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Un Œil sur l'évènement
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Por Hisham Dibsi
Publicado oct. 10, 2026 - 16:38
De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Étude
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Por Khalil Helou - Publicado oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
L'Essentiel du jour

Un Nobel de la paix pour sauver un droit international en péril

Le prestigieux prix accordé à la Sud-Africaine Navi Pillay, une infatigable défenseure des opprimés
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Por LevantTime . - Publicado oct. 9, 2026 - 20:37
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Navi Pillay a reçu le prix Nobel de la paix 2026 dans la salle d’audience historique n° 600 du palais de justice de Nuremberg, dans le sud de l’Allemagne, la même où s’étaient tenus, en 1945-1946, les procès de Nuremberg contre les dirigeants de l’Allemagne nazie…
Le prix Nobel de la paix décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay intervient dans un contexte de remise en cause croissante du droit international, fragilisé par la multiplication des conflits et les attaques contre les institutions chargées de le faire respecter. Depuis plusieurs mois, rapports et déclarations d’organisations internationales se succèdent pour alerter sur les dangers qui menacent les droits humains et les fondements de l’ordre juridique mondial. Une situation qu’illustre la vive réaction d’Israël à cette distinction, ainsi que la nouvelle offensive américaine contre la Cour pénale internationale. Le prix Nobel de la paix a récompensé vendredi la juriste Navi Pillay, une Sud-Africaine de 85 ans qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense du droit international. Mme Pillay a notamment présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui, l’an dernier, a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Tout au long de sa carrière, la Sud-Africaine, qui a grandi sous l’apartheid, a combattu les pires atrocités, du Rwanda au Proche-Orient. «Nous traversons une époque où le droit international et les droits humains font l’objet d’attaques politiques importantes», a-t-elle alerté vendredi, en dédiant son Nobel «à tous les survivants de crimes internationaux», lors d’une conférence de presse organisée à Nuremberg, dans une salle où avaient été jugés les principaux responsables nazis… Une infatigable défenseure des droits humains Avocate d’origine indienne, devenue juge puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014), Mme Pillay est réputée pour son aptitude à traiter les dossiers les plus difficiles. Sa carrière l’a menée des tribunaux sud-africains, où elle a défendu les militants anti-apartheid, au Tribunal pénal international pour le Rwanda, en passant par la Cour pénale internationale (CPI). Le siège du CPI à La Haye, aux Pays Bas. Elle a acquis une renommée mondiale pour ses vives critiques de la répression exercée par plusieurs gouvernements contre les manifestations populaires dans le monde arabe, notamment en Libye et en Syrie. Née en 1941 dans la ville côtière de Durban, fille d’un chauffeur de bus et issue d’une famille d’origine tamoule, Navi Pillay a connu un parcours hors norme. Elle grandit dans un quartier pauvre de cette ville portuaire, étudie le droit, puis décroche un doctorat à la prestigieuse université américaine Harvard. Elle devient la première femme de couleur à ouvrir un cabinet d’avocats dans sa province du KwaZulu-Natal et défend avec acharnement les opposants à l’apartheid. «Pleurer ou se battre» Un an après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle devient la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud. La même année, avec l’appui de Mandela, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle fait partie des juges ayant rendu une décision historique conduisant à la reconnaissance du viol en tant qu’arme de génocide. «Nous avons subi les pires insultes et discriminations raciales, avons été maltraités et traités comme des moins que rien», racontait Mme Pillay à l’AFP lors d’un entretien en 2023. Sous l’apartheid, la communauté indienne était classée comme un groupe racial distinct et soumise à de nombreuses discriminations. Le choix était alors simple: être «faible et pleurer» ou «se battre à chaque match», soulignait-elle. «J’ai toujours su qui j’étais et comment combattre toute forme de discrimination. En osant prendre la parole et en la condamnant. C’est ce que j’ai fait à l’ONU», ajoutait-elle. Israël évoque… Goebbels En septembre 2025, la commission d’enquête placée sous sa présidence – qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU – avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque sans précédent du Hamas, le 7 octobre 2023. Israël avait catégoriquement rejeté ce rapport, le qualifiant de «biaisé et mensonger» et accusant ses auteurs de parti pris antisémite. Des affiches à Paris. Le Nobel décerné à Mme Pillay légitime «la haine anti-Israël», a réagi vendredi le ministère israélien des Affaires étrangères sur X, estimant que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, devait «applaudir depuis l’enfer». En 2024, la Cour pénale internationale avait également émis des mandats d’arrêt, toujours inexécutés, contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans la bande de Gaza. En réponse, Donald Trump avait déjà sanctionné plusieurs juges, procureurs et membres du personnel de la CPI. Le mois dernier, il était allé plus loin en appelant les États membres à quitter cette institution, qu’il avait qualifiée de «malfaisante». «Tribunal voyou» Vendredi, quelques heures après l’annonce du prix Nobel, le gouvernement américain a rempilé en annonçant de nouvelles sanctions contre la Cour, justifiant ces mesures par sa volonté de «défendre la souveraineté américaine». «Ils veulent plus de pouvoir et le veulent à nos dépens», a insisté le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qualifiant au passage la CPI de «tribunal voyou». «Nous espérons voir nos alliés calmer les ardeurs de la Cour. Dans le cas contraire, les États-Unis continueront de démanteler la CPI, brique par brique, jusqu’à ce que les Américains ne puissent plus être menacés», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahu a salué les sanctions américaines, qualifiant le CPI de «péril mortel pour les démocraties respectueuses du droit». «La CPI n’est pas un tribunal. C’est une entité politique», a dénoncé M. Netanyahu. Sur X, le Premier ministre israélien a également qualifié Mme Pillay de personne «sectaire» qui «diabolise les Juifs».
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"Laudato Si'", ou l'écologie selon le pape François

A l’occasion de la visite du pape Léon XIV au Liban, et alors que le trentième sommet sur le climat vient de se clore à Belem, au Brésil, sans résultats notables, il est utile de se souvenir d’une notion, l’écologie intégrale, et d’un texte, le Laudato Si , du pape François, publié en 2015, qui redessinent les contours d’une écologie humaine et inclusive préconisée par l’Eglise. Le terme d’écologie intégrale suggère une vision transdisciplinaire et holistique de l’écologie qui donne une vue d’ensemble de l’être humain et du monde. En disséminant ce concept, l’Eglise catholique veut souligner « le fait que l’indispensable conversion écologique ne se limite pas aux seules questions environnementales stricto sensu » et que « la dynamique spirituelle de l’écologie intégrale se nourrit de l’espérance chrétienne et intègre la vie spirituelle, les enjeux de respect de la dignité de toute vie et de toute personne et l’exigence de fraternité et de justice sociale », lit-on sur le site de l’Eglise catholique en France. Toujours selon ce site, l’Eglise catholique considère avoir une responsabilité de prendre soin de la Création. « Nous oublions que nous sommes poussière » Bien qu’on en parle depuis les années 80, cette notion d’écologie intégrale a pris un essor particulier suite à la publication, par le pape François en 2015, de l’encyclique Laudato Si , appelée ainsi car reprenant le titre d’un cantique que chantait Saint François d’Assise, « Loué sois-tu, mon Seigneur ». Dans ce texte long et dense, le défunt pape revient sur la protection de la nature qui est au cœur du sentiment religieux et de la croyance dans le Créateur. « Nous avons grandi en pensant que nous étions les propriétaires (de la planète) et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter (…) Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière (cf. Gn 2, 7). Notre propre corps est constitué d’éléments de la planète, son air nous donne le souffle et son eau nous vivifie comme elle nous restaure », lit-on dans l’introduction de ce texte. Dans son approche, le pape François commence par un constat de l’état de l’environnement dans le monde, sous le titre « Ce qui se passe dans notre maison ». Un constat accablant sur ce que les changements rapides de la civilisation humaine coûtent à la nature. Le texte fait ainsi le tour des principales questions qui se posent à l’écologie aujourd’hui, notamment la pollution et le changement climatique, la question de l’eau, la perte de la biodiversité, et, enfin, la détérioration de la qualité de vie et la dégradation sociale. Car « si nous tenons compte du fait que l’être humain est aussi une créature de ce monde, qui a le droit de vivre et d’être heureux (…) nous ne pouvons pas ne pas prendre en considération les effets de la dégradation de l’environnement, du modèle actuel de développement et de la culture du déchet, sur la vie des personnes », a écrit le pape François, soulignant l’inégalité planétaire qui marque cette situation et la faiblesse des réactions face à un tel désastre. Dialogue entre la science et la religion Dans son Laudato Si , le pape François consacre tout un chapitre à montrer comment la foi éclaire d’un sens nouveau ce que la science dévoile sur cette crise climatique. Conscient que beaucoup considèrent les deux comme antinomiques, il prône un « dialogue intense et fécond » entre eux. Il explique que pour construire une écologie réparatrice, « aucune branche des sciences et aucune forme de sagesse ne peut être laissée de côté, la sagesse religieuse non plus ». Dans le prolongement de cette pensée, le pape François souligne ce qu’il appelle « la racine humaine de la crise écologique », en conformité avec les conclusions du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), la plus grande instance scientifique de l’ONU sur le climat, qui a établi la responsabilité des activités humaines dans le changement climatique. Il a ainsi évoqué la technologie et le sentiment de pouvoir qu’elle confère à l’être humain, ou encore les conséquences de la mondialisation et du modèle unique qu’elle impose. La lutte contre la dégradation ne peut se faire en dossiers séparés Pour définir l’écologie intégrale, le pape François dresse un constat ferme : la crise du XXIᵉ siècle n’est pas double – environnementale d’un côté, sociale de l’autre – mais unique, globale, profondément imbriquée. C’est la thèse centrale d’une écologie intégrale, qui invite à regarder le monde comme un système tissé de relations, où les choix économiques, politiques et culturels façonnent autant les paysages que les destins humains. Il insiste sur l’interconnexion entre les espèces, les humains étant partie prenante des écosystèmes. Dans cette perspective, la lutte contre la dégradation du vivant ne peut plus être menée en dossiers séparés, car pollution, pauvreté, exclusion, exploitation des ressources… sont les chapitres d’une même crise. Les réponses doivent être globales, articulant les dynamiques naturelles et les structures sociales, plaide-t-il. L’écologie doit aussi être « culturelle », ajoute le pape François, insistant sur l’importance du patrimoine et de la mémoire collective. L’écologie culturelle, selon lui, se fonde sur un principe : les réponses aux défis environnementaux doivent dialoguer avec les cultures locales, afin de les prendre en compte, loin du modèle unique de développement. La disparition d’une culture, souligne l’auteur, pourrait être plus grave encore que celle d’une espèce animale. Dans son exploration de l’écologie intégrale, le défunt pape n’a pas oublié la vie quotidienne. Il ramène l’écologie au plus près de la vie humaine, dans les gestes ou les relations. L’enjeu n’est plus seulement global ou institutionnel : il touche les quartiers, les logements, les espaces publics — tout ce qui façonne la qualité de vie concrète. Quel monde allons-nous leur laisser ? Le pape François replace l’écologie intégrale au cœur du concept du « bien commun », défini comme un ensemble de conditions qui permettent à chaque individu et à chaque groupe d’atteindre pleinement son développement. Trois piliers en découlent : la dignité de la personne, la vitalité des corps intermédiaires, notamment la famille, et la paix sociale, fondée sur une justice distributive capable de prévenir la violence et l’exclusion. Dans cette perspective, l’État se voit rappeler son rôle : protéger et promouvoir ce bien commun, base indispensable d’une société équilibrée. Mais l’auteur inscrit ce principe dans la réalité du monde actuel, marqué par des inégalités croissantes. Enfin, l’écologie intégrale prend en compte les droits des générations futures, et le texte pose une question essentielle : Quel monde voulons-nous leur laisser ? Un défi, vu la crise éthique et culturelle face à ce que le pape François considère comme la montée de l’individualisme, la fragilisation des liens familiaux et sociaux, et l’incapacité à penser au-delà des intérêts immédiats. Parmi les lignes d’orientation identifiées par le pape François, le dialogue sur l’environnement dans la politique internationale, le renouvellement des politiques nationales et locales pour limiter les inégalités dans les pays, la promotion de la transparence dans la prise de décisions, ou encore le dialogue entre les religions et les sciences.

Le « Rassemblement des chiites libanais » au pape : pour le monopole des armes par l’Etat

Le « Rassemblement des chiites libanais » a adressé au pape Léon XIV un message dans lequel il affirme que le monopole des armes par l’Etat libanais « est la base essentielle permettant de bâtir un Etat fort et juste ». Se prononçant en faveur de la paix « conformément aux initiatives arabes et à la légitimité internationale », le Rassemblement souligne son engagement à « agir exclusivement sous l’autorité de l’Etat et de la loi, et à soutenir tout ce qui renforce sa présence ». Le « Rassemblement des chiites libanais » regroupe des universitaires, des journalistes, des cadres supérieurs et des citoyens chiites, connus pour leur positionnement souverainiste, opposé par son essence, au projet politique du Hezbollah. Nous reproduisons ci-dessous le texte du message adressé par le Rassemblement au Souverain Pontife. Sainteté, Pape Léon XIV, Le Rassemblement des chiites libanais a l’honneur de s’adresser à Votre Sainteté à l’occasion de votre visite au Liban — une visite que nous considérons comme un moment décisif, reflétant votre engagement constant pour la culture de paix, le dialogue au sein de la famille humaine et le soutien aux peuples confrontés à des conditions délicates, comme celles que traverse aujourd’hui notre pays. Nous croyons que le Liban est la patrie définitive de tous ses enfants et que sa force réside dans l’État, ses institutions légitimes, la consolidation de la coexistence et le respect de la légitimité internationale. À partir de cette conviction, nous présentons à Votre Sainteté nos positions claires : Nous soutenons l’application des résolutions internationales concernant le Liban, afin de protéger sa souveraineté, renforcer sa stabilité et restaurer le fonctionnement de ses institutions. Nous affirmons que le monopole des armes par l’État libanais est la base essentielle permettant de bâtir un État fort et juste, capable de protéger tous les citoyens sans exception. Nous réaffirmons notre engagement à agir exclusivement sous l’autorité de l’État et de la loi, et à soutenir tout ce qui renforce sa présence, son prestige et son rôle unificateur. Nous soutenons le chemin de la paix, conformément aux initiatives arabes et à la légitimité internationale, convaincus qu’une paix juste et globale est la seule voie vers un avenir stable pour les peuples de la région — en pleine harmonie avec le thème de votre visite : « Heureux les artisans de paix ». Sainteté, La communauté chiite du Liban est fière de son rôle national historique et réaffirme son désir sincère d’être un partenaire actif dans la construction de l’État et d’une société fondée sur la justice, l’égalité et le respect mutuel. Nous considérons votre visite comme un soutien spirituel et moral à la voie du redressement au Liban et comme un encouragement au dialogue, essence du partenariat libanais. Nous apprécions profondément l’attention que Votre Sainteté porte au Liban, et nous demandons à Dieu de vous accorder santé et force pour poursuivre votre noble mission de défense de la dignité humaine et de promotion de la paix dans un monde en crise. Veuillez agréer, Sainteté, l’expression de notre plus grand respect. Le Rassemblement des Chiites Libanais Jad Al Akhaoui

Mécompte sur la prédiction de Toynbee
Por
Nabil Manuel Younes
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En 1957, l’historien et philosophe de l’histoire, Arnold Toynbee donna, au Cénacle Libanais, une conférence intitulée Le Liban expression de l’Histoire . Après avoir exploré dans son texte la complexité de l’histoire libanaise et son interaction avec les civilisations environnantes, et après avoir analysé la manière dont le Liban, du fait de sa position géographique et sa composition multiconfessionnelle, a été un lieu de rencontre et de conflit entre les différentes religions et identités, Toynbee finit par clôturer sa conférence par un avertissement prémonitoire. Il dit : Si le tracé, au Levant, de la frontière entre les deux empires mondiaux, américain et russe, « s’établit sur la crête de l’anti-Liban, la république libanaise risquera de partager le sort de l’État d’Israël. Comme Israël, le Liban n’est pas viable s’il se trouve dans un état permanent d’hostilité envers ses voisins à l’Est ». Certes, cette conférence fut prononcée lors du lourd climat de la Guerre Froide avec son lot de tensions géopolitiques et rivalités idéologiques entre les États-Unis et l’Union Soviétique, ainsi que leurs blocs respectifs. Mais durant cette période, si le rideau de fer soviétique s’était abattu sur neuf pays en Europe, rendant leurs frontières tendus et hostiles, des guerres s’étaient aussi déclenchées sur la frontière entre les deux Corées et sur les frontières mobiles de l’Indochine. Pendant ce temps, la ligne de démarcation entre les deux empires américain et russe s’est stabilisée, comme le craignait Toynbee, sur la crête de l’Anti-Liban, autrement dit, sur la frontière libano-syrienne. Dans cette situation inextricable, le Liban a alors opté pour un positionnement dans le giron américain, déclarant le 16 mars 1957 son adhésion à la Doctrine Eisenhower, après avoir flirté pour un temps, avec Le Pacte de Bagdad, dans le cadre des alliances internationales du camp occidental lors de la Guerre froide. Entretemps, de l’autre côté de la frontière qui séparait les deux sphères d’influence, le refus de l’Occident d’aider les pays arabes, dont la Syrie, et l’appui inconditionnel des USA à Israël, poussèrent la Syrie, dominée alors par la gauche, ainsi que la République Arabe Unie (RAU) créée en 1958 par l’union de l’Égypte et de la Syrie puis, pendant une courte période, du Yémen, à se tourner vers l’URSS durant la Guerre Froide. Réconfortés par la suprématie mondiale des États-Unis et par leur supériorité militaire sur l’URSS, les Libanais ne se sont pas particulièrement inquiétés de l’avertissement lancé par Toynbee. Ainsi, la frontière libano-syrienne, telle qu’elle est définie et précisée dans la Constitution libanaise — unique au monde à consacrer une frontière dans un texte constitutionnel — est devenue plus qu’une ligne administrative, et une fiction juridique, elle a acquis une double nature devenant à la fois une frontière entre deux pays et une ligne de démarcation politique, économique et idéologique entre les deux zones d’influence américaine et soviétique. Lors de sa rencontre avec le président Gamal Abdel Nasser, organisée sous une tente dressée à la frontière, chacun demeurant sur son propre territoire, le président Fouad Chéhab a voulu, par le choix du lieu et la scénographie de l’événement, souligner l’importance à la fois nationale et régionale de cette frontière. Mais la prémonition de Toynbee s’est révélée fausse. En effet, cette ligne de démarcation entre les deux sphères d’influence, pendant un certain temps, a protégé le Liban des ambitions expansionnistes de la Syrie sur les plans politique, sécuritaire, économique et idéologique. Cette séparation a constitué une véritable aubaine pour le Liban durant plus d’un quart de siècle. Le grand malheur s’est abattu sur le Liban lorsque les États-Unis, fidèles à leur pragmatisme et enclins à troquer leurs alliances contre des « deals », dont celui avec la Syrie d’Assad, ont commencé par brouiller cette ligne, avant de l’effacer presque complètement en orchestrant l’entrée de l’armée Syrienne au Liban en avril 1976, et par des manœuvres inspirées par Kissinger, Washington a fini par confier à Damas une tutelle sur le Liban. La suppression de cette ligne de démarcation, fruit d’un arrangement américano-syrien conclu sans le moindre égard pour les Libanais — qui croyaient encore que les alliances américaines reposaient sur des principes — a permis à la Syrie d’imposer son hégémonie sur le Liban. L’alliance entre les USA et le Liban n’était, en réalité, qu’un pacte éphémère de circonstance, dicté par les intérêts américains du moment lors de la Guerre Froide. Toynbee s’est également trompé sur un autre point : l’alternative à des frontières tendues n’est pas nécessairement la paix — elle peut tout aussi bien être la domination.

Del Toro : exorciser l’homme du monstre
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado

Est-il vrai qu’un réalisateur explore essentiellement une seule thématique – ou un seul univers – à travers l’ensemble de son oeuvre, dans le sens où tout finit par constituer un tout cohérent, comme le laissait entendre Jean-Luc Godard ? Guillermo del Toro semble cadrer parfaitement avec cette théorie. Le réalisateur mexicain, qui vient de livrer (sur Netflix) sa propre version de l’une des figures les plus exploitées du cinéma – celle du Frankenstein de Mary Shelley – semble animé d’une intuition matricielle, presque obsédante, voire prophétique, qu’il est effectivement possible de retrouver dans tous ses films et qui lui confère une cohérence rare. Chez del Toro, le monstre n’est jamais le monstre. L’altérité difforme, la chair cicatricielle, l’anatomie contre-nature, ne sont jamais chez lui synonymes de monstruosité réelle. Bien au contraire : chez le réalisateur mexicain, le monstre est la figure la plus humaine de toutes, celle qui porte le poids de la souffrance, de la solitude, du rejet, de l’humiliation, mais aussi de l’amour. Certes, il est loin d’être le premier à s’aventurer sur ce terrain. Mais, dans un monde de plus en plus déshumanisé, son entreprise est encore plus criante de vérité. Le véritable monstre ? C’est l’homme, quand il abdique sa propre humanité, quand il se laisse posséder par la pulsion de domination, le narcissisme, la science froide, la guerre ou l’angoisse de la mort et la volonté de se substituer au Démiurge. À ce titre, l’œuvre entière de del Toro apparaît comme un long réquisitoire contre les fabricants de monstres : les régimes, les armées, les laboratoires, les savants, les pères tyranniques et les moralistes glacés qui prétendent se tenir du côté du Bien, de la Raison, ou de la modernité scientifique – mais qui ne produisent, in fine, que destruction. Il n’y a pas de monstres, nous dit del Toro. Il n’y a que des bourreaux, qui se pensent investis d’un projet gigantesque, mais qui ne sont, en fait, que des figures délirantes à la recherche d’une réparation de leur blessure narcissique. Dans El laberinto del fauno ( Le Labyrinthe de Pan – 2006), sans doute l’un des plus beaux films du XXIe siècle, le monstre supposé – le faune inquiétant, mi-ombre mi-lumière, messager d’un monde archaïque – n’est ainsi, en réalité, qu’une réponse spirituelle à la barbarie franquiste. Le vrai monstre est le capitaine Vidal, prototype du fasciste froid, mécanique, exempt de doute, obsédé par la descendance et par le mythe du père. À l’innocence d’Ofelia et à son imaginaire salvateur répond la cruauté méthodique du pouvoir. Le monstre mythologique devient un refuge, une figure régulatrice, un dernier rempart contre la dévastation morale. Ce que Del Toro essaie de dire ici est essentiel : le monstre n’est pas la terreur, il est l’antidote à la terreur ; le dernier refuge de l’innocence pour éviter et conjurer l’horreur. Le sanctuaire salutaire où l’âme peut encore respirer. La même logique traverse The Shape of Water (2017), ce chef-d’œuvre où une créature aquatique, prisonnière d’un laboratoire militaire, torturée au nom de la science, se révèle capable d’aimer d’un amour plus pur, plus entier, plus absolu que les humains qui la dissèquent. Ici encore, le monstre véritable n’est pas celui que l’on exhibe dans l’aquarium : c’est le scientifique sans empathie, l’Amérique paranoïaque de la guerre froide, la normalité sociale obsédée par l’apparence, la conformité, le contrôle. Ce film est, au fond, un manifeste de la part de del Toro, selon lequel l’humanité ne réside pas dans l’homme, mais dans la capacité à aimer. Aimer est le seul moteur de la survie, disait Leonard Cohen dans sa chanson sur l’avenir monstrueux qu’il avait entrevu au début des années 1990, avec la fin de la bipolarité. Or aimer, souvent, l’homme en est incapable. C’est ce qui en fait un monstre. Le monstre, lui, dans une dynamique inverse, accepte l’apprentissage le plus douloureux, mais aussi le plus beau – celui d’apprendre à aimer. Cette thématique est portée à incandescence dans Frankenstein , le projet-rêvé de del Toro depuis trente ans, et qui trouve enfin sa forme. Il s’agit là du récit originel de bien des monstres : la créature qui n’a jamais demandé à venir au monde, qui est née du caprice d’un créateur narcissique, d’un père ivre de puissance, d’un homme qui veut voler à Dieu le secret de la vie sans en assumer la responsabilité éthique. Frankenstein est le condamné absolu : celui qui n’a ni place, ni identité, ni langage. Celui dont le seul désir est d’aimer et d’être aimé. « Je suis seul », dit-il dans le roman de Mary Shelley. Frankenstein n’est autre que ce monstre, en chacun de nous, qui recherche l’amour, pour être enfin pouvoir accéder pleinement à l’altérité, au lien, à l’humanité. Mais, pourtant, le monde se borne à le désigner comme monstre, quels que soient les faits, son désir, sa volonté, son cœur. Il est condamné au rejet, sans appel. Or Del Toro renverse ici toute la tradition cinématographique. L’immense James Whale avait déjà donné au monstre une dimension tragique, presque christique, dans les premiers films sur cette figure portée sur grand écran – Frankenstein (1931), puis le grandiose Bride of Frankenstein (1935), avant que le personnage ne devienne un pilier des films d’horreur de la Hammer ; brillamment parodié par Mel Brooks ( Young Frankenstein , 1974) ou encore mal théâtralisé par Kenneth Branagh en 1994, avec une erreur de casting majeure – De Niro dans le rôle-titre ! Mais del Toro innove : il offre la perspective du monstre, sa subjectivité, son cri étouffé. Il lui donne enfin une voix. La créature devient un miroir – un miroir où l’homme refuse de se regarder. Parce qu’il y verrait la vérité – que le monstre, c’est lui. Ce leitmotiv est présent partout chez del Toro. Dans Hellboy (2004), où la trajectoire inéluctable de l’enfant du diable est de mener le monde à sa destruction, mais qui choisit de se rebeller contre son destin biologique – et de conquérir sa liberté. Dans Nightmare Alley (2021), où le monstre n’est pas la bête de foire, mais l’homme qui sombre dans l’illusion du pouvoir absolu et qui se mutile psychiquement jusqu’à devenir ce qu’il croyait dominer : la bête. Dans Pacific Rim (2013), ce ne sont pas les créatures colossales venues des failles abyssales qui sont monstrueuses, mais l’arrogance technologique d’un monde qui croit pouvoir tout contrôler. Même Pinocchio (2022), chez del Toro, n’échappe pas à cette loi. Comme dans A.I. de Steven Spielberg, l’enfant de bois est plus humain que les adultes qui l’entourent. Le père, en revanche, est prisonnier de son deuil – meurtri mais tyrannique – et la société fasciste instrumentalise l’enfant comme chair à canons. Reste El Espinazo del diablo (2001), film spectral et bouleversant, où le fantôme d’un enfant assassiné vient hanter un orphelinat pendant la guerre civile espagnole. Le fantôme n’est pas un spectre de terreur, mais le gardien de la mémoire, la voix de la justice face à la barbarie: l’innocence tuée, littéralement. Le fantôme est ici un témoin, Il ne constitue pas une menace. La hantise de del Toro est claire : le monstre est le symptôme de la violence humaine. Et s’il vient au monde, c’est parce qu’un tyran, un savant, un soldat, un père – l’a créé. Il est impossible de ne pas lire cette œuvre à la lumière de la psychanalyse, dans la mesure où ce que del Toro met en scène, ce n’est autre que le fils rejeté, le fils sacrifié, l’enfant impossible, condamné au malentendu permanent. On pense bien évidemment à Lacan et à la forclusion du nom du père. C’est la figure de l’enfant sans place, écrasé par la Loi paternelle mortifère, celle qui ne connaît pas l’amour mais seulement la performance, la discipline ou l’héritage. Il est difficile aussi de ne pas penser à la Caverne de Platon. La créature ose sortir des ombres pour chercher l’humanité, mais ceux qui la regardent l’assassinent. Del Toro est dans le cinéma fantastique, mais il est profondément ancré dans son époque et dans le réel. Il nous dit, avec ses images fabuleuses, l’horreur dans laquelle nous vivons au quotidien – comme s’il ne nous livrait rien moins qu’une méditation tragique sur notre époque. Plus que jamais aujourd’hui, le monde est rempli de fabricants et de trafiquants de monstres : populistes, fascistes, ingénieurs de la peur, scientifiques sans éthique, gnostiques de tous poils, propagandistes qui transforment les peuples en machines de haine. Le monstre, désormais, n’a même plus besoin d’être créé en laboratoire : il se fabrique à travers le discours, la manipulation, les réseaux sociaux, les identités closes, le ressentiment et le fantasme purificateur. Même artificiellement, maintenant, et toujours avec notre adhésion, notre légitimation, notre participation. C’est étrangement, aussi autour de la même thématique que paraît évoluer la dernière saison de la série Stranger Things … Guillermo del Toro est bien plus, en ce sens, un penseur politique, un prophète sombre qu’un réalisateur, similaire à ce que Cohen annonçait déjà dans The Future en 1990, à savoir que l’humanité est en danger. Mais pas à cause des monstres, mais à cause de ceux qui vivent du besoin d’en fabriquer par la haine, la violence, l’humiliation, l’exclusion. Del Toro nous murmure une vérité urgente : il est temps de regarder les monstres dans les yeux. C’est-à-dire de procéder à notre propre examen de conscience, avant qu’il ne soit trop tard, pour remporter en nous-même la bataille la plus importante : notre dernière chance de rester humains. Pour ne pas finir, tous ensemble, comme la petite Ophélie du Labyrinthe de Pan .

A Nicée, le pape prêche le credo de l’unité chrétienne

La ville d’Iznik, au sud d'Istanbul, a marqué une étape importante de la visite du pape Léon XIV en Turquie. L'ancienne Nicée a en effet réuni de dignitaires religieux, orthodoxes et protestants pour une grande prière sur les vestiges d'une basilique immergée du IVe siècle. Cette messe était destinée à la célébration des 1.700 ans du Concile œcuménique de Nicée qui, depuis 325, constitue l'un des rassemblements fondateurs de la foi chrétienne légalisée douze ans auparavant par l'Empire romain. Côte à côte, sur les rives du lac d'Iznik, les prélats ont récité le Credo de Nicée, un texte toujours utilisé par des millions de chrétiens de différentes confessions dans le monde, qui avait été rédigé lors du même Concile en l'an 325, ayant réuni 300 évêques de l'Empire romain. Lors d'une cérémonie riche en symboles, Léon XIV a insisté sur "la recherche de la fraternité". "Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l'unité", a-t-il lancé en anglais. La cérémonie, marquée par des prières en plusieurs langues, des chants polyphoniques et byzantins a capella, était présidée par le patriarche de Constantinople Bartholomée Ier, figure majeure du monde orthodoxe. « Rejeter l’utilisation de la religion pour justifier la violence » En présence de représentants de nombreuses Églises (copte, grecque, arménienne, syriaque, anglicane), ce dernier a invité à "suivre le chemin de l'unité chrétienne qui nous est tracé", malgré les "divisions" des siècles passés. Dans sa déclaration, le pape a également appelé à "rejeter avec force" l'"utilisation de la religion pour justifier la guerre et la violence, comme toute forme de fondamentalisme et de fanatisme", sans jamais citer ouvertement aucun responsable d'aucune religion. Immergée pendant des siècles, la basilique d'Iznik, éclaire les premiers siècles de la chrétienté et de ses martyrs. Quand l'archéologue Mustafa Sahin identifie les ruines des trois nefs en 2014, sur des photos aériennes, elles se trouvent à 50 m du rivage et deux mètres sous l'eau. "J'ai réalisé qu'il s'agissait d'une église inconnue" confie M. Sahin, chef du département d'archéologie de l'Université Uludag de Bursa, la ville voisine. Sous l'effet du changement climatique, la baisse du niveau du lac révèle la basilique du IVe siècle, effondrée au XIe après une série de violents tremblements de terre et peu à peu noyée, deux siècles plus tard, par la montée des eaux. Selon l'archéologue, planté sur une plateforme d'observation en surplomb du site, la basilique des Saints Pères a été construite en 380 après J.C, là où un jeune martyr de 16 ans nommé Néophyte mourut pour sa foi, en 303, quand Rome persécutait les premiers chrétiens. « La basilique des martyrs » Flagellé et lapidé, il fut décapité "pour avoir refusé d'offrir des sacrifices aux dieux païens et de vénérer des idoles", témoigne l'exposition du petit musée du site, qui rappelle l'histoire des chrétiens de Nicée, autrefois importante cité romaine. Une église antérieure érigée en mémoire de Néophyte a accueilli en 325 le Concile œcuménique de Nicée. Mais elle fut détruite en 358 par un séisme de magnitude 9. C'est sur ses ruines que fut bâtie la basilique des Saints Pères environ deux décennies plus tard, nommée en hommage aux 318 évêques qui, après deux mois d'intenses débats, rédigèrent le Credo de Nicée. L'église a notamment abrité un sarcophage contenant les restes de Néophyte - déménagé après son effondrement - et ceux d'autres martyrs dont les os et mâchoires affleurent aujourd'hui sous la surface du lac. L'équipe du Pr. Sahin, qui a découvert récemment ces preuves de morts violentes, évoque "un cimetière de martyrs". "Nous avons déjà trouvé environ 300 tombes" dit-il en désignant des tuiles de terre cuite empilées, dont certaines laissent entrevoir des os brisés. "Nous n'avons excavé que vingt-sept de ces tombes et pu observer des traces de torture, des bras et des jambes cassés, des crânes troués, perforés, qui montrent que ceux enterrés ici ont été torturés et exécutés", poursuit-il. Une zone se distingue par de petites sépultures de tuiles: onze tombes d'enfants. "Nous ne les avons pas encore ouvertes, mais nous savons qu'il s'agit d'enfants à cause de leur taille" confirme l'archéologue. Les ossements sont soigneusement excavés, analysés et documentés par des anthropologues, puis replacés sur leur lieu de repos: "ce n'était pas un cimetière ordinaire, plutôt un lieu de martyre, une église très significative pour les chrétiens". Pour Mustafa Sahin, la Turquie tient une place essentielle sur la carte de la chrétienté en raison des nombreuses traces, bien préservées, qui témoignent de ses premiers temps. "Le christianisme a émergé comme religion autour de Jérusalem, mais sans l'Anatolie, il n'y aurait pas de christianisme", assure-t-il en mentionnant les voyages et les épîtres de l'apôtre Paul, regroupées dans le Nouveau Testament.

De Léon XIII à Léon XIV (Lettre ouverte)
Por
Amine Jules Iskandar
Publicado

En sacralisant les tracés des frontières et les textes des Constitutions, la politique libanaise actuelle tend à oublier qu’ils ne sont pas une fin en soi, mais qu’ils sont élaborés d’ordinaire pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur. Très Saint Père, Pour votre visite au Liban, un décor grandeur nature a été mis en scène reflétant prospérité et joie de vivre, là où le faste des sites religieux dépassera en splendeur celui des institutions étatiques. Mais Votre Sainteté est-elle venue connaître la vie des palais ou celle d’un peuple usé par cinquante années de conflits, d’appauvrissement et d’exode, sans la moindre lumière à l’horizon ? Sainteté, permettez que nous vous adressions ces lignes qui ne correspondent en rien à ce que vous entendrez dans les palais. Le Liban est atterré et ne peut plus vivre dans l’euphémisme. Aucune société ne pourrait survivre à des guerres et des crises sans fin dont on ne traite que les symptômes sans jamais oser en diagnostiquer la cause. Il y a, sans le moindre doute, la corruption à l’échelle nationale, et l’expansionnisme de nos voisins à l’échelle régionale. Mais il y a aussi un problème structurel qui est inhérent à la formation même de notre pays. La diversité Lorsque le Grand Liban a fait le choix d’être, à l’image de la France, une république jacobine, il a dans la foulée renié l’existence de ses constituantes ethniques. Trahissant la Constitution du Mont-Liban de 1864, le Grand Liban a procédé en 1926 à une interprétation hasardeuse du terme turc ottoman « Millets » (Nations). Celui-ci a été traduit par « confessions », un sens qui ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles qui nécessitent un mode de gouvernance adapté à la diversité. Les différences entre les populations réunies au sein du Grand Liban ne pouvaient plus être, dès lors, que du domaine de la foi et des pratiques purement cultuelles. Par une idéologie centralisatrice jacobine, l’État a procédé à l’effacement des identités historiques. Conforté par son respect des croyances et la garantie de la liberté de culte, l’État Libanais ne s’est nullement soucié de la reconnaissance juridique de ses composantes dans les domaines de la culture, de l’histoire, de l’héritage et des allégeances. Les groupes, injustement désignés par « communautés confessionnelles », se sont ainsi successivement tournés vers des protecteurs étrangers dans une course pour le contrôle de l’État central où se trouve le trésor, mais aussi et surtout, là où est définie et imposée l’identité nationale. Les minorités Et pourtant, l’Église et la communauté internationale reconnaissent le droit à la diversité. La Déclaration des Nations unies sur les droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, stipule leur droit à l’existence, à l’identité, à la culture et à la langue. C'est des identités collectives qu’il convient de protéger, non pas de dissoudre au profit d’idéologies unificatrices et faussement inclusives. La Constitution de 1864, rédigée par Richard von Metternich, se basait sur les réalités ethnoculturelles. Connue sous le nom de « Règlements Organiques », sa version anglaise, « Solution based on Nations », désigne les différentes composantes comme nations. Cette proposition s’était traduite par un système géographique et politique adapté à la réalité démographique, non pas à des idéologies ou à des modèles importés. Inspiré par la sagesse de cette Constitution, et fort perplexe devant celle de 1926, Robert de Caix de Saint-Aymour avait proposé un régime fédéral conforme aux réalités démographiques. Mais la traduction du terme « millet » par « confession » ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles. L’encyclique de Léon XIII Le fédéralisme qui permet la protection de la diversité est fondé sur le principe de subsidiarité préconisé par la Doctrine sociale de l’Église dans son encyclique Quadragesimo Anno sous Pie XI, en 1931. Sainteté, la première notion de subsidiarité était apparue (sans la nommer) quarante années plus tôt, dans l’encyclique Rerum Novarum, sous votre prédécesseur spirituel, Léon XIII. Il y soulignait l’importance de l’individu et de la famille dont la valeur et le rôle ne doivent en aucun cas être absorbés par l'État. Il a fondé le principe de subsidiarité. Selon ce principe, la gouvernance se construit et se gère toujours du bas vers le haut. Ce système protège absolument toute entité des abus pouvant provenir d’une hiérarchie supérieure. En cela, elle s’oppose intrinsèquement à l’idée de décentralisation administrative « poussée ou élargie », préconisée par la Constitution actuelle de Taëf, qui est par essence décidée, appliquée et administrée au sommet de l’État. La coexistence Il est fondamental de rappeler que la subsidiarité et sa formulation en politique qu’est le fédéralisme ne remet en question d’aucune manière les valeurs de coexistence. Ainsi sous Jean-Paul II, l’Église, avertissant contre tout détournement du principe de subsidiarité, rappelait dans son Compendium de 2004 que « l'expérience atteste que la négation de la subsidiarité ou sa limitation au nom d'une prétendue démocratisation ou égalité de tous dans la société, limite et parfois même annule l'esprit de liberté et d'initiative ». L’Église souligne aussi dans son Compendium de 2004 que « pour diverses raisons, les frontières nationales ne coïncident pas toujours avec les frontières ethniques ». Elle soulève ainsi la question des minorités issues de cette problématique des frontières. L’Église précise alors que « les minorités constituent des groupes jouissant de droits et devoirs spécifiques » et qu’elles « ont le droit de conserver leur culture, y compris leur langue, ainsi que leurs convictions religieuses ». Et le Compendium va encore plus loin en considérant que « dans la légitime revendication de leurs droits, les minorités peuvent être poussées à rechercher une plus grande autonomie ou même leur indépendance ». Très Saint Père, Dans un modèle fédéral érigé sur le respect de la diversité, à la fois religieuse et culturelle, la lutte pour le contrôle du gouvernement central n’aurait probablement plus de raison d’être. La subsidiarité permettrait de sauver l’unité nationale par la mise en place de structures souples capables de s’adapter à la diversité selon les régions. Elle aiderait à réduire l’écart, aujourd’hui aberrant, entre le pays légal et le pays réel. Les structures étatiques qui se doivent être flexibles et malléables s’édifient à partir de l’homme et pour l’homme comme valeur absolue. Les lois sont édictées non pas en vue de sa soumission, mais pour son épanouissement individuel et collectif. La recherche d’une solution authentique ne peut plus placer les tracés de frontières et les textes des Constitutions au centre de sa mission. Car leur sacralisation tend à marginaliser l’homme, ses besoins réels, ses affinités et son appartenance. La politique libanaise actuelle tend à oublier que les nations et les Constitutions sont élaborées pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur. La recherche de toute solution pour l’avenir du Liban ne devrait plus perdre de vue cette réalité. Le but ultime demeure l’homme qui est, comme le rappelle la doctrine sociale de l’Église , « conçu comme être autonome, relationnel, ouvert à la Transcendance ».