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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Hors de Beyrouth… mais vers où?
Par
Rabih Dandachli
Publié

Dans un pays qui subit un effondrement économique sans précédent, une crise financière persistante et une infrastructure en délabrement progressif, la résurrection de l'aéroport de Kleyaat dans le nord du Liban ressemble à un projet qui porte en lui autant d'ambitions que de questions. Mais au-delà de l'enthousiasme politique et médiatique qui a accompagné cette initiative, une interrogation plus fondamentale s'impose: Kleyaat représente-t-il véritablement l'option la plus viable pour le Liban, ou le débat réel autour d'un second aéroport dans le pays n'a-t-il pas encore été ouvert? Il ne s'agit pas ici de s'opposer au projet en tant que tel. Car disposer d'un second aéroport au Liban n'est plus un luxe, mais une nécessité nationale, sécuritaire et économique. L'expérience des dernières années a révélé avec éclat à quel point la dépendance à un seul aéroport expose le pays, que ce soit en temps de guerre, de crises sécuritaires ou face aux pressions opérationnelles croissantes qui pèsent sur l'aéroport de Beyrouth. Le principe fait presque l'unanimité. C'est à une autre question que le désaccord commence : pourquoi Kleyaat ? Et pourquoi maintenant? Sur le plan géographique, l'aéroport de Kleyaat présente des atouts indéniables. Il dispose d'une piste existante, se situe dans une région qui a cruellement besoin de projets de développement, et demeure relativement proche du littoral et des principales artères routières. Mais la géographie seule ne suffit pas à définir les priorités nationales. Lorsqu'un projet d'une telle envergure est mis sur la table dans un État aux ressources limitées, il devient légitime de s'interroger sur la réalité des études de faisabilité économique et stratégique: ont-elles véritablement mis en balance Kleyaat et les autres options discutées depuis des années, à commencer par l'aéroport de Rayak dans la Békaa ? Les partisans de Rayak font valoir que ce site offrirait au Liban un débouché aérien dans la profondeur du territoire, à l'écart du littoral et des frontières septentrionales, et plus naturellement tourné vers l'arrière-pays arabe. La Békaa constitue en outre un nœud géographique qui relie le nord au sud et l'est à l'ouest, ce qui conférerait à tout aéroport implanté dans cette région une dimension nationale susceptible de dépasser les considérations régionales. En face, les défenseurs de l’option Kleyaat soutiennent que le Liban n'a pas seulement besoin d'une infrastructure aéroportuaire supplémentaire, mais d'un projet de développement capable de redonner vie à une région que des décennies de marginalisation ont fragilisée. Le débat glisse alors d'une question économique vers une question politique: l'aéroport est-il pensé pour servir le transport aérien, ou pour rétablir un équilibre de développement entre les régions ? Le problème, c'est que l'État libanais n'a pas encore proposé de vision claire qui réponde à cette question. Les aéroports ne sont pas de simples pistes d'atterrissage, mais des composantes d'une stratégie nationale du transport, de l'économie et de l'investissement. Lorsque les pays qui réussissent construisent de nouveaux aéroports, ils le font au sein d'un réseau intégré qui englobe les ports, les autoroutes, les zones industrielles, les plateformes logistiques et les plans de développement régional. Au Liban, le débat donne parfois l'impression de tourner autour de l'aéroport en faisant abstraction de tout ce qui l'entoure. Et la question du calendrier du projet soulève elle aussi des interrogations légitimes. Le Liban ne fait pas face aujourd'hui à une simple crise du transport ou à une saturation de l'aéroport de Beyrouth, car il traverse une crise financière et structurelle d'une profondeur rare. La dette publique est lourde, les investissements étrangers demeurent timides, et les grandes réformes économiques restent enlisées. Dans ce contexte, la question ne porte plus seulement sur la nécessité d'un second aéroport, mais sur la place de ce projet parmi les priorités les plus urgentes, face aux dossiers de l'électricité, de l'eau, des transports en commun et de la reconstruction. Cela ne revient pas à dire que le projet est superflu. Bien au contraire, il pourrait figurer parmi les chantiers stratégiques les plus importants dont le Liban aura besoin au cours de la prochaine décennie. Mais son succès ne se jouera pas sur la décision de relancer les opérations: il dépendra de sa capacité à s'intégrer dans une vision économique d'ensemble. C'est là que réside le nœud du problème. Le Liban a derrière lui une longue histoire de projets conçus davantage comme des symboles politiques que comme des outils économiques. La compétition entre les régions, les confessions et les forces politiques a le plus souvent pris le pas sur le débat technique et économique. Il est donc nécessaire, aujourd'hui, de poser la question franchement: le choix de Kleyaat s'est-il imposé parce qu'il est la meilleure option pour le pays, ou parce qu'il est le plus compatible avec les équilibres politiques en place? Kleyaat est peut-être effectivement le bon projet. Et Rayak, ou un autre site, pourrait se révéler plus pertinent sur le long terme. Mais le vrai problème ne tient pas au nom du lieu — il tient à l'absence d'un débat national sérieux sur les critères de choix eux-mêmes. Les pays ne construisent pas leurs aéroports en se fondant sur la seule géopolitique interne, ni sur le seul développement équilibré des régions, ni à partir de considérations sécuritaires isolées. Ils le font à partir d'une vision cohérente qui précise où le Liban entend se situer économiquement dans vingt ou trente ans. C'est pourquoi le débat autour de Kleyaat ne devrait pas se limiter au nombre de vols, au volume des investissements ou aux emplois attendus. Il est, dans sa nature profonde, un débat sur la manière dont le Liban prend ses décisions. Les grands projets continuent-ils d'être bâtis selon la logique des équilibres et du partage communautaire, ou le pays a-t-il enfin commencé à faire confiance à la planification stratégique?

Le désarmement du Hezbollah réclamé par le G7
Par
Taline Becharraoui
Publié

Depuis qu’il est question d’un cessez-le-feu au Liban mentionné dans le mémorandum d’entente entre l’Iran et les États-Unis – dont le texte a été publié en soirée par le Département d’État (voir par ailleurs) – les spéculations vont bon train quant aux développements susceptibles de se produire à court terme dans le pays. Non seulement le cessez-le-feu reste plus que précaire, mais des doutes planent au sujet du retrait éventuel des troupes israéliennes et de la question centrale du désarmement du Hezbollah. Si ce parti et son parrain iranien crient déjà «victoire» depuis la conclusion de cet accord-cadre, plusieurs indices sont venus nuancer cette impression affichée par le camp iranien, mercredi. Le premier de ces indices est la position prise par le G7 dont les leaders étaient réunis à Evian, en France. Dans une déclaration commune, les chefs des grandes puissances ont appelé à un cessez-le-feu «solide et immédiat» au Liban, mais ont également apporté leur soutien aux efforts déployés par les autorités libanaises en vue du désarmement du Hezbollah et de l’application du monopole des armes aux mains de l’État libanais. Le communiqué du G7 n’a pas manqué de rappeler «les menaces que l’Iran fait peser sur la région», insistant sur le fait que ce pays «ne doit jamais posséder l’arme nucléaire». Le texte du G7 a enfin exprimé la satisfaction des leaders des sept grands pays concernant l’accord-cadre conclu entre les États-Unis et l’Iran, prévoyant notamment la réouverture du détroit d’Ormuz. Le document met par ailleurs en évidence le rôle que peuvent jouer la Grande-Bretagne et la France dans le déminage et la réouverture du détroit. L’autre indice est l’engagement renouvelé par le président de la République Joseph Aoun concernant la volonté libanaise de sortir le pays de l’influence iranienne. Le président libanais a ainsi levé toute ambiguïté mercredi en insistant sur le fait que le Liban suit une voie «indépendante» de l’accord conclu entre Washington et Téhéran. Il a parlé «d’assurances» données à l’État libanais concernant les négociations directes qu’il mène avec Israël dans la capitale américaine depuis début avril, et dont la prochaine réunion doit se tenir les 23, 24 et 25 juin. L’État libanais «mène les négociations», il est «maître de ses décisions et personne ne peut se substituer à lui», a souligné la chef de l’État dans un communiqué. Il répond ainsi aux cadres du Hezbollah qui s’étaient empressés de l’exhorter à abandonner les pourparlers directs avec Israël, estimant que le Liban ferait mieux de passer par l’Iran pour plaider sa cause. Le président n’a cependant pas omis de remercier quiconque aide le Liban à obtenir un cessez-le-feu, dont l’Iran, dans une démarche qui montre une grande flexibilité et une volonté d’obtenir un consensus interne, malgré la constance dans sa position sur la souveraineté libanaise. Aoun à Washington? Notons dans ce cadre que le président Donald Trump a indiqué en cours de journée, en marge de sa visite en France, que le président Aoun se rendra à Washington «dans les deux semaines». Une source américaine autorisée indique sur ce plan que la visite du président Aoun à Washington interviendrait d’ici la mi-juillet. D’autre part, réaffirmant la volonté de son administration d’établir «la paix au Liban», le chef de la Maison Blanche a mis l’accent sur la nécessité de «trancher le dossier du Hezbollah d’une façon ou d’une autre». Le président US est revenu à la charge sur ce plan, en déclarant que «la Syrie assumera un rôle positif contre le Hezbollah au Liban». Tard en soirée, une source américaine indiquait à la chaîne al-Hadathque «la décision de guerre et de paix au Liban devait être aux mains du gouvernement légal», précisant que «nous avons signifié au Liban que la garantie de sa souveraineté et sa stabilité au plan régional passent par le monopole de la détention des armes» (par l’État). Par ailleurs, un haut responsable au sein de l’Administration US précisait pour sa part à la MTV que «l’accord n’impose pas un cessez-le-feu global au Liban à n’importe quel prix». «L’Iran doit juguler le Hezbollah et l’empêcher d’attaquer Israël, a ajouté le responsable en question. Si le Hezbollah attaque Israël, ce dernier se réserve le droit de riposter militairement». Il convient d’indiquer dans ce contexte que selon certaines informations rapportées par l’AFP, le Premier ministre Nawaf Salam pourrait être reçu jeudi à Paris par le président français Emmanuel Macron. Selon une source diplomatique au G7 citée par l’agence, Emmanuel Macron et Nawaf Salam vont discuter à Paris de «la mise en œuvre du communiqué du G7» portant sur le Liban. Amnesty et l’occupation israélienne Entre-temps, les combats se poursuivent au sud du pays et leur intensité semble même aller croissant, notamment dans les environs de la colline de Ali Taher, un point stratégique sur les hauteurs de Nabatiyeh, que les Israéliens tentent de prendre depuis plusieurs jours. Sur le plan politique, les voix israéliennes s’élèvent toujours pour demander que les territoires occupés ne soient pas évacués par les troupes de l’État hébreu. Le très extrémiste ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a assuré que l’armée israélienne ne se retirera pas du Liban, «ni d’ici vendredi ni après», en référence à la signature de l’accord-cadre entre l’Iran et les États-Unis vendredi à Genève. Un rapport publié par l’ONG internationale de droits de l’homme, Amnesty International, a accusé Israël de «crimes de guerre» pour son recours systématique aux déplacements forcés de populations, assurant que les troupes israéliennes occupent au stade actuel près de 6% du territoire libanais. L’armée iranienne, pour sa part, s’est à nouveau mêlée du terrain libanais ce mercredi, menaçant les Israéliens d’une «riposte sévère» si les frappes israéliennes ne cessent pas. Entre-temps, le Hezbollah n’a pas non plus arrêté ses attaques: en fin d’après-midi, l’armée israélienne a fait état de cinq blessés parmi ses soldats après une attaque au drone contre un de ses véhicules, à Nabatiyeh… «S’ils ne se comportent pas bien…» Le dossier iranien a de toute évidence suivi Donald Trump à la réunion du G7 en France. Si le président américain a obtenu que la conclusion de l’accord avec l’Iran ait lieu avant cette date, en vue de se prévaloir d’une victoire diplomatique auprès de ses alliés européens, avec lesquels sa relation a été plus que tumultueuse depuis le début de sa deuxième présidence, il n’en a pas moins dû répondre à des questions journalistiques qui ont provoqué des réponses intempestives. Ainsi a-t-il précisé d’emblée qu’il s’agit «d’un protocole d’accord» et non pas d’un accord final, lors de sa conférence de presse conjointe avec le président égyptien Abdel Fattah Sissi. «Et si l’accord ne me satisfait pas, se les Iraniens ne se comportent pas bien, nous recommencerons à balancer des bombes au-dessus de leurs têtes», a-t-il ajouté. Il n’en a pas moins qualifié ce document de «très solide». Des mots significatifs à deux jours de la signature de l’accord à Genève. Le président Trump a été sur la défensive lorsqu’il a été interrogé sur les 300 milliards de dollars d’investissements promis aux Iraniens. Il a affirmé que son pays «n’investira pas dix cents» en Iran tant que ce pays ne se sera pas conformé à toutes les clauses de l’accord, soulignant qu’il n’est prévu de dépenser aucun sou en Iran jusqu’à nouvel ordre. À en croire les fuites rapportées par les médias, le mémorandum d’entente souligne que les États-Unis «et leurs partenaires dans la région» s’engagent à élaborer un plan de reconstruction et de développement de l’Iran avec un financement «d’au moins 300 milliards de dollars». Concernant le financement de la reconstruction dans la région malmenée par cette guerre, notons la déclaration de la Chine mercredi, qui a promis non seulement d’aider l’Iran – ce qu’elle a déjà fait – mais aussi le Liban. Le géant chinois cherche-t-il à prendre une place grandissante dans la région? Aucune réaction jusque-là des autorités libanaises. Sur le terrain dans le Golfe, des pétroliers iraniens ont déjà dépassé la zone du blocus mercredi matin. Le texte du protocole d’accord entre l’Iran et les Etats-Unis Le texte du protocole d'accord entre les Etats-Unis et l'Iran, qui doit encore être formellement signé, a été dévoilé mercredi par un responsable américain lors d'un appel avec des journalistes. En voici la retranscription, traduite par l'AFP. "Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran sont convenus de bonne foi, le [Insérer la date], de ce qui suit:" 1. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran, ainsi que leurs alliés dans la guerre en cours, en signant ce protocole d'accord, déclarent la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban, et s'engagent, à compter de maintenant, à ne pas initier de guerre ou d'opération militaire l'un contre l'autre et à s'abstenir de la menace ou de l'usage de la force l'un contre l'autre, tout en garantissant l'intégrité territoriale et la souveraineté du Liban. L'accord final confirmera la cessation permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban, ainsi que les autres dispositions du présent paragraphe. 2. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran s'engagent à respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'autre et à s'abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de l'autre. 3. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran s'engagent à négocier et à conclure l'accord final dans un délai maximum de 60 jours, extensible d'un commun accord. 4. Dès la signature du présent protocole d'accord, les Etats-Unis d'Amérique commenceront à lever leur blocus naval et toute perturbation ou entrave visant la République islamique d'Iran, et mettront complètement fin au blocus naval dans un délai de 30 jours. Pendant cette période, le trafic des navires sera proportionnel au volume de trafic d'avant-guerre rétabli par la République islamique d'Iran. Les Etats-Unis d'Amérique s'engagent en outre à retirer leurs forces des abords de la République islamique d'Iran dans les 30 jours suivant l'accord final. 5. Dès la signature du présent protocole d'accord, la République islamique d'Iran prendra des dispositions, en déployant ses meilleurs efforts, pour assurer la sécurité du passage des navires commerciaux, sans frais pendant 60 jours uniquement, du golfe Persique vers la mer d'Oman, et inversement. Le trafic des navires commerciaux commencera immédiatement et, compte tenu de la nécessité de lever les obstacles techniques et militaires, et du déminage par la République islamique d'Iran, sera pleinement rétabli dans un délai de 30 jours. La République islamique d'Iran engagera un dialogue avec le Sultanat d'Oman afin de définir l'administration future et les services maritimes dans le détroit d'Ormuz, en concertation avec les autres Etats riverains du golfe Persique, conformément au droit international applicable et aux droits souverains des Etats côtiers du détroit d'Ormuz. 6. Les Etats-Unis s'engagent, avec leurs partenaires régionaux, à élaborer un plan définitif, convenu d'un commun accord, d'un montant d'au moins 300 milliards de dollars, destiné à la reconstruction et au développement économique de la République islamique d'Iran. Le mécanisme de mise en œuvre de ce plan sera finalisé dans le cadre de l'accord final dans un délai de 60 jours. Toutes les licences, dérogations et autorisations nécessaires aux transactions financières pertinentes seront accordées par les Etats-Unis d'Amérique. 7. Les Etats-Unis d'Amérique s'engagent à mettre fin à tous les types de sanctions contre la République islamique d'Iran, y compris les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, les résolutions du Conseil des gouverneurs de l'AIEA, ainsi que toutes les sanctions unilatérales américaines, primaires et secondaires, selon un calendrier convenu dans le cadre de l'accord final. La République islamique d'Iran et les Etats-Unis d'Amérique reconnaissent l'importance cruciale de la question de la levée des sanctions susmentionnée et expriment leur intention de traiter immédiatement ces questions dans les négociations afin de parvenir à un accord mutuel à leur sujet. 8. La République islamique d'Iran réaffirme qu'elle ne se procurera ni ne développera d'armes nucléaires. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran ont convenu de régler le sort des matières enrichies accumulées selon un mécanisme qui sera convenu mutuellement et conforme au calendrier mentionné au paragraphe 7, la méthodologie a minima consistant en une méthode de dilution sur place sous la supervision de l'AIEA. Les deux parties ont également convenu de discuter de la question de l'enrichissement et d'autres sujets convenus conjointement liés aux besoins nucléaires de la République islamique d'Iran, sur la base d'un cadre satisfaisant devant être arrêté dans l'accord final. L'accord final confirmera les dispositions du présent paragraphe. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran reconnaissent l'importance cruciale des questions nucléaires susmentionnées et expriment leur intention de traiter immédiatement ces questions dans la négociation afin de parvenir à un accord mutuel à leur sujet. 9. Dans l'attente de l'accord final, les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran conviennent de maintenir le statu quo. La République islamique d'Iran maintiendra le statu quo actuel de son programme nucléaire, et les Etats-Unis d'Amérique n'imposeront aucune nouvelle sanction et ne déploieront pas de forces supplémentaires dans la région. 10. Les Etats-Unis d'Amérique s'engagent à ce que, dès la signature du présent protocole d'accord et jusqu'à la levée des sanctions, le département du Trésor américain délivre des dérogations pour l'exportation de pétrole brut iranien, de produits pétroliers et dérivés, ainsi que pour tous les services associés, y compris les transactions bancaires, les assurances, le transport, etc. 11. Les Etats-Unis d'Amérique s'engagent à rendre pleinement disponibles et utilisables les fonds et avoirs de la République islamique d'Iran gelés ou soumis à des restrictions dès la mise en œuvre du présent protocole d'accord. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran se mettront d'accord d'un commun accord sur les procédures relatives à la libération de ces fonds au cours des négociations. Ces fonds, qu'ils soient conservés sur le compte d'origine ou transférés, devront être pleinement utilisables pour tout paiement en faveur de tout bénéficiaire final désigné par la Banque centrale de la République islamique d'Iran. Les Etats-Unis d'Amérique s'engagent à délivrer toutes les licences et autorisations nécessaires en conséquence. 12. Les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran conviennent qu'un mécanisme d'exécution sera établi pour surveiller la bonne mise en œuvre du présent protocole d'accord et le respect futur de l'accord final. 13. Après la signature du présent protocole d'accord et sous réserve du début de la mise en œuvre des paragraphes 1, 4, 5, 10 et 11 du protocole d'accord, ainsi que de la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, les Etats-Unis d'Amérique et la République islamique d'Iran entameront des négociations relatives à l'accord final exclusivement sur les autres paragraphes. 14. L'accord final sera entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l'ONU.

Quand le Hezb recrute des enfants et se justifie...

Lorsqu'on interroge le Hezbollah, ou ses proches satellites, sur leur pratique de recruter des enfants — notion que l'Unicef définit avec précision, dans la Convention relative aux droits de l'enfant, comme tout être humain de moins de dix-huit ans —, la réponse oscille invariablement entre quelques registres: ils affirment que les enfants le désirent eux-mêmes, qu'ils sont suffisamment mûrs, ou encore que cette pratique est parfaitement normale et s'inscrit dans la tradition de toutes les révolutions de l'histoire. S'égrène alors un chapelet de références qui nous ramène plusieurs siècles en arrière. On tombe ainsi dans d'innombrables sophismes. D'abord, la définition des tranches d'âge n'a rien d'une donnée fixe : elle varie selon les époques. Il est ici utile de se référer au travail encyclopédique d'Ariès sur l'enfance en particulier, et à l'École des Annales en général. L'enfance en tant que concept n'existait pas au Moyen Âge ; l'enfant était traité comme un adulte en miniature. Il n'y avait alors aucune frontière nette entre le monde des enfants et celui des grands, ni dans l'éducation, ni dans le vêtement, ni dans les jeux. L'intégration précoce dans le monde adulte était la règle, et c'est dans ce cadre que leur enrôlement dans les guerres était «accepté». Mais les normes et les concepts se transforment avec le temps, ce qui signifie que ce qui était jadis tenu pour «naturel» peut devenir moralement et juridiquement inadmissible dans une autre époque. Nous savons bien que le travail des enfants était chose courante à l'ère de la révolution industrielle, et qu'il existe encore aujourd'hui dans les pays les plus démunis. Cela n'a pourtant pas empêché la reconnaissance internationale des droits de l'enfance et de ses besoins en matière de protection et de soin, sur tous les plans — éducatif, sanitaire et psychologique —, afin d'accompagner les enfants vers un épanouissement sain. L'histoire elle-même démontre donc que les sociétés abandonnent des pratiques qu'elles tenaient naguère pour «normales». C'est dans cette logique que l'Unicef a tranché juridiquement, par la Convention relative aux droits de l'enfant: tout être humain de moins de dix-huit ans est un enfant. Ce n'est pas là une opinion culturelle soumise à interprétation, mais une norme internationale et une règle de droit qui impose des obligations légales contraignantes, et fonde les politiques des États et des organisations. Quant à l'argument des révolutions, il n'est pas moins fallacieux: certes, les révolutions ont utilisé des enfants, mais le travail des enfants était alors acceptable lui aussi, l'absence d'instruction était banale, l'esclavage était légalisé, la privation des femmes de leurs droits était non seulement répandue mais ordinaire, et la violence systématique était elle aussi la norme. Tout cela le rend-il acceptable aujourd'hui ? Bien évidemment non. Il y a là un autre sophisme dans lequel ils s'enlisent: mesurer le présent à l'aune des critères du passé, pratique qu'ils étendent du reste à tous les domaines, alors même qu'ils recourent aux produits les plus avancés de la technologie moderne: drones, médias numériques, téléphones intelligents, dont on sait qu'ils ont facilité l'opération des bipeurs aux conséquences désormais bien connues. On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses pratiques sociales par les critères du Moyen Âge. Ce qu'ils opèrent concrètement, c'est une redéfinition de l'enfance : ils vident le mot de son sens contemporain et le remplacent par une définition élastique — «conscient», «prêt», «mature» —, au service de leurs politiques dictées par leur employeur, l'Iran. Ils démantèlent la définition de l'enfance pour la reconstruire selon leurs besoins. Ils convertissent l'enfant d'un «sujet de protection» en un «instrument de combat», en contradiction et en violation directes avec la psychologie du développement, le droit international et l'ensemble de l'éthique contemporaine. Invoquer des pratiques historiques pour justifier le recrutement des enfants aujourd'hui, c'est ignorer délibérément l'évolution des valeurs et des standards humains — exactement comme on ne saurait justifier l'esclavage, le travail des enfants ou l'oppression des femmes en arguant qu'ils étaient jadis répandus. L'existence d'une chose dans le passé ne lui confère aucune légitimité au présent ; autrement, il faudrait accepter l'esclavage et la dépossession des femmes de leurs droits. Le problème ne réside pas dans l'histoire elle-même, mais dans la tentative de l'instrumentaliser pour justifier ce qui n'est plus tolérable aujourd'hui. Tout ce qu'ils font ne relève pas d'un quelconque «attachement aux origines», mais d'une sélectivité utilitaire et d'une projection de règles sur une réalité régie par d'autres règles entièrement — autrement dit, ils mélangent des cadres normatifs différents de manière apparemment arbitraire, mais en réalité rigoureusement calculée. On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses comportements par les critères du Moyen Âge. Et si un concept a évolué, on ne saurait régresser vers des stades antérieurs pour légitimer les pratiques d'aujourd'hui. Ce qui se passe réellement, c'est la destitution du statut de «mineur» arrachée à l'enfant, sa transformation en «petit combattant», sous prétexte qu'il serait suffisamment «conscient» de ce qu'il fait — et c'est précisément ce mécanisme qui lui retire la protection juridique à laquelle il a droit. Ces mêmes acteurs invoquent le droit international quand cela les sert, et l'ignorent quand cela ne les arrange pas. Ils s'en réclament lorsqu'il est question des droits des peuples, de l'agression, de la souveraineté... Ce n'est pas là une position de principe, mais un usage instrumental des normes, qu'on pourrait nommer clairement: sélectivité normative, ou double référentiel utilitaire, exercé par la manipulation des concepts. La question n'est pas ce qui se passait autrefois, mais quels critères nous adoptons aujourd'hui, et si nous les appliquons de façon cohérente ou si nous les utilisons de manière sélective selon l'intérêt du moment — convoqués quand ils servent la position, écartés quand ils ne la servent plus, les concepts fondamentaux redéfinis au gré des besoins.

Une politique culturelle est-elle possible au Liban? (2/2)

Dans un précédent article, nous avons souligné que malgré les crises successives qui ont frappé le Liban, la scène artistique libanaise continue de faire preuve d’une remarquable résilience, au Liban comme à l’étranger. Expositions, festivals, ouvertures de galeries, nouvelles institutions, initiatives se rapportant au patrimoine: l’art et la culture liés au Liban n’ont jamais complètement cessé d’exister, contre vents et marées. Au contraire, ils semblent aujourd’hui retrouver une nouvelle dynamique qui participe à l’élaboration d’une diplomatie culturelle à l’international et laisse entrevoir les prémices d’une politique culturelle spécifique au pays du Cèdre. Mais peut-on pour autant parler, précisément, d’une véritable politique culturelle? La question mérite d’être posée alors que le ministère libanais de la Culture multiplie les initiatives et affiche sa volonté de repositionner la culture comme un secteur vital participant au développement du pays. D’une manière générale, une politique culturelle désigne l’ensemble des actions menées par les pouvoirs publics afin de soutenir la création, protéger le patrimoine, favoriser l’accès à la culture, stimuler l’inclusion et garantir une certaine équité au plan territorial. Elle suppose une vision nationale cohérente, ainsi que des mécanismes capables d’inscrire l’action culturelle dans la durée. Or lorsque l’on observe le paysage culturel libanais actuel, un constat s’impose: beaucoup de choses se passent, mais la majorité des initiatives restent concentrées à Beyrouth. Cette centralisation ne doit pas cependant faire oublier les dynamiques qui réapparaissent dans les régions. La réouverture du cinéma Empire , à Tripoli, à titre d’exemple, constitue à cet égard un signal significatif, relançant la culture et réactivant une mémoire urbaine ainsi que la place qu’occupait Tripoli autrefois dans l’histoire du cinéma libanais. D’autres initiatives témoignent également d’une relance de l’activité culturelle en dehors de la capitale. À Zahlé, le projet de musée consacré à Saïd Akl illustre la volonté de renforcer les infrastructures culturelles dans les régions. À Tyr, la réhabilitation d’anciennes salles de cinéma, comme le Rivoli, contribue aujourd’hui à recréer des espaces de rencontres et de dialogue, particulièrement importants dans un contexte marqué par les traumatismes des conflits récents. Dans le Chouf, les projets en rapport avec le patrimoine, tournant autour de Deir el-Qamar et de Beiteddine, ainsi que le développement de résidences artistiques, participent eux aussi à une meilleure présence de l’activité culturelle sur l’ensemble du territoire. Sans oublier les festivals dans plusieurs régions du Liban: Byblos, les Cèdres, Jounieh, Baalbeck, Beiteddine, etc. Ces initiatives restent parfois disparates et moins visibles que celles de Beyrouth, mais elles rappellent que la vitalité culturelle libanaise ne se limite pas à la capitale. Construire un écosystème culturel En dépit de cet effort de décentralisation, les principaux lieux d’exposition, les grandes institutions culturelles et la majorité des financements demeurent concentrés à Beyrouth. De nouvelles galeries ouvrent régulièrement leurs portes, des institutions se restructurent, d’autres relancent progressivement leurs activités, comme récemment la Cinémathèque de Beyrouth, le Cinema Metropolis ou encore, bientôt, le Grand Théâtre de Beyrouth; tandis que le ministère relance plusieurs événements et projets en rapport avec le patrimoine. Il reste que les questions soulevées depuis plusieurs années – qui sont d’ailleurs identifiées dans les rapports du ministère de la Culture – demeurent d’actualité. Comment parler d’une véritable politique culturelle nationale lorsque les problèmes de transport, de médiation culturelle, de langue ou encore d’accès aux régions restent largement irrésolus? Peut-être faut-il alors envisager la situation autrement. Ces mêmes récents rapports du ministère de la Culture, notamment ceux consacrés aux industries culturelles et créatives ainsi qu’au Forum des arts visuels, montrent que l’objectif actuel n’est peut-être pas encore la mise en place d’une politique culturelle au sens classique du terme, mais plutôt d’une stratégie. La priorité semble donc être ailleurs: construire les fondations d’un véritable écosystème culturel capable de devenir un acteur économique stratégique à part entière. L’enjeu est de transformer la résilience des artistes et des institutions culturelles en développement durable, en emplois et en croissance économique. Mais cette ambition révèle une réalité souvent oubliée: le problème du secteur culturel libanais n’est pas l’absence d’acteurs, puisque les structures existent déjà. Dans le domaine des arts visuels, par exemple, l’Association des peintres et sculpteurs libanais ainsi que le Syndicat des artistes visuels sont officiellement reconnus. Pourtant, de nombreux artistes ignorent leur fonctionnement ou même leur existence. Ce n’est donc pas tant l’absence d’organisations qui pose problème, mais plutôt leur faible visibilité, leur manque d’activité ou leur difficulté à fédérer la profession. Un déficit d’accompagnement Cette question se pose aussi dans le secteur de la musique et du spectacle vivant. De nombreux musiciens et chanteurs libanais choisissent aujourd’hui de déposer ou de déclarer leurs œuvres auprès de la Sacem en France, par exemple, plutôt que de s’appuyer sur les dispositifs existant au Liban. Cette situation révèle souvent un manque d’information, mais aussi une faible visibilité des mécanismes locaux de protection et de gestion des droits. Plus largement, le secteur culturel libanais souffre d’un déficit d’accompagnement en matière de propriété intellectuelle. Alors que la France dispose d’institutions clairement identifiées comme la Sacem pour les auteurs et compositeurs, la SACD pour les auteurs dramatiques et audiovisuels, la Spedidam pour les artistes-interprètes ou encore l’INPI pour les questions de propriété industrielle, les structures équivalentes au Liban restent peu connues du grand public et parfois même des professionnels du secteur. Pourtant, le Liban dispose par exemple d’un Office de la propriété intellectuelle rattaché au ministère de l’Économie, chargé notamment des questions liées au droit d’auteur, aux marques et aux brevets. Le défi semble donc moins résider dans l’absence totale de dispositifs que dans leur visibilité, leur accessibilité et leur appropriation par les acteurs culturels eux-mêmes. La situation est similaire concernant le statut professionnel des artistes. Beaucoup travaillent sans contrat, sans protection sociale et sans réelle connaissance de leurs droits. Les questions liées à la propriété intellectuelle, aux droits d’auteur ou aux mécanismes de protection juridique restent souvent méconnues. De nombreux artistes libanais sont confrontés à des difficultés à l’étranger simplement par manque de connaissances juridiques ou de compréhension des enjeux liés à la propriété intellectuelle. Des situations qui auraient souvent pu être évitées grâce à une meilleure formation. Dans les rapports récemment publiés, ces problèmes sont d’ailleurs identifiés: absence de statut professionnel pour les artistes; manque de coordination entre les institutions; insuffisance des mécanismes de financement; difficultés liées à la protection du patrimoine ou encore centralisation excessive des activités culturelles. Mais ils proposent également des pistes concrètes: renforcer les organisations existantes; former les professionnels; protéger les archives; soutenir la création; développer les industries culturelles et créatives ou encore améliorer la reconnaissance juridique des acteurs du secteur. C’est pourquoi la professionnalisation du secteur apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur. Former les artistes à leurs droits, mais aussi former les professionnels de la culture aux réalités du secteur, devient indispensable. À cet égard, plusieurs initiatives existent déjà. Entre autres, le Master en événementiel de l’Université Saint-Joseph, unique au Liban, participe notamment à la formation des futurs professionnels de la culture en abordant la gestion de projet, le management culturel, la médiation, la communication ou encore les enjeux liés aux politiques culturelles. De la même manière aussi, l’ESA Business School propose des formations en management culturel et en gestion des arts, qui intègrent également des dimensions juridiques, contractuelles et liées à l’économie de la culture. La culture de nouveau en mouvement Cette dimension est essentielle. Car au-delà de la création artistique, il faut également former celles et ceux qui construiront demain les institutions, les projets et les dispositifs capables d’accompagner durablement le développement du secteur. Cette vision rejoint d’ailleurs les orientations actuellement défendues par le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, qui cherche à redonner à la culture une place centrale dans le projet de reconstruction du pays, aussi bien au Liban qu’auprès de la diaspora et des partenaires internationaux. Les fondations sont déjà donc là. Ce qui semble se construire aujourd’hui est moins une politique culturelle pleinement aboutie qu’une stratégie visant à structurer un secteur longtemps porté presque exclusivement par l’engagement et la résilience de ses acteurs. Une véritable politique culturelle viendra peut-être ensuite. Probablement pas sur un modèle européen ou français, mais sous une forme adaptée aux réalités libanaises, à son fonctionnement institutionnel, à sa diversité et au rôle essentiel joué par les initiatives privées, associatives et universitaires. Une chose est néanmoins certaine: la culture est de nouveau en mouvement au Liban. Et si les artistes doivent continuer à créer, il devient tout aussi important de former celles et ceux qui participeront demain à l’organisation, à la médiation, à la gestion et à la transmission de cette culture. Car la reconstruction d’un secteur culturel durable passe autant par les œuvres que par les structures qui permettront de les faire vivre. Lire aussi: Diplomatie culturelle libanaise: entre rayonnement, solidarité et résistance (1/2)

USA-Iran: pour Téhéran, rentrer dans le rang, sinon…

Le maître-mot de ce processus de tractations et de négociations mis sur les rails au début de la semaine par les États-Unis et la République islamique iranienne est sans conteste le «suspense». Le coup d’envoi, officiel, de ce processus sera donné vendredi en Suisse en présence, notamment, du vice-président américain JD Vance et du président du Parlement iranien, par ailleurs chef de la délégation de négociateurs iraniens, Mohammed Ghalibaf. Au stade actuel, le suspense porte sur la teneur du mémorandum d’entente convenu entre Washington et Téhéran. Seule la «version» iranienne de ce document a été rendue publique. À l’évidence, elle présente une vision quelque peu biaisée du fait qu’elle paraît refléter essentiellement les requêtes du régime iranien. Côté américain, on précise que le texte de cet accord-cadre devrait être transmis aux médias vendredi, après la cérémonie officielle de signature. D’entrée de jeu, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a indiqué mardi que les négociations bilatérales, qui devraient s’étaler sur 60 jours renouvelables, porteront sur le dossier nucléaire et la question des sanctions. C’est à ce niveau que surgit le second niveau de suspense, dans la mesure où les positions en présence portant sur le lourd contentieux qui oppose les deux pays sont très divergentes. Dans une interview au New-York Times, le président Donald Trump a clarifié la position américaine, telle qu’elle devrait progressivement se manifester au fur à mesure de l’avancée des pourparlers. Il a d’abord affirmé que si le régime iranien continue à exécuter des opposants, il décidera de suspendre le dégel des avoirs iraniens qui s’élèvent à 24 milliards de dollars. D’une manière générale, le chef de la Maison Blanche a précisé qu’il ne saurait être question d’une levée des sanctions ou de la remise des avoirs gelés tant que le pouvoir en place n’aura pas respecté et mis à exécution ses engagements. Le «gardien du Moyen-Orient» Allant plus loin dans sa mise en garde à la République islamique, le président Trump a brandi la menace d’un retour à l’option militaire et à des frappes contre des infrastructures iraniennes si l’accord final sur le dossier nucléaire n’est pas conclu. Et pour mieux préciser sa pensée sur ce plan, il a souligné sans détour que si l’accord final sur le dossier nucléaire n’est pas avalisé, les États-Unis s’arrogeront, dans ce cas, le droit d’être «le gardien du Moyen-Orient, en contrepartie de la perception de 20 pour cent des revenus de la région»… Concernant la situation au Liban, le chef de la Maison Blanche a lancé ce qui pourrait paraître comme une bourde diplomatique en indiquant, dans une autre interview, qu’il envisageait de proposer à Israël de laisser au président syrien Ahmed Chareh le soin de régler le problème du Hezbollah au Liban. «Il pourrait peut-être accomplir cette tâche mieux qu’Israël», a renchéri M. Trump. Le président syrien n’a pas tardé à réagir à cette bourde en déclarant qu’il ne saurait être question d’une intervention des forces syriennes au Liban. Quatre frappes de drones au Liban-Sud En tout état de cause, les dirigeants israéliens ont réitéré au cours des dernières quarante-huit heures que l’armée ne se retirera du territoire libanais que lorsque le problème de l’armement du Hezbollah aura été réglé. Dans l’attente, les opérations militaires se poursuivent au Liban-Sud, mais avec une intensité plus faible qu’avant l’annonce du mémorandum d’entente. Les forces de l’État hébreu axent essentiellement leur attaque dans le secteur de Nabatiyeh, notamment en direction de la colline stratégique de Ali Taher. Parallèlement, l’armée israélienne a lancé dans la journée de mardi quatre frappes de drones contre des véhicules dans la zone des localités de Mayfadoun et Choukine, dans le caza de Nabatiyeh. Ces frappes ciblées ont fait quatre morts et plusieurs blessés.

Face à l’illusion post-humaniste, la capacité du lien

Sur le fond géopolitique et le retour de la logique de la force dans les relations internationales, Léon XIV se présente comme un véritable lanceur d’alerte face à l’illusion technologique que nourrit une certaine élite de la Silicon Valley. Celle-ci prétend dépasser par l’intelligence artificielle (IA) les limites de l’homme et le conduire vers le transhumanisme et le post-humanisme. Des aspirations prométhéennes à dépasser les limites humaines qui respirent la haine non seulement du monde, mais de l’idée même d’un Créateur. À ces aspirations, l’encyclique répond: «(…) L’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée. Elle peut accueillir les progrès de la technique pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités», à condition de ne pas renier ce qui fait d’elle ce qu’elle est, c’est-à-dire la capacité de relation et d’amour (NDLR, les italiques sont de nous). À ce stade, une question décisive s’impose: s’il existe un authentique «plus qu’humain», où se trouve-t-il? La foi chrétienne y répond en indiquant «un accomplissement qui ne découle pas d’une divinisation technologique, mais de l’opération de la grâce de Dieu reçue dans le Christ». L’encyclique rappelle que l’intelligence artificielle n’est pas moralement neutre, mais reste influencée par les «biais» de ses programmateurs. Sa conception même dépend de choix éthiques, de valeurs et de modèles économiques sous-jacents, ce qui nécessite une grande lucidité de la part de son utilisateur. C’est que le danger de la réification cité plus haut est l’un des défis majeurs lancés par l’IA à son utilisateur: Léon XIV met en garde contre le risque de réduire la personne humaine à une simple suite de données quantifiables et de performances. L’encyclique dénonce aussi le colonialisme numérique: elle alerte sur la concentration massive du pouvoir et des ressources numériques entre les mains de quelques firmes transnationales privées, créant de nouvelles formes d’esclavage et un espace de prédation des données des peuples. Une simple exploration de la toile permet de constater qu’il existe des robots collecteurs de données, des scrapers et des crawlers, qui ramassent nos moindres échanges. En parfaite continuité avec l’évolution contemporaine de la doctrine sociale amorcée par le pape François, Magnifica humanitas franchit un pas supplémentaire en réaffirmant le dépassement de la théorie classique de la «guerre juste». Face au développement des armes autonomes et des algorithmes de ciblage militaire, il insiste sur le fait que confier des décisions léthales irréversibles à des machines rompt définitivement la responsabilité morale de l’engagement armé. Il exige donc un «désarmement algorithmique» mondial. Contre les armes autonomes Le pape explique en effet avoir écouté des scientifiques et des ingénieurs; des responsables politiques, des fonctionnaires, des parents et des enseignants, ainsi que d’autres voix, «très inquiétantes», concernant des «systèmes d’armes de plus en plus autonomes, pratiquement hors de portée de tout contrôle humain». Il précise aussi qu’il possède des «témoignages très préoccupants d’algorithmes capables de bloquer l’accès aux soins, à l’emploi et à la sécurité sur la base de données entachées de préjugés et d’injustices». Il dit sa détresse face au «silence de ceux qui n’ont pas voix au chapitre lorsque des décisions sont prises, des décisions susceptibles d’engendrer de nouvelles formes d’exclusion et de souffrance». Désarmer l’IA De cette écoute est née une «conviction troublante», exprimée dans Magnifica humanitas : il est nécessaire «d’éveiller les consciences et d’indiquer la voie à suivre pour l’humanité». «L’intelligence artificielle doit être désarmée.» À ce sujet, il faut savoir que la Californie, où sont basés les géants américains des technologies tels que Google, Meta, OpenAI (ChatGPT) et Anthropic, a mis en place lundi 29 septembre 2025 une loi majeure de régulation de l’IA. La loi impose des obligations de transparence pour les entreprises développant les modèles les plus complexes, en les contraignant à rendre publics leurs protocoles de sécurité et à signaler les incidents graves. Le texte oblige les entreprises à signaler les comportements trompeurs dangereux de l’IA pendant les tests. Par exemple, si un modèle ment sur l’efficacité des contrôles conçus pour l’empêcher d’aider à fabriquer des armes biologiques ou nucléaires, les développeurs doivent dévoiler l’incident s’il augmente considérablement les risques de dommages. «Les propres rapports des entreprises de pointe de l’IA révèlent des progrès inquiétants dans toutes les catégories de menaces», soulignait en juin 2025 le groupe de réflexion mis en place par le gouverneur de Californie, pour affiner le texte sous l’égide d’experts de renom de l’université de Stanford, surnommée la «marraine de l’IA». Magnifica humanitas est publiée au moment où des dizaines de milliards de dollars d’investissement dans l’IA affluent vers la Silicon Valley, mais où croissent les inquiétudes sur les dérives possibles des modèles les plus avancés. C’est ainsi que l’encyclique a été présentée au cours d’une séance à laquelle participait Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, une entreprise qui a refusé, en avril dernier, de rendre public son modèle le plus puissant, Claude Mythos. L’encyclique le juge trop dangereux (en matière de cybersécurité, de développement d’armes et d’impact sur la société et le travail), pour être déployé sans garde-fous stricts. Magnifica humanitas , une encyclique à lire toutes affaires cessantes. Lire aussi: – L’encyclique de Léon XIV sur l’IA: Tour de Babel ou Cité sainte (2/3) – L’Encyclique «Magnifica humanitas» de Léon XIV, texte fondateur sur l’IA (1/3)