


La question suivante a été posée à l’un des programmes de l’intelligence artificielle : le Levant a-t-il connu une véritable période de paix depuis son existence ?
La réponse est terrible. La région a connu des moments d’accalmie, mais jamais une paix durable.
La seule période que l’on puisse qualifier de stabilité fut la Pax Romana, du premier au troisième siècle. Une paix imposée par l’épée, une pax manu militari. Une paix au prix du sang, que même l’intelligence artificielle serait incapable d’en établir le bilan.
Les différents conflits ont été motivés pour des raisons essentiellement religieuses, liées à d’autres considérations politiques ou territoriales.
L’ironie du sort veut qu’aujourd’hui, l’unique concept susceptible d’offrir une paix véritable porte le nom du seul ancêtre commun aux trois religions monothéistes qui se sont succédé, et pour lesquelles tant de sang fut versé, et continue de l’être: Avraham, Abraham, Ibrahim.
Au nom de Yahvé, d’Allah ou de Dieu, on se pourfend. Et pourtant, beaucoup aspirent à une paix durable, mais cette paix a un prix : celui du pardon.
Combien de générations faudra-t-il pour que ce pardon soit enfin accordé, et qu’une paix authentique devienne possible entre des peuples qui s’entretuent depuis des siècles, sur et pour le même territoire ?
Pourtant, dans les trois religions d’Abraham, un même précepte est répété et psalmodié:
“Je pardonne totalement à quiconque m’a blessé ou offensé.”
“Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.”
“La rétribution d’un mal est un mal équivalent. Mais quiconque pardonne et rétablit la paix, sa récompense incombe à Dieu.”
Ces trois strophes appartiennent respectivement aux trois religions, dans l’ordre de leur apparition.
Les crimes commis par chaque camp contre l’autre sont abominables. Et chercher à remonter à l’âge de pierre pour déterminer quel peuple occupait quel territoire est vain et futile. Les Phéniciens, par exemple, s’étendaient jusqu’à Gibraltar. Devons-nous alors revendiquer les pays que nos ancêtres ont colonisés ? Certainement pas, déjà que nous avons du mal à gérer les 10 452 km² de notre petit pays.
Il est difficile d’oublier les plaies encore béantes et les pans de ruines fumantes des dernières guerres. Mais les générations futures sont-elles condamnées à porter le poids de nos erreurs ?
À un moment, il faut panser le passé et penser l’avenir: Celui de nos enfants, de leurs enfants, et de ceux qui suivront. Deux mille ans d’histoire et de conflits pour quelques centaines d’années d’accalmie: l’équation parle d’elle-même.
On ne choisit ni sa famille, ni le pays dans lequel on naît. Mais on peut infléchir le cours des choses. Il suffit de ravaler sa fierté et de pardonner. Le pardon est probablement l’étape la plus difficile de toutes.
Le philosophe contemporain Jonathan Lockwood Huie a écrit :
“Pardonne aux autres, non pas parce qu’ils méritent le pardon, mais parce que toi, tu mérites la paix.”
Notre génération a été bercée toute sa vie par la guerre, avec seulement une quinzaine d’années de répit. Le Liban est peut-être le seul pays au monde à avoir été le théâtre des guerres des autres: guerre des blocs, guerre de soutien, guerre par procuration. Même sa guerre civile n’en fut pas réellement une.
Il est temps que notre pays soit enfin épargné des guerres des siennes, et surtout de celles des autres.
Peut-être est-il naïf d’espérer une paix durable et de croire que nous pourrions donner tort au refrain des Poppys :
“Je voulais, j’espérais que la paix règne en maître…
Mais tout a continué, non, rien n’a changé.”
À l’heure actuelle, tout semble converger vers un règlement du conflit, l’espoir d’une paix; il est probablement naïf de s’accrocher à cet espoir.
Comme l’a écrit Virgil Gheorghiu dans La Vingt-cinquième heure, l’enfer est de perdre tout espoir. Nous subissons déjà un enfer physique au quotidien; nul besoin d’y ajouter un enfer moral. C’est pourquoi, osons la paix….