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Parade militaire houthi le 21 septembre 2022 à Sanaa (AFP)
Étude
Portrait de l'auteur
Par Saoud El-Mawla
Publié oct. 8, 2026 - 03:52
III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»
Analyse
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Par Rabih Dandachli - Publié oct. 8, 2026 - 03:14
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Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix. Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance. Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.
Analyse
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Par Yakzan Takki - Publié oct. 8, 2026 - 02:58
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Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI, font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.
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Russie, Ukraine, Iran, Chine, Japon: puissances navales ou maritimes? (3/3)

Pour la Russie (en mer Noire), l’Ukraine, l’Iran, la Chine et le Japon, que représente la mer dans leur stratégie générale ? Maîtrise totale ou partielle, locale ou générale ? Puissance maritime ? Puissance navale ? Jean-Patrick Dayras, Amiral (2s) La Russie est indéniablement une puissance maritime. Elle a une flotte de combat importante, des frégates et des corvettes, des sous-marins, des missiles antinavires. A cela s’ajoute une force amphibie conséquente. Elle contrôle le port de Sébastopol. Théoriquement, elle est également une puissance navale au vu du nombre de ses bâtiments et de la diversité de leurs capacités d’action. Mais elle n’a pas de drones. Largement dominante en tonnage, la marine russe a une domination navale conventionnelle écrasante. Le sous-marin russe Dmitri Donskoï (classe Typhoon selon la classification de l’OTAN), à la base navale de Kronstadt, le 26 juillet 2017. (AFP) L’appréciation doit être tempérée comme cela apparaitra dans l’étude et la présentation de la marine ukrainienne, très performante asymétriquement, et qui de ce fait limite de façon importante la liberté d’action de la marine russe. Celle-ci n’a pas la maîtrise de la mer en mer Noire ; éventuellement, elle a la capacité de l’obtenir ponctuellement en bloquant le port d’Odessa. L’Ukraine a une capacité faible en matière de flotte de combat. Pas ou peu de frégates ou corvettes, pas de sous-marins, peu de missiles antinavires, pas de capacité amphibie. Mais elle a su développer des drones navals, des missiles antinavires, des drones aériens, des missiles de croisière pour frapper des navires russes ; elle a du renseignement satellitaire pour frapper leurs bases. L'Ukraine n'a pas une marine conventionnelle capable de rivaliser avec la marine russe. Elle a une petite marine essentiellement défensive. Ce sont des engins de ce type, comme le drone naval Barracuda , qui ont mis les forces russes à rude épreuve. Ce bateau-drone polyvalent est doté d’un système de suivi moderne, d’un dispositif de commande à distance et de fonctions d’intelligence artificielle. (AFP) Au stade actuel, la Russie possède une marine beaucoup plus puissante, mais fortement confinée et vulnérable en mer Noire. L’Ukraine a une petite flotte conventionnelle, mais une capacité de guerre navale asymétrique extrêmement développée. L’Ukraine n'a pas gagné la course au tonnage, elle a changé les règles du jeu naval. L’Iran a deux forces maritimes : • La marine iranienne, comprenant frégates, corvettes, sous-marins, bâtiments logistiques et navires lance-missiles. A la suite de diverses attaques et du fait des embargos, elle est très fortement dégradée. • La marine des Gardiens de la révolution, adaptée à une guerre asymétrique dans le golfe Persique. Elle dispose notamment de vedettes rapides, missiles antinavires, drones, mines et moyens de surveillance. Elle a conservé une capacité opérationnelle importante et elle est suffisante, à ce stade, pour parfaire un blocage du détroit d’Ormuz relativement étanche. Des officiers et des dignitaires religieux iraniens lors d’exercices navals dans le golfe Persique. L’Iran n'a pas besoin d'une flotte océanique pour menacer le trafic maritime ; la capacité navale asymétrique des Gardiens de la Révolution est suffisamment efficace. L'Iran peut donc avoir perdu la capacité de mener une véritable bataille navale tout en conservant une forte capacité de déni et de nuisance maritimes dans le golfe Persique et autour d'Ormuz. Elle n’est pas une puissance maritime mais le parangon de ce qu’est une puissance navale. Elle neutralise la marine des Etats-Unis dans le détroit et ses approches. Notons que nous ne traitons pas ici de l’emploi de « fondés de pouvoir » (les proxys, comme les Houthis), variante originale des capacités d’action et de blocage, donc de puissance navale et de maîtrise de la mer localement. La Chine — On pourrait se contenter de dire : puissance maritime et navale en pleine ascension. La Chine construit les deux dimensions en parallèle depuis les années 2000 : la plus grande marine marchande au monde en tonnage, les plus grands ports de conteneurs, une industrie de construction navale dominante, et simultanément la marine de guerre qui croît le plus vite au monde (deuxième flotte en nombre de navires). C'est un cas rare de stratégie intégrée et délibérée. La puissance maritime nourrit la puissance navale. Les deux théories s'appliquent concrètement à la mer de Chine méridionale. Une frégate lance-missiles Yuncheng tire un missile antinavire lors d’un exercice militaire. (AFP) La stratégie chinoise ressemble beaucoup plus à Corbett qu'à Mahan, et c'est un choix assumé et cohérent ; la bataille décisive n’est pas recherchée. Pékin ne cherche pas l'affrontement avec la marine américaine. Il serait impossible à gagner aujourd'hui en haute mer. Face aux Etats-Unis et aux capacités navales US supérieures avec lesquelles il est impossible pour Pékin de rivaliser loin de ses côtes, les instruments employés reposent sur une logique différente, avec le sous-marin comme clé de la défense des eaux territoriales. C'est une posture défensive-active. Ce n’est pas la recherche du Trafalgar décisif de Mahan. S’agissant de la maîtrise des espaces maritimes, elle ambitionne d’obtenir une maîtrise relative et locale. C’est bien la logique « corbettienne » : la Chine ne vise pas une domination mondiale des mers façon US Navy, mais un contrôle local et prioritaire de sa périphérie immédiate. Dès 1986, le concept de "stratégie navale de défense au large", pour contrôler la zone maritime à l'intérieur de la première chaîne d'îles, est précisé avec comme objectif le contrôle des communications. La maîtrise globale des océans n’est pas envisagée. Le Liaoning , premier porte-avions chinois, construit à partir du Varyag , un navire de l'ancienne marine soviétique. C'est du Corbett pur : la mer de Chine méridionale constitue le "talon d'Achille" économique de la Chine à cause du détroit de Malacca qu'elle ne contrôle pas, ce qui a conduit à qualifier cela de "dilemme de Malacca". L'objectif n'est pas la bataille, mais la sécurisation des lignes d'approvisionnement — énergie, commerce — via une présence permanente (« collier de perles », bases avancées). La Chine a donc choisi depuis quatre décennies d’appliquer la politique de la "fleet in being", version XXIe siècle. Le déploiement de la marine chinoise autour de l'Australie, début 2025, en est un exemple frappant : entre le 21 février et le 9 mars 2025, la marine chinoise a envoyé un groupe de trois navires pour mener des exercices de tirs réels dans la zone économique exclusive australienne, en représailles aux opérations de liberté de navigation australiennes et néo-zélandaises en mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan. Il s’agit d’une démonstration de capacité qui impose des contraintes à l'adversaire sans rechercher d’affrontement. C’est la logique même de la "fleet in being". La Chine établit donc un bastion sous-marin dans ses approches et développe des capacités de projection future. Au-delà des aspects économiques, il y a un objectif purement militaire : assurer la liberté d’action des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, la zone des "dix traits" étant très profonde et, une fois acquise, rapidement accessible depuis les bases de Hainan pour pouvoir déployer ses sous-marins de façon discrète, et pour cela contrôler le détroit de Taïwan. C'est une logique de dissuasion stratégique, complémentaire à l'approche Corbett. Il y a là une réelle ambition « mahanienne » à long terme Un patrouilleur SAR dans le port de Qingdao. L'objectif fixé est d'être en mesure d'intervenir en permanence et partout sur le globe d'ici 2049. La flotte est déjà au deuxième rang mondial en tonnage depuis 2014, derrière les États-Unis. En 2026, la montée en puissance se poursuit. La marine chinoise a commissionné son porte-avions le plus avancé, le Fujian, et mène des déploiements de plus en plus lointains, y compris dans le Pacifique occidental et autour de l'Australie. La Chine applique donc une stratégie en deux temps : du Corbett, pour gérer le rapport de force aujourd'hui dans une zone contestée où la supériorité n'est pas acquise, dans la mer de Chine méridionale (contrôle relatif, local, refus de la bataille frontale, harcèlement, milice maritime, îles artificielles) ; du Mahan, comme horizon stratégique une fois la puissance industrielle et navale suffisante pour l'horizon 2049 (flotte hauturière, projection mondiale). Le Japon grande puissance maritime historique (marine marchande, industrie navale, pêche), mais une puissance navale (Force d'autodéfense maritime), qui reste juridiquement encadrée par l'article 9 de la Constitution. Sa méfiance croissante vis-à-vis de la Corée du Nord soutenue par la Chine (et la Russie), l’amène à se doter des capacités propres aux deux théories. Pacifiste sur le papier, la flotte japonaise est techniquement très avancée et parmi les plus puissantes d'Asie. Un Sea Hawk de la marine japonaise. (AFP) La marine des États-Unis et celle de la France sont les seules marines complètes. Elles possèdent toutes les composantes navales. Les Etats-Unis restent fidèles au modèle historique de Mahan. C’est l'exemple même de la synthèse totale : flotte marchande, industrie navale, bases à l'étranger, et la première marine de guerre mondiale. Aujourd'hui, la marine marchande américaine s'est beaucoup affaiblie, la plupart des navires liés au commerce US battent un pavillon étranger, alors que la puissance navale reste dominante. Un déséquilibre inverse à celui de la Norvège. Lire sur le même sujet : Le changement des règles du jeu naval à l’échelle internationale (1/3) Maîtrise de la mer, puissance navale, puissance maritime (2/3)

Pacte de la Mecque: anatomie de l'axe Islamabad–Riyad-Ankara (4/4)

Ce quatrième et dernier article de la série analyse le rôle stratégique de la Turquie dans le Pacte de la Mecque, en mettant l’accent sur la puissance de ses industries militaires. Il présente également les motivations propres à l’Arabie saoudite (l’autonomie stratégique), à la Turquie (l’expansion de son influence) et au Pakistan (le soutien économique). La Turquie a déclaré officiellement qu’elle condamne fermement les attaques des Houthis contre l'Arabie saoudite, affirmant son soutien absolu au Royaume, mais en même temps elle utilise son poids géopolitique pour désamorcer les tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite, et entre l’Iran et l'Irak, d’où sont partis les drones ayant visé l’oléoduc Est-Ouest saoudien. Enfin, Ankara tente de convaincre Téhéran, avec qui il a des liens économiques importants, de faire pression sur les Houthis pour qu'ils cessent leurs tirs sur le sol saoudien. Le rôle potentiel de la Turquie Une vision largement partagée par les observateurs est que l’expertise technologique et l’industrie de défense turques pourraient être intégrées un jour aux industries saoudienne et pakistanaise afin de développer des programmes d’armement conjoints et d’optimiser l’interopérabilité de leurs forces armées. Cette perspective reste toutefois tributaire de la volonté politique et stratégique des décideurs à Islamabad, Riyad et Ankara, comme l’ont montré leurs attitudes face à l’offensive Houthi au Yémen. La Turquie pourrait s’imposer comme l’un des moteurs technologiques de cette alliance par son industrie de défense en pleine expansion, composée de plus de 3000 fabricants, dont 350 réalisent un chiffre d’affaires significatif. Ceux-ci fournissent à l’armée turque plus de 80 % de ses équipements. Les géants étatiques et privés Baykar, TAI (Turkish Aerospace Industries) et Aselsan, pourraient apporter à l’alliance de la Mecque des armements de pointe indispensables. Un Boeing 737 AEW&C «Peace Eagle» turc, système AWACS récent. Ces technologies souveraines associées à la puissance de l’armée turque, deuxième plus grande de l’OTAN, et les protocoles de commandement hautement standardisés des officiers turcs, donnent à la Turquie une capacité unique d’ingénierie moderne de gestion du champ de bataille, que les deux autres partenaires ne possèdent pas. Ces atouts peuvent transformer des armées traditionnellement dépendantes de l’Occident en forces autonomes et interconnectées. Projection de puissance turque et gestion de plusieurs théâtres d’opérations De plus, la Turquie a prouvé ses capacités de projection de puissance par le déploiement croissant de ses forces. À Chypre, la forte présence militaire d’Ankara dans la partie nord de l’île (République Turque de Chypre du Nord ou RTCN) illustre sa capacité à sanctuariser ses intérêts maritimes et gaziers en Méditerranée orientale. Plus stratégique, la base militaire aéroterrestre Tareq bin Ziyad au Qatar, en plein dans le Golfe, qui abrite depuis 2015 le Commandement de la Force interarmées combinée Qatar-Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command). Cette installation accueille surtout des forces terrestres turques permanentes, avec des déploiements ou exercices aériens ponctuels. Elle permettrait de fait à la Turquie de projeter ses forces terrestres et aériennes directement aux portes de Riyad, en offrant l’option d’une force d’interposition immédiate avec l’Iran. Cette base représente la première présence militaire permanente de la Turquie dans la région du Golfe depuis la chute de l'Empire ottoman. Enfin, des navires de guerre turcs sont stationnés de manière presque permanente dans la base navale qatarie d’Um El Houl au sud de Doha, donc à quelques brassées du Royaume saoudien. À ces dispositifs de protection s’ajoutent les déploiements turcs en Syrie et en Irak et le déploiement naval en mer Rouge et au large de la Corne de l’Afrique. L’ensemble confirme la maturité de l’armée turque dans la gestion simultanée de théâtres extérieurs complexes. Le système turc K-SWARM et l’autonomie technologique Ankara pourrait mettre à la disposition de l’alliance son système de drones K-SWARM, de fabrication locale et conjointe avec l’Italie. En juin 2026, Baykar et le géant italien Leonardo ont officialisé la création d’une coentreprise afin de piloter le programme K-SWARM. Ce système repose sur le concept de Manned-Unmanned Teaming (MUM-T), selon lequel un avion piloté, comme le chasseur léger de fabrication turque M-346 ou le futur chasseur de 5ème génération KAAN, également fabriqué en Turquie par TAI, prend directement le contrôle, en vol, d’un essaim de drones autonomes de combat, dont des drones supersoniques furtifs de fabrication exclusivement turque (Kizilelma), ou le drone kamikaze K2. Même en l’absence d’avions de chasse pilotés, les drones supersoniques furtifs peuvent jouer le rôle de chef de mission grâce à l’intelligence artificielle. L’intérêt principal de ce système K-SWARM, s’il était mis à la disposition du Pacte de la Mecque, serait de permettre de multiplier les capacités militaires des forces engagées, à un coût inférieur à celui d’une flotte composée uniquement d’avions pilotés. Les opérations gagneraient ainsi en flexibilité et en persistance, tout en devenant plus difficiles à contrer pour une force adverse. Baykar, acteur majeur de l’industrie mondiale de drones L’exemple du système K-SWARM montre comment les industries aéronautiques BAYKAR qui le fabriquent sont devenues un acteur majeur de l’industrie mondiale des drones. Entièrement privée, cette firme finance elle-même sa recherche et son développement et affiche un taux d’autonomie industrielle de 93 %, ce qui limite sa dépendance aux fournisseurs étrangers. Le Bayraktar AKINCI. Réalisant l’essentiel de ses revenus à l’exportation, elle commercialise ses systèmes dans plus de trente pays. Son modèle phare fut le Bayraktar TB2 qui s’est distingué en Ukraine et en Azerbaïdjan. Il est désormais complété par le Bayraktar AKINCI, un bimoteur adopté par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et le TB3 qui est un drone aéronaval à ailes repliables, intégré en 2025 pour opérer depuis des navires d’assaut. Enfin, lors du salon SAHA 2026, Baykar a dévoilé le Mizrak, une munition rôdeuse d’une portée supérieure à 1000 kilomètres, conçue pour saturer les défenses adverses dans les environnements de guerre électronique les plus denses. Par cette montée en puissance, BAYKAR redéfinit, avec une avance technologique constante, les doctrines du combat aérien du XXIe siècle. L’intégration massive des drones de combat Bayraktar TB2, Akıncı et Kizilelma, combinée au chasseur KAAN dont les premières livraisons à l’armée turque sont prévues pour 2029, ainsi qu’aux systèmes de défense antiaérienne Hisar avec deux versions l’une à portée courte et l’autre moyenne, confèrerait au Pacte de la Mecque une supériorité technologique et une capacité de frappe de haute précision sur les théâtres d’opérations. Les motifs de chacun des signataires de l’alliance L'émergence du Pacte de la Mecque, en plus de la convergence d'intérêts pragmatiques entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, répond également aux calculs propres de chacun de ses signataires. Pour l'Arabie saoudite, ce pacte est la pierre angulaire d'une quête d'autonomie stratégique, après une prise de conscience des limites de la dissuasion américaine face aux menaces asymétriques iraniennes, Houthis et irakiennes (milices pro iraniennes), qui disposent de technologies de drones et de missiles. En s'ancrant dans cette alliance, Riyad cherche à réduire sa dépendance exclusive envers Washington pour se défendre. La perspective turque, quant à elle, s'inscrit dans une volonté d'expansion de l'influence d'Ankara pour remplir le vide généré par l’affaiblissement de l’Iran. Ankara ambitionne de densifier son réseau d'alliances stratégiques, s'étendant du Qatar à la Libye, en passant par Chypre, une Syrie en recomposition et l’Irak. De plus, le pacte sécurise des marchés colossaux pour les technologies de pointe turque. Enfin, la Turquie s’affirme de plus en plus dans le monde islamique. Pour le Pakistan, le pacte est un levier vital pour sortir d'un isolement diplomatique croissant et stabiliser une économie en crise. Le gouvernement de Shehbaz Sharif a choisi de monétiser le capital militaire pakistanais. En échange de ceci, Islamabad obtient une bouée de sauvetage financière indispensable auprès de Riyad.

L’Europe à la recherche de son âme: le message de Léon XIV

Bien que les principaux dirigeants européens n’aient pas accepté l’invitation du président français à assister au discours du pape sur l’Europe à Metz, je dirais que ce voyage s’adressait à l’Europe tout entière, ou aux Européens. À son retour au Vatican, Léon XIV a évoqué la croissance des groupes d’extrême droite en Allemagne et, plus largement, les formes extrêmes que prend le mécontentement en Europe et dans le monde. Il a notamment relevé l’apparition d’expressions associant certains points de vue d’extrême droite à une forme particulière de religion qui, selon lui, mais aussi selon les responsables des Églises catholique et protestantes d’Allemagne, «ne constitue pas une expression authentique du christianisme». Et il a ajouté: «Et là encore, nous revenons aux valeurs de l’Évangile». Le pape Léon n’avait pas besoin de se rendre en France pour s’élever contre les formes extrêmes prises par le mécontentement européen croissant: il l’avait déjà fait. Mais ce voyage a eu lieu, et il a été significatif, d’abord pour cela: «les valeurs de l’Évangile». C’est, à mon sens, ce qu’a bien saisi le théologien Vito Mancuso dans l’article publié le 29 septembre par le quotidien italien La Stampa . Il souligne à juste titre ce besoin humain de «s’agréger» – le verbe italien aggregare renvoie à gregge , le troupeau – parallèlement au principe affirmé par la Révolution française: la possibilité de se construire une identité personnelle, libérée de l’ingérence de l’État et de l’Église dans sa propre vie. La visite du pape Léon à Paris l’a mis face à cet homme européen égaré, qui éprouve le besoin de l’un et de l’autre, compte tenu de la portée universelle de Paris comme ville où tomba la Bastille. Un homme qui n’est plus «relié» redécouvre le besoin de l’être, mais emprunte souvent de mauvaises voies pour y parvenir. Voilà pourquoi il me semble qu’en se rendant en France, particulièrement à Paris et à la frontière entre la France et l’Allemagne, Léon a visité toute l’Europe, car l’Europe est traversée par cette double nécessité: trouver le moyen de redécouvrir une identité sociale perdue sans perdre l’identité individuelle que la laïcité a libérée à travers l’affirmation de l’identité personnelle. Se focaliser sur les chiffres à travers le prisme du triomphalisme serait donc à courte vue. Mais il serait tout aussi myope de ne pas reconnaître, dans cet extraordinaire intérêt manifesté envers le pape par les jeunes – et, plus généralement, par tant de Français –, un véritable «signe des temps». Les peuples européens éprouvent le besoin de ce qu’ils ont perdu: l’unité au nom d’idéaux qui transcendent les intérêts immédiats. C’est là la force profonde et cachée qui anime les nombreux mouvements mettant terriblement l’accent sur des politiques identitaires hostiles aux autres identités, mais c’est aussi la raison du consensus populaire et de l’attention suscités par sa visite. À Paris, il me semble que Léon a proposé – ou plutôt ravivé – cette rencontre du concile Vatican II avec la modernité qui a façonné l’humanisme européen et qui offre aujourd’hui un remède à l’Europe, avant tout à travers cette «fraternité» si chère à l’Église – l’encyclique Fratelli tutti – et qui complète la célèbre triade de la liberté et de l’égalité, lesquelles trouvent dans ce troisième mot leur plein sens. C’est le fil conducteur de tout le voyage, à commencer par les paroles adressées aux autorités: «La France est aussi une terre aux riches racines chrétiennes. Depuis saint Irénée et le baptême de Clovis, l’âme de votre patrie s’est déployée en puisant dans le christianisme un génie spirituel, culturel, intellectuel, artistique et missionnaire, qui rayonne aujourd’hui à travers le monde. C’est ainsi que, dans la France du XVIe siècle, s’est épanoui l’humanisme qui cherchait à unifier l’héritage gréco-romain et la foi chrétienne. Aux célèbres penseurs de la Renaissance, puis du Grand Siècle, feront suite ceux des Lumières, la France apportant alors au monde de véritables conquêtes; parmi elles, la reconnaissance des Droits de l’homme, inscrits dans la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse. Cette attention permanente à la dignité inhérente à toute personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement.» Et il l’a clairement exprimé dans son discours au Centre des Congrès Robert Schuman, après avoir souligné que l’on ne pouvait parler de l’Europe sans évoquer le christianisme: «La laïcité qui régit la vie des États n’implique pas seulement le caractère non confessionnel des institutions civiles, mais suppose une véritable collaboration entre les parties prenantes, ainsi que le respect, par les autorités étatiques et communautaires, de l’autonomie des Églises et la promotion de leur liberté d’organisation, d’expression et de culte. Il s’agit de remonter à la source des valeurs qui constituent le fondement de la coexistence civile, à savoir “les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit” (Traité sur l’Union Européenne, Préambule). Dans le contexte multiculturel d’aujourd’hui, l’affirmation de l’universalité de ces valeurs, essentielle pour sa survie, passe à la fois par une redécouverte de ses racines et par l’ouverture au dialogue avec l’autre. Il s’agit d’une nécessité sociale et politique pour redécouvrir la place centrale de la personne humaine et donner une consistance réelle à des mots tels que liberté, démocratie, paix et unité. À cette fin, se révèle précieuse l’invitation du Pape François à apprécier la complexité de la réalité européenne dans toute la richesse de ses traditions et de ses sensibilités, en relevant “le défi d’une harmonie constructive, libérée d’hégémonies”.» Cette tentative de délivrer les Européens de leurs peurs et de leur sentiment de désorientation peut être prolongée par d’autres grands thèmes, à commencer par le discours sur la paix, puis par les questions qui lui sont liées, celles des armes et de la négociation comme meilleure voie pour résoudre les conflits. Tout est clairement interconnecté. Le discours du pape rencontre une Europe en crise: d’un côté, elle est immergée dans une culture consumériste – devenue la seule culture dominante – qui a isolé l’individu, érodé la société et laissé chacun dans un environnement concurrentiel. De l’autre, elle est plongée dans l’échec de la mondialisation, qui a érodé la confiance européenne dans tout ce qui relève de l’universel, créant ainsi les conditions d’une résurgence d’un nationalisme dangereux. Il est intéressant de noter que l’attention considérable portée au pape de l’Église catholique doit également être comprise comme une attention portée au chef de la seule institution mondiale à avoir survécu à ces temps difficiles. Pour Vito Mancuso, l’Église doit désormais se mettre au service de ce besoin d’identité sociale dans un esprit de service, plutôt qu’avec le désir de reconquérir ses anciennes positions de pouvoir: c’est ainsi qu’elle pourra redevenir le «sel de la terre». Je suis d’accord, c’est un point important, mais l’âme perdue a peut-être aussi besoin d’autre chose. Et de quoi? Ce discours sur la raison, tout décisif qu’il soit, n’est-il pas également un peu froid? Je voudrais m’expliquer en citant une phrase de Fontenelle, grand penseur des Lumières qui mena une vie fort raisonnable: «Un ouvrage de politique, de morale, de critique, peut-être même de littérature, sera plus beau, toutes choses égales d’ailleurs, s’il sort des mains d’un géomètre.» Voilà ce que je crains. En ces temps de grande difficulté, la raison est essentielle, mais il me semble qu’aujourd’hui les gens ont également besoin de chaleur, c’est-à-dire de quelqu’un qui les aide à redécouvrir la place centrale du cœur. Le pape François écrivait dans sa dernière encyclique, Dilexit nos : «Certes, le problème d’une société liquide est d’actualité, mais la dévalorisation du centre intime de l’homme – du cœur – vient de très loin: on la trouve déjà dans le rationalisme grec et préchrétien, dans l’idéalisme postchrétien et dans le matérialisme sous ses diverses formes. Le cœur a peu de place dans l’anthropologie et il est une notion étrangère pour la grande pensée philosophique. D’autres concepts tels que la raison, la volonté ou la liberté lui ont été privilégiés. Sa signification est vague et on ne lui a pas donné de place spécifique dans la vie humaine. Peut-être parce qu’il n’était pas facile de le placer parmi les idées “claires et distinctes” ou en raison de la difficulté à se connaître soi-même: il semblerait que la réalité la plus intime soit aussi la plus lointaine de la connaissance. Souvent la rencontre de l’autre n’est pas un moyen de se trouver soi-même, puisque notre mentalité est dominée par un individualisme malsain. Beaucoup se sont sentis en sécurité dans le domaine plus contrôlable de l’intelligence et de la volonté pour construire leurs systèmes de pensée. Le fait de ne pas trouver de place au cœur lui-même, distinct des puissances et des passions humaines considérées isolément les unes des autres, n’a pas permis non plus de développer suffisamment l’idée d’un centre personnel où la seule réalité qui puisse tout unifier est, en définitive, l’amour.» C’est aussi de cela dont nous avons besoin: «les valeurs de l’Évangile».

Le retrait américain d’Irak ouvre une période d’incertitudes

Le plus dur vient de commencer pour l’Irak, où les États-Unis ont achevé, mercredi, un retrait total de ce pays avec leurs partenaires de la coalition internationale, en application d’une décision prise à cette fin avec Bagdad en septembre 2024, sous le mandat du président américain, Joe Biden. Au cours de ses douze années de présence en Irak, la coalition dirigée par Washington avait formé les forces irakiennes aux moyens leur permettant d’œuvrer aux côtés du pouvoir politique pour protéger le pays contre les appétits iraniens et jihadistes. Bien qu’il bénéficie du soutien sans failles de Washington, le gouvernement d’Ali al-Zaidi entre pratiquement dans une période de grande incertitude, en raison de défis de taille qui se posent devant sa volonté de rétablissement d’une souveraineté totale. Le plus important concerne bien entendu le désarmement des factions armées pro-iraniennes. Un second se rapporte à la menace persistante d’une résurgence des forces affiliées au groupe État islamique (Daech). Bagdad réussira-t-il à combler le vide sécuritaire que laisse le départ de la coalition et à empêcher les milices pro-iraniennes ou les cellules dormantes de Daech de s’y faufiler ? La question se pose. La réaction iranienne à la fin du retrait des forces de la coalition est d’ailleurs très éloquente. Les Gardiens de la révolution islamique se sont empressés, jeudi, de se féliciter d’une «victoire historique», en présentant ce retrait comme «une expulsion» qui marque, selon eux, le début d’un processus devant conduire au départ des forces américaines de l’ensemble de la région. Pour les Pasdaran, le retrait américain est «le résultat de l’action des groupes de la Résistance» qui va permettre «au peuple irakien de prendre en charge lui-même sa sécurité». Un discours qui n’est pas sans rappeler celui du Hezbollah au Liban où la «volonté populaire» qu’il met en avant régulièrement pour justifier ses actes, n’est en réalité que la manifestation de la mainmise iranienne. Similitudes libano-irakiennes La similitude à ce niveau, entre le Liban et l’Irak, n’est plus à démontrer. Les deux pays sont, du moins sur le plan du principe, engagés depuis le début de la guerre régionale dans un processus devant normalement déboucher à terme sur un désarmement des instruments militaires de l’Iran sur leur sol respectif. Là aussi, la ressemblance est frappante: Beyrouth et Bagdad ne disposent toujours pas d’une feuille de route claire pour atteindre cet objectif. Un petit rappel s’impose: en août 2025, le gouvernement libanais avait fixé au 31 décembre de la même année la date limite pour le désarmement du Hezbollah et les groupes palestiniens armés. L’armée libanaise avait réclamé un délai supplémentaire et proposé un calendrier-programme par étapes pour «étendre la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire». L’année 2026 touche à sa fin et le Hezbollah continue de rejeter farouchement l’idée même d’un désarmement. En Irak, Ali el-Zaidi avait fixé au 30 septembre la date du désarmement des factions armées pour qu’elle coïncide avec la fin de la mission de la coalition internationale. Jeudi, il l’a repoussée au 30 juin, ce qui peut expliquer, en partie, le triomphalisme iranien. Ayant perdu sensiblement son influence dans la région avec la guerre israélo-américaine lancée contre elle, surtout avec la chute du régime de Bachar el-Assad, en Syrie, la République islamique voit aujourd’hui grimper ses chances de resserrer de nouveau son emprise sur les deux pays, où elle dispose toujours d’alliés politiques, administratifs, sécuritaires et militaires. Elle mise plus particulièrement sur l’érosion de la popularité du président américain, Donald Trump, à l’approche des élections partielles de novembre et sur l’émergence d’une coalition gouvernementale en Israël, après les législatives d’octobre. Le retrait américain d’Irak, en particulier, supprime ainsi, aux yeux de Téhéran, un contrepoids militaire important et lui permettrait de mettre à profit le délai de neuf mois fixé par Ali-el-Zaïdi pour opérer un retour en force dans le pays à travers ses proxys. Le gouvernement irakien a été cependant clair quant à l’interdiction de toute attaque contre des pays de la région à partir de son territoire. Reste à voir de quelles marges il dispose pour faire respecter ses décisions et démanteler les groupes armés, surtout si le conflit régional devait reprendre. La situation en Irak est plus compliquée qu’au Liban, dans la mesure où les groupes armés pro-iraniens sont représentés au sein même de l’appareil sécuritaire. On cite notamment les Kataëb-Hezbollah ou de Harakat el-Noujaba, affiliées au Hachd el-Chaabi, qui avait contribué à repousser l’avancée des groupes de Daech et qui avaient été intégrés dans l’appareil sécuritaire irakien après la défaite de ces groupes, sur base d’une loi votée au Parlement. Le dignitaire chiite Moqtada Sadr, qui avait annoncé en mai dernier la dissolution de sa faction armée, Saraya el-Salam, et son intégration à l'État, a réitéré jeudi son appel aux groupes armés pour lui emboîter le pas, mais son influence sur ces derniers est pratiquement nulle. Compte-tenu des craintes liées, aussi bien en Irak qu’au Liban, à des mesures susceptibles de toucher à des équilibres en place depuis des décennies, la question qui se pose toujours est celle de savoir s’il est possible d’y neutraliser l’influence iranienne, sans qu’un contexte régional plus favorable ne le permette.

En France, Léon XIV récolte ce que Jean-Paul II a semé

«Nous étions sur le Thabor…il faut maintenant redescendre de la montagne et enraciner ce regain de foi dans l’ordinaire des jours». C’est en ces termes que le poète Jean-Pierre Lemaire a résumé les quatre jours mémorables de la visite du pape Léon en France (Paris-Lourdes-Metz, 25-28 septembre). Une visite qui à beaucoup d’égards a porté le sceau de la surprise totale, voire du «miracle», pour reprendre une expression utilisée par le Pape lui-même, à bord de l’avion qui le ramenait à Rome. Léon XIV a eu «la main heureuse», estiment des observateurs du monde catholique. Près d’un demi-siècle après la première visite de Jean-Paul II en France, en 1980, soit plus d’une génération plus tard, il a récolté ce que son prédécesseur avait alors semé par son apostrophe célèbre: "France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?”. Cette récolte s’est manifestée sous la forme d’une visibilité soudaine du christianisme dans un pays que l’on croyait devenu, selon le Washington Post , «le cimetière du catholicisme». Unanime, la presse du monde entier a manifesté son étonnement de voir une France jeune et enthousiaste, même si elle reste minoritaire, en contraste avec l’image d’un pays aux églises aux trois-quarts vides où l’on ne voit que des têtes blanches; une France ouverte à Jésus, une France qui croit à quelque chose de plus grand qu’elle - et qui croit que cette grande chose est pour elle ; à portée de main, à portée d’espérance. Justifiant à l'Unesco sa décision de consacrer sa première encyclique à l’Intelligence artificielle, Léon XIV a d’ailleurs insisté sur la soif de sens constitutive de l’être humain. «Ces systèmes savent corréler des données, pas donner du sens. Or le sens est l’oxygène de l’esprit», a-t-il lancé. «La France redécouvre le catholicisme» «L’ampleur de la messe célébrée par Léon (place de la Concorde) a envoyé un message fort sur la vitalité du catholicisme dans un pays qui a cru pouvoir se défaire de ses racines religieuses», a analysé le vaticaniste Justin Mclellan dans les colonnes du National Catholic Reporter. Et de mentionner l’ouverture, par la police, de deux zones supplémentaires lors de la messe, face à l’afflux de fidèles. L’Église avait tablé sur 600 000 participants, mais ce sont finalement 800 000 personnes qui ont assisté à la célébration, selon le Vatican. La Republica italienne est allée jusqu’à titrer, au lendemain de la messe sur les Champs-Élysées, «la France redécouvre le catholicisme». Pour sa part, Il Messagero a constaté de son côté que «le catholicisme français, qui perd du terrain en tant que tradition héritée, semble parallèlement attirer une minorité de jeunes précisément parce qu’il n’est plus un héritage imposé (…).» «C’est peut-être cela le geste le plus politique de cette visite : libérer la France de sa nostalgie d’elle-même, et raviver son désir de nouveaux horizons de fraternité», a écrit l’historien Charles Mercier dans le quotidien La Croix. Un chant liturgique syriaque interprété par Héléna el-Amil de Rmeich Dans les cercles catholiques, il est courant de dire qu’à chaque époque de l’histoire, Dieu suscite les saints dont elle a besoin. A ce titre, le spectacle offert au Saint-Père au Stade de France restera un moment inoubliable d’intelligence historique. Léon devait y lancer aux 80.000 jeunes présents : «Vous êtes les saints d’aujourd’hui!». En fait, personne ne s’attendait à la grandeur du spectacle «Dans les pas des saints», offert au Pape ce soir-là ; un spectacle animé par des cavalcades de chevaux, qui a transfiguré l'espace du stade en un épique tableau vivant. La séquence a fait revivre, siècle après siècle, les grandes figures de sainteté qui ont marqué l’histoire de France, avec en ouverture Lazare et Marie Madeleine débarquant d’un trirème phénicien dans la région qui deviendra la Provence. Ce tableau était accompagné d’un chant liturgique syriaque du IVe siècle, «Abo Dqoushto» (Père de la Vérité), une prière extraite de la liturgie maronite traditionnelle adressée à Dieu le Père, centrée sur le sacrifice, la miséricorde et le salut du Christ. Ce cantique était interprété en l’honneur des racines orientales du christianisme, par Héléna el-Amil, une fille du village frontalier maronite de Rmeich, docteur de l’Université de Paris-Saclay et paroissienne de l'église Notre-Dame du Liban de la rue d'Ulm. Pour beaucoup, le spectacle a symboliquement «réparé l’offense» faite à la France catholique lors du spectacle organisé pour l’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024: un spectacle par moments paillard, qui avait livré au sarcasme ce que la France catholique a de plus sacré, par le biais d’une parodie irrévérencieuse du célèbre tableau de la dernière Cène peint par Léonard de Vinci. L’évocation historique du Stade de France succédait à un hommage rendu en cours de journée par le Pape aux martyrs de la Révolution française lors d’une visite privée à l’Institut catholique de Paris. L’Institut abrite un couvent historique qui, sous la Révolution, fut transformé en prison pour les prêtres ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé qui prévoyait la réorganisation de l’Église de France sous l’autorité de l’État. Le Pape devait s’y recueillir à l’endroit exact où furent massacrés 114 prêtres en 1792 après un simulacre de procès conduit dans la sacristie. Les racines de la France et de l'Europe En résumé, la visite pastorale a permis à un Pape de grande rationalité, de mettre en valeur non seulement les racines chrétiennes de la France, mais celles de toute l’Europe, un ensemble humain avant d’être géographique forgé par des siècles de rencontres de cultures et de peuples, d’invasions et d’assimilations, un ensemble en constante évolution qui se trouve, en ce moment, face à une nouvelle étape de sa longue histoire de rencontres, avec l’arrivée sur le continent de nombre d’hommes et de femmes fuyant les théâtres de guerre et de persécution, ou en recherche d’une vie meilleure loin de la pauvreté et de la misère. «Pour comprendre cette longue histoire, a souligné le Pape au palais des congrès Robert Schuman, à Metz, on ne peut passer sous silence un autre Père de l’Europe : saint Benoît» (VIe siècle). «L’aide aux pauvres, aux malades, aux personnes âgées; l’éducation des enfants et les universités; les hôpitaux et la médecine; l’architecture et l’ingénierie; le développement des sciences; le droit et l’organisation des villes et des États eux-mêmes: tant de choses, en Europe, ont été profondément influencées par saint Benoît et ses moines! Sans ce terreau monastique, la civilisation européenne, telle que nous la connaissons, n’existerait pas.» «Loin d’être un critère confessionnel exclusif, la référence à la dette de la culture européenne envers le christianisme permet de mieux comprendre combien l’ouverture au transcendent est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation», a conclu Léon XIV. Le fonctionnement de l’Union européenne Sur le dialogue entre l’Eglise et la République, le Pape devait relever «la grande importance» de l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui encourage «un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les églises», tout «en respectant et ne préjugeant pas du statut dont elles bénéficient» dans les États membres. Ces paroles ont fait écho à celles qu’il avait prononcées à l’Elysée en présence du président Macron, au premier jour de sa visite, lorsqu’il avait invoqué le principe de «juste laïcité», pour plaider en faveur de la coopération entre l’Etat et l’Eglise, notamment dans le monde de l’éducation. Aux peuples qui ont le français en partage En s’adressant à la France en français, c’est à tous les peuples qui ont cette langue en partage que le pape Léon s’est adressé, c’est-à-dire d’une façon spéciale, aux Libanais, et en particulier aux chrétiens forts de leur ouverture multiséculaire sur la chrétienté occidentale. Et ce qu’il en a dit devrait résonner fort au cœur d’une nation défiée, d’un côté, par des courants islamiques réfractaires à l’intégration et à la «juste laïcité», et de l’autre par une dérive dogmatique qui, au nom du principe de laïcité, travestit le nom des fêtes chrétiennes et interdit l’installation de crèches dans les espaces municipaux. Ainsi, en rappelant à l’Europe ce qu’elle doit au christianisme, c’est en quelque sorte à tous les peuples dont l’avenir repose en partie sur leurs relations internationales avec l’Union européenne, que le pape insuffle un nouvel espoir. Comme l’a bien dit à Metz Mgr Jean-Marc Aveline, président de la conférence des évêques de France : «C’est, pour l'Europe, une immense responsabilité, dans un contexte où, de plus en plus, la force semble vouloir se passer du droit.» «Ce que l'Eglise croit réellement» Interrogé dans l’avion qui le ramenait à Rome sur le fait de savoir s’il avait franchi la ligne rouge séparant en France les affaires politiques et les affaires religieuses, notamment en se prononçant contre l'euthanasie, Léon a reconnu: «Bien sûr, il peut y avoir des responsables politiques, à gauche ou à droite, qui disent que la religion doit demeurer uniquement dans la sphère privée (…).» Mais, a-t-il expliqué, «je suis allé avant tout en France pour prêcher l’Évangile, pour proclamer la Bonne-Nouvelle, pour réaffirmer ce que Jésus-Christ lui-même dit lorsqu’il affirme : «Je suis le chemin, la vérité et la vie”, c’est-à-dire pour dire la vérité que Jésus nous offre.» «La défense de la vie», a-t-il poursuivi est «une réalité que, comme vous le savez tous, l’Église enseigne et à laquelle elle croit profondément». En France, «une loi a été récemment adoptée comme dans d’autres pays d’Europe également ou dans d’autres parties du monde et de nombreux débats sont en cours autour des questions relatives à la fin de vie.» Mais, a-t-il insisté, « dans un lieu comme Lourdes, où les personnes recherchent quelque chose de beaucoup plus profond, elles comprennent que leur vie, même au milieu de la maladie, du handicap ou de diverses formes de souffrance, a un sens». Or «l’Église, à cause de Jésus lui-même, veut être proche de ces personnes et affirmer les valeurs que la vie elle-même, me semble-t-il, porte pour nous tous. Donc, je dirais que, si cela est de la politique, alors oui, je l’ai fait ! Mais ce n’était pas pour m’immiscer dans la politique française. C’était pour enseigner ce que l’Église croit réellement.»

Yémen: pour la «République islamique», la pire des nouvelles

Le retour de la coordination saoudo-émiratie au Yémen constituerait une évolution d’une extrême importance sur le plan régional, en plus d’être la pire nouvelle qui puisse parvenir à l’oreille de la «République islamique». Il n’est un secret pour personne que l’Iran est prêt à aller loin dans l’exploitation du Yémen, dont une partie est devenue, grâce aux Houthis (le groupe Ansar Allah), une base militaire qui lui est rattachée dans la péninsule Arabique. Le retour des Houthis au port de Mokha, qui menace la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb, ainsi que les attaques dont le Royaume d’Arabie saoudite est la cible à partir du territoire yéménite, montrent qu’il est indispensable de faire face aux Houthis. Il faut même les ramener à leur dimension naturelle dans le nord du Yémen. Une telle confrontation est dans l’intérêt de tous les États arabes de la région, et pas seulement de l’Arabie saoudite. Au vu des récents développements au Yémen, il était naturel que se tienne la rencontre saoudo-émiratie, à travers la visite effectuée dans le Royaume par le cheikh Mansour ben Zayed Al Nahyan, vice-président des Émirats arabes unis, à l’invitation du prince Khaled ben Salmane, ministre saoudien de la Défense. Le cheikh Mansour a rencontré à Riyad le prince Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien, ce qui indique une reprise des contacts entre les deux pays et de la coordination entre eux au plus haut niveau. Les États de la région n’ont d’autre choix que de renouer avec la coordination et de réfléchir à ce qui peut être fait pour protéger la péninsule Arabique. Le danger que représente le Yémen, à la lumière de la récente poussée des Houthis en direction du contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, a de nouveau rapproché l’Arabie saoudite et les Émirats. Il est apparu, tout simplement, que le Royaume ne peut se passer des Émirats et que les Émirats ne peuvent se passer de l’Arabie saoudite, surtout lorsqu’il est question du Yémen… où le rôle de chacun des deux pays complète celui de l’autre. Les victoires militaires des Houthis ont révélé que les Émirats, qui ont sacrifié, dans un passé récent, un grand nombre de leurs militaires au Yémen, disposaient d’une grande capacité à coordonner les forces opposées aux Houthis. On peut même aller jusqu’à dire ouvertement qu’il ne peut y avoir de coordination efficace sur le terrain yéménite entre ces forces aux orientations diverses sans les Émirats. Depuis avant même la prise de Sanaa par les Houthis, à pareille époque en 2014, les Émirats ont réussi à réunir des forces du Nord et du Sud capables de faire face aux Houthis. Ces forces ont chassé les Houthis d’Aden et de Mokha, tout en contribuant à empêcher la chute de la ville de Marib. L’important, à présent, est que la tenue de la rencontre saoudo-émiratie est de bon augure, surtout si l’on prend en considération deux facteurs importants. Le premier réside dans l’ampleur de l’offensive houthie contre Mokha et les montagnes qui la surplombent, dont le contrôle pourrait aider le «groupe Ansar Allah» à atteindre Aden. Il n’est un secret pour personne que les Houthis aspirent à revenir dans la capitale du sud du Yémen, dont ils avaient été chassés par des forces soutenues par les Émirats au début de l’année 2015. Dans les combats qui se déroulent dans les montagnes de Taëz, notamment dans les monts Kahboub, les Houthis lancent des milliers d’adolescents dans la bataille afin d’atteindre des zones montagneuses assurant une protection à Mokha. Ces vagues humaines houthies rappellent celles auxquelles les Iraniens avaient eu recours durant leur guerre contre l’Irak dans les années 1980. Pendant cette guerre, qui dura huit ans, la «République islamique» utilisait des adolescents auxquels l’ayatollah Khomeyni faisait porter une «clé du paradis», afin qu’ils soient employés pour déminer les champs de mines posés par l’armée irakienne. Rien n’indique que les Houthis accordent la moindre importance au coût humain de la guerre menée afin que l’Iran prenne le contrôle de Bab el-Mandeb et l’utilise comme carte dans les négociations en cours avec les États-Unis. Quant au second facteur, il réside dans la prise de conscience, tant saoudienne qu’émiratie, que les divergences au sujet du Yémen ne servent à rien et ne profitent qu’à l’Iran, pour la simple raison que les Houthis, qui ne sont rien d’autre qu’un instrument iranien, sont toujours prêts à exploiter toute forme de désaccord interarabe afin d’étendre la superficie des territoires qu’ils contrôlent au Yémen… et de progresser vers le Sud, et vers la ville d’Aden en particulier. Une fois encore, il faut souligner que la coordination saoudo-émiratie au Yémen ne peut qu’avoir des répercussions positives sur ce pays, sur la région du Golfe et peut-être même au-delà. Il est clair que l’entente saoudo-émiratie contribuera à rendre les forces du Sud, y compris celles relevant du Conseil de transition et les brigades des «Géants», plus enclines à participer aux combats plutôt qu’à rester spectatrices des affrontements en cours avec les Houthis. Une telle entente aidera également à restructurer les forces qui étaient placées sous le commandement de Tarek Mohammed Abdallah Saleh, composées pour l’essentiel de combattants du Nord, qui assuraient la protection de Mokha avant d’être contraintes de s’en retirer. Reste une question d’une extrême importance, qui se pose au moment où commencent à apparaître les prémices d’une alliance entre les Houthis et le mouvement «Al-Shabaab» en Somalie, un mouvement qui ne diffère guère de «Daech» et qui est présent sur l’autre rive de la mer Rouge. Cette question consiste à savoir si la coordination entre l’Arabie saoudite et les Émirats ira au-delà du Yémen, c’est-à-dire jusqu’au Soudan, où la seule solution réside dans le départ des deux généraux Abdel Fattah al-Burhane et Mohammed Hamdane Dagalo (Hemedti), plutôt que de continuer à tourner dans un cercle fermé, avec toutes les répercussions négatives que cela entraîne pour le Soudan lui-même et l’ensemble de son environnement régional…