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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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La Liste de la honte
Par
Hisham Dibsi
Publié

En 2005, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1612, qui prévoit de désigner les parties responsables de violations graves commises contre les enfants dans les conflits armés et les guerres, qu’il s’agisse d’États ou de forces de fait, telles que des milices ou des autorités locales illégitimes. En application de cette résolution est publiée la «Liste de la honte», qui recense les États et les organisations selon le nombre et la nature des violations qu’ils commettent. Le rapport annuel révèle que les forces armées et de sécurité ont commis, au cours de l’année écoulée, trente huit mille violations contre des enfants à travers le monde. Le rapport des Nations unies couvre seize pays, parmi lesquels figurent notamment l’Afghanistan, le Mali, Haïti, le Myanmar, la Somalie, le Nigeria, le Soudan, l’Iran et Israël. Il apparaît que les forces armées et de sécurité israéliennes sont responsables, à elles seules, du quart des violations recensées, avec plus de 12 425 violations commises contre cinq mille enfants dont les dossiers ont été vérifiés, tandis que cinq mille autres cas font toujours l’objet d’une enquête. Les forces de sécurité israéliennes ont ainsi été désignées comme les principales responsables de ces violations et occupent, pour la deuxième fois, la première place de la «Liste de la honte». La directrice générale de l’UNICEF, Catherine Russell, a présenté son exposé sur la question en précisant que: «Les chiffres figurant dans ce rapport ne reflètent pas le nombre réel des violations commises contre les enfants, car le rapport ne prend en compte que les cas qui ont pu être vérifiés. De très nombreuses violations ne sont jamais signalées pour des raisons multiples, notamment les difficultés d’accès aux zones concernées, la crainte de représailles et d’autres facteurs.» Le rapport montre également que 70 % des décès et des blessures résultent de l’utilisation d’armes explosives dans des zones densément peuplées. La présence d’Israël en tête de cette «Liste de la honte» ne se limite pas à ce qui se déroule en Palestine. Les violations commises contre les enfants au Liban et en Syrie ne sont pas moins graves, pas davantage que celles qui frappent le peuple iranien, déjà soumis à la brutalité du régime des mollahs. Ces violations constituent toutefois un défi majeur pour l’ensemble des pays du monde civilisé, et tout particulièrement pour les démocraties qui se réclament du droit international humanitaire et des conventions qu’elles ont elles mêmes contribué à élaborer et à promouvoir. Le droit international prévoit en effet que soient poursuivis non seulement l’auteur principal et direct des crimes, mais également les parties qui se rendent complices du criminel, conformément à la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. La complicité est ainsi considérée comme une forme de participation indirecte qui englobe le soutien matériel, le soutien logistique ainsi que le soutien moral. Cette responsabilité juridique concerne également les entreprises fabriquant des armes, ainsi que toutes celles qui participent, directement ou indirectement, à l’approvisionnement servant l’effort militaire des auteurs du crime de génocide, y compris les entreprises du secteur des technologies et de l’intelligence artificielle. Dans son intervention, la représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies pour les enfants et les conflits armés, Virginia Gamba, a déclaré: «L’inaction ne procède pas de l’ignorance. Elle relève d’un choix politique conscient.» À la lumière de ce témoignage, il devient légitime de réexaminer les positions de tous les États liés, de près ou de loin, aux crimes perpétrés contre les enfants partout dans le monde, où qu’ils vivent et quelles que soient les raisons pour lesquelles leur enfance a été bafouée. L’écart demeure immense entre ce que prescrit le droit international et l’état actuel de l’humanité. Les progrès scientifiques considérables accomplis jusqu’à présent n’impliquent pas pour autant un véritable progrès de civilisation. La capitale Les négociations sur le statut de Jérusalem-Est avaient été reportées à l’issue de la période transitoire prévue par les accords d’Oslo, d’une durée de cinq ans. Lorsque l’échéance approcha, à l’aube du troisième millénaire, le Premier ministre israélien Ehud Barak refusa d’ouvrir les discussions sur les questions relevant du règlement définitif avec le président palestinien Yasser Arafat. La médiation engagée par le président américain Bill Clinton avant son départ de la Maison Blanche ne permit pas davantage de rapprocher les deux parties, aucune d’elles n’ayant accepté les propositions avancées. Ariel Sharon choisit alors une autre voie, celle d’une provocation soigneusement orchestrée et coordonnée avec Ehud Barak en pénétrant sur l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa. Il s’ensuivit, dans un premier temps, une vaste mobilisation populaire palestinienne, puis un retour à la lutte armée sous la conduite du Hamas. Lorsque Ariel Sharon accéda ensuite au poste de Premier ministre, il ordonna, le 15 août 2005, le retrait de la bande de Gaza dans le cadre du plan dit de «désengagement». Il présenta ainsi un modèle de règlement fondé sur le maintien du projet du Grand Israël tout en se retirant uniquement des agglomérations palestiniennes, laissant se poursuivre parallèlement la judaïsation de Jérusalem-Est, soumise à la législation israélienne d’annexion depuis la fin de la guerre de juin 1967. Ce modèle continua d’être appliqué afin de poursuivre la judaïsation de la capitale de l’État de Palestine. Les habitants de Jérusalem-Est furent placés sous un statut juridique particulier qui leur interdit de détenir une carte d’identité palestinienne tout en les privant également de la nationalité israélienne, contrairement aux Palestiniens vivant à l’intérieur d’Israël. Le gouvernement leur accorda donc une carte portant la mention de «résident permanent», qui leur permet uniquement de voter aux élections municipales de Jérusalem, sans leur reconnaître le droit de participer aux élections de la Knesset. À chaque élection législative palestinienne, la même bataille ressurgit autour du droit des habitants de Jérusalem à voter pour l’Autorité nationale palestinienne et son Conseil législatif. Les autorités israéliennes s’opposent systématiquement à leur participation au scrutin palestinien, alors même que, selon le droit international, ils demeurent les habitants d’un territoire occupé appelés à bénéficier d’une protection internationale. Dès son premier mandat, le président Trump a reconnu l’annexion de Jérusalem par Israël en transférant l’ambassade américaine de Tel-Aviv vers la ville, sans se soucier des conséquences d’une telle décision. Il est allé plus loin encore en fermant le bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Washington. Au mois de mai dernier, la Knesset a approuvé en première lecture un projet de loi portant création d’une «Autorité du patrimoine en Judée et Samarie», appellation biblique donnée à la Cisjordanie. Le texte doit encore être adopté en deuxième puis en troisième lecture. Une fois entré en vigueur, l’ensemble des sites archéologiques de Cisjordanie relèvera de l’autorité du gouvernement israélien. Ces vestiges, présents presque partout, couvrent des périodes allant de l’époque cananéenne jusqu’aux époques romaine et ottomane, ce qui permettra à cette autorité de restaurer, de construire, d’acheter et de vendre sans rencontrer d’obstacle. Une telle évolution permettrait à Israël de s’approprier toute zone située à Jérusalem ainsi qu’en Cisjordanie d’une manière générale. À leurs yeux, la question centrale demeure celle du Temple qu’ils considèrent enfoui sous la mosquée Al-Aqsa selon leur propre narration. C’est dans cette perspective que le gouvernement de Netanyahu multiplie les mesures visant l’administration du sanctuaire en occupant certaines de ses parties afin d’y déployer des soldats ainsi que l’«Unité des gardiens du Temple», chargée de protéger ceux qui souhaitent pénétrer dans l’enceinte de la mosquée pour y accomplir leurs rites religieux. Les forces israéliennes ont ainsi pris position dans quatre bâtiments situés à l’intérieur du complexe d’Al-Aqsa: le dôme de l’imam Al Ghazali, le dôme de Salomon, le dôme de Moïse et la Maison du Hadith. Les forces de sécurité ont également écarté trente sept gardiens et employés afin de ramener le nombre de gardiens palestiniens de cinquante à vingt par équipe, tout en retirant les permis de travail de trente employés du sanctuaire résidant en Cisjordanie. Parallèlement, la police israélienne a lancé une campagne de recrutement de nouveaux volontaires destinés à rejoindre l’«Unité du mont du Temple», parmi les extrémistes juifs les plus radicaux. Ces politiques, qui portent atteinte aux accords conclus avec l’Autorité palestinienne ainsi qu’avec le Royaume hachémite de Jordanie, dépositaire de la tutelle sur la mosquée Al-Aqsa depuis les années vingt du siècle dernier, ne suscitent de la part de Netanyahu qu’une brève déclaration assurant que rien n’aurait été modifié sur le terrain. Pourtant, malgré la faiblesse de ses soutiens, le mouvement La Paix Maintenant demeure la seule organisation à avoir dénoncé ce projet en déclarant: «Si ce projet de loi est adopté par la Knesset, il constituera, à tous égards, une mesure d’annexion accompagnée d’une vaste confiscation des terres palestiniennes.»

De l’Irak au Liban, la bataille pour le monopole des armes est engagée

L'incertitude régnait toujours en début de semaine au sujet de la date de la poursuite des réunions techniques entre Téhéran et Washington, alors que les deux parties avaient décidé mardi dernier, en Suisse, de mettre en place quatre groupes de travail consacrés aux dossiers de la levée des sanctions, du nucléaire, et de la reconstruction. Mises à mal par le bras-de-fer militaire autour du détroit d’Ormuz sur lequel l’Iran veut imposer un contrôle total, et le refus de Téhéran de laisser les inspecteurs de l’AIEA entrer dans ses sites nucléaires, les discussions entre les deux capitales ne sont pas pour autant rompues, selon diverses sources concordantes, citées par l’AFP et des médias américains. Lundi, le président Donald Trump a annoncé sur son réseau social, Truth Social, que des responsables iraniens avaient sollicité une réunion de suivi et que celle-ci devait se tenir mardi à Doha. Une annonce vite démentie par Téhéran qui a assuré qu'aucune rencontre ou réunion technique des groupes de travail n'était prévue cette semaine au Qatar. La Maison Blanche a toutefois confirmé que les deux négociateurs américains Jared Kushner et Steve Witkoff doivent se rendre au Qatar, «pour des réunions de haut niveau», mais sans donner de date. Selon le site américain, Axios, ils seraient mardi à Doha, pour des entretiens avec les responsables qataris. Mercredi, les délégations techniques américaine et iranienne chargées de la mise en œuvre du mémorandum d’entente signé le 18 juin, doivent séparément se réunir avec les médiateurs qatari et pakistanais, a indiqué Axios. Un diplomate présenté comme étant proche du dossier par l’AFP a confirmé à l’agence française que les canaux de communication entre les deux pays restent ouverts, ce qui signifie concrètement que la médiation, menée conjointement par le Qatar et le Pakistan, a repris après la montée des tensions et les échanges de menaces entre les deux parties. Lundi, le calme s’était rétabli sur le front américano-iranien: les échanges de menaces qui avaient repris après les attaques iraniennes de la fin de la semaine dernière contre des pétroliers qui traversaient Ormuz, avaient cessé, tout comme les frappes aux drones iraniennes et les contre-attaques américaines. Ce calme semble avoir été décidé d’un commun accord, dans la mesure où un responsable américain a annoncé dimanche soir une suspension des attaques mutuelles afin de permettre la poursuite des discussions techniques et le maintien de la libre circulation des navires dans le détroit d'Ormuz. Mais la partie n’est pas pour autant gagnée, Téhéran étant toujours intransigeant au sujet de son droit autoproclamé de contrôler ce point de passage maritime stratégique. La République islamique qui comptait sur la collaboration du sultanat d’Oman pour créer un précédent, en violation du droit maritime international, devait cependant vite déchanter. Mascate a réaffirmé lundi qu’il ne prendra aucune mesure qui irait à l’encontre de ce droit, mais qu’il reste disposé à discuter avec Téhéran d’éventuels frais imposés en échange cependant de services assurés. Monopole des armes en Irak. Quid du Liban? Toujours au niveau régional, un autre élément mérite d’être relevé, en raison de son importance stratégique. Le gouvernement irakien a fixé aux factions armées pro-iraniennes un délai de trois mois pour rendre leurs armes. Ce délai expire le 30 septembre. L’annonce intervient alors que le nouveau Premier ministre irakien, Ali al-Zaïdi, est attendu aux Etats-Unis, qui, comme on le sait, appelaient au désarmement de ces factions, et au lendemain d’un coup de filet sans précédent dans la sphère politique irakienne. Au moins 200 personnes, dont de nombreux députés, des anciens ministres, et des hommes d’affaires, ont été interpellés dans le cadre de cette opération menées sous le signe de la lutte contre la corruption. Plusieurs dizaines de millions de dollars ont été saisies dans certaines résidences. Ces deux opérations témoignent de la détermination du pouvoir en Irak à s’affranchir de l’influence de la République islamique qui n’a pas réagi à l’annonce. Elles ne peuvent pas être dissociées du processus de transformation dans lequel la région est engagée depuis l’opération militaire israélo-américaine contre l’Iran. Au niveau politique, l’Irak et le Liban présentent de nombreuses similitudes, notamment pour ce qui a trait à l’influence iranienne et à son effet déstabilisateur sur les deux pays. La principale différence entre eux réside toutefois dans la capacité et la volonté d’action: en Irak, la décision de réduire l’emprise des factions armées s’est traduite par des mesures concrètes, alors qu’au Liban, la même décision prise en août 2025 se heurte toujours aux réticences entourant sa mise en œuvre. Elle continue de manquer de clarté et elle est, aujourd’hui, tributaire d’un ensemble de mesures, consignées dans l’accord-cadre conclu la semaine dernière par Beyrouth et Tel Aviv à Washington. La première phase de cet accord prévoit un retrait israélien de «zones pilotes» au Liban-Sud. Celui-ci se fait toujours attendre. L’arrivée à Beyrouth du commandant du Centcom, l’amiral Brad Cooper – qui a eu des entretiens avec le commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, et le président Joseph Aoun, axés sur les préparatifs de la mise en œuvre du document signé à Washington – est le signe indicateur du début de ce processus. Israël semble d’ailleurs se préparer à des retraits progressifs partiels jusqu’à la Ligne jaune, comme en témoignent le dynamitage d’envergure de tunnels du Hezbollah à Majdal Zoun, et d’habitations dans d’autres villages, notamment Haddatha. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a réaffirmé lundi que son pays ne se retirera pas du Liban tant que le Hezb n’est pas désarmé, alors que la formation pro-iranienne refuse catégoriquement de rendre ses armes. Si la tension qui s’est manifestée sur le terrain par des mouvements de protestation du public du Hezb, après la signature de l’accord libano-israélien, s’est tassée sur le plan politique, elle reste toujours vive. Les cadres de la milice continuent de mettre en garde contre toute tentative de désarmement, réaffirmant à l’envi leur détermination à lutter contre le processus diplomatique engagé entre Beyrouth et Tel Aviv. L’heure reste cependant à l’apaisement. Le tandem Amal-Hezbollah n’envisage pas, du moins «pour le moment», une escalade. Le président de la Chambre, Nabih Berry, également hostile au texte de l’accord libano-israélien, a fait part de son attachement à la stabilité du pays et au maintien du calme, lors d’un entretien téléphonique avec le chef du gouvernement, Nawaf Salam. Par la voix d’un de ses responsables, Mahmoud Comati, le Hezbollah a fait savoir qu’il ne compte pas pour le moment retirer ses ministres du gouvernement, même s’il a affirmé que «le Hezb dispose des moyens de faire chuter celui-ci». L’ULCM se félicite En dépit de ces voix discordantes qui gravitent toutes dans la même orbite, ou des réserves exprimées sur certaines dispositions du document libano-israélien, par des hommes politiques dont le leader druze, Walid Joumblatt, l’accord-cadre bénéficie d’un large consensus dans la mesure où il soustrait le Liban à l’influence iranienne et empêcherait le Liban-Sud de continuer d’être une caisse de résonnance aux conflits dans la région. L’Union libanaise culturelle mondiale (ULCM), qui est le principal organe représentant les Libanais de l’étranger, s’est félicitée lundi de la conclusion de cet accord, estimant dans un communiqué signé par son président, Farès Wehbé, que le processus engagé par les autorités libanaises «est en harmonie avec le discours d'investiture du chef de l'État et avec les décisions du gouvernement visant à rendre à l'État, exclusivement, le pouvoir de décider de la guerre et de la paix». Pour l’ULCM, comme le souligne Farès Wehbé, ce processus est une «première étape vers le rétablissement de la pleine souveraineté du Liban sur l'ensemble du territoire national» et il «renoue avec la tradition d'une diplomatie libanaise audacieuse, telle qu'elle existait au lendemain de l'indépendance, avant que la décision de guerre et de paix ne soit soustraite à l'autorité de l'État». «Pour la première fois depuis plusieurs décennies, le pays négocie en son nom propre et dans l'intérêt de sa nation», souligne M. Wehbé qui précise que «les Libanais, au pays comme à travers le monde, aspirent à retrouver un Liban normal, où la culture, les arts, la vie et la joie reprendront le pas sur le langage des armes». Aussi, le président de l’ULCM a affirmé sa volonté de soutenir le président et le gouvernement dans cette tâche, tout en appelant les Libanais «à la vigilance et à déjouer toute tentative de semer le chaos, d’autant que certaines parties armées, liées à un système de corruption enraciné dans les rouages de l'État profond, trouvent leur intérêt dans le maintien du dossier des armes sous l'emprise des équilibres régionaux». «Ce qui a été accompli doit désormais être préservé par un engagement sérieux et constant, et non célébré comme une fin en soi», souligne le communiqué de l’ULCM, qui réaffirme que «l'indépendance à laquelle aspire le Liban doit être pleine et définitive».

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (2/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la deuxième partie. Cosmologie du désordre Les notions de crise et de catastrophe jalonnent l’histoire conceptuelle du politique moderne comme deux opérateurs majeurs de figuration du désordre et de sa lisibilité historique. Le terme de crise procède du grec krisis , signifiant originellement «décision» ou «jugement». Dans le lexique médical hippocratique, il désigne ce moment décisif où l’évolution d’un processus pathologique s’infléchit vers deux issues également possibles: la guérison ou la mort. Transposée au champ politique, la crise désigne ainsi un régime de déséquilibre dans lequel les formes instituées de régulation ne parviennent plus à absorber ou à neutraliser les tensions sociales, économiques ou symboliques. Elle possède dès lors une double valence: elle est révélatrice, en ce qu’elle met à nu les lignes de fragilité d’un ordre ; elle est également productrice, puisqu’elle appelle une reconfiguration de cet ordre, une relance de ses principes de cohérence. La crise renvoie à un moment de suspension décisionnelle, à un entre-deux instable du devenir, où les déterminations se trouvent provisoirement suspendues sans que l’issue soit encore tranchée. Ce référentiel grec contraste avec la pluralité de ses équivalents — qui ne sont jamais de véritables équivalents — dans le champ sanskrit. On peut notamment évoquer सङ्कट ( saṅkaṭa ) , qui désigne une situation critique, une détresse ou un nœud dangereux ; विपत्ति ( vipatti ) , qui renvoie à l’adversité ou au désastre potentiel ; ou encore, dans certains usages philosophiques, संशय ( saṃśaya ) , qui exprime le doute ou une indécision structurante [1] . Aucun de ces termes ne recouvre toutefois pleinement la densité du grec krisis , entendu comme moment de décision immanente, où le jugement advient au cœur même de l’indétermination. En revanche, un autre terme sanskrit, निष्कर्ष ( niṣkarṣa ) , peut être mobilisé non comme équivalent de la crise, mais comme son envers logique: une sorte de photographie inversée du concept grec de krisis . Là où la crise désigne le moment ouvert de la décision, le niṣkarṣa renvoie au résultat stabilisé d’un processus de discernement, à la conclusion fixée après la traversée de l’indétermination — autrement dit, le sens une fois la crise du sens résolue [2] . Mais, à y regarder de plus près, ils en approchent certaines dimensions du «critique» tel qu’il se manifeste dans l’expérience vécue, sans qu’il soit toujours nécessaire — ni même possible — de les stabiliser dans une articulation conceptuelle stricte. Car la crise n’est pas seulement une catégorie logique ou un schème de décision: elle relève aussi d’un régime affectif. Elle se donne comme hésitation, comme fragilisation des prises, comme perte relative de contrôle, mais aussi comme effort pour reconquérir ce qui échappe. Elle implique ainsi une tension entre l’impuissance et la volonté de maîtrise de l’incontrôlable. Elle comporte également une tonalité propre: celle d’une inquiétude face au temps qui se dérobe, se contracte ou se suspend, comme si le devenir lui-même se retirait de ses propres coordonnées habituelles. En politique, la crise ne désigne donc pas uniquement un moment de bascule rationnelle. Elle est à la fois jaillissement du politique et exposition de son envers le plus tendu: un état de crispation où le pouvoir se découvre simultanément excité par sa propre reconfiguration et fragilisé par ce qui excède toute prise stable. La crise joue et déjoue la catastrophe. Le critique — attitude fruste, voire réflexe de survie — se travestit en soulagement: «je n’en suis pas encore à la catastrophe». Dans ce décalage, il se constitue comme une position de relâchement relatif, une manière de différer l’effondrement en le maintenant à distance. La catastrophe, en contrepartie, se donne comme une sorte de fête inversée de la crise: non pas célébration, mais excès sans sujet, suspension des repères, exposition brute du monde à sa propre déliaison. Elle apparaît ainsi comme l’envers intensif de la crise, là où celle-ci demeure encore prise dans la logique de la gestion et du seuil, tandis que la catastrophe excède toute économie du contrôle et du report. Les deux grandes épopées indiennes, le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa , déploient chacune, à leur manière, une dynamique complexe entre crise et catastrophe, sans toutefois en proposer une conceptualisation explicite [3] . Cette articulation se donne plutôt à travers une mise en scène narrative, cosmologique et éthique du désordre, où celui-ci apparaît simultanément comme suspension de la décision et comme effondrement de l’ordre du monde. Dans le Mahābhārata , la crise se manifeste d’abord comme un brouillage du dharma , entendu à la fois comme ordre normatif, cosmique et social. Avant même le déclenchement de la guerre de Kurukṣetra, le monde est déjà entré dans un régime de déséquilibre: la loi devient illisible, les lignées se contredisent, les devoirs s’entrechoquent et les hiérarchies se décomposent. La situation relève alors pleinement du registre de la crise, au sens fort du terme, c’est-à-dire celui d’une indécision structurale où le jugement est à la fois requis et rendu impossible sans faute. L’exemple paradigmatique en est la figure d’Arjuna, pris dans une suspension du jugement sur le champ de bataille, incapable de trancher sans compromettre l’ordre même qu’il est censé défendre [4] . Cependant, la crise n’est jamais purement interne à un régime de décision: elle est toujours déjà traversée par une potentialité catastrophique. La guerre de Kurukṣetra en représente l’actualisation absolue, où la virtualité du désastre s’incarne dans une catastrophe intégrale: destruction presque totale des lignages, effondrement des structures de filiation, épuisement des catégories morales ordinaires [5] . Le désordre ne se contente plus ici de suspendre l’ordre ; il désagrège les conditions mêmes de sa possibilité . Dans la pensée indienne, la catastrophe s’inscrit dans une logique cosmique du cycle ( yuga ) . Elle n’est pas l’événement contingent d’une ruine, mais le moment nodal d’une métamorphose cosmique : le monde s’y défait pour pouvoir se reconfigurer . La fin d’un cycle n’est jamais une rupture absolue, mais l’ouverture d’une recomposition nécessaire, où dissolution et régénération s’enchaînent selon le rythme de la temporalité cosmique. Le Mahābhārata illustre cette dynamique en présentant la catastrophe non pas comme une clôture, mais comme une re-sédimentation de l’être . Le conflit, en détruisant l’ordre ancien, prépare la renaissance du monde et l’avènement d’un nouvel équilibre du dharma. La guerre, bien qu’apocalyptique par son ampleur, devient le vecteur d’une restauration cosmique: un passage de la déchéance à la réaffirmation du sens. Le Rāmāyaṇa , à l’inverse, propose une autre modalité du désordre et de sa résolution. La crise ne s’y manifeste pas par un cataclysme cosmique, mais se condense dans l’exil de Rāma, symbole de la légitimité suspendue. La catastrophe n’y éclate jamais pleinement: elle est déplacée, différée, contenue. Le récit opère une neutralisation du désastre par sa propre structure. Rāvaṇa , figure du désordre souverain, incarne la tentation du chaos ; sa défaite marque la reconstitution de la continuité du dharma et la restitution de la souveraineté légitime . Ainsi, tandis que le Mahābhārata fait de la catastrophe la matrice d’une refondation cosmique , le Rāmāyaṇa en déploie la domestication narrative: le désastre se transmue en processus de purification et de réaffirmation de l’ordre. La crise devient passage, non fin ; la destruction, principe de pérennité du monde. Ce qui distingue profondément les deux grandes épopées indiennes, c’est que la crise n’y est jamais purement décisionnelle, ni la catastrophe purement terminale. L’une et l’autre relèvent d’un même régime cosmique, structuré par les trois dynamiques qui ordonnent tout devenir du monde : dissolution ( pralaya ) , recomposition ( sṛṣṭi ) et répétition cyclique ( saṃsāra [6] . Dans le cadre du dharma , tel qu’il organise la pensée des itihāsa ( Mahābhārata et Rāmāyaṇa ), il n’existe pas de séparation stable entre crise et catastrophe, car le monde y est conçu comme rythmé par des cycles de déséquilibre et de réajustement. La déliaison du dharma n’est donc jamais absolue: elle s’inscrit dans une économie plus vaste de recomposition cosmique. La crise correspond à une instabilité interne de l’ordre, déjà traversée par une potentialité d’effondrement, tandis que la catastrophe n’implique jamais une pure annihilation, mais une reconfiguration du monde, un réagencement du sens après la désagrégation. [1] Sur les usages philosophiques de saṃśaya comme structure de l’indécision et du doute dans les traditions indiennes, voir aussi Jonardon Ganeri, The Lost Age of Reason: Philosophy in Early Modern India 1450–1700 (Oxford University Press, 2011). [2] Nadja Stchoupak, Luigia Nitti et Louis Renou, Dictionnaire sanskrit-français , Paris, Adrien Maisonneuve, 1959. [3] Wendy Doniger, The Hindus: An Alternative History , New York, Penguin Press, 2009, chap. 9 (« Women and Ogresses in the Ramayana »), p. 213-250 ; chap. 10 (« Violence in the Mahabharata ») et chap. 11 (« Dharma in the Mahabharata »), p. 251-338. Doniger y analyse la manière dont le Rāmāyaṇa et le Mahābhārata mettent en scène la désagrégation du dharma sous la forme de guerres, de conflits dynastiques et de désordres cosmico-politiques [4] Sur la suspension du jugement d’Arjuna et la crise du dharma dans le Mahabharata, voir Alf Hiltebeitel, The Ritual of Battle: Krishna in the Mahabharata (Ithaca: Cornell University Press, 1976), en particulier l’introduction et les chapitres consacrés à la Bhagavad Gītā (notamment les sections analysant l’ouverture du dialogue entre Arjuna et Krishna, où est mise en scène l’effondrement des repères du dharma et la suspension de la décision dans le champ de bataille de Kurukṣetra). [5] Sur la guerre de Kurukṣetra comme catastrophe totale et moment d’effondrement du dharma , voir notamment Ananda K. Coomaraswamy, Hinduism and Buddhism , New York, Philosophical Library, 1943, p. 75-82 ; D. D. Kosambi, The Culture and Civilisation of Ancient India in Historical Outline , Londres, Routledge & Kegan Paul, 1965, p. 100-108 ; Irawati Karve, Yuganta: The End of an Epoch , Hyderabad, Orient Blackswan, 1969, p. 7-32 et 95-120 ; ainsi que Bimal Krishna Matilal, Moral Dilemmas in the Mahabharata , New Delhi, Motilal Banarsidass, 1989, p. 1-24. [6] Upinder Singh, Ancient India: Culture of Contradictions , New Delhi, Oxford University Press, 2021, chap. « Violence in Early Indian Tradition » et sections consacrées au Mahābhārata , notamment la lecture de la guerre de Kurukṣetra comme moment d’intensification extrême de la violence politique et cosmique plutôt que comme simple conflit dynastique. Singh y insiste sur le fait que les sources épiques et normatives ne construisent pas une théorie unifiée de la violence, mais en révèlent la centralité structurante dans les imaginaires du pouvoir, de la parenté et du dharma . Lire aussi: Crise, catastrophe et ébranlement du monde (I/7): «crise» et «catastrophe»: un rapport au temps différent

Vers un « statu quo » durable au Moyen-Orient

Indépendamment de la controverse politique et médiatique suscitée par le contenu de l’accord américano iranien, le déroulement des événements montre désormais avec clarté que de nouvelles dynamiques prennent forme dans la région. Leur principal dénominateur pourrait bien être de tourner la page du profond et ancien conflit entre Washington et Téhéran pour en instaurer une gestion selon des paramètres différents de ceux qui prévalaient jusqu’ici. C’est dans cette perspective que s’explique l’insistance iranienne à vouloir «mettre fin à l’état de guerre entre les deux pays». Le directoire iranien a fait preuve d’un grand pragmatisme en acceptant de s’asseoir à la table de négociations directes quelques semaines seulement après l’assassinat du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont l’autorité morale, religieuse, politique et militaire occupait une place centrale au sein de la République islamique. Il rompait ainsi avec une doctrine qui avait façonné sa politique pendant plus de quarante-cinq ans, depuis la victoire de la révolution islamique en 1979, l’accession de l’imam Khomeiny au pouvoir, la définition des fondements idéologiques du régime et de l’exportation de la révolution, ainsi que la désignation permanente des États-Unis comme le «Grand Satan». En dépit des lourdes pertes subies au cours des deux guerres successives, l’Iran a sans doute su tirer parti du tempérament particulier du président américain Donald Trump, toujours en quête de grands marchés et désireux d’apparaître comme l’homme capable d’obtenir des coups d’éclat sans précédent. Son empressement à engager la guerre contre l’Iran, sur les conseils du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’a conduit à nourrir des attentes élevées qui se sont rapidement révélées hors de portée. La puissance américaine, aussi considérable soit-elle, ne garantit pas des résultats immédiats. Dans les faits, Téhéran est sorti de cette guerre avec des résultats supérieurs à ses propres attentes. Les sanctions frappant le pétrole iranien devraient être levées après des années d’embargo, une partie de ses avoirs financiers gelés sera débloquée, alors que le pays en a un besoin pressant, tandis qu’il est également question de la création d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars. Quant aux dossiers qui avaient précisément motivé le conflit, le programme nucléaire, le programme balistique et les proxys iraniens, ils ont finalement été renvoyés à la négociation. Or qui maîtrise mieux l’art de la patience et de la négociation sur le temps long que ceux qui tissent les tapis ? Sans minimiser les conséquences de la grave crise économique et sociale qui frappe le pays, le régime iranien a appris depuis longtemps à vivre sous la pression politique et économique, même s’il aspire aujourd’hui plus que jamais à s’en libérer. Pour Téhéran, avoir tenu sans s’effondrer représente déjà une victoire en soi. Malgré l’élimination de hauts responsables et les destructions massives qui ont touché de nombreuses installations stratégiques, civiles comme militaires, le régime est demeuré en place. Il est également apparu que les espoirs américains, sans doute jamais véritablement fondés, de voir le peuple iranien se soulever contre ses dirigeants dès le déclenchement de la guerre relevaient davantage du pari que de l’analyse. Israël avait largement mis en avant cette hypothèse afin de convaincre Washington du bien-fondé de l’option de la guerre, sans qu’elle repose sur des informations réellement solides. Que le retrait des Iraniens de toute mobilisation protestataire ait été dicté par un réflexe d’unité nationale face à une agression extérieure, ou qu’il ait offert au régime l’occasion de reprendre son souffle en pleine guerre, le résultat demeure identique. Le pouvoir iranien n’a pas vacillé et tous ceux qui vivaient à l’étranger, avaient déjà noué leur cravate en prévision de leur retour, se retrouvent aujourd’hui face à une profonde désillusion. Les perspectives de survie du régime sont désormais renforcées et, selon toute vraisemblance, la question de sa chute ne se posera plus dans un avenir prévisible. Par-dessus tout, l’Iran a «découvert» une carte majeure, peut-être même décisive, celle du détroit d’Ormuz, dont il agitait depuis longtemps la menace. L’expérience lui a démontré qu’il pouvait s’en servir comme levier au service de ses intérêts, même sans aller jusqu’à imposer un droit de péage, comme il le souhaitait. Chacun connaît l’importance que Donald Trump, comme l’ensemble des pays occidentaux, accorde à la fluidité des approvisionnements pétroliers et à la libre circulation des cargaisons, tant leurs répercussions sur l’économie mondiale demeurent considérables. La question dépasse désormais le simple bilan des gains et des pertes. Elle ouvre la voie à une nouvelle trajectoire politique dont le maître mot pourrait bien être un statu quo régional, autrement dit une forme de coexistence, même dépourvue de toute cordialité, entre Washington et Téhéran. Les prochains développements diront ce qu’il adviendra des autres dossiers, parmi lesquels le Liban et les armes du Hezbollah. Ceux qui avaient parié sur une disparition automatique de l’arsenal du parti à la faveur d’un effondrement iranien seront sans doute conduits à revoir leur analyse avec davantage de réalisme, en privilégiant la recherche d’un compromis régional sous parrainage américain qui permettrait de mettre un terme à cette impasse et d’assurer le monopole des armes par l’État, seul habilité à décider de la guerre et de la paix. Une telle évolution suppose toutefois que Washington coupe les griffes de son alliée turbulente, Israël, dont les initiatives s’affranchissent volontiers des limites politiques, morales et même géographiques, occupant ici, bombardant là, procédant ailleurs à des assassinats ciblés. L’expression «couper les griffes» ne traduit aucune hostilité à l’égard d’Israël. Elle tient simplement compte de la nature des relations américano israéliennes, de leur profondeur et des difficultés qui rendent, à ce stade, toute prise de distance véritablement envisageable. Si le compromis évoqué venait à faire défaut, le Liban entrerait dans une phase encore plus délicate, entre l’intransigeance israélienne, le refus de se retirer militairement, et celui du Hezbollah de remettre ses armes, fort du bilan que Téhéran tire de cette guerre. L’essentiel reste d’éviter que ce statu quo régional ne se mue, au Liban, en une réalité explosive et en une longue guerre d’usure.

L'après-mémorandum d’entente révèle le vrai visage de Téhéran

Passées les manifestations de joie et de bonne volonté après sa prétendue «victoire» contre le camp israélo-américain, l’axe pro-iranien n’a pas tardé à montrer ses dents lorsqu’il s’est heurté aux réalités du terrain, comme le révèle la succession d’événements depuis la signature du mémorandum d’entente entre Téhéran et Washington, le 18 juin, puis celle de l’accord entre Beyrouth et Tel Aviv, le 26 juin. L’Iran qui croyait pouvoir mener la danse, après avoir réussi à inclure les dossiers qui lui tiennent à cœur dans le texte de l’accord avec Washington, a rapidement montré les limites de la «bonne volonté» dont il se prévalait tout au long des tractations qui ont débouché sur la signature du document présenté comme un prélude à un accord de paix régional. La virulence de sa réaction à la normalisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz, et au retour des inspecteurs de l’AIEA sur ses sites nucléaires, a mis à nu, s’il en est encore besoin, les véritables intentions de la République islamique: ne rien lâcher sur l’essentiel, le dossier libanais inclus. Pourtant, les États-Unis avaient levé le blocus naval imposé aux ports iraniens et autorisé la production, la livraison, le transport et la vente de pétrole brut, de produits pétroliers d'origine iranienne durant la période de 60 jours fixée pour la durée des négociations. Dans la nuit de samedi à dimanche, les Gardiens de la révolution islamique ont ainsi mené des frappes contre le Koweït et Bahreïn, en réaction, selon leur communiqué, «aux agressions américaines». Or s’il y a un agresseur dans cette affaire, c’est bien l’Iran. En effet, depuis que le sultanat d’Oman a décidé en coordination avec le Centcom de sécuriser un couloir de navigation longeant ses côtes, dans le détroit d’Ormuz, en attendant que ce dossier soit réglé, Téhéran s’est employé à mener des attaques aux drones contre les tankers qui empruntent la voie échappant à son contrôle. Dans la nuit de samedi à dimanche, un pétrolier battant pavillon panaméen a été ainsi ciblé, suscitant une réaction immédiate des forces américaines qui ont mené des frappes de représailles contre des installations militaires sur la côte iranienne près d’Ormuz. Faisant fi des mises en garde du Centcom, Téhéran a riposté en menant une série d’attaques aux drones contre le Koweït et Bahreïn. La plupart des engins ont pu être interceptés. Les menaces de Trump Le président américain Donald Trump a réagi en mettant en garde, sur son réseau Truth Social, contre la poursuite des violations du cessez-le-feu par Téhéran, laissant entendre, de nouveau, qu’il est prêt à reprendre la guerre en cas de blocage. Mais la République islamique ne veut apparemment rien entendre. Son ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a réaffirmé dimanche que seul son pays est «responsable de la gestion de ce passage maritime stratégique» et a prévenu que toute ingérence dans la gestion iranienne du détroit risquait «d'accroître les tensions». Abbas Araghchi a tenu ces propos lors d’une visite impromptue à Bagdad, pour discuter avec les responsables irakiens du mémorandum d’entente avec les États-Unis et coordonner avec eux les détails des cérémonies funéraires de Ali Khamenei, du 4 au 12 juillet, dans les sanctuaires chiites irakiens de Najaf et Karbala. Ironiquement, il a été aussi question de coopération régionale puisque le ministre iranien s’est félicité d’une initiative de Bagdad, exposée par son homologue irakien, Fouad Hussein, d’organiser un sommet réunissant l'Iran et les pays du Golfe, que la République islamique continue pourtant de bombarder. Poursuites iraniennes contre les USA ? Parallèlement, Téhéran refuse toujours que ses sites nucléaires endommagés ou détruits lors des frappes israélo-américaines durant la guerre fassent l’objet d’une inspection, une condition que Washington a posée pour débloquer une première partie des avoirs iraniens gelés. L’argument avancé par Téhéran est le suivant: les inspecteurs de l’AIEA ne sont pas neutres. Dans ce contexte de tensions renouvelées, le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, est monté au créneau. Dans un communiqué publié dimanche à l’occasion de la Semaine judiciaire en Iran, il a appelé à l’ouverture de poursuites judiciaires, aux niveaux national et international, contre les États-Unis, qu’il accuse d'être responsables de la mort de son père, Ali Khamenei, ainsi que des frappes menées contre son pays. Ces propos sont tempérés cependant par le président iranien, Massoud Pezechkian, qui a affirmé «soutenir la stabilité, la sécurité et le dialogue dans la région». Massoud Pezechkian a aussi espéré «que toutes les parties se conforment à leurs engagements pris dans le cadre des accords conclus», dans ce qui semble être une allusion à l’accord israélo-libanais. Car sur le dossier libanais, le mécontentement des Gardiens de la révolution est manifeste, depuis la signature de l’accord-cadre libano-israélien, lequel devrait, à terme, soustraire le Liban à l’influence de Téhéran, en neutralisant la capacité d'action de leur bras militaire, le Hezbollah, et en limitant son pouvoir déstabilisateur. Le CGRI, tout comme le Hezb, ne reconnaît que ce que le mémorandum d’entente avec Washington prévoit pour le pays du cèdre. Aussi, à Bagdad, Abbas Araghchi, proche des Pasdaran, a insisté sur le fait que que toutes les parties du protocole d'accord signé avec les États-Unis devaient être respectées, y compris les clauses relatives au Liban «où malheureusement, l'entité sioniste poursuit ses frappes aériennes». Il a appelé Washington à «assumer ses responsabilités et à faire pression sur Israël pour qu'il se retire des zones qu'il occupe au Liban». «C’est la première clause du protocole d'accord», a-t-il dit, sans évoquer à aucun moment l’accord cadre libano-israélien. Téhéran, tout comme le Hezbollah, ne se sent nullement concerné par ce document. L’un des députés de la formation pro-iranienne, Hassan Fadlallah, est de nouveau monté au créneau. Il a non seulement désavoué l’accord-cadre de Washington, mais il a insisté sur le fait que «les armes du Hezb seront maintenues grâce à une équation régionale qui s’étend du détroit d’Ormuz jusqu’au sud du Liban». C’est dans ce contexte d’incertitude autour des réactions sur de la formation pro-iranienne sur le terrain, que l’armée israélienne devait entamer un retrait tactique de deux «zones pilotes» en dehors de la Ligne jaune au Liban-Sud où elle continue néanmoins de cibler des combattants du Hezb. Dans le même temps, les officiels israéliens continuent de souligner que leur armée poursuivra son action dans la partie méridionale du pays pour éliminer toute menace du Hezb. La semaine qui est sur le point de s’ouvrir reste ainsi chargée d’incertitudes et de tensions. Reste à signaler un développement majeur en marge, ou peut-être dans le prolongement, de ces événements: samedi soir, et durant la journée de dimanche, l’Irak a été le théâtre d’une vague d’arrestations qui a visé plus d’une cinquantaine d’hommes politiques de premier plan, dont de nombreux députés, ainsi que des hommes d’affaires, accusés de corruption mais qui seraient proches du régime iranien, à en croire certaines informations non encore confirmées.

L’accord libano-israélien: le pouvoir reprend la main…

L’acte diplomatique du 26 juin, à Washington, reflète en soi, indéniablement, et quelle que soit la suite des événements, un grand courage politique, côté libanais. La teneur de l’accord-cadre signé par le Liban et Israël au terme de cinq rounds et deux mois de négociations directes menées à Washington, sous la supervision du Secrétaire d’Etat Marco Rubio, revêt un caractère historique, dans toute l’acception du terme. Les termes de ce document constituent en effet un véritable «turning point» dans l’évolution de la profonde crise existentielle qui n’en finit pas de saper les fondements mêmes du pays, de son système politique, de sa stabilité et sa prospérité depuis des décennies. Le Hezb a tenu à manifester sa désapprobation après la signature de l’accord-cadre, mais sa réaction s’est limitée à quelques manifestations et à un bref blocage de l’ancienne route de l’aéroport. (AFP) Il est vital, d’entrée de jeu, de faire preuve de discernement. L’accord du 26 juin n’a pas pour fonction de régler rapidement, en l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, le lourd contentieux auquel sont confrontés les Libanais, et plus spécifiquement les habitants du Sud. Son importance se situe au niveau de sa portée géopolitique, en ce sens qu’il définit très clairement une feuille de route, un processus qui sera, certes, long, difficile et sinueux, mais qui a le grand avantage de placer, enfin, le Liban sur la bonne voie, celle du rétablissement de la souveraineté de l’Etat, celle de la fin des faits accomplis des mini-Etats miliciens de facto qui sabotent depuis la fin des années 1960 l’autorité du pouvoir central. La dimension géopolitique du document du 26 juin se situe dans sa finalité: d’une part, la mise en application du principe du monopole de la violence légitime, du monopole des armes aux mains de l’autorité légale; et, d’autre part, au final (et c’est là l’essentiel), la réalisation d’une paix pérenne avec Israël et l’établissement de relations de bon voisinage entre les deux pays. Les postulats de Joseph Aoun Le président Joseph Aoun a bien résumé la situation à cet égard en posant quatre postulats pour bien définir l’orientation prise par le régime: plus d’occupation ; plus d’ingérences étrangères ; plus de tutelle ; la décision doit revenir, désormais, exclusivement à l’Etat et aux Libanais. Il s’agit là, il faut le reconnaître, des lieux communs, et ce n’est nullement le premier document officiel du genre qui définit de telles options. Certes… Mais la différence cette fois-ci est que la voie ainsi tracée intervient à l’ombre d’un équilibre de forces, local régional et international largement favorable… Pour la première fois depuis les années 1980, le pays bénéficie ainsi de l’action combinée et concomitante d’un président de la République, d’un Premier ministre, et d’un gouvernement (dans son ensemble) qui ont défini, dès le départ, des orientations souverainistes qui ne portent aucunement à équivoque. Le dernier geste, très symbolique, consistant à remplacer sur la route de l’aéroport les panneaux portant comme inscription «Merci à l’Iran» par d’autres aux couleurs libanaises avec comme slogan «Liban d’abord» n’est pas anodin. Ce geste symbolique illustre schématiquement et sommairement l’alternative devant laquelle le Liban se trouvait aujourd’hui: accepter le fait accompli d’une implication directe de l’Iran, sur le terrain, dans les efforts de règlement au Liban-Sud, comme cela avait été convenu lors des pourparlers américano-iraniens de Suisse, sous la houlette du vice-président américain JD Vance; ou s’en tenir à la volonté ferme du pouvoir de reprendre la main et de d’engager sur la voie du processus de Washington qui permettait au Liban de décider, seul, loin de toute tutelle, des orientations à prendre pour aboutir au retrait israélien, au désarmement du Hezbollah et au rétablissement de la souveraineté. Le pouvoir a clairement opté pour la seconde voie qui dans la pratique tient l’Iran à l’écart du processus de solution, contrairement à l’option convenue lors des pourparlers en Suisse qui plaçaient, sous la supervision de M. Vance, les Pasdaran au cœur de la dynamique en cours. Cela explique la réaction en flèche du secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, qui, dans un discours prononcé samedi, a (évidemment) stigmatisé l’accord signé avec Israël, soulignant – indice significatif – que son parti (et donc son parrain) soutenait l’accord-cadre irano-américain… On oublie vite «le Grand Satan» et le slogan «Mort à l’Amérique»… Une conjoncture favorable Au plan régional et international, le processus mis sur les rails à Washington intervient, à n’en point douter, alors que le camp iranien déstabilisateur, dit «obstructionniste», sort grandement affaibli par les développements de ces trois dernières années. En prenant de la hauteur et en ayant une vision globale du contexte géopolitique présent, force est de relever que le régime des mollahs – véritable pierre angulaire et élément moteur de la politique de subversion anti-occidentale – a perdu de nombreux atouts stratégiques depuis 2023: l’élimination du haut commandement politique et militaire du Hezbollah ; la chute du régime Assad ; l’élimination du leadership politique et sécuritaire de la République islamique; les énormes pertes militaires, économiques et logistiques subies par Téhéran à la suite des deux guerres de juin 2025 et de mars-avril 2026, qui ont aggravé, de surcroît, une profonde crise socio-économico-financière sans précédent; l’affaiblissement généralisé des proxys iraniens au Liban, en Irak, à Gaza et au Yémen… L’ensemble de ces paramètres crée sans conteste une conjoncture favorable à la concrétisation de l’accord-cadre du 26 juin, d’autant que l’option stratégique prise sur ce plan par le pouvoir libanais a bénéficié du clair soutien des Etats du Conseil de coopération du Golfe, comme il ressort du communiqué conjoint publié jeudi dernier par la conférence ministérielle du CCG et le Secrétaire d’Etat Marco Rubio. Ce document, rendu public à la veille de la signature de l’accord-cadre, appuie clairement les orientations du Liban concernant le rétablissement de la souveraineté de l’Etat, le monopole des armes, le démantèlement de l’appareil militaire et sécuritaire du Hezbollah… A cet appui du CCG est venu s’ajouter en ce samedi le soutien clair de l’Union européenne aux orientations de l’Etat libanais. Et cerise sur le gâteau, le président Trump est entré en contact, tard samedi soir, avec le président Aoun qu’il a chaleureusement félicité pour la signature de l’accord du 26 juin, précisant qu’ils feront une évaluation conjointe du processus en cours à l’occasion d’une prochaine réunion qu’ils tiendront sous peu à la Maison Blanche. La capacité de nuisance iranienne Cette conjoncture favorable ne signifie nullement que la partie est gagnée d’avance et que les accrocs ne sont pas à prévoir. Le véritable test auquel sera confronté l’Etat libanais dans les prochains jours sera tributaire de la question de savoir dans quelle mesure les Gardiens de la révolution iranienne peuvent encore, ou bien veulent, donner libre cours à leur entière capacité de nuisance – qui continue à se manifester, comme le montrent leurs agressions de ces dernières 48 heures contre des navires au détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué dans la nuit de nouveaux raids américains en Iran. Parallèlement, dans quelle mesure le Hezbollah peut-il aussi, ou veut-il, tout mettre en œuvre pour saboter le processus lancé le 26 juin? Deux développements pourraient apporter un bémol à la position en flèche adoptée par le parti pro-iranien sur ce plan: l’attitude de l’armée qui a publié samedi soir un communiqué au ton ferme, affirmant qu’elle ne permettra pas que l’appel à des manifestations, lancé en début de soirée samedi par le Hezbollah, se traduise par des routes coupées dans la capitale ou par des agressions contre des propriétés publiques et privées; dans le même temps, le leader du mouvement Amal, Nabih Berry, appelait au calme et soulignait la nécessité d’éviter tout débordement d’ordre sécuritaire, tout en stigmatisant la signature de l’accord avec Israël et les négociations directes avec l’Etat hébreu. Ces deux facteurs expliqueraient le fait que l’appel du Hezbollah à de vastes manifestations, samedi soir, à Beyrouth et dans les régions «afin d’obtenir la chute du gouvernement» n’a pas reçu dans l’immédiat le large écho escompté. Il reste que la capacité de nuisance du camp iranien pourrait encore se manifester à grande échelle, malgré le vaste appui arabe (des Etats du Golfe), de l’Union européenne et des Etats-Unis, dont bénéficie le processus du 26 juin. La vengeance est un plat qui se mange froid… La réaction des Gardiens de la révolution à l’accord de Washington constituera sans conteste dans un très proche avenir un indicateur significatif de leur réelle capacité à concrétiser dans les faits un tel dicton.