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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime .
Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille s’est-elle achevée par un arrangement non déclaré?
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Par Jad Akhawi - Publié sept. 4, 2026 - 15:00
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La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.
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La Syrie, entre défis et opportunités : sécurité, reconstruction et réintégration (2/4)

Dans notre précédent article, nous avons exploré les différents atouts économiques de la Syrie. Grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, Damas présente un potentiel économique majeur, mais inexploité. De plus, la chute du régime de Bachar al-Assad, en décembre 2024, et l’ascension d’Ahmad el-Chareh à la tête du pouvoir, la levée des sanctions américaines et européennes, ainsi que la tenue, en juillet 2025, d’un sommet syro-saoudien ont enclenché une dynamique de reconstruction, ainsi qu’une réintégration dans le giron arabe et le commerce international. Sauf que tout n’est pas rose dans la Syrie post-Bachar al-Assad, et de nombreux défis restent à relever. La sécurité Le premier défi du nouveau pouvoir reste, encore et toujours, la sécurité. Après plus de 13 ans de guerre civile au cours de laquelle des factions communautaires et ethniques se sont livré une guerre sans merci, le pays est toujours en proie à des troubles sécuritaires à caractère sectaire, notamment sur le littoral et à Soueida. À cela s’ajoutent les nombreux accrochages à la frontière libanaise avec des groupes inféodés au Hezbollah libanais, ainsi que les bombardements israéliens. Le gouvernement consolide, pas à pas, son pouvoir et s’efforce de rétablir l’ordre et la sécurité sur l’ensemble du territoire. Le chemin est encore long et le gouvernement devra poursuivre ses efforts pour pérenniser la sécurité du pays, sans quoi de nombreux investisseurs verront leurs ardeurs refroidies. Tout est à reconstruire Le FMI estime que près de 50% des logements syriens ont été détruits ou ont un besoin drastique de rénovation. De plus, près de la moitié de la population se trouve en dehors du pays. Avec le retour des déplacés, la demande de logement ne fera qu’augmenter. Parallèlement, une bonne partie de l’infrastructure du pays a été détruite, notamment les usines, les hôpitaux, les stations de pompage d’eau, les centrales électriques, les puits, les raffineries d’hydrocarbures, etc. Autant d’installations essentielles à l’effort de reconstruction. Les investissements des pays du Golfe visent à pallier ce manque d’infrastructures et à aider à remettre le pays sur pied. Mais plusieurs années sont nécessaires avant que ces nouveaux moyens de production soient opérationnels. Dans l’attente, l’effort de reconstruction devrait générer près de 200.000 emplois selon la Banque mondiale et verrait plusieurs milliards de dollars affluer dans le pays, renforçant ainsi les réserves en devises de la banque centrale syrienne. Des défis économiques structurels majeurs Après plus de 13 ans de guerre civile, l’économie syrienne est en lambeaux. Le PIB est passé de près de 60 milliards de dollars en 2010 à un peu plus de 20 milliards en 2022. En 2018, l’ONU a reclassifié la Syrie de pays en voie de développement (comme l’Inde, le Mexique ou l’Indonésie) à pays à faible revenu (tels que l’Afghanistan, le Burkina Faso ou encore l’Angola). Toujours selon l’ONU, près de 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. La livre syrienne a perdu près de 99% de sa valeur. En effet, en 2010 le dollar US valait 47 livres contre près de 22.000 livres à l’automne 2024. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, sa valeur est repassée à près de 11.000 livres. Cependant, la banque centrale ne possède que 200 millions de réserves en devises étrangères et il lui serait très difficile de faire face à un nouveau choc monétaire. D’un autre côté, la banque centrale syrienne détiendrait près de 26 tonnes d’or, soit près de 3 milliards de dollars (chiffre évalué sur la base du prix de l’once d’or à 3.700 USD). Cet or pourrait être mis en gage, permettant ainsi de libérer des lignes de crédit vitales pour le pays. Notons dans ce cadre que le gouvernement syrien doit près de 23 milliards de dollars à différents créanciers, représentant près de 115% du PIB. La majeure partie est due à l’Iran (17 milliards) et à la Russie (1,2 milliard). Le service de cette dette accapare près de 30% du budget de l’État, somme qui aurait pu être allouée à la reconstruction ou aux services publics. Le régime actuel envisage de ne pas rembourser sa dette envers l’Iran et la Russie, jugée par le gouvernement de « dette odieuse », c’est-à-dire une dette contractée sans le consentement ou sans le bénéfice du peuple. Cependant, bien que cette dette ait été contractée par le régime Assad pour l’achat d’armes et de carburants pour combattre sa propre population, le droit international ne prévoit pas un schéma d’application pour le traitement des dettes odieuses des États. Un défaut de paiement sur tout ou une partie de la dette va à l’encontre du principe de la « succession d’États » en droit international. Un nouveau gouvernement hérite de tous les avoirs et droits, mais également de toutes les obligations d’un gouvernement précédent. Nécessité d’un cadre institutionnel robuste La réforme des institutions publiques, la lutte contre la corruption et l’amélioration de la gouvernance et de la transparence sont indispensables pour restaurer la confiance des citoyens et des investisseurs. Sans un État de droit fiable, toutes les initiatives économiques risquent d’être compromises. Le renforcement des institutions judiciaires, administratives et économiques est une condition sine qua non pour inscrire la Syrie dans une trajectoire de croissance durable. D’autre part, il est essentiel d’introduire des réformes visant la privatisation de l’économie. En effet, le régime de Bachar al-Assad contrôlait une majeure partie des moyens de production et détenait un contrôle direct sur l’économie. Il est donc essentiel de privatiser les secteurs clés et de permettre à un plus grand nombre d’entreprises de se disputer le marché, faisant ainsi jouer la concurrence et poussant ces entreprises à innover. Réintégration sociale et gestion des flux migratoires Des millions de Syriens se sont déplacés à l’intérieur du pays ou se sont réfugiés à l’étranger. Leur retour est un enjeu social et économique, mais doit être accompagné de programmes d’intégration. Faute de quoi, cela mènerait à des fractures sociales, des tensions communautaires et à une précarité prolongée, qui freinerait dangereusement la dynamique de développement et de reconstruction. Les défis qui attendent la Syrie sont nombreux et complexes, mais ils ne sont pas insurmontables. La sécurité, la reconstruction des infrastructures, la stabilité économique, la réintégration sociale et les réformes institutionnelles doivent être abordées de manière coordonnée pour créer un cadre stable et attractif. En relevant ces défis, la Syrie pourrait instaurer une paix durable et ainsi profiter de son formidable potentiel économique pour le plus grand bien du peuple syrien et de toute la région.

Les États arabes du Golfe face à leur essor culturel

Un regard rapide sur le paysage culturel et artistique qui se développe dans les pays du Golfe permet de mettre en relief les moyens colossaux consacrés à un large éventail de projets, souvent somptueux et d’avant-garde, visant à promouvoir l’art et la culture, sur des bases qui peuvent varier d’un pays à l’autre. Un même engouement se manifeste globalement dans ce cadre, reflétant un désir partagé d’ouverture et d’échange avec le monde de la culture et de l’art. L’ensemble de ces projets servent, à n’en point douter, à promouvoir une sorte de « diplomatie culturelle » – si l’on peut dire – et à stimuler le rayonnement culturel de ces pays à l’échelle internationale. Il serait toutefois erroné de réduire les réalisations accomplies et celles qui sont déjà prévues à une simple opération de marketing. Au-delà de l’aspect quelque peu « pharaonique » des projets en cours, d’autres motivations beaucoup plus importantes sont en jeu. Dans les sociétés qui sont le théâtre de profonds bouleversements, l’art et la culture sont des vecteurs de transformations sociales et politiques. Mais ils sont aussi, en même temps, un moyen de protéger et de transmettre le savoir-faire, les traditions et l’héritage culturel d’un pays. Ils contribuent fortement à renforcer la fierté nationale et à cimenter le sentiment d’appartenance. Les dirigeants des pays du Golfe en sont parfaitement conscients. Et leur souci de préserver cette identité culturelle et de la mettre en valeur est parfaitement clair dans tous les projets mis en œuvre ou en gestation. Au-delà, des enjeux qui pourraient être qualifiés, par extension, de géopolitiques, l’art, dans les sociétés en devenir, est un gardien de la mémoire. Il permet également un changement en douceur et en profondeur de la société. Il est le fil d’Ariane qui relie le passé au présent et à l’avenir. A cette fin, les dirigeants encouragent, d’un côté, les projets artistiques et culturels d’avant-garde, tout en insistant, d’un autre côté, sur la préservation et la mise en valeur de l’héritage culturel, des traditions et des savoir-faire ancestraux. Dans une série d’articles consacrés à ce domaine, Levant Time s’est penché sur les principaux projets qui reflètent clairement une volonté de transformer les pays du Golfe en un hub culturel et artistique mondial et un lieu d’échanges entre les différents acteurs culturels dans des domaines aussi variés que la peinture, la musique, la danse, le cinéma, ou même la littérature etc. Ces projets sont ambitieux et multiples, mais l’enjeu est tout aussi grand. Dans le contexte actuel qui prévaut dans cette partie du monde ainsi qu’à l’échelle internationale, ces sociétés en pleine mutation vont-elles réussir à trouver un équilibre adéquat entre l’héritage islamo-arabe, d’une part, et les réalités du 21e siècle, d’autre part ? Vont-elles pouvoir effectuer une entrée fracassante dans le monde de demain et initier une ère de renaissance artistique et culturelle à l’instar de la Renaissance italienne, à titre d’exemple ? Vont-elles réussir leur transformation sans perdre en cours de route leur identité et leur âme ? Autant de questions auxquelles Levant Time tentera d’apporter quelques éléments de réponse dans la série d’articles consacrés aux grands projets à caractère culturel et artistique dans les différents pays du Golfe. Prochain article : Le « Royal Opera House » de Mascate

Le Levant: Osons l’espoir d’une paix
Par
Jawad Pakradouni
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La question suivante a été posée à l’un des programmes de l’intelligence artificielle : le Levant a-t-il connu une véritable période de paix depuis son existence ? La réponse est terrible. La région a connu des moments d’accalmie, mais jamais une paix durable. La seule période que l’on puisse qualifier de stabilité fut la Pax Romana , du premier au troisième siècle. Une paix imposée par l’épée, une pax manu militari . Une paix au prix du sang, que même l’intelligence artificielle serait incapable d’en établir le bilan. Les différents conflits ont été motivés pour des raisons essentiellement religieuses, liées à d’autres considérations politiques ou territoriales. L’ironie du sort veut qu’aujourd’hui, l’unique concept susceptible d’offrir une paix véritable porte le nom du seul ancêtre commun aux trois religions monothéistes qui se sont succédé, et pour lesquelles tant de sang fut versé, et continue de l’être: Avraham, Abraham, Ibrahim. Au nom de Yahvé, d’Allah ou de Dieu, on se pourfend. Et pourtant, beaucoup aspirent à une paix durable, mais cette paix a un prix : celui du pardon. Combien de générations faudra-t-il pour que ce pardon soit enfin accordé, et qu’une paix authentique devienne possible entre des peuples qui s’entretuent depuis des siècles, sur et pour le même territoire ? Pourtant, dans les trois religions d’Abraham, un même précepte est répété et psalmodié: “Je pardonne totalement à quiconque m’a blessé ou offensé.” “Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.” “La rétribution d’un mal est un mal équivalent. Mais quiconque pardonne et rétablit la paix, sa récompense incombe à Dieu.” Ces trois strophes appartiennent respectivement aux trois religions, dans l’ordre de leur apparition. Les crimes commis par chaque camp contre l’autre sont abominables. Et chercher à remonter à l’âge de pierre pour déterminer quel peuple occupait quel territoire est vain et futile. Les Phéniciens, par exemple, s’étendaient jusqu’à Gibraltar. Devons-nous alors revendiquer les pays que nos ancêtres ont colonisés ? Certainement pas, déjà que nous avons du mal à gérer les 10 452 km² de notre petit pays. Il est difficile d’oublier les plaies encore béantes et les pans de ruines fumantes des dernières guerres. Mais les générations futures sont-elles condamnées à porter le poids de nos erreurs ? À un moment, il faut panser le passé et penser l’avenir: Celui de nos enfants, de leurs enfants, et de ceux qui suivront. Deux mille ans d’histoire et de conflits pour quelques centaines d’années d’accalmie: l’équation parle d’elle-même. On ne choisit ni sa famille, ni le pays dans lequel on naît. Mais on peut infléchir le cours des choses. Il suffit de ravaler sa fierté et de pardonner. Le pardon est probablement l’étape la plus difficile de toutes. Le philosophe contemporain Jonathan Lockwood Huie a écrit : “Pardonne aux autres, non pas parce qu’ils méritent le pardon, mais parce que toi, tu mérites la paix.” Notre génération a été bercée toute sa vie par la guerre, avec seulement une quinzaine d’années de répit. Le Liban est peut-être le seul pays au monde à avoir été le théâtre des guerres des autres: guerre des blocs, guerre de soutien, guerre par procuration. Même sa guerre civile n’en fut pas réellement une. Il est temps que notre pays soit enfin épargné des guerres des siennes, et surtout de celles des autres. Peut-être est-il naïf d’espérer une paix durable et de croire que nous pourrions donner tort au refrain des Poppys : “Je voulais, j’espérais que la paix règne en maître… Mais tout a continué, non, rien n’a changé.” À l’heure actuelle, tout semble converger vers un règlement du conflit, l’espoir d’une paix; il est probablement naïf de s’accrocher à cet espoir. Comme l’a écrit Virgil Gheorghiu dans La Vingt-cinquième heure , l’enfer est de perdre tout espoir. Nous subissons déjà un enfer physique au quotidien; nul besoin d’y ajouter un enfer moral. C’est pourquoi, osons la paix….

L’Europe face à ses démons
Par
Michel Hajji Georgiou
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Non, la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine ne saurait être traitée comme un épisode périphérique ou un simple conflit territorial, n’en déplaise aux poutinistes en tous genres. L’agression russe révèle un déchirement plus profond : une confrontation entre deux visions du monde. D’un côté, la liberté et le droit ; de l’autre, la nostalgie d’un ordre impérial, au nom d’un pseudo « âge d’or » mythifié, fondé sur la domination et la terreur. Ce qui se déroule aujourd’hui sur les terres ukrainiennes est la tentative méthodique de ressusciter la logique impérialiste russe et d’en faire le modèle politique de ce siècle. La bataille du Donbass n’est pas une bataille locale. C’est un test pour l’Europe entière - pour son courage, sa mémoire et son avenir. Pas moins. Le régime de Vladimir Poutine ne cherche pas simplement à annexer un territoire. Poutine veut restaurer une architecture impériale dont les références historiques sont explicites : Pierre le Grand, Catherine II, et l’idée d’un « espace civilisationnel » sacralisé par le mythe du « monde russe », où les peuples ne sont pas des sujets politiques mais de la matière ethnique à absorber, convertir ou effacer. Tout Empire se fonde sur la négation du droit : il n’admet ni souveraineté populaire, ni pluralisme, ni liberté individuelle. Il n’a que faire de la liberté - concept qui lui est parfaitement étranger. Cette guerre est dirigée contre l’idée même d’Europe. Car l’Europe n’est pas un territoire ; elle est, dans l’esprit de ses concepteurs, une manière d’habiter le monde : une certaine idée de la dignité humaine, de la loi, du débat, de l’égalité des droits. Elle est la fille des Lumières et du refus absolu de la terreur. Elle est née dans la coopération pour promouvoir une culture du lien visant à reconstruire ce que la culture de l’exclusion et de l’annihilation des deux guerres avait anéanti. Elle n’existe que dans un espace où l’individu est souverain face à l’État. Le projet impérialiste russe est son inverse exact : un despotisme au nom de la revendication d’un espace vital - exactement ce contre quoi l’Europe s’est reconstruite au-delà de l’horreur d’Auschwitz et de Buchenwald. C’est pour cela que Kyiv est devenue une frontière non entre deux pays mais entre deux modèles de civilisation. Si l’Ukraine tombe, ce n’est pas seulement un État qui sera détruit, mais c’est, une fois de plus, la possibilité même d’un monde régi par le droit international - comme c’est d’ailleurs le cas avec ce que fait Netanyahu à Gaza et en Cisjordanie, du reste . Comme l’écrit Nicolas Tenzer dans Notre guerre , l’invasion russe constitue « une offensive totale contre l’ordre légitime ». Il ne s’agit pas d’une crise régionale, non, mais d’une attaque frontale contre la démocratie libérale elle-même. Le Kremlin le sait : en écrasant l’Ukraine, il prouverait que la loi n’est qu’un décor et que seule la force fonde la vérité. La conséquence serait universelle : une régression planétaire vers la logique impériale, celle des protectorats, des vassaux, des frontières mouvantes, des peuples réduits au silence. Un retour à l’Europe d’avant Westphalie. Mais il y a plus grave encore : l’effondrement parallèle du pilier occidental qui, depuis 1945, donnait au monde libre sa colonne vertébrale. Les États-Unis, jadis architectes et garants d’un ordre international - imparfait, souvent cynique, mais structurant - se retirent aujourd’hui du champ historique. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a confirmé ce basculement cataclysmique : un monde réduit à des transactions, à la rentabilité immédiate, à l’insignifiance morale. Trump, fidèle à lui-même, aurait sans doute négocié Munich avec Hitler au nom du pragmatisme comptable, reproché à Varsovie d’être « ingrate » envers le IIIe Reich, et conseillé à Churchill de « faire la paix » en ajustant quelques frontières. Il aurait peut-être même félicité Qisling pour son pragmatisme. La lâcheté déguisée en réalisme : rien de plus vieux - mais rarement aura-t-elle été portée avec une telle morgue - et une telle franchise et insouciance cynique. Ce qui s’est joué en février dernier entre Trump et Zelensky n’avait rien d’un incident diplomatique. C’était une rupture historique, sinon une abdication morale - même si Washington tente, depuis, de ramasser les morceaux de son erreur stratégique. Le message envoyé à Poutine fut limpide : continuez, la voie est libre . Les Sudètes II, version XXIe siècle. Ce basculement stratégique américain offrait à la Russie une fenêtre d’opportunité dangereuse : si Washington se retire, Moscou peut intensifier son offensive, convaincue que l’Ukraine s’effondrera sous le poids de l’indifférence occidentale. Ce qui se profile n’est pas seulement la défaite d’un pays, mais l’effritement de l’idée occidentale elle-même - au profit d’une coalition mondiale des Empires : Moscou, Pékin, Téhéran, leurs clientèles et leurs supplétifs politiques en Europe et aux États-Unis. George Steiner en aurait frémi de terreur : c’est la dernière porte du château de Barbe-Bleue que l’on enfonce actuellement sous les yeux d’un monde quasi-exsangue - comme en Palestine. Fin de culture. Lucide, il l’avait prédit, dès 1971 : « Je trouve dérisoire toute théorie de la culture, toute analyse des conditions présentes qui ne place pas, au centre, les mécanismes de terreur qui menèrent à la mort, en Europe et en Russie, du début de la première guerre mondiale à la fin de la seconde, par la faim ou par des massacres systématiques, soixante-dix millions d'êtres humains. » Dérisoire est un mot faible. Ignoble sonne à présent bien plus juste. Ce retrait américain a révélé ce que Kissinger appelait « la tentation du désengagement ». L’Occident souffre d’une fatigue existentielle. Il ne croit plus à son propre récit. Il n’ose plus défendre ce qu’il prétend incarner. Trump, dans ce sens, n’a rien inventé : il n’est que le symptôme hypertrophié d’une civilisation qui doute d’elle-même, de ses repères, de ses valeurs morales édifiées pour qu’il n’y ait plus jamais de Hitler, qui a versé dans un certain nihilisme méphistophélique. Or, lorsque la civilisation se retire, les barbares avancent. Demandez à Romulus Augustule et Odoacre… L’Europe se retrouve seule - et ce n’est pas un accident. De Gaulle l’avait anticipé dès les années 1960 : une grande puissance n’a pas d’amis, seulement des intérêts. La dépendance stratégique est une erreur mortelle. Aujourd’hui, la solidarité atlantique repose sur les caprices d’un homme qui oscille entre admiration pour Poutine et mépris pour ses alliés. Et l’Europe hésite, tremble, calcule. Comme naguère, avec Chamberlain, en dépit de la clairvoyance de certains de ses leaders. Que reste-t-il alors ? Une seule alternative : se réveiller ou mourir ; choisir d’exister comme puissance politique souveraine ou redevenir un protectorat ; comprendre que la liberté se défend à la Churchill, aux antipodes des Pétains - Orbàn, Salvini et autres. L’Ukraine incarne aujourd’hui ce que l’Europe a oublié, après près d’un siècle de paix : que la liberté est une nécessité vitale, et certainement pas un confort rhétorique. Et, surtout, que des hommes et des femmes meurent pour que l’idée de droit survive. Une civilisation qui n’est pas capable de reconnaître cela est déjà morte. En perdant sa mémoire, elle perd sa raison d’être, son âme. Notre guerre - car c’est celle de chacun de nous comme devoir moral - est de maintenir la frontière symbolique et politique entre le monde du droit et le monde de l’Empire. Si cette frontière tombe, c’est l’humanité politique qui s’effondre. Il ne restera de ce qui fait de l’Europe rien de plus qu’un simple espace géographique. L’Ukraine est, en quelque sorte, le limès qui protège encore l’Europe des ténèbres. Si le verrou saute, une certaine idée du monde disparaîtra avec. Il faut dire « non » à Poutine et ses clones partout en Europe - tant qu’ils portent ce projet de transformer le monde en enclos identitaires asservis au cœur de l’Empire et son pouvoir. C’est cette réaction collective à la tyrannie qui a toujours permis de façonner une civilisation, en dépit de ses nombreuses failles, plus progressiste et plus humaine. C’est rien moins que le prix de notre évolution à tous.

La chute du dernier tabou : le Liban ne sera pas le dernier à signer la paix !

Les négociations directes entre le Liban et Israël ont officiellement débuté en vue d’aboutir à un accord de paix. Leur condition fondamentale est le désarmement du Hezbollah. D’autres points, essentiels et secondaires, sont sur la table, notamment une coopération économique permettant aux deux pays d’avancer sur la voie du redressement, de la reconstruction du Liban-Sud, et de la sécurité et la stabilisation à la frontière nord d’Israël. Avant d’entrer dans les détails et les analyses, avant de sonder le point de vue des uns et des autres, et avant de faire une rétrospective des événements qui ont amené le Liban à payer la facture la plus élevée au niveau du conflit arabo-israélien depuis plus d’un demi-siècle, une question toute simple se pose : quelle est l’alternative à la paix avec Israël, au redressement du Liban et à la reconstruction du pays ? Aucune réponse claire. L’État est absent depuis des décennies et la milice iranienne implantée au Liban décide, seule, quand lancer une guerre, quand conclure une trêve, quand négocier, quand soutenir Gaza, quand provoquer Israël ou déstabiliser les pays arabes voisins. Elle construit des tunnels pour poursuivre les guerres, au lieu de construire des abris et des hôpitaux. Jusqu’au jour où le Hezbollah s’est enfermé lui-même dans une impasse stratégique. La guerre qu’il a déclenchée pour servir le projet iranien sous le slogan de « l’unité des fronts », il n’est plus en mesure d’y mettre fin. Téhéran a progressivement levé la couverture qu’il assurait au Hezbollah. Il cherche à gagner du temps pour préserver le régime et il maintient le Hezb pour l’utiliser à nouveau en cas de besoin. Mais Israël refuse désormais tout maintien de la menace représentée par le Hezbollah. Il a repoussé cette milice au nord du Litani, ce qui fut plus simple que de concrétiser la fameuse boutade de Nabih Berri qui avait lancé devant ses visiteurs, qui le mettaient en garde contre la dégradation de la situation, qu’il fallait déplacer le cours du Litani à la frontière avec Israël ! Résultat: le Hezbollah n’agit plus selon les anciennes règles de la dissuasion. En fait, il ne réagit plus du tout… Il a avalisé une trêve, mais une trêve n’est qu’un répit entre deux guerres. Les responsables libanais, longtemps absents et hésitants, voire dépassés par la réalité imposée de facto, se sont enfin réveillés. Ils ont repris l’initiative, mais ont hésité, puis ont échoué à aller jusqu’au bout dans leur action. Ce qu’ils n’accompliront pas, Israël le fera à leur place — mais le prix à payer sera bien plus lourd. C’est dans ce cadre précis que s’est produit un événement à caractère historique : la visite exceptionnelle du pape Léon XIV ; une visite qui a pris une dimension politique du fait qu’elle avait pour leitmotiv « heureux les artisans de paix ». Quelques heures à peine après le départ du Saint Père qui a exhorté les Libanais à faire le choix de la paix, la commission de suivi des violations du cessez-le-feu s’est muée en comité de négociations directes entre le Liban et Israël. Les négociations de paix qui ont été entamées entre le Liban et Israël servent l’intérêt national du Liban. Elles sont dans l’intérêt de la sécurité du Liban et de sa vocation même de « pays-message », plutôt que d’être un « baril explosif ». Elles offrent une alternative au discours du Hezbollah fondé sur la guerre sans horizon, sur « la résistance pour la résistance », dans le seul but de servir l’influence iranienne dans la région. Les négociations directes entre le Liban et Israël impliquent la possibilité d’aboutir à un accord de paix. Les négociations directes ont longtemps représenté un tabou au Liban, sans que nul ne réfléchisse à la chose ou suscite un débat à ce propos. Si le Liban ne négocie pas avec Israël pour défendre lui-même ses intérêts, qui le ferait alors ? Le Hezbollah discute au nom de l’Iran, au service du projet expansionniste de la Wilayat al-Faqih. Les négociations directes marquent donc la relance par le Liban de son rôle souverain et le début du recul de l’influence iranienne. Les pourparlers ont été entamés de façon officielle, sérieuse et efficace. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a mandaté une équipe du Conseil de sécurité nationale pour rejoindre la commission technique, dite de « mécanisme », et rencontrer les responsables libanais. La présidence libanaise a annoncé de son côté que le président Joseph Aoun a chargé l’ambassadeur Simon Karam de représenter le Liban. Les négociations directes ne porteront pas seulement sur les violations du cessez-le-feu, mais aussi sur les bases de futures relations économiques et de coopération entre le Liban et Israël. L’ambassade des États-Unis à Beyrouth a soutenu la démarche dans un communiqué: « Les progrès durables ne sont possibles, souligne le communiqué, que si les appréhensions et les aspirations exprimées par les deux parties libanaise et israélienne sont prises en compte ». L’ambassadeur Michel Issa a salué la décision du gouvernement libanais d’opter pour le dialogue, après des décennies d’incertitude. Il a estimé que les négociations directes constituent une étape constructive sur la voie de l’initiation de processus qui pourraient permettre un jour aux deux pays de coexister dans un climat de paix, de respect mutuel et de dignité. L’ambassadeur a réaffirmé dans ce contexte l’engagement de son pays à soutenir tous les efforts qui renforcent la paix, la stabilité et la sécurité. Le début des négociations ne constitue pas la solution en soi, mais elle représente une ouverture importante. Elles se poursuivront parallèlement aux opérations israéliennes visant à démanteler l’aile militaire du Hezbollah et à mettre un terme à ses activités économiques — voire sociales. Le scénario le plus explosif pourrait venir d’Iran : Téhéran pourrait se lancer dans une confrontation globale s’il perçoit que le rôle du Hezbollah est terminé ou que le régime approche de sa fin. Il pourrait alors sacrifier totalement le Hezbollah pour obtenir quelques gains. Ces différents scénarios pourraient apparaître dans les coulisses des négociations directes entre Liban et Israël.

Le Levant dans la tourmente : perspectives libanaises et syriennes (2/3)

La zone du Levant a connu ces deux dernières années des bouleversements profonds et dramatiques qui ont changé la physionomie géopolitique de la région. Les événements qui se sont succédé depuis l’attaque meurtrière du Hamas contre Israël, à partir de la bande de Gaza, le 7 octobre 2023, semblent avoir pavé la voie à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient, comme ne cesse de l’affirmer le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. En cette fin d’année 2025, quel panorama, quelles perspectives et quel bilan politico-sécuritaire peut-on donc dresser au niveau de cette région ? En prenant suffisamment de recul et de hauteur, il devient plus aisé de scruter de près les développements en cours et les changements drastiques dont ont été le théâtre le Liban, la Syrie, Israël, Gaza (et les territoires palestiniens) ainsi que l’Iran. Déjà fortement ébranlé par l’explosion apocalyptique survenu au port de Beyrouth le 4 août 2020 et par l’effondrement économico-financier de 2019, le Liban se débat en cette fin d’année dans les retombées multiples de l’inqualifiable (et absurde) « guerre de soutien » (au Hamas) déclenchée par le Hezbollah le 8 octobre 2023. Ce conflit armé, voulu vraisemblablement par le régime des mollahs iraniens, a abouti à l’assassinat du chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, à l’élimination du commandement militaire du parti chiite, à la destruction de nombreux villages au Liban-Sud et à l’occupation par Israël de cinq positions stratégiques en territoire libanais. Les engagements du président À l’ombre d’un tel contexte, il est devenu impératif d’amener Israël à mettre un terme à sa propension à disposer du territoire et de l’espace aérien libanais selon son vouloir, bon ou mauvais. Cela a toutefois une contrepartie : le pouvoir libanais, soutenu par la population, doit décider de faire appliquer les résolutions onusiennes ainsi que tous les engagements pris par le président Joseph Aoun dans son discours d’investiture, le jour de son élection à la première magistrature de l’État, le 9 janvier 2025. La population libanaise se doit d’appuyer l’action de l’État sur ce plan en étant consciente du fait que le nécessaire démantèlement de l’appareil militaire du Hezbollah et le désarmement global du parti ne se feront peut-être pas sans heurts, mais ils se feront en tout cas au bénéfice de toutes les communautés du Liban, et au premier chef des chiites libanais. Une telle détermination doit s’exprimer sans ambages. Dans ce cadre, la Syrie, l’Iran et Israël doivent admettre qu’il s’agit là pour le Liban d’une démarche volontariste qui ira jusqu’à son terme et qu’elle est, in fine , en faveur de toute la région. Face aux comportements égocentriques et réducteurs des principaux acteurs levantins, force est de relever que le Liban peut, et devrait, jouer un rôle de catalyseur afin d’enclencher une dynamique salvatrice globale. Quant à la situation purement interne au Liban, les liens qui unissent les différentes communautés libanaises méritent d’être retissés, et seul le président Joseph Aoun pourrait déclencher cette nouvelle « filature ». À cette fin, il doit clairement illustrer par ses actions qu’il a été élu président pour être un chef, dans toute l’acception du terme. Sans une ferme détermination, une volonté claire et nette de sa part, sans le courage dont il a fait montre au cours de sa carrière, le Liban ne pourra pas redevenir l’État florissant et prospère, l’État en paix, qu’il était autrefois. Le séisme syrien Il reste que le bouleversement qui a eu le plus lourd impact sur le Liban au cours des derniers mois aura été sans conteste la chute du régime de Bachar el-Assad. Cette dictature syrienne avait imposé au pays du Cèdre pendant un demi-siècle une occupation et une hégémonie qui avaient profondément modifié la physionomie politique du pays. Le nouvel ordre a émergé en Syrie à la faveur du vide soudain, mais prévisible, provoqué par l’effondrement du régime Assad. Cette chute brutale du pouvoir baasiste s’est accélérée du fait de l’absence stupéfiante de réaction de la part de la base populaire du régime, parallèlement à la débandade de la troupe. Le nouveau régime ne bénéficie pas toutefois, du moins au stade actuel, d’assises solides sur le plan interne. Les exactions perpétrées contre les minorités, sans que les nouvelles autorités interviennent fermement, fragilisent le pouvoir. Le président Ahmed el-Chareh a été reçu, avec tous les honneurs dus à son rang, par les présidents Donald Trump et Emmanuel Macron. Il est appelé aujourd’hui à apporter la preuve que ces honneurs sont bien mérités. Son avenir et celui de la Syrie – du moins la partie qui est sous son contrôle – sont tributaires de la distance qu’il saura maintenir entre son pays, d’une part, le Hamas et l‘Iran, d’autre part. Il y va de sa survie. Prochain article : Le Levant dans la tourmente : l’Iran pris dans la tornade