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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Formation, développement numérique, IA: la Francophonie en action au M-O

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui rassemble 93 États et gouvernements, déploie son action au Liban et dans la région à travers des programmes structurés autour de la promotion de la langue française, de l’éducation, de l’égalité des genres et du développement. À Beyrouth, cette dynamique est coordonnée par Lévon Amirjanyan, représentant de l’OIF pour le Moyen-Orient, à la tête du bureau régional inauguré fin 2022. Ce bureau couvre quatre pays: le Liban et l’Égypte, membres de plein droit, ainsi que le Qatar et les Émirats arabes unis, membres associés, avec le Liban comme centre opérationnel de l’action régionale. Le Liban demeure un pays central de la Francophonie. Membre de l’OIF depuis 1973, il a célébré en 2023 le cinquantième anniversaire de son adhésion, confirmant un ancrage historique profond. Dans la continuité de ce rôle, le pays a également contribué à la Francophonie institutionnelle en accueillant le Sommet des chefs d'Etats et de gouvernements en 2002, les Jeux de la Francophonie en 2009, tandis que le bureau régional de l’Agence universitaire de la Francophonie y est implanté depuis plus de trente ans. Depuis 2022, plus de 4 millions d’euros ont été mobilisés pour le Liban dans le cadre des programmes de coopération et de soutien. Cette présence historique ne se limite toutefois pas à une dimension symbolique et se traduit par des programmes concrets sur le terrain. Selon M. Amirjanyan, «l’action de l’OIF au Liban repose sur un plan signé en 2021, structuré autour de la langue française, de l’éducation et de la formation, ainsi que de l’autonomisation des femmes». Face aux crises successives, un plan d’urgence de 1 million d’euros a également été mis en place en 2024. Dans le secteur pédagogique, l’organisation soutient le ministère de l’Éducation à travers la production de ressources pédagogiques numériques, le développement de l’enseignement à distance et la formation des enseignants. Concernant l’autonomisation des femmes, le fonds «La Francophonie avec elles», créé en 2020, a permis de mobiliser près de 1,5 million d’euros au Liban pour financer 24 projets, un niveau supérieur à la moyenne régionale. L’OIF appuie également la jeunesse et les initiatives locales. Au-delà de ses actions dans l’éducation et l’autonomisation des femmes, l’OIF intervient également dans le domaine de l’information. M. Amirjanyan souligne que «l’organisation mène, en partenariat avec le ministère de l’Information et l’Unesco, des actions de lutte contre la désinformation, un soutien technique et matériel au ministère ainsi qu’une campagne nationale de sensibilisation accompagnée de contenus audiovisuels». Parallèlement, l’organisation cherche à renforcer les opportunités économiques au sein de l’espace francophone. Selon M. Amirjanyan, «l’OIF soutient le secteur privé à travers des missions économiques: celle de 2023 a réuni 60 à 70 entreprises de 25 pays francophones, tandis qu’une mission de suivi organisée en 2025 a abouti à la signature de 18 protocoles d’entente». Médias, culture et rayonnement francophone En complément de ces actions institutionnelles et économiques, l’OIF s’investit également dans le champ médiatique. «L’OIF soutient les médias francophones au Liban, notamment à travers son appui à la relance en 2025 du journal télévisé en français de Télé-Liban, diffusé quotidiennement et considéré comme un outil essentiel pour le maintien de la langue française dans l’audiovisuel public», explique M. Amirjanyan. Cette démarche se traduit également par un soutien à des structures culturelles de proximité. L’action culturelle de l’organisation s’appuie ainsi sur les douze Centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC) présents au Liban, que M. Amirjanyan qualifie de «véritable bijou» de la Francophonie en raison de leur rôle dans l’accès à la culture, au savoir et à l’information, y compris dans des régions éloignées des infrastructures culturelles. Plus que de simples bibliothèques, ces centres constituent des espaces de vie culturelle et communautaire favorisant la cohésion sociale, le dialogue et le vivre-ensemble. Intégrés à un réseau de plus de 300 centres dans l’espace francophone et implantés au Liban depuis 2001, les CLAC font aujourd’hui l’objet d’un processus de modernisation. M. Amirjanyan indique qu’«une récente mission d’évaluation a permis de consulter usagers et responsables locaux afin d’identifier les adaptations nécessaires face aux évolutions numériques et aux nouvelles attentes culturelles, tout en préservant leur rôle de proximité». Une dynamique régionale en expansion Si le Liban constitue le principal point d’ancrage de l’organisation dans la région, son action s’étend bien au-delà de ses frontières. À l’échelle régionale, M. Amirjanyan met en avant une action couvrant l’Égypte, le Qatar et les Émirats arabes unis, avec des programmes adaptés aux contextes nationaux. En Égypte, la coopération inclut des projets avec des institutions majeures de la Francophonie, notamment l’Université Senghor d’Alexandrie. Elle joue un rôle central dans la formation des cadres du développement en Afrique et accueille des étudiants et professionnels issus de nombreux pays francophones. Dans ce pays également, l’OIF met en place des programmes de formation pour les diplomates et les enseignants, notamment dans les domaines du numérique et de l’intelligence artificielle, avec un accent particulier sur le renforcement des compétences des administrations publiques. Dans un autre registre, l’OIF développe également des partenariats spécifiques dans les pays du Golfe. Au Qatar et aux Émirats arabes unis, l’action de l’OIF se concentre sur le renforcement de l’enseignement du français et son intégration dans les systèmes éducatifs, en coordination avec les autorités locales. Cette dynamique s’accompagne d’un intérêt croissant pour la langue française et d’un engouement visible pour la Francophonie dans ces pays, porté notamment par les systèmes éducatifs et les coopérations culturelles. Selon M. Amirjanyan, cette approche permet «d’adapter les programmes aux priorités de chaque pays tout en maintenant une cohérence régionale, dans un espace où la Francophonie connaît une dynamique de progression et d’intérêt croissant». Une francophonie tournée vers l’avenir Au-delà des projets déjà engagés, l’organisation prépare désormais les prochaines étapes de son action régionale. M. Amirjanyan insiste ainsi sur les priorités futures de l’OIF: jeunesse, égalité des genres, numérique et intelligence artificielle. Des formations en français professionnel pour les fonctionnaires et diplomates libanais sont déjà en place et seront poursuivies, dans une logique de renforcement des compétences et de modernisation de l’action publique. Au final, qu’il s’agisse d’éducation, de culture, de médias, d’égalité ou de coopération économique, l’ambition reste la même: faire de la Francophonie un espace d’échanges et d’opportunités adapté aux défis contemporains. Au Liban comme dans le reste de la région, la Francophonie demeure dynamique, portée par un intérêt constant pour la langue française et par des systèmes éducatifs plurilingues. Pour conclure, M. Amirjanyan estime que cette réalité confirme que la Francophonie dépasse la seule dimension linguistique: elle constitue un espace de coopération, de formation et d’opportunités économiques et sociales tourné vers l’avenir.

Les dissensions iraniennes inhibent le dialogue avec les USA

Au fur et à mesure que se décantent progressivement, et timidement, les contours, et peut-être aussi les non-dits, de l’accord-cadre conclu entre Washington et la République islamique d’Iran, deux paramètres fondamentaux, que l’on pourrait qualifier de «périphériques» au processus politique global en cours, émergent de façon de plus en plus explicite: d’une part, les dissensions iraniennes au sein du pouvoir et les fissures qui apparaissent désormais publiquement au niveau de l’ossature du régime; et d’autre part, la mise en place progressive par les Etats-Unis, avec patience et minutie, de ce qui paraît être un nouvel ordre politico-militaro-sécuritaire dans la région, ayant pour effet de rogner les ailes du régime des mollahs et de réduire son influence extraterritoriale à sa plus simple expression. Le premier de ces deux paramètres complique, voire inhibe, ce que d’aucuns qualifient, par abus de langage, «le dialogue et les négociations» entre Washington et la République islamique. Certains médias iraniens ainsi que des sources dignes de foi qui suivent de près l’évolution de la situation interne en Iran se font l’écho depuis plusieurs jours de sérieuses fissures qui ébranlent l’appareil politique du régime des mollahs au plus haut niveau. Il se confirme sur ce plan que l’aile radicale du pouvoir n’a pas perdu de son influence prépondérante et elle se manifeste par ses violentes critiques, publiques, proférées à l’égard du camp dit «modéré» ou pragmatique qui a réussi à faire avaliser l’accord-cadre avec les Etats-Unis. La contestation des radicaux s’est traduite par des attaques frontales contre le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, dont l’interview à la télévision d’Etat iranienne, il y a quelques jours, a été carrément interrompue et coupée avant qu’elle ne s’achève. L’autre «symbole» des négociations avec les Etats-Unis, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est fait huer pour sa part par des pèlerins iraniens lors de sa récente visite à Karbala, en Irak. Ces couacs ont poussé en début de semaine le président iranien, Massoud Pezechkian, à dénoncer publiquement la campagne contre les négociateurs iraniens. Les critiques ne se limitent pas toutefois à la personnalité des négociateurs mais elles englobent d’une manière plus large, et profonde, les orientations du président iranien et les membres du Conseil supérieur de la sécurité nationale qui ont donné le feu vert à l’accord-cadre signé avec les Etats-Unis. Fait significatif: les attaques contre le président Pezechkian et les négociateurs émanent d’instances radicales haut placées qui représentent l’épine dorsale du régime. Le site libanais al-Janoubiya, qui reflète le point de vue de l’opposition chiite libanaise et qui est généralement très bien informé de la situation en Iran, rapporte ainsi que 63 des 84 membres du «Conseil des experts du régime» ont publié récemment un communiqué demandant aux négociateurs de la République islamique de se conformer aux «lignes rouges» définies par le «walih el-faqih», le Guide suprême. Al-Janoubiya indique en outre que la «direction des écoles religieuses» (les «hawzat»), relevant du walih el-faqih, a également publié de son côté un communiqué mettant en garde le président iranien, les négociateurs et les membres du Conseil supérieur de la sécurité nationale contre tout «laxisme» dans la mise en application des «lignes rouges» évoquées dans le document signé avec Washington. Ces tiraillements internes expliqueraient le fait que la délégation iranienne présente à Doha, qui devait se réunir avec les négociateurs américains pour des pourparlers d’ordre technique, a refusé toute négociation directe. Les délégués iraniens discutaient ainsi avec les médiateurs pakistanais tandis que les représentants US échangeaient avec les responsables qataris! Ces pourparlers indirects par le biais des médiateurs pakistanais et qataris ont débouché sur l’adoption d’une mesure symbolique, le dégel de 3 milliards de dollars des avoirs gelés iraniens, alors que Téhéran réclamait au départ le dégel de 12 milliards de dollars, puis s’est contenté de réclamer les 6 milliards gelés au Qatar, ce qu’il n’a pas réussi à obtenir. De surcroît, les 3 milliards débloqués mercredi serviront à acheter des denrées humanitaires, sans doute sur le marché américain… Le nouvel ordre américain Le second paramètre qui marque la fébrile partie d’échecs qui se joue dans la région est le nouvel ordre américain, politico-militaro-sécuritaire, qui semble se mettre en place progressivement dans la zone du Levant et, d’une manière plus vaste, dans l’ensemble de la région. Les indices de ce dispositif US sont apparus clairement au cours des derniers jours et des dernières semaines. La succession des faits sur ce plan est particulièrement significative: à la veille de la signature par le Liban et Israël de l’accord-cadre sous l’égide de Washington, le Secrétaire d’État, Marco Rubio, se réunissait à Bahreïn avec les membres de la conférence ministérielle du Conseil de coopération du Golfe, et à l’issue de cette réunion, les États du Golfe et M. Rubio publiaient un communiqué conjoint appuyant sans équivoque les orientations du pouvoir libanais relatives aux négociations directes avec Israël (l’Union européenne devait également souligner, indépendamment des démarches US, son appui total à la ligne de conduite du pouvoir libanais). Fort du soutien des USA, de l’Union européenne et des pays du Golfe, le Liban signait ainsi son accord-cadre avec Israël, dont l’un des principaux effets est de tenir l’Iran à l’écart du processus de sortie de crise et de fin de l’état de guerre au Liban, consolidant ainsi l’option souverainiste prise par Beyrouth. La dynamique mise en place par le président Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam et son gouvernement pourrait impliquer une implication militaire américaine, par le biais d’experts et d’officiers supérieurs, dans l’exécution du processus progressif de déploiement de l’armée libanaise et de retrait des forces de l’Etat hébreu du Liban-Sud. Fait significatif: la Chambre des Représentants US a rejeté en début de semaine, à une forte majorité, un projet de résolution, présenté par le parti démocrate, imposant au président Donald Trump de graves restrictions à une possible implication militaire américaine au Liban. Ce rôle US a d’ailleurs été discuté avec les dirigeants libanais lors de la visite que le commandant du Centcom, l’amiral Brad Cooper, a effectuée en début de semaine à Beyrouth. Trois autres développements significatifs ont illustré en outre le processus américain en marche: - La vague d’arrestations en Irak de députés, de responsables politiques de haut rang, et d’hommes d’affaires proches du régime iranien, ainsi que la décision prise il y a 48 heures par le gouvernement irakien de fixer aux milices pro-iraniennes la date limite du 30 septembre pour remettre leurs armes à l’État. - La tenue cette semaine à Bahrein par le commandant du Centcom d’une réunion régionale élargie de sécurité et de défense avec de hauts responsables militaires du Liban, de Syrie, de Bahreïn, d’Arabie saoudite, de l’Egypte, de Jordanie, du Koweït, des Émirats arabes unis, d’Oman du Qatar, et du Yémen. - L’annonce il y a vingt-quatre heures par le département du Trésor américain de la décision prise par les États membres du Centre de lutte contre le financement du terrorisme (TFTC) d’imposer des mesures contre les sources de financement du Hezbollah (dont Qard el-Hassan). Face à cette dynamique US, le régime iranien tente de s’agripper à deux cartes maitresses qu’il cherche à préserver: la préservation de son rôle prépondérant au Liban (sérieusement remis en question par la position ferme du pouvoir libanais à ce propos); et la reconnaissance de sa souveraineté sur le détroit d’Ormuz, faisant fi des réglementations et du Droit international sur ce plan. A cet égard, un haut responsable américain a indiqué au site Axios que les négociateurs US ont signifié aux délégués iraniens présents à Doha que l’obstination de l’Iran à vouloir imposer un droit de passage aux navires empruntant le détroit d’Ormuz risque de torpiller l’accord-cadre entre Washington et Téhéran. Affaire(s) donc à suivre…

Le «lieu théologique» des mouvements ecclésiaux (2/2)

Réunis le 29 mai dernier à l’initiative du mouvement des Focolari, 35 représentants et membres de mouvements ecclésiaux ont pu s’exprimer publiquement sur leurs identités particulières et leur mission. Prenant la parole devant l’assemblée réunie dans la cathédrale de la Résurrection, Jean Barbara, ancien président de Charis et président d’une constellation de communautés unies sous la bannière «Glaive de l’Esprit» («le glaive de l’Esprit, c’est la parole de Dieu», Ephésiens 6: 17), exposa le point de vue du cardinal Josef Raztzinger sur les mouvements ecclésiaux. Il cita un document peu connu du préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, rédigé en 1998 à la demande de Jean-Paul II et intitulé La place théologique des mouvements ecclésiaux , dans lequel il définit les mouvements comme un «lieu théologique» complémentaire des paroisses. À l’époque, l’Église, bien qu’elle ait toujours encouragé les mouvements d’apostolat de laïcs à s’engager activement en son sein, n’avait toujours pas défini la théologie de ces mouvements. Le cardinal Ratzinger nota dans son étude qu’en 1970, au sortir d’un «hiver» où l’épuisement des chrétiens était notoire, quelque chose s’était produit que personne n’avait prévu: dans toute l’Église catholique, l’expérience de l’effusion de l’Esprit se répandait comme une traînée de poudre et touchait des millions de fidèles. L’Église assistait à la multiplication de nouveaux groupes de prière et mouvements. On parlait même d’une «nouvelle Pentecôte». En 1998, cependant, groupes de prière et communautés connaissaient déjà leur lot de maladies infantiles, constata le «panzer cardinal». Il était donc devenu nécessaire pour l’Église de réfléchir à la manière de relier adéquatement les nouveaux mouvements et les structures permanentes de l’Église. En d’autres termes, il était nécessaire de déterminer correctement leur «lieu théologique». Diverses tentatives avaient été faites pour résoudre la question. Il fut soutenu que l’Église était institutionnelle tandis que les mouvements étaient charismatiques, que l’Église était christologique tandis que les mouvements étaient pneumatologiques et, enfin, que l’Église était hiérarchique tandis que les mouvements étaient prophétiques. Cependant, le cardinal Ratzinger soutint que l’Église institutionnelle était tout autant charismatique, pneumatologique et prophétique que les mouvements concernés, mais d’une autre manière. Pour sa part, il aborda cette problématique sous deux angles historiques précis: en distinguant les dimensions locale et universelle de l’Église – que certains identifient respectivement à son visage pétrinien et son visage marial – et en revisitant le rôle des mouvements ecclésiaux dans l’histoire de l’Église. Depuis le début de l’Église, démontra le cardinal Ratzinger, évoquant les figures apostoliques et épiscopales de saint Paul et de saint Jacques, premier évêque de Jérusalem, ces deux structures coexistent. Bien sûr, il existait une certaine interconnexion entre elles, mais on pouvait clairement les distinguer: d’une part, les ministères ecclésiaux locaux, qui prirent progressivement des formes permanentes à travers les collèges épiscopaux et sacerdotaux; de l’autre, le ministère apostolique à travers les mouvements ecclésiaux. Il en conclut en affirmant que la dimension universelle, c’est-à-dire l’élément qui transcende les ministères locaux, est tout aussi indispensable que ces derniers. À l’appui de cet argument, Ratzinger brossa le tableau des divers mouvements apostoliques dans l’histoire de l’Église, de l’apparition de la vie érémitique au IVe siècle, avec saint Antoine le Grand, jusqu’à la naissance, au XIXe siècle, de congrégations missionnaires principalement féminines sur les continents à peine touchés par le christianisme, en passant par le mouvement monastique avec saint Basile, le monachisme missionnaire qui prospéra entre le VIe et le IXe siècle et contribua à l’évangélisation des îles britanniques et des peuples germaniques, les ordres mendiants au XIIIe siècle, qui contribuèrent grandement à la christianisation de l’Europe, et les mouvements missionnaires du XIXe siècle, qui entreprirent la mission mondiale dans les Amériques, l’Afrique et l’Asie. En somme, le cardinal Ratzinger relevait l’existence d’une continuité historique entre la vie érémitique, le monachisme, les ordres mendiants, les congrégations missionnaires et les mouvements actuels. La réponse du Saint-Esprit Sur la base des deux perspectives, Ratzinger observa que, dans l’Église, il est toujours besoin de ministères et de missions qui ne soient pas uniquement liés à l’Église locale; que les mouvements apostoliques apparaissent nécessairement sous des formes toujours nouvelles au cours de l’histoire, car ils sont la réponse du Saint-Esprit aux situations changeantes que traverse l’Église, et enfin que, lorsque ces mouvements sont accueillis par les évêques et prêtres au sein des structures diocésaines et paroissiales, ils représentent un véritable don de Dieu, tant pour la nouvelle évangélisation que pour l’activité missionnaire. Concluant sa présentation, Jean Barbara déclara: «Les mouvements ecclésiaux existent et trouvent leur place dans l’Église parce que nous nous retrouvons dans la continuité historique de l’œuvre apostolique universelle du Saint-Esprit, du mouvement monastique, des ordres religieux et jusqu’à nous. Nous sommes les successeurs des moines... et d’autres ordres religieux, avec une mission universelle. Certes, nous ne sommes numériquement qu’une poignée, mais aux yeux du Seigneur, ce n’est pas le nombre qui compte.» En fin de réunion, Mgr Antoine Bou Najem devait donner un émouvant témoignage de ce qu’il doit au mouvement des Focolari. Évoquant la retraite préparatoire à son ordination qu’il a suivi à Loppiano, le centre du mouvement en Italie, il dira: «C’est à Loppiano que j’ai compris, profondément inspiré par l’expérience communautaire, que le sacerdoce est un service avant d’être une autorité, un don de soi avant d’être un office.» Pour sa part, Mgr Paolo Borgia demanda impromptu aux fidèles et aux mouvements ecclésiaux de ne pas oublier de citer les prêtres et les évêques dans leurs prières. «Ne croyez pas qu’ils n’en aient pas besoin», a-t-il lancé, insistant sur le fait que la hiérarchie religieuse a besoin du soutien et des prières des laïcs. «Le plus grand combat» Le cardinal indien Ivan Dias (1936-2017) raconte que, quelques mois avant de devenir le pape Jean Paul II, le 9 novembre 1976, le cardinal Karol Wojtyla disait: «Nous sommes aujourd’hui face au plus grand combat que l’humanité ait jamais vu. Je ne pense pas que la communauté chrétienne l’ait compris totalement. Nous sommes aujourd’hui devant la lutte finale entre l’Église et l’Anti-Église, entre l’Évangile et l’Anti-Évangile.» Et l’ancien préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples de mettre en cause un puissant courant de sécularisation, de relativisme et d’indifférence qui met le monde à rude épreuve, étouffe et éteint la foi de dizaines de millions de personnes. Tenue pour providentielle par Jean-Paul II, la floraison des mouvements ecclésiaux après Vatican II est l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inattendus du catholicisme contemporain. Au Liban et dans le monde, ils font aujourd’hui partie du paysage ecclésial. Enracinés dans la prière et l’Eucharistie, ces mouvements sont l’une des «armes» qui devraient finalement ébranler les assises de «l’Anti-Église» et du relativisme.

Chronologie des trêves après la guerre des 40 jours en Iran

Après quarante jours de guerre entre les États‑Unis et Israël, d’une part, et l’Iran, de l’autre, et simultanément entre Israël et le Hezbollah au Liban, le 8 avril 2026 un premier accord‑cadre de cessez‑le‑feu entre Washington et Téhéran est entré en vigueur. Quelques heures plus tard, une série d'opérations aériennes israéliennes massives ont touché plus de trente positions du Hezbollah au Liban en l’espace de dix minutes, faisant plus de 300 tués et 1 150 blessés, des frappes parmi les plus meurtrières du conflit, l’aviation israélienne ayant largué précisément 160 bombes. L’accord américano‑iranien, initialement prévu pour quinze jours et n’incluant pas le Liban, fut prolongé pour une durée indéterminée le 21 avril. Il prévoyait, en plus de l’arrêt des hostilités entre les deux parties, la réouverture du détroit d’Ormuz et l’amorce de pourparlers diplomatiques. Ces pourparlers ont abouti le 17 juin 2026 au protocole d’entente, valide pour 60 jours, incluant un arrêt de la guerre au Liban, signé par Donald Trump et Massoud Pezeshkian, visant à instaurer une cessation durable des hostilités. Entre‑temps, et sous forte pression américaine, un accord complémentaire concernant le Liban est entré en vigueur le 17 avril 2026, soit neuf jours après le début du cessez‑le‑feu entre l’Iran et les États‑Unis et la frappe israélienne meurtrière simultanée. Cette trêve, négociée entre Trump, Netanyahou et Joseph Aoun, stipulait un arrêt des combats pour une période de dix jours. Elle fut prolongée puis aboutit à l’accord‑cadre libano‑israélien signé à Washington le 26 juin 2026. L’illusion du cessez‑le‑feu Depuis le 17 avril, et même après l’accord‑cadre du 26 juin, le cessez‑le‑feu au Liban a rapidement montré ses limites sur le terrain. En effet, les hostilités n’ont pas cessé: entre violations répétées, extension géographique des frappes et désastre économique, le sud du Liban demeurait le théâtre d’une confrontation de haute intensité jusqu’au 26 juin, puis d’intensité moyenne à faible depuis. Dans le même « stand » du Hezbollah évoqué dans la légende précédente, une affiche montre un combattant faisant le salut militaire, avec le drapeau libanais et celui du Hezbollah. Une scène rarissime, voire presque impensable, le drapeau national étant souvent absent des manifestations du Hezbollah, et encore moins mis en avant face au drapeau jaune du groupe pro-iranien. (AFP) Pour mieux illustrer l’attitude de la Maison‑Blanche concernant les cessez‑le‑feu entre Israël et le Hezbollah, ce dernier n’ayant pas été directement inclus dans les négociations, Donald Trump, interrogé début juin 2026 au Bureau ovale, a affirmé qu’«un cessez‑le‑feu au Liban est différent d'un cessez‑le‑feu dans d'autres endroits du monde». Cette déclaration marque sa volonté de dissocier la situation libanaise du dossier iranien, bien que les Iraniens lient les deux conflits, lien plus conforme à la réalité et qui fragilise les accords, à moins que les autorités libanaises fassent preuve de fermeté et de solidarité. Une asymétrie de feu persistante Le Hezbollah ainsi que son public inconditionnel continuent de manifester un déni pathologique d’une réalité bien plus sombre que l’imaginaire collectif. Entre le premier cessez‑le‑feu Liban‑Israël d’avril, et le 14 juin 2026, date de l’annonce du protocole d’entente Washington‑Téhéran incluant le Liban, les données recueillies démontrent un net déséquilibre des forces et de l’activité militaire sur le terrain. Sur cette période de 59 jours, les forces israéliennes ont mené un total de 5056 attaques tous types confondus (surtout aérien, drones, artillerie, autres) contre 947 pour le mouvement chiite tous types confondus (missiles antichars à charge tandem, drones, mortiers, autres), soit 5,34 attaques israéliennes pour une attaque du Hezbollah (1). Cette disproportion se traduit par une moyenne quotidienne de 94 attaques israéliennes, avec des pics d’intensité alarmants, notamment le 26 mai 2026, lorsque 203 attaques opérées par l’armée de l’État hébreu ont été recensées en une seule journée. Depuis le début du conflit, des chiffres alarmants Si l’on remonte au début du conflit, aucun décompte officiel précis du nombre brut de bombes larguées sur le Liban depuis le 2 mars 2026 n’a été publié. Les instituts scientifiques et les autorités gouvernementales libanaises ont cependant fait des recensements. Entre le 2 mars et le 16 avril 2026 (avant le premier cessez‑le‑feu Liban‑Israël), le CNRS libanais a enregistré 8200 attaques israéliennes tous types confondus (frappes aériennes, tirs d’artillerie et incursions), dont 306 vagues massives de raids aériens, rien que durant les deux premières semaines de mars. Si l’on ajoute ce chiffre à celui recensé après le 17 avril (2), le total depuis le 2 mars et jusqu’au 14 juin s’élève à 13256 frappes israéliennes. Enfin, depuis la mi‑juin 2026, les bombardements se poursuivent à un rythme moindre mais quotidien, de 10 à plus de 160 projectiles par jour, selon la FINUL. Parallèlement, aucun chiffre officiel global et précis en tonnage de munitions (masse nette d'explosifs ou poids des bombes) n'a été publié depuis le début du conflit, ni pour l'armée israélienne ni pour le Hezbollah. Cependant, les bilans publiés par Tsahal indiquent l’usage de bombes guidées de 250 à 900 kg lors des frappes aériennes, ce qui représente, en termes de tonnage total approximatif, 12 500 tonnes de munitions aériennes ayant ciblé le Liban. À titre comparatif, pendant la guerre des 33 jours de 2006, Israël avait largué sur le Liban 7 500 tonnes de bombes. Pour plus de précision, des relevés de la FINUL indiquent qu’en journées d’observation type, environ 97 % des trajectoires d’explosifs et de projectiles observées provenaient des forces israéliennes. Du côté du Hezbollah, l’arsenal repose sur les roquettes, missiles antichar et drones‑suicides plutôt que sur des bombes d’aviation lourdes. Depuis l’effondrement du premier cessez‑le‑feu du 17 avril, le parti pro-iranien a tiré plusieurs milliers de projectiles, avec des pics de 100 à 200 projectiles lors des journées de forte intensité. La charge explosive unitaire de ces roquettes (type Katioucha/Grad) est généralement estimée entre 20 et 50 kg, ce qui laisse un tonnage total nettement inférieur de 18 fois au moins à celui des munitions israéliennes; cela ramène la masse de munitions du Hezbollah ayant ciblé les Israéliens à 700 tonnes. L'innovation technologique du Hezbollah À la fin du mois d’avril 2026, le Hezbollah a franchi un nouveau cap militaire en déployant massivement des drones kamikazes FPV (First Person View), guidés par des câbles ultrafins de fibre optique. Inspirés des tactiques du conflit ukrainien et assemblés à bas coût (entre 300 et 600 dollars l’unité), ces appareils en matériau non métallique s'affranchissent totalement des ondes radio et du signal GPS. Cette caractéristique technique les rend strictement indétectables par les radars et insensibles aux systèmes de brouillage électronique israéliens. Grâce à un flux vidéo haute définition ininterrompu, à travers des câbles ultrafins en fibres optiques reliant les drones à leurs opérateurs du Hezbollah, ceux-ci parviennent à mener des frappes chirurgicales d'une précision redoutable contre les blindés de Tsahal, causant des pertes en vies humaines israéliennes plus élevées depuis le mois de mai et forçant l’état‑major de l’État hébreu à repenser ses systèmes de protection terrestre. Ces « drones kamikazes » représentaient en effet plus de 50 % des opérations de la milice pro-iranienne jusqu’au 26 juin. En face, la réponse israélienne reposait majoritairement sur la puissance aérienne (60,5 % des frappes) et une utilisation soutenue de l’artillerie, visant prioritairement les infrastructures, mais impuissante face aux drones FPV. Et l’accord‑cadre libano‑israélien? Sous un angle purement tactique et technique, depuis le 26 juin on note une baisse relative de l’intensité des opérations militaires. Les campagnes massives de raids aériens israéliens ont laissé place à des frappes aériennes et des frappes de drones plus ciblées, et à des actions terrestres limitées incluant des démolitions de bâtiments et d’infrastructures. Si le Hezbollah semble également avoir réduit ou arrêté ses attaques, le climat reste d'une fragilité extrême, vu le facteur iranien souhaitant retarder les pourparlers en cours à Bürgenstock, et israélien mettant en priorité la question sécuritaire et voulant vider le sud de la ligne jaune de ses habitants qui soutiennent la milice pro-iranienne. En conclusion, le « cessez‑le‑feu » est excessivement fragile et le Hezbollah est loin de clamer haut et fort une victoire, bien qu’il se soit adapté à de nouvelles tactiques et techniques. Pour le Liban, déjà fragilisé par une crise multidimensionnelle, l’application des clauses de l’accord‑cadre est un vrai défi. (1) et (2): Fadi Hajji-Georgiou – recherche et développement

Incertitude quant à une reprise du dialogue américano-iranien à Doha

Est-on revenu à la case départ avec l’incertitude qui entoure depuis deux jours une reprise, pourtant annoncée, des discussions américano-iraniennes à Doha? Probablement pas, même si la question est légitime. La réalité semble plus nuancée, mais la partie est loin d’être facile. Téhéran et Washington ne paraissent guère disposés à consentir de nouvelles concessions, en plus de celles qui avaient été concédées dans le cadre du mémorandum d’entente qu’ils ont signé le 18 juin. Si Doha accueille aujourd’hui les émissaires américains, Steve Witkoff et Jared Kushner, ainsi qu’une délégation iranienne technique à laquelle va se joindre, mercredi, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, chargé des affaires juridiques et internationales, Kazem Gharibabadi, les autorités qataries assurent qu’aucune rencontre directe de haut niveau avec des responsables iraniens n’est programmée à ce stade. Le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères, Majed el-Ansari, a ainsi affirmé au cours d’une conférence de presse tenue dans la journée, qu’aucune réunion directe entre responsables américains et iraniens n’était prévue dans les prochains jours. Cité par des agences de presse iraniennes et yéménites, Kazem Gharibabadi a précisé à ce sujet que le premier cycle de discussions techniques, dans le cadre des groupes de travail désignés, se tiendra «lorsque les conditions seront réunies et après qu’un accord aura été trouvé sur la date et le lieu». Il a indiqué que «des consultations à ce sujet sont en cours par l’intermédiaire des pays médiateurs». Kazem Gharibabadi doit notamment s’entretenir mercredi avec les responsables qataris au sujet des six milliards de dollars d’avoirs iraniens gelés, a annoncé en soirée, mardi, le ministère iranien des Affaires étrangères. Une priorité pour la République en butte à d’importantes difficultés financières. Le détroit et les avoirs gelés Selon Majed el-Ansari, les envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner, présents dans l’émirat, échangeront exclusivement avec les médiateurs qataris et les responsables locaux afin d’évaluer l’application du protocole d’accord signé à la mi-juin. Les discussions porteront sur l’ensemble des dossiers régionaux, dont l’Iran et le Liban. En d’autres termes, les médiateurs sont de nouveau à l’œuvre pour tenter de dégager un terrain d’entente entre les États-Unis et l’Iran qui estime avoir suffisamment fait de concessions dans le cadre du mémorandum d’entente. Toute la question est actuellement de savoir comment le nœud du détroit d’Ormuz et celui des avoirs gelés seront réglés? Téhéran s’accroche à son droit auto-proclamé de contrôler le détroit alors qu’une telle éventualité fait l’objet d’une farouche opposition arabe, américaine et européenne. Le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères a été très clair sur la question: il n’est pas question pour Doha d’accepter un contrôle iranien du détroit. Majed al-Ansari a également confirmé que les fonds iraniens gelés, dont le déblocage est prévu dans le mémorandum d’entente, n’ont toujours pas été transférés. Téhéran pour sa part, maintient un discours intransigeant, voire menaçant. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, a averti que toute violation du mémorandum d’entente par Washington entraînerait une réponse immédiate. «Aucune action ne restera sans réponse», a-t-il déclaré, dans une allusion aux raids américains contre des cibles iraniennes lorsque Téhéran a attaqué des pétroliers qui ont traversé le détroit d’Ormuz, en empruntant le couloir prévu par le sultanat d’Oman, en coordination avec Washington. Esmaïl Baghaï a également insisté sur la nécessité, pour les États-Unis, de «respecter leur engagement qui consiste à mettre fin à la guerre sur l’ensemble des fronts, en particulier au Liban». Selon lui, Washington doit, si nécessaire, contraindre Israël à respecter les termes de l’accord. Pezeshkian dénonce les attaques contre les négociateurs L’importance d’une cessation des hostilités sur le front libanais a été également relevée par le président iranien, Massoud Pezeshkian, qui, en tournée dans la province de Qom, a pris soin de préciser que l’accord avec Washington a été conclu «en pleine coordination avec le guide suprême Mojtaba Khamenei et avec le soutien du Conseil suprême de la sécurité nationale». Son discours a cependant encore une fois confirmé l’existence de deux courants qui s’opposent en Iran. Selon le site Iran International , Massoud Pezeshkian a défendu l’équipe chargée des négociations avec les États-Unis, lorsqu’il a affirmé que celle-ci a coordonné sur toute la ligne avec Mojtaba Khamenei. «Malheureusement, certains groupes s’emploient, dans le prolongement des opérations psychologiques menées par des médias hostiles, à affaiblir cette avancée en s’en prenant à l’équipe de négociations et en remettant en cause les décisions nationales», a-t-il déclaré. Selon Iran International, ses propos interviennent alors que son gouvernement fait face à une pression croissante de la part des factions ultraconservatrices hostiles à un dialogue avec Washington. Le site rappelle que plusieurs figures de la ligne dure ont accusé le président et son équipe de négociateurs d’avoir consenti à des concessions, tout en mettant en doute le soutien du Guide suprême aux principales décisions sécuritaires. Attentisme au Liban Au Liban où l’accord-cadre avec Israël fait également grincer des dents, on attend toujours la mise en œuvre des dispositions de ce document qui prévoit, entre autres, un retrait israélien progressif des secteurs actuellement occupés au Liban-Sud, où les forces régulières doivent se déployer, ainsi que le démantèlement progressif des infrastructures militaires du Hezbollah. Israël, comme on le sait, doit se retirer en premier de «zones pilotes», une action coordonnée avec le Centcom, dont le commandant, l’amiral Brad Cooper, a effectué lundi une tournée à Beyrouth et Tel Aviv. Au lendemain de cette visite, le président libanais Joseph Aoun a reçu le commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, pour des discussions sur le rôle de la troupe dans l’application de l’accord-cadre. Sur le terrain, la situation reste volatile. L’artillerie israélienne a ciblé les villages de Hebbariyé, dans le caza de Marjeyoun, Beit Yahoun, dans celui de Bint Jbeil et Majdel Zoun, dans le caza de Tyr. Cette localité est désormais coupée en deux après le dynamitage d’un tunnel souterrain du Hezbollah, lequel avait provoqué une énorme explosion. Dans le même temps, les médias israéliens ont fait état d’une visite du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, et de son ministre de la Défense, Israel Katz, dans le secteur contrôlé par l’armée israélienne au Liban-Sud. S’adressant aux militaires, Benjamin Netanyahu, a indiqué que Tel Aviv «a commencé à démanteler l’axe iranien, en frappant directement la République islamique et en établissant une zone tampon au Liban-Sud». Il a assuré que l’armée restera au sud du pays «tant que le Hezbollah n’est pas désarmé et constitue une menace pour Israël». Il a cependant indiqué que l’arsenal militaire de cette formation «ne représente que 8% de ce qu’il était avant la guerre» et que «9000 miliciens ont été éliminés».

De la guerre à l’État
Par
Yakzan Takki
Publié

L’importance de l’accord-cadre proposé entre le Liban et Israël ne tient pas uniquement au fait qu’il vise à mettre un terme à une confrontation militaire. Elle réside surtout dans le profond changement qu’il traduit dans la nature même des accords conclus à l’issue des guerres. Ce document ne ressemble ni aux accords traditionnels de cessez-le-feu ni aux textes qui se limitent à régler les lignes de contact ou les modalités de retrait. Il pose les fondements d’un nouveau modèle de règlement des conflits, où la construction de l’État devient une composante du processus de paix et où la souveraineté acquiert une conception renouvelée, plus complexe que la simple protection des frontières. Si les accords de Camp David, ceux de Wadi Araba, ou encore les accords de Taëf et de Dayton sont intervenus à l’issue de grandes guerres afin de réorganiser les relations politiques entre les parties belligérantes, l’accord actuel va plus loin encore. Il cherche à redéfinir la relation entre l’État libanais lui-même et les instruments de la force présents sur son territoire, parallèlement à une recomposition de l’environnement sécuritaire régional, en dépit du refus du Hezbollah, qui entend s’en remettre à son parrain iranien pour dessiner les contours de l’après-guerre et s’oppose à cet accord. Il est d’ailleurs remarquable que le document ne parte pas de la question de savoir pourquoi la guerre a éclaté, mais d’une interrogation tout à fait différente: quelle forme l’État devrait-il revêtir une fois la guerre terminée? C’est pourquoi il s’attarde moins sur les causes historiques du conflit, qui sont bien connues, que sur l’ordre politique appelé à émerger après la fin des combats. Plus qu’il ne rédige l’épilogue de la guerre, il écrit le prologue d’une nouvelle étape politique. Une lecture déconstructive du texte révèle que sa question centrale ne porte pas sur les frontières, mais sur le monopole de la force par l’État. La quasi-totalité de ses dispositions gravitent autour de la restitution à l’État libanais de la décision de faire la guerre ou de conclure la paix, du désarmement des groupes armés agissant en dehors des institutions officielles et du rattachement de la sécurité nationale à l’autorité constitutionnelle. Apparaît ainsi une évolution remarquable de la notion de souveraineté. Celle-ci ne se réduit plus à la protection des frontières ou à la fin de l’occupation ; elle englobe également le monopole de l’usage de la force à l’intérieur du territoire national. Il s’agit d’une souveraineté à double dimension, qui s’exerce à la fois sur le territoire et sur les instruments de la force à l’intérieur du pays. En parallèle, le texte témoigne de l’habileté des négociateurs libanais, incarnés par l’ambassadeur Simon Karam et l’équipe de l’ambassade. Il ne rouvre pas le dossier des frontières internationales et ne les traite pas comme un différend susceptible d’être renégocié. Il part implicitement du principe que ces frontières, à l’exception des questions techniques bien connues, reposent sur une légitimité internationale déjà établie au regard du droit international, en vertu de l’Accord d’armistice libano-israélien de 1949, malgré l’ancienneté de certaines de ses dispositions, tout en tenant compte des circonstances qui ont présidé à son élaboration, l’ont justifié et lui ont conféré sa légitimité. Le négociateur libanais est ainsi parvenu à dissocier la question de la souveraineté territoriale, considérée comme une question juridique déjà tranchée, des arrangements sécuritaires imposés par les circonstances de la guerre, empêchant que les résultats des combats ne deviennent le point de départ d’une redéfinition des frontières de l’État, dont le rôle dans la stabilité internationale demeure majeur, ou d’une remise en cause de tout accord définitif qui pourrait être conclu. Cette approche constitue un modèle international de préservation des instruments juridiques internationaux dans leur ensemble, lesquels continueront à déterminer le sens des différentes étapes en les replaçant dans leur contexte historique global, autrement dit dans leur environnement géostratégique régional et international. La philosophie de la mise en œuvre revêt une importance qui égale celle du contenu même de l’accord. Le document ne présume pas que la paix naîtra du seul acte de signature. Il reconnaît implicitement que les séquelles de la guerre continueront de marquer le terrain et que le risque de violations ou d’incidents persistera durant la période de transition. Il adopte dès lors une logique graduelle, dans laquelle chaque retrait correspond à une étape réciproque, tandis que chaque avancée sur le terrain s’accompagne de mécanismes de vérification et de supervision internationale. La progressivité cesse alors d’être un simple procédé technique pour devenir une véritable philosophie politique, qui admet que le passage de la guerre à la paix relève d’un processus cumulatif plutôt que d’un événement instantané. Il s’agit moins d’annoncer la fin de la guerre que d’en organiser la transition. La modernité de cet accord se manifeste également dans sa nature même. L’histoire diplomatique a connu des accords conclus dans le cadre d’un processus de négociation unique réunissant directement les parties concernées. Ici, au contraire, l’accord paraît s’inscrire dans une architecture régionale beaucoup plus vaste, où le processus libano-israélien évolue parallèlement à d’autres négociations touchant l’environnement stratégique du conflit. Si les indices politiques laissent entrevoir l’existence d’ententes parallèles entre Washington et Téhéran sur des dossiers régionaux plus larges, la réussite de l’accord libanais ne dépend plus seulement de la volonté de Beyrouth et de Tel-Aviv, mais aussi de la pérennité des équilibres produits par ces ententes régionales. Le monde passe ainsi de la logique de « l’accord unique » à celle des « règlements concomitants », où chaque processus devient l’un des éléments d’un réseau d’accords plus vaste. Pourtant, le président Joseph Aoun rappelle : « Nous accueillons favorablement toute aide apportée par des États pour mettre fin à la guerre. Mais il existe une différence entre nous aider et s’immiscer dans nos affaires intérieures. Nous négocions nous-mêmes et nous n’acceptons pas qu’une quelconque partie négocie en notre nom. » Le document redéfinit également la fonction de la reconstruction. Celle-ci n’est plus présentée comme une simple réponse humanitaire aux conséquences de la guerre. Elle devient l’un des éléments d’une équation politique et sécuritaire, qui subordonne le soutien international à des progrès vérifiables dans le rétablissement de l’autorité de l’État et de son monopole sur les armes. Les aides économiques se transforment ainsi en instrument de consolidation de la stabilité, bien davantage qu’en simple moyen de réparer les destructions. La portée la plus profonde de l’accord dépasse toutefois ses dispositions sécuritaires pour ouvrir une réflexion sur l’avenir même du système politique libanais. Dès lors que le texte appelle au monopole de la force par l’État, il ouvre implicitement la voie au monopole de la décision nationale par les institutions constitutionnelles. Des questions aussi fondamentales ne peuvent trouver de stabilité durable qu’en passant de la logique de la rue et des rapports de force à celle des institutions. C’est pourquoi toute opposition à cet accord, quelles que soient ses justifications politiques ou liées à la souveraineté, devrait trouver son cadre naturel au sein du Parlement, en tant qu’institution constitutionnelle représentant la volonté nationale et investie du pouvoir de contrôle et de législation. L’opposition n’est pas le contraire de l’État ; elle ne devient une menace pour lui qu’au moment où elle délaisse les institutions au profit des rapports de force sur le terrain. Si l’accord ambitionne de mettre un terme à la pluralité des armes détenues par des groupes armés illégaux, il met simultanément à l’épreuve la capacité des Libanais à consacrer l’unité de la décision politique au sein des institutions légitimes. En définitive, ce texte ne peut être lu comme un simple accord sécuritaire entre deux États. Il constitue une tentative de redéfinir la notion de souveraineté, les mécanismes de construction de la paix et la nature même de l’État dans l’après-guerre. Il déplace le débat des frontières vers les institutions, de la gestion du conflit vers la reconstruction de l’État, et d’une paix conçue comme un simple cessez-le-feu vers une paix entendue comme un processus politique progressif. La réussite de ce projet dépend finalement d’un facteur qui dépasse les dispositions mêmes de l’accord: la capacité des Libanais à faire passer leurs divergences de la rue vers une compétition démocratique au sein du Parlement. C’est à cette condition seulement que le monopole de la force par l’État pourra s’accorder avec celui de la décision politique, et que la fin de la guerre marquera véritablement la naissance de l’État plutôt qu’une nouvelle trêve dans la longue histoire des conflits libanais. Alors seulement, la fin de la guerre pourra devenir le véritable commencement de l’État. Mais si les Libanais choisissent de faire échouer ce processus en dehors des institutions, ils ne feront pas seulement tomber un accord. Ils risqueront peut-être de laisser s’évanouir une ultime chance historique de reconstruire leur État, comme si, une fois encore, le suicide politique devait l’emporter sur l’instinct de survie.