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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Helsinki sans garde-fous
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a, dans l’image de Nicolás Maduro en capture à New York comme un vulgaire trafiquant de drogue, des accents de Vercingétorix paradé comme trophée de guerre à Rome face à Jules César, en septembre -52, après le siège d’Alésia. Il n’est certes pas question de verser des larmes de crocodiles sur un dictateur populiste, à la tête d’un État récalcitrant. Maduro, en plus, n’est ni Lumumba, ni Che Guevara. Juste un chantre de ce que l’Amérique Latine a toujours su fabriquer à ses heures les plus sombres : des personnages issus de L’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez, dont la flamboyance externe reste sans aucun panache. Spectrale. Risible. Il est évident qu’ à travers son coup de force, Donald Trump a voulu démontrer une fois de plus la suprématie de l’Empire américain, comme W. Bush l’avait fait en envoyant, il y a vingt ans, Saddam Hussein à l’échafaud après l’expédition d’Irak. Mais, en dépit du caractère saisissant de l’opération US, elle n’est pas forcément signe de puissance. Au contraire, elle semble plutôt agir ici comme un révélateur brutal : celui d’un monde revenu, sans le dire, à une logique de sphères d’influence, proche dans son esprit de celle qui avait été entérinée entre l’URSS et les États-Unis lors des accords d’Helsinki en 1975. Mais à une différence près. Et elle est de taille. Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international avait tenté de se raconter comme universel, normatif, fondé sur le droit, la démocratie et la souveraineté des peuples. Dans les faits, cette narration a longtemps masqué un interventionnisme sélectif, souvent justifié par la lutte contre le terrorisme ou contre des régimes jugés « voyous ». Le nouvel ordre mondial était américain. L’ « hyperpuissance », comme l’appelait Védrine. Durant deux décennies, les États-Unis ont ainsi frappé des figures situées hors du cadre étatique classique : les Talibans, Osama bin Laden, Abu Bakr al-Baghdadi, Qasem Soleimani. Même Saddam Hussein, exception notable, avait été intégré à un récit global de prolifération et de menace systémique. Avec Maduro, la logique change. Il ne s’agit plus vraiment de neutraliser un acteur transnational, mais d’intervenir directement sur un chef d’État en exercice, dans une région historiquement considérée par Washington comme relevant de sa sphère stratégique naturelle. Le geste n’est pas tant idéologique que géopolitique. Ce que nous voyons émerger ressemble de plus en plus à une Helsinki informelle, sans table de négociation ni signature solennelle. Une règle tacite semble désormais s’imposer : chaque grande puissance agit comme gendarme de son espace vital, en évitant soigneusement l’affrontement direct avec les autres. Israël impose « son » ordre sécuritaire régional au Moyen-Orient, par la dissuasion préventive et l’action militaire ciblée ; la Turquie redessine ses lignes rouges de la Syrie au Caucase ; l’Arabie saoudite gère son voisinage immédiat selon une lecture existentielle de sa sécurité ; les États-Unis réinvestissent l’hémisphère occidental dans un esprit explicitement monroïste ; la Russie agit en Ukraine (ou en Syrie, naguère) au nom de sa profondeur stratégique ; la Chine affirme que Taïwan constitue une ligne de non-fragmentation ; l’Inde et le Pakistan reviennent à leurs antiennes… sans même évoquer la Corne de l’Afrique et son lot incessant d’intrigues. Avec l’effondrement de l’ordre instauré à Yalta, le monde n’est plus gouvernable par des normes universelles, seulement par des équilibres de puissance localisés. C’est ici que l’analogie avec Helsinki atteint sa limite. En 1975, la reconnaissance mutuelle des sphères d’influence s’inscrivait dans un encadrement bipolaire strict. La course aux armements nucléaires obéissait à une logique paradoxalement stabilisatrice : la dissuasion. Chacun connaissait les lignes rouges de l’autre. Le risque existentiel du nucléaire agissait comme un frein ultime. La concurrence dans la coordination était le mot d’ordre. Aujourd’hui, cet encadrement a disparu. Le monde est multipolaire, fragmenté, traversé par des puissances intermédiaires, des acteurs hybrides, des milices, des États faillis et des technologies de rupture. Le nucléaire existe toujours, mais il n’organise plus l’ensemble du système. Il cohabite avec des guerres conventionnelles prolongées, des frappes ciblées, des opérations clandestines, des cyberattaques et des conflits par procuration. La dissuasion n’est plus le langage commun. Quant à la coordination… il faut demander au judoka Poutine ce qu’il en pense… Ce retour à une logique de gendarmeries régionales produit un monde plus lisible pour les grandes puissances, mais infiniment plus dangereux pour les zones grises. Les États trop faibles pour imposer leur souveraineté, mais trop stratégiques pour être ignorés, deviennent des théâtres permanents de tensions contenues. Surtout, l’absence d’un cadre global crédible fait peser un risque inédit : celui d’une erreur de calcul, d’un dérapage local non maîtrisé, dans un système où plus personne ne croit réellement aux règles qu’il invoque. C’est l’autre nom du chaos. Et il ne sera pas « constructif », loin de là. Helsinki avait figé le monde par la peur de l’anéantissement mutuel. Le monde d’aujourd’hui avance sans filet, convaincu que la force locale peut tout régler, mais oublieux de se rendre à l’évidence : avec la pratique de la politique du bord du gouffre coexiste le risque de basculer dans l’abîme. C’est peut-être là le véritable présage pour demain : un ordre international sans doute moins « hypocrite », mais plus instable ; plus assumé dans sa brutalité, mais privé de garde-fous. Un monde où chacun fait la police chez soi, jusqu’au jour où les frontières entre les « chez soi » cessent, à nouveau, de tenir. « J’ai vu l’avenir, mon frère, it is murder » , chantait Leonard Cohen au lendemain de l’effondrement du Mur de Berlin et de l’ordre bipolaire. Il avait raison. Des rêves de liberté et de démocratie aux désillusions amères, cauchemardesques, de la violence sans limites, il n’y a, souvent, qu’un pas.

Iran et le Venezuela, ou la fragilité des régimes autoritaires

La longévité est souvent confondue avec la stabilité. En géopolitique, c’est l’une des erreurs d’analyse les plus coûteuses. Certains régimes ne survivent pas parce qu’ils sont forts, adaptables ou largement soutenus. Ils survivent parce qu’ils ont appris à gérer le déclin : réprimer la dissidence, fragmenter l’opposition, externaliser les échecs internes et étendre la coercition au-delà de toute légitimité. Avec le temps, cela crée une illusion de permanence. Mais une permanence fondée sur le contrôle plutôt que sur le consentement est, par nature, fragile. À l’aube de 2026, deux États incarnent parfaitement cette dangereuse illusion : l’Iran et le Venezuela. Les deux régimes sont régulièrement qualifiés de résilients. L’Iran projette sa puissance bien au-delà de ses frontières à travers un vaste réseau de plateformes régionales. Le pouvoir vénézuélien a, quant à lui, survécu aux sanctions, à l’isolement diplomatique et à l’effondrement économique. Pour beaucoup, l’endurance est devenue une preuve de stabilité. Cette conclusion est profondément erronée. Les régimes ne s’effondrent pas uniquement lorsque l’économie faiblit. Ils échouent lorsque les mécanismes de contrôle se dégradent plus vite que la légitimité ne peut être reconstruite ; lorsque la répression remplace le consentement ; lorsque les récits fondateurs perdent leur crédibilité ; lorsque la cohésion des élites se fissure ; et lorsque le levier régional ne compense plus l’épuisement interne. C’est précisément la phase dans laquelle sont aujourd’hui l’Iran et le Venezuela. Dans les deux cas, les récits fondateurs qui justifiaient l’exercice du pouvoir se sont érodés. En Iran, le narratif révolutionnaire religieux, vieux de près de cinq décennies, n’exerce plus son emprise sur une population jeune, urbaine et hyperconnectée, qui ne voit plus dans le sacrifice, la pureté idéologique ou la confrontation permanente des voies menant à la dignité ou à la prospérité. Au Venezuela, le projet bolivarien de Chávez et Maduro s’est transformé en un système de décomposition administrée , où la survie du régime dépend moins de l’idéologie que du clientélisme, de la coercition et de l’épuisement de la société. C’est ainsi que se produisent les effondrements de régimes modernes : non par un choc soudain, mais par l’accumulation de pressions internes au sein de systèmes étroitement contrôlés — des pressions qui semblent maîtrisables jusqu’à ce qu’un choc externe en révèle la profondeur. Les États échouent parce qu’ils deviennent sur-étendus, vidés de l’intérieur et incapables d’absorber le stress. Lorsque ce point est atteint, même des événements externes limités peuvent produire des conséquences disproportionnées. Dans les deux pays, les dynamiques internes atteignent aujourd’hui un point d’ébullition. Sur le plan externe, les deux régimes font également face à un basculement silencieux mais décisif : leur pertinence régionale s’érode rapidement. Depuis près d’un demi-siècle, le régime des mollahs en Iran s’est défini autour de deux piliers centraux : l’établissement d’un « croissant chiite » dans le monde arabe — en compétition pour le leadership musulman avec l’Arabie saoudite et le Qatar — et sa volonté idéologique de détruire Israël, condition préalable, dans sa propre narration, à l’acquisition d’une crédibilité dans les mondes arabe et musulman. Cette stratégie extérieure a profondément déstabilisé le Moyen-Orient au cours des cinq dernières décennies. Elle a déclenché guerre civile et famine au Yémen, alimenté l’effondrement politique et économique du Liban, et empêché l’émergence d’une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien en soutenant les factions palestiniennes extrémistes. Cette stratégie génère désormais des rendements fortement décroissants. Le réseau de proxys iraniens est devenu plus coûteux à entretenir et nettement moins efficace sur le plan stratégique. L’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas contre Israël a déclenché une réponse militaire massive, qui a sévèrement affaibli le Hamas à Gaza, décapité la structure dirigeante du Hezbollah au Liban et significativement réduit les capacités opérationnelles des Houthis au Yémen. Loin de consolider son influence, l’ambition iranienne d’imposer un « croissant chiite » a mis en lumière les limites de sa projection de puissance. Au Venezuela, la trajectoire a été différente, mais l’issue est comparable. Hugo Chávez est arrivé au pouvoir en 1998 porté par une vague de colère populaire contre la corruption et les inégalités, promettant une réforme radicale sous la bannière de la Révolution bolivarienne. Ce qui a suivi n’a pas été un renouveau, mais une érosion institutionnelle : consolidation autoritaire, mauvaise gestion économique, sous-investissement massif et l’une des plus importantes vagues d’émigration en temps de paix de l’histoire moderne de l’Amérique latine. Autrefois l’une des principales économies de la région, dotée des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, le Venezuela a vu son poids stratégique se dissoudre progressivement. Sur le plan externe, son utilité géopolitique pour ses alliés s’est réduite à mesure que sa pertinence économique, diplomatique et régionale s’érodait. L’histoire montre que la phase la plus dangereuse pour les régimes enracinés n’est pas la crise ouverte, mais le moment où la gouvernance cède la place à la simple gestion de la survie. Ce moment est arrivé. L’année 2026 importe non parce qu’elle commence avec un événement spectaculaire, mais parce qu’elle pourrait marquer le point où les stratégies de temporisation cessent de fonctionner. Vieillissement des dirigeants, incertitudes liées à la succession, fracture générationnelle, fuites d’information et affaiblissement des soutiens extérieurs convergent. Lorsque cela se produit, même des systèmes étroitement contrôlés peuvent se déstabiliser avec une rapidité remarquable. Après plusieurs semaines d’attaques des forces américaines contre des navires vénézuéliens impliqués dans le trafic de drogue et l’instauration d’un blocus strict sur les exportations pétrolières du pays, l’armée américaine a mené, le 3 janvier 2025, une opération de grande ampleur contre le Venezuela et capturé Nicolás Maduro et son épouse. L’opération du 3 janvier marque la fin définitive de la Révolution bolivarienne et l’ouverture d’une nouvelle ère pour le Venezuela. S’agissant de l’Iran et du Moyen-Orient, la réunion du 2 janvier entre Benjamin Netanyahu et Donald Trump, dans un contexte de soulèvements populaires de grande ampleur dans plusieurs villes iraniennes, pourrait également annoncer une opération militaire majeure menée par Israël en Iran et au Liban — achevant le basculement stratégique tectonique amorcé le 7 octobre. Israël a besoin de régimes solides à ses frontières pour instaurer une paix durable. La Syrie et le Liban constituent les deux dernières pièces manquantes. Neutraliser durablement le Hezbollah au Liban et y installer un régime fort constitue la prochaine étape. Cela suppose une transformation radicale du système démocratique confessionnel défaillant du Liban. Et cela implique pour Israël de se libérer définitivement de la menace que représente le régime des mollahs iraniens. Les conditions sont réunies. Et le moment est probablement maintenant.

Une suicidaire cécité politique
Par
Michel Touma
Publié

Les dirigeants de la République islamique iranienne, ou tout au moins les hauts responsables des Gardiens de la Révolution – les Pasdarans –, n’ont sans doute pas lu, ou essayé de comprendre, lorsqu’ils étaient au faîte de leur puissance, la Fable de La Fontaine, La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf. S’ils l’avaient fait, ils auraient sans doute admis que ce n’est pas par le biais de l’idéologie, des slogans creux, des discours enflammés, du populisme, de la démagogie et, surtout, par la voie du terrorisme, qu’ils pouvaient se mesurer à des puissances possédant un potentiel, dans tous les domaines, à des dizaines d’années-lumière de leurs capacités « divines » réelles. S’ils étaient conscients des réalités de ce monde, ils se seraient montrés beaucoup plus réalistes dans leurs ambitions expansionnistes et géostratégiques. Dès le début des années 2000 des indices se sont succédé au fil des ans, mettant clairement en évidence que non seulement les Etats-Unis et Israël, mais également l’ensemble de la communauté internationale, y compris la Russie et les principaux pays de l’Union européenne, ne pouvaient en aucun cas agréer qu’un régime islamiste radical, affichant une posture belliqueuse, puisse posséder un armement nucléaire de pointe. Il ressort ainsi de documents officiels déclassifiés il y a quelques jours à Washington que lors d’une réunion qu’il avait tenue en juin 2001 en Slovénie avec le chef de la Maison Blanche, Georges W. Bush, le président Vladimir Poutine avait souligné qu’il était en possession d’indices crédibles indiquant explicitement que le régime iranien cherchait à se doter d’un armement nucléaire, exprimant devant le président américain ses vives inquiétudes à ce sujet. Lors d’une autre rencontre tenue entre les deux chefs d’Etat à la même période à la Maison Blanche, le président Bush avait souligné devant Poutine, dans une nette allusion à l’Iran, que « nous n’avons pas besoin d’extrémistes religieux qui soient en possession d’une arme nucléaire ». Il s’agissait là des premiers indices marquant l’émergence d’un long bras de fer diplomatique et médiatique qui opposera pendant plus de deux décennies la République islamique à la communauté internationale sur le programme nucléaire iranien. En 2006, 2007 et 2008, le Conseil de Sécurité de l’Onu devait dans ce cadre imposer des sanctions onusiennes à l’Iran (avec l’aval, donc, de la Russie et de la Chine) en raison de son obstination à poursuivre de manière suspecte le processus d’enrichissement de l’uranium à un rythme qui ne pouvait que déboucher sur l’acquisition de la Bombe. Depuis, les discussions fiévreuses en coulisses, les tractations diplomatiques, les négociations, se sont poursuivies en faisant pratiquement du surplace, l’objectif de Téhéran étant visiblement de gagner simplement du temps. Même l’accord de 2015 conclu sous l’égide de Barack Obama comportait des failles et ne faisait nulle mention, à titre d’exemple, de la production intensive de missiles balistiques par l’Iran, comme le réclamait le chef du Quai d’Orsay de l’époque, Laurent Fabius, qui prônait une position suffisamment ferme à l’égard de la République islamique. Mais Barack Obama faisait preuve de « vigilance » pour contrer toute tentative d’adopter une attitude trop sévère à l’égard des mollahs de Téhéran… On connait la suite des événements sur ce plan. Bien avant cette bataille diplomatique menée ainsi depuis le début des années 2000, Israël n’a pas hésité à passer à l’acte, sans s’encombrer de palabres stériles, et a bombardé en juin 1981 le réacteur nucléaire que l’Irak s’employait à mettre sur pied. Et en 2007, l’aviation israélienne effectuait un raid en Syrie contre un site nucléaire dans la région de Deir el-Zor. L’ensemble de ces indices confirmait de jour en jour la ferme détermination d’Israël, des Etats-Unis, des pays européens et même de la Russie à empêcher des pouvoirs autocratiques et, notamment, un régime aussi radical que celui des mollahs iraniens de mener à son terme un programme nucléaire dont la finalité militaire n’échappait à personne. En dépit de cette quasi-unanimité, la République islamique s’est obstinée pendant plus de deux décennies à investir des centaines de milliards de dollars dans un projet hautement stratégique dont la réalisation était manifestement chimérique, irrationnelle, voire totalement suicidaire au vu des réalités internationales. Cerise sur le gâteau : pour compléter sa posture suicidaire, l’Iran a entrepris, à coups d’investissements de dizaines de milliards de dollars, d’implanter et d’entretenir dans cinq pays et zones du Levant (y compris Gaza) des milices totalement inféodées aux Pasdaran. Il en a résulté une exacerbation de la tension séculaire entre sunnites et chiites, accompagnée d’une déstabilisation chronique de cette partie du monde dans le seul but de satisfaire les ambitions hégémoniques de l’appareil des Gardiens de la Révolution. Le tout enrobé d’une rhétorique anti-américaine, anti-occidentale, et d’une attitude belliqueuse à l’égard des pays du Golfe. A la lumière de la globalité de ces indices et considérations qui se sont accumulés pendant plus de vingt ans une question troublante vient à l’esprit : comment des dirigeants qui ambitionnaient de jouer un rôle-clé, un rôle prépondérant, à l’échelle de la région ont-ils pu faire preuve d’une telle cécité politique en se laissant convaincre qu’ils pouvaient impunément étendre leurs tentacules sans retenue, partout, en faisant fi des réalités sociétales, historiques, politiques, culturelles, et géopolitiques de la région du Levant. L’ouragan qui frappe aujourd’hui la capitale et de nombreuses villes iraniennes sont dans une large mesure la conséquence de cette obstination à se forger une dimension démesurée sans aucune mesure avec les capacités réelles du régime et le potentiel hors du commun de la partie adverse que les mollahs avaient la prétention de vouloir affronter.

Iran: avis de tempête chez les mollahs
Par
Roger Barake
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Ce n’est pas la première fois que les Iraniens descendent dans les rues pour contester leurs gouvernants. Mais ce énième mouvement populaire se distingue par la mobilisation d’un nouvel acteur : les commerçants du Bazar, considérés comme un des piliers du régime islamique. Tout a commencé le 28 décembre, lorsque des commerçants de Téhéran ont déclenché une grève pour protester contre l'hyperinflation et le marasme économique. Le mouvement s'est depuis élargi pour englober des revendications politiques. Depuis le début des protestations, le pouvoir joue à la fois sur l'apaisement, reconnaissant des "revendications légitimes" liées aux difficultés économiques, et sur la fermeté face à toute tentative de déstabilisation. Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, a estimé samedi, au septième jour du soulèvement populaire, que les revendications économiques des manifestants étaient "justes" mais que les "émeutiers" devaient être "remis à leur place"… Des décennies de fronde populaire Les mouvements de fronde ont jalonné la vie de République islamique depuis 1999. En juillet de cette année éclatait un mouvement de protestation estudiantine voulant défendre le président réformateur Mohammad Khatami. L'intervention violente des bassidj mit pratiquement fin à la contestation. En juin 2009, la réélection contestée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, favori de Khamenei, provoque un mouvement de contestation dénonçant des fraudes. Le pouvoir finit par écraser la révolte en ayant recours à une répression sévère qui fait des dizaines de morts et aboutit à des milliers d'arrestations, laminant de ce fait les milieux politiques et intellectuels d'opposition sous le poids de condamnations souvent très lourdes. Fin décembre 2017, des centaines de personnes manifestent à Machhad, deuxième ville du pays, et dans d'autres villes contre la hausse des prix, le chômage et le gouvernement. En novembre 2019, des manifestations sont organisées peu après l'annonce d'une forte hausse du prix de l'essence. Là aussi on déplore des centaines de morts et des milliers d’arrestations. En juillet 2021, des protestations éclatent contre les pénuries d'eau dans la province du Khouzestan, frappée par la sécheresse. Alors qu’à Téhéran, on s’insurge contre les coupures d'électricité. Les Iraniennes sont de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public à Téhéran et dans les grandes villes, bravant l'obligation du port du voile en vigueur depuis l'avènement de la République islamique en 1979. Le dernier soulèvement, et probablement le plus sanglant, date de septembre 2022. La mort, en détention, de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne arrêtée pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire en vigueur avec un voile mal ajusté, déclenche des mois de manifestations dans tout le pays, sous le cri de ralliement "Femme Vie Liberté!". Plusieurs centaines de personnes trouvent la mort, dont des dizaines de membres des forces de sécurité, et des milliers de manifestants sont arrêtés. Une mobilisation inédite Pour en revenir à la fronde actuelle, elle a mobilisé de grandes villes comme Ispahan, Chiraz ou même la ville sainte de Qom, bastion de la pensée khomeyniste, où un homme a été tué par l'explosion d'une grenade qu'il comptait utiliser. Certains manifestants n’ont pas hésité à scander «mort au dictateur!», le fameux slogan lancé contre du Chah lors de la Révolution islamique de 1979. Ce slogan est utilisé cette fois-ci par le peuple contre la tyrannie des mollahs... Selon le journaliste libanais et spécialiste de l’Iran Ali al-Amine, on assiste aujourd’hui « pour la première fois à un mouvement qui a émergé au sein du bazar iranien », ce qui, à son avis, est « un indicateur significatif qui aura un impact considérable». M. Al-Amine rappelle que cela « nous ramène à la révolution iranienne, à ses débuts en 1979 : ce qui a fait basculer le cours des événements à l’époque, c’était la grève organisée par le bazar, qui a joué un rôle majeur dans la chute du régime du Chah ». Pourquoi le bazar ? « Le régime des mollahs repose sur trois piliers principaux : les séminaires (les Hawza) et l’autorité religieuse, les Gardiens de la révolution et le bazar, indique Ali al-Amine. Tous les mouvements précédents se sont déroulés en dehors de ce trio ». « Aujourd’hui, précise-t-il, le bazar est entré en scène et influence même l’autorité religieuse grâce au ‘Khoms’ (un cinquième ou 20%), un impôt islamique qui est une obligation pour tous les chiites. Cette dîme sert à financer en quelque sorte le clergé. Les séminaires sont alimentés par les fonds du Khoms, etc. Cet argent est toujours entre les mains des classes aisées, donc les marchands du bazar. Un mal, plusieurs symptômes déclencheurs La rue iranienne bouge, car l'économie du pays est fragilisée par des décennies de sanctions occidentales liées à son programme nucléaire. La dépréciation chronique du rial iranien entraîne une hyperinflation (52% sur un an en décembre) et une forte volatilité des prix. La grogne est générée également par les conséquences de « la guerre des 12 jours » qui a opposé en juin dernier Israël à l'Iran, dont les installations nucléaires ont été frappées par des raids israéliens et américains. « L’Iran se trouve aujourd’hui dans une impasse, affirme Ali al-Amine. Même lors des manifestations passées, l’Iran pouvait toujours s’adresser à sa population en lui disant : « Nous sommes aux frontières d’Israël, nous sommes aux frontières de la Méditerranée, nous contrôlons l’Irak, nous contrôlons la Syrie… Cela constituait une sorte de garantie pour la survie du régime sur le plan intérieur ». "Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!" Les autorités iraniennes se trouvent aussi isolées après les coups portés à leurs alliés régionaux : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et la chute du régime alaouite de Bachar al-Assad. Certains Iraniens nourrissent un ressentiment de longue date contre le soutien financier et militaire de Téhéran à ces alliés, alors que le pays souffre économiquement. Iran International , une chaîne de télévision en langue persane basée à l'étranger et critique du pouvoir, a rapporté un slogan "Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!", repris par certains manifestants. « Avec son retrait de Syrie et la révélation de ses activités dans d’autres régions qu’il n’avait pas ciblées auparavant, l’Iran se trouve désormais face à plusieurs problèmes: crises internes croissantes, déclin de son influence régionale et internationale, relations extérieures tendues et pressions américaines et israéliennes grandissantes », poursuit M. al-Amine, avant d’ajouter : « L'un des développements les plus marquants, selon des sources iraniennes, est que les manifestations impliquent désormais à la fois les classes moyennes et supérieures. On observe des manifestations au cœur de Téhéran, d'Ispahan et de Chiraz, villes traditionnellement marquées par des mouvements issus des classes aisées et moyennes, et ceci est un autre indicateur important. Ces mouvements figurent parmi les options dont dispose à présent le régime iranien, et leur sort dépend de l'évolution de la situation ». Ali al-Amine affirme que « la déclaration de Trump, selon laquelle il interviendra pour défendre les manifestants, est un indicateur significatif. Elle renforce la motivation du peuple iranien et l’incite à se mobiliser ! ». Fait marquant, le Mossad israélien a invité mercredi dernier les protestataires iraniens à intensifier leur mobilisation sociale : "Sortez ensemble dans les rues. L'heure est venue. Nous sommes avec vous", ont souligné les services secrets extérieurs d'Israël sur leur compte X, s'adressant en farsi aux manifestants ! Quo vadis ? Les options qui s'offrent aux Iraniens, compte tenu de cette impasse interne et externe, dépendent également de l'évolution, de la durée et de l'escalade des événements. « Je crois que l'Iran est aujourd'hui confronté à un choix : soit conclure un accord et accepter des concessions importantes concernant ses programmes nucléaire et balistique, soit simultanément négocier un accord définitif avec les Américains, ce qui équivaudrait de fait à une capitulation », affirme al-Amine. Selon Ali al-Amine, « c'est un atout majeur pour le régime, et nous pourrions également assister à la mise en œuvre d'un plan déjà évoqué quasi publiquement visant à remplacer le Guide suprême par un comité de trois membres. Ce comité comprendrait le fils de Khamenei, Moujtaba, très proche collaborateur de son père et chef de son cabinet, contrôlant de fait les principales institutions étatiques et le processus décisionnel en Iran. Cela ouvrirait la voie aux concessions exigées par les Américains ». Les institutions étatiques ne se limitent pas à l’appareil religieux ni aux Pasdaran. Moujtaba Khamenei veille aussi sur un réseau de sociétés qui forment une sorte d’économie parallèle équivalente à 60% du PIB iranien. Le volume de cet empire industriel, commercial et énergétique a été estimé à 95 milliards de dollars par une étude réalisée par Reuters…

L’intervention US au Venezuela : un impact géopolitique aux multiples facettes

Comme dans une pièce de théâtre. Dernier acte au Venezuela… Le deus ex machina des États-Unis, tant annoncé, est finalement bel et bien intervenu. L'administration de Donald Trump a concrétisé ses menaces d’une intervention directe sur le sol vénézuélien contre le gouvernement de Nicolas Maduro, tôt samedi 3 janvier 2026. Pour la petite histoire, il convient de noter que c’est également un 3 janvier que Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods (relevant des Pasdaran) a été assassiné à Bagdad, en 2020, sur les ordres du président Donald Trump, et c’est également un 3 janvier que le chef de la République du Panama, Manuel Noriega, s’est rendu aux Américains à la suite d’une intervention U.S. au Panama. Pour en revenir à l’opération de ce 3 janvier 2026, parallèlement à des frappes aériennes lancées près de positions militaires dans la capitale Caracas et d’autres régions de la république bolivarienne, Maduro a été capturé avec son épouse par une unité des forces spéciales américaines, et évacué vers les États-Unis, où il affronte des charges pénales pour narcotrafic. Cette opération militaire US bouleverse, à l’évidence, le paysage géopolitique en Amérique latine et dans l’ensemble du continent américain, mais son impact dépasse aussi cette partie du monde. De façon plus spécifique, pour les populations des pays du Levant, du Moyen Orient et du Golfe d’une manière générale, une question fondamentale se pose, à la lumière de ces bouleversements : la chute de Maduro aura-t-elle pour conséquence d’affaiblir davantage, par ricochet, le régime des mollahs iraniens, déjà aux abois, surtout ces derniers jours ? L’administration américaine affirme en effet que des liens étroits existent plus que jamais entre Caracas et Téhéran. La République islamique se trouverait privée, par voie de conséquence, d’un précieux allié à l’heure où elle est confrontée à un soulèvement populaire, une crise socio-économique sans précédent et des pressions américaines accrues. Une seconde interrogation se pose dans ce contexte avec acuité pour les pays du Levant, et plus particulièrement pour le Liban : les changements au Venezuela contribueront ils réellement à assécher encore plus les sources de financement du Hezbollah, accusé par l’Administration Trump d’exploiter la carte du régime Maduro pour se livrer à un narcotrafic à grande échelle et à des opérations de blanchiment d’argent ? Dans l’attente de réponses crédibles à ces interrogations et dans l’attente aussi d’éléments plus précis portant sur les développements des dernières heures et leurs retombées à court terme sur le Venezuela, trois autres questions, tout aussi fondamentales, se posent concernant les circonstances et l’impact à brève échéance de l’intervention américaine. Première interrogation, de taille : la “sortie” de Maduro a-t-elle été le résultat d’une négociation ? Malgré l’État d’urgence et les déclarations d’officiels vénézuéliens, qui affirmaient tôt samedi ne pas savoir où se trouvait le leader bolivarien, l'option d’une sortie négociée avait été mentionnée par les médias et les chancelleries occidentales depuis plusieurs mois. Alors que l’interventionnisme américain en mer des Caraïbes a été justifiée depuis la mi-août par la lutte contre le narcotrafic, l’étau s’est resserré dès le départ autour de Nicolas Maduro, accusé depuis plusieurs années par Washington d’être à la tête du supposé Cartel de Los Soles, en plus d’être qualifié de président illégitime. Nicolas Maduro avait appelé à plusieurs reprises à une discussion directe avec Trump, et des visites récentes d’officiels américains en Biélorussie avaient laissé entrevoir une possibilité de fuite vers Minsk. L’équivalent d’un Bashar à Moscou… Aveu de faiblesse ? Il reste qu’une opération de ce genre, comme celle intervenue en ce 3 janvier, prend la forme inédite d’une extradition forcée; un cas de figure qui ne s’est pas présenté en Amérique Latine depuis la capture de Noriega au Panama en 1990. Il reste que l’idée d’une sortie négociée n’est pas nouvelle, sachant que l’aboutissement d’une telle négociation ne pouvait être qu’en défaveur de Maduro. Mais des négociations permettaient tout de même de sauver la face en quelque sorte… Une preuve sans doute que Maduro aurait pris conscience de son manque de légitimité face aux crises auxquelles était confronté son pays depuis la grande vague de répression de 2017. Quid de l’avenir à court terme Deuxième inconnue, pour l’heure : faut-il s’attendre à un vide au niveau du pouvoir au Venezuela ? Force est de relever à cet égard que l’opposition est morcelée face au chavisme. En 2017, Juan Guaido était le poulain du président Trump à l’aune des manifestations sans précédent qui avaient secoué le pays, provoquant l’un des exodes les plus importants au monde : selon l’ONU, plus de 8 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis lors. Pourtant, Guaido fut relégué au second plan dans sa retraite dorée de Floride. A la suite des élections controversées de 2024, Edmundo González Urrutia avait été donné vainqueur, mais il avait été contraint à l’exil. Malgré les promesses de retour, c’est finalement Maria Corina Machado, récemment honorée du Prix Nobel de la Paix, qui a été soutenue ouvertement par Washington. Ce changement de figure en interne trahit une difficulté à maintenir une opposition unie et cohérente, d’autant que les consignes de vote de Machado n’ont pas été suivies par la base de l’opposition. Cela sans compter une partie de la société vénézuélienne acquise aux idéaux du chavisme et opposée à l’embargo américain. Ce public, au-delà de son appréciation ou non de Maduro, maintient un soutien idéologique - plus que concret - au régime en place. Il convient de mettre l’accent dans ce contexte sur l’attitude du président Trump à l’égard de l’Iran – le grand allié du Venezuela. L’intervention musclée de samedi permettra à l’évidence de faciliter l'accès aux ressources minières, pétrolières et gazières du Venezuela, mais elle vise aussi, et surtout, à couper la route à la Russie, à la Chine, et à l’axe iranien. Reste à savoir si les dissensions internes au Venezuela provoqueront ou non un chaos qui aurait été sous-estimé par les Etats Unis. La lutte contre le narcotrafic Dernière inconnue qui se pose, en conclusion : à quel impact faudrait-il s’attendre au niveau régional ? Le déploiement inédit de forces américaines, surtout depuis le 13 novembre, date du coup d’envoi officiel de « l’Opération Lance du Sud », a pour raison d’être proclamée la lutte contre le narcotrafic. Or le Venezuela est loin d’être, selon les experts de l’ONU, le principal pays producteur et le principal pays de transit de la cocaïne. La première place sur ce plan revient à son voisin colombien. La Colombie, dirigée depuis 2023 par le président de gauche Gustavo Petro, connaît, convient-il de relever, les pires relations bilatérales de son histoire avec les États-Unis depuis le retour du président Trump à la Maison Blanche. Du dossier migratoire à la guerre de Gaza, en passant par la lutte contre le narcotrafic, tout oppose ou presque le dirigeant sud-américain à Donald Trump. Tarifs douaniers, restrictions de visas, menace de mettre fin au financement de l’armée colombienne, rien n’y fait… Le président colombien a même été inscrit sur la fameuse liste Clinton de l’OFAC, le plaçant lui et plusieurs de ses proches sous la coupe de sanctions du Trésor américain. La question est de savoir, à l’ombre de la situation présente, si l’escalade actuelle le concerne également, à cinq mois des élections présidentielles de Colombie qui auront lieu dans un contexte sans précédent de virement à droite, depuis 2022, des gouvernements élus dans les pays de cette partie du monde.

Entrisme et infiltration nous ont saisis à la gorge!

Qui a dit que le Hezbollah ne se nourrissait que d’escarmouches et de conflits armés ? Depuis les années quatre-vingt-dix, celui-ci ne cesse de se libaniser, c’est-à-dire d’arrondir les angles et de choisir la voie du compromis. Du moins quant à la forme et pour noyer le poisson ! Certes au point de départ, donc au moment de sa constitution, le Hezb ne cachait pas son jeu. Il affichait haut et fort qu’il comptait instaurer un régime copié, mot pour mot, sur le modèle khomeyniste. Et de ce fait il s’était démarqué du jeu politique national, ce jeu indigne tout juste bon pour les mécréants. Mais, s’étant ravisé, il démarra habilement une entreprise de noyautage de l’appareil de l’État libanais. Tant et si bien qu’en 2005, il commandita auprès de cheikh Afif al-Nabulsi une fatwa l’autorisant à faire partie du gouvernement. La régularité formelle était désormais assurée au bout d’un parcours en douce. Les bien-pensants et les niais mordirent à l’hameçon ; d’après eux, la combinazione libanaise avait fini par récupérer le parti de la révolution islamique. Ce dernier allait donc se libaniser et adopter notre mentalité prosaïque, celle des négociants que nous étions depuis les Phéniciens. Certes, le parti iranien avait mis de l’eau dans son vin, mais lesdits candides et autres crédules avaient crié victoire trop tôt. La réalité allait vite les démentir ! La plateforme démocratique n’allait pas gagner à ce jeu. Le Hezb, qui ne voulait plus faire la fine bouche, avait infiltré l’administration publique pour mieux servir ses desseins, à court comme à long terme. Il allait y insuffler son esprit subversif. Et puisque l’État était à prendre, le tandem chiite allait le domestiquer à partir de ses rouages internes ! Infiltration et noyautage Cet entrisme, traditionnelle pratique marxiste-léniniste, consistait à faire « entrer de manière concertée des membres d’une organisation militante dans une autre organisation rivale, voire dans l’appareil bourgeois ». Quoi de plus simple que cette recette consistant à se saisir du pouvoir et à s’y maintenir ! Le contexte régional et domestique se prêtait à ce jeu de dupes. Et si le parti de Dieu fut et reste des plus reconnaissants à l’égard du président Émile Lahoud, c’est bien parce que sous son mandat présidentiel il s’était insinué à tous les niveaux du pouvoir et de l’administration. Assurés de l’impunité et couverts qu’ils étaient par leurs mentors, les pions infiltrés ou « agents dormants » allaient faire souche dans les services publics comme se hisser dans les voies hiérarchiques. Pour la gestion des affaires courantes, leur allégeance ne faisait pas de doute ; ils obéissaient aux instructions de leurs « officiers traitants » et se faisaient les complices de leurs transgressions. Les méfaits de la « conjuration » L’affaire de la double explosion du port, un funeste 4 août, se révélera être la parfaite illustration d’une conjuration à l’échelle nationale. Et, pour preuve, ne sommes-nous pas toujours à nous poser les mêmes questions ? Comment a-t-on pu stocker des tonnes de matières explosives en milieu urbain, sans connivence à tous les niveaux ? Pourquoi tant de signalements du péril imminent sont-ils restés lettres mortes ? Combien de lâchetés et combien d’assassinats non élucidés n’a-t-on pas relevé ? La belle administration publique que c’était ! Tant de services avaient fermé les yeux, ceux de la justice, comme ceux des douanes et des forces de l’ordre. Et cerise sur le gâteau, la conspiration du silence ! Mission accomplie, messieurs du Hezbollah : votre entrisme a donné ses fruits. Car jamais une telle infiltration n’aura exposé autant de vices et de machinations !