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Parade militaire houthi le 21 septembre 2022 à Sanaa (AFP)
Étude
Portrait de l'auteur
Par Saoud El-Mawla
Publié oct. 8, 2026 - 03:52
III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»
Analyse
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Par Rabih Dandachli - Publié oct. 8, 2026 - 03:14
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Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix. Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance. Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Yakzan Takki - Publié oct. 8, 2026 - 02:58
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Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI, font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.
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L’impasse libanaise exige de nouvelles approches

Si le pouvoir libanais estime mobiliser toutes ses énergies et toutes ses capacités pour faire face à la nouvelle donne créée par l’occupation israélienne d’environ 7 % du territoire libanais, et déployer tous les efforts possibles pour mettre en œuvre l’accord-cadre signé avec Israël et relancer les négociations enlisées à Rome ou à Washington, il lui faut également chercher à imaginer une forme de dialogue politique intérieur, en particulier avec le Hezbollah, principal responsable d’avoir entraîné le Liban dans deux guerres successives, en 2024 et en 2026. Le pouvoir libanais a placé la barre très haut depuis sa recomposition, avec l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République en janvier 2025 et la formation du gouvernement du Premier ministre Nawaf Salam en février de la même année. Il faut reconnaître qu’il s’agit de seuils qu’il n’était même pas envisageable de se fixer quelques années plus tôt, lorsque l’emprise du Hezbollah sur l’État et le pouvoir au Liban avait atteint une profondeur considérable et que sa puissance militaire l’avait poussé à étendre sa présence en Syrie et à s’enfoncer dans les complexités et les problèmes de ce pays. Pour mémoire, le gouvernement a réaffirmé que les armes devaient être exclusivement entre les mains de l’État, une revendication qui fait presque consensus au Liban puisqu’elle constitue l’étape première et évidente de la construction de l’État. Le gouvernement est ensuite allé plus loin en considérant les activités militaires du parti comme illégales, tout en affirmant que son rôle devait se limiter à l’action politique civile. Il a également insisté sur la nécessité d’empêcher tout tir de roquettes depuis le territoire libanais et appelé les services de sécurité à faire appliquer cette décision. Mais, avec le temps, et en particulier depuis que l’Iran, principal parrain du parti, a tenu face à la guerre américano-israélienne, le ton officiel a évolué. Il ne s’agit pas de revenir sur ces décisions fondamentales, mais de réfléchir à la manière de les mettre en œuvre. Si le pouvoir est désormais convaincu qu’il est, dans les faits, impossible de désarmer le Hezbollah par la force, il faut sortir de cette impasse et engager un dialogue avec le parti et avec Téhéran sur l’avenir de cet arsenal, compte tenu des répercussions qu’il aura sur l’avenir du Liban. Et si Beyrouth a maintes fois posé pour principe que nul, quel qu’il soit, ne doit négocier en son nom, cette position est compréhensible et louable. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faille ignorer les réalités du terrain ni renoncer à adopter de nouvelles approches, différentes de celles qui ont prévalu au cours de la période précédente. Le Liban n’a peut-être pas grand-chose à offrir à l’Iran en échange de l’arrêt de son soutien au Hezbollah. Mais il est certain que la décision d’expulser un ambassadeur, qui s’est révélée impossible à appliquer, ce qui constitue un problème en soi, peut imposer la recherche d’autres moyens dans ce domaine. Un tel recul, s’il devait avoir lieu, ne serait pas de la lâcheté, mais du réalisme politique, dont on a grand besoin à ce moment charnière. Le gouvernement libanais doit également élaborer une approche globale de ce dossier, qui dépasse la seule question des armes malgré le caractère central et l’importance de celle-ci, et engager une réflexion sérieuse sur la manière de retisser les liens entre la communauté du Hezbollah, son environnement social et l’État. Ce milieu a longtemps considéré que l’État le traitait avec condescendance et indifférence et le laissait dans le dénuement. Combler ce fossé suppose d’étudier les moyens d’intégrer progressivement les institutions et les services sociaux et médicaux. C’est, en tout état de cause, le devoir de l’État envers ses citoyens. Une telle approche ne peut évidemment faire abstraction des membres du parti ni de la manière de traiter leur situation. Il ne s’agit pas de les intégrer en bloc dans les appareils de l’État, au risque qu’ils n’en recomposent les équilibres par leur poids politique et leurs références idéologiques, mais de les considérer comme des individus ayant besoin de nouveaux débouchés professionnels qui leur permettent de vivre dignement et de sortir de l’enfermement dans les voies des armes et de la guerre. Il s’agit naturellement d’une question extrêmement complexe. Mais le Liban n’est pas le seul pays à avoir connu ce type d’expérience, même s’il possède sa propre spécificité culturelle et pluraliste. S’inspirer de l’expérience d’autres pays paraît donc utile au regard des difficultés auxquelles le pays est aujourd’hui confronté. Ce qui est certain, c’est qu’il faut sortir les négociations de leur immobilisme en réaffirmant certaines constantes nationales susceptibles de renforcer la position du Liban dans les négociations, et en ouvrant des canaux de dialogue intérieur et extérieur afin de sortir de l’impasse et d’entrer dans une nouvelle période placée sous le signe de la stabilité et de la confiance.

News du mois de septembre: la bataille du Liban

Le mois de septembre vient de s’achever et, malheureusement, je n’ai pas réussi à atteindre l’un des objectifs que je m’étais fixés pour ce mois, à savoir terminer un texte que je suis en train de rédiger sur le cinéma libanais. Un texte traversé, entre autres, par la question de savoir ce que ce cinéma doit filmer au moment où le pays vit une nouvelle invasion israélienne, où la société libanaise est plus que jamais divisée et où commencent déjà à émerger des récits venus d’ailleurs sur ce qui nous arrive. Je pense, par exemple, à ce film annoncé sur l’opération des pagers, qui passera probablement sous silence les destructions provoquées par Israël au sud du Liban pour inviter plutôt le spectateur à s’émerveiller devant la prouesse technique d’une telle opération. Si je n’ai pas pu achever mon texte, c’est certainement un peu à cause de la paresse, due au temps estival, mais surtout parce que j’ai été rattrapé par l’actualité avec la mort du cinéaste chilien Patricio Guzmán, survenue au milieu du mois de septembre et à laquelle je pouvais difficilement rester insensible. Tout d’abord parce que certains de ses films ont énormément compté pour moi, mais surtout parce qu’avec sa mort, le Liban a perdu l’un de ses grands cinéastes, puisque Patricio Guzmán était clairement le plus Libanais des cinéastes d’Amérique latine. Le plus Libanais parce que venant d’un pays qui, comme le Liban, a toujours du mal à se débarrasser des démons de son passé, tant la mémoire de la dictature de Pinochet continue à diviser la société chilienne, comme en témoigne la récente élection à la présidence de José Antonio Kast, fils d’un ancien membre du parti nazi et admirateur assumé de Pinochet. Le plus Libanais aussi parce que les thèmes qui traversent ses films, comme l’exil, la trace, les disparus et surtout la mémoire, font étrangement écho à ceux qui hantent une grande partie du cinéma libanais. «Chili, la mémoire obstinée», titre de l’un de ses films, pourrait d’ailleurs résumer à lui seul tout un pan de notre production cinématographique. Enfin, et surtout, le plus Libanais parce que, comme Jocelyne Saab, Maroun Baghdadi ou Borhane Alaouié, Guzmán est véritablement né au cinéma à travers un événement. Un événement qui, dans le cas de ces cinéastes libanais, a été la guerre civile de 1975 et qui, dans celui de Guzmán, a été l’expérience politique d’Allende, brutalement interrompue par le coup d’État de Pinochet en 1973, dont il tirera ce documentaire monumental qu’est «La Bataille du Chili», l’un des documentaires les plus importants de l’histoire du cinéma. Né de l’urgence de filmer ce qui était en train de se passer dans les rues, comme Guzmán le racontera lui-même dans plusieurs entretiens, «La Bataille du Chili» relate, en près de cinq heures, la montée des tensions politiques qui ont accompagné les derniers mois du gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, jusqu’au coup d’État du 11 septembre 1973, qui mettra brutalement fin à cette expérience politique et à la vie du président chilien. Et inutile de préciser à quel point ce film, que Guzmán décrivait comme une caméra contre l’oubli, et la démarche qui lui a donné naissance résonnent fortement aujourd’hui, au moment où se pose à nouveau la question de savoir ce qu’il va falloir filmer au Liban. Mais en le revoyant, je me suis rendu compte à quel point ce film parle aussi du monde d’aujourd’hui et des images qui l’accompagnent. Non pas tant à travers le coup d’État qu’à travers les mécanismes politiques, économiques et médiatiques qui l’ont précédé et dans lesquels on peut reconnaître certaines dérives actuelles, où l’on a de plus en plus l’impression que nos démocraties fonctionnent très bien tant que l’on vote « bien », mais que, dès que le résultat des urnes contrarie certains intérêts, toute une machine se met en marche pour tenter de le contourner. Je pense, par exemple, aux interventions d’Elon Musk en faveur de l’extrême droite allemande ou encore aux élections législatives françaises de 2024, où la gauche, pourtant arrivée en tête en nombre de sièges, n’a finalement pas été appelée à former un gouvernement. Tous ces événements ont produit des images, tout comme la guerre à Gaza produit chaque jour son lot d’images de destructions et de massacres. Mais des images bien différentes de celles, beaucoup plus rares à l’époque, que filmait Guzmán. Des images de dénonciation qui prolifèrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux et nous montrent presque en direct ce qui est en train de se passer, sans pour autant parvenir à en changer le cours. Mais force est de constater que les images contre l’oubli de Guzmán et des cinéastes libanais ont, elles aussi, leurs limites, puisque «La Bataille du Chili» n’a pas empêché l’élection de José Antonio Kast, pas plus que les films de Jocelyne Saab, Maroun Baghdadi et Borhane Alaouié n’ont empêché l’histoire de se répéter au Liban. Bien sûr, il existe toute une littérature sur les limites des images et leur capacité à agir sur le réel. Je pense notamment à Susan Sontag qui, dans Devant la douleur des autres , s’arrête sur «Dead Troops Talk» de Jeff Wall, une photographie mise en scène représentant des soldats morts discutant entre eux sans prêter attention à celui qui les regarde. Une manière de rappeler que montrer une expérience ne suffit pas forcément à la transmettre puisque «nous», qui ne l’avons pas vécue, écrit-elle, «ne comprenons pas. Nous ne pouvons pas nous représenter ce que c’était». Mais ce qui me semble surtout intéressant ici, c’est que cette limite de l’image en rejoint une autre que Sontag avait formulée dans ses réflexions sur la photographie, à travers un étrange paradoxe. Alors même que nous photographions pour conserver une trace du réel, dans le même mouvement, «les images consomment la réalité». L’appareil photo devient ainsi «à la fois l’antidote et le mal, un moyen de s’approprier le réel tout en le rendant caduc». Et sans vouloir trop détourner la pensée de Sontag ni donner l’impression de prophétiser sur ce que sera le cinéma libanais de demain, il me semble que les images qui seront tournées seront prises dans un paradoxe comparable. Un paradoxe accentué par le fait qu’avec tous les événements que nous vivons depuis 2019 et la crise économique, nous ne savons toujours pas véritablement quelle histoire nous sommes en train de vivre, tout comme Guzmán ne savait pas encore, en filmant dans les rues du Chili, qu’il était en train de faire un film sur un coup d’État. Sommes-nous en train d’assister à une fin ou à un recommencement? Et pourtant, malgré toutes les limites de ces images contre l’oubli ou de dénonciation, nous avons besoin de nos propres images. Des images qu’il ne faudra peut-être pas surcharger de missions, en leur demandant de faire mémoire, de dénoncer ou de changer le cours des choses, mais qui devront malgré tout exister. Exister parce que, sans elles, nos récits risquent de disparaître au profit de ceux que les autres raconteront sur nous. Cela peut sembler finalement bien peu demander aux images, et pourtant ce n’est peut être pas si peu, puisque les images qui nous restent d’un événement finissent aussi par devenir la mémoire que nous en avons. C’est ce que Chris Marker, qui avait d’ailleurs aidé Guzmán à rendre possible «La Bataille du Chili», constatait dans «Sans soleil», à propos de ses propres images: «Elles se sont substituées maintenant à ma mémoire, elles sont ma mémoire». Et c’est peut-être là, finalement, que se joue la bataille du Liban.

Les Houthis au Yémen: de Saada à Bab el-Mandeb (2)

II - Le zaydisme: une doctrine de l'imam présent et de la révolte Une branche singulière du chiisme Le chiisme ( chī'a , «parti» de Ali) tient Ali ibn Abi Talib et ses descendants, les «Gens de la Maison» ( Ahl al-Bayt ), pour les successeurs légitimes du Prophète. Au fil des querelles de succession, il s'est scindé en plusieurs branches: les duodécimains (majoritaires en Iran, en Irak et à Bahreïn, et très présents au Liban), les ismaéliens, les courants dits «exagérateurs» ( ghoulat ) et les zaydites, aujourd'hui concentrés dans le nord-ouest du Yémen. Le zaydisme doit son nom à Zayd ibn Ali, petit-fils de Hussein, qui se soulève contre les Omeyyades et meurt en martyr en 740. Son neveu Ja'far al-Sadiq, référence des futurs duodécimains, refuse de le suivre. La séparation se fait sur ce point précis: suivre l'imam qui prend les armes contre l'injustice, ou attendre. Zayd entretenait des liens étroits avec le mutazilite Wasil ibn Ata, et Abou Hanifa, fondateur d'une grande école juridique sunnite, fut son élève et soutint sa révolte. Cette proximité explique que le zaydisme ait longtemps été décrit comme «le plus sunnite des chiismes». Les principes: présence, «khourouj» et descendance Trois idées distinguent le zaydisme des duodécimains. La première est la présence de l'imam : il n'y a pas d'imam caché ni de Mahdi attendu, mais un chef vivant qui doit se manifester. La deuxième est le devoir de révolte armée ( khourouj ) contre le souverain injuste, condition même de l'accès à l'imamat. La troisième est le rejet de la dissimulation ( taqiyya ) et de l'attente passive ( intizar ), qui caractérisent le chiisme duodécimain. L'imam doit remplir une série de conditions: piété, savoir de niveau moujtahid , courage, sens de la justice, générosité, ascèse, et surtout s'être proclamé et avoir pris les armes. Il doit aussi descendre de Hassan ou de Hussein, les deux fils d'Ali et de Fatima. C'est cette dernière condition qui fonde la place centrale des Hachémites dans la société zaydite. Plusieurs zaydismes La tradition connaît plusieurs écoles. La Salihiyya et la Batriyya admettent l'imamat du «moins méritant» en présence du meilleur, ce qui leur permet de reconnaître la légitimité des deux premiers califes ; elles sont juridiquement proches du sunnisme. La Sulaymaniyya tient ces califats pour une «erreur» de la communauté sans aller jusqu'à l'anathème. La Jaroudiyya, enfin, qui regroupe les disciples d'Abou al-Jaroud, se rapproche des duodécimains: elle considère que le Prophète a désigné Ali et juge sévèrement Abou Bakr et Omar. Au Yémen, c'est cette dernière lecture qui l'emporte. L'imam al-Hadi Yahya ibn al-Hussein, fondateur de l'État zaydite en 890 (ou 897 selon les sources), en fait la doctrine officielle et restreint l'imamat aux seuls descendants de Hassan et de Hussein (les Hasanayn). Les zaydites du Yémen sont ainsi devenus, en réalité, des jaroudites. Pourtant, des voix dissidentes n'ont jamais cessé de contester ce monopole de la lignée. De l'imamat à la république, puis au renouveau L'imamat zaydite a gouverné les hautes terres du nord, avec des interruptions ottomanes, pendant plus de mille ans. Il prend fin le 26 septembre 1962, lorsque des officiers renversent l'imam Muhammad al-Badr et proclament la République arabe du Yémen. Paradoxe fondateur: nombre de ces officiers sont eux-mêmes zaydites, mais issus des tribus et non de la noblesse hachémite. La guerre civile qui suit (1962-1970) oppose royalistes soutenus par l'Arabie saoudite et républicains appuyés par l'Égypte nassérienne. Pour le zaydisme, la chute de l'imamat est une menace existentielle. L'histoire enseigne en effet que là où le zaydisme a perdu son pilier politique, en Irak ou dans le Gilan et le Daylam iraniens, il a fini par disparaître comme doctrine. Sa force tient à sa dimension pratique et politique (imamat, commanderie du bien, révolte contre l'injuste) plus qu'à une métaphysique. La grande autorité religieuse Majd al-Din al-Mu'ayyadi mène alors un travail de préservation du patrimoine, depuis Saada, Taëf et Najran, tout en refusant de reconnaître la légitimité du pouvoir républicain. En 1990, face à l'essor du salafisme et des Frères musulmans, une partie des oulémas zaydites fait un pas historique: ils déclarent que la condition de descendance hachémite pour gouverner appartient au passé et que la direction de la nation revient à tous les citoyens. Badreddine al-Houthi, deuxième dans la hiérarchie des références zaydites, refuse cette révision et reste fidèle à la lecture jaroudite. Le néo-zaydisme houthi C'est sur ce refus que se construit le mouvement. Il s'agit d'un «zaydisme politique», ou plus exactement d'un hachémisme politique : la mobilisation interne et l'alliance extérieure avec l'Iran et le Hezbollah se font sous la bannière du retour des Hachémites. Le mouvement y ajoute des emprunts au chiisme révolutionnaire iranien, visibles dans l'introduction de célébrations comme la Achoura, dans la sarkha (le slogan) et dans la place donnée à la Palestine. Le mouvement combine ainsi une identité de minorité persécutée, une organisation moderne et une prétention hégémonique. Sa théorie du pouvoir est un mélange de zaydisme traditionnel, de gouvernement familial à la manière des monarchies du Golf et d'éléments du système révolutionnaire iranien, le tout sous une façade républicaine. Symbole de ce glissement: le 21 septembre, date de la prise de Sanaa en 2014, a remplacé la fête du 26 septembre, que beaucoup de Yéménites continuent de célébrer en illuminant leurs toits. Prochain article: De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir

Pays riches, nations endettées
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LevantTime .
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La nouvelle hausse de la dette française illustre une pression commune à plusieurs grandes économies: les emprunts s’accumulent, tandis que leur financement se renchérit. Des déficits aux taux d’intérêt, douze questions pour comprendre un phénomène qui pèse sur les budgets et sur les citoyens. La France a franchi un nouveau palier. Selon les chiffres publiés le 29 septembre par l’Insee, sa dette publique atteignait 3595,5 milliards d’euros à la fin du deuxième trimestre 2026, soit 119 % du produit intérieur brut (PIB). Elle a augmenté de 59,6 milliards d’euros en trois mois. Le gouvernement prévoit qu’elle représentera 121,7 % du PIB en 2027. À cette accumulation s’ajoute un financement plus coûteux. Le 29 septembre, le rendement des obligations françaises à dix ans a dépassé 4,80 %, un niveau inédit depuis 2008. Mais la France n’est pas seule concernée: des États-Unis au Japon, plusieurs pays riches doivent composer avec des dettes importantes et des intérêts en hausse. Dette et déficit: quelle différence? Le déficit public est l’écart annuel entre les dépenses des administrations publiques et leurs recettes, lorsque les premières dépassent les secondes. Les intérêts de la dette font partie de ces dépenses. La dette est, elle, un stock : l’ensemble des emprunts restant à rembourser. Elle résulte principalement de l’accumulation des déficits passés, même si des opérations de trésorerie et des achats ou ventes d’actifs peuvent aussi la faire varier. En France, elle comprend notamment les dettes de l’État, de la Sécurité sociale et des collectivités locales. La rapporter au PIB permet de comparer son montant à la production économique d’une année. Son remboursement, lui, s’échelonne sur des échéances multiples. Réduire le déficit ne suffit donc pas nécessairement à faire baisser la dette: tant que les comptes restent déficitaires, de nouveaux besoins de financement apparaissent. Pourquoi des pays aussi riches se sont-ils autant endettés? La richesse d’un pays lui donne une capacité à lever l’impôt et inspire confiance aux prêteurs. Elle facilite donc l’emprunt, sans garantir l’équilibre des comptes publics. Depuis la crise financière de 2008, les chocs se sont succédé : récession, pandémie, crise énergétique. Les gouvernements ont soutenu les entreprises, protégé les revenus et amorti les hausses de prix, tandis que les ralentissements économiques pesaient sur les recettes fiscales. À ces dépenses exceptionnelles s’ajoutent des déséquilibres durables: vieillissement de la population, besoins de santé et de retraites, dépenses nouvelles sans recettes correspondantes, ou baisses d’impôts non compensées. Pendant des années, les taux très bas ont permis de financer des dettes croissantes à faible coût. Leur remontée rend désormais les arbitrages plus difficiles, au moment où augmentent aussi les besoins de défense et de transition énergétique. La France est-elle un cas isolé? Non, mais les situations nationales diffèrent. Les États-Unis, le Japon et le Royaume-Uni subissent eux aussi le renchérissement de leurs emprunts. Même l’Allemagne, dont l’endettement est moins élevé, doit financer des dépenses supplémentaires. La France cumule cette pression internationale avec des difficultés propres: un déficit public encore attendu à 5,4 % du PIB en 2026, selon les annonces gouvernementales rapportées par l’AFP, et des incertitudes politiques sur le redressement des comptes. Tous les pays riches ne suivent donc pas la même trajectoire. Leurs perspectives de croissance, leur fiscalité, la monnaie dans laquelle ils empruntent et la confiance des investisseurs déterminent leur capacité à supporter la dette. Comment un État emprunte-t-il et rembourse-t-il? Il vend des titres de dette aux investisseurs. En France, l’Agence France Trésor (AFT) organise ces émissions pour le compte de l’État, notamment sous forme d’Obligations Assimilables du Trésor, les OAT. L’acheteur prête une somme pour une durée déterminée. Pour une obligation classique à taux fixe, il reçoit des intérêts, appelés «coupons», puis récupère le capital à l’échéance. L’État rembourse régulièrement ses créanciers, mais finance une partie de ces remboursements par de nouveaux emprunts: il « refinance » sa dette. Cette pratique est habituelle. Sa viabilité dépend de sa capacité à continuer d’emprunter à un coût supportable. Les 340 milliards d’euros d’émissions à moyen et long terme, nettes des rachats, prévus par la France en 2027 ne représentent donc pas 340 milliards de dépenses publiques supplémentaires. Ils serviront à couvrir le déficit et à remplacer des emprunts arrivant à échéance. Qui prête cet argent aux États? Les créanciers sont nombreux: banques, assureurs, fonds de pension, gestionnaires d’actifs, banques centrales et, indirectement, particuliers. Une partie de l’épargne placée en assurance-vie peut ainsi financer la dette publique. Selon les données de l’AFT, les non-résidents détenaient 56 % de la dette négociable de l’État français à la fin de 2025. Il s’agit de leur résidence fiscale, et non nécessairement de leur nationalité. Ces investisseurs n’ont pas tous le même comportement. Certains conservent leurs obligations pendant des années. D’autres, notamment les fonds spéculatifs, multiplient les opérations à court terme et peuvent amplifier les mouvements de marché, sans être à l’origine des déficits. Pourquoi les taux d’intérêt remontent-ils? Plusieurs forces se conjuguent. L’inflation réduit le pouvoir d’achat des sommes que les prêteurs récupéreront: ils demandent donc une rémunération plus élevée pour s’en protéger. Les tensions énergétiques liées à la guerre au Moyen-Orient alimentent ces inquiétudes. S’y ajoute l’offre de dette: lorsque les États empruntent davantage, en même temps que les entreprises cherchent des capitaux, les investisseurs peuvent exiger de meilleures conditions. Un pays dont les finances ou la stabilité politique inquiètent peut devoir payer une rémunération supplémentaire, appelée «prime de risque». Les banques centrales peuvent également relever leurs taux directeurs pour freiner la hausse des prix. Les taux des emprunts d’État à long terme dépendent notamment des anticipations sur cette politique, sur l’inflation et sur la croissance. Aux Etats-Unis, le rendement des bons du Trésor à dix ans avait dépassé fin septembre les 5% pour la première fois depuis 2007, conduisant la Réserve fédérale à relever ses taux pour la première fois depuis 2023, après la BCE. Vendredi, c'est la Banque du Japon qui a aussi relevé son taux directeur de 0,25 point à 1,25%, au plus haut niveau depuis 31 ans. La décision du Japon a été prise sous la pression préalable du secrétaire d'Etat américain au Trésor Scott Bessent, qui souhaite un raffermissement du yen par rapport au dollar. En effet, le Japon est le premier détenteur de titres de dette américaine et Washington redoute que le Japon ne vende des bons du Trésor pour soutenir sa monnaie, ce qui ferait encore augmenter le coût des emprunts aux Etats-Unis… Que signifie l’écart de taux entre la France et l’Allemagne? Cet écart, appelé «spread», compare le rendement des obligations de même durée. L’emprunt allemand sert de référence dans la zone euro. Le 29 septembre, l’écart avec la France s’approchait de 1,20 point de pourcentage: les investisseurs demandaient une rémunération nettement supérieure pour détenir des titres français. Ces rendements évoluent sur le marché où les obligations déjà émises s’achètent et se revendent. Pour une obligation à taux fixe, lorsque son prix baisse, son rendement pour un nouvel acheteur augmente. Ces échanges ne modifient pas les intérêts promis sur l’ancien titre. Ils influencent toutefois les conditions auxquelles l’État pourra placer ses prochains emprunts. La hausse des taux alourdit-elle immédiatement toute la dette? Non. Les emprunts à taux fixe déjà émis conservent leurs conditions jusqu’à leur échéance. Le surcoût se transmet progressivement, au fil des nouveaux emprunts et du remplacement des anciens. Une dette à échéances courtes expose donc plus rapidement à la hausse des taux. Dans un exemple simplifié, emprunter 100 milliards d’euros à 4 % plutôt qu’à 2 % double les intérêts annuels, de deux à quatre milliards d’euros. Pour le seul État français, l’AFT prévoit une charge budgétaire de la dette de 72,9 milliards d’euros en 2027, contre 62,6 milliards en 2026. Ce poste correspond essentiellement aux intérêts et aux effets de l’indexation de certains titres; il se distingue du remboursement du capital. À partir de quand la dette devient-elle dangereuse? Il n’existe pas de seuil universel déclenchant automatiquement une crise. La capacité à payer dépend aussi de la croissance, des recettes publiques, des taux, des échéances et de la confiance des prêteurs. Une relation est décisive : celle entre le taux d’intérêt moyen payé sur la dette et la croissance du PIB en valeur, inflation comprise. Si le premier dépasse la seconde, les intérêts tendent à faire monter le ratio dette/PIB. Pour compenser cet effet, l’État doit dégager un excédent avant paiement des intérêts, appelé «excédent primaire». À l’inverse, une croissance suffisamment forte peut alléger le poids relatif de la dette, même si son montant continue d’augmenter. Une hausse des taux ne signifie donc pas un défaut imminent. L’AFT indique que les émissions françaises continuaient d’attirer une demande supérieure à l’offre fin septembre. Le risque serait de ne plus pouvoir refinancer les échéances à des conditions supportables. Par ailleurs, la situation de taux élevés et volatils de la dette française semble de surcroît commencer à intéresser les fonds spéculatifs, qui pourraient, par des investissements de très court terme, rajouter de l'instabilité sur ce marché. Ainsi l'influence des hedge funds, ou fonds spéculatifs, sur les taux auxquels la France se finance, inquiète. Même si ces fonds ne détiennent qu'une fraction de la dette française, mais leur poids dans les échanges quotidiens ne cesse de progresser. Quelles conséquences pour les citoyens? Une facture d’intérêts plus lourde réduit les marges disponibles pour financer les services publics, investir ou répondre à une nouvelle crise. Elle peut conduire à des hausses d’impôts, à des économies budgétaires ou à un recours supplémentaire à l’emprunt. La remontée des taux peut aussi se transmettre au crédit immobilier et au financement des entreprises, freinant les achats, l’investissement et l’emploi. Les prêts déjà contractés à taux fixe restent toutefois protégés par leurs conditions initiales. L’effet varie selon les ménages : certains épargnants peuvent bénéficier de rendements plus élevés, tandis que ceux qui doivent emprunter supportent un coût accru. Comment réduire le poids de la dette? Les gouvernements peuvent agir sur les recettes, les dépenses et la croissance. Augmenter les premières ou freiner les secondes réduit le besoin d’emprunt. Une économie plus dynamique élargit la base fiscale et fait progresser le PIB auquel la dette est comparée. Le dosage compte. Un ajustement trop brutal peut affaiblir l’activité et les recettes, tandis qu’un effort constamment repoussé laisse les intérêts s’accumuler. La qualité des dépenses importe également: un investissement utile peut renforcer la capacité future à produire et à rembourser. L’inflation peut éroder la valeur réelle d’une dette ancienne à taux fixe. Mais elle renchérit aussi certaines dépenses, les titres indexés et les emprunts futurs. Elle ne constitue donc pas une solution durable et indolore. Quelles politiques à long terme? C’est là que réside le débat politique et social essentiel dans les démocraties occidentales. Et ça ne date pas d’hier: dès l’essor des politiques publiques dites ultralibérales, les partisans de cette approche luttent pour l’allègement, voire la disparition, des avantages sociaux dans plusieurs pays développés. L’exemple criant est celui des Etats-Unis qui, sous le président Clinton (pourtant un démocrate), ont décidé de réformer le système de retraites et celui de la sécurité sociale. D’autres réformes ont suivi en Europe, avec bien-sûr plus de modération. C’est le cas de l’Allemagne ou l’Espagne. En France, le débat sur l’allègement des dépenses sociales est aussi clivant que l’Affaire Dreyfus… Force est de constater que si l’Allemagne a pu augmenter l’âge de départ à la retraite à 67 ans, la France peine à pousser à plus de 64 ans. Pour un pays en plein vieillissement, les conséquences peuvent être catastrophiques. Ainsi, le déficit de la Sécurité sociale française est estimé à 21,8 milliards d’euros pour 2026, alors que les régimes de retraite de base, 8 milliards d’euros de déficit prévu pour 2026. En France, environ 57 % des dépenses publiques totales sont consacrées à la protection sociale et à la santé, selon les chiffres de l’Insee pour 2024. Ces dépenses incluent la Protection sociale hors santé : retraites, famille, chômage, aides sociales… avec 693 milliards €, environ 41 % des dépenses publiques. Auxquelles il faut ajouter les dépenses Santé, avec 261 milliards €, environ 16 % des dépenses. A titre d’exemple, le ration dépenses protection sociale/dépenses publiques totales aux États-Unis s’élève à 47%... mais avec presque 50 millions d’Américains dépourvus de protection médicale car trop chère! Pourquoi ne pas simplement annuler une partie de la dette? Une restructuration peut prévoir des remboursements plus tardifs ou une réduction des sommes dues. Elle impose toutefois des pertes aux créanciers et peut dégrader l’accès du pays au financement, avec des répercussions sur les banques et les épargnants. L’annulation des titres détenus par une banque centrale pose une question différente. Dans la zone euro, la BCE la juge incompatible avec l’interdiction du financement monétaire des États prévue par les traités. Certains économistes contestent ce cadre ou plaident pour sa modification. Même une annulation ne corrigerait pas, à elle seule, un déséquilibre persistant entre recettes et dépenses. Si ce déséquilibre demeure, la dette recommence à s’accumuler.

Mais qui sont ces Houthis qui menacent la libre navigation ?

Mais «qui sont ces Zoulous, qui sont ces gens remarquables qui infligent des défaites à nos généraux , qui convertissent nos évêques ... ?» Cette exclamation de Disraeli, Premier ministre britannique, pourrait être reprise par les nations européennes qui, aux portes de l’hiver, appréhendent la fermeture de Bab el-Mandeb ! Rappelons qu’en janvier 1879 , alors que l’Empire britannique sous Victoria avait atteint une suprématie mondiale, ses troupes se faisaient massacrer en Afrique du Sud par des tribus primitives. L’impérialisme européen en prit un coup, le cabinet britannique n’en revint pas et les nations occidentales purent rire sous cape de la mésaventure qui ternissait le lustre de sa Gracieuse Majesté! Ne vivons-nous pas en ce moment la même situation, maintenant que les Houthis, peuple fanatisé, sont en mesure de perturber le trafic maritime à l’entrée de la mer Rouge? Et l’Europe, dans sa splendeur, de se demander si elle ne va pas manquer de carburant avec les saisons froides qui finiront par s’annoncer. Une question de droit et une intervention armée Les «nations civilisées» s’étaient retranchées dans leur « comfort zone », à l’ombre de traités internationaux assurant la libre navigation dans les golfes et détroits. Elles croyaient pouvoir jouir de leur bon droit à l’abri des perturbations. Et voilà que les Houthis interviennent sur les lieux du drame et prétendent dicter leur loi aux pays de l’hémisphère Nord. S’étant emparés du littoral yéménite sur la mer Rouge, ces rebelles ont assis leur contrôle sur le détroit stratégique de Bab el-Mandeb, qui relie l’Europe à l’Asie via le canal de Suez. Aussitôt, un vent de panique s’est mis à souffler sur certains cercles: le 24 septembre dernier, 80 pays ont réclamé à l’Onu le «rétablissement intégral et sans délai des droits et principes de navigation». Concomitamment, le président Emmanuel Macron annonçait qu’il allait engager des «moyens militaires, c’est-à-dire des soldats, des radars, des systèmes de défense, pour protéger» le terminal saoudien de Yanbu. Ce site d’exportation du pétrole brut sur la mer Rouge avait été pris pour cible par les rebelles yéménites. Panique et branle-bas de combat s’expliquent par les chiffres suivants: avant la mainmise des Houthis, transitaient par Bab el-Mandeb 8,7 % du volume total du commerce maritime mondial et 13 % du commerce maritime mondial de pétrole brut. Le “khurûj”, cette doctrine qui fait toute la différence En ce moment précis de l’histoire, les Houthis, qui appartiennent à la branche zaydite de l’islam chiite, se sont hissés à un niveau tel qu’ils s’imposent comme les interlocuteurs privilégiés des pays occidentaux. D’où l’intérêt de rappeler certains de leurs spécificités. Leur imamat, aboli dans les années soixante du siècle dernier, n’a jamais été simplement héréditaire. Il pouvait être attribué à tout descendant de Fatima s’il était qualifié, c’est-à-dire s’il était juste, instruit et courageux. Mais, de surcroît, le récipiendaire est tenu de jouer le rôle de «redresseur de torts». Il doit se plier à une règle décisive qui est le khurûj , à savoir le soulèvement ou l’ intifada contre l’injustice. Cette doctrine est, en théorie, à la base de toute légitimité politique, même si avec le temps sa rigueur de principe a fini par s’émousser. Mais c’est précisément ce qui a donné au mouvement zaydite son caractère extraordinairement activiste et qui l’a opposé au modèle duodécimain qui, jusqu’à Khomeini, a versé dans le quiétisme et dans l’attente parousiaque de l’imam occulté. Aussi Abdul-Malik al-Houthi, chef actuel d’Ansar Allah, est de facto l’imam. N’est-il pas «présent, visible et combattant»? Il le restera tant qu’il conduit les siens dans les combats et préférablement de victoire en victoire ! La soif de vengeance Car les Houthis, ces durs à cuire, ont du pain sur la planche: ils ont une revanche à prendre sur la dynastie des Saoud qui leur a fait subir tant «d’injustices». De 2015 à 2019, cette dernière n’avait-elle pas constitué une alliance et mené des milliers de frappes aériennes contre leurs positions? D’agresseur il y a quelques années, Mohammed ben Salmane est désormais sur la défensive. Et ne pouvant compter sur le président Donald Trump, il a trouvé du crédit auprès du président Macron, qui a toutefois précisé ne pas vouloir « engager » la France dans un conflit entre Riyad et les rebelles pro-iraniens. Il n’en reste pas moins que le prince héritier est quelque part isolé et que ces supposés alliés se sont défilés face à leurs engagements. Ces partenaires de l’Alliance de La Mecque, à savoir la Turquie et le Pakistan, ne semblent pas prêts à intervenir militairement pour le soutenir dans l’épreuve, même si le pacte qui les lie n’est que défensif et que Ben Salmane est l’agressé. La capitale saoudienne compterait-elle sur Tel-Aviv pour se tirer d’affaire ? Ce n’est pas très improbable maintenant que les tabous sont tombés et que le 28 septembre dernier le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’est rendu secrètement aux Émirats Arabes Unis pour y rencontrer Mohammed ben Zayed*. Peut-on imaginer pareil aparté en Arabie Saoudite, ne serait-ce que par mimétisme ? * Le processus est déjà en branle : entre le 7 et le 13 septembre, une prise de contact entre responsables américains, israéliens et saoudiens, via le CENTCOM américain, a été enregistrée en Allemagne.

La Palestine à l’épreuve de l’ONU
Par
Hisham Dibsi
Publié

Le Premier ministre israélien est rentré de New York déçu. Seule une poignée de délégations l’ont écouté, et son discours était dépourvu de toute formule laissant entrevoir une volonté de faire la paix au Moyen-Orient. Il ne s’est adressé qu’à ceux dont il veut recueillir les voix lors des prochaines élections à la Knesset afin de rester au pouvoir. En revanche, les Palestiniens ont obtenu un succès politique et diplomatique manifeste sur cette scène internationale, malgré leur situation de faiblesse, le siège et les pressions constantes. Nous avons ainsi assisté à une forme de folie en Cisjordanie, alors que la saison de la récolte des olives coïncidait avec l’acquis palestinien, certes limité, obtenu à l’occasion de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Au retour de Netanyahu, le nombre de soldats de l’armée d’occupation en Cisjordanie a été doublé, passant d’une division militaire à deux. Les colons, armés et protégés par l’armée, ont mené 117 attaques et agressions à travers la Cisjordanie. Vingt-cinq véhicules ont été détruits, des arbres abattus, du bétail volé, de même que des citernes d’eau et des conteneurs à déchets. Des dounams de terres ont été rasés afin d’isoler des villages de la périphérie des villes et d’ouvrir des routes réservées aux colonies. Enfin, un bouclage total de la Cisjordanie a été imposé du 28 septembre au 3 octobre à l’occasion des fêtes juives, tandis que de nouveaux barrages et portails étaient installés, portant leur nombre à plus de mille. Le nombre de Palestiniens détenus en Cisjordanie a atteint 9 400, dont 3 198 détenus administratifs, c’est-à-dire sans inculpation, 88 femmes et 370 enfants. C’est une semaine de folie et de vengeance, au lieu d’une semaine de célébration des fêtes. Voilà la réalité de l’extrémisme religieux et son expression concrète sur le terrain. Une folie organisée, protégée par la puissance de l’armée d’occupation et par la politique de son gouvernement. Gaza après New York: le plan sur le papier, l’épreuve sur le terrain Cette année, New York n’a pas été une simple nouvelle étape dans le calendrier des Nations unies, ni une occasion supplémentaire d’échanger discours et déclarations autour de la guerre à Gaza. La communauté internationale semblait arriver à l’Assemblée générale avec une question plus pressante: que se passera-t-il après la fin de la guerre? Qui gouvernera Gaza? Qui garantira sa sécurité? Qui assurera sa reconstruction? Et surtout, Gaza peut-elle devenir la porte d’entrée vers une réunification de la géographie palestinienne, ou bien la période de transition ajoutera-t-elle un nouveau chapitre à la division? Ce qui est ressorti des réunions de ces derniers jours ne ressemble pas à un accord définitif, mais dépasse les déclarations traditionnelles. Une carte politique, sécuritaire et économique de l’après-guerre commence à se dessiner. Elle fait converger le plan visant à mettre fin à la guerre, la résolution 2803 du Conseil de sécurité, le Conseil de la paix, le Comité national pour l’administration de Gaza, la Force internationale de stabilisation et le plan de relèvement et de reconstruction, avec le processus plus large visant à établir un État palestinien. Le 22 septembre, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a clairement posé le cadre politique en affirmant que Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, devaient demeurer une seule entité politique, économique et territoriale sous un gouvernement palestinien unique, et que la solution politique reposait sur deux États établis sur la base des lignes antérieures à 1967. Mais la nouveauté ne résidait pas dans la réaffirmation de ces principes. Elle résidait dans la tentative de les transformer en dispositifs concrets. Le lendemain, lors d’une réunion consacrée au relèvement précoce de Gaza, les Nations unies ont posé une équation selon laquelle reconstruction et politique ne peuvent être dissociées. Il est impossible de reconstruire les services sans une autorité capable de les gérer, comme il est impossible de stabiliser une autorité de transition sans assurer l’électricité, l’eau, la santé, l’éducation et le logement. Les Nations unies ont donc formulé un principe plus précis: une seule Palestine, un seul plan de relèvement et un seul mécanisme d’aide, les institutions palestiniennes devant constituer le point d’ancrage de l’ensemble. Parallèlement, le «Conseil de la paix» a commencé à passer du statut d’idée politique à celui de structure de planification. Le Comité national pour l’administration de Gaza a été constitué de technocrates palestiniens. Sa mission consiste à administrer les affaires civiles durant la période de transition, cette période devant servir de pont vers le rétablissement d’une administration palestinienne unifiée de Gaza et de la Cisjordanie. Mais le paradoxe est que le Comité, malgré sa formation et son activité depuis plusieurs mois, n’a toujours pas été en mesure d’entrer à Gaza et d’y exercer ses fonctions. La Force internationale de stabilisation ne s’est pas non plus encore déployée dans la bande de Gaza. C’est là que commence la véritable distance entre le plan et la réalité. Le plan peut définir les institutions et les rôles, établir des calendriers de reconstruction et organiser la répartition des fonds. Mais il ne peut, à lui seul, ouvrir les points de passage, mettre fin à la présence des armes, imposer le retrait israélien ni permettre au Comité palestinien d’entrer à Gaza et de commencer à travailler. C’est ce nœud que les réunions de New York ont transporté d’une séance à l’autre. Les pays arabes et musulmans concernés par le plan n’en ont pas rejeté la trajectoire. Ils ont au contraire poussé vers le passage à l’étape suivante: désarmement des factions, retrait israélien, déploiement de la Force de stabilisation, puis prise en charge de l’administration palestinienne de transition et lancement du processus de reconstruction. En revanche, la mise en œuvre de ces différents éléments est restée liée aux positions des acteurs présents sur le terrain, et non au seul accord international. On peut donc dire que le désarmement est devenu l’une des clés de la nouvelle phase. Le rapport des Nations unies présenté au Comité de coordination de l’aide confirme en effet que le désarmement du Hamas et des factions armées n’a pas encore été réalisé, et que les dispositions transitoires prévues par la résolution 2803 ne sont pas encore opérationnelles à Gaza. Mais réduire le problème aux seules armes du Hamas reviendrait à simplifier la situation. Il y a également la question israélienne: quand et comment le retrait aura-t-il lieu? Quelles seront les limites de l’action de la force internationale? Qui garantira la sécurité durant la période de transition? Israël acceptera-t-il que Gaza passe d’une administration transitoire internationale et palestinienne à une administration palestinienne unifiée, ou les dispositions sécuritaires resteront-elles ouvertes pour une durée indéterminée? Il y a, en parallèle, la question palestinienne: le Comité national pour l’administration de Gaza constituera-t-il un pont permettant le retour de l’Autorité palestinienne dans la bande de Gaza, ou deviendra-t-il, du fait de la longueur de la période de transition, une nouvelle structure politique et administrative? Les Nations unies cherchent clairement à empêcher la seconde éventualité. Leur dernier rapport insiste sur la nécessité de ne pas créer d’institutions palestiniennes parallèles à l’Autorité et affirme que l’objectif final est que Gaza et la Cisjordanie soient administrées par un gouvernement palestinien unique. C’est là que réside l’importance des réunions de New York. Elles ont replacé la question palestinienne au centre de l’équation, alors que la guerre de Gaza avait presque fini par la réduire à un dossier humanitaire et sécuritaire. Le 24 septembre, près d’une centaine de pays et d’organisations ont participé à une réunion de l’Alliance mondiale pour la mise en œuvre de la solution à deux États. Ils ont réaffirmé que Gaza et la Cisjordanie formaient une seule unité et que les arrangements transitoires devaient déboucher sur un gouvernement palestinien unique, tout en reliant la reconstruction au processus politique plus large. Mais ce consensus international se heurte à un autre obstacle tout aussi important: ce qui se passe en Cisjordanie. Alors que New York parle de réunifier Gaza et la Cisjordanie, le rapport des Nations unies constate la poursuite de l’expansion des colonies, des violences commises par les colons, des déplacements de population, des restrictions à la liberté de circulation et de la grave crise financière que traverse l’Autorité palestinienne. Le rapport estime que ces évolutions compromettent la possibilité de créer un État palestinien territorialement continu et viable. C’est là qu’apparaît le grand paradoxe de toute la situation: la communauté internationale travaille à reconstruire Gaza tandis qu’en Cisjordanie s’érodent les conditions géographiques et politiques censées permettre à Gaza de faire partie d’un seul État palestinien. Sur le plan financier, le projet a également franchi une étape, passant des généralités aux chiffres. Des projets de relèvement et de reconstruction de Gaza ont été présentés, tandis que les Nations unies soulignent que les financements disponibles restent très inférieurs à l’ampleur des besoins et que les différents mécanismes de financement doivent être coordonnés afin que la multiplication des fonds et des institutions n’entraîne pas une fragmentation accrue. Nous sommes ainsi confrontés à une équation extrêmement complexe: il faut de l’argent pour reconstruire; la reconstruction exige la sécurité; la sécurité nécessite des arrangements politiques; les arrangements politiques nécessitent une administration palestinienne; cette administration nécessite la réunification de Gaza et de la Cisjordanie; et leur réunification nécessite une perspective politique pour l’État palestinien. Chaque maillon de la chaîne dépend donc de l’autre. C’est pourquoi le bilan de New York ne peut être lu comme la naissance d’un nouvel accord sur Gaza. Ce qui est né est autre chose: une tentative d’inscrire l’après-guerre dans un dispositif politique international intégré, qui ne se contente pas de reconstruire les bâtiments détruits, mais cherche également à reconstruire l’autorité, l’administration, la sécurité et l’économie, tout en reliant l’ensemble à l’avenir de la question palestinienne. Le danger réside toutefois dans la possibilité que la période de transition dure plus longtemps que Gaza ne peut le supporter. Chaque journée supplémentaire sans administration efficace, sans services stables, sans financement clair et sans mouvement palestinien interne capable de composer avec la nouvelle réalité accroît la distance entre le plan et ceux auxquels il est destiné. La question après New York n’est donc plus: existe-t-il un plan pour Gaza? Le plan existe. La question n’est plus non plus: existe-t-il de l’argent pour la reconstruction? Il existe des engagements, des mécanismes de financement et des projets en préparation. La véritable question est désormais: qui possède la capacité de mettre ce plan en œuvre? Toute la question est là. Si le Comité palestinien parvient à entrer à Gaza, si la Force de stabilisation se déploie, si le retrait israélien commence selon un calendrier clair, si le dossier du désarmement progresse et si la reconstruction est placée sous une autorité palestinienne unifiée, le plan de New York pourra devenir le début d’un nouveau processus politique. Mais si chacun de ces éléments reste suspendu dans l’attente des autres, la «période de transition» risque de devenir une période sans fin. New York a donc tracé la voie, mais ne l’a pas encore ouverte. C’est la différence entre les deux que révéleront les prochaines semaines.