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Un Œil sur l'évènement
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Par Hisham Dibsi
Publié oct. 10, 2026 - 16:38
De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Étude
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Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
L'Essentiel du jour

Un Nobel de la paix pour sauver un droit international en péril

Le prestigieux prix accordé à la Sud-Africaine Navi Pillay, une infatigable défenseure des opprimés
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié oct. 9, 2026 - 20:37
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Navi Pillay a reçu le prix Nobel de la paix 2026 dans la salle d’audience historique n° 600 du palais de justice de Nuremberg, dans le sud de l’Allemagne, la même où s’étaient tenus, en 1945-1946, les procès de Nuremberg contre les dirigeants de l’Allemagne nazie…
Le prix Nobel de la paix décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay intervient dans un contexte de remise en cause croissante du droit international, fragilisé par la multiplication des conflits et les attaques contre les institutions chargées de le faire respecter. Depuis plusieurs mois, rapports et déclarations d’organisations internationales se succèdent pour alerter sur les dangers qui menacent les droits humains et les fondements de l’ordre juridique mondial. Une situation qu’illustre la vive réaction d’Israël à cette distinction, ainsi que la nouvelle offensive américaine contre la Cour pénale internationale. Le prix Nobel de la paix a récompensé vendredi la juriste Navi Pillay, une Sud-Africaine de 85 ans qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense du droit international. Mme Pillay a notamment présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui, l’an dernier, a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Tout au long de sa carrière, la Sud-Africaine, qui a grandi sous l’apartheid, a combattu les pires atrocités, du Rwanda au Proche-Orient. «Nous traversons une époque où le droit international et les droits humains font l’objet d’attaques politiques importantes», a-t-elle alerté vendredi, en dédiant son Nobel «à tous les survivants de crimes internationaux», lors d’une conférence de presse organisée à Nuremberg, dans une salle où avaient été jugés les principaux responsables nazis… Une infatigable défenseure des droits humains Avocate d’origine indienne, devenue juge puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014), Mme Pillay est réputée pour son aptitude à traiter les dossiers les plus difficiles. Sa carrière l’a menée des tribunaux sud-africains, où elle a défendu les militants anti-apartheid, au Tribunal pénal international pour le Rwanda, en passant par la Cour pénale internationale (CPI). Le siège du CPI à La Haye, aux Pays Bas. Elle a acquis une renommée mondiale pour ses vives critiques de la répression exercée par plusieurs gouvernements contre les manifestations populaires dans le monde arabe, notamment en Libye et en Syrie. Née en 1941 dans la ville côtière de Durban, fille d’un chauffeur de bus et issue d’une famille d’origine tamoule, Navi Pillay a connu un parcours hors norme. Elle grandit dans un quartier pauvre de cette ville portuaire, étudie le droit, puis décroche un doctorat à la prestigieuse université américaine Harvard. Elle devient la première femme de couleur à ouvrir un cabinet d’avocats dans sa province du KwaZulu-Natal et défend avec acharnement les opposants à l’apartheid. «Pleurer ou se battre» Un an après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle devient la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud. La même année, avec l’appui de Mandela, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle fait partie des juges ayant rendu une décision historique conduisant à la reconnaissance du viol en tant qu’arme de génocide. «Nous avons subi les pires insultes et discriminations raciales, avons été maltraités et traités comme des moins que rien», racontait Mme Pillay à l’AFP lors d’un entretien en 2023. Sous l’apartheid, la communauté indienne était classée comme un groupe racial distinct et soumise à de nombreuses discriminations. Le choix était alors simple: être «faible et pleurer» ou «se battre à chaque match», soulignait-elle. «J’ai toujours su qui j’étais et comment combattre toute forme de discrimination. En osant prendre la parole et en la condamnant. C’est ce que j’ai fait à l’ONU», ajoutait-elle. Israël évoque… Goebbels En septembre 2025, la commission d’enquête placée sous sa présidence – qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU – avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque sans précédent du Hamas, le 7 octobre 2023. Israël avait catégoriquement rejeté ce rapport, le qualifiant de «biaisé et mensonger» et accusant ses auteurs de parti pris antisémite. Des affiches à Paris. Le Nobel décerné à Mme Pillay légitime «la haine anti-Israël», a réagi vendredi le ministère israélien des Affaires étrangères sur X, estimant que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, devait «applaudir depuis l’enfer». En 2024, la Cour pénale internationale avait également émis des mandats d’arrêt, toujours inexécutés, contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans la bande de Gaza. En réponse, Donald Trump avait déjà sanctionné plusieurs juges, procureurs et membres du personnel de la CPI. Le mois dernier, il était allé plus loin en appelant les États membres à quitter cette institution, qu’il avait qualifiée de «malfaisante». «Tribunal voyou» Vendredi, quelques heures après l’annonce du prix Nobel, le gouvernement américain a rempilé en annonçant de nouvelles sanctions contre la Cour, justifiant ces mesures par sa volonté de «défendre la souveraineté américaine». «Ils veulent plus de pouvoir et le veulent à nos dépens», a insisté le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qualifiant au passage la CPI de «tribunal voyou». «Nous espérons voir nos alliés calmer les ardeurs de la Cour. Dans le cas contraire, les États-Unis continueront de démanteler la CPI, brique par brique, jusqu’à ce que les Américains ne puissent plus être menacés», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahu a salué les sanctions américaines, qualifiant le CPI de «péril mortel pour les démocraties respectueuses du droit». «La CPI n’est pas un tribunal. C’est une entité politique», a dénoncé M. Netanyahu. Sur X, le Premier ministre israélien a également qualifié Mme Pillay de personne «sectaire» qui «diabolise les Juifs».
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La Syrie, entre défis et opportunités: un nouveau souffle (1/4)

Le 8 décembre 2024 tombait le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Au terme de plus de cinquante ans de dictature sanguinaire et treize années de guerre civile ayant fait plus de 600000 morts et déplacé plus du quart de la population, un vent nouveau souffle sur la Syrie, apportant avec lui son lot d’optimisme. Comme dans chaque pays en ruine après une guerre civile, en Syrie, tout est à reconstruire. Du fait de son emplacement géographique, sa richesse en ressources naturelles et l’appui des pays du Golfe, la nouvelle Syrie d’Ahmad el-Chareh présente de nombreuses opportunités. Mais dans le même temps, le pays doit faire face à de nombreux défis, notamment en matière de sécurité et de stabilité sociopolitique. La richesse du sol L’un des atouts majeurs de la Syrie réside dans la richesse de son sol. Le pays possède des réserves importantes d’hydrocarbures. On estime les réserves de pétrole à environ 2,5 milliards de barils, soit l’équivalent de la consommation sur cinq ans d’un pays comme le Royaume-Uni. De plus, la Syrie détiendrait environ 700 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans ses eaux territoriales. Ce qui la placerait au troisième rang parmi les pays producteurs de gaz en Méditerranée orientale, derrière l’Égypte (2130 milliards de mètres cubes) et Israël (1090 milliards de mètres cubes). Ces chiffres ne sont toutefois pas définitifs. Des explorations supplémentaires et des analyses plus poussées sont nécessaires pour les confirmer. La Syrie possède également d’importants gisements de minéraux, tels que le fer, le calcaire ou le marbre, mais aussi et surtout des réserves considérables de phosphate. Avant le début de la guerre civile, le pays figurait au cinquième rang mondial des exportateurs de ce minéral. Un emplacement géographique stratégique Un autre atout du pays est son emplacement géographique. En effet, les ports de Tartous et Lattaquié sur la rive orientale de la Méditerranée possèdent le potentiel nécessaire pour s’imposer comme des plateformes régionales du commerce mondial. Par ailleurs, la Syrie, située à un carrefour entre l’Asie, l’Afrique, les pays arabes et l’Europe, pourrait, grâce à sa réhabilitation et sa réintégration dans le commerce international, compléter des axes commerciaux majeurs. La Syrie se placerait ainsi au centre du circuit commercial reliant les pays du Golfe, la Jordanie, la Syrie, la Turquie et l’Europe. Cette route paverait ainsi la voie à l’alimentation de l’Europe en hydrocarbures, offrant de ce fait une alternative au gaz russe. Elle permettrait également aux marchandises de transiter par voie terrestre, le transport routier étant une option plus économique que le fret aérien et plus rapide que le fret maritime. Ce nouvel axe permettrait, d’autre part, de contourner le détroit d’Ormuz, en proie à des tensions géopolitiques entre l’Iran et ses voisins, ainsi que le Golfe d’Aden, au sud du Yémen, où les navires transitant sont régulièrement la cible d’attaques des Houthis et de pirates somaliens. Ce faisant, le pays deviendrait le chaînon manquant d’une nouvelle route commerciale reliant l’Inde, l’Arabie saoudite et l’Europe. Dans ce cadre, une éventuelle normalisation avec Israël permettrait d’établir une nouvelle route commerciale entre la Turquie, la Syrie, Israël, l’Égypte et l’Afrique, créant ainsi de nouvelles opportunités économiques et commerciales pour les pays concernés. Une agriculture diversifiée et résiliente Bien que près des deux tiers des terres syriennes soient arides, le pays possède de nombreuses régions fertiles propices à l’agriculture. Parmi elles, les régions d’Alep et de Barada (près de Damas) ainsi que la côte syrienne, notamment Tartous et Lattaquié, qui bénéficient d’un climat méditerranéen, idéal pour la culture des oliviers, des agrumes et de divers légumes. Dans le nord-est du pays, la « Jazira » syrienne et la vallée de l’Euphrate, toutes deux irriguées par le fleuve éponyme, permettent une production significative de céréales (blé et orge). Le pays produit également des cultures industrielles, telles que le coton ou le tabac. Avant la guerre, l’agriculture représentait une part importante du PIB syrien (environ 15%) et les exportations agricoles étaient évaluées à plus de 400 millions de dollars par an. Une réhabilitation des terres agricoles et une modernisation des infrastructures permettraient d’augmenter considérablement les rendements et les revenus agricoles. Aussi, et surtout, la réintégration de la Syrie dans le giron arabe lui ouvrirait de nouveaux marchés pour l’exportation. Une industrie polyvalente Au-delà de la richesse de son sol, la Syrie ne se contente pas d’extraire des ressources naturelles. Elle les transforme également. L’industrie représente une part importante du PIB du pays. Les raffineries d’hydrocarbures et les usines agroalimentaires emploient une grande partie de la population. Une part importante de la production est destinée à l’exportation. De plus, l’industrie syrienne est un acteur non négligeable dans la production de matériaux de construction, tels que le ciment, ainsi que des textiles et des pièces mécaniques. Dans un tout autre domaine, la Syrie était, avant la guerre, un important centre de production pharmaceutique, couvrant 85% des besoins de la population locale en médicaments. En modernisant ses infrastructures et en signant des partenariats avec de grands groupes pharmaceutiques, la Syrie pourrait devenir un acteur régional, voire mondial, dans la production de médicaments. En conclusion, grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, la Syrie présente de nombreux atouts. Avec l’amélioration de la situation sécuritaire, le retour des ressortissants qualifiés et des forces ouvrières, la levée des sanctions, et les investissements de nombreux pays, notamment ceux du Golfe, la Syrie pourrait rapidement devenir un acteur économique régional de premier plan.

Levée des sanctions contre la Syrie: prémices de la reconstruction du pays

Le 6 novembre dernier, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, sous l’impulsion des États-Unis, a voté la levée des sanctions onusiennes contre le président syrien, Ahmad el Chareh. Cette mesure avait été précédée au début de l’été d’une levée similaire des sanctions imposées auparavant par les États-Unis et l’Union Européenne à la Syrie de Bachar el-Assad au cours de la guerre civile déclenchée en 2011. Cette levée générale des sanctions permettra la réintégration du pays dans le giron arabe et le commerce international, pavant ainsi la voie au retour des investissements et à la reconstruction du pays. La loi César La mesure la plus emblématique au niveau des sanctions contre la Syrie d’Assad avait été l’adoption de la loi César par les États-Unis en 2019. Cette loi doit son nom à un militaire-photographe syrien qui avait exfiltré plus de 50000 photos détaillant les exactions du régime baasiste durant la guerre civile. Atteignant de manière contraignante des secteurs économiques vitaux bien plus vastes que ceux touchés par les autres sanctions onusiennes ou européennes, la loi César pénalisait toute personne ou société qui apporterait un soutien direct ou indirect au régime Assad, particulièrement dans les secteurs de l’armement, de l’énergie, ou encore des services financiers. Les effets de la loi César La loi César étrangla financièrement le régime de Bachar el Assad et ses proches qui contrôlaient de larges pans de l’économie. Elle accéléra la chute du régime mais a eu pour effet de couper totalement la Syrie du reste du monde, d’accentuer la dépréciation de la livre syrienne, de plomber l’économie et de favoriser le développement de la contrebande et d’un vaste réseau de trafic de drogue. Le 30 juin 2025, Donald Trump signa un ordre exécutif abrogeant la loi César. La loi César restera toutefois en vigueur contre Bachar el-Assad et ses proches et sera donc levée uniquement pour tout ce qui se rapporte au régime d’Ahmad el Chareh. Réhabilitation économique Le premier pas sur la voie de cette réhabilitation du pays serait le retour au SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), plateforme utilisée par la majorité des banques dans le monde, permettant des transferts de fonds transfrontaliers. En dépit de l’existence d’autres alternatives, la majorité des échanges financiers se fait sur SWIFT. En juin dernier, la Syrie réalisa son premier transfert sur la plateforme depuis plus de 14 ans. Après avoir été exclu de SWIFT en 2011 avec le début de la guerre civile, les transferts de fonds transfrontaliers par virement étaient devenus impossible. Il fallait donc se résoudre à utiliser le cash, rendant impossible la vérification de l’origine et de la destination des fonds. La réintégration à SWIFT permettra plus de transparence dans les transferts d’argent. En effet, la plateforme se base sur un réseau de banques correspondantes qui servent d’intermédiaires et qui sont soumises à des règles de conformité destinées à empêcher, à titre d’exemple, les flux de ou vers les proches de Bachar el-Assad. Un regain d’activité Les effets de la levée progressive des sanctions se font déjà sentir. En effet, depuis l’été dernier, une pléthore de forums, sommets et conférences destinés aux investisseurs intéressés par le marché syrien s’est tenue dans diverses capitales arabes. Selon Ahmad el Chareh, le pays a réussi à attirer près de 28 milliards de dollars d’investissements, principalement portés par l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Qatar. Dans cette perspective, la rapidité avec laquelle les fonds nécessaires seront débloqués, l’implication rapide des pays du Golfe, ainsi que la signature d’accords pour l’exécution de gigantesques projets, sur fond de levée progressive des sanctions, sont autant de facteurs qui permettront d’attirer davantage d’investisseurs, stimulant ainsi la reconstruction du pays et sa réintégration dans le commerce international. En somme, la levée progressive des sanctions est donc, à l’évidence, la pierre angulaire des efforts de reconstruction. Le chemin est encore long et il reste beaucoup à faire. Les défis sont nombreux, mais les opportunités le sont tout autant. Il est fondamental dans un tel contexte d’analyser et d’exposer les défis et les opportunités auxquels doit faire face aujourd’hui le nouveau pouvoir syrien. Affaire à suivre… Prochain article : La Syrie, entre défis et opportunités : un nouveau souffle (1/3)

Pape Léon XIV: le Pays du Cèdre vous a adopté…!

Votre Sainteté, vous avez bien voulu choisir ce pays du Levant comme première destination après votre élection à la tête de l’Eglise Catholique, soyez-en remercié ! Votre passage ici, a ressemblé à l’ombre d’un nuage blanc, planant au travers d’un ciel obscur couvert depuis trop longtemps, et filtrant ses rayons sur cet espace géographique, décrit dans les livres d’histoire, comme le pays du lait et du miel, le pays de l’hospitalité et de la convivialité, le pays du Cèdre éternel, majestueux, fort et imperturbable, un pays de rencontre et de brassage entre les cultures et les communautés diverses, et celui de la vie, de l’amour et de la paix régulièrement agressée et souvent violée et violentée…! Mais l’espace d’un moment, votre visite est venue “ouvrir une parenthèse”, et illuminer subitement la vie de tout un peuple, exténué et effondré sous le poids des drames qui le poursuivent depuis des décennies et principalement occasionnés par la guerre des autres sur son territoire ! Par votre attitude discrète et ferme, aimable et résevée , votre regard serein, bienveillant et rempli de sagesse, vos paroles simples, vos ponctuations fortes et profondément ressenties, vous avez réussi à vous glisser très vite, au fond du coeur des grands et des petits, des jeunes et des vieux, des malades et des bien portants, des honnêtes gens et des corrompus, des patriotes et des fossoyeurs de la République, en peu de mots, de tout ce peuple libanais qui vit encore à ce jour, dans des salles d’urgences, entre la vie et la mort, dans un état de chaos épuisant, d’inquiétude permanente, d’insécurité latente et d’instabilité étouffante . Vous avez parlé de paix et de concorde, vous avez rasseréné des coeurs et rappelé à tous la nécessité de prendre conscience de cette solidarité humaine qui enrichit et consolide la foi et les rapports entre les citoyens d’un même pays, ceux d’une société de lumière, d’entraide et de soutien aux plus démunis physiquement et matériellement. Vous avez témoigné haut et fort, sans jamais blesser ou agresser un peuple affaibli et largement éprouvé…! Votre Sainteté, vous qui avez surtout insufflé une bouffée d’oxygène, à tous ses citoyens en déroute, permettez-leur d’abuser de vos conseils et de vos prières, en vous demandant de continuer, après avoir quitté notre petit pays, d’intercéder auprès de la Vierge Marie, pour que la Paix s’y installe en lui ouvrant les voies de sa convalescence et peut ètre un jour prochain, en lui permettant d’accéder à sa “Neutralité permanente”, seule garante de sa stabilité, de sa souveraineté, de son Indépendance et de son épanouissement politique, économique, social et culturel.

La maison d’Abraham à Abou Dhabi, espace de dialogue interreligieux

Au début du mois de février 2019, le pape François avait créé l’évènement en se rendant en visite officielle à Abou Dhabi. C’était la première fois qu’un pape se rendait dans cette région du monde. Lors de cette visite, le pape François et le grand imam d'Al Azhar, Dr Ahmed Al Tayeb, écrivirent l'histoire, en signant tous les deux un document sur la fraternité humaine ; un texte qui appelle à la tolérance, à la paix universelle et à la réconciliation entre toutes les religions. Afin de célébrer cette visite historique et en adéquation avec cette charte de la fraternité humaine, décision fut prise par le gouvernement des Émirats Arabes Unis d’édifier sur l’île de Saadiyat La Maison d’Abraham , un espace architectural de près de 6000 m2 dédié aux trois religions monothéistes. Inauguré en 2023, il comprend une église, une mosquée et une synagogue ainsi qu’un espace d’échanges, un forum. Ce projet a été rendu possible du fait que les valeurs prônées par la charte sur la fraternité humaine sont les mêmes que celles des Emirats Arabes Unis où plus de 200 nationalités se côtoient et vivent en paix. Convaincu que cette coexistence harmonieuse est possible à travers le dialogue, la connaissance de l’autre et la pratique pacifique de la foi, le gouvernement émirati a voulu offrir aux croyants (et non croyants) du monde entier la possibilité d’établir un dialogue interreligieux en participant à des forums de discussion, des évènements, des masterclass etc, ou tout simplement en visitant les trois lieux de culte et pratiquer sa foi en toute quiétude. Le vaste programme éducatif offert par la Maison d’Abraham est mis au point en partenariat avec les meilleures écoles et universités du monde. Ces valeurs de tolérance prônées par La Maison d’Abraham sont d’ailleurs enracinées dans l’histoire même des Emirats Arabes Unis. En effet, dès les premiers temps de l’islam, aux 7e et 8e siècles, nous trouvons des traces de couvents et d’églises sur les îles de Sir Bani Yas à Abou Dhabi et Siniya à Umm Al Quwain, qui prouvent la présence d’une communauté chrétienne dans la région. Nous y trouvons également les traces d’une communauté juive, avec la découverte d’une pierre tombale sur laquelle était gravé en hébreu : “Ici se trouve le lieu de repos de David, fils de Moïse”. Un architecte anglo-ghanéen L’architecture de La Maison d’Abraham est l’œuvre de l’architecte anglo-ghanéen, Sir David Adjaye Omobe. Brillant architecte de renommée internationale, lauréat de la Médaille d’Or du Royal Institute of British Architects, il a à son actif d’innombrables projets de par le monde (le centre du prix Nobel à Oslo, le Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington DC ou encore la fondation Aïshti à Beyrouth…etc). Sir David est connu pour son style éclectique et son utilisation de matériaux innovants, de jeux de transparence et de lumière, et la création de monuments symboliques qui racontent tous une histoire alliant l’intime au collectif. Pour réussir à incarner la raison d’être et les valeurs véhiculées par La Maison d’Abraham , il a d’abord commencé par identifier les matériaux communs utilisés dans les lieux de culte des trois religions qui sont le calcaire, le bois et le bronze. Il a alors utilisé ces trois matériaux dans la construction des trois lieux de culte en insistant sur la spécificité et les références religieuses de chacun d’entre eux. Il a impérativement voulu que les trois édifices (la mosquée Ahmed el-Tayeb, l’église Saint François et la synagogue Moïse Maïmonide) soient d’une beauté égale, impressionnants et de même dimension afin écarter toute idée de hiérarchie entre les trois religions. La mosquée Ahmed El Tayeb La mosquée a été ainsi nommée en l’honneur du grand imam d’Al Azhar, Dr Ahmed El Tayeb, cosignataire en 2019 avec le pape François du document sur la fraternité humaine. La mosquée est orientée vers la Mecque et comporte des détails typiques de l’art religieux islamique, comme par exemple les sept arches à l’extérieur montrant l’importance du chiffre 7 qui symbolise la transcendance divine et la perfection spirituelle en islam, ou les neuf voûtes qui se rejoignent á l’intérieur de la mosquée pour former le plafond. À noter également les moucharabiehs, délicatement sculptés à la main dans la plus pure tradition artisanale arabe et qui permettent à la lumière du jour d’éclairer l’intérieur de la mosquée, tout en préservant l’intimité des croyants ainsi que les panneaux décoratifs en fibre qui servent de séparation entre les hommes et les femmes. L’Église Saint François Comme son nom l’indique, l’église est dédiée á Saint François d’Assise, un saint du 13e siècle, ami des pauvres et saint patron du pape François. Elle est orientée vers l’est, vers le lever du soleil, la lumière symbolisant Dieu dans la chrétienté. Elle est ornée d’une forêt de colonnes également tournées vers l’est. La réflexion de la lumière augmente l’impression de verticalité de ces colonnes, et symbolise à la fois l’incarnation du Christ (lumière descendante) et sa résurrection (lumière ascendante). Plus de 13 000 mètres linéaires de bois forment la voûte de l’église. Quant aux lattes de bois en faisceau au-dessus de l’autel, elles font référence aux rayons du soleil et rappellent l’autel de la basilique Saint Pierre à Rome. La synagogue Moïse Maïmonide La synagogue est orientée vers Jérusalem. Elle a été ainsi nommée en l’honneur d’un grand philosophe juif du 12e siècle, Moïse Maïmonide. Elle est bâtie comme un abri pour la prière. La façade de la synagogue en treillis rappelle les palmiers utilisés par les croyants pour bâtir la soucca ou cabane durant les fêtes de Sukkot commémorant l’exil du peuple juif dans le Sinaï et la fin de son esclavage. La façade permet de se protéger du soleil le jour et de voir les étoiles, la nuit. Une côte de maille en bronze orne l’intérieur de la synagogue. Elle représente une chuppah, ou dais nuptial sous lequel se tiennent les mariés juifs lors des cérémonies de mariage. Dans un monde où la tolérance et la paix entre les hommes manquent cruellement, une telle initiative nous interpelle et ne peut qu’être saluée et susciter le respect.

Nostra Aetate, pierre angulaire du dialogue interreligieux – Les racines (1)

Le Vatican et le monde catholique, y compris le Liban, célèbrent en ce moment le 60e anniversaire de la promulgation par le Pape Paul VI de la déclaration Nostra Aetate (« En notre temps… ») sur le rapport de l’Eglise catholique avec les religions non-chrétiennes. Au Liban, un colloque s’est tenu à Bkerké, le 8 novembre, pour marquer cet anniversaire. On ne soulignera jamais assez combien cette déclaration fut « prophétique », comme elle le laisse entendre. Elle fut écrite à l’orée d’une époque où, malgré le rapprochement des hommes les uns des autres, par le développement des moyens de transport et de communication, l’instrumentalisation de la religion à des fins de violence allait s’étendre aux cinq continents. La culture de la haine religieuse et raciales allait atteindre, en Europe, un paroxysme au cours de la seconde Guerre mondiale, avec la Shoah, l’extermination de plusieurs millions de Juifs d’Europe par les Nazis. « Les rayons de la vérité » Dans toutes les religions, il existe « un rayon de la vérité » : tel est le principe qui se trouve au cœur de la Déclaration Nostra Aetate , dont voici le passage central : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. » Origine et développement La déclaration Nostra Aetate plonge ses racines dans la Shoah, une des facettes les plus douloureuses de la Seconde guerre mondiale. En 1947, des personnalités juives et chrétiennes, bouleversées par cette tragédie, se réunissent à Seelisberg (Suisse), à l'initiative du « Council of Christians and Jews » britannique. Les conférenciers se penchent aussi bien sur les causes de l’antijudaïsme chrétien, de nature religieuse, que de l’antisémitisme, de nature raciale et politique. L’un des conférenciers de Seelisberg n’est autre que l’historien français juif Jules Isaac, cruellement éprouvé par la mort en déportation de sa femme et de sa fille. Un an auparavant, l’historien français avait achevé la rédaction de son livre intitulé « Jésus et Israël », dans lequel il examinait les racines chrétiennes de l’antijudaïsme religieux et réclamait l’instauration d’un dialogue entre juifs et chrétiens. En 1960, Jules Isaac rencontre le pape Jean XXIII et lui remet un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les Juifs, traités dans certaines liturgies comme « peuple déicide ». Jean XXIII confie au cardinal Augustin Bea la tâche de rédiger un texte sur les Juifs dans le cadre de la préparation du Concile Vatican II. Initialement, le projet ne devait concerner que les rapports entre christianisme et judaïsme. Le texte initial s’intitulait Decretum de Iudaeis (Décret sur les Juifs). Plusieurs évêques catholiques des Églises melkite et maronite exprimèrent leurs réserves face à un texte centré exclusivement sur les Juifs, craignant qu’il ne soit mal perçu dans les pays à majorité musulmane. Citons parmi eux le Patriarche grec-catholique Maximos IV Sayegh - figure marquante du concile - et Mgr Georges Hakim (futur Patriarche Maximos V Hakim). Leur argument : dans les sociétés où ils vivaient (Liban, Syrie, Égypte, etc.), les relations interreligieuses concernaient surtout les musulmans et les chrétiens, et non les juifs. Limiter la déclaration au judaïsme aurait paru étranger à leur contexte, et apparaître potentiellement comme un soutien diplomatique à l’Etat d’Israël nouvellement créé en 1948. «Nous vivons au milieu du monde musulman. Il ne serait pas sage que ce document traite seulement du peuple juif, sans mentionner les musulmans, nos frères issus d’Abraham. [...] Nous demandons qu’on parle aussi de l’islam, de l’estime que nous portons à leur foi en Dieu unique », devait notamment affirmer le Patriarche Maximos IV (19 novembre 1963). Le texte fut alors élargi, avec bonheur, aux autres religions non chrétiennes connues, notamment à l’Islam. Nostra Aetate reste le plus court des documents de Vatican II, mais il est considéré comme la pierre angulaire du dialogue interreligieux catholique contemporain. Limpide, la déclaration ne laisse rien dans l’ombre, et évite une autre « substitution » possible : le remplacement de la mission par le dialogue, mais c’est là une autre histoire. En particulier, Nostra Aetate rejette explicitement l’idée de la responsabilité collective des Juifs dans la mort du Christ inférée de certains passages de l’Evangile, comme celui qui fait dire à la foule : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » . Elle affirme clairement que « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs de notre temps.» Un geste qui résume tout L’historique du conflit séculaire entre la Synagogue et l’Église est bien résumé dans un geste de pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage jubilaire en Terre sainte, en mars 2000. Au cours de sa visite au Mur des Lamentations, le Pape, seul, tête inclinée, avait déposé un papier exprimant ses intentions de prière dans une fente entre les pierres — comme le font les fidèles juifs. Ce geste prolongeait la visite qu’il avait faite quelques jours plus tôt au mémorial de Yad Vashem, où il avait condamné l’antisémitisme et salué le souvenir des victimes de la Shoah. Le texte du message fut rendu public par le Vatican par la suite. En voici la teneur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour apporter ton Nom aux nations : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir tes enfants, et, en demandant ton pardon, nous désirons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. » (26 mars 2000). Pas un pardon diplomatique Ainsi, le pape reconnaissait explicitement les souffrances infligées aux communautés juives dispersées par le monde après la destruction du Temple (70) et en demandait pardon : non pas un pardon diplomatique, mais un pardon devant Dieu pour les souffrances infligées au « peuple de l’Alliance ». En utilisant ces derniers termes, le Pape signifiait que l’Alliance avec Israël n’est pas révoquée, et qu’elle est transhistorique- c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas seulement à un moment historique donné, et ce, indépendamment de la vocation propre de l’Eglise. Le rabbinat israélien et la communauté juive mondiale virent à bon droit, dans ce geste, un tournant irréversible dans les relations judéo-chrétiennes. C’est ainsi que l’Eglise catholique rejeta la théorie de la substitution en vertu de laquelle toutes les promesses faites à Israël sont passées à l’Eglise, et fit reposer la permanence du lien spirituel entre Chrétiens et Juifs sur l’aspiration à une commune fidélité à la volonté du Dieu d’Abraham. C’était comme si l’Eglise catholique reconnaissait que la Synagogue a toujours une place privilégiée dans le cœur de Dieu, mais une place qu’elle ne doit pas à ses propres mérites, dont Dieu seul est juge, mais à la fidélité de Dieu et à sa souveraine volonté. Prochain article : Le dialogue avec l’Islam.

Un message à l’ensemble du Levant
Par
Riccardo Cristiano
Publié

Le pape Léon a rendu aux Libanais ce qui leur appartient : la reconnaissance de leur grande résilience. Mais si l’on relit ses propos sur le grave problème mondial qu’il a identifié à travers un regard libanais — disons un regard exclusivement libanais, même s’il s’adressait au monde entier — on comprend que cette résilience mérite d’être interrogée : « Une forme de pessimisme et de sentiment d’impuissance semble s’être installée. Les gens n’arrivent plus à se demander ce qu’ils peuvent faire pour changer le cours de l’histoire. Les grandes décisions paraissent prises par quelques-uns, souvent au détriment du bien commun, comme s’il s’agissait d’un destin inévitable. » Au cours des dernières semaines passées à Beyrouth, j’ai perçu cette résilience, plus individuelle que collective, comme un problème de défiance envers la politique. Un sentiment de désillusion pousse au repli ou à l’adaptation. Et cela amène les observateurs étrangers à se demander s’il est encore pertinent de maintenir un cadre politique largement hérité de la guerre civile. À mon sens, pour que le Liban retrouve pleinement le message évoqué par Jean-Paul II en 1997, il faudrait une réconciliation entre la sphère politique et le sentiment général de la population. Là encore, je lis les mots du Pape avec une grille libanaise : « Il ne peut y avoir de réconciliation durable sans objectif commun ni ouverture vers un avenir où le bien l’emporte sur les maux subis ou infligés. Une culture de la réconciliation ne naît pas seulement d’en bas, de la volonté et du courage de quelques-uns. Elle a aussi besoin d’autorités et d’institutions qui reconnaissent la primauté du bien commun. Le bien commun dépasse la somme des intérêts individuels : il rapproche les objectifs de chacun et les oriente pour que tous gagnent davantage qu’ils ne le feraient seuls. La paix n’est pas seulement un équilibre fragile entre ceux qui cohabitent sans vraiment vivre ensemble. La paix, c’est savoir vivre ensemble, en communion, comme un peuple réconcilié. Une réconciliation qui, en plus de rendre la coexistence possible, nous apprend à travailler ensemble pour un avenir partagé. » Si tel était, au moins en partie, le sens de son discours, on pourrait penser que sa visite à Beyrouth ne concernait pas uniquement la capitale, mais l’ensemble du Levant — un Levant ancien ou nouveau — formé de territoires éprouvés, souvent durement, de la Méditerranée à la Mésopotamie. Ces pays, que chacun connaît, portent un passé douloureux, marqué par les violences, les dénis, les protectorats et les assassinats. Mais en tant qu’évêque de Rome, nourri d’une culture européenne, Léon sait qu’après la Seconde Guerre mondiale, des pays qui s’étaient affrontés pendant des siècles ont fini par se reconnaître comme voisins, puis compagnons de route, puis amis, contribuant à la création de l’Union européenne. Pourquoi le Liban, la Syrie et l’Irak ne pourraient-ils pas tenter une démarche similaire ? Ce sont, au fond, les terres sur lesquelles plusieurs patriarches d’Antioche exercent leur autorité. L’histoire peut tourner ses pages, si elle le veut — et parfois, elle le fait. Bien sûr, les obstacles sont immenses : poids du passé, blessures non cicatrisées, reconnaissance encore partielle, méfiance légitime. Mais si les Églises d’Antioche, dont beaucoup sont basées à Beyrouth, adoptaient cette profondeur stratégique, elles réduiraient le poids de la nostalgie, du repli, du manque de perspective, et deviendraient ces Églises « en sortie » dont parle François, ou l’Église missionnaire évoquée par Léon. Les peurs de déclassement viennent aussi du point de vue que l’on adopte. Quand on regarde seulement sa montagne ou sa vallée, le rétrécissement est inévitable. Mais si l’on élargit ses horizons, si l’on imagine des forêts ou des plaines tout en marchant dans son propre jardin, le rétrécissement commence à disparaître en nous-mêmes. C’est ainsi que Beyrouth pourrait redevenir la locomotive d’un train composé de wagons différents, chacun avec son identité et son histoire, mais unis par un même attelage : la nécessité de se relier à l’espace méditerranéen, aux échanges, aux idées autant qu’aux biens. Dans les rues de Gemmayzé ou d’Achrafieh, j’ai senti une présence chrétienne réelle, que l’Européen que je suis reconnaît immédiatement. Mais cette présence a besoin de respirer, d’appartenir à un discours plus large. Votre ville le permet, et surtout, le rend intelligible à ce pape qui, comme François, croit en la « tension des pôles ». Les pôles ne s’annulent pas : ils se complètent et se rendent nécessaires l’un pour l’autre. Les pôles de Beyrouth sont, d’un côté, les montagnes, riches de traditions à préserver ; de l’autre, la mer, avec ses horizons d’échanges, de rencontres et d’idées neuves, indispensables au changement et à la croissance commune. C’est pour beaucoup la voie du train, celle qui peut nous aider à retrouver la vue. Riccardo Cristiano est spécialiste des affaires du Vatican à la radio italienne RAI ; auteur de plusieurs ouvrages sur le dialogue interreligieux et le pontificat de François.