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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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Les nouveaux facteurs de la puissance américaine et israélienne

C’est une grave erreur d’aborder l’expansionnisme américain et israélien sous le même angle, malgré la convergence apparente de leurs projets à des moments régionaux charnières. Les confondre masque non seulement les différences structurelles fondamentales, mais nous induit également en erreur quant à la nature des conflits actuels et aux formes de contrôle exercées au nom de la sécurité, de la dissuasion ou de la « stabilité ». L’expansion, en tant que concept politico-stratégique, n’est pas unique dans ses motivations ni dans ses outils, même lorsqu’elle aboutit à des résultats similaires. Ce qui unit aujourd’hui les États-Unis et Israël n’est pas un projet unifié, mais plutôt une convergence d’intérêts et un ensemble d’outils partagés, à un moment de transition où le sens du contrôle et de l’influence se redéfinit. Premièrement : L’expansion américaine… Un empire sans cartes Historiquement, l’expansionnisme américain ne s’est pas limité à une expansion géographique au sens classique des empires antiques ou du colonialisme européen. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont bâti leur influence mondiale sur des fondements différents : la domination économique et commerciale comme pilier de leur puissance, et la force militaire comme instrument de protection de cette influence, et non comme une fin en soi. Washington ne cherche pas à annexer de territoires, ni à hisser des drapeaux sur la carte. Ce qu’il souhaite, c’est : • Ouvrir les marchés et les intégrer à l’économie américaine, • Protéger les voies d’approvisionnement et énergétiques, • Imposer les règles du système financier mondial, • Contrôler les chaînes d’approvisionnement et les technologies. En ce sens, l’expansion américaine est une expansion de l’espace économique, et non des frontières. Un pays peut être politiquement « indépendant », mais économiquement dépendant, lié au dollar, dépendant des institutions financières internationales ou tributaire du marché américain. Ici, le contrôle s’exerce sans occupation, et l’influence sans administration directe. Même l’intervention militaire américaine, lorsqu’elle a lieu, est souvent présentée comme un moyen de garantir ce système : protéger les alliés, prévenir les effondrements des marchés, sécuriser les routes maritimes ou contenir les forces qui menacent les équilibres économiques mondiaux. Par conséquent, ces dernières années, Washington a eu tendance à réduire son implication militaire directe sans pour autant renoncer à son influence, opérant ainsi un net passage de la « guerre conventionnelle » à une « gestion intelligente des conflits ». Deuxièmement : L’expansion israélienne… La terre comme identité, et non comme outil À l’inverse, le projet israélien repose sur une logique radicalement différente. L’expansion israélienne est à la fois idéologique et historique, la terre constituant le cœur du projet sioniste, et non un simple moyen. De la « Terre promise » à la doctrine des frontières fluides, la géographie est restée un élément d’identité et de survie, et non une simple sphère d’influence. Dans ce contexte, l’expansion est indissociable du récit fondateur d’Israël, où la terre est présentée comme : • un droit historique, • une garantie de sécurité, • une condition de l’existence et de la continuité de l’État. Cependant, cette logique, malgré son ancrage idéologique, s’est heurtée aux réalités politiques, démographiques et sécuritaires qui ont fait de l’occupation directe un fardeau plutôt qu’un atout. Le contrôle prolongé du territoire s'avère coûteux à plusieurs égards : • La résistance constante épuise l'armée, • Les contraintes démographiques menacent le « caractère juif de l'État », • La pression internationale croissante accentue l'isolement politique. Par conséquent, le projet israélien n'a pas renoncé à l'expansion, mais l'a redéfinie. Troisièmement : De l'occupation au contrôle… L'expansion sous une nouvelle forme Dans la transformation israélienne actuelle, l'expansion ne se résume plus à l'annexion ou à l'administration directe de territoires. Aujourd'hui, s'étendre signifie contrôler un territoire sans l'occuper, c'est-à-dire le maintenir dans sa sphère d'influence, et non à l'intérieur des frontières de l'État. Dans ce contexte, la supériorité aérienne et la domination technologique apparaissent comme des outils modernes d'expansion. Le ciel se substitue à la terre, et la technologie remplace l'administration civile et militaire directe. Ce modèle repose sur des éléments clairs : • Un ciel ouvert sans dissuasion efficace, • Une supériorité en matière de renseignement et de technologie permettant une surveillance constante, • La capacité de frapper n’importe où et n’importe quand, • L’imposition d’un sentiment de souveraineté amoindri aux adversaires. Dans ce modèle, le territoire n’est peut-être pas officiellement occupé, mais dans les faits, il est dépourvu de pleine souveraineté. Les décisions en matière de sécurité, la liberté de circulation et même la stabilité quotidienne restent tributaires de la volonté de la puissance dominante dans les airs. Quatrièmement : Unité des outils… et non unité du projet Ici, les logiques américaine et israélienne convergent, au moins temporairement, non pas parce que les projets sont identiques, mais parce que les outils du contrôle moderne sont désormais partagés. Les États-Unis, qui gèrent leur expansion par l’économie et les marchés, trouvent dans ce modèle israélien un moyen de contrôler la région sans s’y impliquer directement. Washington ne s'oppose pas à la supériorité aérienne israélienne tant qu'elle : • Prévient un conflit régional majeur, • Contient les adversaires dans certaines limites, • N'entraîne pas les États-Unis dans une guerre à grande échelle. Réciproquement, Israël profite de cette couverture américaine pour consolider son modèle de contrôle à distance, maintenant ainsi sa capacité de dissuasion sans supporter le fardeau d'une occupation directe. Cependant, cette convergence demeure une convergence d'intérêts, et non une fusion de projets. Lorsque les calculs économiques américains se heurtent aux aspirations idéologiques israéliennes, les différences apparaissent clairement, comme en témoignent les limites de la guerre, le calendrier de l'escalade et la gestion des crises majeures. Cinquième point : Le Liban comme modèle… La souveraineté sous le ciel Cette transformation est particulièrement visible dans le cas libanais. Le Liban n'est pas aujourd'hui un État occupé au sens classique du terme, mais il n'est pas non plus un État pleinement souverain. Les violations quotidiennes de son espace aérien et la capacité d'Israël à mener des opérations aériennes et de renseignement sans véritables obstacles placent le pays au cœur de ce nouveau modèle expansionniste. Ici, nul besoin d'occuper le territoire : • Le ciel suffit, • La technologie suffit, • Et l'équation de la dissuasion, déformée, suffit à imposer les réalités politiques et sécuritaires. Voilà l'expansion sous sa forme contemporaine : pas de chars aux frontières, mais un contrôle aérien. Pas de drapeaux hissés, seulement une décision de souveraineté suspendue. Un contrôle à moindre coût… la forme d'expansion la plus dangereuse. En définitive, on ne peut comprendre les transformations régionales sans reconnaître que l'expansion n'est plus ce qu'elle était. Voilà. La possession du territoire n'est plus une condition préalable au contrôle, et l'occupation n'est plus la seule forme de domination. Nous entrons dans une phase où les conflits sont gérés par des moyens moins ostentatoires, mais plus profonds et plus insidieux. Les États-Unis gèrent leur expansion par l'économie et le commerce, et Israël par la puissance aérienne et la technologie, mais l'objectif commun est le même : contrôler au moindre coût et avec la plus grande influence. C'est là que réside le danger de la phase à venir, car ce type d'expansion est moins manifeste, plus difficile à contrer et plus susceptible de perdurer… sans être désigné par son vrai nom.

Le théâtre yéménite révèle une montée des frictions entre alliés du Golfe

Ravagé par près d’une décennie de guerre civile opposant le gouvernement reconnu internationalement aux rebelles houthis soutenus par l’Iran, le Yémen est désormais confronté à une nouvelle ligne de fracture. Une confrontation avec les séparatistes du Sud est venue bouleverser l’équilibre du conflit et opposer deux alliés régionaux de longue date : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les tensions se sont accrues début décembre, lorsque le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis mais officiellement membre de la coalition anti-houthis, s’est emparé de vastes territoires dans l’est du Yémen, s’assurant la maîtrise de la province de l’Hadramout ainsi que d’une large partie de la province voisine de Mahra. Mardi, l’Arabie saoudite a mené une frappe aérienne visant le port de Mukalla, dans l’est du pays. Riyad a accusé publiquement Abou Dhabi d’adopter un comportement « extrêmement dangereux » en appuyant les séparatistes, rappelant que sa sécurité nationale constituait « une ligne rouge ». Les forces émiraties se sont ensuite retirées du Yémen à la suite d’un ultimatum saoudien. Le CTS veut rétablir un État indépendant dans le sud du Yémen, région qui avait formé la République démocratique populaire du Yémen entre 1967 et 1990, avant son unification avec le Nord. L’Hadramout, la plus vaste province du pays, couvrant près d’un tiers du territoire national, concentre l’essentiel des gisements pétroliers yéménites, une ressource clé pour les finances publiques. L’avancée du CTS a permis au mouvement d’atteindre la frontière saoudienne, dans une région d’importance historique et symbolique, d’où sont originaires plusieurs grandes familles saoudiennes influentes. Les Ben Laden, Bakhachab, Al-Jafali, Al-Amoudi ou encore Al-Zamel ont toutes des origines « hadramies » et disposent d’entreprises éponymes ayant un rôle majeur dans l’économie saoudienne. Des véhicules militaires endommagés, qui auraient été envoyés par les Émirats arabes unis pour soutenir les forces séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), à la suite d'une frappe aérienne menée par la coalition dirigée par l'Arabie saoudite dans le port de Mukalla, dans le sud du Yémen, le 30 décembre 2025. (Photo AFP) Si Riyad dit privilégier un Yémen stable et non hostile à sa frontière sud, Abou Dhabi inscrit son action dans une stratégie régionale plus large. Les Émirats arabes unis cherchent à renforcer leur influence en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique, en s’appuyant sur un réseau d’alliés dans le sud yéménite. Par ailleurs, Abou Dhabi mène, depuis une dizaine d’années, une politique étrangère active au Moyen-Orient et en Afrique, notamment pour contrer les mouvements liés aux Frères musulmans, considérés par les autorités émiraties comme une menace pour la stabilité régionale. Les Émirats arabes unis sont notamment devenus le principal soutien financier de l’Égypte depuis le renversement en 2013 du président islamiste Mohamed Morsi. Au Soudan, leur soutien aux Forces de soutien rapide (FSR), engagées dans une guerre contre l’armée régulière, est un secret de Polichinelle. En Libye, Abou Dhabi soutient le maréchal Khalifa Haftar, opposé au Gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale. En 2020, les Émirats arabes unis ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, une initiative à laquelle l’Arabie saoudite refuse d’adhérer tant qu’il n’y a pas de perspectives pour la création d’un État palestinien. Cette normalisation s’inscrit dans une convergence stratégique face à des adversaires communs, notamment l’Iran et certains groupes islamistes. Abou Dhabi a par ailleurs renforcé ses liens économiques et sécuritaires avec le Somaliland, territoire autoproclamé indépendant de la Somalie. Le groupe Dubai Ports World a ainsi investi 442 millions de dollars dans le port de Berbera, situé sur le golfe d’Aden. La semaine dernière, Israël est devenu le premier État à reconnaître officiellement l’indépendance du Somaliland, une décision que le site Axios attribue, citant des responsables israéliens, à une médiation des Émirats arabes unis…

“Zone économique Trump”: rêve de paix et hantise du complot

La proposition de créer une zone économique au Liban-Sud, évoquée en août 2025 par l’envoyé américain Tom Barrack, a créé une onde de choc. La théorie derrière le projet d’une “Zone économique Trump” suppose qu’une pareille zone attirerait les investissements étrangers, financerait la reconstruction, garantissant ainsi une sécurité durable. Cependant, plusieurs voix se sont élevés pour mettre en garde contre le danger d’une atteinte à la souveraineté de l'État libanais à travers la création d’un “protectorat” israélo-américain dans la zone frontalière. Le projet d’une “Zone économique Trump” s’inscrit dans une démarche adoptée par l’actuel président américain afin de régler les conflits par le développement économique et le commerce. Cette approche est l’un des fondements de la pensée libérale en relations internationales. En effet, la théorie du « doux commerce » repose sur l’idée que les échanges économiques entre États constituent un facteur de stabilité politique et de paix. En tissant des liens commerciaux durables, les pays deviennent interdépendants, ce qui réduit l’incitation à recourir à la guerre. Cette théorie a été popularisée au XVIIIᵉ siècle par Montesquieu, « Le commerce adoucit et polit les mœurs barbares », écrivait-il, soulignant que les échanges économiques transforment les rapports de force en relations de coopération. Trump a proposé cette idée pour Gaza, à travers “la Riviera Trump”, ainsi qu’en Ukraine, à travers la transformation du Donbass en une zone franche qui profiterait aux Russes autant qu’aux Ukrainiens. Logique conditionnelle Selon Phillip Smyth, expert américain du Moyen-Orient ayant travaillé au Washington Institute et à l’Atlantic Council, la zone économique dépasse le simple cadre politique et repose sur une logique conditionnelle assumée. Smyth souligne que sa mise en place exige un haut niveau d’organisation, de planification et de coordination sur le terrain, conditions indispensables pour réduire les risques et attirer des investisseurs crédibles. Pour lui, cette exigence constitue un facteur de sérieux et de viabilité et non un frein au développement. Barrack a indiqué en août 2025 que l’Arabie Saoudite et le Qatar sont prêts à investir plusieurs milliards de dollars dans la zone économique, une déclaration qui n’a pas été commentée par les intéressés. Une chose est sûre: ces investissements restent conditionnés à certaines garanties sécuritaires, notamment le désarmement du Hezbollah. Certaines sources évoquent même des investissements potentiels allant jusqu’à 10 milliards de dollars pour des infrastructures, des zones industrielles et des projets créateurs d’emplois. Toutefois, ces montants restent à confirmer par des engagements officiels. Selon Smyth, des chiffres n’existent pas jusqu’à présent. Ces indications montrent un intérêt réel pour soutenir le développement économique du sud du Liban et offrir des opportunités d’emploi aux populations locales. Rompre avec la logique de l’aide ponctuelle Le sud du Liban, doté d’une base économique formelle limitée, pourrait bénéficier d’effets multiplicateurs importants : création d’emplois, développement d’infrastructures, stimulation des échanges commerciaux et réduction de la dépendance à l’aide extérieure. La zone économique pourrait ainsi amorcer une dynamique de reconstruction durable et restaurer progressivement la confiance économique dans cette région fragilisée, affirme Smyth. Elle vise à transformer une région longtemps marquée par les conflits armés en un espace structuré, capable d’attirer des capitaux régionaux et internationaux. Cette initiative cherche à rompre avec la logique de l’aide ponctuelle pour privilégier une reconstruction fondée sur des investissements à long terme. L’objectif de cette zone est d’intégrer davantage le sud du Liban dans les dynamiques économiques régionales et de réduire l’emprise des logiques politiques qui ont longtemps dominé l’agenda local. Pour le Liban, l’enjeu est clair : saisir cette opportunité pour engager une reconstruction structurée et durable, ou laisser les blocages internes, accentués par l’opposition du Hezbollah, priver le sud du pays d’une perspective de développement susceptible, à terme, de redessiner son avenir économique et sécuritaire. Un état d’indigence économique La profondeur de la crise libanaise confère une résonance particulière à ce projet. Depuis 2019, le PIB du Liban s’est contracté d’environ 40 %, selon la Banque mondiale. Cette chute s’ajoute à une dépréciation de la livre libanaise supérieure à 98 % par rapport au dollar, entraînant une hyperinflation et une perte massive du pouvoir d’achat. En 2022, 44 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit près de 2,6 millions de personnes sur une population d’environ 5,8 millions. Le chômage global était estimé à 11,5 %, mais il dépasse 23,6 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, affectant particulièrement le sud du pays. Ce cumul de pertes financières, de destruction d’infrastructures et de retrait de l’investissement public a durement frappé cette région, soulignant l’urgence de perspectives économiques structurantes. Test politique Selon Smyth, l’opposition du Hezbollah pourrait empêcher la concrétisation du projet. Ce blocage pèse directement sur l’attractivité économique de la région en augmentant le coût du risque pour les investisseurs potentiels. La zone serait censée modifier cette équation, en introduisant des intérêts économiques concrets capables de transformer la stabilité en un avantage partagé plutôt qu’en une contrainte imposée de l’extérieur. L’absence d’un mandat libanais clairement affirmé est à la fois une faiblesse structurelle et un révélateur des limites de l’Etat. Smyth note que le projet agit comme un test politique pour les autorités libanaises. Une implication plus active de l’Etat pourrait transformer cette initiative extérieure en projet national, renforcer la gouvernance économique et réaffirmer l’autorité institutionnelle dans une région largement dominée par des logiques parallèles. L’opposition du Hezbollah demeure donc l’obstacle principal. Sa présence armée et son poids politique rendent difficile la sécurisation de la zone et dissuadent les investissements étrangers. La condition posée par les investisseurs du Golfe — réduire l’influence militaire du Hezbollah — souligne à quel point le succès du projet dépendra de l’évolution du rapport de force local et de la volonté de la milice pro-iranienne de s’adapter à une dynamique économique qui pourrait, à terme, réduire son influence sur le sud du pays. Craintes De l’autre côté de la frontière, Israël tire avantage de la création de cette zone. En transformant la région frontalière en un pôle économique, le projet pourrait réduire les tensions et la présence militaire du Hezbollah et créer des opportunités de coopération indirecte. Même si le comité du mécanisme de surveillance du cessez-le-feu n’a pas encore examiné le projet en profondeur, ces consultations initiales suggèrent que l’approche économique pourrait ouvrir de nouveaux canaux de dialogue entre Beyrouth et Tel Aviv. Plusieurs voix critiques pointent la volonté supposée d’Israël d’instaurer une zone tampon sécuritaire, démilitarisée et vidée de ses habitants, sur un modèle comparable à celui qu’il chercherait à mettre en place le long de ses frontières syrienne et palestinienne. Des informations, non confirmées officiellement, évoquent ainsi la création de larges périmètres sécurisés. Au Liban, ces perspectives alimentent la crainte d’un transfert démographique indirect, dans lequel les populations locales seraient progressivement évincées au profit d’une activité économique pilotée depuis l’extérieur. Selon ces mêmes sources, l’inquiétude centrale réside dans le risque que ce dispositif institutionnalise un déplacement forcé durable, alors que l’exode se poursuit depuis octobre 2023, en l’absence de toute stratégie clairement définie pour le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits. Pour le moment, le projet de Trump se réduit à une simple déclaration, officielle certes, mais vague et temporaire. L’importance accordée aux déclarations de Barrack reflète la situation de détresse économique du pays et, par le fait même, évoque la traditionnelle attente des Libanais d’une aide venue de l’extérieur.

Libertés : l'âme de la République
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Sans doute le concept le plus galvaudé au Liban, la liberté, n’est pourtant ni un luxe ni un slogan : c’est notre condition de possibilité ; ce souffle discret qui a permis à ce pays improbable de tenir debout entre mer et montagnes, entre langues, rites, mémoires et blessures. Sans elle, il ne reste qu’un territoire fracturé de tribus en armes. Avec elle, il devient un espace – fragile, conflictuel, mais vivant – où l’on tente encore de faire coexister des mondes qui, ailleurs, se tournent le dos. Or cette liberté est en péril. Partout. Elle est menacée, d’un côté, par des « minorités » réelles ou autoproclamées qui, au nom d’une reconnaissance légitime, glissent vers la négation pure et simple de l’autre, vers la cancel culture, la chasse aux mots, aux œuvres, aux nuances. L’émancipation se mue alors en tribunal permanent, le débat en inquisition, la critique en blasphème. De l’autre côté, elle est assiégée par les populismes, les intégrismes, les nationalismes autoritaires qui ont pour noms Trump, Poutine, Orbán et leurs avatars locaux : hommes forts de carton-pâte, qui promettent l’ordre et ne produisent que la peur. Le mal du siècle n’est pas uniquement « montée des fascismes » et autres « ismes » amoureux d’eux-mêmes que dénonçait sans cesse le pape François, ni la seule « décadence des mœurs ». C’est le dogmatisme sous toutes ses formes. C’est cette prétention de chaque camp à incarner la Vérité, à confisquer le centre et à expulser hors de l’humanité politique tout ce qui ne lui ressemble pas. Ici, au nom de Dieu, on censure, on interdit, on menace. Là, au nom du Progrès, on efface, on « déplateforme », on réduit des existences entières à un mot de travers. Dans les deux cas, c’est le même geste : fermer l’espace commun, expulser le doute, interdire le désaccord fécond. Mimétisme girardien dans toute sa splendeur… et sa décadence. Le Liban n’est pas à l’abri de cette peste. Il en est même un laboratoire. Nous avons connu le Second Bureau, les milices, les occupations israélienne et syrienne, l’ombre portée de l’Iran, les tutelles visibles et invisibles. Nous connaissons trop bien les réflexes sécuritaires, les convocations pour un post, une plaisanterie, une opinion. Nous savons ce que signifie un tribunal militaire qui s’arroge le droit de juger les civils, des services qui perquisitionnent chez un professeur comme chez un malfrat, des censeurs qui décident à la place de tous ce qu’il est permis de voir, de lire, d’écouter. Et pourtant, aucun de ces régimes policiers – pas même celui, tentaculaire, de la tutelle syro-iranienne – n’a réussi à s’enraciner totalement. Parce que ce pays, dans sa composition même, est rétif à la tyrannie. Il peut la subir, s’y adapter provisoirement, composer avec elle par fatigue ou par peur ; il finit toujours par la fissurer, par la contourner, par en rire. L’hétérogénéité du Liban, sa pluralité religieuse, culturelle, sociale, ne se laissent jamais entièrement enfermer dans un dispositif unique de domination. C’est notre malédiction, mais aussi notre chance. Contrairement au fantasme qui revient sans cesse dans le discours populaire – « il nous faut un Atatürk ou un Nasser pour imposer la laïcité », « un MBS pour lutter contre la corruption », « un Assad pour écraser l’islamisme », « Un Chareh pour mettre au pas les minorités », « un Bachir pour assurer une reconquista chrétienne », « un général pour mettre tout le monde au pas » –, le Liban ne sera jamais sauvé par un homme fort. Les expériences passées ont montré ce que produisent nos « présidents forts » et nos chefs charismatiques : la suspension de la Constitution, l’abolition de la responsabilité, le culte de la personnalité, puis l’effondrement – moral, institutionnel, urbain. Total. Le problème du Liban n’est pas l’absence de chefs. C’est l’absence de citoyens. Pendant trop longtemps, nous avons confondu légitimité politique et culte du zaïm, de la secte, du drapeau. Nous sommes restés coincés, pour reprendre Weber, entre la légitimité traditionnelle des tribus et des communautés, et la légitimité charismatique des « sauveurs » – pseudo-« saints », généraux ou chefs de guerre. Nous n’avons jamais mené à terme le passage vers la seule légitimité qui émancipe : la légitimité rationnelle-légale, celle de l’État, de la loi, des institutions, de la responsabilité partagée. Or la liberté n’est pas un supplément d’âme que l’on ajouterait à la fin, une fois l’ordre rétabli. Elle est le point de départ. Elle est ontologique : elle constitue la personne avant tout appartenance. C’est ce que disent, à leur manière, Spinoza lorsqu’il définit le désir de persévérer dans son être, Michel Chiha lorsqu’il fait de la personne et de la propriété les piliers d’un Liban ouvert au monde, Benoît XVI lorsqu’il rappelait, à Baabda, que la dignité humaine suppose des choix libres, « non sous l’effet d’une contrainte purement extérieure ». C’est ce que répétaient, tous les jours, jusqu’à leur dernier souffle, Mohammad Mahdi Chamseddine, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Ghassan Tuéni, Hani Fahs, Samir Frangié, Nasrallah Sfeir, Hassan Rifaï, et tant d’autres. Sans cette liberté première, il n’y a ni citoyenneté, ni responsabilité, ni justice. Il n’y a que des réflexes de meute. De hordes primitives. De chiens et de loups. C’est pourquoi, à titre d’exemple, la censure au Liban est plus qu’un abus : elle est une trahison de notre vocation. Chaque fois qu’un groupe impose son veto sur un concert, un film, une pièce de théâtre, un article ; chaque fois qu’une Église, un parti ou une milice brandit la menace de la rue pour faire plier l’État ; chaque fois qu’un service de renseignement convoque un citoyen pour un mot, un dessin, un sarcasme, c’est un morceau de l’âme libanaise que l’on ampute. On fabrique de l’autocensure, on éduque à la peur, on prépare la violence. On détruit, à petit feu, la possibilité même de devenir un peuple de citoyens. On détruit l’âme, la singularité essentielle de ce pays. Le choix qui se présente à nous, un siècle après la naissance du Grand Liban, est simple, brutal, irréductible : ou bien nous continuons à rêver d’un Léviathan qui viendrait trancher nos querelles au prix de nos libertés ; ou bien nous acceptons enfin le risque de la démocratie. Ce risque, ce n’est pas l’anarchie. C’est l’apprentissage exigeant de la pluralité, de la séparation des pouvoirs, du contrôle des appareils sécuritaires, de la limite imposée à toute forme de sacré – religieux ou identitaire – dès qu’il prétend s’ériger en censeur. C’est le respect de la Constitution et des normes de jus cogens qui doivent l’encadrer. Encore une fois, le Liban n’a pas besoin d’un nouveau despote éclairé. Il a besoin d’hommes et de femmes d’État capables de se consumer dans leur fonction, pas avides de se servir d’elle ; de juges qui protègent la liberté comme norme, pas comme exception tolérée ; de forces armées qui se perçoivent comme dernier rempart de la Constitution, pas comme bras armé d’un régime ou d’un clan. Mais surtout, il a besoin de citoyens affranchis de la servitude volontaire, refusant de déléguer à un chef, à une secte ou à une puissance étrangère le soin de penser à leur place. Cela suppose de surmonter la peur de l’autre et de lui faire confiance pour élaborer ensemble un avenir commun fondé sur la culture du lien. La mémoire, le passé, sont essentiels, mais ils ne sauraient rester figés dans le temps. Ils avancent, et leur fonction est d’évoluer, pas de régresser. Dans un monde où les murs se relèvent, où les algorithmes enferment chacun dans son enclos mental, où les extrêmes se nourrissent l’un l’autre jusqu’à broyer les modérés, le Liban pourrait encore offrir autre chose qu’un champ de ruines. Il pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’expérimentation de la liberté, un laboratoire de vivre-ensemble, un pari risqué sur la capacité des hommes à se tendre la main sans se renier. Ceci n’est pas une utopie. Mais un acte quotidien de volonté et de vie. Mais ce pari ne se gagnera pas par incantation. Il exige des choix concrets : abolir la censure préalable ; retirer au tribunal militaire toute compétence sur les civils ; placer les services de sécurité sous un contrôle civil réel ; éduquer, dès l’école, à la pluralité, au doute, à la responsabilité ; protéger jusqu’au scandale la liberté d’expression, y compris – surtout – lorsqu’elle dérange nos certitudes religieuses, politiques ou morales. Tuer en nous la servilité et le culte du chef. Personne n’est parfait. Nul n’est au-dessus de la critique. Tout le monde est faillible, de la soutane au treillis. La liberté n’est pas une lubie d’intellectuels. Elle est notre dernière frontière avant le chaos. Si le Liban renonce à ce qui fait sa singularité – ce mélange impossible de pluralisme et de liberté – il n’aura plus rien à opposer aux empires qui l’encerclent, ni aux dogmes qui l’habitent. Il ne sera plus qu’une parcelle de plus sur la carte des dominations. Un sort qui l’encastre plus que jamais dans le passé, comme ces moustiques piégés dans l’ambre depuis le Jurassique, ou ces habitants figés dans la lave à Pompéi. Des reliquats du passé. Morts, mais encore tangibles. Avant que la poussière ne les emporte, eux aussi. Reprendre au sérieux la liberté, c’est redonner une âme à la République – et, peut-être, une chance à notre histoire commune. C’est aussi, à ce titre, qu’est notre salut - notre véritable rédemption.

Un front Israël–Grèce–Chypre face à l’influence turque

La signature d’un plan de coopération militaire trilatéral entre Israël, la Grèce et Chypre pour 2026 marque une étape significative dans la consolidation d’un axe sécuritaire en Méditerranée orientale. Officiellement, l’accord, divulgué dimanche dernier par l’armée israélienne, prévoit un renforcement des exercices conjoints, des formations croisées et du dialogue militaire stratégique. Mais au-delà de son habillage technique, il s’inscrit dans une logique plus large de dissuasion collective, dans un contexte de montée en puissance de la Turquie sur les plans militaire, diplomatique et maritime, notamment autour des zones économiques exclusives, des routes énergétiques et des espaces aériens contestés. Le projet, évoqué depuis plusieurs mois, de mise en place d’une force de réaction rapide - non permanente mais rapidement mobilisable sur terre, en mer et dans les airs - illustre une évolution doctrinale majeure. Il ne s’agit plus seulement de coopérations ponctuelles ou bilatérales, mais bien de la construction progressive d’une capacité opérationnelle multinationale crédible. Dans une région marquée par la guerre à Gaza, l’instabilité syrienne, les tensions persistantes au Liban et la compétition autour des ressources gazières, cette approche vise autant à prévenir les crises qu’à y répondre. Supériorité aérienne israélienne Ces dernières années, les actions de la Turquie ont contribué à renforcer le sentiment de menace partagé par Athènes, Nicosie et Tel-Aviv : Violations répétées de l’espace aérien en mer Égée, manœuvres navales en Méditerranée, activisme en Libye et volonté d’ancrer durablement son influence en Syrie ont convaincu ces capitales qu’Ankara teste les limites régionales. Pour Israël, la crainte est qu’une influence turque accrue ne finisse par restreindre sa liberté de manœuvre, notamment dans les espaces aériens libanais et syrien. Cette dynamique trilatérale s’inscrit dans un cadre régional plus large, où sécurité énergétique, liberté de navigation et projection militaire y sont désormais étroitement imbriquées. Elle reflète également une tendance structurelle : la régionalisation de la sécurité, à mesure que l’engagement direct des grandes puissances occidentales se fait plus sélectif. Dans le même temps, la Turquie multiplie les initiatives visant à consolider son influence. Ankara s’implique dans la force multinationale déployée dans la bande de Gaza et mène des discussions avec les deux gouvernements rivaux libyens en vue de négocier un nouvel accord maritime. Une telle démarche pourrait renforcer sa position dominante dans l’espace maritime de la Méditerranée centrale et orientale, au détriment de ses voisins. Le partenariat entre Israël, la Grèce et Chypre ne date pas d’hier. Cette coopération militaire s’est développée de manière continue depuis l’arrivée au pouvoir du président turc Recep Tayyip Erdogan en 2003. Dès la fermeture de l’espace aérien turc aux avions israéliens, des pilotes de l’armée de l’air israélienne ont trouvé en Grèce un vaste terrain d’entraînement. Les exercices conjoints se sont intensifiés, la coopération en matière de renseignement s’est approfondie et, au début des années 2020, cette relation s’est institutionnalisée par des accords de défense à long terme et d’importants contrats d’armement. Dans ce contexte, les critiques formulées par le président turc Recep Tayyip Erdogan à l’encontre du sommet trilatéral israélo-grec-chypriote témoignent de la centralité de cette recomposition stratégique. Tout en réaffirmant le soutien d’Ankara à Gaza, le chef de l’État turc a dénoncé toute atteinte aux « droits » de la Turquie en Méditerranée.

Les États du Golfe : à la recherche d’une puissance bien spécifique (3/3)

Les États du Golfe ont émergé et se sont enrichi, certes, à la faveur de l’exploitation de leurs ressources, mais ils ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable conversion cybernétique qui s’apparente à une révolution au sens propre. L’ère du soft power dans laquelle ils se sont engagés a été atteinte à la faveur de réorientations, d’observations, de transformations et d’adaptations grâce auxquelles ils sont devenus une puissance régionale. Ils ont par la suite élargi leurs aptitudes et développé leur domaine d’actions multiservices, ce qui leur a conféré un statut de niveau mondial. Mais ces États ne voulaient pas en rester là. Le dynamisme qui leur a permis d’atteindre les buts recherchés ne s’est pas arrêté à ce stade. La volonté et l’énergie qui ont marqué toutes ces transformations existentielles les ont amenés à prendre le train qui configure un nouveau monde, celui des réseaux, des data, de leur traitement et de leur gestion: le monde des flux, de la connectivité, celui de l’espace aussi. Ils deviennent des acteurs importants dans le nouveau schéma de la mondialisation; ils sont au stade du « smart power ». Les États-Unis sont perçus comme les protecteurs aux plans militaire et stratégique. Pour le reste: parler avec tout le monde et intervenir là où sont perçus leurs intérêts. Agir dans les domaines dans lesquels ils accroîtront leur richesse, maintiendront le statut qui est le leur, de manière à développer et à affermir leurs positions. C’est la raison pour laquelle l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis ont voulu être acceptés dans le groupe BRICS+ ; le Koweït et Bahreïn ont posé leur candidature. Les pays du Golfe dont il est question sont-ils puissants? Le sont-ils tous ensemble? Indépendamment l’un de l’autre? Une autre façon de poser la question: ont-ils les moyens de la puissance? Il apparaît clairement que leur puissance est relative et sélective. En se référant à la définition succincte, mais fondée, de Raymond Aron, les États du Golfe sont loin d’être puissants. Mais tous ensemble et chacun jouant partiellement et individuellement sa partition, ils s’affirment comme un centre névralgique incontournable dans nombre de problèmes régionaux et mondiaux. Leur sagesse dans beaucoup de dossiers difficiles à résoudre, leur savoir-faire en tant que médiateurs, leurs positions politiques et stratégiques affirmées et souvent très claires les placent au-dessus de certains pays où il serait vain, illusoire, d’engager des négociations. Économie, Finances, Diplomatie, Écoute, Positions intra et extrarégionale, Entrée dans les BRICS+, Armements modernes et de qualité dédiés à leur propre défense, Développement industrialo-maritime et portuaire, Commerce, Tourisme, Evènements mondiaux sportifs, culturels, artistiques : la liste de leurs avantages est longue. Elle constitue la preuve de la multiplicité de leurs atouts, leur conférant une stature internationale. Leur puissance n’est pas celle que l’on pourrait attendre de grands pays, mais elle est en marche. Le passage du hard power au soft power était une évolution. Le passage au smart power est une révolution à l’issue de laquelle nul n’est encore à même de dire jusqu’où elle ira et qui seront les vainqueurs. Prenons en compte ces Etats du Golfe. Leur puissance, c'est leur importance dans tous ces secteurs d’excellence. Leur volonté, c'est d’être présents là où le monde compte déjà sur eux, là où ils estiment que leur place doit être. NB : L’importance de ce sujet a incité les organisateurs de la 4 ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025), colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES), à lui consacrer une table ronde dans la programmation des journées des 8 et 9 octobre 2025. Lire sur le même thème : Les États du Golfe, du pétrole à la puissance (1/3) Les États du Golfe, du régional à l’international (2/3)