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Parade militaire houthi le 21 septembre 2022 à Sanaa (AFP)
Étude
Portrait de l'auteur
Par Saoud El-Mawla
Publié oct. 8, 2026 - 03:52
III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»
Analyse
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Par Rabih Dandachli - Publié oct. 8, 2026 - 03:14
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Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix. Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance. Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Yakzan Takki - Publié oct. 8, 2026 - 02:58
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Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI, font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.
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Politique de déni et suicide collectif
Par
Jawad Pakradouni
Publié

Dans le livre d’histoire pour le baccalauréat français, figure un chapitre à la page 138 intitulé «La naissance de l’État d’Israël». Sauf que, bizarrement, on passe de la page 137 à la page 140, les deux pages du chapitre susmentionné étant collées l’une sur l’autre. Ainsi, nos enfants seront épargnés d’apprendre la création d’un pays, que le nôtre refuse de reconnaître, et donc qui n’existe pas officiellement… Bonjour les résultats au bac si ce sujet sera posé. Par contre, l’armée du pays qui n’existe pas, quant à elle, décime tout sur son passage ou lors de ses survols. On pourrait conclure que nous sommes attaqués par des fantômes ou des esprits. Nous n’avons pas besoin de forces régulières ou de soi-disant «résistance» paramilitaire, mais d’un exorciste. Sur un autre plan, la BDL a annoncé l’augmentation des plafonds des deux circulaires 158 et 166, de deux cents et cent dollars respectivement, lesquels ne seront pas palpables mais virtuels (i.e. payables par cartes de débit uniquement). Une chaîne de télévision a interrogé plusieurs personnes qui étaient contentes voire euphoriques de cette décision, de ce cadeau à l’approche des fêtes, ayant tendance à oublier qu’elles ont été initialement spoliées de leurs deniers, se satisfaisant des miettes de leurs propres sous que les banques leur reversent. Par ce merveilleux cadeau, les banques leur font l’aumône avec leur propre argent. Là encore, l’État et les banques refusent de reconnaître leur responsabilité. En temps normal, cette situation aurait été dévastatrice pour les institutions publiques et financières, mais lorsque le peuple est doté d’une mémoire de poisson rouge, et s’évertue à ignorer qu’il a été littéralement volé, adieu les responsabilités et bonjour l’impunité. Et au sujet de l’impunité et de l’oubli, le meilleur exemple est celui du 4 Août. Les autorités refusent une fois de plus de reconnaître une quelconque implication, voire une simple faute administrative, et nous-mêmes avons tendance à oublier ce qui fut l’un des pires cataclysme ayant frappé le pays: the show must go on… La politique du déni est un suicide collectif. Si un jour un livre d’histoire devrait être écrit pour notre pays, les générations futures s’arrêteront probablement à l’indépendance… et pour le reste ce sera des feuilles blanches. En acceptant obséquieusement notre situation, au nom de cette fabuleuse stupidité qu’est la résilience, nous sommes devenus experts à nous effacer avant même d’être écrits….

La Syrie, entre défis et opportunités: un nouveau souffle (1/4)

Le 8 décembre 2024 tombait le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Au terme de plus de cinquante ans de dictature sanguinaire et treize années de guerre civile ayant fait plus de 600000 morts et déplacé plus du quart de la population, un vent nouveau souffle sur la Syrie, apportant avec lui son lot d’optimisme. Comme dans chaque pays en ruine après une guerre civile, en Syrie, tout est à reconstruire. Du fait de son emplacement géographique, sa richesse en ressources naturelles et l’appui des pays du Golfe, la nouvelle Syrie d’Ahmad el-Chareh présente de nombreuses opportunités. Mais dans le même temps, le pays doit faire face à de nombreux défis, notamment en matière de sécurité et de stabilité sociopolitique. La richesse du sol L’un des atouts majeurs de la Syrie réside dans la richesse de son sol. Le pays possède des réserves importantes d’hydrocarbures. On estime les réserves de pétrole à environ 2,5 milliards de barils, soit l’équivalent de la consommation sur cinq ans d’un pays comme le Royaume-Uni. De plus, la Syrie détiendrait environ 700 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans ses eaux territoriales. Ce qui la placerait au troisième rang parmi les pays producteurs de gaz en Méditerranée orientale, derrière l’Égypte (2130 milliards de mètres cubes) et Israël (1090 milliards de mètres cubes). Ces chiffres ne sont toutefois pas définitifs. Des explorations supplémentaires et des analyses plus poussées sont nécessaires pour les confirmer. La Syrie possède également d’importants gisements de minéraux, tels que le fer, le calcaire ou le marbre, mais aussi et surtout des réserves considérables de phosphate. Avant le début de la guerre civile, le pays figurait au cinquième rang mondial des exportateurs de ce minéral. Un emplacement géographique stratégique Un autre atout du pays est son emplacement géographique. En effet, les ports de Tartous et Lattaquié sur la rive orientale de la Méditerranée possèdent le potentiel nécessaire pour s’imposer comme des plateformes régionales du commerce mondial. Par ailleurs, la Syrie, située à un carrefour entre l’Asie, l’Afrique, les pays arabes et l’Europe, pourrait, grâce à sa réhabilitation et sa réintégration dans le commerce international, compléter des axes commerciaux majeurs. La Syrie se placerait ainsi au centre du circuit commercial reliant les pays du Golfe, la Jordanie, la Syrie, la Turquie et l’Europe. Cette route paverait ainsi la voie à l’alimentation de l’Europe en hydrocarbures, offrant de ce fait une alternative au gaz russe. Elle permettrait également aux marchandises de transiter par voie terrestre, le transport routier étant une option plus économique que le fret aérien et plus rapide que le fret maritime. Ce nouvel axe permettrait, d’autre part, de contourner le détroit d’Ormuz, en proie à des tensions géopolitiques entre l’Iran et ses voisins, ainsi que le Golfe d’Aden, au sud du Yémen, où les navires transitant sont régulièrement la cible d’attaques des Houthis et de pirates somaliens. Ce faisant, le pays deviendrait le chaînon manquant d’une nouvelle route commerciale reliant l’Inde, l’Arabie saoudite et l’Europe. Dans ce cadre, une éventuelle normalisation avec Israël permettrait d’établir une nouvelle route commerciale entre la Turquie, la Syrie, Israël, l’Égypte et l’Afrique, créant ainsi de nouvelles opportunités économiques et commerciales pour les pays concernés. Une agriculture diversifiée et résiliente Bien que près des deux tiers des terres syriennes soient arides, le pays possède de nombreuses régions fertiles propices à l’agriculture. Parmi elles, les régions d’Alep et de Barada (près de Damas) ainsi que la côte syrienne, notamment Tartous et Lattaquié, qui bénéficient d’un climat méditerranéen, idéal pour la culture des oliviers, des agrumes et de divers légumes. Dans le nord-est du pays, la « Jazira » syrienne et la vallée de l’Euphrate, toutes deux irriguées par le fleuve éponyme, permettent une production significative de céréales (blé et orge). Le pays produit également des cultures industrielles, telles que le coton ou le tabac. Avant la guerre, l’agriculture représentait une part importante du PIB syrien (environ 15%) et les exportations agricoles étaient évaluées à plus de 400 millions de dollars par an. Une réhabilitation des terres agricoles et une modernisation des infrastructures permettraient d’augmenter considérablement les rendements et les revenus agricoles. Aussi, et surtout, la réintégration de la Syrie dans le giron arabe lui ouvrirait de nouveaux marchés pour l’exportation. Une industrie polyvalente Au-delà de la richesse de son sol, la Syrie ne se contente pas d’extraire des ressources naturelles. Elle les transforme également. L’industrie représente une part importante du PIB du pays. Les raffineries d’hydrocarbures et les usines agroalimentaires emploient une grande partie de la population. Une part importante de la production est destinée à l’exportation. De plus, l’industrie syrienne est un acteur non négligeable dans la production de matériaux de construction, tels que le ciment, ainsi que des textiles et des pièces mécaniques. Dans un tout autre domaine, la Syrie était, avant la guerre, un important centre de production pharmaceutique, couvrant 85% des besoins de la population locale en médicaments. En modernisant ses infrastructures et en signant des partenariats avec de grands groupes pharmaceutiques, la Syrie pourrait devenir un acteur régional, voire mondial, dans la production de médicaments. En conclusion, grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, la Syrie présente de nombreux atouts. Avec l’amélioration de la situation sécuritaire, le retour des ressortissants qualifiés et des forces ouvrières, la levée des sanctions, et les investissements de nombreux pays, notamment ceux du Golfe, la Syrie pourrait rapidement devenir un acteur économique régional de premier plan.

Levée des sanctions contre la Syrie: prémices de la reconstruction du pays

Le 6 novembre dernier, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, sous l’impulsion des États-Unis, a voté la levée des sanctions onusiennes contre le président syrien, Ahmad el Chareh. Cette mesure avait été précédée au début de l’été d’une levée similaire des sanctions imposées auparavant par les États-Unis et l’Union Européenne à la Syrie de Bachar el-Assad au cours de la guerre civile déclenchée en 2011. Cette levée générale des sanctions permettra la réintégration du pays dans le giron arabe et le commerce international, pavant ainsi la voie au retour des investissements et à la reconstruction du pays. La loi César La mesure la plus emblématique au niveau des sanctions contre la Syrie d’Assad avait été l’adoption de la loi César par les États-Unis en 2019. Cette loi doit son nom à un militaire-photographe syrien qui avait exfiltré plus de 50000 photos détaillant les exactions du régime baasiste durant la guerre civile. Atteignant de manière contraignante des secteurs économiques vitaux bien plus vastes que ceux touchés par les autres sanctions onusiennes ou européennes, la loi César pénalisait toute personne ou société qui apporterait un soutien direct ou indirect au régime Assad, particulièrement dans les secteurs de l’armement, de l’énergie, ou encore des services financiers. Les effets de la loi César La loi César étrangla financièrement le régime de Bachar el Assad et ses proches qui contrôlaient de larges pans de l’économie. Elle accéléra la chute du régime mais a eu pour effet de couper totalement la Syrie du reste du monde, d’accentuer la dépréciation de la livre syrienne, de plomber l’économie et de favoriser le développement de la contrebande et d’un vaste réseau de trafic de drogue. Le 30 juin 2025, Donald Trump signa un ordre exécutif abrogeant la loi César. La loi César restera toutefois en vigueur contre Bachar el-Assad et ses proches et sera donc levée uniquement pour tout ce qui se rapporte au régime d’Ahmad el Chareh. Réhabilitation économique Le premier pas sur la voie de cette réhabilitation du pays serait le retour au SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), plateforme utilisée par la majorité des banques dans le monde, permettant des transferts de fonds transfrontaliers. En dépit de l’existence d’autres alternatives, la majorité des échanges financiers se fait sur SWIFT. En juin dernier, la Syrie réalisa son premier transfert sur la plateforme depuis plus de 14 ans. Après avoir été exclu de SWIFT en 2011 avec le début de la guerre civile, les transferts de fonds transfrontaliers par virement étaient devenus impossible. Il fallait donc se résoudre à utiliser le cash, rendant impossible la vérification de l’origine et de la destination des fonds. La réintégration à SWIFT permettra plus de transparence dans les transferts d’argent. En effet, la plateforme se base sur un réseau de banques correspondantes qui servent d’intermédiaires et qui sont soumises à des règles de conformité destinées à empêcher, à titre d’exemple, les flux de ou vers les proches de Bachar el-Assad. Un regain d’activité Les effets de la levée progressive des sanctions se font déjà sentir. En effet, depuis l’été dernier, une pléthore de forums, sommets et conférences destinés aux investisseurs intéressés par le marché syrien s’est tenue dans diverses capitales arabes. Selon Ahmad el Chareh, le pays a réussi à attirer près de 28 milliards de dollars d’investissements, principalement portés par l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Qatar. Dans cette perspective, la rapidité avec laquelle les fonds nécessaires seront débloqués, l’implication rapide des pays du Golfe, ainsi que la signature d’accords pour l’exécution de gigantesques projets, sur fond de levée progressive des sanctions, sont autant de facteurs qui permettront d’attirer davantage d’investisseurs, stimulant ainsi la reconstruction du pays et sa réintégration dans le commerce international. En somme, la levée progressive des sanctions est donc, à l’évidence, la pierre angulaire des efforts de reconstruction. Le chemin est encore long et il reste beaucoup à faire. Les défis sont nombreux, mais les opportunités le sont tout autant. Il est fondamental dans un tel contexte d’analyser et d’exposer les défis et les opportunités auxquels doit faire face aujourd’hui le nouveau pouvoir syrien. Affaire à suivre… Prochain article : La Syrie, entre défis et opportunités : un nouveau souffle (1/3)

Pape Léon XIV: le Pays du Cèdre vous a adopté…!

Votre Sainteté, vous avez bien voulu choisir ce pays du Levant comme première destination après votre élection à la tête de l’Eglise Catholique, soyez-en remercié ! Votre passage ici, a ressemblé à l’ombre d’un nuage blanc, planant au travers d’un ciel obscur couvert depuis trop longtemps, et filtrant ses rayons sur cet espace géographique, décrit dans les livres d’histoire, comme le pays du lait et du miel, le pays de l’hospitalité et de la convivialité, le pays du Cèdre éternel, majestueux, fort et imperturbable, un pays de rencontre et de brassage entre les cultures et les communautés diverses, et celui de la vie, de l’amour et de la paix régulièrement agressée et souvent violée et violentée…! Mais l’espace d’un moment, votre visite est venue “ouvrir une parenthèse”, et illuminer subitement la vie de tout un peuple, exténué et effondré sous le poids des drames qui le poursuivent depuis des décennies et principalement occasionnés par la guerre des autres sur son territoire ! Par votre attitude discrète et ferme, aimable et résevée , votre regard serein, bienveillant et rempli de sagesse, vos paroles simples, vos ponctuations fortes et profondément ressenties, vous avez réussi à vous glisser très vite, au fond du coeur des grands et des petits, des jeunes et des vieux, des malades et des bien portants, des honnêtes gens et des corrompus, des patriotes et des fossoyeurs de la République, en peu de mots, de tout ce peuple libanais qui vit encore à ce jour, dans des salles d’urgences, entre la vie et la mort, dans un état de chaos épuisant, d’inquiétude permanente, d’insécurité latente et d’instabilité étouffante . Vous avez parlé de paix et de concorde, vous avez rasseréné des coeurs et rappelé à tous la nécessité de prendre conscience de cette solidarité humaine qui enrichit et consolide la foi et les rapports entre les citoyens d’un même pays, ceux d’une société de lumière, d’entraide et de soutien aux plus démunis physiquement et matériellement. Vous avez témoigné haut et fort, sans jamais blesser ou agresser un peuple affaibli et largement éprouvé…! Votre Sainteté, vous qui avez surtout insufflé une bouffée d’oxygène, à tous ses citoyens en déroute, permettez-leur d’abuser de vos conseils et de vos prières, en vous demandant de continuer, après avoir quitté notre petit pays, d’intercéder auprès de la Vierge Marie, pour que la Paix s’y installe en lui ouvrant les voies de sa convalescence et peut ètre un jour prochain, en lui permettant d’accéder à sa “Neutralité permanente”, seule garante de sa stabilité, de sa souveraineté, de son Indépendance et de son épanouissement politique, économique, social et culturel.

La maison d’Abraham à Abou Dhabi, espace de dialogue interreligieux

Au début du mois de février 2019, le pape François avait créé l’évènement en se rendant en visite officielle à Abou Dhabi. C’était la première fois qu’un pape se rendait dans cette région du monde. Lors de cette visite, le pape François et le grand imam d'Al Azhar, Dr Ahmed Al Tayeb, écrivirent l'histoire, en signant tous les deux un document sur la fraternité humaine ; un texte qui appelle à la tolérance, à la paix universelle et à la réconciliation entre toutes les religions. Afin de célébrer cette visite historique et en adéquation avec cette charte de la fraternité humaine, décision fut prise par le gouvernement des Émirats Arabes Unis d’édifier sur l’île de Saadiyat La Maison d’Abraham , un espace architectural de près de 6000 m2 dédié aux trois religions monothéistes. Inauguré en 2023, il comprend une église, une mosquée et une synagogue ainsi qu’un espace d’échanges, un forum. Ce projet a été rendu possible du fait que les valeurs prônées par la charte sur la fraternité humaine sont les mêmes que celles des Emirats Arabes Unis où plus de 200 nationalités se côtoient et vivent en paix. Convaincu que cette coexistence harmonieuse est possible à travers le dialogue, la connaissance de l’autre et la pratique pacifique de la foi, le gouvernement émirati a voulu offrir aux croyants (et non croyants) du monde entier la possibilité d’établir un dialogue interreligieux en participant à des forums de discussion, des évènements, des masterclass etc, ou tout simplement en visitant les trois lieux de culte et pratiquer sa foi en toute quiétude. Le vaste programme éducatif offert par la Maison d’Abraham est mis au point en partenariat avec les meilleures écoles et universités du monde. Ces valeurs de tolérance prônées par La Maison d’Abraham sont d’ailleurs enracinées dans l’histoire même des Emirats Arabes Unis. En effet, dès les premiers temps de l’islam, aux 7e et 8e siècles, nous trouvons des traces de couvents et d’églises sur les îles de Sir Bani Yas à Abou Dhabi et Siniya à Umm Al Quwain, qui prouvent la présence d’une communauté chrétienne dans la région. Nous y trouvons également les traces d’une communauté juive, avec la découverte d’une pierre tombale sur laquelle était gravé en hébreu : “Ici se trouve le lieu de repos de David, fils de Moïse”. Un architecte anglo-ghanéen L’architecture de La Maison d’Abraham est l’œuvre de l’architecte anglo-ghanéen, Sir David Adjaye Omobe. Brillant architecte de renommée internationale, lauréat de la Médaille d’Or du Royal Institute of British Architects, il a à son actif d’innombrables projets de par le monde (le centre du prix Nobel à Oslo, le Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington DC ou encore la fondation Aïshti à Beyrouth…etc). Sir David est connu pour son style éclectique et son utilisation de matériaux innovants, de jeux de transparence et de lumière, et la création de monuments symboliques qui racontent tous une histoire alliant l’intime au collectif. Pour réussir à incarner la raison d’être et les valeurs véhiculées par La Maison d’Abraham , il a d’abord commencé par identifier les matériaux communs utilisés dans les lieux de culte des trois religions qui sont le calcaire, le bois et le bronze. Il a alors utilisé ces trois matériaux dans la construction des trois lieux de culte en insistant sur la spécificité et les références religieuses de chacun d’entre eux. Il a impérativement voulu que les trois édifices (la mosquée Ahmed el-Tayeb, l’église Saint François et la synagogue Moïse Maïmonide) soient d’une beauté égale, impressionnants et de même dimension afin écarter toute idée de hiérarchie entre les trois religions. La mosquée Ahmed El Tayeb La mosquée a été ainsi nommée en l’honneur du grand imam d’Al Azhar, Dr Ahmed El Tayeb, cosignataire en 2019 avec le pape François du document sur la fraternité humaine. La mosquée est orientée vers la Mecque et comporte des détails typiques de l’art religieux islamique, comme par exemple les sept arches à l’extérieur montrant l’importance du chiffre 7 qui symbolise la transcendance divine et la perfection spirituelle en islam, ou les neuf voûtes qui se rejoignent á l’intérieur de la mosquée pour former le plafond. À noter également les moucharabiehs, délicatement sculptés à la main dans la plus pure tradition artisanale arabe et qui permettent à la lumière du jour d’éclairer l’intérieur de la mosquée, tout en préservant l’intimité des croyants ainsi que les panneaux décoratifs en fibre qui servent de séparation entre les hommes et les femmes. L’Église Saint François Comme son nom l’indique, l’église est dédiée á Saint François d’Assise, un saint du 13e siècle, ami des pauvres et saint patron du pape François. Elle est orientée vers l’est, vers le lever du soleil, la lumière symbolisant Dieu dans la chrétienté. Elle est ornée d’une forêt de colonnes également tournées vers l’est. La réflexion de la lumière augmente l’impression de verticalité de ces colonnes, et symbolise à la fois l’incarnation du Christ (lumière descendante) et sa résurrection (lumière ascendante). Plus de 13 000 mètres linéaires de bois forment la voûte de l’église. Quant aux lattes de bois en faisceau au-dessus de l’autel, elles font référence aux rayons du soleil et rappellent l’autel de la basilique Saint Pierre à Rome. La synagogue Moïse Maïmonide La synagogue est orientée vers Jérusalem. Elle a été ainsi nommée en l’honneur d’un grand philosophe juif du 12e siècle, Moïse Maïmonide. Elle est bâtie comme un abri pour la prière. La façade de la synagogue en treillis rappelle les palmiers utilisés par les croyants pour bâtir la soucca ou cabane durant les fêtes de Sukkot commémorant l’exil du peuple juif dans le Sinaï et la fin de son esclavage. La façade permet de se protéger du soleil le jour et de voir les étoiles, la nuit. Une côte de maille en bronze orne l’intérieur de la synagogue. Elle représente une chuppah, ou dais nuptial sous lequel se tiennent les mariés juifs lors des cérémonies de mariage. Dans un monde où la tolérance et la paix entre les hommes manquent cruellement, une telle initiative nous interpelle et ne peut qu’être saluée et susciter le respect.

Nostra Aetate, pierre angulaire du dialogue interreligieux – Les racines (1)

Le Vatican et le monde catholique, y compris le Liban, célèbrent en ce moment le 60e anniversaire de la promulgation par le Pape Paul VI de la déclaration Nostra Aetate (« En notre temps… ») sur le rapport de l’Eglise catholique avec les religions non-chrétiennes. Au Liban, un colloque s’est tenu à Bkerké, le 8 novembre, pour marquer cet anniversaire. On ne soulignera jamais assez combien cette déclaration fut « prophétique », comme elle le laisse entendre. Elle fut écrite à l’orée d’une époque où, malgré le rapprochement des hommes les uns des autres, par le développement des moyens de transport et de communication, l’instrumentalisation de la religion à des fins de violence allait s’étendre aux cinq continents. La culture de la haine religieuse et raciales allait atteindre, en Europe, un paroxysme au cours de la seconde Guerre mondiale, avec la Shoah, l’extermination de plusieurs millions de Juifs d’Europe par les Nazis. « Les rayons de la vérité » Dans toutes les religions, il existe « un rayon de la vérité » : tel est le principe qui se trouve au cœur de la Déclaration Nostra Aetate , dont voici le passage central : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. » Origine et développement La déclaration Nostra Aetate plonge ses racines dans la Shoah, une des facettes les plus douloureuses de la Seconde guerre mondiale. En 1947, des personnalités juives et chrétiennes, bouleversées par cette tragédie, se réunissent à Seelisberg (Suisse), à l'initiative du « Council of Christians and Jews » britannique. Les conférenciers se penchent aussi bien sur les causes de l’antijudaïsme chrétien, de nature religieuse, que de l’antisémitisme, de nature raciale et politique. L’un des conférenciers de Seelisberg n’est autre que l’historien français juif Jules Isaac, cruellement éprouvé par la mort en déportation de sa femme et de sa fille. Un an auparavant, l’historien français avait achevé la rédaction de son livre intitulé « Jésus et Israël », dans lequel il examinait les racines chrétiennes de l’antijudaïsme religieux et réclamait l’instauration d’un dialogue entre juifs et chrétiens. En 1960, Jules Isaac rencontre le pape Jean XXIII et lui remet un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les Juifs, traités dans certaines liturgies comme « peuple déicide ». Jean XXIII confie au cardinal Augustin Bea la tâche de rédiger un texte sur les Juifs dans le cadre de la préparation du Concile Vatican II. Initialement, le projet ne devait concerner que les rapports entre christianisme et judaïsme. Le texte initial s’intitulait Decretum de Iudaeis (Décret sur les Juifs). Plusieurs évêques catholiques des Églises melkite et maronite exprimèrent leurs réserves face à un texte centré exclusivement sur les Juifs, craignant qu’il ne soit mal perçu dans les pays à majorité musulmane. Citons parmi eux le Patriarche grec-catholique Maximos IV Sayegh - figure marquante du concile - et Mgr Georges Hakim (futur Patriarche Maximos V Hakim). Leur argument : dans les sociétés où ils vivaient (Liban, Syrie, Égypte, etc.), les relations interreligieuses concernaient surtout les musulmans et les chrétiens, et non les juifs. Limiter la déclaration au judaïsme aurait paru étranger à leur contexte, et apparaître potentiellement comme un soutien diplomatique à l’Etat d’Israël nouvellement créé en 1948. «Nous vivons au milieu du monde musulman. Il ne serait pas sage que ce document traite seulement du peuple juif, sans mentionner les musulmans, nos frères issus d’Abraham. [...] Nous demandons qu’on parle aussi de l’islam, de l’estime que nous portons à leur foi en Dieu unique », devait notamment affirmer le Patriarche Maximos IV (19 novembre 1963). Le texte fut alors élargi, avec bonheur, aux autres religions non chrétiennes connues, notamment à l’Islam. Nostra Aetate reste le plus court des documents de Vatican II, mais il est considéré comme la pierre angulaire du dialogue interreligieux catholique contemporain. Limpide, la déclaration ne laisse rien dans l’ombre, et évite une autre « substitution » possible : le remplacement de la mission par le dialogue, mais c’est là une autre histoire. En particulier, Nostra Aetate rejette explicitement l’idée de la responsabilité collective des Juifs dans la mort du Christ inférée de certains passages de l’Evangile, comme celui qui fait dire à la foule : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » . Elle affirme clairement que « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs de notre temps.» Un geste qui résume tout L’historique du conflit séculaire entre la Synagogue et l’Église est bien résumé dans un geste de pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage jubilaire en Terre sainte, en mars 2000. Au cours de sa visite au Mur des Lamentations, le Pape, seul, tête inclinée, avait déposé un papier exprimant ses intentions de prière dans une fente entre les pierres — comme le font les fidèles juifs. Ce geste prolongeait la visite qu’il avait faite quelques jours plus tôt au mémorial de Yad Vashem, où il avait condamné l’antisémitisme et salué le souvenir des victimes de la Shoah. Le texte du message fut rendu public par le Vatican par la suite. En voici la teneur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour apporter ton Nom aux nations : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir tes enfants, et, en demandant ton pardon, nous désirons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. » (26 mars 2000). Pas un pardon diplomatique Ainsi, le pape reconnaissait explicitement les souffrances infligées aux communautés juives dispersées par le monde après la destruction du Temple (70) et en demandait pardon : non pas un pardon diplomatique, mais un pardon devant Dieu pour les souffrances infligées au « peuple de l’Alliance ». En utilisant ces derniers termes, le Pape signifiait que l’Alliance avec Israël n’est pas révoquée, et qu’elle est transhistorique- c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas seulement à un moment historique donné, et ce, indépendamment de la vocation propre de l’Eglise. Le rabbinat israélien et la communauté juive mondiale virent à bon droit, dans ce geste, un tournant irréversible dans les relations judéo-chrétiennes. C’est ainsi que l’Eglise catholique rejeta la théorie de la substitution en vertu de laquelle toutes les promesses faites à Israël sont passées à l’Eglise, et fit reposer la permanence du lien spirituel entre Chrétiens et Juifs sur l’aspiration à une commune fidélité à la volonté du Dieu d’Abraham. C’était comme si l’Eglise catholique reconnaissait que la Synagogue a toujours une place privilégiée dans le cœur de Dieu, mais une place qu’elle ne doit pas à ses propres mérites, dont Dieu seul est juge, mais à la fidélité de Dieu et à sa souveraine volonté. Prochain article : Le dialogue avec l’Islam.