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Hommage

Môrice Awwad, l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel

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By Michel Hajji Georgiou
Published déc. 9, 2025 - 19:24

Disparu le 9 décembre 2019, Môrice Awwad est une exception dans le paysage culturel et littéraire libanais. Portrait d’un homme révolté, pressenti en 2015 pour le Nobel de Littérature, et de son rapport avec la langue maternelle, vernaculaire, le libanais, dont il fit son porte-étendard, son territoire-matrice, et sa raison de vivre.

Môrice Awwad naît en 1934 dans un Grand-Liban encore à ses premiers balbutiements, et pourtant déjà parcouru par la tension de tout ce qui s’annonce : l’indépendance, l’âge d’or, puis la violence et le retour à la servitude.

Mais ce n’est pas tant sa naissance qui importe que celle de la langue en lui. Il faut s’imaginer que Awwad a baigné dans un placenta linguistique libanais, aussi étrange que cette image puisse être, dans les entrailles de sa mère. « Je me souviens avoir entendu ma mère pleurer quand j’étais dans son ventre », écrira-t-il plus tard. Partant, dès l’enfance, dans la maison de Bsalim, un lien se noue – et il ne se dénouera plus jamais : la langue de sa mère — le libanais parlé — devient sa demeure première. La seule qui ne se fissurera pas.

« Ma langue, c’est la langue de ma mère », dit-il. Et ce n’est pas un slogan. La langue héritée de la figure maternelle, c’est la vérité physique, la mémoire incorporée, la fidélité qui précède toute volonté. La langue maternelle, c’est en quelque sorte le stade du miroir lacanien qui donne à l’enfant sa conscience soi. D’autant que la figure du père, elle, est absente. Il y a une forclusion du nom du père – violent et absent – poussée à son paroxysme, si bien que Môrice, né Khoury, « adoptera » le nom Awwad jusqu’à sa disparition. Mieux encore, il le détournera en Môrice Kfargharib. Le nom du père est remplacé par celui du déracinement, du sentiment d’être un étranger. L’axe vernaculaire restera intact et assumé jusqu’au bout – et, on comprend mieux, dans ce contexte, la volonté de territorialisation de langage comme point d’ancrage pour ne pas se dissoudre.

Son existence tout entière — le séminaire de Ghazir, les retours au village, les années d’imprimerie, les lectures françaises, les hésitations religieuses, la pauvreté assumée, les nuits d’écriture — tourne autour de ce centre de gravité : ne jamais quitter la première langue, celle donnée dans un geste de tendresse et de nécessité.

Écrire, pour Awwad, n’est pas séparer le verbe du corps : « Quand j’écris, je caresse un corps », dit-il. Et ce corps, c’est toujours le même : la langue-mère.

La langue-matrice : le lieu avant le langage

Tout le monde parle du « dialecte libanais ». Pas Môrice Awwad, qui, lui, parle d’un ventre.

Il ne voit pas dans le libanais un parler inférieur, mais bel et bien une matrice, un lieu de naissance, un espace où quelque chose recommence à chaque syllabe.

La qāf se transforme en hamza – comme s’il avait voulu amputer le mot d’une figure oppressante, caduque – le père ?. Le h final disparaît parce qu’il n’a jamais respiré dans les maisons. Les règles cèdent devant le souffle. Cela n’est en rien un bricolage linguistique d’un esprit chauvin et narcissique. C’est un retour à l’origine — à la langue d’avant la grammaire, d’avant la séparation, d’avant l’école, d’avant l’État. Lorsqu’il traduit Le Petit Prince ou le Nouveau Testament, Awwad ne « vulgarise » pas. Le processus est celui de l’intégration, de la réincarnation dans l’utérus national. Il redonne au texte un grain, une chaleur, un tremblement, et ramène la parole au lieu où elle devient chair. Leonard Cohen chantait : « Show me the place where the Word became a man », dans un double sens spirituel et érotique. Awwad ne demande même pas à ce qu’on lui montre le lieu de la création. Il le connaît. Il y a séjourné neuf mois avant de respirer. Et il lui a offert le Verbe.

Le « naquis » de la langue : tradition, rupture, continuité

Môrice Awwad circule entre plusieurs mondes : la tradition orale levantine, la pensée chrétienne, la poésie arabe classique, les influences latines et françaises, les traces de la guerre. Il refuse de trancher : il les porte tous. En ce sens, sa pensée n’est pas « séparatiste », cloisonnée, malade d’un narcissisme identitaire. L’aurait-elle été qu’il serait resté totalement étranger aux espaces réfractaires à toute cloison, infinis, de la poésie-liberté. Mais il ne cède jamais sur l’essentiel : ni l’arabe classique ni le français littéraire ne pourront exprimer ce que seule la langue-matrice sait dire. Il reste un poète-passeur, mais aussi un poète-insurgé : il refuse que le libanais soit relégué au rôle folklorique. Il rejette aussi l’idée que seule la langue sacrée puisse porter l’universel. Il forge ainsi une modernité qui ne se déclare pas — mais qui s’écrit dans la tradition. Son œuvre n’équilibre pas deux pôles : elle résout un conflit intérieur. La langue de la mère triomphe de la langue de l’école.

La cohérence totale : langue, patrie, combat

Chez Môrice Awwad, tout se tient. L’homme peut paraître théâtral, voire farfelu dans son sens du panache, son érotisation excessive du Verbe, ainsi que dans son paraître de poète déjanté. Mais il est pourtant parfaitement cohérent. Il n’y a pas d’un côté la poésie, de l’autre l’engagement. La même langue sert à écrire un poème d’amour, à dénoncer une injustice, à dire le Liban. L’érotisme se transmute, lorsque le besoin se présente, en chansons patriotiques et il se retrouve engagé dans des combats pour la souveraineté et pour les libertés et les droits de l’homme — mais jamais en « suiveur ». Plutôt par conviction profonde que défendre la langue-matrice, c’est défendre nécessairement la patrie et le territoire-mères. À croire qu’il finit par les érotiser eux-mêmes.

Sa place dans la lignée intellectuelle libanaise engagée se dessine précisément là : au croisement de Kamal el-Hage et de Saïd Akl. Avec Akl, il partage l’audace d’extraire la langue libanaise de son statut subalterne, sans aller dans les extrêmes idéologiques. Avec Hage, il partage l’idée que la langue est un pilier ontologique. Mais c’est là que leurs chemins divergent. Hage, disciple de Bergson, malgré son « nationalisme libaniste », resta fidèle, jusqu’à son assassinat, à l’arabe comme langue philosophique essentielle, porteur d’une durée, d’un devenir, d’une mission spirituelle. Awwad, lui, franchit le seuil que le philosophe n’a pas voulu franchir : il quitte la langue héritée pour épouser le territoire réel, celui que l’on parle dans les villages, dans les cuisines, dans la bouche des mères. Là où Hage inscrit le Liban dans la métaphysique de l’arabe, Awwad l’inscrit dans la matière vivante de la langue libanaise. Elle n’est plus théorie ou esprit, mais corps et chair. Le premier spiritualise la nation ; le second l’incarne. Le premier écrit pour la conscience ; le second pour le souffle.

Awwad pousse en fait le nationalisme libanais jusqu’à son bout le plus radical : le pays n’est pas un concept — c’est une langue qui vient du ventre.

Kazantzakis et la fraternité des langues du ventre

Ce geste matriciel rapproche Môrice Awwad d’une constellation discrète d’écrivains qui ont compris que la poésie commence lorsque la langue accepte de redevenir chair.

Kazantzakis libérant la demotiki, Lorca ramenant le castillan vers l’Andalousie du duende, Joyce fracturant l’anglais pour laisser passer Dublin, Pasolini élevant le romanesco au rang d’épopée, Darwish réinsufflant le village dans le classicisme arabe, Théodorakis revitalisant le rembetiko dans la musique grecque de l’ère des colonels. Tous ont fait ce qu’Awwad fait au Liban : ils ont rendu à la langue son ventre, sa nuit, son grain et sa blessure. Leurs œuvres, pourtant si différentes, sont liées par un même leitmotiv : une langue ne vit que lorsqu’elle accepte de revenir à ce – ou plutôt celle – qui l’a engendrée.

La langue de la mère, la langue de l’école : lecture lacanienne

Dans une phrase en apparence anodine, Môrice Awwad révèle pourtant toute sa mécanique intérieure : « Le libanais est la langue de la mère ; l’arabe classique est la langue des écoles. » En d’autres termes, la première soigne et enveloppe : elle est amour, tendresse, chaleur. La seconde corrige, discipline, enferme dans un carcan mental. La langue libanaise, c’est la liberté et la vie au sortir du ventre ; l’arabe, c’est une sorte d’internat froid et dénué d’âme.

Chez Lacan, c’est le lalangue : ce bain de signifiants où le sens n’est pas encore séparé du corps. Awwad semble nous le dire d’ailleurs peu ou prou avec sa marque de fabrique – son audace désarmante – de cette façon : Ma main est trempée dans la langue libanaise comme un embryon dans l’utérus de sa mère. Combien d’écrivains et de poètes ont-ils-eu le courage de sonder leur âme au plus profond pour replacer, avec autant de clarté, la langue dans cette intimité amniotique ? Et lorsqu’il confie n’avoir pleuré que deux fois — à la mort de sa mère et à celle d’Assi Rahbani — il lie spontanément les deux matrices de sa vie : la matrice biologique et la matrice musicale du pays. Roland Barthes aurait reconnu là le grain de la voix : pas le mot, mais sa densité.

L’œuvre : engendrer le Liban dans sa langue

Les 57 livres — poésie, théâtre, romans, traductions, liturgie — que Môrice Awwad laisse derrière lui, comme testament de son œuvre-mère, sont beaucoup plus des retours que des genres. Chaque texte ramène en effet quelque chose au premier monde, à la première voix. Traduire le Nouveau Testament en libanais revient à dire :

le Verbe doit redevenir une voix avant de redevenir un concept. Libaniser Le Petit Prince, c’est demander au monde de recommencer dans la bouche d’un enfant d’ici. Le poète ne cherche pas l’universalité : il la crée par fidélité au local le plus intime : au ventre le plus ancien.

Le poète de la matrice

En dépit des apparences, Môrice Awwad n’a pas cherché à donner au Liban une langue nouvelle. Son cheminement n’est pas identitaire. Il n’est pas stricto sensu un acte politique. Awwad a simplement rendu la langue aux entrailles de la terre – de sa mère, fut-elle de chair ou de calcaire. Il a rendu à la langue un ventre-sol. Ou bien, l’on pourrait dire – un lieu d’origine. Une raison de survivre dans un environnement régional perçu comme désertique et froid, comme synonyme de mort, aux antipodes du placenta de vie.

Dans un pays où tout se décompose de plus en plus — les frontières, les institutions, les identités, et surtout la culture — Awwad rappelle que la seule chose qui ne s’effondre pas est ce qui revient au commencement : la langue de la mère. Ce qui nous distingue et nous identifie.

En ce sens, le combat de Môrice Awwad n’était pas linguistique. Il était vital. Un pays peut en effet perdre sa souveraineté, ses partis, ses armées, ses symboles, ses rêves et illusions, et même ses repères. Mais il ne survit que s’il garde sa langue-matrice.

Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, il demeure ce qu’il fut toujours : l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel.

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