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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le Louvre Abou Dhabi, un pont entre les civilisations (2/2)

Le Louvre Abou Dhabi s’inscrit au cœur d’une stratégie délibérée visant à faire de l’Émirat une plateforme culturelle internationale. Le musée incarne en effet la volonté d’Abou Dhabi de se positionner comme un pont entre les civilisations, afin de dépasser l’image d’une société émiratie « purement pétrolière » et d’affirmer une identité tournée vers la culture mondiale. C’est un musée d’art majeur, conçu comme un musée universel, qui met en avant les interactions de la créativité humaine au-delà des cultures, des civilisations, des religions, des époques et des préjugés. Disposition et scénographie Au Louvre Abou Dhabi, les œuvres d’art sont disposées selon une scénographie particulière qui privilégie des narratifs universels, tels que la création, la religion, le pouvoir et les échanges, plutôt que des cloisonnements géographiques stricts. Ce qui constitue une approche inhabituelle pour un musée d’art. Les parcours y sont organisés en chapitres thématiques et chronologiques, permettant d’exposer des œuvres d’Orient et d’Occident, côte à côte, dans un dialogue interculturel s’articulant à la fois sur la vision d’ouverture d’Abou Dhabi et sur l’expertise muséale française. Ce premier musée universel du monde arable propose une lecture globale et comparée de l’histoire de l’art, plutôt qu’un récit national ou strictement occidental. Les collections Le musée possède une collection en constante expansion de plus de 600 œuvres d’art et objets d’exception couvrant l’ensemble de l’histoire de l’humanité, toutes catégories confondues. Une partie de ces œuvres est constituée de prêts du Louvre Paris et de plus de treize institutions françaises. Le musée renouvelle régulièrement les œuvres exposées pour ne pas lasser le public, ce qui en fait un musée vivant et particulièrement attractif. Le modèle du Louvre Abou Dhabi repose sur une coopération de longue durée entre le gouvernement d’Abou Dhabi et le Louvre Paris. Celle-ci comprend des prêts d’œuvres, une expertise scientifique, ainsi qu’un soutien à la programmation et à l’organisation d’expositions temporaires complexes, commissariées en collaboration avec différents musées européens. Prêts emblématiques Quelque 300 œuvres majeures ont été prêtées par treize institutions françaises pour les premières années du Louvre Abou Dhabi. Parmi elles figurent « La Belle Ferronnière » de Léonard de Vinci, « Napoléon franchissant le col du Grand‑Saint‑Bernard », un chef‑d’œuvre de Jacques‑Louis David, « La Gare Saint‑Lazare » de Claude Monet, l’autoportrait de Vincent Van Gogh et des œuvres de Manet, Kandinsky, Matisse, Rothko, Andy Warhol, Dürer ou Titien pour ne citer que les plus célèbres. La collection comprend également des objets historiques, tels que la coupelle en or de l’Empire achéménide ou une caravelle. En 2025, le musée a encore élargi sa collection grâce à des acquisitions et à des prêts internationaux, incluant notamment des sarcophages chrétiens et des peintures modernes. Les œuvres acquises par le musée Entre 2023 et 2025, le musée a renforcé sa crédibilité académique par de nouvelles acquisitions permanentes d’œuvres d’art, parmi lesquelles, entre autres, une statue bicéphale de Aïn Ghazal datant de 8.000 ans ou encore un buste colossal de Ramsès II de l’époque pharaonique. Le musée a également acquis un des joyaux de l’art baroque, « La fillette au brasero » de Georges de La Tour, ainsi que plusieurs sculptures de Rodin et diverses œuvres de Kandinsky, de Giacometti, des tableaux de Picasso. Services éducatifs, formations et jumelage universitaire Au-delà de la simple visite culturelle, le musée joue un rôle de centre pédagogique et de formation continue pour les écoles des Émirats. En effet, divers programmes éducatifs et formations y sont proposés aux enseignants, afin de leur apprendre à utiliser l’espace muséal comme complément aux programmes scolaires, favorisant ainsi le développement de la pensée critique chez les élèves. Le Louvre Abou Dhabi développe également des partenariats universitaires, tels que celui conclu avec NYU Abou Dhabi (MoU), ainsi qu’une coopération avec la Sorbonne Abou Dhabi/École du Louvre pour un master professionnel en « Métiers du musée », premier programme de ce type dans le Golfe. Par ailleurs, il convient de souligner la vocation inclusive du Louvre Abou Dhabi, qui propose, dans le cadre de son programme « Louvre Abu Dhabi for All », des représentations spéciales accessibles aux personnes à besoins spécifiques. En conclusion, le Louvre Abou Dhabi est un musée satellite à l’échelle mondiale qui allie culture, éducation, recherche universitaire et soft power. Il occupe une place centrale en tant qu’institution patrimoniale, centre éducatif et vitrine internationale pour les Émirats arabes unis.

Face à l’imposante armada US, l’Iran joue la tergiversation

Après le déploiement de l’impressionnante armada américaine à proximité des côtes iraniennes, plusieurs options militaires se dessinent si la Maison-Blanche décidait d’intervenir. Pour l’heure, le bras de fer avec le régime des mollahs reste essentiellement verbal : communiqués, mises en garde et démonstrations de force rythment l’escalade. À chaque durcissement du ton de Donald Trump, Téhéran répond par des menaces de représailles massives. Côté américain, une certitude semble s’imposer : aucune intervention terrestre n’est envisagée. Plusieurs observateurs estiment toutefois que le président américain cherchera d’abord une issue diplomatique avant de recourir à la force. Côté iranien, l’incertitude demeure totale : jusqu’où le régime peut-il résister à de nouvelles exigences américaines ? À quel moment pourrait-il fléchir ? Exigences américaines durcies, refus iranien confirmé Jeudi soir, le président américain a déclaré qu’il « espère ne pas devoir utiliser cette force » militaire déployée, après avoir appelé la veille à conclure un « accord juste et équitable - pas d’armes nucléaires ». Mais depuis les frappes de juin 2025 contre des installations nucléaires iraniennes, « le prix demandé à l’Iran pour un accord s’est accru considérablement », estime Farzan Sabet, spécialiste de l’Iran au Geneva Graduate Institute, interrogé par l’AFP. Washington exige désormais l’interdiction totale de l’enrichissement de l’uranium, la limitation des capacités balistiques iraniennes, ainsi que le « démantèlement ou de sévères restrictions posées à son “Axe de la résistance” », comprenant notamment les Houthis au Yémen et le Hezbollah libanais », explique-t-il. Pour Téhéran, une telle offre équivaudrait à « une forme de capitulation », souligne David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum (AMEF). Selon lui, Donald Trump « optera pour l’option militaire », notamment pour démontrer sa capacité à faire respecter ses lignes rouges. Les moyens militaires américains déployés Affirmant suivre sa « propre moralité » comme unique boussole, Donald Trump a averti la semaine dernière qu’une « énorme armada » était en route vers le Golfe. Cette annonce est intervenue après son soutien affiché aux manifestants iraniens, dont le mouvement a été violemment réprimé, faisant des dizaines de milliers de morts selon des ONG. Cette force comprend le porte-avions Abraham Lincoln , ses 80 aéronefs, ainsi qu’une escorte de trois destroyers équipés de capacités antimissiles et de missiles de croisière Tomahawk. Le groupe aéronaval est généralement accompagné d’un sous-marin d’attaque, lui aussi capable de frapper des cibles terrestres. L’option de frappes limitées Donald Trump pourrait viser les navires exportant le pétrole iranien, comme il l’a fait contre le Venezuela, afin d’asphyxier l’économie du pays et obtenir un « deal », indique Farzan Sabet. Il pourrait également mener « soit des frappes ponctuelles, soit une guerre limitée à des objectifs restreints, lui permettant de dire qu’il a fait respecter sa ligne rouge sans s’engager dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, et il pourrait déclarer la victoire », explique-t-il. Ces opérations cibleraient prioritairement les systèmes de défense antiaérienne, les rampes de lancement de missiles et de drones, à l’image des frappes israéliennes de juin. Selon Eva Koulouriotis, analyste indépendante du Moyen-Orient, ces frappes pourraient viser les Gardiens de la Révolution et les milices Bassidj impliquées dans la répression. « Les services de renseignement américains, avec le soutien du Mossad israélien, ont une vision claire de ces forces », précise-t-elle. L’hypothèse de frappes massives Un scénario plus radical consisterait en des frappes de décapitation visant « tous les piliers du régime iranien, en commençant par le sommet de la pyramide, le guide suprême Ali Khamenei », puis les forces armées, la direction des Gardiens de la Révolution et les hauts responsables politiques, selon Eva Koulouriotis. « Cela inclurait également la neutralisation des principales bases militaires, du programme de missiles et de ce qui reste du programme nucléaire », ajoute-t-elle. « L’objectif américain, c’est de faire vaciller le régime. Il y a donc une stratégie visant à le paralyser et à désorganiser la chaîne de commandement », explique David Khalfa. Cette approche « passe par l’élimination de Khamenei, de ses conseillers proches et des têtes pensantes du commandement des Pasdaran ». Il tempère toutefois : « Le régime est relativement solide et résilient, ce ne sera pas une mince affaire », d’autant que « les Gardiens ont anticipé ce scénario ». Dans cette logique, « l’hypothèse implicite de Washington est que les “boots on the ground” seraient fournies par la société iranienne elle-même », ajoute-t-il. Farzan Sabet souligne néanmoins que rien n’indique, à ce stade, que Washington privilégie explicitement un changement de régime. Les capacités de représailles iraniennes Bien que largement entamées par les frappes de l’automne 2024 et de juin 2025, les capacités de riposte iraniennes subsistent. Téhéran disposerait encore de 1 500 à 2 000 missiles balistiques de moyenne portée capables de frapper Israël, selon Farzan Sabet. L’Iran possède également des missiles balistiques à plus courte portée, « bien plus précis », ainsi que des missiles de croisière et antinavires susceptibles de perturber gravement la navigation dans le Golfe, sans compter ses vedettes rapides lance-missiles. Le chef de l’armée iranienne a par ailleurs annoncé que les régiments de combat avaient été dotés de « 1 000 drones stratégiques ». Pour Eva Koulouriotis, la décision de Téhéran de riposter ou non « dépendra de la nature et de l’ampleur de la frappe américaine ». Le rôle clé des bases militaires américaines Au groupe aéronaval de l’ Abraham Lincoln s’ajoutent d’importants dispositifs militaires américains dans la région. En réponse aux menaces américaines, l’Iran a rappelé que de nombreuses bases US sont à portée de ses missiles. Au Bahreïn se trouve l’Activité de soutien naval, qui abrite la Cinquième flotte américaine et le quartier général des Forces navales centrales des États-Unis. Le Koweït accueille plusieurs installations majeures, dont le Camp Arifjan, siège du quartier général avancé de la composante terrestre du CENTCOM . L’émirat abrite également des stocks de matériel prépositionné, ainsi que la base aérienne d’Ali al-Salem, où est stationnée la 386e escadre expéditionnaire aérienne. Des drones, dont des MQ-9 Reapers, y sont également déployés. La base aérienne d’Al-Udeid, au Qatar , regroupe les composantes avancées du CENTCOM, ses forces aériennes et ses forces spéciales. Elle héberge la 379e escadre expéditionnaire aérienne et constitue la plus grande base américaine de la région, avec plus de 40 000 militaires américains, britanniques et français. Enfin, la base d’Al-Dhafra, aux Émirats arabes unis, abrite la 380e escadre expéditionnaire aérienne américaine, composée de dix escadrons et intégrant également des drones MQ-9 Reapers.

Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. Le Soudan ne s’est pas effondré d’un seul bloc. Il s’est défait par strates successives, au rythme d’une guerre qui ne vise ni la prise durable du pouvoir ni la reconstruction d’un ordre politique, mais l’épuisement progressif de ce qui subsiste encore de l’État. Depuis avril 2023, la violence s’y installe comme un régime en soi, transformant le pays en un espace fragmenté où le temps long du conflit compte davantage que toute victoire militaire ponctuelle. Le face-à-face entre les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, n’est que la surface visible d’un processus plus profond, qui a éclaté dans le vide politique laissé après la chute en avril 2019 de Omar al-Béchir, lorsque l’alliance de circonstance entre l’armée régulière et les RSF s’est brisée sur la question du contrôle de l’appareil militaire, de l’intégration des milices et du partage réel du pouvoir dans un État déjà profondément délégitimé. Il convient de rappeler dans ce cadre que les RSF trouvent leur origine directe dans les Janjaweed, les milices arabes de sinistre mémoire, mobilisées par le régime d’al-Bachir au début des années 2000 pour écraser les rébellions au Darfour. Le régime avait transformé la violence milicienne en outil d’État, en légitimant les Janjaweed comme auxiliaires de la contre-insurrection, en les restructurant, à partir de 2013, sous le nom de RSF, et en les intégrant juridiquement à l’appareil sécuritaire soudanais, tout en leur laissant une autonomie exceptionnelle. Les RSF sont donc le produit d’une stratégie délibérée du régime Bachir, visant à déléguer la violence extrême à des forces périphériques, socialement et géographiquement détachées du centre, afin de préserver l’armée régulière d’une exposition directe aux crimes de masse. On pourrait dire sans circonvolutions qu’il s’agit du dernier cadeau empoisonné du dictateur à son pays. Pas de projet politique structuré Il serait toutefois illusoire de lire l’affrontement actuel comme un duel mimétique strictement interne entre un autre « Tapioca » et un autre « Alcazar ». Derrière le schéma classique des deux « généraux fous », chacun de ces appareils armés ne tient, ne dure et ne se projette que parce qu’il s’inscrit dans des configurations de soutiens extérieurs distinctes, qui conditionnent autant la conduite de la guerre que son enlisement. Le conflit oppose ainsi un appareil militaire étatique soutenu principalement par l’Égypte et l’Arabie saoudite - avec un appui capacitaire opportuniste de l’Iran - à une force paramilitaire largement dépendante de réseaux financiers, commerciaux et logistiques attribués aux Émirats arabes unis. Ce qui favorise cependant la lecture classique du duel mimétique entre deux mégalomanes en treillis, c’est qu’aucun des deux camps ne porte de projet politique structuré. Mais n’est-ce pas là l’apanage de toute la région ? D’un côté comme de l’autre, il n’est pas question ainsi de gouverner un État refondé, encore moins de reconstruire un contrat social. L’enjeu est ailleurs. Il s’agit de tenir des espaces exploitables, sécuriser des flux, préserver des capacités de nuisance, ou encore empêcher l’autre de transformer un avantage militaire en domination exclusive. Dans ce cadre, Khartoum a perdu sa fonction de capitale politique. Sa conquête ou sa reconquête n’a pas modifié la logique générale du conflit ; elle a simplement déplacé des équilibres tactiques sans toucher à l’architecture profonde de la guerre. Les RSF ont compris très tôt que la reconnaissance internationale n’était pas décisive. Aussi leur stratégie repose-t-elle plutôt sur la durée, sur l’intégration à des circuits régionaux d’armement et de financement, et sur l’usage d’une violence extrême destinée à produire des effets irréversibles. Le Darfour, et en particulier la région d’el-Fasher, illustre cette logique. Les sièges prolongés, la destruction systématique des camps de déplacés, l’entrave organisée à l’aide humanitaire, la violence sexuelle de masse relèvent moins d’un chaos incontrôlé que d’une méthode visant à disloquer durablement les sociétés locales, à rompre les solidarités communautaires, et à provoquer des déplacements de population difficilement réversibles. Une guerre conçue pour durer Il convient de préciser dans ce cadre que les rapports des organisations internationales font état de centaines de viols commis sur des enfants, des femmes et des filles dans des contextes de raids. Dans ce sens, la violence exercée n’est pas seulement punitive, mais structurante, dans la mesure où elle redessine les équilibres humains du territoire, modifie les rapports de force locaux, et transforme la guerre en outil d’ingénierie démographique. Le Darfour, à titre d’exemple, ne constitue pas une périphérie oubliée du conflit ; il en est le cœur sombre, le lieu où s’expérimentent les formes les plus radicales d’une guerre conçue pour durer. Partant, face à une telle dynamique, il ne faut pas se leurrer : l’armée soudanaise est loin d’incarner un projet de restauration étatique. Elle ne représente pas plus que la survie d’un appareil replié sur ses bastions traditionnels du nord et de l’est et recentré autour de Port-Soudan, devenu capitale de guerre et façade indispensable à la reconnaissance internationale. La reprise partielle de Khartoum en 2025 a ainsi permis une stabilisation militaire relative, mais elle n’a ni rétabli l’autorité de l’État, ni inversé la dynamique de fragmentation du pays. Ce que l’on observe, en réalité, c’est la transformation du Soudan en espace administré par la guerre, avec la transformation de l’État en label disputé, en coquille institutionnelle vidée de toute capacité de projection souveraine. La guerre n’a pas remplacé l’État ; elle l’a simplement désubstantialisé. Dans ce contexte, la partition de facto progresse sans jamais être formalisée. À l’ouest, les RSF consolident leur emprise territoriale, tandis qu’à l’est et au nord, l’armée se replie sur un Soudan côtier et nilotique réduit à ses fonctions minimales. Entre les deux s’étend un espace de violences diffuses, de trafics et de populations piégées, où l’appartenance politique n’offre aucune protection. Le conflit soudanais illustre ainsi une mutation plus large des guerres contemporaines : des guerres sans horizon politique, sans victoire décisive, où l’objectif n’est pas de clore le conflit mais d’en maîtriser les rentes. Et tant que cette économie de prédation reste solvable, la guerre est vouée à se prolonger indéfiniment. Prochain article: Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique: la régionalisation du conflit soudanais

Le Louvre Abou Dhabi, au cœur de la «soft power» des Émirats Arabes Unis (1/2)

Le Louvre Abu Dhabi est un musée d’art universel situé sur l’île de Saadiyat, la bien nommée île du bonheur, qui a pour vocation de devenir le nouveau centre culturel des EAU. Avec ses expositions temporaires coorganisées avec de grands musées français et son discours « universel », le musée participe à la soft power des Emirats Arabes Unis et à la redéfinition de la place du monde arabe dans les circuits internationaux de l’art et du patrimoine. Les origines Le Louvre Abu Dhabi est le fruit d’un accord intergouvernemental entre la France et les Émirats Arabes Unis qui permet à ces derniers d’utiliser le nom du « Louvre » jusqu’en 2047. Le Musée, poétiquement surnommé “Le Louvre des sables”, raconte l’histoire de l’humanité à travers des œuvres issues de diverses civilisations, sur une période allant de la préhistoire à l’art contemporain.​ D’emblée, l’idée de labelliser le nom du plus grand Musée au monde avait provoqué une levée de boucliers en France. Il avait fallu beaucoup d’efforts et non moins d’un milliard d’euros pour convaincre les plus récalcitrants. En contrepartie de cette somme colossale, le contrat prévoit l’utilisation du label Louvre pendant 30 ans ainsi que le prêt d’œuvres de différents musées français, parallèlement à des expositions temporaires et une coopération en matière de gestion muséale et la formation du personnel sur place. Le Musée a ouvert officiellement ses portes au public le 11 novembre 2017, après une décennie de travaux, avec environ 600 œuvres présentées lors de l’inauguration. La conception du musée L e Louvre Abu Dhabi a été conçu par Jean Nouvel, la star des architectes des cinquante dernières années. Nouvel a utilisé la sérénité dégagée par le jeu des ombres et de la lumière afin de créer un espace accueillant qui s’intègre à l’histoire et à la géographie du pays. Un Musée typique des EAU qui n’aurait aucunement sa place à Paris, Londres ou New York. Il ne voulait en aucun cas d’un musée à l’architecture purement européenne installé à Abu Dhabi. Inspiré donc pat l'architecture et les traditions des Émirats, Nouvel a créé un remarquable écrin pour le Louvre Abu Dhabi qui respecte les contraintes techniques incontournables des musées modernes. Pour cela, il a construit une ville-musée s’étendant sur environ 24 000 m², dont 8 000 m² de galeries, qui semble flotter sur l’eau. Les différentes salles du musée sont des bâtisses blanches et basses typiques de la région entre lesquelles les visiteurs peuvent déambuler. Conçu comme une médina arabe, à laquelle on accède à la fois par la mer et la terre, le Musée comporte des espaces dédiés à une multitude d’activités (kayak, projections de films, conférences…) en sus des galeries d’art. Le dôme Un immense dôme argenté en acier et en aluminium, véritable chef-d’œuvre architectural, recouvre les différentes bâtisses. Malgré son apparente légèreté, le dôme pèse environ 7 500 tonnes (le même poids que la Tour Eiffel) et mesure 180 mètres de diamètre. Inspiré par la coupole caractéristique de l’architecture arabe, le dôme est une structure géométrique complexe de 7 850 étoiles de tailles différentes, dont le motif se répète sur huit couches superposées. Ces motifs laissent filtrer le soleil à travers leurs perforations et leur feuilletage. Il s’agit là d’une ode à la nature et aux éléments qui fait écho aux palmiers d'Abu Dhabi. Tout comme les feuilles de palmier dans les oasis, le dôme intercepte la lumière éclatante du soleil, la diffuse et l’éparpille au sol, créant ainsi une « pluie de lumière » qui change au fil des heures. Ce géant d’acier est inspiré des moucharabiehs arabes traditionnels et offre aux visiteurs un climat à la fois visuel et thermique. Malgré son imposante taille, il semble flotter sur l’eau car il est posé sur quatre points d'appui invisibles. Une climatisation naturelle Le principal défi technique du Louvre Abou Dhabi est le climat car il faut maintenir des conditions de lumière et de températures strictes pour la conservation d’œuvres inestimables. Or au-delà de sa beauté, le dôme constitue un microclimat environnemental grâce à des techniques de conception passive inspirées de l'architecture régionale traditionnelle. Les perforations du toit permettent un éclairage naturel sans chaleur ou flux d’air excessif, et les matériaux au sol et aux murs permettent de retenir l’air frais à toute heure de la journée. Le Musée utilise, par ailleurs, des techniques d'économie d'eau et d'énergie passive, ainsi que des systèmes de CVC et d'éclairages pointus. Prochain article: Le Louvre d’Abou Dhabi, un pont entre les civilisations

Ingérence humanitaire à Téhéran et légitime défense à Caracas!

Qui ne s’est félicité de l’enlèvement de Nicolás Maduro, le dictateur qui a poussé à l’exode huit millions de ses compatriotes, c’est-à-dire un quart de la population du Venezuela ? Mais est-ce à dire que l’administration américaine était dans son droit en menant ce raid audacieux dans la vicinité de Caracas? D’après la Charte des Nations Unies de 1945 qui sacralise la souveraineté nationale et garantit la paix entre nations, un pays ne peut recourir à la force armée que dans deux cas, à savoir la légitime défense et l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité l’y autorisant. Un pays peut cependant intervenir dans le territoire d’un autre pour répondre à la demande pressante de son gouvernement légitime: N’est-ce pas que les US marines avaient débarqué sur nos côtes en 1958 à la requête du président Camille Chamoun? La légitime défense suivant l’article 51 Un autre son de cloche: Bruno Retailleau, sénateur français, a approuvé la camisade du 3 janvier au prétexte que le président vénézuélien s’était rendu complice des narcotrafiquants. À ses yeux, la capture de Maduro et de son épouse par les États-Unis ne fut qu’une opération de légitime défense conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies. Difficile de souscrire à telle thèse: le trafic de stupéfiants ne constitue pas, aux yeux de la jurisprudence internationale, un acte « d’agression armée » qui justifierait ladite légitime défense. Le leader des Républicains aurait mieux fait d’invoquer une intervention humanitaire comme ne manquerait pas de le faire un Donald Trump, horrifié qu’il est par la répression qui sévit en Iran. Y a-t-il une obligation d’intervenir à la charge des États? L’intervention humanitaire transgresse allégrement les principes de souveraineté et d’intégrité territoriale d’un pays tiers, comme ce fut le cas en Bosnie-Herzégovine (1992-95), et au Kosovo (1999). Des opérations militaires y furent menées, non pas à la demande d’un gouvernement légitime comme au Liban en 1958, mais CONTRE ledit gouvernement. À cette « guerre au nom de l’humanité », Jean-Baptiste Vilmer donne la définition suivante : « L’usage de la force par un État dans le but de faire cesser des violations graves des droits humains sur des individus qui ne sont pas des nationaux de l’État intervenant et sans le consentement des autorités locales ». Les tenants de cette doctrine la justifient au nom de l’urgence. Et les États-Unis pourraient procéder de la sorte en Iran ; ils pourraient arguer de la dénonciation que fit le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le 23 janvier dernier, de la « répression sans précédent » exercée au pays des ayatollahs. À cette date, plus de 5000 morts et 25000 arrestations ont amené le Haut-Commissaire Volker Türk à appeler Téhéran à reconsidérer sa position et à mettre fin à sa « répression brutale, notamment aux procès sommaires et aux peines disproportionnées ». Or, depuis, le bilan s’est alourdi et l’on parle de plus 30000 morts! Une « frappe humanitaire » au nom de la liberté ! L’ampleur des infractions aux droits fondamentaux peut-elle justifier l’ingérence humanitaire de la machine de guerre américaine ? En théorie, une intervention ne s’impose que face à une violation massive et ininterrompue des droits de l’homme. Si ce n’est pas le cas, faut-il se garder d’agir tant que l’horreur n’aura pas atteint un certain plafond, celui, par exemple, de 50000 victimes? Il est entendu que si une « frappe humanitaire » venait à prêter main-forte aux manifestants iraniens, elle serait entachée de quelques entorses à la règle de droit, entorses que des juristes pointilleux n’hésiteraient pas à décrier. Mais quoi, c’est de délivrance qu’il s’agit et on ne fait pas dans la dentelle! On n’accorde pas le bénéfice du doute à ceux qui piétinent le droit, pas plus qu’on n’accorde de liberté aux ennemis de la liberté!

Anatomie d’une anomalie: Thawra ou soubresaut?

La répression brutale perpétrée par les mollahs et les pasdarans pour neutraliser la révolution courageuse des citoyens iraniens porte en elle les stigmates inhérents à toute dictature. Plus de 30 000 morts, au moins, 40 000 incarcérés dont on ignore toujours le sort, un nombre incalculable de disparus… Et, les chiffres ne feront qu’augmenter au fur et à mesure que se dévoile la vérité macabre. Très vite, la terreur a remplacé l’espoir du changement tant attendu. L’ordre semble régner de nouveau, mais à quel prix et surtout jusqu’à quand ? En l’absence d’une opposition unie, le régime dictatorial, moyenâgeux et corrompu a les mains libres pour mettre à feu et à sang tout ce qui bouge. Méthodiquement, vicieusement, sauvagement, sans aucun scrupule. La seule bouée de sauvetage sur laquelle la majorité des Iraniens s’agrippe reste une éventuelle intervention américaine, mais dont personne ne connait a priori les conséquences, tant sur le plan interne que régional. Certes, le feu continue à couver sous la cendre, mais l’embrasement ne reprendra que si le régime, sous les coups de butoir yankee, chancelle. Entretemps, on décompte quotidiennement des victimes, mais le monde ne bouge toujours pas. Absence de manifestations dans les rues des grandes capitales, pas de révoltes estudiantines dans les campus universitaires, peu d’interventions musclées de politiciens sur les chaînes de télévision internationales. Juste des reproches, des condamnations du bout des lèvres, des sautes d’humeur stériles. Pourtant, il n’y a pas longtemps encore, la terre entière vibrait pour Gaza, victime aussi d’un carnage systématique. De quoi se gratter le menton et se poser des questions : deux poids, deux mesures ? Existe-t-il donc des répressions condamnables à cor et à cri, et d’autres acceptables qui ne bénéficient pas d’un rejet universel ? Mais passons au Liban. En scrutant à la loupe la révolution iranienne, posons-nous la question de savoir si le terme « thawra » sied aux évènements qui secouèrent notre pays en 2019. Est-il vraiment approprié ? N’est-il pas un tant soit peu exagéré ? Démesuré ? Hors de contexte même ? Assurément, le ras-le bol d’une population exacerbée par un coût de vie insupportable, l’incommensurable gabegie de l'État, l’absence flagrante de justice, la corruption rampante, le manque indéniable de services à tous les niveaux, l’insécurité prévalente, justifiaient pleinement le refus quasi-général de se laisser piétiner à longueur de journée par un État failli. Mais, en examinant de plus près ces journées d’octobre 2019, ne s'agissait-il pas tout simplement d’un soulèvement, d’un sursaut, d’une secousse, qui ont prouvé être sans conséquences ? Certes, les échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre, mais surtout la sauvagerie effrénée et impétueuse de la garde prétorienne de Berri, occasionnèrent de nombreux blessés, dont certains très graves. Mais, contrairement à l’hécatombe iranienne, le sang ne coula pas à flots. On ne déplora ni morts, ni destructions massives, ni disparitions ou condamnations intempestives. En somme, un soubresaut qui se transformait tous les soirs en kermesse populaire et musicale, et ne tarda pas à faire pschitt. On est alors en droit de se demander pour quelles raisons la dissidence libanaise fit long feu et dérailla ? Pour y remédier, une pléthore de questions me vient à l’esprit. L’existence de nos Léviathans locaux repose-t-elle sur notre acquiescement d’être dominés par eux ? Sommes-nous, en majorité, destinés à demeurer les victimes d’une mafia pyramidale qui fait allègrement la pluie et le beau temps ? Souffrons-nous du syndrome de Stockholm ? On aura beau avancer tous les prétextes pour expliquer l’échec de 2019 et se donner ainsi bonne conscience en invoquant invariablement le népotisme, le clientélisme, le confessionalisme, l’absence de la notion de citoyenneté, l’individualisme, l’affiliation partisane et communautaire, la non-existence d’un roman national, l’armement milicien illégal, l’absence d’un objectif clair, l’inexistence d’un commandement uni, etc…, il n’empêche à mon avis qu’un ingrédient essentiel manquait à l’appel pour renverser la tyrannie d’une minorité, et aboutir au changement auquel aspire toute société civilisée. La réponse nous est peut-être fournie par La Boétie dans son Discours sur la Servitude Volontaire , écrit entre 1546 et 1548. « Soyez libres à ne plus servir, et vous voilà libres ». Une phrase d’une lucidité implacable. Selon l’auteur, la tyrannie est possible parce que le peuple consent à une servitude dont la raison d’être ne réside pas dans un manque de courage, mais dans une absence de VOLONTÉ. Ce réquisitoire sévère, qui reste d’actualité au Liban, a de quoi nous interpeler. Pour défendre notre liberté, il suffit de ne plus servir cette minorité. En cessant de lui obéir, elle perd sa puissance. Certes, comme on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, les risques de violence ne sont pas à écarter. Nous en avons fait très peu les frais il y a six ans, mais une récidive plus sévère et sanglante est à envisager si la volonté populaire décide de prendre en mains propres son destin. Aux cyniques qui ricaneraient face à de tels propos, je répondrais par un exemple. Nous avons l’opportunité de fédérer la majorité du peuple autour d’une cause commune, chère à tous, qui transcende l'affiliation religieuse et politique. Je me réfère ici au scandale financier qui a dépouillé la majorité des épargnants, toutes catégories confondues. Dans n’importe quel autre pays qui se respecte, la rue aurait tranché de manière radicale si l'État n’avait pas promptement résolu l’affaire. Ce qui est loin d’être notre cas. Au Parlement, véritable palais de la Honte, on nous endort avec des promesses ronflantes depuis six ans. Au gouvernement, on nous avance des propositions humiliantes et injustes qui font fi de notre amour-propre et de notre intelligence. S’il existe une réelle volonté populaire et nationale de changer la donne, nous pourrions alors parler de révolution qui, cette fois-ci, ne devrait plus être affectée, menacée ou étouffée par le Hezbollah et autres milices qui ont déjà perdu leur aura et pouvoir de nuisance. Malgré les dangers encourus, et munis par leur seule volonté, les Iraniens qui n’ont plus rien à perdre se sont courageusement engagés dans la voie révolutionnaire, méritant ainsi notre considération et respect. Certes, ils ont été momentanément muselés, mais ce n’est que partie remise. Toute dictature, aussi féroce fut-elle, est condamnée d’avance à disparaître dans les poubelles de l’Histoire. Au Liban, nous avons depuis 2019 raté le coche, et nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Mais, il n’est jamais trop tard pour bien faire.