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Parade militaire houthi le 21 septembre 2022 à Sanaa (AFP)
Étude
Portrait de l'auteur
Par Saoud El-Mawla
Publié oct. 8, 2026 - 03:52
III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»
Analyse
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Par Rabih Dandachli - Publié oct. 8, 2026 - 03:14
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Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix. Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance. Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Yakzan Takki - Publié oct. 8, 2026 - 02:58
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Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI, font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.
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L’avenir de l’islam politique sunnite
Par
Nawaf Kabbara
Publié

Depuis plus d’un siècle, l’islam politique constitue l’un des principaux courants intellectuels et politiques du monde arabe et musulman. Il s’est décliné en une multitude d’organisations, de courants et d’approches, allant des mouvements qui ont choisi les élections et l’action politique pacifique aux mouvements révolutionnaires, jusqu’aux organisations djihadistes extrémistes. Malgré leurs profondes divergences, une idée centrale est restée commune à une partie importante de ces mouvements: la conviction que la crise des sociétés arabes et musulmanes peut être surmontée en renouant avec un modèle politique islamique capable de redonner à la nation son unité, sa puissance et sa place. Après de longues expériences, souvent coûteuses, une question difficile s’impose aujourd’hui: Ce projet est-il encore capable de proposer une vision pour l’avenir? L’échec du projet d’un État unique Le rêve de l’unité a été l’une des aspirations les plus fortes de l’histoire politique arabe moderne. Les nationalistes arabes l’ont défendu sous la forme d’un État arabe unique. Les courants de l’islam politique, eux, l’ont inscrit dans le projet de la umma islamique, avec la restauration du califat ou la création d’un État islamique unifié. Mais, dans les deux cas, le projet s’est heurté à une réalité largement identique. L’État arabe unique n’a jamais vu le jour, pas plus que l’État islamique unifié. Au contraire, les États-nations se sont consolidés, les frontières se sont affirmées et des identités et des intérêts nationaux distincts ont progressivement émergé. Après près d’un siècle de tentatives, l’idée d’effacer cette réalité pour réunir à nouveau la région au sein d’un État fondé sur une idéologie unique semble désormais difficilement défendable comme projet politique réaliste. Mais la crise de l’islam politique ne se résume pas à l’échec du projet d’unité. Elle touche aussi à son rapport au temps. Quand le passé devient un projet pour l’avenir La civilisation islamique est née dans un contexte historique particulier et a, à différentes périodes, apporté des contributions majeures à la pensée, aux sciences, à la philosophie, à la médecine, à l’administration et au commerce. Il ne s’agit ni de nier cet héritage ni d’en minimiser la valeur. Le problème commence lorsque l’histoire cesse d’être une source d’identité et d’expérience pour devenir un programme politique déjà établi, que l’on entend appliquer à l’avenir. Une grande partie du discours de l’islam politique continue ainsi de chercher la légitimité de l’avenir dans un modèle politique et social vieux de plus de quatorze siècles. C’est là que réside la contradiction fondamentale. Alors que le monde avance à une vitesse peut-être sans précédent dans l’histoire de l’humanité, une partie de ceux qui portent le discours politique islamique continue de se demander comment reconstruire la société sur le modèle des débuts de l’islam. Le monde débat aujourd’hui d’intelligence artificielle, de génie génétique, d’informatique quantique, de robotique, de l’avenir du travail, du changement climatique, de l’économie numérique et de l’avenir de la démocratie à l’ère des algorithmes. Pendant ce temps, une partie de notre discours politique continue de débattre de questions nées dans des sociétés qui ne connaissaient ni l’État moderne, ni l’économie industrielle, ni la citoyenneté au sens contemporain, ni les droits humains internationaux, et encore moins Internet ou l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’un conflit entre la religion et la science. C’est un conflit entre deux manières d’appréhender le temps. On ne peut entrer dans l’avenir avec une pensée politique du passé C’est ici que nous arrivons à la question la plus délicate. L’islam politique ne peut entrer dans le nouveau Moyen-Orient en conservant intacts des systèmes de pensée et des modèles sociaux qui se sont formés dans des contextes historiques radicalement différents du nôtre. La société moderne a profondément redéfini les rapports entre l’individu et l’État, entre l’homme et la femme, entre gouvernants et gouvernés, entre majorité et minorité, mais aussi entre la religion et l’espace public. La liberté individuelle, l’égalité devant la loi, les droits de l’homme, les droits de la femme, la liberté de croyance et d’expression, les droits des minorités, la participation politique, l’alternance au pouvoir et la reddition de comptes sont désormais au cœur de la conception de l’État moderne. Aucun projet politique contemporain, qu’il soit islamique ou non, ne peut donc considérer ces principes comme secondaires, ni les réduire à des idées importées dont le pouvoir pourrait retenir certaines et écarter les autres selon ses propres intérêts. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’islam politique accepte les élections. Elle va bien plus loin. Accepte-t-il la liberté, même lorsqu’elle produit des choix auxquels il n’adhère pas? Accepte-t-il de reconnaître aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes, en tant que citoyennes à part entière, plutôt que de les réduire à leur seule place au sein de la famille ou à des objets sexuels? Accepte-t-il que les citoyens non musulmans jouissent des mêmes droits politiques que les musulmans? Accepte-t-il la liberté de pensée, de croyance et de conscience? Accepte-t-il l’alternance au pouvoir lorsqu’il perd les élections, comme il l’accepte lorsqu’il les remporte? Accepte-t-il l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, la société civile et la séparation des pouvoirs? Et accepte-t-il que les droits humains ne soient pas une faveur que la majorité accorde à la minorité, mais des droits inhérents à chaque être humain, que le pouvoir politique ne peut lui retirer? Ce ne sont pas là des détails d’un programme politique. C’est le rapport même de l’islam politique à la modernité politique qui est en jeu. La femme, le test le plus difficile La question des femmes constitue sans doute l’un des tests les plus révélateurs. La place des femmes dans la société a profondément changé. Aujourd’hui, elles sont scientifiques, médecins, juges, ministres, cheffes de gouvernement, dirigeantes d’entreprise, professeures d’université, astronautes ou encore ingénieures en intelligence artificielle. Il est difficile d’imaginer un projet d’avenir qui continue de penser leur place à travers des catégories sociales forgées dans des contextes économiques et sociaux radicalement différents. Il ne suffit pas de dire que l’islam a honoré la femme. La question politique est de savoir quels droits les femmes ont concrètement aujourd’hui. Jouissent-elles d’une citoyenneté pleine et entière? A-t-on reconnu qu’elles ne sont pas inférieures aux hommes, que leur corps n’est ni une chose qui doit être dissimulée ni un objet sexuel, qu’il ne saurait y avoir de distinction entre une femme esclave et une femme libre, et que toutes les femmes sont égales? A-t-on reconnu que les femmes sont égales aux hommes en matière de pensée, d’intelligence et de participation politique, que leur témoignage a la même valeur que celui des hommes et qu’elles ont droit à une part égale dans l’héritage, dès lors que la femme moderne est l’égale de l’homme en matière de savoir et de capacités intellectuelles et qu’elle est capable de gérer elle-même ses affaires? Ont-elles les mêmes droits lorsqu’il s’agit de prendre les décisions qui concernent leur vie? Sont-elles soumises aux mêmes lois? Peuvent-elles accéder à tous les postes de décision? C’est là que le renouvellement de la pensée devient une nécessité et non un luxe. Du respect littéral des règles à la recherche de leurs finalités La pensée islamique contemporaine doit peut-être opérer un profond changement: plutôt que de s’attacher à reproduire les règles héritées du passé, elle doit chercher les finalités et les valeurs qui les sous-tendent. La justice, la dignité humaine, la miséricorde, la lutte contre l’injustice, la protection des plus vulnérables, la responsabilité, la consultation et le respect de l’être humain peuvent former un solide socle éthique pour une société contemporaine inspirée des valeurs de l’islam. Comme nous l’avons vu plus haut, les nobles vertus ont pour finalité ultime de libérer l’être humain de l’emprise de ses instincts – le goût du pouvoir, de l’argent et du désir sexuel – et de l’empêcher de réduire l’autre à une marchandise ou à un simple moyen. Elles doivent, au contraire, contribuer à bâtir une société qui reconnaisse l’humanité de chacun et garantisse l’égalité entre tous. La question se pose alors sous un autre angle. Au lieu de nous demander quels modèles les musulmans utilisaient, il y a mille ans, pour organiser leur société sur les plans social, économique et politique, demandons-nous: Comment réaliser la justice aujourd’hui? Comment garantir la dignité humaine? Comment protéger l’être humain contre le pouvoir de l’État? Comment assurer l’égalité entre les citoyens? Comment protéger la société contre les discriminations? Comment préserver la liberté et la conscience de chacun? Et comment répondre à des questions que le droit musulman classique n’avait tout simplement pas eu à traiter, de l’intelligence artificielle et du génie génétique à la propriété des données et à la protection de la vie privée numérique? L’ ijtihad cesse alors d’être une tentative de reproduire le passé pour devenir un outil au service de la construction de l’avenir. L’intelligence artificielle change la question Nous sommes à l’aube d’une transformation qui pourrait être plus profonde encore que la révolution industrielle. L’intelligence artificielle ne va pas seulement modifier les outils que nous utilisons. Elle pourrait transformer en profondeur l’économie, le travail, l’éducation, l’administration, la guerre, les médias et les relations sociales, et peut-être même notre conception du pouvoir politique. La question à laquelle les mouvements politiques de la région doivent désormais répondre est donc radicalement différente. Il ne s’agit plus de savoir comment l’État aurait dû être gouverné il y a quatorze siècles, mais de se demander: Comment l’État devra-t-il être gouverné dans vingt ans? Comment protéger l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle? Qui détient les données et les algorithmes? Comment protéger la liberté et la vie privée? Comment redistribuer les richesses si la production dépend de moins en moins du travail humain? Comment empêcher que la technologie ne devienne un instrument d’oppression? Tout courant politique, qu’il soit islamiste, nationaliste, de gauche ou libéral, qui ne sera pas en mesure d’apporter des réponses à ces questions se retrouvera progressivement dépassé par l’histoire. Le problème n’est pas l’islam Une distinction s’impose ici. Parler de la crise de l’islam politique ne signifie pas parler d’une crise de l’islam. L’islam est à la fois une religion, une civilisation, une culture et une identité pour des centaines de millions de personnes. Il restera l’une des composantes fondamentales des sociétés de la région. Mais le texte religieux doit faire l’objet d’une réflexion constante afin de rester en phase avec l’évolution de l’histoire et avec les besoins intellectuels et les réalités de chaque époque. Toute religion a pour vocation de promouvoir les nobles vertus. Leur plus haute expression est de libérer l’être humain de l’emprise de ses instincts et de ses désirs de pouvoir, d’argent et de plaisir, de refuser que l’être humain soit réduit à une marchandise ou à un simple moyen, et de consacrer l’égalité et la dignité de tous. La civilisation islamique elle-même n’a pas connu ses grandes périodes d’essor en se fermant au monde. Elle s’est au contraire développée en s’ouvrant à lui, en traduisant ses savoirs et ses philosophies, puis en les enrichissant et en les faisant progresser. C’est pourquoi, pour que l’islam continue de jouer un rôle dans la civilisation, il ne s’agit pas de chercher à ramener les musulmans au VIIe siècle, mais de leur permettre d’être des acteurs du XXIe siècle. Que reste-t-il de l’islam politique? Cela ne signifie pas nécessairement la disparition des mouvements islamistes. Cela peut aussi signifier leur transformation. On pourrait voir émerger des partis se réclamant de valeurs éthiques islamiques, qui agissent dans le cadre de l’État-nation et de la démocratie, acceptent l’alternance au pouvoir, l’égalité entre les citoyens, les droits humains, l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté de croyance et le pluralisme, et proposent des programmes économiques, sociaux et technologiques réalistes et applicables. La référence islamique deviendrait alors une source de valeurs et de principes éthiques, et non un modèle préétabli de l’État. La différence entre les deux modèles est considérable. Dans le premier cas, la question est: Comment reconstruire l’État du passé? Dans le second: Comment nos valeurs peuvent-elles nous aider à construire l’État de demain? Un État dont la construction repose sur la justice, la liberté et la participation politique, et non sur la force, la coercition, la discrimination et la répression. L’islam politique face à son choix historique Le nouveau Moyen-Orient n’attendra personne. Le monde entre dans l’ère de l’intelligence artificielle. Avec elle, les notions de travail, de production, de connaissance, de puissance, de souveraineté et même de l’être humain sont en train de changer. Dans ce nouveau monde, il ne suffit pas à un courant politique d’avoir des réponses aux questions du passé. Il doit d’abord être capable de poser les questions de l’avenir. L’islam politique se trouve ainsi face à un choix historique. Soit il reste un projet qui cherche à reproduire une société révolue, et s’éloigne ainsi toujours davantage du cours de l’histoire. Soit il accepte de repenser en profondeur sa propre pensée – sa conception de l’État, du pouvoir, de la citoyenneté, de la place des femmes, des libertés et des droits humains – et de rouvrir la voie à l’ ijtihad et à l’interprétation, afin que la pensée islamique puisse dialoguer avec les transformations de son époque. Cela ne signifie pas renoncer à l’islam. Cela peut même signifier exactement l’inverse: libérer l’islam de l’emprise d’une lecture historique unique. Les quatorze siècles d’histoire de l’islam ne sont pas un problème. Ils constituent au contraire une immense richesse civilisationnelle. Le problème commence lorsque nous pensons devoir vivre au XVe siècle de l’hégire avec les mêmes réponses que celles élaborées au cours des premiers siècles. Le véritable défi auquel l’islam politique est confronté n’est pas de restaurer le passé, mais de montrer que la référence islamique est capable de produire une pensée politique pour l’être humain qui vivra dans le monde de l’intelligence artificielle. La question décisive n’est donc pas: Comment refaire l’histoire? Mais: Comment relire notre héritage dans le mouvement de l’histoire, afin de participer à la construction de l’avenir. Les civilisations ne meurent pas parce qu’elles ont un passé. Elles commencent à décliner lorsque le passé devient le seul horizon à partir duquel elles sont encore capables d’imaginer leur avenir.

Une jeune Libanaise, un chant araméen et Léon XIV en émoi

Nous sommes le 25 septembre, au Stade de France, près de Paris, où le pape Léon XIV a rendez-vous en soirée avec la jeunesse française pour la première journée de son voyage apostolique dans l’Hexagone. Sur un tableau représentant une barque et une voile, on aperçoit, debout, un homme et une femme, et en surimpression sur un hymne araméen du IVe siècle s’élevant dans le stade, une voix off récite: «Quand la France ne portait pas encore son nom, le Ciel préparait déjà son dessein. En l’an 44 après Jésus-Christ, sur les rives de la Méditerranée, une frêle barque de bois embrasse la côte. Deux disciples de Jésus-Christ foulent pour la première fois cette terre qui deviendra la Provence: Lazare et Marie-Madeleine. Des calanques de la côte aux falaises de la Sainte-Baume, leur passage gravera dans la pierre, dans les cœurs et dans la mémoire des hommes la toute première page de la phase chrétienne de l’histoire de la France. “Voici le cri de toute ma vie, lance ensuite Marie-Madeleine, la pêcheresse convertie, le Christ t’appelle par ton nom. Personne n’est trop abîmé pour être aimé!”» Ainsi commence, par une rencontre de l’Orient et de l’Occident, le spectacle grandiose offert à l’intention du pape Léon XIV pour son rendez-vous avec la jeunesse française. Ce moment fort de la veillée s’articulait autour d’une grande fresque vivante et d’une litanie des saints spécialement arrangée pour l’occasion, mêlant des prières traditionnelles et l’invocation des saints et figures de l’histoire chrétienne de France tels que Jeanne d’Arc, Vincent de Paul, François de Sales, Louise de Marillac, Thérèse de Lisieux, le Curé d’Ars ou Charles de Foucauld. L’arrivée d’une barque sans voile, ni rames, ni gouvernail en l’an 44, à bord de laquelle se trouvait un groupe de chrétiens compagnons de Jésus, dont Lazare et ses deux sœurs, Marthe et Marie-Madeleine, abandonnés aux flots par leurs persécuteurs, est bien attestée dans la tradition provençale. La voix qui chante en syriaque est celle d’Héléna Alamil, un talent libanais unique dont le parcours personnel marie les mondes de la recherche scientifique avancée et de l’antique liturgie chrétienne orientale. Helena Alamil au stade de France. Double carrière Loin d’être une artiste itinérante, Héléna Alamil est en effet une professionnelle scientifique à plein temps. Elle est titulaire d’un doctorat en toxicologie de l’Université Paris-Saclay et a travaillé comme professeure assistante, chercheuse et scientifique d’application de terrain en spectrométrie de masse des sciences de la vie. Originaire de Rmeich, au Liban-Sud, un grand village maronite frontalier, Héléna se trouve en France depuis une dizaine d’années. Elle est également connue dans son pays de résidence comme la fille du prêtre du village, le père Nagib Alamil. L’hymne interprété, Abo Dqoushto (père de Vérité), est un profond chant liturgique syriaque du IVe siècle, adressé selon la liturgie maronite à Dieu le Père, et centré sur le sacrifice du Christ. Héléna a été choisie pour représenter les «premiers chrétiens» en ouverture de la fresque «Dans les pas des Saints» offerte au pape. Le spectacle est sous la direction magistrale d’Alexis Duffaure, un chef d’orchestre et directeur de chorale aussi «humble» – le mot est d’Héléna – que talentueux, avec un orchestre et une chorale de 2.500 personnes coordonnée par Ecclesia Cantic, une structure ecclésiale française visant à soutenir le chant liturgique. Visuellement, vocalement et musicalement, il comprend une dizaine de tableaux résumant l’histoire de la sainteté en France. Grande surprise de la soirée: un char tiré par quatre chevaux animant le récit du martyre de sainte Blandine, à Lyon, et Jeanne d’Arc et ses compagnons d’armes galopant sur de fiers destriers entre les rangées de spectateurs. L’interprétation d’Héléna correspondait au tableau représentant les racines orientales du christianisme en Provence. Alors que des acteurs représentant Marie-Madeleine et Lazare entraient dans le stade débout sur une barque, sa voix de soprano a donné son élan au spectacle qui a ému aux larmes le pape Léon XIV et la foule des 80.000 spectateurs remplissant les gradins du stade. «Un honneur et une grâce» «Ce fut un honneur et une grâce, pour moi, ainsi qu’une grande responsabilité», affirme Héléna à Levant Time. «Faut-il réussir sa vie ou la donner?», s’interroge le script de la soirée récité par André Dussolier. La réponse d’Héléna à cette question fuse: «Tout ce que je désire, c’est toucher le cœur des fidèles, contribuer à leur conversion, rendre gloire à Dieu et à son Église.» À 30 ans passés, la jeune femme, contactée au téléphone, n’entend pas enterrer «le talent» qui lui a été confié, mais cherche à le faire fructifier principalement dans les cérémonies religieuses publiques et privés, et quelques rares «vins d’honneur» par exception. Elle assure n’avoir jamais été plus heureuse qu’en entendant certains de ses auditeurs en Europe lui confier «qu’ils n’ont rien saisi des hymnes» qu’elle avait interprété, mais ajoutant: «En vous écoutant, c’est comme si on avait tout compris.» Un sujet de fierté pour cette jeune femme qui a chanté «dans tous les coins de France», et notamment à Monaco, au Luxembourg, en Allemagne et même à Rome, dans le cadre d’une chorale, à la cérémonie de canonisation des trois frères Massabki, des laïcs maronites martyrisés lors des massacres de Damas au XIXe siècle (1860), en même temps que des milliers d’autres chrétiens de la montagne libanaise. Racines à Rmeich C’est du village de Rmeich, où se trouvent ses racines familiales (réduit en ce moment à un îlot résidentiel entouré de tous côtés par l’armée israélienne et dont on ne sort ni n’entre que sous autorisation), qu’elle a rejoint Paris et l’appel à chanter pour le pape. C’est là aussi qu’elle retrouve, aux occasions de Noël et de Pâques et en été, son père, sa mère Violette, sa sœur mariée, son frère prêtre et huit neveux et nièces. «Je dois tout à ma famille», précise Héléna, qui a hérité de ses deux parents sa belle voix, ainsi que l’amour du pays. «En fait, j’ai appris à chanter avant d’apprendre à lire», dit-elle candidement. Très attachée au Liban, qu’elle considère avec beaucoup de Libanais comme «partie de la Terre sainte, puisque foulé par les pieds du Christ», Héléna l’est «surtout à travers son amour de Rmeich, dont certains sites gardent, selon les traditions locales, les traces du passage du Christ et de ses disciples, sur le chemin de Sidon et de Tyr». Héléna Alamil avec sa famille, dans son village à Rmeich. Que garde-t-elle de plus marquant de la cérémonie au Stade de France? Qu’est-ce qui l’a personnellement touchée? Étonnamment, «c’est la discipline, la paix et le respect de l’autre», qui l’ont le plus marquée. «Il faut comparer la sortie du stade, ce soir-là, à la sortie d’un match de football pour comprendre», explique-t-elle à Levant time. «Une sortie fluide, disciplinée. Pas une poubelle renversée!» Mais ce n’est pas tout. Elle s’est dit également émue jusqu’aux larmes par le message d’espérance lancé par le pape: «Vous êtes les saints de la France!» «Ce qui m’a marqué, aussi, c’est l’émotion du pape. Il a apprécié la veillée. D’ailleurs, tout le monde a été ému jusqu’aux larmes, même le pape, ajoute Héléna. Je pense que ce réveil est profond et va durer. Il n’y a qu’à en suivre les échos sur les réseaux sociaux. Les jeunes n’ont plus honte de se déclarer chrétiens et d’en parler. La visite du pape leur a permis de grandir en assurance. En France, une nouvelle génération chrétienne déploie son espérance.» Laissons le mot de la fin au grand poète chrétien Jean-Pierre Lemaire: «Nous étions sur le Thabor… Il faut maintenant redescendre de la montagne et enraciner ce regain de foi dans l’ordinaire des jours.»

Ryad intensifie l’offensive contre les Houthis

Après les récentes avancées des miliciens pro-iraniens vers les régions bordant la mer Rouge, la coalition présidée par l’Arabie saoudite s’est lancée dans une contre-offensive de grande envergure qui a déjà donné ses fruits, lundi. Cela fait plusieurs semaines que, face au calme relatif sur le front irano-américain – les forces US n’ont pas lancé d’attaques directes en territoire iranien depuis début septembre – le front yéménite bouge le plus. Mais, jusque-là, c’était à l’avantage des Houthis pro-iraniens qui avaient, à la surprise générale, réalisé des avancées considérables vers la mer Rouge, menaçant de perturber le passage dans le détroit de Bab el-Mandeb, après la quasi-fermeture de celui d’Ormuz en raison du conflit en Iran. Le week-end dernier déjà, les combattants de la milice étaient parvenus à encercler la ville yéménite de Taez, en la séparant de celle d’Aden, où siège le gouvernement yéménite officiel. Dans ce tableau sombre pour les forces yéménites officielles, le lundi 5 octobre fera date. Déjà la veille, le président yéménite Rachad Al Alimi avait annoncé le lancement d’une offensive pour reprendre l’intégralité du territoire conquis par les Houthis depuis 2014 (dont la capitale Sanaa). L’offensive - bien nommée - « Aube du Yémen » a donc commencé lundi. Selon Reuters et plusieurs médias, l’armée yéménite régulière a pu regagner les positions prises par les Houthis sur le détroit de Bab el-Mandeb en quelques heures. Le tournant a été l’annonce faite par la Coalition militaire présidée par Ryad, qui a affirmé se joindre à l’offensive lancée par l’allié yéménite. Celle-ci possède plus d’une centaine d’avions de combat qui ont lancé des frappes sur les régions contrôlées par les Houthis, offrant ainsi une couverture continue aux soldats yéménites déployés sur le terrain. Même Sanaa n’y a pas échappé, et les médias des Houthis ont confirmé une frappe sur la capitale qui aurait fait, selon eux, une victime, une étudiante. En soirée, selon la chaîne saoudienne al-Hadath, les forces gouvernementales ont indiqué avoir repris la ville de Mokha et son port, affirmant se lancer vers la capitale en «utilisant les méthodes de combat les plus modernes», selon la chaîne. Il est évident que les Houthis n’ont pas perdu leur sens du défi. Ils ont lancé des obus vers Bab el-Mandeb en journée. Ils avaient auparavant provoqué une interruption du transport de pétrole dans l’oléoduc Est-Ouest en Arabie saoudite. Ils ont même déclaré avoir frappé un site du géant pétrolier saoudien Aramco, la veille. Sur un ton de défi, en soirée, ils ont averti que l'espace aérien saoudien n'était «pas sûr» pour l'aviation civile, a rapporté leur agence de presse reprise par l’AFP, adressant un avertissement à ce sujet aux compagnies aériennes. Le royaume acculé Si la coalition a décidé de rejoindre cette contre-offensive yéménite officielle, c’est que l’Arabie saoudite a tout intérêt à réagir après le nombre et la gravité des attaques des Houthis contre ses intérêts économiques et contre son territoire. En toute logique, les Américains – qui arment les Saoudiens traditionnellement – ne devraient pas s’impliquer directement dans le combat, le président américain Donald Trump n’ayant aucun intérêt à ouvrir un nouveau front à quelques semaines des élections de mi-mandat. Cependant, en soirée, le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a déclaré que «l’Arabie saoudite a le droit de se défendre», ajoutant que les Etats-Unis ont des engagements à l’encontre des Saoudiens et qu’ils comptent les honorer. Autant dire qu’un vent de changement soufflerait déjà sur le Golfe, avec des restrictions supplémentaires sur les proxys iraniens. Les Houthis avaient, jusque-là, semblé ménager les Etats-Unis, jouant la carte des assauts contre les seuls Saoudiens. Ils avaient même gelé leurs attaques contre le territoire israélien, la dernière datant de début juin. Ils semblent à cet égard se conformer à une stratégie iranienne dont le principal souci est le contrôle d’un détroit supplémentaire, plutôt qu’une confrontation directe avec les Américains et les Israéliens. Les Saoudiens peuvent-ils compter sur leurs partenaires de l’Accord de défense conjointe de la Mecque, signé en août 2026? L’intensification de cette nouvelle offensive contre les Houthis coïncide avec la deuxième réunion, le 5 octobre, du comité politique stratégique de défense issu de l’accord, dans la capitale saoudienne. Des ministres et des chefs d’Etat major des trois pays étaient présents. Jusqu’où ira cette offensive? Les Houthis en sortiront-ils réellement affaiblis ? Il faudra attendre les jours suivants pour le savoir. Toujours est-il que la journée du lundi 5 octobre s’est terminée par cette information relayée par les médias: les forces gouvernementales ont repris toutes les zones en bordure de Bab el-Mandeb, et les combattants houthis fuyaient par dizaines les alentours de Taez, qu’ils avaient pris la veille. Affaire donc à suivre…

Liban: la neutralité comme prochain projet?

Le bulldozer ne débat pas de politique. Lorsqu’il entre dans un village, il ne demande pas qui était pour la guerre et qui était contre. Il ne distingue pas la maison d’un partisan de celle d’un opposant. Il abat les murs, arrache les arbres, transforme le paysage, puis laisse les habitants face à la question la plus simple et la plus cruelle: Reconstruire pour attendre la prochaine guerre? C’est par cette question que devrait commencer toute discussion sérieuse sur l’avenir du Liban. Pendant de longues années, nous avons débattu de la neutralité comme s’il s’agissait d’une idée académique, ou de la revendication d’un camp libanais face à un autre. Certains y ont vu une manière de sortir du conflit arabo-israélien, d’autres une tentative de détacher le Liban de son environnement, tandis qu’elle a parfois été considérée comme un projet confessionnel impossible à mettre en œuvre. Mais après tout ce qui s’est passé, peut-être devons-nous reprendre la question à partir d’un tout autre point. Non pas: aimons-nous la neutralité? Mais: le Liban peut-il supporter une autre guerre? Le Sud ne peut plus être soumis aux expériences Celui qui visite le Liban-Sud n’a pas besoin d’un cours de géopolitique. Il lui suffit de voir une maison détruite. Une terre ravagée par les bulldozers. Une famille qui attend de rentrer. Un village qui tente de savoir ce qu’il en reste. Là-bas, le débat sur les «axes régionaux» prend un tout autre sens. Car, au bout du compte, les gens ne vivent pas dans les communiqués politiques. Ils veulent une maison qui ne soit pas détruite tous les dix ans, une terre qu’ils puissent cultiver, une école où leurs enfants puissent aller, une route qui ne se transforme pas soudain en ligne de front. Après chaque guerre, nous promettons aux habitants du Sud la reconstruction. Mais peut-être que la véritable question n’est plus: comment reconstruire? Mais: comment empêcher que tout soit à nouveau détruit? C’est ici que commence le débat sur la neutralité. Cinquante ans à servir de terrain d’affrontement Depuis des décennies, le Liban n’est jamais resté à l’écart des guerres de la région. Les armes palestiniennes sont entrées dans l’équation libanaise. Puis est venue la guerre civile. Puis l’occupation israélienne. Puis la tutelle syrienne. Puis la montée en puissance du Hezbollah et des armes liées au conflit avec Israël et à la stratégie régionale iranienne. Les circonstances et les alliances ont changé, mais une chose n’a pas changé: Le Liban est resté un terrain d’affrontement. Chaque force avait, à ses propres yeux, une explication convaincante de sa présence sur cette terre. À chaque étape, on nous a dit que les armes étaient une nécessité provisoire. À chaque guerre, on nous a dit qu’elle était exceptionnelle. Mais l’exception a duré un demi-siècle. Peut-être, dès lors, le problème ne réside-t-il plus seulement dans l’identité de celui qui porte les armes, mais dans notre acceptation de l’idée que la fonction régionale du Liban serait de demeurer un terrain d’affrontement ouvert. Et si nous disions à tout le monde: assez? La neutralité dont le Liban a besoin n’est pas celle des faibles. Elle ne consiste pas à placer Israël, l’Iran, la Syrie et les pays arabes sur le même plan, ni à renoncer aux droits du Liban ou à son territoire. Elle ne signifie pas davantage renoncer à la Palestine, à notre identité arabe ou à nos positions politiques. La neutralité dont il est question est plus simple: Que le Liban n’entre en guerre que pour défendre le Liban, et sur décision de l’État libanais. Dire à Israël: nos frontières ne sont pas ouvertes à vos agressions. À l’Iran: le Liban ne fait pas partie de votre dispositif militaire régional. À la Syrie: le temps où le Liban pouvait être utilisé comme prolongement de votre politique est révolu. Aux pays arabes et à l’Occident: nous sommes des amis et des partenaires, mais le Liban n’est la base de personne. Est-ce impossible? C’est peut-être extrêmement difficile. Mais ce que nous vivons depuis cinquante ans est-il plus rationnel? La neutralité commence par l’État Il est une réalité à laquelle il est impossible d’échapper. Le Liban ne peut être neutre si l’État n’est pas détenteur de la décision de guerre et de paix. Et demander au monde de respecter la neutralité du Liban n’a aucun sens lorsqu’une force armée, au Liban même, peut prendre une décision militaire en dehors des institutions de l’État. Cette question n’est dirigée contre aucune communauté. Elle touche à la définition même de l’État. L’accord de Taëf prévoit l’extension de la souveraineté de l’État à l’ensemble du territoire libanais par ses forces propres, la dissolution des milices et la remise de leurs armes à l’État, ainsi que le renforcement des forces armées pour défendre la patrie. Nous n’avons donc pas besoin de démolir Taëf pour débattre de la neutralité. Au contraire. Peut-être devons-nous appliquer Taëf pour que la neutralité devienne possible. Un seul État. Une seule armée. Une seule décision de guerre et de paix. Et Israël? C’est ici que se trouve le véritable nœud du problème. Les opposants diront, à juste titre: comment le Liban peut-il être neutre alors qu’Israël agresse son territoire? C’est une question que l’on ne peut éluder. La neutralité ne signifie pas priver le Liban de sa capacité à se défendre. La Suisse neutre possède une armée. Les États neutres ne renoncent ni à leurs frontières ni à leur souveraineté. Mais l’expérience libanaise impose quelque chose de plus. La neutralité libanaise, si elle est un jour décidée, ne peut être une déclaration unilatérale. Elle doit s’inscrire dans des arrangements internationaux clairs garantissant les frontières, la souveraineté et la sécurité du Liban, et liant le respect de sa neutralité à de véritables engagements internationaux. Il ne saurait donc être demandé aux Libanais de dire: nous ne ferons pas la guerre, pour être ensuite laissés seuls face à toute agression. L’équation doit être réciproque: Le Liban ne sert pas de plateforme militaire contre les autres, et les autres n’utilisent pas le territoire libanais et ne l’agressent pas. Nous disposons d’une base sur laquelle construire L’idée n’est pas sans précédent au Liban. La Déclaration de Baabda de 2012 prévoyait de tenir le Liban à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux, et l’État libanais a officiellement transmis cette déclaration aux Nations unies. Par la suite, le Conseil de sécurité a de nouveau appelé les parties libanaises à appliquer une véritable politique de distanciation à l’égard des conflits extérieurs, en se référant précisément à la Déclaration de Baabda. Mais la Déclaration de Baabda est restée une déclaration. C’est là toute la leçon. Cette fois, si les Libanais choisissent de débattre de la neutralité, il ne faudrait pas qu’elle prenne la forme d’un nouveau communiqué politique destiné à finir dans un tiroir. Il faut réfléchir à un statut international du Liban reposant sur trois piliers indissociables: Le monopole des armes et de la force militaire par l’État libanais. L’engagement du Liban à ne pas entrer dans les conflits et les axes militaires régionaux, sauf pour défendre son territoire. Et une garantie internationale et régionale du respect de sa souveraineté et de ses frontières, ainsi que de sa non-utilisation comme terrain d’affrontement par quelque partie que ce soit. Et les chiites devraient être les premiers à débattre de la neutralité C’est peut-être ici que se trouve le point le plus sensible. La neutralité est parfois présentée comme un projet dirigé contre les chiites ou contre le Hezbollah. C’est une grave erreur politique. Posons la question autrement: Qui a payé le prix le plus lourd lors de la dernière guerre et de la destruction du Sud? Qui a perdu sa maison? Qui a été déplacé? Qui a perdu sa terre, sa récolte ou son gagne-pain? Qui vit aujourd’hui dans l’angoisse de retourner dans un village susceptible de redevenir un front à la première explosion régionale? Les habitants du Sud sont les premiers à avoir le droit de débattre d’un avenir différent. C’est pourquoi le débat sur la neutralité ne doit pas se dérouler au-dessus de la tête des chiites, mais avec leur participation. Car passer de la protection de la communauté par les armes à la protection des citoyens par l’État ne constitue pas une perte pour les chiites. Le véritable critère consiste à savoir si l’État est effectivement capable de protéger les habitants du Sud comme il protège Beyrouth, Tripoli, Jounieh et Zahlé. Car l’État qui demande au citoyen de renoncer à la protection partisane doit lui offrir une véritable protection nationale. Nous ne sommes pas la Suisse Certains diront: le Liban n’est pas la Suisse. C’est vrai. Mais la Suisse non plus n’est pas née neutre parce que sa géographie était facile ou parce que l’Europe était pacifique. Dans les expériences internationales, la neutralité n’est pas seulement une morale politique. Elle relève d’un choix fondé sur des intérêts, des équilibres et des dispositifs juridiques, diplomatiques et défensifs. Et le Liban a besoin de son propre modèle. Nous pouvons l’appeler neutralité. Nous pouvons l’appeler neutralisation. Nous pouvons l’appeler distanciation permanente à l’égard des conflits entre axes. Le nom importe moins que le fond: Que le Libanais ne paie plus jamais le prix d’une guerre qu’il n’a pas décidée. Le projet qui mérite d’être débattu Peut-être cela devrait-il devenir l’un des projets du Liban pour la prochaine étape: Le Liban, État neutre sous garantie internationale. Il ne s’agit pas d’une décision qu’un camp imposerait à un autre. Ni d’un projet contre le Hezbollah. Ni de la victoire d’un axe sur un autre. Mais d’un compromis historique libanais disant que l’expérience du Liban comme terrain d’affrontement est terminée. Le Hezbollah lui-même, comme l’ensemble des forces libanaises, doit participer à ce débat, car le passage d’une phase où les armes sont hors de l’État à une phase où seul l’État les détient ne peut réussir s’il se transforme en projet de vengeance ou d’humiliation d’une communauté ou d’un groupe. Il ne s’agit pas qu’un Libanais triomphe d’un autre. Il s’agit que l’État triomphe de la logique du terrain d’affrontement. Que nous reste-t-il à essayer? Nous avons essayé la guerre. Nous avons essayé les milices. Nous avons essayé l’occupation. Nous avons essayé la tutelle. Nous avons essayé les axes. Nous avons essayé la dissuasion. Nous avons essayé «l’équilibre de la terreur». Et nous avons essayé de reconstruire après chaque confrontation. À chaque fois, les Libanais en ont payé le prix. Peut-être est-il temps d’essayer quelque chose que nous n’avons jamais véritablement essayé: Vivre dans un État normal. Un État qui ne demande pas à ses enfants de mourir pour des cartes régionales. Un État dont les villages ne deviennent pas des messages que s’échangent les capitales de la région. Un État où l’armée est l’armée, où les frontières sont les frontières, et où la guerre relève d’une décision nationale, et non régionale. Après toutes ces destructions, après les maisons dynamitées, les terres ravagées par les bulldozers et les populations déplacées, peut-être la question n’est-elle plus: Le Liban peut-il être neutre? La question la plus cruelle est: Si nous refusons la neutralité, quelle est l’alternative? Allons-nous reconstruire une nouvelle fois le Sud, replanter les arbres, réparer à nouveau les maisons, puis attendre la prochaine guerre? Ou oserons-nous, ne serait-ce qu’une seule fois, changer l’équation elle-même? Pendant un demi-siècle, le Liban a essayé d’être un terrain d’affrontement. Peut-être est-il temps qu’il essaie d’être une patrie.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (19)

Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé récent, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les dix-huit parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf jusqu’au début de son intervention militaire en Syrie auprès du régime de Bachar Assad. Adoptée à l'unanimité le 11 juin 2012 lors d’une réunion des chefs de file politiques, tenue au Palais présidentiel, la Déclaration de Baabda visait à préserver la stabilité du Liban et à lui épargner la propagation de la guerre civile syrienne sur son sol. Des affrontements armés à caractère confessionnel avaient en effet déjà éclaté à Tripoli entre partisans et opposants du régime de Bachar al-Assad, tandis que les infiltrations d'armes et de combattants anti-Assad du Liban vers l'intérieur syrien faisaient craindre que le pays ne replonge dans un conflit civil. Face à cette menace, le président de la République à l'époque, le général Michel Sleiman, a joué un rôle décisif d'initiateur, de médiateur et de garant: il a convoqué d'urgence le Comité de dialogue national afin de désamorcer la crise et d'ancrer le principe de la distanciation du Liban à l'égard des conflits régionaux. Au prix d'efforts personnels soutenus, il a également élaboré la Déclaration de Baabda, document officiel qui sera reconnu par la Ligue arabe et les Nations unies. Devenue le symbole de son mandat, cette Déclaration, qu'il a défendue avec vigueur, l'a conduit à une vive confrontation avec le Hezbollah, déjà engagé militairement en Syrie. Le texte a été approuvé à l'unanimité par le Comité de dialogue national, qui réunissait le camp du 8 Mars, notamment le Hezbollah, représenté par Mohammad Raad, le mouvement Amal de Nabih Berri, le Courant patriotique libre de Michel Aoun et l'émir Talal Arslane, le camp du 14 Mars, dont l'ancien Premier ministre Fouad Siniora, Walid Joumblatt et l'ancien président Amine Gemayel, et comme non aligné, le Premier ministre de l'époque, Najib Mikati. Quelques absences notables ont toutefois marqué la séance du 11 juin 2012, en particulier celle de Saad Hariri, chef du Courant du Futur, alors en exil pour des raisons de sécurité, et celle de Samir Geagea, leader des Forces libanaises, qui boycottait la réunion pour exprimer son scepticisme quant à la volonté réelle du Hezbollah de respecter ses engagements. Les principales clauses de la Déclaration de Baabda La Déclaration de Baabda érige en clause cardinale le principe de distanciation et de neutralité du Liban à l'égard des conflits régionaux et internationaux, en l'écartant de la politique des axes afin de préserver son unité nationale et sa stabilité. L'expression arabe employée تحييد لبنان عن صراعات المنطقة demeure toutefois plus nuancée que la notion de neutralité au sens strict : elle désigne une politique de neutralité, et non une neutralité constitutionnelle absolue. Le texte engage formellement l'ensemble des forces politiques libanaises à consolider le pacte de coexistence nationale et à rejeter la violence comme le recours aux armes, tout en affirmant l'impératif de soutenir les institutions de l'État, au premier rang desquelles l'armée libanaise et la justice. La Déclaration insiste enfin sur le contrôle strict de la frontière libano-syrienne afin d'interdire le transit d'armes et de combattants dans les deux sens, et réitère l'attachement indéfectible du Liban aux résolutions internationales, notamment la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. Dès la fin de l'année 2012, cependant, le camp du 8 Mars a entrepris de s'en distancier de manière informelle: l'engagement militaire du Hezbollah aux côtés du régime de Bachar al-Assad, devenu de moins en moins dissimulé, a violé de facto le pilier central du texte, à savoir la distanciation et la neutralité du Liban face à la crise syrienne. Le tournant: la bataille de Qousseir Le tournant majeur de l'intervention du Hezbollah en Syrie fut la bataille de Qousseir, livrée entre avril et juin 2013. Située à quinze kilomètres au nord-est de la frontière libanaise, non loin des localités de Qaa et de Hermel, et à trente-cinq kilomètres au sud de Homs, cette ville revêtait une importance stratégique de premier ordre: la force qui s'y établissait pouvait contrôler les axes Damas–Homs et Homs–Tartous, et donc menacer de fermeture la voie reliant la capitale syrienne à la côte méditerranéenne. Quelque deux mille combattants rebelles y étaient retranchés, principalement les Brigades Al Farouq, affiliées à l'«Armée syrienne libre», formée de militaires de l'armée régulière entrés en dissidence contre Bachar al-Assad et appuyées par le Front al-Nosra. Qousseir constituait en outre l'une des principales portes d'entrée vers la Syrie pour les volontaires libanais désireux de rejoindre la rébellion. À partir d'avril 2013, la ville fut encerclée par l'armée syrienne et le Hezbollah, qui s'emparèrent des villages environnants, passés auparavant sous contrôle rebelle. L'objectif était de l'isoler entièrement, tant de l'intérieur syrien que du territoire libanais. L'offensive proprement dite s'ouvrit par un assaut aéroterrestre éclair, avant de se muer en combats de rues où les rebelles opposèrent une résistance acharnée, infligeant des pertes importantes au Hezbollah, qui tenait la ligne de front. La ville finit par tomber aux mains du parti chiite et de l'armée régulière syrienne le 5 juin 2013. Le bilan fut lourd: quatre cent cinquante rebelles tués et cent quatorze combattants du Hezbollah, pertes que le parti reconnut lui-même. Pour les justifier, Hassan Nasrallah assuma alors publiquement cet engagement, affirmant qu'il s'inscrivait dans la lutte contre les groupes fondamentalistes et pour la défense du Liban. De l'unanimité au reniement par le camp du 8 Mars La rupture politique officielle du camp du 8 Mars avec la Déclaration de Baabda intervint au lendemain de la bataille de Qousseir: un an jour pour jour après l'adoption du texte et une semaine après la chute de la ville, le 12 juin 2013, le député Mohammad Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah, déclarait publiquement que «la Déclaration de Baabda est mort-née, il n'en reste que l'encre sur le papier». La formule consacrait le rejet du document par la principale composante de l'alliance du 8 Mars. Le Hezbollah justifia ce revirement en affirmant que la Déclaration n'avait jamais eu pour vocation d’entraver l'action de la «Résistance» ni de remettre en cause son arsenal face aux menaces extérieures, au premier rang desquelles la montée en puissance des groupes djihadistes en Syrie. Michel Aoun prit le relais en vidant le texte de sa substance sans jamais le dénoncer formellement: substituant au principe de distanciation celui de la sécurité nationale, il estima que la menace des groupes djihadistes infiltrés depuis la Syrie rendait la neutralité caduque. Présentant l'engagement du Hezbollah comme un acte de légitime défense, il relégua la Déclaration au rang de texte théorique et inapplicable. (à suivre)

Quand le terrorisme s’invite dans le conflit au Moyen-Orient…

Les menaces du président Donald Trump contre l’Iran à la suite de l’affaire du vol de Flydubai, mercredi, ainsi que le renforcement de la présence armée américaine dans la région montrent que l’option de guerre est réelle, même si la porte de négociations reste ouverte. Du moins sur le plan du principe car les responsables iraniens ne cessent de tenir un discours radical et se croient en position de pouvoir poser des conditions aux Etats-Unis! Dans le même temps, ils se livrent à une escalade au Yémen par le biais de leur allié, les Houthis. L’affaire du détournement (ou crash volontaire) avorté de l’avion émirati Flydubai, assurant la liaison Dubaï-Tel Aviv avec à son bord plus de 150 passagers israéliens, le 30 septembre, a marqué à l’évidence la semaine écoulée. Non seulement en raison de la catastrophe évitée de justesse, mais du fait de ses implications et de son impact possible sur le cours des événements au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui, dans les faits, relie cet incident au conflit régional? De nombreux facteurs peuvent être retenus. La nature terroriste de cette tentative de détournement ne fait plus aucun doute, depuis que les autorités émiraties elles-mêmes l’ont établie, comme le montre le résultat préliminaire de leur enquête. Il a été établi que le co-pilote, qui a attaqué le commandant de bord (indien) pour prendre le contrôle de l’appareil, a été radicalisé lors d’un séjour en Syrie. Il est de père omanais et de mère syrienne et il a été congédié par la compagnie officielle omanaise et refusé par la compagnie Emirates Airlines. Bien que la tendance du co-pilote soit jihadiste salafiste, et que le mobile semble être la haine à l’égard d’Israël, une implication iranienne n’est pas à écarter. Le président Trump l’a souligné lui-même, menaçant Téhéran de représailles violentes si une telle implication se confirme. A cela s’ajoute les accusations contre l’Iran après un attentat déjoué contre une base américaine au Royaume-Uni (malgré un démenti de Téhéran). Il en résulte que l’option militaire pourrait être prochainement remise sur le tapis. L’armée américaine renforce ainsi sa présence dans la région, et parallèlement les sanctions US imposées à l’Iran vont crescendo, incluant l’interdiction de vols de et vers Téhéran, avec une seule exception pour Najaf en Irak, ville sainte pour les chiites. D’autre part, les responsables iraniens ont eux-mêmes haussé le ton dimanche. Le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf a indiqué que l’Iran resté attaché à la fermeture du détroit d’Ormuz, affirmant que cette voie maritime ne serait rouverte que si les Etats-Unis se soumettent aux conditions iraniennes (levée du blocus, retrait de la région, restitution des avoirs gelés, notamment). Dans ce cadre, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a lancé aux Américains qu’«il n’existe pas de solution militaire» au conflit, ni aucune solution «fondée sur de nouvelles sanctions», assurant que son pays rétorquerait avec force à toute nouvelle attaque. Il répondait ainsi au président Trump qui a assuré que les Iraniens devront accepter les conditions américaines de gré ou de force, et au ministre de la Guerre Pete Hegseth, qui a affirmé que l’Iran doit définitivement renoncer à son programme nucléaire s’il veut que la porte des négociations reste ouverte. En tout état de cause, les sanctions US se font de plus en plus sentir dans la réalité iranienne. Le rial poursuit sa chute vertigineuse. Signe, d’autre part, que l’effondrement économique de la République islamique atteint un seuil critique: le ministre de l’Energie a présenté sa démission, acceptée sans délai par le président iranien. Cette démission intervient alors que les exportations iraniennes de pétrole (qui court-circuitaient les sanctions US) pourraient être totalement interrompues dans les prochains jours du fait des sévères mesures prises sur ce plan par l’Administration Trump. Côté israélien, les craintes concernant une éventuelle attaque sont ravivées… et bien intégrées dans la campagne électorale du prochain scrutin législatif prévu le 27 octobre. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pourrait-il en tirer profit pour renforcer sa position? Dans tous les cas, les mises en garde contre des risques avant le scrutin se succèdent en Israël. Escalade au Yémen Que l’Iran soit impliqué ou non dans des affaires récentes à caractère terroriste, il n’en reste pas moins que son allié yéménite, le groupe des Houthis, provoque une franche escalade contre l’Arabie saoudite, qui a culminé en fin de semaine avec une nouvelle attaque contre le géant pétrolier saoudien Aramco. Au Yémen, les rebelles poursuivent leur avancée en encerclant l’importante ville de Taez, dont une éventuelle prise serait un revers important pour les forces gouvernementales yéménites, reconnues internationalement et soutenues par les Saoudiens. Celles-ci n’en ont pas moins annoncé dimanche soir, par la voix de leur président, «une vaste offensive pour reprendre les territoires conquis par les Houthis». Alors que les forces gouvernementales yéménites annoncent avoir lancé une offensive généralisée pour libérer les territoires occupés par les pro-iraniens, les Etats-Unis ne semblent pas prêts à s’engager dans la lutte contre les rebelles. Dans ce contexte, les Saoudiens ont nié, dimanche, qu’il y ait eu une frappe houthie sur Aramco, ce que les rebelles ont réaffirmé par la suite. Ce lundi, cependant, il faudra suivre la réunion prévue à Ryad entre les membres du pacte de la Mecque, qui regroupe l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, liés désormais par un accord de défense commune. Les attaques houthies contre l’Arabie seront au menu des discussions, a annoncé la Turquie, dimanche. Au Liban, statu quo politique et escalade militaire Si l’Iran pousse effectivement les Houthis à l’escalade, il semble ne pas en faire de même avec le Hezbollah au Liban, qui ne riposte toujours pas aux attaques israéliennes au sud du pays. Il reste que les observateurs notent une escalade continue menée par l’armée israélienne au sud avec la poursuite des raids, des bombardements, et des dynamitages… Le Hezbollah ne renonce pas pour autant à la « lutte armée », comme l’a indiqué son secrétaire général Naïm Qassem qui a repris, dans un discours le 27 septembre, ses attaques contre les autorités libanaises.