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Femmes rebelles

Oum Kalthoum, architecte de son propre mythe (2/2)

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Par Micha Moussallem
Publié sept. 2, 2026 - 09:38

Certaines personnes subissent constamment leur sort, mais d’autres prennent leur destin en main. Cela est d’autant plus difficile quand il s’agit d’une femme dans un monde d’hommes. Et pourtant… certaines femmes ont choisi le combat, réussissant à briser les tabous de leur époque. Qu’elles aient manié le pinceau, la plume, la science ou la voix, elles ont habité leur siècle avec une audace qui tenait parfois du scandale.

D’Artemisia Gentileschi bravant la société et les tribunaux italiens, il y a cinq siècles, à George Sand troquant le corset pour la liberté d’écrire, en passant par Camille Claudel, l’écorchée vive, ou la rigueur et le génie de Marie Curie, ou encore la voix universelle d’Oum Kalthoum… ces femmes ont réussi à surmonter les préjugés sociaux.

Dans une série d’articles, nous proposons un voyage à travers le temps à la rencontre de ces femmes rebelles.

 

Oum Kalthoum maintenait une frontière stricte entre sa carrière et son intimité. Ce qui lui a valu de subir de plein fouet les rumeurs les plus farfelues.

 

Elle s’est mariée une première fois quand il lui a fallu quitter son village natal pour le Caire. Mais c’était une pure formalité, destinée à lui permettre de se rendre dans la capitale, car à l’époque, une femme célibataire n’était pas autorisée à voyager. D’ailleurs, elle a divorcé sitôt arrivée au Caire.

 

Elle s’est mariée en 1954, pour de bon cette fois, avec le docteur Hassan el-Hefnawy qui lui a été d’un grand soutien tout au long de sa vie, notamment quand elle a dû faire face à la maladie.

 

Ils n’ont jamais eu d’enfants et, fait rare pour l’époque, c’est elle qui détenait la «‘esmat», c’est-à-dire le droit de prononcer le divorce, un droit qui, dans la tradition juridique musulmane, est normalement accordé au mari par défaut.

 

La quatrième pyramide

 

Oum Kalthoum ne s’est pas contentée d’inspirer par la musique, mais aussi par son engagement patriotique.

 

Pourtant ses relations avec «les officiers libres», dont Gamal Abdel Nasser, ont été difficiles, au début, après le coup d’État de 1952. Lorsque ceux-ci ont renversé le roi Farouk, Oum Kalthoum a été perçue comme une figure de l’ancien régime et ses chansons ont été interdites à la radio. Il a fallu l’intervention personnelle – et furieuse – de Nasser pour la réhabiliter. Il aurait lancé aux officiers libres: «Êtes-vous fous? Voulez-vous que l’Égypte se retourne contre nous?»

 

Elle est alors devenue la voix de l’Égypte moderne et de l’unité arabe, dialoguant d’égal à égal avec les présidents et les monarques, soutenue par Nasser qui voyait en elle une amie fidèle et une alliée politique inestimable.

 

Le traumatisme de 1967

 

Après la défaite de l’Égypte lors de la guerre des Six Jours en 1967, Oum Kalthoum se lance dans une vaste tournée internationale et reverse l’intégralité de ses recettes au gouvernement égyptien pour reconstruire l’armée.

 

L’on raconte qu’elle exige de Bruno Coquatrix 2 millions de francs pour son concert à l’Olympia (davantage qu’Edith Piaf à l’époque). Lorsque ce dernier lui demande combien de chansons elle compte interpréter, sa réponse laconique le laisse sans voix: deux ou trois! Le concert se prolonge jusqu’à 4h du matin… L’élite de la chanson française et un public venu de tout le Moyen-Orient y assistent, parmi lesquels des Juifs séfarades portant la kippa.

Oum Kalthoum-4

 

L’émancipation par l’excellence

 

La rébellion d’Oum Kalthoum s’est imposée aussi bien sur scène que dans les coulisses du pouvoir. En refusant de se plier au rôle que l’on attendait des femmes de son milieu, elle a tracé une voie inédite. À sa mort, en 1975, elle a eu droit à des funérailles dignes de celles d’un chef d’État. Des millions de personnes ont envahi les rues du Caire pour faire leurs adieux à leur icône adorée. On dit même que ses funérailles ont éclipsé celles de Nasser, son ami de toujours, mort quelques années plus tôt.

Elle n’a jamais laissé les tempêtes la briser. À chaque épreuve, elle a su adapter sa stratégie, transformant ses faiblesses et celles de son pays en opportunités.

 

Elle demeure à jamais l’Astre de cet Orient si contradictoire et si attachant.

 

En fin de compte, une question demeure: peut-on chanter l’amour avec autant de sensibilité sans l’avoir ressenti au plus profond de son être? Sous son masque parfait de femme puissante, celle qui a chanté l’amour tout sa vie a-t-elle jamais connu les affres de la passion? À qui s’adressait-elle lorsqu’elle chantait «enta omri li btadi bnouraq sabahou»? Était-ce une femme amoureuse qui chantait avec ses tripes, ou simplement une interprète exceptionnelle dont le seul talent suffisait à envoûter des millions de fans?

 

C’est l’éternelle question, sans réponse, du rapport entre la réalité et le talent des grands artistes…

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