Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
Image d'actualité
De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille s’est-elle achevée par un arrangement non déclaré?
Portrait de l'auteur
Par Jad Akhawi - Publié sept. 4, 2026 - 15:00
Image d'actualité
La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Môrice Awwad, l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel

Disparu le 9 décembre 2019, Môrice Awwad est une exception dans le paysage culturel et littéraire libanais. Portrait d’un homme révolté, pressenti en 2015 pour le Nobel de Littérature, et de son rapport avec la langue maternelle, vernaculaire, le libanais, dont il fit son porte-étendard, son territoire-matrice, et sa raison de vivre. Môrice Awwad naît en 1934 dans un Grand-Liban encore à ses premiers balbutiements, et pourtant déjà parcouru par la tension de tout ce qui s’annonce : l’indépendance, l’âge d’or, puis la violence et le retour à la servitude. Mais ce n’est pas tant sa naissance qui importe que celle de la langue en lui. Il faut s’imaginer que Awwad a baigné dans un placenta linguistique libanais, aussi étrange que cette image puisse être, dans les entrailles de sa mère. « Je me souviens avoir entendu ma mère pleurer quand j’étais dans son ventre », écrira-t-il plus tard. Partant, dès l’enfance, dans la maison de Bsalim, un lien se noue – et il ne se dénouera plus jamais : la langue de sa mère — le libanais parlé — devient sa demeure première. La seule qui ne se fissurera pas. « Ma langue, c’est la langue de ma mère », dit-il. Et ce n’est pas un slogan. La langue héritée de la figure maternelle, c’est la vérité physique, la mémoire incorporée, la fidélité qui précède toute volonté. La langue maternelle, c’est en quelque sorte le stade du miroir lacanien qui donne à l’enfant sa conscience soi. D’autant que la figure du père, elle, est absente. Il y a une forclusion du nom du père – violent et absent – poussée à son paroxysme, si bien que Môrice, né Khoury, « adoptera » le nom Awwad jusqu’à sa disparition. Mieux encore, il le détournera en Môrice Kfargharib. Le nom du père est remplacé par celui du déracinement, du sentiment d’être un étranger. L’axe vernaculaire restera intact et assumé jusqu’au bout – et, on comprend mieux, dans ce contexte, la volonté de territorialisation de langage comme point d’ancrage pour ne pas se dissoudre. Son existence tout entière — le séminaire de Ghazir, les retours au village, les années d’imprimerie, les lectures françaises, les hésitations religieuses, la pauvreté assumée, les nuits d’écriture — tourne autour de ce centre de gravité : ne jamais quitter la première langue, celle donnée dans un geste de tendresse et de nécessité. Écrire, pour Awwad, n’est pas séparer le verbe du corps : « Quand j’écris, je caresse un corps », dit-il. Et ce corps, c’est toujours le même : la langue-mère. La langue-matrice : le lieu avant le langage Tout le monde parle du « dialecte libanais ». Pas Môrice Awwad, qui, lui, parle d’un ventre. Il ne voit pas dans le libanais un parler inférieur, mais bel et bien une matrice, un lieu de naissance, un espace où quelque chose recommence à chaque syllabe. La qāf se transforme en hamza – comme s’il avait voulu amputer le mot d’une figure oppressante, caduque – le père ?. Le h final disparaît parce qu’il n’a jamais respiré dans les maisons. Les règles cèdent devant le souffle. Cela n’est en rien un bricolage linguistique d’un esprit chauvin et narcissique. C’est un retour à l’origine — à la langue d’avant la grammaire, d’avant la séparation, d’avant l’école, d’avant l’État. Lorsqu’il traduit Le Petit Prince ou le Nouveau Testament, Awwad ne « vulgarise » pas. Le processus est celui de l’intégration, de la réincarnation dans l’utérus national. Il redonne au texte un grain, une chaleur, un tremblement, et ramène la parole au lieu où elle devient chair. Leonard Cohen chantait : « Show me the place where the Word became a man », dans un double sens spirituel et érotique. Awwad ne demande même pas à ce qu’on lui montre le lieu de la création. Il le connaît. Il y a séjourné neuf mois avant de respirer. Et il lui a offert le Verbe. Le « naquis » de la langue : tradition, rupture, continuité Môrice Awwad circule entre plusieurs mondes : la tradition orale levantine, la pensée chrétienne, la poésie arabe classique, les influences latines et françaises, les traces de la guerre. Il refuse de trancher : il les porte tous. En ce sens, sa pensée n’est pas « séparatiste », cloisonnée, malade d’un narcissisme identitaire. L’aurait-elle été qu’il serait resté totalement étranger aux espaces réfractaires à toute cloison, infinis, de la poésie-liberté. Mais il ne cède jamais sur l’essentiel : ni l’arabe classique ni le français littéraire ne pourront exprimer ce que seule la langue-matrice sait dire. Il reste un poète-passeur, mais aussi un poète-insurgé : il refuse que le libanais soit relégué au rôle folklorique. Il rejette aussi l’idée que seule la langue sacrée puisse porter l’universel. Il forge ainsi une modernité qui ne se déclare pas — mais qui s’écrit dans la tradition. Son œuvre n’équilibre pas deux pôles : elle résout un conflit intérieur. La langue de la mère triomphe de la langue de l’école. La cohérence totale : langue, patrie, combat Chez Môrice Awwad, tout se tient. L’homme peut paraître théâtral, voire farfelu dans son sens du panache, son érotisation excessive du Verbe, ainsi que dans son paraître de poète déjanté. Mais il est pourtant parfaitement cohérent. Il n’y a pas d’un côté la poésie, de l’autre l’engagement. La même langue sert à écrire un poème d’amour, à dénoncer une injustice, à dire le Liban. L’érotisme se transmute, lorsque le besoin se présente, en chansons patriotiques et il se retrouve engagé dans des combats pour la souveraineté et pour les libertés et les droits de l’homme — mais jamais en « suiveur ». Plutôt par conviction profonde que défendre la langue-matrice, c’est défendre nécessairement la patrie et le territoire-mères. À croire qu’il finit par les érotiser eux-mêmes. Sa place dans la lignée intellectuelle libanaise engagée se dessine précisément là : au croisement de Kamal el-Hage et de Saïd Akl. Avec Akl, il partage l’audace d’extraire la langue libanaise de son statut subalterne, sans aller dans les extrêmes idéologiques. Avec Hage, il partage l’idée que la langue est un pilier ontologique. Mais c’est là que leurs chemins divergent. Hage, disciple de Bergson, malgré son « nationalisme libaniste », resta fidèle, jusqu’à son assassinat, à l’arabe comme langue philosophique essentielle, porteur d’une durée, d’un devenir, d’une mission spirituelle. Awwad, lui, franchit le seuil que le philosophe n’a pas voulu franchir : il quitte la langue héritée pour épouser le territoire réel, celui que l’on parle dans les villages, dans les cuisines, dans la bouche des mères. Là où Hage inscrit le Liban dans la métaphysique de l’arabe, Awwad l’inscrit dans la matière vivante de la langue libanaise. Elle n’est plus théorie ou esprit, mais corps et chair. Le premier spiritualise la nation ; le second l’incarne. Le premier écrit pour la conscience ; le second pour le souffle. Awwad pousse en fait le nationalisme libanais jusqu’à son bout le plus radical : le pays n’est pas un concept — c’est une langue qui vient du ventre. Kazantzakis et la fraternité des langues du ventre Ce geste matriciel rapproche Môrice Awwad d’une constellation discrète d’écrivains qui ont compris que la poésie commence lorsque la langue accepte de redevenir chair. Kazantzakis libérant la demotiki, Lorca ramenant le castillan vers l’Andalousie du duende, Joyce fracturant l’anglais pour laisser passer Dublin, Pasolini élevant le romanesco au rang d’épopée, Darwish réinsufflant le village dans le classicisme arabe, Théodorakis revitalisant le rembetiko dans la musique grecque de l’ère des colonels. Tous ont fait ce qu’Awwad fait au Liban : ils ont rendu à la langue son ventre, sa nuit, son grain et sa blessure. Leurs œuvres, pourtant si différentes, sont liées par un même leitmotiv : une langue ne vit que lorsqu’elle accepte de revenir à ce – ou plutôt celle – qui l’a engendrée. La langue de la mère, la langue de l’école : lecture lacanienne Dans une phrase en apparence anodine, Môrice Awwad révèle pourtant toute sa mécanique intérieure : « Le libanais est la langue de la mère ; l’arabe classique est la langue des écoles. » En d’autres termes, la première soigne et enveloppe : elle est amour, tendresse, chaleur. La seconde corrige, discipline, enferme dans un carcan mental. La langue libanaise, c’est la liberté et la vie au sortir du ventre ; l’arabe, c’est une sorte d’internat froid et dénué d’âme. Chez Lacan, c’est le lalangue : ce bain de signifiants où le sens n’est pas encore séparé du corps. Awwad semble nous le dire d’ailleurs peu ou prou avec sa marque de fabrique – son audace désarmante – de cette façon : Ma main est trempée dans la langue libanaise comme un embryon dans l’utérus de sa mère. Combien d’écrivains et de poètes ont-ils-eu le courage de sonder leur âme au plus profond pour replacer, avec autant de clarté, la langue dans cette intimité amniotique ? Et lorsqu’il confie n’avoir pleuré que deux fois — à la mort de sa mère et à celle d’Assi Rahbani — il lie spontanément les deux matrices de sa vie : la matrice biologique et la matrice musicale du pays. Roland Barthes aurait reconnu là le grain de la voix : pas le mot, mais sa densité. L’œuvre : engendrer le Liban dans sa langue Les 57 livres — poésie, théâtre, romans, traductions, liturgie — que Môrice Awwad laisse derrière lui, comme testament de son œuvre-mère, sont beaucoup plus des retours que des genres. Chaque texte ramène en effet quelque chose au premier monde, à la première voix. Traduire le Nouveau Testament en libanais revient à dire : le Verbe doit redevenir une voix avant de redevenir un concept. Libaniser Le Petit Prince, c’est demander au monde de recommencer dans la bouche d’un enfant d’ici. Le poète ne cherche pas l’universalité : il la crée par fidélité au local le plus intime : au ventre le plus ancien. Le poète de la matrice En dépit des apparences, Môrice Awwad n’a pas cherché à donner au Liban une langue nouvelle. Son cheminement n’est pas identitaire. Il n’est pas stricto sensu un acte politique. Awwad a simplement rendu la langue aux entrailles de la terre – de sa mère, fut-elle de chair ou de calcaire. Il a rendu à la langue un ventre-sol. Ou bien, l’on pourrait dire – un lieu d’origine. Une raison de survivre dans un environnement régional perçu comme désertique et froid, comme synonyme de mort, aux antipodes du placenta de vie. Dans un pays où tout se décompose de plus en plus — les frontières, les institutions, les identités, et surtout la culture — Awwad rappelle que la seule chose qui ne s’effondre pas est ce qui revient au commencement : la langue de la mère. Ce qui nous distingue et nous identifie. En ce sens, le combat de Môrice Awwad n’était pas linguistique. Il était vital. Un pays peut en effet perdre sa souveraineté, ses partis, ses armées, ses symboles, ses rêves et illusions, et même ses repères. Mais il ne survit que s’il garde sa langue-matrice. Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, il demeure ce qu’il fut toujours : l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel.

« Nostra aetate », un geste qui résume tout (2/4)

Nous évoquions, dans notre premier article, les circonstances dans lesquelles est née Nostra aetate , le document du Concile Vatican II portant sur les rapports entre le christianisme et les religions non-chrétiennes. Limpide, la déclaration ne laisse rien dans l’ombre, et évite une autre « substitution » possible : le remplacement de la mission chrétienne par le dialogue. Mais c’est là une autre histoire. En ce qui concerne les juifs, Nostra aetate rejette explicitement l’idée de leur responsabilité collective dans la mort du Christ, telle que certains l’interprètent en se basant sur des passages de l’Évangile, comme celui qui fait dire à la foule : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Elle affirme clairement que « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivants alors, ni aux juifs de notre temps ». Un geste qui résume tout L’historique du conflit séculaire entre la Synagogue et l’Église est bien résumé dans un geste du pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage jubilaire en Terre sainte, en mars 2000. Au cours de sa visite au Mur des Lamentations, le pape, seul, tête inclinée, avait déposé un papier exprimant ses intentions de prière dans une fente entre les pierres – comme le font les fidèles juifs. Ce geste prolongeait la visite qu’il avait faite quelques jours plus tôt au mémorial de Yad Vashem, où il avait condamné l’antisémitisme et salué le souvenir des victimes de la Shoah. Le texte du message fut rendu public par le Vatican par la suite. En voici la teneur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour apporter ton Nom aux nations : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir tes enfants, et, en demandant ton pardon, nous désirons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. » (26 mars 2000). Pas un pardon diplomatique Ainsi, le pape reconnaissait explicitement les souffrances infligées aux communautés juives dispersées par le monde après la destruction du Temple (70) et en demandait pardon : non pas un pardon diplomatique, mais un pardon devant Dieu pour les souffrances infligées au « peuple de l’Alliance ». En utilisant ces derniers termes, le pape signifiait que l’alliance avec Israël n’est pas révoquée et qu’elle est transhistorique, c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas seulement à un moment historique donné, et ce, indépendamment de la vocation propre de l’Église. Le rabbinat israélien et la communauté juive mondiale virent à bon droit, dans ce geste, un tournant irréversible dans les relations judéo-chrétiennes. C’est ainsi que l’Église catholique rejeta la théorie de la substitution en vertu de laquelle toutes les promesses faites à Israël sont passées à l’Église, et fit reposer la permanence du lien spirituel entre chrétiens et juifs sur l’aspiration à une commune fidélité à la volonté du Dieu d’Abraham.

Le Levant dans la tourmente : l’Iran pris dans la tornade (3/3)

Les deux années qui ont suivi l’attaque du 7 octobre 2023 du Hamas contre Israël ont constitué un véritable point d’inflexion, non seulement pour la zone du Levant, mais également pour l’ensemble du Moyen-Orient. Dans cette tourmente régionale, qui ne s’est pas encore résorbée, l’Iran n’a pas été épargné et a même été frappé durement. Dans un contexte géopolitique en pleine ébullition, la République islamique iranienne est aujourd’hui confrontée à un double défi : redorer son blason au niveau international et se restructurer sur le plan interne, pour être en mesure de faire face aux différents scénarios qui pourraient rapidement poindre à l’horizon. Les rodomontades à l’extérieur ne sont plus de mise. Le double soutien aux Houthis et au Hezbollah, notamment, doit être mesuré à l’aune des risques encourus, émanant, au premier chef, de celui (le président Donald Trump) qui, pour un temps encore, reste le leader le plus puissant de la scène internationale. Que la Chine, son compétiteur principal, lui impose de ne se consacrer qu’à une lutte entre eux, qui serait féroce, on verrait alors le président Trump régler à sa façon tout différend qui nuirait à sa notoriété et à sa quasi-invulnérabilité. La Chine n’a nulle envie de s’ingérer dans une poudrière moyen-orientale. Elle attend de pouvoir tirer les marrons du feu à son profit lorsqu’elle le jugera possible et opportun. Quant au plan interne, l’Iran doit prendre les mesures préventives nécessaires pour affronter tous les scénarios qui pourraient se présenter en cas de décès du guide suprême, Ali Khamenei. Trois scénarios peuvent se produire. Premier cas de figure – Le pouvoir religieux trouve rapidement un successeur au guide suprême, et l’Iran reste ce qu’il est depuis 1979. Mais les Pasdaran n’ont-ils pas d’autre ambition que d’être aux ordres – apparemment – des guides suprêmes ? Certains n’auraient-ils pas l’ambition, après avoir joué le rôle d’un État dans l’État, de devenir les véritables dirigeants de l’État iranien ? Que feraient-ils si, profitant d’une vacance (même transitoire) au niveau du pouvoir religieux, la population (les jeunes et les femmes en particulier) prenait l’initiative de lancer une fronde, voire un soulèvement populaire, ou tout au moins les prémices d’une telle action, afin de faire valoir les aspirations des Iraniens à la liberté ? Deuxième cas de figure – Le pouvoir civil prend les rênes du pouvoir. Les choix et l’attitude du président de la République islamiste, depuis son accession à cette fonction, montrent sans doute qu’il attend son heure. En témoignent la création récente d’un Conseil de défense nationale (CDN) puis la nomination, approuvée en plus haut lieu, au Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de Ali Larijani, un modéré. Cela serait-il une position transitoire, en vue d’une intervention rapide pour prendre le pouvoir ? Sans doute, le président Massoud Pezeshkian présume que la population, notamment la jeunesse et les forces vives du pays, appuierait son intervention. Les circonstances dans lesquelles son prédécesseur est mort accidentellement, lui permettant d’accéder à la présidence, suscitent le trouble. Elles incitent à se poser la question de savoir s’il n’y avait pas une réelle volonté de désigner l’actuel président pour ouvrir la voie à davantage de modération. Troisième cas de figure – La population manifesterait d’emblée, fermement, si ce n’est violemment, son désir d’évolution dans la gouvernance du pays, qui n’en peut plus sous l’effet des sanctions de plus en plus insoutenables infligées à l’Iran. Le ras-le-bol de la population est accentué, notamment, par les erreurs commises par le régime vis-à-vis des femmes et des jeunes. Il s’exprime, entre autres, par une action clandestine, bien réelle, menée par des Iraniens expatriés ou réfugiés politiques par le biais des réseaux sociaux. Cette situation risque d’aboutir à une guerre civile, dont l’issue ne peut être qu’incertaine et inquiétante. Le deuxième cas de figure serait, à n’en point douter, le plus souhaitable, mais il présente le risque de déboucher sur des affrontements entre le pouvoir et les chefs des Pasdaran. L’attitude de l’armée régulière, qui n’est pas la plus forte face aux Pasdaran, et des troupes formant la base des Gardiens de la révolution, sera certes déterminante, à l’instar de l’éventuelle sagesse et de la possible vision d’avenir que pourraient avoir les chefs des Pasdaran. Quant au troisième cas de figure, personne ne le souhaite, ni dans la région, ni en Occident ; pas même la Chine. Néanmoins, un mouvement populaire de grande ampleur pourrait être récupéré par le président de la République, ce qui nous ramènerait au deuxième cas. Le pire n’est pas nécessairement inévitable. Pour l’heure, le Guide suprême demeure aux commandes. Il essaie de renforcer et de consolider le sentiment national, sans lâcher prise, mais en agissant de façon rationnelle. La politique de la main de fer dans un gant de velours pourrait-elle être maintenue, tout en réalisant l’objectif de la sauvegarde d’une nation forte et unie ? À l’ombre d’une telle conjoncture, sur le double plan iranien et régional, les sujets de préoccupation des ténors du régime sont-ils aujourd’hui, en priorité, les Houthis et le Hezbollah, alors que Ali Khamenei est affaibli aux niveaux politique et personnel, et fait l’objet de menaces israéliennes ? Probablement pas. Dans cette hypothèse, l’heure du Hamas et du Hezbollah aura sonné.

Lettre ouverte à Léon XIV : reprendre le flambeau de François

Très Saint Père, au moment où vous vous apprêtez à fouler la terre du Liban et de la Turquie, au seuil de ce Levant meurtri qui fut pourtant l’un des berceaux de l’humanité croyante, nous osons vous écrire. L’objectif n’est pas d’ajouter une voix de plus au concert des discours protocolaires. Cela n’a absolument aucun intérêt. Des formules creuses, rutilantes, mais sans âme, vous en entendrez plein durant votre déplacement. Cette lettre vise à vous demander une chose à la fois simple et vertigineuse : reprendre le flambeau. Le flambeau de François. Celui d’un humanisme intégral qui a tenté, envers et contre tout, de ressaisir l’Évangile dans ce qu’il a de plus nu : la dignité de tout être humain, la fraternité comme unique horizon possible de la politique, la religion délivrée des idoles identitaires. Au-delà des mots, votre prédécesseur a posé des actes qui, vus d’ici, ont la densité des tournants historiques : – le congrès d’al-Azhar sur la citoyenneté et le vivre-ensemble ; – la Déclaration d’Abou Dhabi, véritable « préambule au préambule » des droits de l’homme, où Dieu et la dignité humaine cessent d’être mis en concurrence ; – la visite à Najaf, chez l’ayatollah Sistani, geste d’une portée immense dans un chiisme que l’Iran avait tenté de confisquer au service d’un projet impérial ; – l’encyclique Fratelli Tutti , qui oppose à la mondialisation de la haine une civilisation de la fraternité. Tout cela, Très Saint Père, compose déjà une « Sainte Alliance » nouvelle, comme le soulignait l’immense professeur Antoine Courban. Pas celle des trônes et des canons, certes, mais celle des consciences qui refusent les guerres saintes, qu’elles soient menées au nom de Dieu ou de ces « religions politiques » qui déifient la nation, la race, la tribu, le parti. Votre voyage au Liban et en Turquie s’inscrit dans cet héritage. Mais il survient à un moment où le monde, et singulièrement notre région, semble basculer dans l’exact contraire : le temps des murs, des frontières et des fractures identitaires, des populismes qui se nourrissent de la peur de l’autre. Des Poutine, des Orbán, Le Pen, J.D. Vance et de leurs imitateurs plus ou moins avoués, qui manipulent la croix comme un étendard de séparation, qui se moquent de la culture de la médiation et des ponts construits pour aller vers l’autre. Et, malheureusement, ils font actuellement recette. ` La haine a toujours été un moteur puissant de l’Histoire. C’est ici que le Liban entre en scène. Jean-Paul II l’avait dit d’une formule devenue presque cliché, donc presque inaudible : « Le Liban n’est pas seulement un pays, c’est un message. » Or ce message n’est pas mystique ; il est politique au sens le plus noble. Il dit qu’il est possible d’organiser une cité où l’on ne demande pas d’abord à l’autre qui il est, de quel rite, de quelle confession, de quelle tribu, mais comment il peut participer, avec tous les autres, à un même espace public. Comme l’esprit de convivance de l’Andalousie de naguère. Au siècle dernier, ce pari a pris chair dans ce qu’on a appelé le « Grand Liban ». Ce fut une audace. Certainement pas une « erreur historique », comme le prétendent aujourd’hui les chantres opportunistes de la partition. Une promesse fragile, et certainement pas une anomalie à corriger. Loin d’être la cause de nos drames, le pluralisme libanais en a été la victime, lorsque la culture du lien a été remplacée par la culture de l’exclusion, lorsque la citoyenneté a été trahie par les seigneurs de la guerre, leurs milices, leurs parrains étrangers. Il faut relire, plus que jamais, Samir Frangié, le seul véritable visionnaire des deux décennies écoulées, et qui aima le Liban en pleine connaissance de ce qui le rendait unique dans ce monde : son vivre-ensemble, et son désir profond de rayonnement et de paix. Ce n’était pas un choix politique. Samir voyait dans le Liban un modèle humain de civilisation contre la barbarie. Aujourd’hui, certains, au sein même de la communauté chrétienne, voudraient solder ce pari. Fatigués, blessés, terrorisés par les guerres, les occupations, la crise économique, ils ne voient plus, dans le Liban, qu’une « erreur historique », et dans le christianisme, qu’une identité à bunkeriser. Ils rêvent de fédéralismes sectaires, de cantons homogènes, d’alliances de minorités sous la protection de nouveaux tsars « défenseurs des valeurs chrétiennes ». À l’heure où l’alliance des minorités est elle-même en pleine agonie, désubstantialisée, réduite à ce qu’elle a toujours été : les ruines d’un projet hégémonique et d’un asservissement collectif à la tyrannie au nom d’une protection illusoire et fallacieuse. Ils ont oublié que chaque fois que les chrétiens du Liban se sont enfermés derrière des murs, ils ont perdu ; et que chaque fois qu’ils se sont engagés dans un projet plus vaste qu’eux, ils ont pesé bien au-delà de leur nombre. Youakim Moubarak, Nasrallah Sfeir, Youssef Béchara, Michel Hayek, Samir Frangié, et tant d’autres encore, ont porté une autre vision : celle d’une « Église des Arabes » dialoguant avec l’islam pour rénover ensemble l’Orient, celle d’un Liban-message où le rôle des chrétiens n’est pas de se faire protéger comme minorité apeurée, mais de garantir l’espace commun, de « tisser et retisser les liens » entre les composantes du pays et de la région. Très Saint Père, si nous vous écrivons, ce n’est pas pour que vous veniez flatter nos nostalgies ou bénir nos peurs. C’est pour que vous nous aidiez, par votre parole, à les désarmer. Nous avons besoin que, depuis Beyrouth comme depuis Istanbul, vous redisiez clairement que l’avenir des chrétiens d’Orient ne se trouve ni dans les bras de nouveaux César, ni dans les fantasmes de forteresse, ni dans les rêves de ghettos autonomes, mais dans le combat pour un État unitaire, civil, fondé sur la citoyenneté, garant des libertés de tous. D’un Moyen-Orient enfin uni dans la paix des frères, celle qui est capable de soulever des montagnes. Nous avons besoin que vous rappeliez, avec la force tranquille de François, que : – parler de « minorités » plutôt que de citoyens, c’est déjà accepter le fractionnement de la communauté politique ; – sacraliser l’identité contre l’égalité en droits, c’est trahir à la fois l’Évangile et l’héritage des droits de l’homme ; – invoquer le Christ pour nourrir l’hostilité à l’étranger, au réfugié, au différent, c’est profaner la croix, pas la défendre. Nous avons besoin que vous montriez, par des gestes et des mots, que Bucarest, Budapest ou Moscou - voire Washington dans son état actuel - et Tel-Aviv ! - ne peuvent pas devenir, pour les chrétiens du Levant, des substituts à Rome ; que le christianisme identitaire, fermé, xénophobe, n’est pas une variante acceptable du christianisme, mais sa caricature mortifère. Votre passage au Liban peut être, pour nous, un examen de conscience. Vous trouverez un pays exsangue, un État démembré en quête d’une reconstruction jusqu’à l’heure improbable, sinon impossible à l’ombre de la milice et des appétits politiciens ; une société tentée par le cynisme ou le désespoir. Vous trouverez des chrétiens divisés, certains fascinés par les sirènes d’un protectionnisme sectaire, d’autres lassés au point de vouloir partir. Mais vous trouverez aussi, parfois dans l’ombre, une multitude de femmes et d’hommes qui continuent, au quotidien, à incarner la culture du lien : enseignants, médecins, militants, prêtres, imams, journalistes, simples citoyens qui, sans grandes phrases, vivent le vivre-ensemble comme on respire. Ce sont eux qu’il faut confirmer. Très Saint Père, nous vous demandons de reprendre les idées posées à travers al-Azhar et Abou Dhabi, prolongées par Fratelli Tutti , et de les appliquer explicitement au Liban ; de dire que ce pays n’est pas une «réserve de chrétiens» à sauver de justesse, mais un laboratoire fragile de citoyenneté à sauver pour tous ; que l’on ne peut pas défendre les chrétiens du Levant en sacrifiant ce qui, précisément, justifie leur présence : un certain art de vivre avec l’autre. Nous ne vous demandons pas de prendre parti pour tel camp ou telle faction. Nous vous demandons de prendre parti pour le seul clivage qui vaille : la culture du lien contre la culture de l’exclusion ; l’humanisme intégral contre les nihilismes identitaires ; le Liban-message contre le Liban-ghetto. Si, du haut de votre ministère, vous confirmiez ce choix, vous donneriez aux chrétiens du Liban – et, avec eux, à leurs concitoyens musulmans –, au-delà du simple réconfort, une responsabilité renouvelée. Celle de redevenir, non pas les gardiens apeurés d’un enclos, mais les artisans d’un espace commun où, enfin, « tous les peuples forment une seule communauté », non par effacement des différences, mais parce que chacun accepte que la dignité de l’autre limite sa propre peur. Alors, peut-être, dans ce Levant ravagé, votre visite pourrait être l’un de ces moments rares où l’histoire hésite, où l’on choisit entre la tentation de la citadelle et le risque du pont. C’est ce risque-là que nous vous supplions d’encourager. Du Liban, dans la nuit lourde de notre temps, nous vous écrivons avec cette seule certitude : ou bien nous serons des frères, ou bien nous serons, les uns pour les autres, la tentation permanente de l’ennemi, et les artisans de notre propre disparition.

Bachar el-Assad rôde encore à Damas
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a un an jour pour jour, Bachar el-Assad s’est effondré, emportant avec lui un demi-siècle de tyrannie familiale, maquillée en « laïcité » moderniste et en rempart contre le chaos. Bon débarras. Bon débarras d’un régime qui a fait des Syriens la matière première d’une ingénierie de la terreur, au nom d’un pseudo-arabisme greffé sur « l’alliance des minorités », livré tour à tour à l’Iran et à la Russie, et si commode, au fond, pour Israël. Bon débarras d’un pouvoir qui a transformé la communauté alaouite en bouclier humain et en fond de commerce, et qui n’a tenu qu’en incarcérant « Dieu lui-même » dans les oubliettes de Saydnaya. Bon débarras, aussi, de cette fiction confortable selon laquelle la barbarie serait le prix à payer pour éviter pire encore : le chaos, l’islamisme, la guerre de tous contre tous. La Syrie a payé le prix fort pour démontrer que le pire, c’était lui. L’ouverture des geôles, la mise à nu des « oubliettes » du régime ont agi comme un électrochoc tardif. Beaucoup, qui jouaient encore la carte du déni ou de la nuance intéressée, ont enfin vu la nature monstrueuse de ce système - à moins qu’ils n’aient souffert de cécité morale, et c’est malheureusement un fléau transversal aux époques et aux cultures. La Syrie a découvert qu’elle n’avait pas simplement vécu sous une dictature, mais dans un univers concentrationnaire assumé, où la peur n’était pas qu’un instrument exceptionnel, mais la grammaire même du pouvoir. Les familles des disparus ont reçu, en même temps que les preuves de l’horreur, la confirmation atroce de ce qu’elles savaient déjà : leurs morts n’étaient pas des « dommages collatéraux », mais le combustible d’un régime. Personne ne pleurera Assad. Même pas ses alliés, qui l’ont délaissé avant même sa chute. Même pas son armée, qui n’a rien fait pour le protéger. Assad appartient à la fosse commune de l’Histoire — pour ne pas dire au dépotoir de détritus. Dans ce vide, un autre nom s’est imposé : Ahmad el-Chareh. L’ancien chef de guerre, ex-Joulani rebrandé pour les chancelleries, est devenu en un temps record le visage de la Syrie post-Assad. Il a troqué le treillis pour le costume, le lexique de la fatwa pour celui de la « reconstruction » et du « pacte national », raccourci la barbe et adopté la cravate, mais sans jamais pouvoir effacer totalement la mémoire de ce qu’il fut - malgré tous ses efforts. Pour la communauté internationale, la transition de Joulani en Chareh a permis d’opérer un tour de passe-passe: on ne traitait plus avec un paria génocidaire, mais avec un président « présentable ». Le problème n’était plus de savoir ce qu’il représentait pour les Syriens, mais ce qu’il permettait de solder pour les autres. Dans le même mouvement, la Syrie s’est rouverte au monde après un demi-siècle d’autarcie au service d’une famille de mafieux travestie sous les oripeaux de la communauté alaouite et d’un arabisme de façade. Tant mieux, à ce niveau. La levée progressive des sanctions économiques, le retour des investissements, l’ouverture de Damas au libéralisme, tout cela représente un pas énorme. Pour un pays exsangue, ruiné par la guerre, la corruption et les prédations croisées des milices et des parrains étrangers, le simple fait de voir revenir des capitaux, de rouvrir des lignes aériennes, d’apercevoir des grues au loin est une révolution silencieuse. Mais c’est une révolution économique qui reste suspendue à, long terme, à une question politique : qui profite de cette ouverture, et à quelles conditions ? L’on ne peut qu’espérer que ce sera, pour une fois, le peuple syrien. Mais il y une ombre triste au tableau. Plus, même : sinistre. Car l’ouverture au monde n’a pas été accompagnée d’une vraie transition démocratique. Ni la nouvelle Constitution, bricolée pour assurer la pérennité du nouveau pouvoir, ni le traitement sanglant réservé sur le terrain aux minorités alaouite, druze et kurde, ne traduisent une rupture nette avec la logique du passé. La façade a changé, le vocabulaire a évolué, mais les vieux réflexes demeurent. Chareh n’a pas « su » — et c’est le moins qu’on puisse dire — jusqu’ici, gérer la question de l’unité du territoire syrien et celle du pluralisme autrement qu’en répétant le vieux réflexe : la force brutale. Les appareils sécuritaires n’ont pas été véritablement désossés, la justice transitionnelle reste un slogan, les lignes rouges non dites continuent d’encadrer étroitement la parole politique et la liberté d’organisation. Et des milices sévissent impunément, là où l’on veut restaurer la souveraineté. Les chabbiha ont juste changé de camp. Certes, la transition est difficile. Chareh n’a pas hérité d’un État, mais d’un champ de ruines : zones sous influence étrangère, enclaves autonomes de facto, mosaïque de milices qui n’ont pas toutes rendu les armes, économie informelle hypertrophiée, société épuisée, traumatisée. Il a été avalisé par la communauté internationale en échange sans doute d’une adhésion plus ou moins assumée aux Accords d’Abraham — ce qu’Assad ne pouvait offrir au grand jour, mais pratiquait sous la table. Le message implicite est clair : on te reconnaît à condition que tu entres dans le dispositif régional tel qu’il est, avec ses compromissions, ses hypocrisies et ses lignes rouges. À l’Iran et la Russie, le nouveau maître de la Syrie a substitué un parapluie sunnite saoudien-turque, chapeauté par la communauté internationale, et, surtout, par Washington. Est-ce une bonne nouvelle ou pas ? L’avenir le dira. En tout cas, une fois de plus, personne ne pleurera les vestiges meurtriers laissés par Khamenei et Poutine en territoire syrien. En priant que l’histoire ne se répète pas dans le nouveau contexte géopolitique syrien. Israël, de son côté, se méfie d’un régime sunnite fort qui pourrait, un jour, ressusciter la cause palestinienne : l’ennemi, dans cette grille de lecture, c’est d’abord le sunnite. Les autres minorités, on les rabaisse quand il le faut, on les instrumentalise quand il le faut. Du machiavélisme primaire. Tel-Aviv prend les devants en forçant la création d’une zone tampon de facto en Syrie, en exploitant une partie de la minorité druze, en s’assurant que le nouvel État syrien ne pourra jamais devenir un pôle de résistance structuré – et pour inciter le nouveau régime à céder et à conclure la paix. Mais tout cela n’exonère en rien le régime des massacres perpétrés contre des civils innocents sur base communautaire, pas plus que cela ne justifie les règlements de comptes ethno-confessionnels sur le littoral. On ne lave pas un demi-siècle de crimes en produisant, à son tour, une nouvelle cohorte de martyrs. Un test crucial attend Chareh : réussir à tourner définitivement la page sanglante du régime Assad en respectant, malgré les défis colossaux et les pièges de toutes parts, les libertés, la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme, la dignité et la finalité de la personne humaine, le droit à la vie. Rompre avec la logique de l’ennemi intérieur permanent ; comprendre que la sécurité ne se construit pas contre la société, mais avec elle ; accepter que les communautés alaouite, druze et kurde ne soient ni un bouc émissaire, ni un corps étranger à punir, mais une composante à part entière du pacte national. Or jusqu’à présent, force est de constater que, un an plus tard, Chareh n’a pas entièrement réussi à effacer ni l’Assad qui est en lui… ni le Joulani. Et c’est là que réside le drame. L’on pense tout naturellement à la mise en garde de Hannah Arendt concernant le piège le plus profond de toute sortie de la tyrannie : on renverse le tyran, mais l’on ne renverse pas d’un seul geste la structure mentale qu’il a patiemment façonnée. Le totalitarisme n’est pas seulement un appareil d’État. Nous sommes face à ce que le psychanalyste Chawki Azouri appelle le « syndrome Pinochet », c’est-à-dire l’intégration des pratiques archaïques du régime, dans la psyché des gens sur un demi-siècle. Au-delà de l’État de barbarie, la régression à l’état de barbarie - en dépit de l’élan révolutionnaire, étouffé et écrasé par le régime avec ses symboles de la dynamique civile. Assad a réussi à instaurer tout un mode de perception du monde, toute une pédagogie de la peur, comme le Big Brother d’Orwell. Il a inculqué, année après année, l’idée que l’autre était une menace, que le désaccord est une subversion, que l’ordre ne se maintient que par la force. Et la société a fini par absorber ces schèmes comme une seconde nature, au point que la chute du maître ne suffit pas à les effacer. La Syrie, un an après Bachar, en porte encore les stigmates. La méfiance circule comme un vieux réflexe musculaire ; la tentation de l’ennemi intérieur demeure le raccourci mental le plus accessible ; l’obsession de la sécurité l’emporte sur la prise de risque politique ; et l’idée même d’un pluralisme authentique continue d’effrayer une société dressée depuis cinquante ans à considérer la différence comme une brèche. Le tyran est parti, mais la tyrannie, elle, n’a pas encore déménagé : elle habite les gestes, les silences, les habitudes, les réflexes de survie. C’est là, au fond, le véritable défi qui attend Chareh — mais encore faut-il qu’il en soit capable et, mieux encore, convaincu : non pas seulement gérer l’après-Assad, mais guérir l’intérieur d’une société contaminée par des décennies de terreur, réapprendre à un peuple que la liberté n’est pas un péril et que l’État n’est pas un prédateur. Arendt l’aurait dit autrement, mais l’idée est la même : on ne sort réellement d’un régime totalitaire que lorsque la peur cesse d’être la langue maternelle du politique. Tant que cette grammaire-là demeure intacte, le pays risque moins de retomber dans l’ancien ordre que de le reproduire sous un autre nom. On n’abat pas un camp de concentration pour en construire un autre.

Le parti de Dieu doit être désarmé, mais surtout «déhezbollahisé»

Même écrasés sous les bombes, même poursuivis par la Némésis syrienne ou la justice internationale, les affiliés au parti de Dieu ne voudront jamais se fondre dans le creuset national ; ils ne joueront pas le jeu comme le ferait le mouvement Amal, si libanais par ses travers, sa rhétorique et ses accommodements. Et pour cause ! Il est dans notre histoire contemporaine un précédent qui laisse dubitatif. Nul n’a oublié le sort réservé aux Forces libanaises qui s’étaient ralliées à l’Accord de Taëf et qui avaient désarmé. Bien mal leur en avait pris : elles virent leur chef jeté en prison et leurs cadres persécutés et assassinés. Certes, ni leurs convictions ne furent reniées, ni leur nombre n’accusa de réduction significative. On loua leur résilience qui fut mise sur le compte de leur endoctrinement, un endoctrinement qui n’allait pas les empêcher de se fondre dans la vie civile sécularisée. Cela dit, on peut légitimement se demander si la doctrine de wilayat al-faqih et son rapport au sacré sont assimilables par un État de droit qui, rappelons-le, puise sa source dans les libertés individuelles et la laïcité de principe. Naïveté et cécité Entretemps, les bonnes âmes n’arrêtent de seriner à qui de droit le leitmotiv « rendez vos armes, retrouvez l’enclos de l’État, vous y occuperez la place qui vous revient de droit ». Or, avant d’être une milice aux dimensions d’une armée, le Hezbollah est depuis son éclosion le fruit d’une vague de fond multiséculaire relevant du théologico-politique. Vouloir en faire un parti politique comme les autres, mais ce serait le dénaturer ! Et le Hezb n’a nulle envie de s’autodissoudre. À supposer qu’il veuille rendre les armes, le parti iranien n’est pas près de lâcher cette prise qu’est le Liban. N’est-ce pas que les mollahs ont noyauté notre administration à telle enseigne que leurs réseaux parallèles y détiennent un pouvoir décisionnel ? Et pas uniquement un pouvoir de blocage ! Toujours est-il que notre État profond que le Hezb a investi se révèle par « un pouvoir invisible, non détectable parmi les institutions légales et légitimes de la République, mais qui pèse sur les grandes décisions politiques et le fonctionnement sociétal ». D’ailleurs, les délégués américains, qui se relaient à notre chevet, s’égosillent à nous le rappeler, alors que le pouvoir exécutif récuse le fait avéré et se complaît dans une attitude de confortable déni. L’exemple allemand de la dénazification La Deuxième Guerre mondiale ayant touché à sa fin, les Alliés occidentaux prirent sur eux d’éradiquer le nazisme en zones occupées. Ils procédèrent à des enquêtes dans les divers corps de l’Éducation nationale comme dans les professions juridiques, financières, journalistiques, etc. Le processus, pour démocratique qu’il fût, allait donner peu de résultats. En revanche, de l’autre côté du rideau de fer, les troupes soviétiques n’allaient pas s’encombrer de procédures : ce furent des purges de pans entiers de la société, sinon des exécutions sommaires des suspects ou des one way ticket pour le goulag. Comment « déhezbollahiser » la fonction publique ? Mais revenons au Liban qui est dans l’impasse. Il ne peut se réformer en s’accommodant de la situation qui prévaut. À quoi rimerait de confirmer dans leurs postes des individus acquis à l’étranger et relevant des officines de Téhéran ? Pour sortir notre pays de l’ornière, il en faut plus. Et beaucoup plus qu’une démilitarisation du parti des ayatollahs !