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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (10)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les neuf parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, en passant par le retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, l’instauration d’un Hezbollahland au Sud et la guerre de 2006. Le présent article traite des leçons de la guerre de 2006 et ses suites. Dans l’opération Promesse fidèle (el-Wa3ed el-Sadek, appellation donnée à la guerre de juillet 2006), le Hezbollah a suivi des tactiques fondées sur le concept de guerre asymétrique hybride, combinant habilement guérilla traditionnelle, utilisation massive de missiles antichar de pointe à double action, et défense en profondeur sur toute la surface au sud du Litani et une partie de son nord. Au cœur de ce dispositif, la tactique dite des «réserves naturelles» consistant en un réseau complexe de tunnels et de bunkers enterrés pour rester invisibles face à la suprématie aérienne israélienne, tout en menant des embuscades, ce qui est une tactique de défense calquée sur le Viêt-Cong et l’armée nord-vietnamienne lors de leur guerre avec les Etats-Unis (1964-1973), ces derniers ayant joui d’une suprématie aérienne incontestable. Le groupe pro-iranien a excellé dans l'usage des missiles antichars de quatrième génération, comme précisé auparavant. Simultanément, il a maintenu un harcèlement constant du nord d’Israël qui est resté paralysé pendant toute la guerre par des tirs quotidiens de roquettes Katioucha (environ 4 000 roquettes au total avec une moyenne de 100 à 120 par jour), utilisant des rampes mobiles dissimulées. De plus, les combattants de la milice islamique n’ont pas eu besoin de lignes d’approvisionnement logistique, du fait que les armes, munitions, vivres et moyens de survie étaient largement disponibles, entassés pendant 6 ans dans les souterrains, et que la guerre n’a duré que 33 jours. Enfin, le Hezbollah a mené une guerre médiatique agressive : la chaîne Al-Manar diffusait les discours de Hassan Nasrallah qui servaient d'arme psychologique pour galvaniser ses partisans et fragiliser l'opinion publique israélienne. En ce sens, et à titre d’exemple, le 14 juillet 2006, les miliciens du Hezb ont frappé une corvette israélienne au large de Beyrouth, à l’aide d’un missile antinavire de précision C802 Silkworm chinois, fourni par l'Iran, surprenant ainsi les services de renseignement israéliens. L'impact a causé la mort de quatre marins. Cet incident a constitué une surprise tactique majeure : les systèmes de défense automatisés du navire n'étaient pas activés, le commandement jugeant la menace de missiles antinavires inexistante. Hassan Nasrallah, dans un discours radiodiffusé en direct, invita les Libanais à regarder vers la mer pour voir le navire s'embraser, marquant un tournant décisif dans la guerre psychologique du conflit. Sommaire des tactiques israéliennes L'armée israélienne, de son côté, a adopté une stratégie centrée sur la suprématie aérienne, la haute technologie de l’époque, et des opérations de précision. Cependant, elle a démontré beaucoup d’hésitations à opérer une attaque terrestre d’envergure, voulant probablement adopter le modèle de la deuxième guerre du Golfe en 1991 quand les troupes de la coalition commandées par les Etats-Unis ont mené une campagne aérienne soutenue et longue avant d’avancer au sol dans l’opération «Tempête du Désert». Le chef d’état-major israélien Dan Halutz, étant lui-même un pilote de chasse, n’a pas réussi à adapter sa stratégie aux nouvelles réalités du terrain libanais imposées par le Hezbollah. L’aviation israélienne a pu détruire la quasi-totalité des missiles à longue portée du Hezbollah (Fajr et Zelzal) dès les premières heures du conflit, un grand nombre de rampes de lancement de missiles, des postes de commandement du Hezbollah et des dépôts de munitions. Elle a également réussi à isoler le Liban-Sud en détruisant les ponts et routes stratégiques. Enfin, le raid réussi de commandos en profondeur, comme celui de Baalbeck, où une force spéciale israélienne a pris le contrôle d’un hôpital, le 2 août 2006, tuant 10 combattants du Hezbollah et 6 civils, en capturant quelques civils, relâchés plus tard. Sur le plan des opérations terrestres, la progression vers le fleuve du Litani n’a été réalisée que partiellement. Les troupes d'élite ont réussi des percées mais n'ont jamais pu établir de contrôle effectif sur la rive sud du fleuve avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 14 août. L'incapacité de l'infanterie et des blindés à sécuriser le terrain face aux missiles antichars et à stopper les tirs de roquettes sur le nord d'Israël a constitué le principal échec stratégique. Les pertes en équipement de l’armée, à part les Merkava et le navire endommagé, étaient un hélicoptère abattu par un missile antichar, et deux autres endommagés qui sont entrés en collision, et plusieurs drones. Cette guerre fut l'événement qui a mis fin à la carrière militaire du chef d’état-major Dan Halutz, aujourd’hui (2026) farouche opposant à Netanyahu et prenant souvent la rue, à la tête des manifestants contre le Premier ministre. Bilan de la guerre des 33 jours Côté libanais, le nombre de tués est estimé à 1100 civils, 43 militaires et policiers libanais, bien qu’ils n’étaient pas belligérants, 5 soldats onusiens, 250 à 600 combattants du Hezbollah, 31 miliciens alliés au Hezbollah, et 52 civils étrangers. Dans les rangs israéliens, on dénombre 165 morts dont 119 soldats. Les pertes matérielles libanaises s’élèvent à 30 000 unités résidentielles totalement ou partiellement détruites au Sud-Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, en plus des ponts, routes et infrastructures ; au total les dégâts furent estimés entre 5 à 7 milliards de dollars. Les déplacés vers Beyrouth et le Mont-Liban se sont élevés à près de 685 000 personnes, et vers la Syrie 200 000, tandis que les déplacés du nord d’Israël étaient entre 300 et 500 mille personnes. Fin du conflit : la résolution 1701 Le conflit prit fin le 14 août 2006 suite à l'adoption de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU. Israël occupait alors une zone tampon d'environ 10 à 30 kilomètres de profondeur à partir de la Ligne bleue. Dès l’annonce du cessez-le-feu, et malgré les routes détruites, les déplacés sont retournés en masse vers leurs villages du Sud. Ce fut le quatrième retour de déplacés au Liban-Sud, non pas suite à la libération du terrain par la force mais à la suite des pressions internationales sur lesquelles comptent toujours l’Iran et le Hezbollah, comme en 1993, 1996 et 2000, ces pressions visant à stabiliser le Moyen-Orient par des arrangements, toujours temporaires. La résolution 1701 visait à créer une "zone de sécurité" au Liban-Sud, entre la Ligne bleue et le fleuve du Litani (situé environ 30 km plus au nord). Toutefois, son application a été sélective et incomplète, ce qui a abouti à la situation prévalent actuellement. Pour la première fois depuis près de trente ans, l'armée libanaise a déployé 15 000 soldats le long de la frontière sud, affirmant le principe de l'autorité de l'État, contrairement à la rhétorique du président de la République de l’époque Emile Lahoud qui a toujours refusé de déployer l’armée au sud pour laisser cette région sous le contrôle du Hezbollah. Toujours conformément à la résolution 1701, L'armée israélienne s'est retirée des zones qu'elle avait occupées pendant l'offensive terrestre, et la FINUL a été massivement renforcée, passant de 3000 à près de 10 000 Casques bleus avec un mandat élargi pour surveiller la cessation des hostilités et aider l'armée libanaise à appliquer la 1701. Mais il n’en a rien été pendant les 17 ans qui ont suivi… La résolution 1701 stipulait qu'aucun groupe armé, en dehors de l'armée libanaise et de la FINUL, ne devait se trouver entre le fleuve du Litani et la frontière. Cependant, les pôles d’influence au sein du gouvernement libanais ont préféré la soumission, n’ayant aucune vision stratégique et ne tirant nullement profit des pressions internationales. Le Hezbollah, de connivence avec eux, a accepté de retirer ses miliciens en uniforme et ses armes lourdes visibles, mais il a maintenu une présence clandestine totale. Il a reconstruit son réseau de tunnels et de bunkers souterrains, et a reconstitué et modernisé massivement son arsenal, notamment par des dizaines de milliers de roquettes au nez et à la barbe de la FINUL, à travers la Syrie qui constituait un pont terrestre entre le Liban et l’Iran. Israël, pour sa part, a continué de violer quotidiennement l'espace aérien libanais, affirmant que cela était nécessaire pour surveiller les activités du Hezbollah en l'absence de l'application réelle de la démilitarisation. La résolution 1701 a réussi à maintenir une stabilité relative et à éviter une guerre totale pendant 17 ans (jusqu'en octobre 2023), mais elle n'a jamais réglé le problème de fond de la présence militaire du Hezbollah au Liban-Sud. À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Iran/États-Unis: faux départ et tensions à Lucerne

Le Liban était au centre des discussions, dimanche, entre l’Iran et les Etats-Unis, en Suisse. Mais alors que Téhéran affirmait avoir fermé le détroit d’Ormuz et que le vice-président américain JD. Vance prononçait un discours sur un ton positif, le président Donald Trump a réagi à la fermeture du détroit en brandissant des menaces contre l’Iran, ce qui a poussé les négociateurs iraniens à suspendre les discussions. En ce qui concerne le Liban, les yeux sont rivés sur les négociations directes avec Israël, provoquant l’ire du Hezbollah. Dimanche 21 juin: début des discussions irano-américaines à Lucerne, en Suisse. La délégation américaine est présidée par le vice-président JD Vance, et la délégation iranienne par le président du Parlement Mohammed Ghalibaf. Après un faux départ, puisqu’elles devaient avoir lieu vendredi au même endroit, elles ont fini par se tenir deux jours plus tard. Elles ne devaient pas se dérouler avec calme, mais démontrer une fois de plus les profondes divergences entre les anciens belligérants. Sur le plan de la forme, cette séance de négociations a été l’occasion de moult poignées de mains et de sourires, notamment entre Américains, Qataris et Pakistanais. Les déclarations de JD Vance étaient positives. «Le président Trump nous a demandé de tourner une nouvelle page afin de transformer notre relation avec le peuple iranien», a-t-il dit. Il a fait part de «progrès considérables ces dernières heures». Cette première séance a été marquée par des couacs diplomatiques du fait que les Iraniens ont refusé de se faire photographier avec la délégation américaine, sans compter qu’ils ont pris bien soin de faire attendre M. Vance en tardant à se pointer à la salle de réunion! Sur le plan du fond, la question libanaise était au centre des pourparlers, à en croire les échos parvenus aux médias dont il ressort que ce dossier a pesé lourd dans les discussions. Car à l’opposé des déclarations fleuries de Vance, le président américain Donald Trump a posté des propos fermes sur son réseau social, soulignant que l’Iran doit «arrêter immédiatement le soutien à ses proxys», notamment le Hezbollah, sinon «nous frapperons très fort». Un peu plus tard, le président américain, dans une déclaration à Fox News, a assuré qu’il avait mis en garde des responsables iraniens durant la nuit, sans les nommer, contre la fermeture du détroit d’Ormuz, affirmant «pouvoir en prendre le contrôle». Ces positions fermes ont provoqué une vive tension à l’intérieur de la salle de réunion et un retrait de la délégation iranienne. Au Liban, les prises de position iraniennes ont permis au Hezbollah de reprendre du poil de la bête. Il faut «tirer profit» de l’appui de l’Iran, a lancé le député du Hezbollah Hassan Fadlallah. Le parti pro-iranien a surtout tiré à boulets rouges, dimanche, sur les pourparlers directs entre le Liban et Israël, dont un nouveau round devrait avoir lieu mardi à Washington. «Diktats américains», «capitulation»… un communiqué du parti n’a pas été avare en termes pour dénoncer la poursuite des négociations directes entamées par les autorités libanaises au nom du Liban, qui se tiendront néanmoins à Washington, avec des délégations politique et militaire. Dimanche en soirée, Tel Aviv a lancé un message conciliant à l’adresse de Washington, dont il semblait s’éloigner ces derniers temps: la chaîne israélienne 12 a révélé que l’armée israélienne serait prête à des retraits «limités» au sud du Liban. Un geste de bonne foi à l’égard des autorités libanaises ou dans le cadre des négociations entre l’Iran et les Etats-Unis? Une semaine pleine de rebondissements La semaine précédente s’était achevée sur une annonce du président américain concernant la signature prochaine d’un accord avec l’Iran. Il a pu se diriger vers la France pour participer au G7 en ayant réalisé ce qu’il considère comme une victoire diplomatique. La signature de l’accord a eu lieu en ligne, par les présidents américain et iranien, mercredi soir. Trump se trouvait à Versailles, pour participer au dîner offert par son homologue français Emmanuel Macron, à l’occasion du G7, dont les leaders ont salué l’accord et la réouverture du détroit d’Ormuz, tout comme «l’opportunité unique» d’obtenir des Iraniens de renoncer à l’arsenal nucléaire. Les clauses de l’accord ont été filtrés via les médias à cette même date, alors qu’ils n’avaient pas encore été annoncés officiellement. Par cet accord, les deux parties décident de «la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban» et s’engagent à ne plus initier de guerre l’un contre l’autre, tout en respectant la souveraineté territoriale respective. Le texte mentionne le délai de 60 jours renouvelable pour parvenir à un accord final. Le blocus naval américain serait levé, et le détroit d’Ormuz rouvert totalement dans une durée de 30 jours. L’un des points les plus essentiels et les plus polémiques du texte est celui de l’engagement des Etats-Unis et de «leurs partenaires régionaux» à élaborer un plan de reconstruction et de développement de la République islamique avec un budget «d’au moins 300 milliards de dollars». Les Etats-Unis mettent fin «à tous les types de sanctions» contre l’Iran, alors que la République islamique réaffirme qu’elle «ne se procurera ni ne développera d’armes nucléaires», les deux pays ayant convenu de régler le sort des stocks d’uranium enrichi qui se trouvent toujours sur le sol iranien. Le Trésor américain devra «délivrer des dérogations pour l’exportation du pétrole brut iranien et des produits dérivés», et les Etats-Unis s’engagent à «rendre pleinement disponibles et utilisables les fonds et avoirs de la République islamique d’Iran gelés ou soumis à des restrictions». Enfin, l’accord final, quand il aura abouti, «sera entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU», une revendication iranienne à la base. Les clauses de cet accord ont été quasi-unanimement considérées dans le monde comme bien plus favorables à l’Iran qu’aux Etats-Unis, étant donné que le premier a obtenu sur papier tout ce qu’il demande, alors que toutes les clauses qui importent aux seconds font partie de ce qui devra être discuté durant les 60 jours, donc qui restent dans l’incertitude, notamment la question du nucléaire. Trump a nié qu’un quelconque centime serait payé à l’Iran tant que ce pays n’aura pas honoré tous ses engagements. Les Iraniens, eux, ne se sont pas privés de crier victoire. La réponse du guide suprême Mojtaba Khamenei au mémorandum d’entente est venue vendredi sous forme d’une bénédiction enveloppée de scepticisme, puisqu’il a laissé entendre que son assentiment ne signifiait pas qu’il avait une opinion qui converge avec celle de l’autre partie. Un Mojtaba Khamenei toujours aussi invisible et insaisissable. Enfin, il faut souligner que malgré le succès diplomatique du Pakistan, le rôle du Qatar dans ces négociations est de plus en plus manifeste: quand l’accord semblait compromis durant cette semaine, notamment en raison des attaques israéliennes au Liban, une visite de médiateurs qataris en Iran aurait été décisive. Le Liban, carte régionale ou souverain? Dans le texte de l’accord Iran-US, il n’est fait aucune mention claire des missiles balistiques ou de l’influence iranienne dans la région. Bien au contraire, ce texte permet à l’Iran de remettre la main sur la carte libanaise, puisqu’il a réussi à glisser le cessez-le-feu au Liban comme condition essentielle à la mise en place de l’accord. Et ce, alors que les autorités libanaises mènent leurs propres négociations avec Israël à Washington et que les Etats-Unis ont souvent insisté sur la séparation des dossiers iranien et libanais. L’attachement de Téhéran à son poulain Hezbollah ne semble pas faiblir: le président du Parlement iranien a même été jusqu’à reconnaître que le parti chiite libanais a combattu durant 104 jours pour l’Iran, alors que l’Iran lui-même n’a combattu que durant 38 jours… un lien indéfectible que ni l’un ni l’autre ne cherche plus à cacher. C’était sans compter le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, qui, tout en accueillant favorablement le cessez-le-feu, ont fortement réaffirmé la volonté du Liban de négocier en son propre nom, et de retrouver sa souveraineté. Cette semaine aussi, le Hezbollah et ses alliés ont reçu un coup dur samedi quand l’ancien ministre Sleimane Frangieh, leur candidat préféré à la présidence, et l’un de ses cadres les plus virulents, Mahmoud Comati, ont fait l’objet de sanctions américaines. Ce serait, pour les Etats-Unis, une façon de signifier que malgré leur volonté de ne pas compromettre le deal avec les Iraniens, leurs priorités au Liban n’ont pas changé. Le terrain au Sud Entre-temps, sur le terrain, au Liban-Sud, l’intensité des combats n’a pas faibli durant toute la semaine, remontant même d’un cran vers le week-end. L’armée israélienne et le Hezbollah se sont mutuellement accusés de violer le cessez-le-feu. Les troupes israéliennes continuaient de tenter de prendre la colline stratégique de Ali Taher à Nabatiyeh, faisant de multiples victimes du côté libanais, et perdant des soldats. A plusieurs reprises, l’Iran a menacé de geler les négociations si les attaques israéliennes ne cessaient pas au Liban. Et c’est à ce niveau que les divergences de vues entre Israéliens et Américains sont apparues au grand jour, puisque les seconds ont exercé de fortes pressions sur les premiers en vue de respecter le cessez-le-feu. Un scénario très inhabituel dans la relation entre les deux alliés. Au final, ce n’est que le samedi soir que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a formellement demandé à son armée de «cesser les opérations» au Liban, tout en se réservant le droit de riposter à la moindre provocation du Hezbollah, et en prévenant qu’un retrait des territoires occupés durant ce conflit n’est pas à l’ordre du jour. Le cessez-le-feu entré en vigueur semblait toujours très fragile dimanche: malgré un calme apparent, certaines violations israéliennes ont été notées, alors que les forces de l’Etat hébreu annonçaient la découverte d’un grand tunnel sous le village de Majdelzoun, à Tyr. Des propos de Netanyahu, du ministre de la Défense Israel Katz et du chef d’état-major Eyal Zamir, allaient tous dans le sens d’une possible relance des affrontements à la moindre occasion.

L'ingénierie sémiotique du pouvoir
Par
Yakzan Takki
Publié

Le discours politique contemporain ne se mesure plus seulement à l'aulne de ce que dit le dirigeant, mais à ce que ses mots, ses mouvements et ses images produisent comme significations et comme symboles. De ce point de vue, la performance du président américain Donald Trump constitue l'un des modèles sémiotiques les plus marquants de la politique contemporaine, où le langage, le corps et l'image se transforment en outils intégrés pour la production du pouvoir et de l'influence. Le discours politique de Donald Trump représente un cas exceptionnel dans la littérature politique contemporaine, en raison de ses caractéristiques linguistiques et sémiotiques qui en ont fait un objet d'étude pour les sciences politiques, les sciences de la communication et la psychologie politique. Son impact ne se limite pas au contenu du discours, mais s’étend à un système intégré de signes verbaux, visuels et corporels. Ce système reconfigure la relation entre le leader et le public, et confère à sa performance politique un caractère unique fondé sur la fabrique de la présence plutôt que sur la simple transmission de messages. Selon les théoriciens de l'analyse du discours et de la sémiotique, tels que Roland Barthes, Umberto Eco et Teun A. van Dijk, cette sémiotique n'est plus un simple cadre théorique pour analyser une personnalité politique, mais elle est devenue une approche indispensable pour comprendre la manière dont les États-Unis gèrent leurs relations internationales à l’étape actuelle. Les résultats du dernier sommet du G7 ont d'ailleurs démontré que la présence américaine n'était pas régie par les communiqués finaux, mais bien par la présence du président lui-même. Les gestes, la manière de mener les rencontres bilatérales, les déclarations concises, et même l'ambiguïté délibérée de certaines positions, se sont transformés en messages politiques parallèles aux décisions officielles. Dans ce contexte, l'image et le symbole ne sont plus moins influents que les textes diplomatiques; ils font désormais partie intégrante du processus de négociation et de la construction des équilibres internationaux. Cela reflète le passage de la politique contemporaine d'une logique de diplomatie classique à une logique de «gestion des impressions», où le signe politique produit un effet qui peut dépasser celui de la décision elle-même. Trump adopte un langage simple et direct par rapport à ses prédécesseurs, utilisant des phrases courtes, des verbes au présent et une répétition intensive de slogans, ce qui élargit la base des récepteurs et donne à son discours un caractère immédiat et dynamique. Cette structure linguistique s'intègre à une performance corporelle basée sur un ton de voix aigu, des gestes répétitifs, des expressions faciales exagérées et une posture corporelle qui inspire la confiance et le défi, formant ainsi un système sémiotique délibéré qui renforce l'image du leader décisif. La sémiotique est revenue au premier plan de l'analyse avec son second mandat, non seulement en raison de ses décisions controversées, comme l'imposition de tarifs douaniers ou la redéfinition des priorités de la politique étrangère, mais aussi en raison de son style dans la gestion des crises et la fabrication de l'ambiguïté politique. Ses décisions et ses déclarations créent souvent un état d'incertitude à l'intérieur comme à l'extérieur des États-Unis, faisant de l'ambiguïté elle-même un outil politique utilisé dans la négociation et la gestion des conflits. Cette approche se manifeste dans ses positions envers ses alliés comme ses adversaires: qu'il s'agisse de ses critiques envers les institutions internationales, de ses positions sur la guerre à Gaza, de ses déclarations concernant le Groenland et le canal de Panama, de sa relation avec le président russe Vladimir Poutine, de son discours strict sur l'immigration, ou encore de ses attaques répétées contre les élites politiques et les médias, se présentant ainsi comme le sauveur face à «l'État profond» (Deep State). Ce style se répète également dans ses affrontements avec ses rivaux politiques et dans sa manière de s'adresser aux dirigeants étrangers, faisant de la provocation une composante essentielle de ses outils de communication politique. L'analyse linguistico-sémiotique révèle que le discours de Trump repose sur une dualité stricte entre le «Soi» et «l'Autre», où il monopolise pour lui-même et pour ses partisans les attributs de la force et de la légitimité, tout en dépeignant les opposants comme la source du danger et de la corruption. De plus, son penchant pour les phrases courtes et les structures directes n'est pas une preuve de simplicité, mais représente un choix communicationnel délibéré visant à faciliter la circulation médiatique des messages et à renforcer leur présence dans la conscience collective. La répétition émerge comme l'un de ses outils rhétoriques les plus importants. Des slogans tels que «America First» (L'Amérique d'abord), «Build the Wall» (Construire le mur frontalier avec le Mexique), «Drain the Swamp» (Assainir le marais), ou son affirmation répétée selon laquelle «l'Iran n'aura jamais d'arme nucléaire», se transforment en symboles politiques qui résument des programmes entiers en des formules brèves et faciles à propager. Ainsi, la répétition devient un moyen d'ancrer les idées et de clore le débat avant même qu'il ne commence, bien plus qu'un simple procédé stylistique. Trump utilise également le langage pour produire une polarisation politique, construisant une identité collective pour ses partisans en tant que «vrais Américains», face aux «faux médias» (Fake News), aux « élites corrompues » et aux « ennemis du peuple ». Il n'hésite pas à utiliser des qualificatifs durs et controversés à l'encontre de ses rivaux ou de ses alliés (comme Benyamin Netanyahu), transformant le discours politique en une bataille symbolique dont le but est de renforcer la loyauté interne plutôt que de convaincre les opposants. Cette performance dépasse les frontières du langage pour investir le corps en tant qu'outil de communication politique. Les gestes, les regards, les mouvements des mains, la posture sur le podium, et même la danse qu'il exécute parfois à la fin de ses rassemblements populaires, constituent autant de signes sémiotiques qui confirment l'image du leader confiant qui brise les codes politiques traditionnels. Lorsque ses phrases décisives s'accompagnent de signaux corporels tranchants, la force du message est démultipliée, et le discours se transforme en une performance visuelle intégrale. Le lexique politique de Trump appartient à trois champs lexicaux principaux: la guerre et l'affrontement, la supériorité et l'exceptionnalisme, et l'incarnation du mal. Il abuse de termes tels que «nous avons détruit», «le plus grand», «le plus fort», ou «le maléfique», ce qui est en parfaite adéquation avec une vision populiste qui perçoit le monde à travers le prisme d'un conflit permanent entre le bien et le mal, entre la nation et ses ennemis. Ce style a déteint sur plusieurs dirigeants populistes à travers le monde, tels que l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ou le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, reflétant une tendance politique qui défie de nombreux fondements de la démocratie libérale traditionnelle, en accordant la priorité au leadership personnel au détriment des institutions, du pluralisme démocratique et des contre-pouvoirs constitutionnels. Une autre dimension émerge dans le discours trumpien, celle de l'exploitation des symboles liés à la «masculinité politique». Ici, le conflit ne se limite pas aux programmes et aux politiques, mais s'étend aux représentations de la force et de l'hégémonie au sein de l'espace public. Dans ses affrontements avec Hillary Clinton, puis avec Kamala Harris, le discours a souvent pris une tournure qui dépasse le simple désaccord politique pour reproduire la dualité force/faiblesse et leader/adversaire, à travers le sarcasme, la dévalorisation des compétences et la présentation de l'adversaire comme manquant de fermeté ou de leadership. Dans ce contexte, la masculinité ne fonctionne pas seulement comme un trait de personnalité, mais comme un outil sémiotique qui produit l'image du leader capable d'imposer sa volonté, et renforce chez le public populiste le modèle de «l'homme fort» face aux élites traditionnelles. Même lorsqu'il traite avec des figures conservatrices ou alliées, à l'instar de Giorgia Meloni, son style basé sur l'humour incisif ou le sarcasme passager reflète une tendance à monopoliser le centre du leadership symbolique, maintenant les autres dans un espace qui gravite autour de sa présence personnelle, faisant ainsi de la personnalité politique elle-même un outil de production du pouvoir. D'un point de vue sémiotique, la masculinité dans le discours de Trump ne se lit pas comme une posture envers les femmes en soi, mais comme un signe politique investi dans la construction de l'image du leader hégémonique, où la performance linguistique et corporelle devient un moyen de produire une supériorité symbolique et d'ancrer les rapports de force au sein du champ politique. Néanmoins, il demeure nécessaire de distinguer l'analyse du style politique de l'émission de jugements préconçus. Une lecture scientifique exige d'examiner les faits et les discours dans leur contexte, loin des biais politiques ou des préférences personnelles. En fin de compte, toute vision politique du monde découle d'une certaine conception de la nature humaine et du comportement humain, ce qui explique l'intérêt croissant des chercheurs pour les neurosciences et la psychologie politique afin de comprendre les mécanismes de prise de décision et la fabrique du leadership. L'expérience de Trump ne présente pas seulement un modèle différent de discours politique ; elle révèle une transformation plus profonde de la nature même du leadership contemporain. L'image, le geste et le symbole sont désormais des éléments actifs dans la production de la puissance politique, au même titre que la décision et l'institution. Dès lors, la sémiotique politique apparaît aujourd'hui comme un outil explicatif indispensable pour comprendre les mutations que connaît le système international, à une époque où le conflit ne porte plus uniquement sur les politiques, mais sur les significations que produit le leadership, ainsi que sur la manière dont elles sont perçues et diffusées à l'échelle mondiale.

États-Unis/Israël: malaise dans les relations

De nombreux analystes se sont arrêtés sur les critiques inhabituelles émises par le vice-président américain J.D. Vance à l’égard d’Israël, y voyant une prise de position inédite, malgré le soutien massif, tant politique, militaire qu'économique, que Washington apporte à Tel-Aviv. En effet, Vance a rappelé aux détracteurs israéliens de l'accord diplomatique avec Téhéran que les deux tiers des armes ayant «protégé leur patrie» sont de fabrication américaine et entièrement financées par les contribuables des États-Unis. Il a souligné qu'Israël dépend de manière excessive de la force militaire pour résoudre ses crises, et qu'il devrait accorder plus de considération à Washington en tant que son seul et unique allié stratégique restant dans le monde. Dans un entretien accordé au New York Times , Vance a précisé que Donald Trump est le seul chef d'État au monde à manifester de la sympathie pour Israël en ce moment, avant de lancer à l'adresse des Israéliens : «Vous êtes un pays de neuf millions d'habitants, et vous ne pouvez pas résoudre tous vos problèmes de sécurité nationale uniquement par le meurtre.» Un changement de ton inédit Il ne fait aucun doute qu'il y a un changement dans le ton et la manière de s'adresser à Israël. Il est rare d'entendre de sérieuses critiques de la part de voix officielles américaines envers ce pays, souvent perçu comme «l'enfant gâté» des administrations successives. Ces dernières rivalisaient généralement de partialité politique en faveur d'Israël, un passage obligé pour poursuivre une carrière politique sans embûches, en raison de l'influence considérable des groupes de pression (lobbies) américains dans les couloirs de Washington. Si ce changement soudain de ton est bien réel, cela ne signifie absolument pas que l'administration américaine actuelle s'est «libérée» de l'influence sioniste exercée par ces lobbies. Cela ne signifie pas non plus qu'elle est désormais capable de débattre publiquement du fait qu'il existe une différence entre l'intérêt national américain et l'intérêt israélien, et que supposer leur alignement permanent est une erreur politique, voire stratégique, qui a coûté, et continue de coûter, aux États-Unis de lourdes pertes morales, politiques et matérielles. Les conséquences du biais historique américain Le parti pris américain historique et absolu en faveur d'Israël, ainsi que le parapluie de protection qui lui est fourni à tous les niveaux, allant de l'utilisation répétée du droit de veto au Conseil de sécurité des Nations Unies pendant des décennies pour lui garantir l'impunité face à l'occupation et à la répression du peuple palestinien, jusqu'aux niveaux les plus bas, a contribué, au fil des décennies passées, à nourrir les sentiments de haine envers les États-Unis, en particulier dans la région arabe, créant un fossé abyssal entre les peuples de la région et Washington. Cependant, ces sentiments de haine ne se sont jamais traduits par un mouvement d'opposition concret. Cela est dû à plusieurs facteurs, notamment: L'absence de démocratie dans les pays arabes et la répression des peuples, qui les empêchent d'exprimer leurs véritables sentiments. Le morcellement arabe et les divisions officielles sur la manière de gérer le conflit israélo-arabe. La signature d'accords de paix unilatéraux avec Israël, notamment par l'Égypte et la Jordanie, ce qui a brisé les rangs et affaibli la position arabe. Ce processus s'est d'ailleurs poursuivi des années plus tard avec les Accords d'Abraham, visant une normalisation presque gratuite. Il convient de rappeler que la première administration du président américain Donald Trump avait transféré l'ambassade américaine à Jérusalem, reconnu la ville comme capitale d'Israël, et reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan syrien occupé. Ces démarches, agitées par les administrations précédentes sans jamais être exécutées, ont été concrétisées par Trump sans qu'il ne s'attende à des réactions arabes notables, ce qui fut effectivement le cas. Aujourd'hui, un sentiment prédomine chez une partie de l'équipe de Trump: Israël a «embourbé» l'Amérique dans la guerre contre l'Iran, alors que le danger réel représenté par Téhéran (que ce soit directement ou via ses bras armés, en particulier le Hezbollah au Liban) était dirigé vers Israël bien plus que vers les États-Unis, malgré la rhétorique politique iranienne hostile à Washington (qualifiée de « Grand Satan », entre autre). Trump lui-même semble partager ce sentiment, ce qui explique son insistance à vouloir conclure un accord avec Téhéran, même s'il enveloppait ce désir d'un ton menaçant, allant jusqu'à évoquer «l'effacement de la civilisation persane». Ceci explique également pourquoi l'accord est fondamentalement américano-iranien, alors que la guerre était américano-israélo-iranienne. Trump et son équipe sont conscients qu'Israël n'acceptera pas facilement un accord et qu'il préfère la pérennisation d'une guerre parrainée et prise en charge par Washington, servant d'abord ses propres intérêts. C'est ce qui justifie la phrase du vice-président américain aux Israéliens : «Vous ne pouvez pas résoudre tous vos problèmes de sécurité nationale uniquement par le meurtre.» Une opportunité pour les pays du Golfe ? Il est certes prématuré de parier sur une rupture entre l'Amérique et Israël, ou de tabler sur un divorce entre les deux pays. Néanmoins, les pays du Golfe arabe peuvent s'appuyer sur ce changement pour ouvrir un débat politique avec Washington. Les axes principaux de cette discussion devraient être: Le refus d'impliquer la région dans de nouvelles guerres au service d'Israël. Le refus que les bases américaines deviennent des cibles au lieu d'être une source de stabilité. L'affirmation que persister à contourner la cause palestinienne ne mène qu'à plus de morts et de destructions, sans issue. La reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien comme passage obligatoire pour la stabilité au Moyen-Orient et dans la région arabe. Le président américain est conscient de l'importance de sa relation stratégique avec les pays du Golfe arabe en raison de leurs richesses pétrolières, qui constituent une pierre angulaire de la politique étrangère de Trump (le Venezuela en est un exemple frappant). Par conséquent, Washington ne peut plus continuer à ignorer les revendications arabes pour un règlement pacifique de la cause palestinienne, qui commence par l'établissement d'un État indépendant et viable, et par l'arrêt de la politique de meurtre et d'expansion coloniale d'Israël en Cisjordanie, ainsi que son expansion vers le Liban et le sud de la Syrie. Seuls les États-Unis ont le pouvoir de freiner et de discipliner Israël, si tant est que la volonté politique existe, et si la conviction s'installe que l'intérêt national américain ne se réalise pas nécessairement à travers un alignement aveugle sur Tel-Aviv, ses projets expansionnistes et ses guerres sans fin.

Ormuz et Liban, les deux leviers de Téhéran

Le détroit d’Ormuz et le Liban: deux «armes» militaro-diplomatiques essentielles que l’Iran compte manier pour peser sur les négociations avec les États-Unis, qui doivent s’étaler sur 60 jours selon le mémorandum signé mercredi par les deux parties. L’Iran a ainsi annoncé samedi «fermer» à nouveau le stratégique détroit d’Ormuz en représailles aux attaques israéliennes au Liban, sans pour autant rompre les discussions en vue d’un accord définitif avec les USA, qui doivent débuter dimanche en Suisse. Le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaïl Baghaï, avait averti samedi les États-Unis que le protocole initial serait «en danger» si ses dispositions n’étaient pas appliquées rapidement, en allusion à la situation au Liban. «Nous tenons Washington directement responsable des attaques israéliennes contre le Liban, et cette escalade menace la sécurité et la stabilité régionales», a affirmé Baghaï, ajoutant, dans une menace à peine voilée adressée à l’Administration Trump, que Téhéran prendrait toutes les mesures nécessaires pour protéger ses intérêts, sa sécurité et les droits de ses alliés. De son côté, l’agence de presse Tasnim , affiliée aux Gardiens de la révolution iranienne, a appelé à l’arrêt des négociations et à la fermeture du détroit d’Ormuz. Dans la soirée de samedi, le commandement central de l’armée iranienne a pris le relais dans cette opération de propagande en annonçant que «le détroit d’Ormuz sera(it) fermé au trafic maritime», une «première mesure en réponse à la violation des engagements par l’ennemi» (allusion aux USA). Il a menacé de prendre «d’autres mesures» si nécessaire «pour contraindre l’ennemi (les USA) à respecter ses obligations» contractées dans le protocole d’accord. CNN, citant une source, a rapporté que Washington avait informé Téhéran qu’Israël avait accepté un cessez-le-feu après les frappes au Liban, et qu’il appartenait désormais au Hezbollah de mettre fin à ses attaques. Dans une première réaction, le commandement américain pour le Moyen-Orient, le Centcom, a indiqué que ses forces demeuraient «vigilantes». Selon le Centcom, le trafic dans le détroit d’Ormuz s’est poursuivi normalement samedi, avec le passage de 55 navires marchands. «Pourparlers techniques» dimanche en Suisse En tout état de cause, le ministère iranien des Affaires étrangères a annoncé la tenue, dimanche en Suisse, de discussions «techniques» entre Iraniens et Américains, en présence de représentants du Qatar et du Pakistan, pays médiateurs. Parmi les membres de la délégation iranienne figurent le négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf, également président du Parlement, le chef de la diplomatie Abbas Araghchi et le gouverneur de la Banque centrale Abdolnaser Hemmati, selon la télévision d’État. Islamabad a confirmé la tenue de ces «pourparlers techniques» dimanche à Bürgenstock, près du lac de Lucerne. Selon le vice-président américain J. D. Vance, l’émissaire Steve Witkoff et le gendre du président Donald Trump, Jared Kushner, se trouvent déjà en Suisse afin de «gérer certains des éléments techniques de cette négociation». Des discussions «préparatoires» ont même commencé dès samedi entre diplomates, selon Berne. Plus de 4000 morts au Liban Au Liban, malgré de nouvelles annonces de cessez-le-feu, Israël et le mouvement pro-iranien Hezbollah s’affrontent depuis deux jours dans le Sud, où les opérations israéliennes ont fait au moins 24 morts samedi, après 83 morts la veille. Les opérations israéliennes au Liban ont fait 4057 morts depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël, le 2 mars, a annoncé samedi le ministère libanais de la Santé. L’armée israélienne a annoncé qu’un de ses soldats avait été tué samedi lors de combats dans le sud du Liban, portant à cinq ses pertes depuis la conclusion d’un accord irano-américain visant à mettre fin au conflit en Iran. Israël a indiqué viser des positions du Hezbollah en représailles à des attaques contre ses troupes. Selon l’armée israélienne, « plus de 50 projectiles » ont été tirés par l’organisation chiite contre ses soldats dans la nuit de vendredi à samedi. De son côté, le Hezbollah a affirmé qu’Israël était «totalement responsable» des violations de la trêve. Le verrou d’«Ali al-Taher» Des détails sur les opérations militaires en cours ont été annoncés par les Israéliens samedi, selon lesquels «des dizaines de combattants du Hezbollah sont piégés dans des tunnels sous la colline d’Ali al-Taher, au sud du Liban». Le journal Yediot Aharonot, citant des sources militaires, a rapporté que l’armée israélienne assiège des dizaines de combattants du Hezbollah dans cette région qui, selon l’armée, abrite un complexe souterrain central de la milice pro-iranienne, ainsi que le quartier général de la brigade Badr. Le quotidien a ajouté que l’opération, au cours de laquelle un équipage de char et un commandant de bataillon ont été tués, visait à s’emparer des tunnels dans la région d’Ali al-Taher, dans le cadre des opérations militaires en cours. Le site d’Ali al-Taher, où des systèmes de tir sont activés et d’importantes quantités d’armes sont stockées, est extrêmement difficile à cibler par de seules frappes aériennes, compte tenu de sa profondeur et de ses fortifications. Message de Vance aux chrétiens libanais Sur un autre plan, le vice-président américain J. D. Vance a adressé un message aux chrétiens libanais lors d’une interview sur Fox News, dans laquelle il leur demande de «garder fermement la foi en Jésus-Christ». «Sachez que vous avez de nombreux amis au sein du gouvernement américain qui œuvrent pour la paix dans la région », a-t-il ajouté. Vance a expliqué que « le problème fondamental auquel ces chrétiens sont confrontés, ou la raison de leur grande vulnérabilité à la violence, est la présence du Hezbollah, une organisation terroriste implantée de facto au Liban. Le Hezbollah tire occasionnellement sur des Israéliens, et ces derniers ripostent naturellement en état de légitime défense ». Et M. Vance d’ajouter: «Il existe donc un conflit persistant, bien que de faible intensité. Cependant, la situation s’est considérablement améliorée ces dernières semaines grâce aux efforts du président, du secrétaire d’État Marco Rubio et de nombreux autres responsables de l’administration. » Et de conclure: «La paix a parfois besoin de temps pour s’installer durablement, et c’est ce à quoi nous œuvrons. En réalité, c’est l’objectif que nous poursuivons dans toute la région: changer notre façon d’agir par le passé. C’est une très belle région du monde.»

Une administration américaine qui ne connaît pas l’Iran

Sur le papier, le mémorandum d’entente américano-iranien signé, à terme, par le président Donald Trump et le président Massoud Pezeshkian apparaît comme un accord où toutes les questions demeurent en suspens. À l’exception de la réouverture du détroit d’Ormuz et de la levée du blocus maritime américain imposé à la «République islamique», rien n’indique qu’une quelconque avancée ait été réalisée sur les dossiers qui opposent toujours Washington et Téhéran. Peut-on également dire, sur le papier, que l’administration de Donald Trump a choisi de capituler devant l’Iran plutôt que d’aller jusqu’au bout de sa volonté initiale de briser sa capacité de nuisance et de mettre un terme à son projet expansionniste, comme elle entendait le faire au départ? À la lecture des quatorze points contenus dans ce mémorandum, il apparaît clairement que l’administration Trump a laissé en suspens toutes les questions fondamentales. Le sort du programme nucléaire iranien demeure incompréhensible, alors même que Trump a répété à maintes reprises qu’il lui était impossible d’en accepter l’existence. Aucune mention n’est faite des missiles balistiques ni de leurs infrastructures, aucun positionnement n’est adopté vis-à-vis des proxys de l’Iran dans la région, hormis la confirmation que le cessez-le-feu conclu avec les États-Unis s’étend au Liban. Comment cela se traduira-t-il sur le terrain libanais? Les Iraniens sont-ils convaincus que les États-Unis contraindront Israël à respecter le cessez-le-feu au Liban? Certes, Israël s’y conforme aujourd’hui. Pourtant, le mémorandum ne laisse en rien entendre qu’Israël, qui n’en est pas partie prenante, se soit incliné au Liban devant l’administration américaine ni qu’il exécutera, à la première occasion, tout ce que Washington lui demandera. Malgré les déclarations américaines annonçant un cessez-le-feu au Liban, la position israélienne à l’égard du pays demeure entourée de la plus grande ambiguïté. Peu de temps après l’entrée en vigueur du mémorandum, les premières difficultés d’application ont commencé à apparaître. Une évidence s’est imposée: l’administration Trump connaît mal l’Iran et ignore beaucoup du comportement des responsables iraniens. Par le passé, elle donnait pourtant l’impression d’en maîtriser les ressorts. Cela tenait peut-être, durant le premier mandat de Trump, à la présence d’une équipe cohérente qui comprenait parfaitement, par exemple, la portée de l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, ainsi que les implications d’un tel événement. La question ne concernait pas seulement la scène intérieure iranienne, où Soleimani occupait la deuxième place dans la hiérarchie du pouvoir, derrière le Guide suprême aujourd’hui disparu, Ali Khamenei. Il était aussi l’homme de la République islamique dans la région et sa principale force de projection. Il dirigeait de facto les Houthis, exerçait les fonctions de proconsul en Irak et gouvernait simultanément la Syrie et le Liban. Certains estiment que l’actuelle administration américaine souffre de l’absence d’un homme comme l’ancien secrétaire d’État Mike Pompeo. Pompeo savait ce qu’était le régime iranien et comment traiter avec lui. Il est d’ailleurs frappant de constater que le dossier iranien a été retiré du département d’État américain au cours des dernières semaines. Le secrétaire d’État Marco Rubio est apparu davantage comme un faux témoin, réduit au rôle de simple observateur des échanges entre Téhéran et Washington. Un groupe de responsables américains du profil du vice-président J. D. Vance, qui connaît fort peu de choses de l’Iran, ne peut gérer un dossier d’une telle sensibilité. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui constitue un nouveau chapitre d’une histoire commencée en 1979, lorsque les nouvelles autorités iraniennes ont retenu en otage les diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. Cette prise d’otages, qui n’avait suscité aucune réaction américaine, a ouvert la voie à un chantage accru de la République islamique à l’égard du «Grand Satan». Durant les quarante-sept dernières années, la République islamique a manipulé la plupart des administrations américaines. En 2003, elle est même parvenue à pousser l’administration de George W. Bush à envahir l’Irak afin de le livrer ensuite à des milices confessionnelles irakiennes affiliées aux Gardiens de la révolution, lesquelles avaient combattu aux côtés de la République islamique pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. Le mémorandum signé récemment, un texte dépourvu de toute viabilité, ne représente rien d’autre qu’un retour de l’administration Trump à la politique américaine traditionnelle à l’égard de la République islamique. L’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran n’aura été qu’une parenthèse exceptionnelle. Donald Trump a retrouvé sa position habituelle de négociateur en quête d’un accord avec Téhéran. Cela explique qu’il ait confié ce dossier à son vice-président, épaulé par son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, ainsi que par son gendre Jared Kushner. Rien n’a changé en Iran qui puisse justifier une quelconque concession américaine aux Gardiens de la révolution. Le jour où Washington pourra présenter l’Iran comme un partenaire propice à la conclusion d’importants accords commerciaux demeure lointain. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est un esprit américain confronté à un dossier d’une extrême complexité, dont il ne maîtrise ni les détails ni l’histoire. Cet esprit américain, qui rêvait de transformer Gaza en une «nouvelle Riviera», demeure étranger aux réalités de la région. Il ne comprend pas que l’Iran n’a aucune intention de changer. Tout ce que recherche la direction de Téhéran, c’est gagner du temps. L’Iran parie sur un changement à l’intérieur d’Israël, sur l’aggravation des divergences entre Américains et Israéliens et sur une défaite de l’administration Trump lors des élections de mi-mandat en novembre prochain. Donald Trump deviendrait alors davantage un président en fin de course qu’autre chose. On saura bientôt si ce pari américain était fondé. Le président américain est tombé dans le piège iranien. Une chose demeure certaine: Donald Trump n’est pas un homme facile, mais son principal problème réside dans l’absence d’une équipe qui sache ce qu’est réellement l’Iran, alors que celui-ci sait parfaitement comment traiter avec les États-Unis. Les Iraniens disposent d’une longue expérience dans l’art de manipuler les administrations américaines et de les modeler à leur avantage, en attendant le moment propice pour renouer avec ce jeu de chantage qu’ils maîtrisent à la perfection. Et cela ne concerne pas les seuls États-Unis. Les pays de la région, tout comme ceux d’Europe occidentale, observent eux aussi ce mémorandum avec une extrême prudence.