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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Accord-cadre: la victoire de l’État contre le chaos

Chaque fois que le Liban s’approche d’une tentative sérieuse de réorganiser sa relation avec son environnement et avec lui-même, un discours tout prêt resurgit, résumant tout processus de négociation à une «reddition». Cette qualification n’est plus une simple divergence politique: elle est devenue un instrument de blocage systématique de tout processus susceptible de réhabiliter la notion même d’État. Plus grave encore, elle sert à priver l’État de sa propre légitimité chaque fois qu’il exerce son rôle naturel: négocier et prendre des décisions. L’accord-cadre proposé n’est pas une reddition. Bien au contraire: il constitue une tentative avancée de réintégrer le Liban dans le cercle des États qui détiennent seuls leur décision souveraine à travers leurs institutions, et non à travers des centres de pouvoir parallèles ou extérieurs à l’État. Premièrement: négocier n’est pas céder, c’est exercer sa souveraineté Les États ne se mesurent pas à leurs slogans, mais à leur capacité à gérer les conflits par les outils de la politique, au lieu de glisser vers l’explosion. La négociation, dans son essence, n’est pas un signe de faiblesse, mais l’une des formes les plus élevées de l’usage de la force politique lorsqu’elle est mise au service de la stabilité et de la prévention de la guerre. L’accord-cadre part d’un principe fondamental: mettre fin à l’état de conflit par un processus de négociation directe, sous parrainage international. Il ne s’agit pas d’un «diktat extérieur», comme certains cherchent à le faire croire, mais de la reconnaissance du fait que les crises complexes ne peuvent être réglées uniquement de l’intérieur, surtout lorsque les équilibres sont profondément déséquilibrés. Ceux qui prétendent que le simple fait de s’asseoir à une table de négociation constitue une reddition rejettent, en réalité, le principe même de la politique, et réduisent l’État à un slogan plutôt qu’à une action. Deuxièmement: l’État retrouve son rôle… il n’y renonce pas L’un des principaux volets de l’accord consiste à renforcer la capacité de l’État libanais à étendre pleinement son autorité sécuritaire. Ce n’est pas tant une exigence extérieure que l’essence même de tout État normal. Le monopole des armes par l’État n’est pas une clause de négociation: c’est une règle constitutionnelle. Ce qui est requis dans ce cadre, c’est: réunifier la décision sécuritaire au sein des institutions légitimes; mettre fin à la dualité de la force armée; consacrer le principe selon lequel l’État seul est source de décision en matière de guerre et de paix. Comment ceux qui réclament un État fort peuvent-ils considérer le renforcement de l’État comme une «reddition»? Il s’agit là d’une contradiction politique qui ne résiste à aucune logique institutionnelle. Troisièmement: le discours de la «reddition» cache le refus de l’État, non celui de l’accord Le discours qui qualifie l’accord de reddition ne discute pas ses clauses. Il rejette le principe même de l’existence d’un État capable de prendre sa décision souveraine. Le problème ne réside pas dans l’accord, mais dans le refus de l’idée selon laquelle: l’État est la seule référence en matière d’armes; l’État est celui qui négocie au nom de tous; l’État est celui qui définit le cadre sécuritaire et politique. Ainsi, qualifier l’accord de reddition devient un simple habillage rhétorique destiné à refuser le passage du Liban de la logique des forces parallèles à celle de l’État unique. Quatrièmement: la logique de la «résistance absolue» ne construit pas un État Le Liban a payé le prix de décennies d’une logique selon laquelle toute entente est une concession, toute négociation une défaite, et toute ouverture une trahison. Le résultat est clair: un État affaibli, une économie épuisée, une société divisée. Les États ne se construisent pas sur le refus permanent, mais sur la capacité à: gérer les équilibres; réduire les risques; obtenir les gains possibles au lieu de tout perdre. L’accord-cadre, quelles qu’en soient les complexités, s’inscrit dans cette logique: transformer un conflit ouvert en un processus pouvant être géré et encadré. Cinquièmement: où est la reddition? Dans la poursuite du chaos ou dans son encadrement? La vraie question n’est pas de savoir si l’accord constitue ou non une concession, mais plutôt ceci: le Liban doit-il rester dans un état de conflit permanent et incontrôlé, ou entrer dans un processus progressif d’organisation politique et sécuritaire? La véritable reddition ne réside pas dans la négociation, mais dans: le blocage de l’État; la consécration de la dualité de la décision; le maintien du pays en otage des risques d’une guerre ouverte. Quant à l’accord, il constitue une tentative de briser ce cercle vicieux, non de le consacrer. Sixièmement: l’argument du «déséquilibre» ne supprime pas la nécessité de l’État On affirme que l’accord n’est pas équilibré. Mais même en présence de déséquilibres, l’alternative n’est pas le refus, mais la négociation afin d’améliorer les conditions. L’État ne se construit pas par le repli, mais par l’engagement. La souveraineté ne se restaure pas en quittant la table, mais en imposant sa présence à cette table. Ce qui importe, au final, n’est pas seulement la forme de l’accord, mais de savoir s’il renforce ou affaiblit la capacité de l’État. Or toutes les clauses qui évoquent le monopole des armes par l’État, l’unification de la décision sécuritaire et la reconstruction des institutions vont dans une seule direction: renforcer l’État, non le démanteler. En définitive, l’État n’est pas une reddition… il en est le contraire Le plus dangereux dans le discours qui attaque l’accord en le qualifiant de «reddition», c’est qu’il renverse les concepts: il fait de l’État un adversaire, et du chaos une posture souverainiste. La vérité est pourtant claire et simple: la reddition, c’est lorsque l’État est incapable d’être un État. Lorsqu’il commence à reprendre sa décision, ses institutions et son autorité, ce n’est pas une reddition… c’est le début de la sortie de la reddition. Le Liban se trouve aujourd’hui face à deux choix, sans troisième voie: soit un État qui négocie, décide et construit son avenir, soit un état permanent de déni qui ne produit que l’effondrement. L’accord-cadre, quelles que soient les divergences autour de ses détails, constitue une étape en direction de l’État. Et ceux qui s’y opposent en le qualifiant de «reddition» ne s’opposent pas seulement à un accord… ils s’opposent à l’idée même de l’État.

Qui a gagné? Qui a perdu? On n'en sait rien, on ne sait plus!

Au lendemain de la funeste guerre de juin 1967, la guerre dite des Six jours, les pays arabes devaient faire un constat amer: l’Égypte avait perdu la bande de Gaza et le Sinaï, le Royaume hachémite avait été délesté de Jérusalem et de la Cisjordanie, alors que la Syrie s’était piteusement retirée de son Golan. Or le Baas au pouvoir à Damas, refusant d’assumer la responsabilité d’un revers historique, laissait entendre que les Israéliens ne l’avaient pas emporté tant qu’ils n’avaient pas renversé son régime! Tant que ce dernier tenait bon, Tel-Aviv ne pouvait se prévaloir d’une victoire! Cette attitude de déni allait constituer un précédent chaque fois que les Arabes subissaient un Waterloo. Et voilà que, pour ne pas déroger à la règle, le secrétaire général du Hezbollah, haussant le ton en dépit de la reculade, a annoncé la veille des célébrations d’Achoura, la victoire du parti de Dieu «face au complot tissé par l’alliance des États-Unis et d’Israël et où l’État libanais a servi de couverture». Ne manque pas de toupet celui qui s’arroge les lauriers de la victoire, au moment même où Tsahal grignote le Sud et le vide de ses habitants. Il s’agit de sauver la face Et Donald Trump alors, comment se fait-il qu’il soit si triomphant? Pour Nicolas Baverez du Figaro , le protocole signé à Versailles par le président américain présente de nombreux traits communs avec le traité de 1919, qui mit fin au premier conflit mondial et entérina «une fausse paix et une simple suspension des hostilités». Partant de là, cet éditorialiste sauta aux conclusions et rendit le verdict suivant: «Le protocole de Versailles acte ainsi la débâcle stratégique qui clôt la guerre d’Iran pour les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe, l’Europe et les alliés asiatiques de l’Amérique». Cela dit, mieux vaut se méfier de l’antiaméricanisme primaire d’une certaine presse française et prêter une oreille attentive à Thomas Friedman du New York Times , organe de presse qui n’est pas tendre avec l’actuelle administration américaine. Voilà ce que Friedman nous dit : les leaders d’Israël, d’Iran, du Hezbollah, du Hamas et des États-Unis n’ont qu’une chose en commun: nul d’entre eux ne voudrait de l’établissement d’une commission d’enquête pour examiner sa conduite et ses performances lors du dernier conflit au Moyen-Orient! Alors qui a gagné et qui a perdu ? Mais n’est-ce pas trop tôt pour poser cette question ou pour y répondre ! L’Axe du mal, ou celui du bien, peut n’avoir pas remporté une bataille, mais il n’aura pas pour autant perdu la guerre. On ne juge pas d’un conflit sur les premières manches, mais sur l’issue finale! Et le conflit larvé se poursuivra sous une forme ou une autre, sous un prétexte ou un autre, avec le Liban comme champ d’expérimentation et pour les règlements de compte ! Se dissocier de l’Iran à tout prix Notre Liban, plus que jamais punching-bag des belligérants, est ravagé depuis début mars par une nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah: il a subi des dégâts estimés à plus d'un milliard de dollars, 11000 bâtiments ayant été totalement détruits dans le Sud. Et c’est sans parler du nombre des milliers de tués, de blessés et de déplacés. Cependant, ce qui est encore plus grave, et que Naïm Qassem appelle de ses vœux, c’est le maintien du lien entre le cessez-le-feu instauré au Liban et celui intervenu entre l’Iran et les États-Unis. Or rendre les deux fronts indissociables aboutirait à sacrifier la cause libanaise sur l’autel des intérêts iraniens lors des négociations qui se tiennent à Bürgenstock en Suisse. Alors que pour se tirer d’affaire, notre pays doit demeurer un théâtre d’opérations autonome et aux conditions qui lui sont propres. Si l’arrêt des combats au Sud venait à dépendre d’un entendement entre Téhéran et Washington, c’en est fait de notre souveraineté! Et cela établirait une tutelle persane sur l’État, plus pernicieuse que la tutelle syrienne sous la dynastie Assad. Naïm Kassem n’attend que cela pour claironner sa victoire. Néanmoins, ce serait là une victoire de l’Iran, non du Liban.

Le Liban d’abord…
Par
Samir Abdelmalak
Publié

Les grandes crises révèlent une vérité simple: aucun pays ne peut tenir lorsque les allégeances qui le dépassent demeurent plus fortes que le sentiment d’appartenance nationale. Les États qui parviennent à surmonter les épreuves sont ceux qui font de l’identité nationale le cadre qui rassemble tous leurs citoyens, quelles que soient leurs appartenances politiques, religieuses ou culturelles. La patrie n’efface pas la diversité ; elle lui offre le cadre qui la protège. Cette leçon est apparue avec netteté dans les récentes évolutions en Iran, où le discours national et patriotique a gagné en vigueur, en intégrant des catégories qui, jusqu’à récemment, étaient considérées comme étrangères au cercle de la loyauté politique. Les autorités ont compris que les défis existentiels imposaient d’élargir le cercle de l’appartenance, la force d’un État se mesurant autant à la cohésion de son pouvoir qu’à sa capacité d’embrasser l’ensemble de la société dans toute sa diversité. Au Liban, la même interrogation continue pourtant de s’imposer. À qui revient la priorité : à la communauté, au parti, à l’axe régional ou à l’État? La récente signature de la déclaration d’intention entre le Liban et Israël, sous parrainage américain, ainsi que les divisions qu’elle a suscitées sur la scène intérieure, ont rappelé que le véritable problème ne réside pas seulement dans le contenu d’un accord, mais dans l’absence d’un cadre national commun où les choix déterminants puissent être débattus avant de devenir des facteurs de fracture. Il ne s’agit pas de demander à une partie de renoncer à ses convictions ou à ses inquiétudes, pas davantage d’imposer des choix au nom de la majorité ou par la force. Il s’agit de faire du slogan «Le Liban d’abord» un principe politique et moral autour duquel tous puissent se rassembler. Cela suppose l’ouverture d’un dialogue national franc sur les questions qui divisent, de la stratégie de défense aux relations extérieures, afin que les décisions soient élaborées au sein des institutions constitutionnelles plutôt que dans les arènes des rivalités régionales ou autour des tables de négociations étrangères. Car la paix véritable naît d’abord à l’intérieur du pays, la souveraineté commence par l’unité de la décision, et la stabilité ne naît pas d’un accord conclu à l’extérieur tant que les Libanais demeurent divisés sur la conception même de l’État. Lorsque le Liban vient d’abord, les divergences cessent d’être une menace pour devenir une source de force, car tous demeurent différents sous le toit d’une même patrie, d’un même État et d’un même avenir.

L’accord-cadre libano-israélien signé à Washington: Iran Out

Au terme de près de deux mois de négociations directes entre le Liban et Israël, le quatrième jour du cinquième round de pourparlers qui s’est tenu au siège du Département d’Etat, à Washington, sous supervision du Secrétaire d’Etat Marco Rubio, un «accord cadre» entre le Liban et Israël a été signé samedi soir (heure de Beyrouth). La cérémonie s’est tenue en présence de M. Rubio et des négociateurs des deux pays, dont notamment, côté libanais, l’ancien ambassadeur du Liban à Washington, Simon Karam, et l’ambassadeur US à Beyrouth Michel Issa. Le document a été signé par l’ambassadrice du Liban aux USA, Nada Hamadé Moawad, et l’ambassadeur d’Israël, Yechiel Leiter, qui ont tous deux prononcé une courte allocution, remerciant l’Administration Trump pour ses efforts et mettant l’accent sur la portée de l’événement. Cet accord-cadre constitue le premier acte diplomatique officiel conclu entre le Liban et Israël depuis la signature de l’accord (avorté) du 17 Mai, en 1983. Cet aboutissement de cinq rounds de négociations représente, il convient de le relever, un premier pas qui sera suivi de futures et longues tractations visant à obtenir un retrait israélien total du Liban-Sud, en concomitance avec un processus de désarmement du Hezbollah. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a indiqué samedi soir sur ce plan que ce premier pas pavera la voie à d’autres accords, l’étape finale, comme l’a relevé l’ambassadeur Leiter samedi soir, étant un futur accord de paix entre les deux pays. Dans la pratique, le document prévoit l’instauration dans l’immédiat de deux «zones-pilotes», dont l’une au nord du Litani, où l’armée libanaise devra se déployer pour empêcher toute présence milicienne dans les secteurs en question. Une source israélienne a indiqué en fin de soirée que le déploiement de l’armée se fera avec un soutien direct américain qui pourrait se traduire par l’apport d’experts militaires US. Il s’agit donc là d’un point de départ qui sera suivi d’autres pas, conduisant progressivement à un retrait israélien au fur et à mesure du déploiement des troupes régulières locales et du désarmement du Hezbollah. A cet égard, sur instruction du président Joseph Aoun, la délégation libanaise a insisté pour que l’accord-cadre mentionne explicitement la nécessité d’un «retrait total» des forces israéliennes du Liban-Sud. En ce qui concerne la portée de cet accord, le bureau du Premier ministre israélien a affirmé en soirée que «le processus de désarmement du Hezbollah, prévu par le document, sera mis en application au sud et au nord du Litani». Mais c’est surtout la signification géopolitique de cet accord-cadre qui focalise l’attention des analystes et des milieux politiques au Liban. Le document en question consacre en effet la mise à l’écart de l’Iran du processus de règlement de la crise libanaise et du problème du Liban-Sud. Au cours des dernières semaines, le régime des mollahs n’a épargné aucun effort pour imposer un rôle iranien direct dans les efforts visant à trouver une issue au conflit libanais, plus particulièrement au Sud. Lors des récentes tractations entre l’Administration Trump et la République islamique, les dirigeants iraniens posaient comme condition préalable à tout accord avec Washington l’arrêt total des opérations militaires israéliennes au Sud. Cette insistance cachait mal la volonté de Téhéran de se forger une place de choix dans tout processus de solution politique au Liban. Ce rôle iranien revendiqué par les Pasdaran semblait avoir été consacré lors des discussions américano-iraniennes entamées cette semaine en Suisse sous la supervision du vice-président américain, JD Vance. Ces pourparlers avaient débouché sur une entente visant à inclure l’Iran dans un processus de contrôle de la situation au Liban-Sud. Mais, l’accord-cadre de Washington signé samedi soir écarte toute implication de la République islamique, et a fortiori du Hezbollah, et limite ainsi les efforts de pacification et de rétablissement de la sécurité et de la souveraineté libanaise au seul cadre libano-israélien sous la stricte, et seule, supervision américaine. Cela explique la réaction en flèche du Hezbollah, tard dans la soirée de samedi. Le député hezbollahi Hassan Fadlallah est revenu à ce propos à la rengaine de la menace de «guerre civile», affirmant que l’accord de Washington vise à saper le processus d’Islamabad, axé, à l’évidence, sur la relance d’un rôle régional prépondérant de la République islamique dans la région, et plus particulièrement au Liban. Sur le plan des réactions politiques, le Secrétaire d’Etat a déclaré tard dans la soirée que cet accord-cadre «jette les bases d’un processus clairement défini visant à rétablir la souveraineté du Liban, à désarmer le Hezbollah et à déconstruire son infrastructure». Le président Joseph Aoun a souligné de son côté que l’objectif recherché est «l’instauration d’une souveraineté exclusive de l’Etat libanais sur son territoire». « Il ne doit plus être question désormais ni d’occupation, ni de dépendance, ni de tutelle», a-t-il relevé, dans une allusion à peine voilée aux tentatives de l’Iran d’imposer son hégémonie sur la scène libanaise. Escalade militaire, Ormuz et Ali el-Taher Sur le plan des opérations militaires, il convient de relever que la conclusion de l’accord-cadre de Washington a été précédée de l’annonce par l’armée israélienne, dans l’après-midi, de son «contrôle total de la colline de Ali el-Taher», dont la haute importance stratégique est indéniable. «Nous contrôlons désormais totalement la colline de Ali el-Taher et de ce fait le Hezbollah a perdu sa place forte qui lui permettait de menacer le territoire israélien», a souligné le commandement militaire de l’Etat hébreu. La prise de la colline de Ali el-Taher revêt non seulement une importance militaire mais elle constitue pour Israël un acquis géopolitique fondamental. Le sous-terrain de cette zone a été en effet transformé par les Pasdaran en un très vaste réseau de tunnels et d’infrastructures qui comprend des salles de commandement soigneusement équipées et de grands entrepôts de missiles et de munitions diverses. Des dizaines de miliciens du Hezbollah et, surtout, plusieurs officiers supérieurs et cadres des Pasdaran seraient désormais coincés dans ces tunnels et n’auraient plus de voies de sortie du fait de la prise de contrôle de la région par l’armée israélienne. Ce développement a poussé une source militaire israélienne à affirmer que le contrôle total de Ali el-Taher par les forces de l’Etat hébreu «représente la fin du rôle de l’Iran et du Hezbollah». Il reste que le parti pro-iranien a démenti tard dans la soirée la chute de la colline en question aux mains de l’armée israélienne. Sur le plan strictement régional, le président Donald Trump a accusé la République islamique d’avoir violé l’accord de cessez-le-feu, précisant que les Iraniens ont lancé quatre drones en direction de navires dans le détroit d’Ormuz. Trois de ces drones ont été abattus dans cette zone par les forces US, a souligné le président américain qui a précisé que le quatrième drone a touché de plein fouet la partie supérieure d’un grand navire de commerce, provoquant d’importants dégâts. Dans ce cadre, un média iranien a affirmé samedi qu’une «liaison directe a été établie entre Américains et Iraniens en vue d’éviter tout accroc au niveau du détroit d’Ormuz». Cette information a toutefois été catégoriquement démentie par la suite par les Gardiens de la révolution islamique. Peu avant minuit, l’armée américaine a indiqué qu’elle avait mené des frappes contre des cibles iraniennes dans la zone du détroit. Le commandement militaire a précisé que l’aviation US avait lancé des raids contre des entrepôts de missiles et de drones et contre des centres de radar, en riposte à l’attaque iranienne contre le navire marchand.

La peur d’une photo!
Par
Khairallah Khairallah
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Le Liban n’a d’autre choix que de poursuivre les négociations avec Israël afin d’atteindre l’objectif recherché, à savoir le retrait israélien et le retour des déplacés dans leurs villages et leurs localités. Voilà le véritable patriotisme, loin de la tentation de s’accrocher à un passé dominé par des slogans éclatants, du genre «prier à Jérusalem», qui n’ont conduit qu’au retour de l’occupation. En définitive, une réalité s’impose au Liban et aucune fuite ne permettra de s’y soustraire indéfiniment. Cette réalité ne tient pas seulement au fait que le pays doit aujourd’hui payer le prix des guerres menées par l’Iran, par l’intermédiaire du Hezbollah, contre l’État hébreu. Elle réside également dans l’émergence de nouveaux paramètres qui structurent désormais la région et auxquels le Liban gagnerait à s’adapter plutôt qu’à demeurer prisonnier de la tutelle iranienne. Il lui appartient de déterminer le prix à acquitter en contrepartie du retrait israélien, s’il entend éviter de tomber dans le piège iranien. Au cœur de ce piège se trouve la volonté de la République islamique de faire commerce du Liban et de ses habitants, sans le moindre égard pour les ruines et les destructions qui accablent le Sud ainsi que d’autres régions du pays. L’objectif poursuivi par l’Iran au Liban n’a jamais varié. Voilà pourquoi Téhéran continue de refuser de reconnaître le bouleversement intervenu à l’échelle de toute la région. La République islamique et les Gardiens de la révolution persistent à considérer le Liban comme une carte utilisable dans toute négociation avec les États-Unis. Face à ce refus iranien de prendre acte des transformations régionales, le Liban devrait cesser de fuir la réalité d’une part et refuser de se soumettre à la logique iranienne d’autre part. Dans cet esprit, il paraît dérisoire que des officiers libanais appelés à négocier avec les Israéliens à Washington cherchent à éviter une photographie réunissant les délégations présentes aux pourparlers. Une telle attitude ne change strictement rien. En revanche, elle renvoie l’image d’un esprit libanais archaïque qui s’obstine à vouloir faire du Liban un simple satellite de l’Iran. Chercher à complaire à Téhéran ne mène nulle part. Cette complaisance ne produit qu’un seul résultat, le maintien de l’occupation et son enracinement. Le Hezbollah se nourrit de cette occupation qu’encourage l’Iran afin de préserver des illusions auxquelles il continue de s’accrocher. L’Iran feint d’ignorer que les dernières guerres se sont déroulées sur son propre territoire et qu’il s’est retrouvé, au bout du compte, à négocier avec les Américains puis à signer avec eux un mémorandum d’entente, sans qu’aucun élément ne laisse penser qu’il résoudra le moindre différend entre la République islamique et les États-Unis, entre elle et Israël, ni même entre la République islamique et les six États membres du Conseil de coopération du Golfe. Dans ce contexte, la première chose que les officiers libanais devraient comprendre tient au fait qu’ils ne négocient pas avec des fantômes. Ils négocient avec l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire libanais et qui ne s’en retirera pas tant que le Hezbollah conservera ses armes. Le véritable courage consiste tout simplement à œuvrer pour mettre fin à l’occupation plutôt qu’à la consacrer, au lieu de se réfugier derrière des slogans tonitruants et de fuir une photographie avec la délégation adverse. Les Libanais qui négocient avec Israël, sous la couverture du président de la République et du président du Conseil des ministres, sont-ils des traîtres ou incarnent-ils, au contraire, l’incarnation même du patriotisme dans un pays tombé sous la domination iranienne, laquelle a ramené Israël au Liban-Sud? Simon Karam, chef de la délégation libanaise aux négociations, pas plus que l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, n’ont besoin que quiconque leur délivre un certificat de patriotisme. Une seule raison suffit: les négociations que mène le Liban dans la capitale américaine se déroulent ouvertement et visent avant tout à obtenir la fin de l’occupation. Existe-t-il mission plus noble que celle-là? Le Liban négocie dans des circonstances d’une extrême complexité. La difficulté ne provient pas tant d’une intransigeance israélienne que du profond changement intervenu au sein de l’État hébreu, où une majorité considère désormais qu’aucune coexistence avec les armes du Hezbollah ne demeure envisageable. Benjamin Netanyahu ne dispose d’aucune marge pour consentir à un retrait du Liban sans garanties libanaises claires concernant l’arsenal du Hezbollah. En d’autres termes, l’Israël d’avant le Déluge d’Al-Aqsa n’a plus grand-chose en commun avec celui qui a suivi l’attaque lancée par le Hamas contre les localités de l’enveloppe de Gaza le 7 octobre 2023. Plus aucune place pour des accords placés sous le slogan des «règles d’engagement», ni avec le Hamas à Gaza, ni avec le Hezbollah dans le sud du Liban. De tels accords ne sont plus envisageables, d’autant que l’administration américaine ne montre aucune disposition à exercer de fortes pressions sur Israël concernant le Liban. La question ne réside plus dans la peur d’une photographie. Elle réside dans la capacité du Liban à se présenter à Washington avec une délégation unie, consciente de ses objectifs et affranchie des surenchères. Au bout du compte, une seule interrogation demeure: le Liban veut-il mettre un terme à l’occupation plutôt que contribuer à son enracinement? Veut-il éviter de tomber dans le piège iranien fondé sur l’exploitation politique du Sud et de ses habitants, en particulier des chiites? Une chose demeure certaine: la peur d’une photographie n’annonce rien de bon. Ce qui ouvre, en revanche, une perspective plus encourageante, c’est l’existence d’une volonté libanaise de poursuivre les négociations selon une voie indépendante de la relation américano iranienne. Voilà le signe d’un courage libanais authentique, bien loin du refuge derrière les slogans et des complexes chroniques entretenus face à l’occupation israélienne.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (I/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la première partie, introductive. «Crise» et «catastrophe»: un rapport au temps différent Au plan conceptuel, la «crise» se déploie dans une zone de transitivité ontologique: elle est l’entre-deux précaire où vacille le sens, suspendue entre l’instance de la critique et l’imminence de la catastrophe. Si «crise» et «critique» partagent l'étymologie du krinein grec — ce geste de passer au crible, de discriminer et de trancher —, leurs vocations divergent dans l'économie du jugement. La crise constitue le moment de rupture où l’équilibre d’un système (ou d’une existence) s’avère insoutenable ; la critique, quant à elle, s’érige en activité réflexive visant à convertir ce déséquilibre en horizon de vérité ou en issue intelligible [1] . Le drame de toute critique réside dans sa condamnation à ne rencontrer que des crises: elle ne s'éveille qu'au contact du déchirement. Inversement, l’horizon spectral de toute crise est sa propre précipitation dans la catastrophe. Dès lors, la catastrophe peut être définie comme une crise radicalement critique: un paroxysme où la capacité de discernement est submergée par l'irréversibilité du désastre. Dans l'imminence, le Krinein est encore une veille: c'est la conscience aux aguets qui cherche à déceler la faille avant qu'elle ne devienne gouffre. C'est le moment de la décision suspendue, où le tri entre le salut et la perte demeure une puissance. Dès que survient l'irréversibilité, le Krinein change de nature: il ne trie plus les possibles, il scelle le destin. Il ne décide plus de l'issue, il constate la clôture du sens. Entre ces deux abîmes, ce «rôdeur» étymologique rappelle que la pensée est un funambule sur le fil du rasoir: elle est ce qui s'efforce de maintenir un espace de discernement là où tout semble se précipiter vers la fatalité. La catastrophe suspend la continuité de l’ordinaire: elle interrompt les enchaînements habituels de sens, de causalité et d’intelligibilité. Elle produit un désajustement plénier, c’est-à-dire une perte de commensurabilité entre les cadres de l’expérience et ce qui advient. L’ordinaire ne tient plus comme monde ; il se défait comme tissu de continuités. La crise, en revanche, ne suspend pas l’ordinaire: elle le maintient en suspens. Autrement dit, elle n’interrompt pas la continuité, mais la rend indécidable, instable, ouverte. La crise est un régime d’attente interne au monde ordinaire lui-même: les structures tiennent encore, mais sans résolution, comme si le monde restait en équilibre sans issue immédiate. Elle est tension prolongée plutôt que rupture. La catastrophe instaure un après irréversible. La crise, au contraire, diffère cet après, elle le suspend sans jamais le fonder. La catastrophe désarticule le calendrier: elle ravage le temps comme support, le transforme en temps furieux, déchaîné. Elle charge le démoniaque — non plus comme simple négativité, mais comme mode de non-être hantant le monde. Ainsi, la catastrophe ne bouleverse pas seulement la périodisation de l’histoire — celle des divisions narratives ou scientifiques — ; elle ébranle la périodisation de l’être lui-même, elle touche au mode d’articulation du temps et de l’existence. Or, différents régimes cosmologiques produisent différents régimes de crise, de catastrophe et d’action politique. Les régimes cosmologiques ne sont pas de simples arrière-plans métaphysiques: ils structurent silencieusement les formes mêmes de la crise, de la catastrophe et de l’action politique. Dans un cosmos stable, ordonné par des régularités intelligibles et des hiérarchies fixes — comme dans certaines cosmologies antiques ou théologico-politiques — la crise apparaît surtout comme un déséquilibre interne: une perturbation d’un ordre supposé restaurable, donc une invitation à la réparation plutôt qu’à la refondation. À l’inverse, dans un univers moderne désenchanté, où la nature est régie par des lois impersonnelles et où l’histoire est ouverte, la catastrophe tend à prendre la forme d’une rupture systémique: effondrement du sens, dislocation des cadres institutionnels, surgissement de contingences irréversibles. L’action politique s’y trouve alors transformée en gestion du risque, en anticipation permanente de scénarios de défaillance, voire en gouvernement par l’urgence. Dans les cosmologies eschatologiques ou apocalyptiques, enfin, la crise devient structurelle et saturée de sens: elle n’est plus un accident mais un signe, et la catastrophe n’est pas seulement destruction mais révélation d’un terme ultime. L’action politique peut alors osciller entre retrait du monde, accélération du conflit ou mobilisation salvifique. Ainsi, selon que le monde est pensé comme ordre cyclique, machine neutre ou théâtre eschatologique, la crise n’a ni la même épaisseur ontologique, ni la même temporalité, ni les mêmes formes de réponse collective. Mais ces régimes ne se succèdent ni ne s’excluent strictement: ils s’invitent les uns chez les autres, se contaminent et coexistent sous forme de strates, produisant des configurations hybrides où la crise oscille entre réparation, gestion et révélation ; voire où elle devient la crise de la peur de perdre son horizon cosmologique et de succomber au régime d’autrui. [1] Sur cette généalogie moderne du rapport entre crise et critique, voir Reinhart Koselleck, Critique and Crisis: A Study of the Political Function of Dualistic Moral Thought (éd. originale allemande: Kritik und Krise. Eine Studie zur Pathogenese der bürgerlichen Welt , 1959 ; trad. anglaise: MIT Press, 1988). Historien allemand majeur de l’histoire des concepts ( Begriffsgeschichte ), Koselleck montre que la modernité européenne a progressivement transformé la critique en puissance historique autonome. Dans son analyse, la pensée critique issue des Lumières ne se contente plus d’examiner le réel: elle se constitue comme tribunal moral et rationnel face à l’État, à la religion et à l’ordre politique existant. Mais cette autonomisation de la critique produit simultanément une crise permanente de la légitimité politique. La modernité se caractériserait ainsi par une tension structurelle où la critique engendre sans cesse les crises qu’elle prétend résoudre, ouvrant un horizon historique marqué par l’instabilité et l’attente d’une refondation du sens. Là où Reinhart Koselleck analyse la critique comme destin constitutif de la modernité européenne — c’est-à-dire comme dynamique interne à l’histoire politique des Lumières et de l’État moderne — Dipesh Chakrabarty, historien postcolonial indien formé à la tradition marxiste et à l’historiographie subalterne, en révèle les limites géohistoriques: la crise moderne n’est plus l’horizon universel du politique, mais une expérience historiquement localisée que l’Europe a tendu à universaliser en l’érigeant en norme globale de l’intelligibilité historique. Dans Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (Princeton University Press, 2000), il cherche à montrer que les catégories fondamentales de l’historiographie moderne — notamment celles de progrès, de sécularisation, de crise et de critique — ne sont pas des formes universelles de l’intelligibilité historique, mais des constructions issues de l’expérience intellectuelle et politique européenne. La position de Chakrabarty n’est pas une universalisation de l’«attitude non critique», mais une reconfiguration des conditions de possibilité de la critique . Toutefois, elle ouvre un espace problématique réel: celui de la tension entre pluralisation des rationalités et maintien d’un horizon commun de jugement.