

Il y a un an jour pour jour, Bachar el-Assad s’est effondré, emportant avec lui un demi-siècle de tyrannie familiale, maquillée en « laïcité » moderniste et en rempart contre le chaos.
Bon débarras.
Bon débarras d’un régime qui a fait des Syriens la matière première d’une ingénierie de la terreur, au nom d’un pseudo-arabisme greffé sur « l’alliance des minorités », livré tour à tour à l’Iran et à la Russie, et si commode, au fond, pour Israël. Bon débarras d’un pouvoir qui a transformé la communauté alaouite en bouclier humain et en fond de commerce, et qui n’a tenu qu’en incarcérant « Dieu lui-même » dans les oubliettes de Saydnaya. Bon débarras, aussi, de cette fiction confortable selon laquelle la barbarie serait le prix à payer pour éviter pire encore : le chaos, l’islamisme, la guerre de tous contre tous. La Syrie a payé le prix fort pour démontrer que le pire, c’était lui.
L’ouverture des geôles, la mise à nu des « oubliettes » du régime ont agi comme un électrochoc tardif. Beaucoup, qui jouaient encore la carte du déni ou de la nuance intéressée, ont enfin vu la nature monstrueuse de ce système - à moins qu’ils n’aient souffert de cécité morale, et c’est malheureusement un fléau transversal aux époques et aux cultures. La Syrie a découvert qu’elle n’avait pas simplement vécu sous une dictature, mais dans un univers concentrationnaire assumé, où la peur n’était pas qu’un instrument exceptionnel, mais la grammaire même du pouvoir. Les familles des disparus ont reçu, en même temps que les preuves de l’horreur, la confirmation atroce de ce qu’elles savaient déjà : leurs morts n’étaient pas des « dommages collatéraux », mais le combustible d’un régime.
Personne ne pleurera Assad. Même pas ses alliés, qui l’ont délaissé avant même sa chute. Même pas son armée, qui n’a rien fait pour le protéger. Assad appartient à la fosse commune de l’Histoire — pour ne pas dire au dépotoir de détritus.
Dans ce vide, un autre nom s’est imposé : Ahmad el-Chareh.
L’ancien chef de guerre, ex-Joulani rebrandé pour les chancelleries, est devenu en un temps record le visage de la Syrie post-Assad. Il a troqué le treillis pour le costume, le lexique de la fatwa pour celui de la « reconstruction » et du « pacte national », raccourci la barbe et adopté la cravate, mais sans jamais pouvoir effacer totalement la mémoire de ce qu’il fut - malgré tous ses efforts. Pour la communauté internationale, la transition de Joulani en Chareh a permis d’opérer un tour de passe-passe: on ne traitait plus avec un paria génocidaire, mais avec un président « présentable ». Le problème n’était plus de savoir ce qu’il représentait pour les Syriens, mais ce qu’il permettait de solder pour les autres. Dans le même mouvement, la Syrie s’est rouverte au monde après un demi-siècle d’autarcie au service d’une famille de mafieux travestie sous les oripeaux de la communauté alaouite et d’un arabisme de façade. Tant mieux, à ce niveau.
La levée progressive des sanctions économiques, le retour des investissements, l’ouverture de Damas au libéralisme, tout cela représente un pas énorme. Pour un pays exsangue, ruiné par la guerre, la corruption et les prédations croisées des milices et des parrains étrangers, le simple fait de voir revenir des capitaux, de rouvrir des lignes aériennes, d’apercevoir des grues au loin est une révolution silencieuse. Mais c’est une révolution économique qui reste suspendue à, long terme, à une question politique : qui profite de cette ouverture, et à quelles conditions ? L’on ne peut qu’espérer que ce sera, pour une fois, le peuple syrien.
Mais il y une ombre triste au tableau. Plus, même : sinistre.
Car l’ouverture au monde n’a pas été accompagnée d’une vraie transition démocratique.
Ni la nouvelle Constitution, bricolée pour assurer la pérennité du nouveau pouvoir, ni le traitement sanglant réservé sur le terrain aux minorités alaouite, druze et kurde, ne traduisent une rupture nette avec la logique du passé. La façade a changé, le vocabulaire a évolué, mais les vieux réflexes demeurent. Chareh n’a pas « su » — et c’est le moins qu’on puisse dire — jusqu’ici, gérer la question de l’unité du territoire syrien et celle du pluralisme autrement qu’en répétant le vieux réflexe : la force brutale. Les appareils sécuritaires n’ont pas été véritablement désossés, la justice transitionnelle reste un slogan, les lignes rouges non dites continuent d’encadrer étroitement la parole politique et la liberté d’organisation. Et des milices sévissent impunément, là où l’on veut restaurer la souveraineté. Les chabbiha ont juste changé de camp.
Certes, la transition est difficile. Chareh n’a pas hérité d’un État, mais d’un champ de ruines : zones sous influence étrangère, enclaves autonomes de facto, mosaïque de milices qui n’ont pas toutes rendu les armes, économie informelle hypertrophiée, société épuisée, traumatisée. Il a été avalisé par la communauté internationale en échange sans doute d’une adhésion plus ou moins assumée aux Accords d’Abraham — ce qu’Assad ne pouvait offrir au grand jour, mais pratiquait sous la table. Le message implicite est clair : on te reconnaît à condition que tu entres dans le dispositif régional tel qu’il est, avec ses compromissions, ses hypocrisies et ses lignes rouges.
À l’Iran et la Russie, le nouveau maître de la Syrie a substitué un parapluie sunnite saoudien-turque, chapeauté par la communauté internationale, et, surtout, par Washington. Est-ce une bonne nouvelle ou pas ? L’avenir le dira. En tout cas, une fois de plus, personne ne pleurera les vestiges meurtriers laissés par Khamenei et Poutine en territoire syrien. En priant que l’histoire ne se répète pas dans le nouveau contexte géopolitique syrien.
Israël, de son côté, se méfie d’un régime sunnite fort qui pourrait, un jour, ressusciter la cause palestinienne : l’ennemi, dans cette grille de lecture, c’est d’abord le sunnite. Les autres minorités, on les rabaisse quand il le faut, on les instrumentalise quand il le faut. Du machiavélisme primaire. Tel-Aviv prend les devants en forçant la création d’une zone tampon de facto en Syrie, en exploitant une partie de la minorité druze, en s’assurant que le nouvel État syrien ne pourra jamais devenir un pôle de résistance structuré – et pour inciter le nouveau régime à céder et à conclure la paix.
Mais tout cela n’exonère en rien le régime des massacres perpétrés contre des civils innocents sur base communautaire, pas plus que cela ne justifie les règlements de comptes ethno-confessionnels sur le littoral. On ne lave pas un demi-siècle de crimes en produisant, à son tour, une nouvelle cohorte de martyrs.
Un test crucial attend Chareh : réussir à tourner définitivement la page sanglante du régime Assad en respectant, malgré les défis colossaux et les pièges de toutes parts, les libertés, la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme, la dignité et la finalité de la personne humaine, le droit à la vie. Rompre avec la logique de l’ennemi intérieur permanent ; comprendre que la sécurité ne se construit pas contre la société, mais avec elle ; accepter que les communautés alaouite, druze et kurde ne soient ni un bouc émissaire, ni un corps étranger à punir, mais une composante à part entière du pacte national.
Or jusqu’à présent, force est de constater que, un an plus tard, Chareh n’a pas entièrement réussi à effacer ni l’Assad qui est en lui… ni le Joulani.
Et c’est là que réside le drame. L’on pense tout naturellement à la mise en garde de Hannah Arendt concernant le piège le plus profond de toute sortie de la tyrannie : on renverse le tyran, mais l’on ne renverse pas d’un seul geste la structure mentale qu’il a patiemment façonnée. Le totalitarisme n’est pas seulement un appareil d’État. Nous sommes face à ce que le psychanalyste Chawki Azouri appelle le « syndrome Pinochet », c’est-à-dire l’intégration des pratiques archaïques du régime, dans la psyché des gens sur un demi-siècle. Au-delà de l’État de barbarie, la régression à l’état de barbarie - en dépit de l’élan révolutionnaire, étouffé et écrasé par le régime avec ses symboles de la dynamique civile. Assad a réussi à instaurer tout un mode de perception du monde, toute une pédagogie de la peur, comme le Big Brother d’Orwell. Il a inculqué, année après année, l’idée que l’autre était une menace, que le désaccord est une subversion, que l’ordre ne se maintient que par la force. Et la société a fini par absorber ces schèmes comme une seconde nature, au point que la chute du maître ne suffit pas à les effacer.
La Syrie, un an après Bachar, en porte encore les stigmates. La méfiance circule comme un vieux réflexe musculaire ; la tentation de l’ennemi intérieur demeure le raccourci mental le plus accessible ; l’obsession de la sécurité l’emporte sur la prise de risque politique ; et l’idée même d’un pluralisme authentique continue d’effrayer une société dressée depuis cinquante ans à considérer la différence comme une brèche.
Le tyran est parti, mais la tyrannie, elle, n’a pas encore déménagé : elle habite les gestes, les silences, les habitudes, les réflexes de survie.
C’est là, au fond, le véritable défi qui attend Chareh — mais encore faut-il qu’il en soit capable et, mieux encore, convaincu : non pas seulement gérer l’après-Assad, mais guérir l’intérieur d’une société contaminée par des décennies de terreur, réapprendre à un peuple que la liberté n’est pas un péril et que l’État n’est pas un prédateur. Arendt l’aurait dit autrement, mais l’idée est la même : on ne sort réellement d’un régime totalitaire que lorsque la peur cesse d’être la langue maternelle du politique. Tant que cette grammaire-là demeure intacte, le pays risque moins de retomber dans l’ancien ordre que de le reproduire sous un autre nom.
On n’abat pas un camp de concentration pour en construire un autre.