mais les peuples ne mesurent pas les victoires de cette manière. Les peuples mesurent la victoire à leur niveau de vie, à leur sécurité, à leur stabilité, à la capacité de leurs enfants à demeurer dans leur pays, et à la capacité de leur État à protéger leurs intérêts. Alors, quel fut le résultat, après tant d'années de ces politiques? Une économie effondrée. Une monnaie ayant perdu l'essentiel de sa valeur. Un État en faillite. Des institutions paralysées. Une émigration massive des jeunes et des compétences. Un isolement arabe et international croissant. Et des régions détruites, qu'il faudra des années pour reconstruire. Sont-ce là les signes d'une victoire? Ou sont-ce plutôt les signes d'une crise nationale profonde, que certains tentent d'envelopper dans des slogans? Ce qui est douloureux, c'est que les Libanais ayant payé le plus lourd tribut ne cherchent plus à entendre des discours. Les habitants du Liban-Sud n'ont pas tant besoin de nouvelles théories sur la victoire que de reconstruire leurs maisons. Les familles ayant perdu leurs enfants ne cherchent pas l'éloquence politique, mais une explication rationnelle à l'ampleur des pertes qu'elles ont subies. Et les jeunes qui quittent le Liban par milliers ne s'interrogent pas sur les discours idéologiques, mais sur un avenir qui n'existe plus dans leur propre pays. C'est pourquoi le langage des victoires répétées paraît chaque jour plus déconnecté de la réalité que vivent les gens. Le Hezbollah s'est habitué à triompher dans le récit, même lorsqu'il perd dans les faits. Mais il affronte aujourd'hui un dilemme différent. Car les faits sont devenus trop vastes pour être dissimulés, les prix payés trop lourds pour être justifiés, et les questions trop hautes pour être étouffées par des slogans. Au fond, les Libanais n'ont besoin de personne pour les convaincre que ce qu'ils ont vécu fut une victoire ou une défaite. Ils le savent déjà, par les détails de leur vie quotidienne. Ils le savent quand ils se tiennent devant leurs banques en faillite. Ils le savent quand ils cherchent un emploi et n'en trouvent pas. Ils le savent quand ils accompagnent leurs enfants aux aéroports. Ils le savent quand ils attendent que des décisions prises hors du Liban déterminent l'avenir de leur pays. C'est pourquoi la vraie question n'est plus: le Hezbollah a-t-il vaincu ou non? La question qui s'impose aujourd'hui est plus cruelle, et plus essentielle encore: Si tout ce qui s'est produit au cours des dernières décennies fut une victoire, comme l'affirme Naïm Kassem, à quoi aurait donc ressemblé la défaite? C'est précisément cette question que redoutent les tenants des slogans, car c'est la question à laquelle les discours ne peuvent répondre, que les drapeaux ne peuvent recouvrir, et que les célébrations ne peuvent dissimuler. C'est la question des faits. Et les faits, contrairement aux discours, ne mentent pas.

Hé l’Iran, de quoi je me mêle?
Par
Youssef Mouawad
Publié

La question ainsi formulée est quelque peu tardive, cependant elle a le mérite d’être posée en des termes exprès! En vertu de quelle norme juridique ou de quelle convention internationale, l’Iran s’immisce-t-il dans les affaires libanaises? Et en toute impunité depuis plus de quarante ans! Profitant de la faillite de l’État, l’ingérence s’est faite sous forme de soutien militaire, politique et financier dispensé au Hezbollah, allant jusqu’à impliquer notre pays dans des conflits et des affrontements qui n’étaient pas à l’ordre du jour de son gouvernement légitime. Comment frôler l’incident diplomatique sans y succomber? Déjà que l’ambassadeur des mollahs ne jouit pas du «persona grata», locution adjectivale qui certifie qu’il est accrédité par la puissance auprès de laquelle il a été missionné et qui est censée l’agréer. Bien sûr, Téhéran n’allait pas attendre que Mohammad Reza Shibani ait présenté ses lettres de créance pour piétiner nos plates-bandes, empiéter sur notre part de souveraineté et encore moins pour engager les hostilités avec Israël ou les interrompre. Sans-gênes, les Pasdarans allaient faire comme s’ils étaient chez eux et, pour toute réaction, nos officiels, quand ils n’étaient pas de mèche avec ces derniers, allaient se contenter de détourner pudiquement le regard comme pour ne pas se rendre à l’évidence. Cette situation était censée se poursuivre indéfiniment, le Liban ayant bon dos. Mais c’était ne pas compter avec l’embardée du chef de l’État, qui a récemment tenu à faire la différence entre l’aide apportée par la République islamique et l’ingérence qu’elle se permet dans nos affaires propres. L’immixtion en question, constituant une atteinte grave à la souveraineté d’un pays, ne pouvait être conçue qu’à l’époque des «tutelles étrangères auxquelles il est interdit de revenir». Mais l’embellie, due à ce déportement, risque d’être de courte durée, car pour Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, le volet libanais ne saurait être dissocié du volet iranien. Se solidarisant soi-disant avec notre pays, et exigeant le retrait israélien du Sud libanais pour parvenir à la paix conformément à l’accord d’Islamabad, Téhéran nous implique plus que jamais dans son jeu politique et dans les négociations qui portent sur l’avenir du golfe Persique. Notre sort se déciderait donc à Islamabad plutôt qu’à Washington! La fin de non-recevoir qu’a opposé le parti de Dieu à l’accord du cessez-le-feu du 3 juin dernier (1), ne s’expliquerait, suivant le président du Conseil Nawaf Salam, que par la volonté de Téhéran de rappeler que telle décision lui appartient: en tant que capitale iranienne, celle-là ne saurait être exclue des pourparlers. L’Iran, d’après un de ses haut placés, a consenti bien trop de sacrifices sur la scène du Moyen-Orient, pour qu’un cessez-le-feu ait été négocié entre le Liban et Israël sans son assentiment. D’ailleurs, que savait-on du mémorandum d’entente concocté à Islamabad, et dont les diverses versions étaient jusque-là truffées d’inexactitudes et d’omissions? Et maintenant qu’il a été signé électroniquement dans sa forme définitive, qui parierait sur sa mise en œuvre ou sa «durabilité»? (2) Vous avez dit ingérence? Devant les échéances qui se précipitent, Téhéran a cherché cependant à reprendre langue avec Baabda par l’intermédiaire de Abbas Araghchi. Ce ministre même qui s’était récemment gaussé des propos du président Joseph Aoun en se demandant: est-ce la République islamique ou bien l’État hébreu qui occupe un cinquième du territoire libanais? Mais, ce disant, le diplomate en chef s’était laissé prendre à son propre piège et on pourrait aisément lui rétorquer que c’est son pays qui occupe du «Liban utile» une portion autrement plus large que celle occupée par Israël (3). Et c’est sans parler de la mainmise de wilayat al-faqih sur les rouages de l’État profond qui nous régente. Tout cela, bien sûr, par le truchement de son supplétif, le Hezbollah. Ce dernier n’était-il pas habilité, par les soins des Pasdarans, à embarquer le Liban dans des conflits dévastateurs et à entraîner des évacuations de masse! (1) Les négociations libano-israéliennes redémarreront le 23 juin. (2) Sina Toossi, «Even if Iran benefits from this deal with Washington, any peace is likely to be temporary», The Guardian, 16 juin 2026. (3) Le «Liban utile», une expression péjorative et assassine, mais on a bien parlé de la «Syrie utile».

Une énième escalade au Liban-Sud à dimension politico-militaire

La nouvelle escalade de violence entre le Hezbollah et l’armée israélienne déployée au Liban-Sud, ainsi que le report simultané des pourparlers américano-iraniens, qui devaient s’ouvrir aujourd’hui, vendredi, en Suisse, confirment les craintes suscitées par la formule du protocole d’entente conclu entre Téhéran et Washington, jugée à l’avantage de la République islamique. Ces appréhensions se rapportent au risque de voir le Liban réduit au rôle de boîte aux lettres dans le cadre de ces négociations à venir, dont chacun sait qu’elles seront longues et ardues, voire semées d’embûches. L’escalade soulève surtout la question de savoir quelle stratégie poursuivent les Iraniens? Une interrogation légitime quand on sait que la flambée de violence, vendredi, a été déclenchée par une attaque meurtrière du Hezbollah, le bras militaire de l’Iran au Liban, contre une position israélienne, dans la nuit de jeudi à vendredi. Elle a duré presque toute la journée et a pris fin grâce à un énième cessez-le-feu entre les deux ennemis, sur pression de Washington, mais sur une note politique iranienne très significative. Car à peine le cessez-le feu annoncé que le ministère iranien des Affaires étrangères a fait état de contacts menés par les médiateurs pour la tenue, «dans les prochains jours», d’une première séance consacrée aux pourparlers. Il a laissé entendre que la République islamique n’est pas pressée de s’y lancer. «Du moment que l’accord avec Washington a été signé électroniquement, la réunion de Suisse n’est plus urgente», indique le communiqué du ministère iranien des Affaires étrangères qui annonce l’agenda des discussions: les clauses 1, 4, 5, 10 et 11, de l’accord-cadre. Des dossiers qui intéressent directement Téhéran puisqu’ils se rapportent à la trêve sur tous les fronts, dont le Liban, à la levée du blocus naval américain, à la gestion de la navigation dans le détroit d’Ormuz, à la levée des sanctions américaines imposées à Téhéran et au déblocage des avoirs iraniens gelés. Washington, pour sa part, n’a donné aucune indication précise sur le contenu des discussions à venir, ce qui fait craindre que le processus de négociations se déroule sous le feu au Liban, en fonction des intérêts de la République islamique, qui garde en main la carte libanaise comme levier de pression. Dans le même temps, les responsables iraniens insistaient sur la nécessité de préserver les intérêts nationaux de la République islamique dans les futures discussions avec Washington. Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et négociateur en chef avec les Américains, a ainsi affirmé que l'Iran resterait fidèle à ses «lignes rouges» lors des négociations à venir sur le programme nucléaire. Il a averti que Téhéran était prêt à répondre fermement à toute tentative de pression excessive de la part des États-Unis. Cette succession d’éléments confère ainsi à l’escalade de vendredi une dimension politique qui dépasse le cadre libanais et qui fait donc craindre des épisodes similaires au cours des 60 prochains jours. Quarante-sept tués en quelques heures Les frappes israéliennes au sud du pays et dans la région de Baalbek ont fait au moins 47 tués et 97 blessés, selon les chiffres officiels. L’attaque au drone nocturne du Hezb contre une position israélienne non loin de Nabatiyé, a fait quatre tués, dont un officier, parmi les militaires israéliens. L’armée israélienne a riposté en frappant «150 positions du Hezbollah au Liban-Sud et dans la Békaa», ont confirmé les autorités militaires et politiques de l’État hébreu. L’intensité des raids a provoqué un mouvement d’exode massif du Liban-Sud, d’autant que les ministres israéliens d’extrême droite multipliaient les menaces contre le Liban, alors que les combattants du Hezb ciblaient à leur tour des positions israéliennes. Washington est vite entré en action pour éviter que les échanges de tirs dégénèrent. Un cessez-le-feu devait être instauré peu après 16h. Le Hezbollah a indiqué qu'il s'y conformerait à condition qu'Israël fasse de même. De son côté, l'État hébreu a réaffirmé son engagement envers la trêve, à condition que la formation pro-iranienne s’abstienne de la violer. Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, devait entrer en contact avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qui a de nouveau haussé le ton vendredi. Le dirigeant israélien a ainsi fait savoir que son armée restera au Liban-Sud «autant que cela sera nécessaire» et s’est engagé à poursuivre son action pour assurer la sécurité du nord israélien. M. Rubio devait également avoir un entretien téléphonique avec le président libanais, Joseph Aoun. Un peu plus tôt, un porte-parole de l’armée israélienne précisait au cours d’une conférence de presse que Tel Aviv poursuivrait ses opérations dans les secteurs qu’il occupe au sud du Liban «afin de détruire les infrastructures militaires du Hezbollah et de neutraliser toute menace contre son territoire, tant qu'elle ne recevrait pas de nouvelles directives». «Les événements récents ont démontré une chose: les soldats de l'armée israélienne doivent se tenir entre le Hezbollah et les civils israéliens », a-t-il affirmé. Il a notamment expliqué que la formation pro-iranienne s’est dotée d’un large quartier-général militaire souterrain, dans le secteur du château de Beaufort, et que ses tirs incessants contre les forces israéliennes visent «à empêcher celles-ci de détruire ces installations». Des accusations que la formation pro-iranienne a rejetées. Son chef, Naïm Qassem, devait en début de soirée réaffirmer la légitimité des «opérations de résistance contre l’armée israélienne occupante» et accuser Israël de ne jamais avoir respecté les engagements conclus à la faveur d’un premier accord de cessez-le-feu, en novembre 2024. Selon lui, le Liban «traverse une des périodes les plus dangereuses de son histoire, à cause du complot israélo-américain devant lequel nous ne pouvons pas fléchir». «Une attaque contre la trêve» Face à cette nouvelle flambée de violence, le président Joseph Aoun a dénoncé une «escalade dangereuse et condamnable», estimant que les frappes israéliennes «compromettaient directement les efforts diplomatiques engagés ces derniers jours, ainsi que les efforts en cours pour consolider le cessez-le-feu et mettre fin à la guerre». Pour Beyrouth, le timing de cette escalade est particulièrement préoccupant. Elle intervient quelques jours avant la reprise des pourparlers de paix directs avec Israël, prévus le 23 juin à Washington et rejetés par le Hezbollah.

Un protocole d’entente ou une guerre en pause?

Alors que l’Iran est pratiquement en ruines, le protocole d’entente entre Washington et Téhéran signé le 17 juin courant laisse un vent d’incertitude souffler sur le Moyen-Orient. Tant que le régime iranien est encore en place et tant que ses proxys régionaux survivent, même affaiblis, la dynamique prévisible ne sera nullement différente de celle qui a prévalu dans la région depuis la révolution islamique de 1979 à Téhéran. L’Iran continuerait ainsi à user d’un amalgame d’idéologie et de pragmatisme pour assurer sa survie, d’abord, puis pour se réaffirmer au plan régional tout en maintenant les tensions. L’opération «Epic Fury» est, certes, un chef-d’œuvre d’exécution tactique, mais jusque-là sans bénéfice stratégique net, alors que l’Iran essaye de démontrer à coups de fausse propagande, de manipulation médiatique et de flibusterie d’État qu’il est le grand «gagnant». L’analyste géopolitique George Friedman décrit la situation actuelle comme un «paradoxe de la puissance au Moyen-Orient» ; en d’autres termes, un monde où les États-Unis et Israël ont atteint un niveau de domination militaire conventionnelle inégalé depuis le début du siècle, sans toutefois réaliser tous leurs objectifs stratégiques. Il convient de rappeler sans cesse, face à la propagande iranienne, que l’ampleur de la destruction infligée à l’Iran pendant 40 jours est colossale. Les États-Unis et Israël ont effectué environ 18500 sorties aériennes et frappé 130 000 cibles iraniennes avec une nette précision chirurgicale, selon le Foreign Affairs, démolissant 85 % des installations de production de missiles et de drones et éliminant 70 % des infrastructures de lancement de missiles. Par ailleurs, la frappe initiale de décapitation ayant éliminé près de 40 des plus hauts dirigeants politiques et militaires iraniens, y compris Ali Khamenei lui-même, ces derniers ont été remplacés par une nouvelle génération d’officiers du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne (CGRI), pragmatiques et moins idéologues, ayant réagi rapidement en évitant l’effondrement du régime. Un protocole d’entente fragile Le protocole d’entente signé le 17 juin par Donald Trump et Massoud Pezechkian ressemble moins à un traité de paix qu’à une phase marquée par un temps mort. Les facteurs l’ayant catalysé sont d’origine politique interne, propre aux trois belligérants, plutôt que liés à la situation militaire. En effet, les tensions internes aux États-Unis sont devenues, comme lors de chaque guerre depuis 1917, une priorité face aux enjeux géopolitiques. Le président Donald Trump est sous pression de toutes parts, notamment de la part d’une aile de son propre parti, lassée par la guerre et qui voit dans le conflit un non-respect de ses promesses électorales, bien que les pertes américaines en vies humaines soient minimes. Ses opposants dans les rangs des deux partis exploitent les retombées économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz comme arme contre son administration. Enfin, le parti démocrate n’épargne aucun effort pour le discréditer, quoiqu‘il fasse. Par ailleurs, il existe une divergence croissante entre Washington et Jérusalem : alors que les États-Unis considèrent la cessation des hostilités comme une pause nécessaire pour reconstituer certains composants de leur arsenal ayant atteint des niveaux très bas, et pour faire face à l’envolée des prix du pétrole, Israël reste dans une posture existentielle. De son côté le Premier ministre Benjamin Netanyahu est confronté à une tempête politique et des pressions initiées, à sa droite, par les ultra-orthodoxes à cause de la conscription militaire. Ces ultra-orthodoxes organisent des sit-in devant des prisons où sont détenus ceux qui refusent de rejoindre les casernes. A sa gauche, il est combattu par ceux qui réclament son départ immédiat, à coups de manifestations et fermetures de routes. Enfin, il est pris en étau entre mécontenter Trump et continuer la guerre intensivement au Liban, ou mécontenter son appareil sécuritaire déterminé à obtenir une «victoire totale» incluant le démantèlement total du Hezbollah et la fin définitive du programme nucléaire iranien. Enfin, en Iran la nouvelle génération des CGRI est confrontée depuis l’été 2025 à une crise économique sans précédent, largement aggravée par la guerre, et elle se retrouve dramatiquement sans ressources nécessaires pour la gérer. Une partie des nouveaux dirigeants iraniens craint un effondrement du régime si la guerre se poursuit, alors que l’autre veut continuer à utiliser le détroit d’Ormuz et l’exploiter comme levier de pression continue sur l’économie mondiale. Washington, Téhéran et Jérusalem se retrouvent donc trop préoccupés par leurs défis internes et moins par les considérations géostratégiques. Ils ont fini par accepter le protocole d’entente dont les clauses peuvent être interprétées «à la carte » comme chaque partie le souhaite, en le percevant comme une pause nécessaire. La reconstitution des arsenaux L’arsenal iranien lourd est pratiquement détruit. Il ne reste à Téhéran que des moyens asymétriques modestes mais suffisants pour bloquer le détroit d’Ormuz et harceler les pays du Golfe, notamment une dizaine de mini sous-marins Ghadir, des milliers de drones Shahed 136, des centaines de petites embarcations rapides et des mines maritimes. De son côté, l’opération «Epic Fury» a exposé un «taux de consommation» (burn rate) de munitions énorme. En quelques semaines, l'US Navy a tiré plus de 1000 missiles de croisière Tomahawk, alors que la capacité de production annuelle actuelle des États-Unis est de 90 à 100 unités, sachant que le budget militaire américain de 2027 prévoit l’achat de 950 missiles du genre et d’une génération plus performante, ce qui sous-entend le financement de la chaine de production afin d’en accélérer la fabrication. De plus, l’armée américaine a tiré 53 % de ses intercepteurs antimissiles uniques au monde THAAD d’avant-guerre et 46 % de ses missiles Patriot pour contrer des essaims de missiles et de drones iraniens peu coûteux. Ceci dit, le département américain de défense met en œuvre un chantier de conception d’armes anti-drones et anti-missiles à prix abordables et d’une efficacité améliorée afin d’épargner les munitions sophistiquées et coûteuses. Le Pentagone était conscient qu’il gagnait la guerre dans les airs mais qu’il perdait sur le bilan comptable. En conclusion, un répit pour refaire les stocks s’est avéré nécessaire aussi bien pour Washington que pour Téhéran. Une nouvelle doctrine américaine pour la région ? Une analyse dans le dernier numéro de Foreign Affairs suggère une refonte fondamentale de la puissance américaine suite à cette guerre des 40 jours. Les États-Unis mettraient à profit la trêve engendrée par le protocole d’entente pour se réorganiser dans la région, dont ils ne peuvent plus se permettre d'être l’unique garant de sécurité, les pays arabes ayant démontré une volonté inébranlable de se défendre contre les attaques iraniennes. Certains parmi ces pays, dont le Qatar et l’Arabie Saoudite, ont activé les canaux diplomatiques de manière concomitante. Le développement d’un accès militaire américain vers le Golfe Persique à partir de l’Ouest, notamment à partir d’Israël, de la Jordanie, et de l’Ouest de l’Arabie Saoudite, appelé «Western Access Network» ou «réseau d’accès occidental», a été mis en place pendant la phase de préparation à la guerre des 40 jours, les seize bases américaines autour du Golfe Persique (Koweït, Bahreïn, Qatar, EAU) étant vulnérables aux drones iraniens. Les forces américaines les avaient évacuées en prévision du conflit. La même analyse du Foreign Affairs suggère également une «coproduction» de munitions avec les alliés de la région (déjà commencée), notamment l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, ce qui transforme le rôle de Washington de garant de la sécurité en intégrateur de sécurité. Mais cela nécessite davantage de solidarité entre les pays arabes et une activation des accords d’Abraham. D’après l’auteur de l’article, cela est une doctrine de nécessité, pas un choix. C’est une reconnaissance que l’ère des solutions militaires unipolaires est révolue. Pour aborder la prochaine décennie, les États-Unis doivent faciliter une architecture de sécurité régionale qui inclut la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Égypte, tout en tentant de résoudre le «non-sujet» de l’État palestinien — un nœud gordien qui a défié chaque administration américaine depuis soixante-quinze ans. Protocole d’entente, … et le Liban? Les négociations israélo-libanaises à Washington semblent éclipsées par le protocole d’entente. On y avait proposé un modèle de «zones pilote» ayant pour but de tester la capacité de l’État libanais à se réaffirmer et de donner à l’armée libanaise les moyens de sécuriser ces zones et empêcher le Hezbollah d’y retourner. Ces négociations se poursuivront-elles avec le refus du Hezbollah et de Nabih Berri de ces zones pilote et leur volonté de se référer à Mohammed Bagher Ghalibaf? La «Ligne Jaune» et la démolition des maisons empêchant le retour des résidents a effectivement transformé le Sud-Liban en un no man’s land permanent. Cela donne au Hezbollah la latitude de hausser le ton, de refaire valoir la rhétorique de résistance et de refuser de remettre ses armes à l’État libanais. A tout cela s’ajoute la doctrine d’autodéfense d’Israël autorisant ses forces à tirer sur toute «source de suspicion», ce qui implique que les risques de l’effondrement du cessez-le-feu au Liban est grand. Ce cessez-le-feu du 17 juin 2026 risque fort d’avoir le même sort que les cessez-le-feu de 1993, 1996, 2006 et 2024. Un seul espoir face à cette situation : la résurgence de l’État libanais, qui se fait attendre depuis le nouveau mandat présidentiel. Peut-être un jour?

De l’Ukraine à l’Iran: l'arme nucléaire comme unique police d’assurance?

L’arme nucléaire n’est plus un simple outil militaire. Elle est devenue le symbole d’une interrogation plus profonde, celle de la sécurité des États dans un monde où l’efficacité des garanties internationales ne cesse de s’éroder. La guerre en Ukraine, la tension persistante autour de l’Iran et la survie de la Corée du Nord malgré son isolement ramènent toutes la même question sur le devant de la scène: comment les États peuvent-ils encore se protéger dans un ordre international de plus en plus instable? L’Ukraine, ou la leçon de l’abandon de la dissuasion L’Ukraine constitue le cas le plus discuté. Après avoir renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité internationales, elle s’est retrouvée confrontée à l’invasion russe. Depuis lors, la question ressurgit avec d’autant plus de force: les garanties politiques suffisent-elles, à elles seules, à protéger les États face aux menaces majeures? La Corée du Nord, la force de la dissuasion par-delà l’isolement La Corée du Nord offre un modèle opposé. Malgré les sanctions et l’isolement économique qui pèsent sur elle, la possession de l’arme nucléaire a rendu le coût de toute frappe contre elle exorbitant. La dissuasion nucléaire s’est ainsi muée en garantie de survie pour le régime et pour l’État, quel qu’en soit le prix économique et politique. L’Iran en quête d’un parapluie dissuasif L’Iran, lui, se tient entre les deux modèles. Il n’a pas proclamé la possession de l’arme nucléaire, mais il cherche à renforcer sa position dissuasive dans un environnement régional agité. De son point de vue, le programme nucléaire s’inscrit dans une stratégie destinée à empêcher toute tentative d’imposer un changement par la force ou de menacer sa sécurité nationale. Une dissuasion qui ne se limite plus au nucléaire Les évolutions récentes montrent toutefois que la dissuasion ne se réduit plus à l’arme atomique. L’Iran détient une carte stratégique à travers sa capacité d’influer sur la circulation de l’énergie mondiale via le détroit d’Ormuz. La Corée du Nord, quant à elle, est parvenue à monnayer ses capacités militaires auprès de la Russie, en obtenant des gains économiques et technologiques. L’Ukraine, de son côté, a réussi à développer des technologies avancées dans les drones et la guerre électronique, technologies qui commencent désormais à susciter l’intérêt d’autres pays. Le Moyen-Orient à la croisée des chemins Au Moyen-Orient, cette réalité impose des questions difficiles quant à l’avenir de la sécurité régionale. Peut-on continuer de s’appuyer sur des alliances internationales mouvantes, ou la région s’achemine-t-elle plutôt vers un renforcement de ses propres capacités de dissuasion, sous des formes diverses, nucléaires et non nucléaires? Liban: l’homme comme source de dissuasion Au cœur de ce débat sur les instruments de la puissance et de la dissuasion, le Liban se distingue comme un cas à part. Sa véritable richesse n’a jamais résidé dans la possession de l’arme nucléaire, ni dans le contrôle de couloirs stratégiques, ni dans le développement d’arsenaux militaires sophistiqués, mais dans la possession d’une autre forme de puissance: celle de l’homme. Les valeurs du vivre-ensemble, la capacité de solidarité dans l’épreuve, ainsi que l’énergie créatrice que les Libanais ont portée à travers le monde dans l’économie, la culture, la médecine, l’enseignement et les arts, ont toujours constitué un capital stratégique conférant au Liban une présence largement supérieure à son poids géographique et démographique. Cette puissance douce, même si elle paraît moins retentissante que les missiles et les flottes, demeure l’un des éléments les plus essentiels à la survie du Liban et à son rôle dans une région qui a plus que jamais besoin de modèles de coexistence et d’ouverture, plutôt que de division et de conflit. La question ouverte La question essentielle n’est peut-être pas de savoir si l’arme nucléaire constitue l’unique police d’assurance des États, mais bien si le monde entre dans une ère où les formes de la dissuasion se multiplient, tandis que la confiance dans la capacité du droit international à lui seul à garantir la sécurité et la stabilité recule peu à peu.

Défaites cumulées ne font pas victoire
Par
Najib Zwein
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Au cœur des grandes mutations que connaît la région, le front libanais semble être le seul à attendre encore que se dessine clairement l'image finale de ce qui se joue entre les États-Unis et l'Iran. L'accord qui a mis fin à la machine de guerre et redessiné les lignes d'affrontement régional n'a pas encore livré toutes ses répercussions sur le Liban, tandis que les Libanais guettent ce que les prochains jours révéleront sur la direction qu'emprunteront les forces liées au projet iranien, après de longues années de paris risqués, de guerres et d'aventures. Certes, le cessez-le-feu représente un acquis pour l'ensemble des Libanais, après que le pays a payé un prix exorbitant en vies humaines, en ressources économiques, en infrastructures et en cohésion sociale. Mais cette évolution ne peut ramener les aiguilles en arrière, ni effacer les résultats catastrophiques engendrés par la guerre. Chaque camp cherche aujourd'hui à se présenter en vainqueur, pourtant la question qui importe aux Libanais n'est pas de savoir qui a gagné ou perdu, mais bien ce qu'a gagné l'État libanais, et où sont les acquis qui consolident la légitimité, les institutions et la souveraineté nationale. La guerre fut, dans son essence, une confrontation entre les États-Unis et Israël d'un côté, l'Iran et ses bras militaires dans la région de l'autre. L'État libanais, lui, n'était ni partenaire dans la décision d'entrer en guerre, ni dans celle d'en sortir ; il n'avait aucun rôle dans la définition des objectifs de l'affrontement ou dans la conduite de son déroulement. Et pourtant, il en assumera l'intégralité des conséquences, politiquement, en matière de sécurité, économiquement, financièrement et sur le plan urbain. Sur le plan juridique et constitutionnel, aucune guerre, aucune entente, aucun arrangement régional ne saurait modifier d'un iota les décisions émanant des institutions constitutionnelles libanaises. La guerre a commencé sur décision iranienne, et s'est achevée, en pratique, sur décision iranienne. Le Hezb n'a jamais dissimulé son attachement doctrinal, politique, militaire et financier à Téhéran, pas plus que ses dirigeants n'ont caché leur subordination aux décisions de la direction iranienne. Les déclarations répétées des responsables iraniens ne font que confirmer la nature de cette relation, qui transcende le soutien politique pour atteindre le niveau d'une fusion organique avec le projet iranien dans la région. Mais quelles que soient les évolutions de la conjoncture régionale, une réalité fondamentale demeure qu'on ne saurait contourner: les développements militaires et politiques ne sauraient annuler les décisions du gouvernement libanais. Une décision gouvernementale ne peut être abrogée que par une décision gouvernementale ; la légitimité ne se substitue pas à une autre légitimité ; l'État ne tombe pas au profit d'une organisation, d'un parti ou d'une milice, quelle que soit l'étendue de son influence. C'est dans cette perspective que la position officielle libanaise demeure parfaitement claire: toute arme qui n'est pas soumise à l'autorité de l'État et de ses forces militaires et sécuritaires légitimes est une arme illégale, et toute tentative de lui conférer un statut légal reste en contradiction avec le concept même d'État, avec sa souveraineté, et avec les dispositions de la Constitution et des lois en vigueur. Et même si l'Iran a contribué, directement ou indirectement, à parvenir au cessez-le-feu, c'est en vertu de ses propres intérêts et de sa propre stratégie, nullement par souci de l'intérêt libanais. Les États agissent selon leurs calculs, et l'Iran ne fait pas exception. L'intérêt libanais, lui, ne peut être défini que par les Libanais eux-mêmes, à travers leurs institutions constitutionnelles légitimes. Il faut par ailleurs rappeler que le seul représentant du Liban dans toute négociation relative à son avenir, à sa souveraineté et à ses frontières est l'État libanais. Négocier au nom des intérêts iraniens ou les défendre est une affaire qui regarde Téhéran. Le président de la République a affirmé à maintes reprises que l'État est la référence unique dans la gestion des grands dossiers nationaux, et que les Libanais, tous les Libanais, sont enfants de l'État libanais et non d'un quelconque projet extérieur ou axe régional. L'ère des mandats politiques et militaires est révolue, et les illusions de tutelles qui ont tenté de contrôler le décision libanaise pendant de longues décennies se sont effondrées. Ce que connaît aujourd'hui la région — ce retraçage des équilibres — confirme que ce sont les États qui perdurent, tandis que les projets qui transcendent les frontières reculent, si puissants qu'ils aient pu paraître à un moment donné. Avant que certains ne s'empressent de proclamer la victoire, il convient de s'arrêter sur les faits, non sur les slogans. Les données qui circulent sur l'accord américano-iranien ne suggèrent pas un triomphe de l'axe iranien ; elles indiquent plutôt un important recul stratégique qui pourrait avoir des répercussions directes sur le Hezbollah et sur l'ensemble des bras liés à Téhéran. Si ces données se confirment, l'Iran aurait été contraint d'abandonner l'un des objectifs les plus saillants de son projet stratégique, à savoir la capacité de produire une arme nucléaire ou d'en approcher le seuil, en acceptant des restrictions sévères sur ses opérations d'enrichissement d'uranium. Il aurait également renoncé à utiliser le détroit d'Ormuz comme levier de pression permanent sur la communauté internationale, laissant la navigation y reprendre son cours ordinaire sans que soient obtenus les gains politiques et financiers longtemps escomptés. La perte la plus sensible réside toutefois dans le resserrement de l'étau financier autour du financement de ses bras militaires dans la région. Car le problème fondamental pour ces organisations ne tient pas au discours politique ou médiatique, mais à leur capacité à préserver les sources de financement, d'armement et de recrutement qui ont constitué, pendant des décennies, le ressort essentiel de leur puissance. Dans le cas libanais en particulier, le tableau paraît encore plus sévère. La guerre n'a produit aucune libération nouvelle de territoire, n'a pas modifié les rapports de force ; elle a laissé derrière elle des villages en ruines, des dizaines de milliers de déplacés, des pertes humaines et matérielles immenses, ainsi qu'un épuisement sans précédent de la structure militaire et logistique du Hezb. Toute lecture objective des résultats rend dès lors difficile de parler de victoire, d'autant que les réalités du terrain, de l'économie et du tissu social désignent, avant quiconque, l'environnement porteur du parti comme le premier à avoir acquitté ce prix exorbitant. Le tableau ressemble ainsi davantage à une tentative de maquiller la défaite en victoire, et à une recherche de sorties qui sauvent la face après des années de paris ayant abouti à un rétrécissement du l'influence iranienne sur plusieurs fronts, plutôt qu'à l'élargissement annoncé et promu. La question la plus importante demeure entière : quelle est la place du Liban dans toutes ces mutations? Quelle est sa position dans ce Nouveau Moyen-Orient qui se forme? Quels sont ses liens avec les pays du Golfe arabe? Comment construira-t-il ses partenariats avec la Turquie, les pays arabes et la communauté internationale? Redeviendra-t-il un État normal, capitalisant sur sa situation géographique, son ouverture et les énergies de son peuple, ou restera-t-il l'otage des projets des autres et de leurs conflits? L'avenir du Liban commence le jour où la décision de guerre et de paix sera une décision purement libanaise, où l'État aura recouvré l'intégralité de son autorité sur son territoire et ses institutions, et où tous auront compris que la légitimité est indivisible, que l'État seul est appelé à durer — et que les milices, si longtemps qu'elles persistent, sont vouées à disparaître.