Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
Image d'actualité
De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille s’est-elle achevée par un arrangement non déclaré?
Portrait de l'auteur
Par Jad Akhawi - Publié sept. 4, 2026 - 15:00
Image d'actualité
La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Japon-Liban: entre le paradoxe du relèvement après la défaite et le piège de l’effondrement permanent

J’ai été profondément touchée en regardant la série Antarctica sur Netflix, et je me suis demandé si nous pouvions, au Liban, accomplir quelque chose de semblable à ce qui s’est produit au Japon en 1950, ou si notre situation était tout simplement désespérée. La série s’articule autour du modèle qu’a constitué l’expédition japonaise en Antarctique dans les années 1950, montrant comment un projet scientifique et technique peut devenir un levier pour reconstruire le sentiment national dans un contexte d’après-occupation et de défaite. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Japon ne s’est pas contenté de reconstruire ses infrastructures matérielles. Il s’est également attaché à reconstruire son récit collectif et son image dans le monde, en transférant le fondement de sa légitimité du registre militaire vers le registre scientifique et civil. Cette expédition a joué un rôle symbolique dans cette transformation: elle fut présentée comme la preuve de la capacité de la nation japonaise à se relever et à réintégrer la communauté internationale par des moyens pacifiques. Ce qui frappe dans cette expérience, c’est que le lancement de l’expédition ne relevait pas simplement d’une décision administrative ou scientifique. Il constituait un acte éminemment politique et symbolique, inscrit dans un discours public qui associait le progrès scientifique à la restauration de la dignité nationale. Les institutions éducatives et les médias ont joué un rôle central dans ce processus à travers des campagnes de mobilisation émotionnelle et pédagogique qui simplifiaient le projet et le présentaient comme une aventure humaine collective, susceptible de rallier les différentes catégories de la société afin de réunir les financements nécessaires à l’expédition, alors que les moyens de l’État étaient limités. C’est précisément ici qu’apparaît le rôle remarquable joué par la mobilisation des enfants. Certains éléments de l’univers polaire, comme les manchots et les chiens de traîneau, les huskies, furent transformés en vecteurs émotionnels et pédagogiques qui permettaient d’inscrire le projet dans un imaginaire familier et de créer un lien affectif entre les individus et l’expédition. Cet usage symbolique des animaux n’avait rien d’anecdotique. Il constituait au contraire un moyen particulièrement efficace de transformer un projet complexe en une histoire compréhensible et susceptible de susciter l’identification, notamment auprès des jeunes générations. En ce sens, les dons populaires ne constituaient pas seulement une ressource financière. Ils devenaient aussi un moyen de faire naître un sentiment d’appartenance, le geste même de donner contribuant à ancrer chez chacun le sentiment de participer à un accomplissement national commun. Cela nous renvoie à ce que Benedict Anderson appelle les «communautés imaginées», dans lesquelles la nation se construit à travers des récits partagés qui donnent aux individus le sentiment d’appartenir à une entité dépassant leurs expériences particulières. Cette expérience s’inscrit également dans ce qu’Eric Hobsbawm a décrit comme «l’invention de la tradition», à travers la construction de rites et de pratiques contribuant à légitimer une nouvelle forme de patriotisme. Selon Axel Honneth, l’État-nation ne se construit pas uniquement à travers des lois et des constitutions arides, qui, au Liban, perdent leur fonction et leur efficacité sous l’effet de la corruption. Il se construit également à partir de ce qu’il appelle une «vie éthique commune». Celle-ci ne peut prendre corps que lorsque les citoyens partagent des «pratiques, des traditions vivantes et des projets communs» qui nourrissent en eux un sentiment de solidarité et de reconnaissance mutuelle, leur faisant comprendre que leur liberté individuelle est liée à celle des autres et à la réussite de la collectivité tout entière. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui au Liban, en l’absence de tout projet commun capable de reformuler l’identité nationale au-delà des enfermements confessionnels et de la corruption. Le succès de l’expérience japonaise ne fut cependant pas le seul produit d’un discours. Il reposait sur des conditions structurelles bien précises. La première était l’existence d’un État solide et structuré, capable, malgré la défaite, de planifier, d’agir et de maîtriser ses ressources. La deuxième était la présence d’élites politiques et administratives conscientes de la nécessité de passer d’un nationalisme militaire à une légitimité civile et scientifique, et déterminées à ancrer cette transformation à travers des projets concrets. La troisième condition, et sans doute la plus importante, était le degré de confiance de la population dans les institutions, suffisamment élevé pour que les citoyens puissent croire que leurs contributions, matérielles ou symboliques, seraient effectivement utilisées au service de l’intérêt général. En l’absence de cette confiance, toute tentative de mobilisation populaire perd son sens et se réduit à un simple exercice de façade. Lorsque j’ai songé à lancer au Liban une campagne comparable de collecte de dons afin d’aider les habitants du Sud, de contribuer à la reconstruction et d’empêcher le tandem chiite d’instrumentaliser cette occasion, une réalité radicalement différente de celle du Japon s’est imposée à moi. La situation libanaise actuelle apparaît en effet comme le contraire, sur le plan structurel, de l’expérience japonaise. Au lieu de constituer un cadre fédérateur, l’État se transforme en une arène où s’affrontent les forces confessionnelles et les réseaux clientélistes, ce qui compromet toute capacité à lancer un projet national commun. L’effondrement de la confiance entre le citoyen et les institutions condamne également d’avance toute possibilité de mobilisation financière populaire, les ressources publiques étant perçues comme exposées au pillage ou à leur utilisation au profit d’intérêts particuliers. À cela s’ajoute la coexistence de récits contradictoires sur le sens même de l’entité libanaise, entre la logique de la «résistance» et celle de la «souveraineté», ainsi qu’entre des allégeances régionales et internationales divergentes. Une telle situation empêche l’émergence d’un «récit commun» susceptible de servir de fondement à une mobilisation collective. Dans ce contexte, les mécanismes de reconstruction et d’aide deviennent des instruments permettant de reproduire les allégeances politiques. C’est ce que montre la domination exercée sur la distribution des ressources par des institutions à caractère clientéliste, qui renforcent la dépendance au lieu de contribuer à construire une citoyenneté égalitaire. Cette comparaison ne vise donc pas à reproduire le modèle japonais. Elle permet plutôt de mettre en lumière ce qui manque dans le cas libanais: un cadre symbolique et institutionnel capable de transformer l’acte économique en acte d’appartenance. Le problème ne tient pas seulement à la rareté des ressources. Il réside aussi dans l’incapacité à produire un sens collectif suffisamment fort pour donner aux individus le désir de contribuer volontairement à un projet dépassant leurs divisions. Dès lors, toute initiative visant à financer la reconstruction au Liban restera d’une portée limitée si elle ne s’accompagne pas d’une reconstruction de la confiance, de l’élaboration d’un récit national commun et de la mise en place de mécanismes transparents permettant de dissocier l’allocation des ressources des logiques clientélistes. En bref: libérer l’État de ceux qui l’occupent. Sans cela, l’écart entre les deux expériences restera l’expression d’une différence profonde dans la structure de l’État, la nature des élites et les conditions mêmes dans lesquelles se construit un sens national commun.

Maroc: pourquoi les prochaines législatives sont importantes

La tenue des élections législatives au Maroc le 23 septembre prochain, à la date prévue, témoigne de la régularité de la vie politique dans un royaume vieux de plus de douze siècles. À chacune des étapes de sa longue histoire, le Maroc a su surmonter les difficultés, les obstacles et les défis de différentes natures, jusqu’au règne de Mohammed VI, monté sur le trône il y a un peu plus de vingt-sept ans, succédant à son père Hassan II. Le développement de la vie politique a constitué l’une des caractéristiques marquantes du règne de Mohammed VI. Il s’est accompagné de la mise en place d’infrastructures modernes qui font que celui qui arrive au Maroc depuis l’Espagne ou le Portugal n’a guère le sentiment de passer de deux pays européens à un monde différent… La tenue des élections marocaines à la date prévue consacre de nouvelles conceptions de l’exercice du pouvoir, fondées sur le respect rigoureux de la Constitution approuvée par les citoyens lors du référendum populaire organisé en 2011. Celle-ci prévoit notamment que la personnalité chargée de former le gouvernement soit issue du parti ayant obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement. Les élections ouvriront donc grand la porte aux tractations entre partis, d’autant que celui qui remportera le plus grand nombre de sièges ne sera pas en mesure de disposer à lui seul d’une majorité lui permettant de former un gouvernement sans s’allier à d’autres formations. C’est ce qui s’était produit il y a quatre ans à l’issue des dernières élections, lorsque le Rassemblement national des indépendants, alors dirigé par Aziz Akhannouch, avait remporté le plus grand nombre de sièges sans disposer d’une majorité absolue. La Constitution de 2011 est venue consacrer un nouvel élan de la vie politique dans un royaume qui a choisi de se moderniser sans ignorer les difficultés auxquelles il est confronté, entre son manque de ressources naturelles, d’une part, et la guerre d’usure qu’il subit depuis 1975, d’autre part. Ce n’est un secret pour personne: le Maroc fait face à une guerre d’usure menée contre lui par le régime algérien depuis qu’il a récupéré ses provinces sahariennes du colonisateur espagnol grâce à la «Marche verte», une marche pacifique à laquelle quelque 350 000 citoyens marocains avaient participé à l’appel du défunt roi Hassan II. Cette guerre d’usure, dans laquelle le Front Polisario est utilisé depuis plus d’un demi-siècle, a coûté très cher. Elle n’a cependant pas empêché le Maroc de poursuivre ses projets de développement et son activité diplomatique, couronnée en octobre 2025 par l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui a reconnu la marocanité du Sahara et le fait que la seule solution viable réside dans la proposition d’une autonomie élargie dans le cadre de la souveraineté marocaine. Les élections et la phase qui les suivra peuvent être considérées comme faisant partie des défis auxquels le Maroc est confronté, notamment celui de la guerre contre la pauvreté à laquelle Mohammed VI a appelé dès son accession au trône. Une telle guerre, qui commence par l’éradication des bidonvilles et la construction de logements décents pour ceux qui y vivent, demeure le meilleur moyen de combattre le terrorisme et toutes les formes d’extrémisme. La tenue des élections à la date prévue confirmera que le changement vers le mieux n’est pas possible sans une conscience politique intégrée à l’échelle nationale. Un tel changement passe par les urnes, et non par la rue, même lorsque les revendications des manifestants sont légitimes. Le gouvernement d’Aziz Akhannouch n’est pas tombé en septembre et en octobre de l’année dernière lorsque des jeunes de la génération Z sont descendus dans la rue pour protester contre le niveau des services médicaux et de l’enseignement ainsi que contre la hausse des frais de scolarité dans les écoles privées. La rue n’a pas fait tomber le gouvernement. Il existe néanmoins aujourd’hui un besoin pressant d’un nouveau gouvernement dirigé par une personnalité plus proche du citoyen ordinaire et de ses préoccupations. Une personnalité qui a déjà prouvé, dans un passé récent, qu’elle était capable de réussir lorsqu’une mission précise lui était confiée. Plus clairement, il faut désormais un gouvernement capable de comprendre les véritables raisons pour lesquelles de simples fausses informations et rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux ont poussé des milliers de jeunes, dans les derniers jours de juillet dernier, à se diriger vers Ceuta, occupée par l’Espagne dans le nord du Maroc. Ces jeunes Marocains, dont le nombre a atteint cinquante mille, pensaient que Ceuta, située sur une terre marocaine, était un trésor d’or dans lequel ils pourraient puiser avant de retourner dans leurs villes et leurs villages pour y vivre dans l’aisance matérielle. Dans cette perspective, il paraît important que les élections jouent le rôle qui leur revient dans la réalisation du changement politique. Elles placent toutefois, dans le même temps, l’ensemble des partis politiques et leurs dirigeants face aux défis imposés par la réalité marocaine. Cela suppose naturellement de se hisser au niveau de l’essor que connaît le royaume, où se construisent des hôpitaux, des centres médicaux, des ports et des infrastructures de services dans différentes régions du pays. À cela s’ajoute une véritable prise de conscience, chez Mohammed VI lui-même, de l’importance de relever le niveau de l’enseignement. Le souverain marocain s’est exprimé ouvertement sur ce sujet il y a quelques années dans un discours prononcé à l’occasion de la Fête du Trône. Il y a abordé explicitement le niveau de l’enseignement et l’importance de la maîtrise des langues étrangères, en plus de l’arabe, naturellement. À quelque trois semaines des élections marocaines, la classe politique devrait assimiler ce qu’a révélé la scène de Ceuta concernant la jeunesse, le chômage, les disparités et l’attente des fruits des grands projets. C’est ce dont le roi lui-même avait parlé il y a un an lorsqu’il avait insisté sur la nécessité pour l’ensemble du Maroc d’avancer à une seule et même vitesse. Plus important encore, la crise liée à Ceuta ne s’est transformée ni en division politique interne, ni en confrontation ouverte avec l’Espagne, ni en fracture diplomatique susceptible de rebattre les cartes des relations du Maroc avec l’Europe. Cette réussite confirme la capacité de l’État marocain à absorber le choc, à empêcher ses adversaires connus d’en imposer leur interprétation, puis à ramener l’événement à ses justes proportions sans en nier la gravité. Autant d’enjeux pour l’après-élections, qui concernent avant tout la classe politique marocaine.

Holà, les janissaires sont à nos portes!
Par
Youssef Mouawad
Publié

Ankara la néo-ottomane avance ses pions dans le Bilad ash-Sham! Et ce n’est pas un bombardement israélien de la base aérienne d’Abou al-Dhouhour le 18 août dernier ou de la banlieue de Damas dix jours après, et encore moins les menaces à peine voilées de Tel-Aviv, qui retiendraient la progression turque en direction du sud géographique et le long de la «mer de Syrie» (1). Tom Barack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et émissaire spécial auprès de Damas, aura fort à faire maintenant qu’une rivalité stratégique se concrétise entre Turcs et Israéliens, avec la Syrie et bientôt le Liban comme principal terrain de compétition, voire de confrontation. Washington, ayant pris acte du recul iranien, doit songer à établir un mécanisme de «déconfliction» entre ses deux alliés que sont l’État hébreu et la république d’Erdogan, dès lors que ces derniers cherchent à remplir le vide abyssal laissé derrière eux par les mollahs iraniens en déconfiture! Une nostalgie d’Europe et une Turquie éconduite On n’en aurait pas été là si le Conseil de l’Union européenne n’avait estimé en juin 2019 que les négociations d’adhésion avec Ankara étaient «au point mort». Car, la Turquie, portée par une certaine nostalgie, avait toujours rêvé d’un destin européen. À deux reprises, les armées du sultan avaient fait le siège de Vienne (1529 et 1683) et, pour rappel, avant de faire de Constantinople sa capitale, le sultanat avait établi son siège à Andrinople (Edirne), en Thrace orientale. Ajoutons à cela qu’à la fin du premier conflit mondial, réduite aux dimensions d’un État-nation, la république turque, puissance régionale incontestable, s’était modernisée sans se désislamiser. Était-ce la raison pour laquelle l’Union européenne lui avait opposé une fin de non-recevoir? Les autorités turques crurent comprendre que l’Europe comptait rester un «club exclusivement chrétien». Alors, pour la faire courte, elles n’avaient plus qu’à s’étendre vers l’Est turcophone et vers le Sud arabophone. Et nous y voici ! Le sabre et le goupillon Or le Grand Turc, comme on disait à l’époque où il faisait trembler les Habsbourg, n’est pas un nouveau venu sur la scène du Proche-Orient. Quatre siècles durant, le Bilad ash-Sham avait fait partie de son empire, son identité majoritairement sunnite l’ayant naturellement disposé à agréer le pouvoir du monarque-calife, cette ombre d’Allah sur terre (2). Rappelons que les Osmanlis avaient abattu le pouvoir mamelouk et conquis la Syrie en 1516. À la fin de septembre de cette même année, Damas fut prise et le prêche du vendredi fut enfin prononcé, dans la grande Mosquée, au nom du sultan Sélim. En ce 2 octobre, la légitimité islamique fut donc acquise au chef auréolé de gloire et, le lendemain, c’est en conquérant victorieux que ce dernier fit une entrée triomphale dans la capitale des Omeyyades. Deux éléments avaient assis son autorité et emporté l’adhésion des «rayas» dans le Bilad ash-Sham, comme partout ailleurs: la victoire militaire et la communion dans une même foi. En d’autres termes, ce fut «l’alliance du sabre et du goupillon», comme sous l’Ancien Régime en France, et comme en Espagne sous Franco et au Portugal sous Salazar. Et qu’on ne vienne pas nous dire que les mentalités ont changé depuis! Quand allons-nous donc reconnaître que ce sont les deux mêmes leviers qui ont porté Ahmad el-Chareh à la magistrature suprême sur les rives de Barada, à savoir la victoire sur le terrain et sa rigoureuse orthodoxie musulmane? Les accords Sykes-Picot derechef Mais revenons quelque cent ans en arrière et ajoutons que les Syriens, avant comme durant le premier conflit mondial, ne cherchaient guère à faire sécession avec l’Anatolie; ils se seraient accommodés d’une certaine décentralisation où leurs aspirations culturelles auraient été reconnues et leur langue arabe agréée dans l’administration publique. Ils auraient bien accepté une double monarchie à l’instar de celle de l’Autriche-Hongrie, n’était-ce la politique drastique et souvent cruelle menée par Jamal pacha lors des années de guerre. D’ailleurs, ce ne fut pas un soulèvement local (3), encore moins les maigres effectifs arabes de l’émir Faysal, qui mit en 1918 un terme à l’occupation ottomane, mais plutôt l’avance triomphale des troupes alliées, principalement britanniques. Puis, à partir de l’époque mandataire, le nationalisme arabe, livré à lui-même, développa ses idiosyncrasies. Mais ce fut surtout l’abolition du califat en 1924 comme la laïcisation forcée, ces deux marques de fabrique du régime d’Atatürk, qui allaient encore distendre les liens de quatre cents ans entre le monde turcophone et le monde arabophone. Le parti Baas joua par la suite sur l’inimitié entre Arabes et Turcs, dans l’idée d’enraciner son pouvoir, l’annexion du sandjak d’Alexandrette en 1939 n’ayant pas joué en faveur de la réconciliation entre les deux peuples. Se méfier des engouements subits Tout cela pour dire que le contentieux syro-turc, s’il perdure, peut être résolu dans un climat de fraternité religieuse. La Turquie d’Erdogan, qui arbore fièrement son appartenance à l’islam, est la bienvenue dans une Syrie où cinquante ans durant le pouvoir bassiste a insidieusement persécuté le sunnisme majoritaire et muselé ses dignitaires religieux. Maintenant que l’Iran et la Fédération de Russie se sont retirés sans demander leur reste, la Turquie est supposément la bienvenue. Et l’on rapporte même que de jeunes Syriens en âge de se battre n’hésiteraient pas à grossir les rangs des troupes d’Ankara pour le cas où celle-ci engagerait le fer avec Israël. Cent ans de nationalisme arabe exacerbé n’ont peut-être pas effacé quatre cents ans d’ottomanisme, ni oblitéré mille ans de solidarité religieuse ! N.B.: Que la Turquie se méfie de l’engouement syrien pour elle! Qu’elle se souvienne du sort réservé à Nasser. En 1958, Damas lui avait fait un triomphe lors de la proclamation de la République Arabe Unie. Et puis, en 1961, ce fut la piteuse désunion! 1-Historiquement, l’expression «mer de Syrie» ou Mare Syriacum en latin désigne la partie orientale de la Méditerranée située au large de la côte syro-libanaise. 2-Titre emprunté au basileus byzantin, à la chute de Constantinople en 1453. 3- En Syrie, en dépit de la dégradation des conditions de vie en 14-18, on n’enregistra ni émeute significative, ni intifada, ni fitna contre le Turc. Et même que les officiers, les intellectuels et les grands bourgeois qui s’étaient ralliés à l’émir Faysal, étaient traités de renégats dans les grands centres urbains comme Alep, Homs, Hama, Damas, etc.

Téhéran pose un nouveau type de conditions à Washington…

Depuis que les Etats-Unis ont opté pour une politique de sanctions et de pressions économiques sur l’Iran, les négociations entre les deux belligérants n’ont connu aucune avancée. La visite du Premier ministre et ministre qatari des Affaires étrangères, Cheikh Mohammad Abdel Rahmane al-Thani, à Téhéran jeudi avait pour but de relancer ces pourparlers en vue, notamment, d’aménager un passage plus fluide dans le détroit d’Ormuz. Vendredi, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a exploité habilement cette visite pour effectuer une timide ouverture envers les Etats-Unis. Publiant une photo avec le responsable qatari sur son compte X, il l’a assorti d’un message affirmant que revenir à la table des négociations «n’est pas impossible». Comme il se doit, il a accompagné cette formulation très étudiée par des conditions: les Etats-Unis doivent savoir que les pressions ne servent à rien, ils doivent établir une confiance avec l’Iran, lui parler avec respect (!) et reconnaître ses droits, tout en honorant leurs engagements. Vaste programme. Sauf que les Américains ne donnent pas signe pour l’instant de vouloir abandonner leur stratégie de pressions économiques pour reprendre les pourparlers. Vendredi, le Trésor américain a indiqué avoir défini les réseaux et les intermédiaires utilisés par l’Iran pour exporter son pétrole par voie de contrebande et pour contourner les sanctions… «Nous allons cibler n’importe quelle source de revenus illicite du régime iranien, en coopération avec toutes les institutions gouvernementales (américaines) et avec nos alliés», a souligné le Trésor US. Par ailleurs, selon le site d’information Axios , les Etats-Unis estiment avoir largement affaibli l’emprise iranienne sur le détroit d’Ormuz, devenu, au fil du temps, le centre des négociations, plus important même que le dossier nucléaire ou les missiles balistiques. A ce propos, le ministère iranien des Affaires étrangères (encore lui) a publié un communiqué vendredi mettant en garde «tous les pays» contre l’application des sanctions américaines «illégales et injustifiées» contre l’Iran, et revendiquant une application du «droit international». Le pays restera déterminé à contrer « l’offensive militaire et économique conjointe des Etats-Unis et d’Israël », poursuit le texte. Par ailleurs, le chef de la sécurité iranienne Mohsen Rezaei a catégoriquement démenti les informations diffusées par les services secrets américains, mardi, selon lesquelles Téhéran aurait fomenté un plan pour l’assassinat de Barron, le plus jeune fils du président américain Donald Trump. Et c’est sur la chaîne du Hezbollah que le dirigeant iranien a choisi de dénoncer les «mensonges» américains sur le projet d’assassinat de Barron Trump. C’est la télévision d’Etat iranienne, rappelle-t-on à ce sujet, qui avait diffusé cette information il y a quelques jours, faisant état d’une importante prime pour toute contribution à cette opération… Frappes sur la banlieue de Damas L’autre information du jour est un nouveau regain de tension entre Damas et Tel Aviv, à la suite de deux incidents survenus jeudi soir et vendredi matin. Le premier est une incursion israélienne à Ras el-Ajraf en territoire syrien, au niveau du plateau du Golan, jeudi soir. Selon la chaîne pro-Hezbollah el-Mayadeen , les soldats israéliens auraient fouillé plusieurs habitations dans cette localité. Le second incident a concerné la banlieue de la capitale Damas, vendredi matin. Le correspondant de l’agence syrienne Sana a rapporté que deux obus étaient tombés dans des champs agricoles dans le Rif de Damas, sans faire de victimes. Les Israéliens semblent ne pas être pressés de réduire la tension avec la Syrie, malgré la réunion récente du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad Chibani, avec le patron du Mossad, en Jordanie, destinée à calmer le jeu, après des frappes israéliennes contre un aéroport syrien à Idleb. Ce raid avait failli également provoquer une grave escalade avec la Turquie, allié du régime syrien. Par ailleurs, la journée de jeudi a été meurtrière dans les territoires palestiniens. Des frappes israéliennes ont fait trois morts à Gaza, dont deux d’une même famille. Et des frappes à Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, ont ciblé «plusieurs terroristes», selon un communiqué de l’armée israélienne. Haykal reçoit le chargé d’affaires français Le sud du Liban, entre-temps, continue de vivre au rythme des explosions et des bombardements israéliens. De plus en plus, l’armée israélienne effectue des incursions en territoire libanais, notamment pour des fouilles ou pour dynamiter des maisons. Le processus de destruction donne l’impression de s’intensifier, notamment dans certaines localités comme Nabatiyeh ou Mansouri, à Tyr. En l’absence de toute nouvelle perspective dans le cadre des négociations directes menées par les autorités libanaises avec Israël, sous parrainage américain, le rôle français recommence à poindre sur la scène libanaise. Le commandant en chef de l’armée libanaise Rodolphe Haykal a ainsi reçu vendredi le chargé d’affaires français Bruno Da Silva, en prévision de la conférence qui devrait se tenir à Paris en soutien à l’armée libanaise. Une réunion préparatoire devrait avoir lieu dans la capitale française le 17 septembre, et le général Haykal devrait y participer. Le chef de l’armée avait été reçu, peu avant la visite du diplomate français, par le président de la République Joseph Aoun à Baabda.

Pourquoi les Libanais ont-ils peur du mot «paix»?

«Heureux les artisans de paix.» Peut-être n’existe-t-il pas de phrase qui résume mieux ce dont le Liban a besoin aujourd’hui que celle portée par le pape Léon XIV lors de sa visite au Liban et dont il a fait l’un des messages essentiels adressés aux Libanais. Sa visite est intervenue dans un pays épuisé par les guerres, les crises et les divisions, pour placer la paix au cœur du discours libanais, non comme une capitulation ou une concession, mais comme un acte, une responsabilité et un projet d’avenir. Mais le paradoxe libanais tient au fait que nous, qui avons tant vécu la guerre, en sommes parfois venus à craindre le mot «paix» lui-même. Pourquoi? Pourquoi le Libanais doit-il justifier son appel à la paix? Et pourquoi certains ont-ils le sentiment que le simple fait d’utiliser ce mot peut les placer en position d’accusés, comme s’ils avaient renoncé à leurs droits, accepté la capitulation, voulu la normalisation ou abandonné la cause? La paix est-elle devenue une accusation au Liban? Ces questions ne sont pas linguistiques. Elles révèlent un problème profond de la culture politique libanaise. Le Liban a vécu des décennies de guerres. Guerre civile, occupations, invasions, agressions, assassinats, conflits internes et affrontements régionaux transformés en crises libanaises. Et chaque fois, les Libanais en ont payé le prix: morts et blessés, déplacements de population, destructions, effondrement économique, émigration et fractures sociales. Et pourtant, nous n’avons toujours pas appris que la guerre n’est pas une fatalité libanaise. Peut-être est-il temps de redéfinir la paix. La paix dont le Liban a besoin n’est ni la paix de la capitulation, ni celle de la soumission, ni une paix imposée de l’extérieur. C’est une paix libanaise. Et cette paix commence par une idée simple: que le Liban soit maître de sa décision. Que ce soit l’État qui décide de la guerre et de la paix. Que les institutions de l’État soient l’unique référence. Que l’armée libanaise soit l’institution chargée de protéger les frontières et la souveraineté. Que la loi soit au-dessus de tous. Et que le Liban ne soit pas une arène ouverte aux guerres des autres. Car la paix ne signifie pas renoncer à nos droits. Elle signifie chercher à protéger ces droits par des moyens qui préservent le Liban et son peuple, et non par ceux qui transforment une nouvelle fois le Liban en terre de guerre. La paix n’est pas une faiblesse. Elle peut même être l’une des formes les plus difficiles de la force. Il est facile d’ouvrir le feu, facile de déclarer la guerre, facile de brandir les slogans de la victoire. Le plus difficile est d’empêcher la guerre quand on a la capacité de la déclencher, de choisir la négociation lorsqu’elle sert mieux son peuple, et d’utiliser la diplomatie, le droit et les relations internationales pour protéger son pays. C’est pourquoi la paix ne contredit pas la souveraineté. Au contraire, la véritable paix est le fruit de la souveraineté. Un État souverain décide quand il combat et quand il négocie. C’est lui qui parle au nom de son peuple, défend ses frontières, signe les accords et assume la responsabilité de leur mise en œuvre. Mais lorsque les centres de décision se multiplient, la paix elle-même devient impossible. Il ne peut y avoir de paix durable tant qu’il existe dans le pays des forces capables de décider de la guerre en dehors des institutions constitutionnelles. Et il ne s’agit ici ni d’une communauté plutôt que d’une autre, ni d’une confession plutôt que d’une autre. Le problème ne réside ni chez les chiites, ni chez les sunnites, ni chez les chrétiens, ni chez les druzes. Le problème réside dans la logique communautaire lorsqu’elle se substitue à l’État. Le Liban n’a pas besoin de communautés armées pour qu’elles se protègent les unes des autres. Le Liban a besoin d’un État qui protège tout le monde. Le chiite ne devrait pas avoir besoin d’un parti pour se sentir en sécurité, le chrétien ne devrait pas avoir besoin d’une protection extérieure, le sunnite ne devrait pas chercher une puissance régionale pour le soutenir, et le druze ne devrait pas craindre pour son existence. L’État est la garantie. Et c’est ici que la paix intérieure devient une condition de la paix extérieure. Nous ne pouvons parler de paix avec le monde tant que les Libanais eux-mêmes vivent dans un état de peur réciproque. La paix libanaise signifie passer de la logique des groupes à celle du citoyen. Faire en sorte que le Libanais sente que ses droits sont garantis parce qu’il est citoyen, et non parce qu’il appartient à une communauté, un parti, une région ou un axe. C’est pourquoi l’application de la Constitution n’est pas une question technique. Elle fait partie du projet de paix. La Constitution définit les institutions, les compétences et les rapports entre les pouvoirs. Et le problème libanais ne tient pas toujours à l’absence de textes, mais à leur non-application et au remplacement de l’État par un système de partage politique et confessionnel. On ne peut bâtir la paix sur la logique des quotas. La paix a besoin d’un État de droit. Et l’État a besoin d’une justice indépendante, d’institutions efficaces, de reddition de comptes et d’égalité entre les citoyens. Mais la paix ne se limite ni à la politique ni à la sécurité. Il existe aussi une paix sociale et économique. Que signifie l’arrêt des tirs si le Libanais reste sans emploi? Que signifie la sécurité si le jeune Libanais est contraint d’émigrer? Que signifie la stabilité si la pauvreté augmente, si l’État est impuissant et si l’économie s’effondre? La paix, c’est aussi permettre au Libanais de vivre dans la dignité. Trouver une école, une université, un hôpital. Trouver un emploi. Pouvoir construire une maison et fonder une famille. Sentir que son avenir se trouve au Liban, et non à l’aéroport de Beyrouth. La paix n’est donc pas seulement l’absence de guerre. La paix est la présence de la vie. Et c’est alors que la phrase du pape, «Heureux les artisans de paix», prend toute sa profondeur. Il n’a pas dit: heureux ceux qui attendent la paix. Il a dit: les artisans de paix. Ceux qui la font. Et cette responsabilité incombe aux Libanais avant d’incomber à la communauté internationale. Nous ne pouvons demander au monde de faire la paix à notre place alors que nous refusons nous-mêmes de participer à sa construction. La paix a besoin d’une décision libanaise. Elle a besoin d’un État. Elle a besoin de dialogue. Elle a besoin de courage politique. Et elle exige avant tout un changement dans cette culture politique qui a fait de la guerre un héroïsme, du compromis une trahison, de la négociation une faiblesse et de la paix une concession. Nous devons réhabiliter l’idée même de négociation. Négocier n’est pas trahir. La diplomatie n’est pas une capitulation. Et rechercher un compromis qui préserve les intérêts du Liban n’est pas renoncer au Liban. Les États ne protègent pas leurs intérêts par les seules armes. Ils les protègent aussi par le droit, la puissance diplomatique, l’économie, les alliances, les institutions et leur capacité à construire avec le monde des relations équilibrées. Et le Liban que nous voulons ne doit être inféodé à aucun axe. Ni à l’Iran. Ni à Israël. Ni aux États-Unis. Ni à aucune puissance régionale ou internationale. Mais au Liban d’abord. Voilà le sens de la souveraineté. Que les relations du Liban avec les autres soient fondées sur l’intérêt libanais, et non sur la dépendance. Que le Liban soit un pont, non une arène. Un État, non une carte à jouer. Une patrie, non une plateforme. Tel est peut-être le véritable sens de la paix libanaise. Une paix qui n’efface pas les divergences, mais empêche qu’elles se transforment en guerres. Une paix qui ne demande pas aux Libanais de renoncer à leur mémoire, mais refuse que cette mémoire serve de combustible à une nouvelle guerre. Une paix qui n’oublie pas les martyrs, mais n’envoie pas leurs enfants vers une nouvelle mort. Une paix qui n’ignore ni l’occupation ni l’agression, mais place l’intérêt du Liban et de son peuple au premier plan. Nous devons donc cesser d’avoir peur du mot «paix». Peut-être devrions-nous plutôt avoir peur d’autre chose: que la guerre devienne une chose normale dans nos vies et que parler de paix devienne suspect. Quel pays veut rester prisonnier de la guerre? Quel peuple veut que ses enfants vivent dans l’attente de la prochaine guerre? Et quel État peut bâtir une économie et un avenir alors que la décision de guerre n’est pas exclusivement entre ses mains? Il est temps de passer de la question: comment gagner la guerre? À une question plus importante: Comment empêcher la guerre? Et de la question: qui est le plus fort? À celle-ci: Comment faire en sorte que l’État soit plus fort que tous? Et de la question: qui protège notre communauté? À celle-ci: Comment l’État peut-il protéger tous les Libanais? Ce ne sont pas des questions de capitulation. Ce sont des questions de construction nationale. La paix dont le Liban a besoin n’est donc pas seulement une paix entre les Libanais et Israël, ni entre le Liban et la Syrie, ni entre le Liban et quelque autre État. C’est d’abord la paix du Libanais avec le Libanais, la paix du citoyen avec l’État, la paix de l’État avec lui-même, et la paix du Liban avec son environnement et avec le monde. La paix, c’est que le Liban cesse d’être une arène. Et qu’il devienne un État. La paix, c’est que la décision revienne aux institutions. La paix, c’est que les armes soient exclusivement entre les mains de l’État. La paix, c’est que la Constitution devienne une référence et non un slogan. La paix, c’est que la citoyenneté devienne plus forte que l’appartenance communautaire. La paix, c’est que le développement devienne plus fort que la guerre. La paix, c’est que l’avenir de nos enfants devienne plus important que nos victoires passées. Et finalement, peut-être ne devrions-nous pas avoir honte du mot «paix». Nous devrions plutôt en être fiers. Car celui qui demande la paix ne demande pas moins de mort, mais davantage de vie. Celui qui veut la paix ne renonce pas à sa patrie, mais veut la protéger contre sa transformation en arène permanente des conflits. Et celui qui fait la paix n’est pas faible. C’est celui qui possède le courage de briser le cercle de la violence. Le pape l’a dit: «Heureux les artisans de paix.» Et le Liban, qui a davantage connu la guerre que la paix, doit aujourd’hui transformer cette phrase, de formule religieuse, en projet national. Un projet qui dise clairement: Nous voulons un Liban qui soit un État et non une arène, une souveraineté et non une dépendance, une citoyenneté et non un partage confessionnel, un développement et non une destruction, une paix et non une guerre. Car peut-être la plus grande résistance que nous puissions mener aujourd’hui consiste-t-elle à résister à la transformation du Liban en champ de bataille. Et peut-être la plus grande victoire des Libanais serait-elle que leurs enfants n’aient pas à mener la prochaine guerre. Heureux le Liban s’il devient artisan de paix, plutôt que victime perpétuelle des guerres.

Iran: le jeu dangereux de l’escalade régionale face aux sanctions US

L’exacerbation des tensions au Liban, à Gaza, en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz fait craindre un scénario auquel l’Iran et ses alliés ont déjà eu recours: celui de provocations militaires qui iraient crescendo pour contrer le D-Day économique américain. L’armée israélienne affirme d’ailleurs se préparer à un possible «embrasement sur plusieurs fronts», à la veille d’une série de fêtes juives qui commencent le 11 septembre. Si l’Iran se garde bien de provoquer Israël, pour éviter une riposte qui lui coûterait très cher, il n’hésiterait pas, par contre, à inciter ses alliés à jouer aux fauteurs de troubles, au cas où l’étau économique américain se resserrerait davantage sur lui. Ce qui n’est pas, semble-t-il, encore le cas, le Pakistan ayant fait savoir, jeudi, par le biais du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, Tahir Andrabi, qu’Islamabad «n’est pas tenu de se conformer à des sanctions unilatérales américaines contre l’Iran, à moins que celles-ci ne soient imposées par les Nations unies». Concrètement, cela signifie que le Pakistan entend poursuivre ses échanges commerciaux avec Téhéran, malgré la menace du président américain Donald Trump de sanctionner les pays qui maintiennent des échanges de tous genres avec la République islamique. Selon le porte-parole pakistanais, Islamabad estime que les sanctions américaines «ne sont pas conformes au droit international et que les différends (américano-iraniens) doivent être réglés par le dialogue». Le porte-parole omet de relever à cet égard que ce prétendu «dialogue» dure depuis plus de vingt ans, plus précisément depuis 2006, date à laquelle le Conseil de Sécurité de l’Onu a sommé la République islamique d’arrêter l’enrichissement de l’uranium. Durant trois années de suite, depuis 2006, le Conseil de Sécurité a adopté des sanctions, de plus en plus sévères, contre l’Iran en raison de son refus de se conformer aux injonctions onusiennes… Il reste que l’attitude d’Islamabad constitue la première position officielle d’un État au D-Day économique annoncé lundi par le président Trump contre l’Iran. Tension croissante Sur le terrain, la tension est montée d’un cran sur presque tous les fronts. À Gaza, l’affaire des cerfs-volants, des ballons et des drones, lancés contre le territoire israélien, a bien failli dégénérer. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et son ministre de la Défense, Israël Katz, ont tous deux averti le Hamas d’une intensification des frappes si ces lancers se poursuivaient. En mer Rouge, deux sites stratégiques donnant accès au détroit tout aussi stratégique de Bab el Mandeb, le port de Mokha et la localité d’al-Khawkha, sur la côte ouest yéménite, ont été la cible de violentes frappes houthies et restent le théâtre de violents combats entre le groupe pro-iranien et l’armée régulière yéménite. Dans le détroit d’Ormuz, les navires qui s’aventurent dans les couloirs sécurisés par les États-Unis restent la cible d’attaques. Au Liban, une femme a été tuée et six autres personnes, dont une fillette, ont été blessées dans des raids israéliens qui ont visé la localité d’Arabsalim, dans le caza de Nabatiyé, quelques heures après une attaque au drones piégés du Hezbollah contre les forces israéliennes stationnées dans le secteur de la colline stratégique d’Ali Taher, dans le même caza. Les tirs et les raids se sont intensifiés en ce jeudi, contre de nombreux villages libanais au Liban-Sud. L’escalade est d’autant plus préoccupante que les opérations militaires israéliennes ne se limitent pas à la zone dite de sécurité. Le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, a d’ailleurs annoncé un relèvement du niveau d’alerte parmi ses troupes et évoqué des plans opérationnels «sur tous les fronts, de l’Iran au Liban et jusqu’à Gaza», face à un risque d’«embrasement multi-fronts». Des tentatives de médiation, mais… Cette situation constitue un indicateur de l’échec, jusque-là, des tentatives de médiation qui ont repris entre Téhéran et les États-Unis. Après le chef d’état-major pakistanais, le maréchal Syed Asim Munir, et le ministre omanais des Affaires étrangères, Sayyid Badr Al-Busaidi, reçus successivement lundi et mardi à Téhéran, c’est au tour de Doha de tenter de relancer la diplomatie. Le Premier ministre qatari, Mohammad ben Abdel Rahman al-Thani, s’est rendu jeudi en Iran où il a eu deux entretiens avec le président Massoud Pezeshkian, et le chef du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf. Assiste-t-on encore une fois à une course contre la montre entre la diplomatie et l’option militaire? Il faut dire que celle-ci reste du dernier ressort pour Washington, à en croire les responsables américains, mais pour l’Iran, où la pression commence à se faire sentir très fort à l’intérieur du pays, le calcul est plutôt délicat: subir les sanctions ou augmenter la pression sur le terrain. C’est ici que le Liban est particulièrement concerné et où le rôle du Hezbollah devient sensible, alors que l’État continue d’ajourner sine die l’affaire du désarmement de la milice pro-iranienne. Le président Aoun a abordé indirectement, jeudi, le bras-de-fer (verbal) avec ce groupe, en faisant état d’un «conflit interne» entre «ceux qui cherchent à renforcer les institutions de l’État et ceux qui profitent de leur faiblesse», sans évoquer une possible feuille de route pour régler justement ce conflit. Beyrouth continue de miser sur les pourparlers directs avec Israël qui doivent reprendre en septembre, à Rome, selon le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, sans toutefois préciser de date. Pour comprendre le cœur du problème au Liban, il faut suivre les déclarations de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa, qui a de nouveau insisté jeudi sur la priorité d’un désarmement du parti pro-iranien, tout en relevant la dimension régionale de ce problème. «Le Hezbollah, a relevé l’ambassadeur US, doit remettre ses armes et l’État doit être la seule autorité. Quant aux garanties, elles impliquent que la souveraineté soit exclusivement entre les mains de l’État et que la défense relève également de celui-ci. Du moment qu’il détient l’autorité, contrôle les institutions et entretient des relations avec les autres États, il pourra toujours faire appel à eux afin qu’ils lui apportent l’aide» dont il aurait besoin, a déclaré le diplomate US après un entretien avec le cheikh Akl druze, Sami Aboul-Mona. Mais pour que cela soit possible, il faut que le Hezb se détache de l’Iran, ce qui n’est pas évident, a reconnu le diplomate. «Jusqu’à présent, le Hezbollah ne veut parler ni avec l’État, ni avec nous, ni avec Israël, parce qu’il ne fait que recevoir des ordres de l’Iran», a-t-il souligné.