

Alors que l’Iran est pratiquement en ruines, le protocole d’entente entre Washington et Téhéran signé le 17 juin courant laisse un vent d’incertitude souffler sur le Moyen-Orient. Tant que le régime iranien est encore en place et tant que ses proxys régionaux survivent, même affaiblis, la dynamique prévisible ne sera nullement différente de celle qui a prévalu dans la région depuis la révolution islamique de 1979 à Téhéran.
L’Iran continuerait ainsi à user d’un amalgame d’idéologie et de pragmatisme pour assurer sa survie, d’abord, puis pour se réaffirmer au plan régional tout en maintenant les tensions.
L’opération «Epic Fury» est, certes, un chef-d’œuvre d’exécution tactique, mais jusque-là sans bénéfice stratégique net, alors que l’Iran essaye de démontrer à coups de fausse propagande, de manipulation médiatique et de flibusterie d’État qu’il est le grand «gagnant».
L’analyste géopolitique George Friedman décrit la situation actuelle comme un «paradoxe de la puissance au Moyen-Orient» ; en d’autres termes, un monde où les États-Unis et Israël ont atteint un niveau de domination militaire conventionnelle inégalé depuis le début du siècle, sans toutefois réaliser tous leurs objectifs stratégiques.
Il convient de rappeler sans cesse, face à la propagande iranienne, que l’ampleur de la destruction infligée à l’Iran pendant 40 jours est colossale.
Les États-Unis et Israël ont effectué environ 18500 sorties aériennes et frappé 130 000 cibles iraniennes avec une nette précision chirurgicale, selon le Foreign Affairs, démolissant 85 % des installations de production de missiles et de drones et éliminant 70 % des infrastructures de lancement de missiles.
Par ailleurs, la frappe initiale de décapitation ayant éliminé près de 40 des plus hauts dirigeants politiques et militaires iraniens, y compris Ali Khamenei lui-même, ces derniers ont été remplacés par une nouvelle génération d’officiers du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne (CGRI), pragmatiques et moins idéologues, ayant réagi rapidement en évitant l’effondrement du régime.
Un protocole d’entente fragile
Le protocole d’entente signé le 17 juin par Donald Trump et Massoud Pezechkian ressemble moins à un traité de paix qu’à une phase marquée par un temps mort.
Les facteurs l’ayant catalysé sont d’origine politique interne, propre aux trois belligérants, plutôt que liés à la situation militaire. En effet, les tensions internes aux États-Unis sont devenues, comme lors de chaque guerre depuis 1917, une priorité face aux enjeux géopolitiques.
Le président Donald Trump est sous pression de toutes parts, notamment de la part d’une aile de son propre parti, lassée par la guerre et qui voit dans le conflit un non-respect de ses promesses électorales, bien que les pertes américaines en vies humaines soient minimes.
Ses opposants dans les rangs des deux partis exploitent les retombées économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz comme arme contre son administration.
Enfin, le parti démocrate n’épargne aucun effort pour le discréditer, quoiqu‘il fasse.
Par ailleurs, il existe une divergence croissante entre Washington et Jérusalem : alors que les États-Unis considèrent la cessation des hostilités comme une pause nécessaire pour reconstituer certains composants de leur arsenal ayant atteint des niveaux très bas, et pour faire face à l’envolée des prix du pétrole, Israël reste dans une posture existentielle.
De son côté le Premier ministre Benjamin Netanyahu est confronté à une tempête politique et des pressions initiées, à sa droite, par les ultra-orthodoxes à cause de la conscription militaire. Ces ultra-orthodoxes organisent des sit-in devant des prisons où sont détenus ceux qui refusent de rejoindre les casernes.
A sa gauche, il est combattu par ceux qui réclament son départ immédiat, à coups de manifestations et fermetures de routes. Enfin, il est pris en étau entre mécontenter Trump et continuer la guerre intensivement au Liban, ou mécontenter son appareil sécuritaire déterminé à obtenir une «victoire totale» incluant le démantèlement total du Hezbollah et la fin définitive du programme nucléaire iranien.
Enfin, en Iran la nouvelle génération des CGRI est confrontée depuis l’été 2025 à une crise économique sans précédent, largement aggravée par la guerre, et elle se retrouve dramatiquement sans ressources nécessaires pour la gérer.
Une partie des nouveaux dirigeants iraniens craint un effondrement du régime si la guerre se poursuit, alors que l’autre veut continuer à utiliser le détroit d’Ormuz et l’exploiter comme levier de pression continue sur l’économie mondiale.
Washington, Téhéran et Jérusalem se retrouvent donc trop préoccupés par leurs défis internes et moins par les considérations géostratégiques.
Ils ont fini par accepter le protocole d’entente dont les clauses peuvent être interprétées «à la carte » comme chaque partie le souhaite, en le percevant comme une pause nécessaire.
La reconstitution des arsenaux
L’arsenal iranien lourd est pratiquement détruit. Il ne reste à Téhéran que des moyens asymétriques modestes mais suffisants pour bloquer le détroit d’Ormuz et harceler les pays du Golfe, notamment une dizaine de mini sous-marins Ghadir, des milliers de drones Shahed 136, des centaines de petites embarcations rapides et des mines maritimes.
De son côté, l’opération «Epic Fury» a exposé un «taux de consommation» (burn rate) de munitions énorme. En quelques semaines, l'US Navy a tiré plus de 1000 missiles de croisière Tomahawk, alors que la capacité de production annuelle actuelle des États-Unis est de 90 à 100 unités, sachant que le budget militaire américain de 2027 prévoit l’achat de 950 missiles du genre et d’une génération plus performante, ce qui sous-entend le financement de la chaine de production afin d’en accélérer la fabrication.
De plus, l’armée américaine a tiré 53 % de ses intercepteurs antimissiles uniques au monde THAAD d’avant-guerre et 46 % de ses missiles Patriot pour contrer des essaims de missiles et de drones iraniens peu coûteux.
Ceci dit, le département américain de défense met en œuvre un chantier de conception d’armes anti-drones et anti-missiles à prix abordables et d’une efficacité améliorée afin d’épargner les munitions sophistiquées et coûteuses.
Le Pentagone était conscient qu’il gagnait la guerre dans les airs mais qu’il perdait sur le bilan comptable.
En conclusion, un répit pour refaire les stocks s’est avéré nécessaire aussi bien pour Washington que pour Téhéran.
Une nouvelle doctrine américaine pour la région ?
Une analyse dans le dernier numéro de Foreign Affairs suggère une refonte fondamentale de la puissance américaine suite à cette guerre des 40 jours.
Les États-Unis mettraient à profit la trêve engendrée par le protocole d’entente pour se réorganiser dans la région, dont ils ne peuvent plus se permettre d'être l’unique garant de sécurité, les pays arabes ayant démontré une volonté inébranlable de se défendre contre les attaques iraniennes.
Certains parmi ces pays, dont le Qatar et l’Arabie Saoudite, ont activé les canaux diplomatiques de manière concomitante.
Le développement d’un accès militaire américain vers le Golfe Persique à partir de l’Ouest, notamment à partir d’Israël, de la Jordanie, et de l’Ouest de l’Arabie Saoudite, appelé «Western Access Network» ou «réseau d’accès occidental», a été mis en place pendant la phase de préparation à la guerre des 40 jours, les seize bases américaines autour du Golfe Persique (Koweït, Bahreïn, Qatar, EAU) étant vulnérables aux drones iraniens. Les forces américaines les avaient évacuées en prévision du conflit.
La même analyse du Foreign Affairs suggère également une «coproduction» de munitions avec les alliés de la région (déjà commencée), notamment l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, ce qui transforme le rôle de Washington de garant de la sécurité en intégrateur de sécurité.
Mais cela nécessite davantage de solidarité entre les pays arabes et une activation des accords d’Abraham. D’après l’auteur de l’article, cela est une doctrine de nécessité, pas un choix. C’est une reconnaissance que l’ère des solutions militaires unipolaires est révolue.
Pour aborder la prochaine décennie, les États-Unis doivent faciliter une architecture de sécurité régionale qui inclut la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Égypte, tout en tentant de résoudre le «non-sujet» de l’État palestinien — un nœud gordien qui a défié chaque administration américaine depuis soixante-quinze ans.
Protocole d’entente, … et le Liban?
Les négociations israélo-libanaises à Washington semblent éclipsées par le protocole d’entente. On y avait proposé un modèle de «zones pilote» ayant pour but de tester la capacité de l’État libanais à se réaffirmer et de donner à l’armée libanaise les moyens de sécuriser ces zones et empêcher le Hezbollah d’y retourner.
Ces négociations se poursuivront-elles avec le refus du Hezbollah et de Nabih Berri de ces zones pilote et leur volonté de se référer à Mohammed Bagher Ghalibaf?
La «Ligne Jaune» et la démolition des maisons empêchant le retour des résidents a effectivement transformé le Sud-Liban en un no man’s land permanent. Cela donne au Hezbollah la latitude de hausser le ton, de refaire valoir la rhétorique de résistance et de refuser de remettre ses armes à l’État libanais.
A tout cela s’ajoute la doctrine d’autodéfense d’Israël autorisant ses forces à tirer sur toute «source de suspicion», ce qui implique que les risques de l’effondrement du cessez-le-feu au Liban est grand.
Ce cessez-le-feu du 17 juin 2026 risque fort d’avoir le même sort que les cessez-le-feu de 1993, 1996, 2006 et 2024. Un seul espoir face à cette situation : la résurgence de l’État libanais, qui se fait attendre depuis le nouveau mandat présidentiel. Peut-être un jour?