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Politique

De Léon XIII à Léon XIV (Lettre ouverte)

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بقلم Amine Jules Iskandar
نُشر déc. 1, 2025 - 20:20

En sacralisant les tracés des frontières et les textes des Constitutions, la politique libanaise actuelle tend à oublier qu’ils ne sont pas une fin en soi, mais qu’ils sont élaborés d’ordinaire pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur.

Très Saint Père, 

Pour votre visite au Liban, un décor grandeur nature a été mis en scène reflétant prospérité et joie de vivre, là où le faste des sites religieux dépassera en splendeur celui des institutions étatiques. Mais Votre Sainteté est-elle venue connaître la vie des palais ou celle d’un peuple usé par cinquante années de conflits, d’appauvrissement et d’exode, sans la moindre lumière à l’horizon ?

Sainteté, permettez que nous vous adressions ces lignes qui ne correspondent en rien à ce que vous entendrez dans les palais. Le Liban est atterré et ne peut plus vivre dans l’euphémisme. Aucune société ne pourrait survivre à des guerres et des crises sans fin dont on ne traite que les symptômes sans jamais oser en diagnostiquer la cause. Il y a, sans le moindre doute, la corruption à l’échelle nationale, et l’expansionnisme de nos voisins à l’échelle régionale. Mais il y a aussi un problème structurel qui est inhérent à la formation même de notre pays. 


La diversité

Lorsque le Grand Liban a fait le choix d’être, à l’image de la France, une république jacobine, il a dans la foulée renié l’existence de ses constituantes ethniques. Trahissant la Constitution du Mont-Liban de 1864, le Grand Liban a procédé en 1926 à une interprétation hasardeuse du terme turc ottoman « Millets » (Nations). Celui-ci a été traduit par « confessions », un sens qui ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles qui nécessitent un mode de gouvernance adapté à la diversité. 


Les différences entre les populations réunies au sein du Grand Liban ne pouvaient plus être, dès lors, que du domaine de la foi et des pratiques purement cultuelles. Par une idéologie centralisatrice jacobine, l’État a procédé à l’effacement des identités historiques.

Conforté par son respect des croyances et la garantie de la liberté de culte, l’État Libanais ne s’est nullement soucié de la reconnaissance juridique de ses composantes dans les domaines de la culture, de l’histoire, de l’héritage et des allégeances. Les groupes, injustement désignés par « communautés confessionnelles », se sont ainsi successivement tournés vers des protecteurs étrangers dans une course pour le contrôle de l’État central où se trouve le trésor, mais aussi et surtout, là où est définie et imposée l’identité nationale. 


Les minorités

Et pourtant, l’Église et la communauté internationale reconnaissent le droit à la diversité. La Déclaration des Nations unies sur les droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, stipule leur droit à l’existence, à l’identité, à la culture et à la langue. C'est des identités collectives qu’il convient de protéger, non pas de dissoudre au profit d’idéologies unificatrices et faussement inclusives. 

La Constitution de 1864, rédigée par Richard von Metternich, se basait sur les réalités ethnoculturelles. Connue sous le nom de « Règlements Organiques », sa version anglaise, « Solution based on Nations », désigne les différentes composantes comme nations. Cette proposition s’était traduite par un système géographique et politique adapté à la réalité démographique, non pas à des idéologies ou à des modèles importés. 

Inspiré par la sagesse de cette Constitution, et fort perplexe devant celle de 1926, Robert de Caix de Saint-Aymour avait proposé un régime fédéral conforme aux réalités démographiques. Mais la traduction du terme « millet » par « confession » ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles.  

L’encyclique de Léon XIII

Le fédéralisme qui permet la protection de la diversité est fondé sur le principe de subsidiarité préconisé par la Doctrine sociale de l’Église dans son encyclique Quadragesimo Anno sous Pie XI, en 1931. 

Sainteté, la première notion de subsidiarité était apparue (sans la nommer) quarante années plus tôt, dans l’encyclique Rerum Novarum, sous votre prédécesseur spirituel, Léon XIII. Il y soulignait l’importance de l’individu et de la famille dont la valeur et le rôle ne doivent en aucun cas être absorbés par l'État. Il a fondé le principe de subsidiarité.

Selon ce principe, la gouvernance se construit et se gère toujours du bas vers le haut. Ce système protège absolument toute entité des abus pouvant provenir d’une hiérarchie supérieure. En cela, elle s’oppose intrinsèquement à l’idée de décentralisation administrative « poussée ou élargie », préconisée par la Constitution actuelle de Taëf, qui est par essence décidée, appliquée et administrée au sommet de l’État. 

La coexistence

Il est fondamental de rappeler que la subsidiarité et sa formulation en politique qu’est le fédéralisme ne remet en question d’aucune manière les valeurs de coexistence. Ainsi sous Jean-Paul II, l’Église, avertissant contre tout détournement du principe de subsidiarité, rappelait dans son Compendium de 2004 que « l'expérience atteste que la négation de la subsidiarité ou sa limitation au nom d'une prétendue démocratisation ou égalité de tous dans la société, limite et parfois même annule l'esprit de liberté et d'initiative ». 

L’Église souligne aussi dans son Compendium de 2004 que « pour diverses raisons, les frontières nationales ne coïncident pas toujours avec les frontières ethniques ». Elle soulève ainsi la question des minorités issues de cette problématique des frontières. 


L’Église précise alors que « les minorités constituent des groupes jouissant de droits et devoirs spécifiques » et qu’elles « ont le droit de conserver leur culture, y compris leur langue, ainsi que leurs convictions religieuses ». Et le Compendium va encore plus loin en considérant que « dans la légitime revendication de leurs droits, les minorités peuvent être poussées à rechercher une plus grande autonomie ou même leur indépendance ».

Très Saint Père, 

Dans un modèle fédéral érigé sur le respect de la diversité, à la fois religieuse et culturelle, la lutte pour le contrôle du gouvernement central n’aurait probablement plus de raison d’être. La subsidiarité permettrait de sauver l’unité nationale par la mise en place de structures souples capables de s’adapter à la diversité selon les régions. Elle aiderait à réduire l’écart, aujourd’hui aberrant, entre le pays légal et le pays réel. 

Les structures étatiques qui se doivent être flexibles et malléables s’édifient à partir de l’homme et pour l’homme comme valeur absolue. Les lois sont édictées non pas en vue de sa soumission, mais pour son épanouissement individuel et collectif. La recherche d’une solution authentique ne peut plus placer les tracés de frontières et les textes des Constitutions au centre de sa mission. Car leur sacralisation tend à marginaliser l’homme, ses besoins réels, ses affinités et son appartenance. 

La politique libanaise actuelle tend à oublier que les nations et les Constitutions sont élaborées pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur. La recherche de toute solution pour l’avenir du Liban ne devrait plus perdre de vue cette réalité. Le but ultime demeure l’homme qui est, comme le rappelle la doctrine sociale de l’Église, « conçu comme être autonome, relationnel, ouvert à la Transcendance ».

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