Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
Image d'actualité
En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Image d'actualité
Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Mort programmée du Troisième pouvoir
Par
Jawad Pakradouni
Publié

Un couloir obscur, l’odeur d’humidité qui s’en dégage, un ascenseur en panne ou non alimenté, des escaliers sales, puis un autre couloir sombre, jonché de gobelets de café dont le marc a éclaboussé le sol, des bouteilles d’eau vides, des mégots écrasés… Là, dans un bureau plongé dans l’obscurité, un siège branlant attend son occupant, qui s’y installe en patientant jusqu’à ce que le générateur daigne éclairer les lieux. Puis la lumière fut et révèle la décrépitude. Ce n’est pas le décor d’un film post-apocalyptique, mais bien celui du Palais de Justice de la ville que le poète Nonnos de Panopolis baptisa, au Ve siècle, garante de l’ordre et mère des lois : Berytus Nutrix Legum. À deux kilomètres d’un palais présidentiel entretenu avec un soin remarquable (bien qu’il ait connu, ces dernières décennies, davantage de périodes de vacances que d’occupation) se dresse un autre Palais de Justice, la hantise de tous les juristes: celui de Baabda, auprès duquel le palais de la capitale fait figure de Versailles. Toutes les sociétés modernes reposent sur un pilier fondamental : la Justice. L’ordre n’est pas l’absence de chaos, mais la présence d’une justice efficiente, d’un véritable troisième pouvoir qui fonctionne. Or, dans notre pays, les deux premiers pouvoirs priment le troisième. Pire encore, ils l’affaiblissent sciemment, avec préméditation. La preuve ? Le projet de budget 2026. Si, dans certains pays, les malfrats assassinent les juges à coups de voitures piégées ou par guet-apens, au Liban, l’arme du crime est économique, législative et exécutive à la fois. Le budget 2026 alloue à la caisse mutuelle des juges, comptant neuf cents magistrats, dont trois cents à la retraite, 3,37 millions de dollars, contre 11,235 millions pour celle des parlementaires. Pour les achats d’équipements et de fournitures de bureau, il est prévu 90 000 dollars pour la Justice, contre 382 000 pour l’Exécutif et 203 000 pour le Parlement. Quant aux frais de maintenance, le Parlement obtient 2,34 millions de dollars, le Conseil des ministres et la Présidence 2,05 millions… et la Justice, à peine 200 000 dollars. Il n’y a là aucune erreur. Il convient de rappeler que, contrairement au Parlement, au Conseil des ministres et au Palais présidentiel, qui ne comptent chacun qu’une ou deux infrastructures, la Justice s’exerce au Liban à travers six Palais principaux et une trentaine de locaux abritant des tribunaux. Il n’est donc guère surprenant que les bâtiments dans lesquels la justice est censée être rendue soient dans un état de délabrement avancé. Deux cent mille dollars par an pour la maintenance: c’est le prix d’une voiture que certains parlementaires s’offrent, d’autant plus aisément qu’ils bénéficient, durant leur mandat, de ristournes fiscales sur les taxes douanières. On demande pourtant aux juges de dire le droit et de faire respecter la loi, une loi souvent rédigée de manière nonchalante, maladroite, voire erronée par les députés, qui procèdent parfois à un panachage de législations étrangères, à un simple «copy/paste» de normes inadaptées à notre société. Et c’est ensuite au juge qu’il revient d’en trouver l’équilibre et la bonne application… L’État ne se contente pas de priver les juges de moyens législatifs cohérents: il les prive aussi de moyens financiers. Le salaire moyen d’un juge est d’environ deux mille dollars, contre trois mille pour un parlementaire. Mais la différence est ailleurs: à la retraite, le juge dépend d’une caisse mutuelle exsangue, incapable de couvrir ses besoins essentiels. Le député, lui, perçoit à vie entre 50 % et 75 % de son salaire, bénéficie d’une couverture médicale gratuite et, à son décès, son conjoint ou sa conjointe hérite de ces avantages. Un magistrat est avant tout un être humain qui, par vocation, n’exerce qu’une seule fonction. À l’inverse, les parlementaires et ministres disposent généralement d’une activité professionnelle parallèle. Demander à un juge d’accomplir sa mission dans des conditions aussi dégradantes (locaux insalubres, absence de matériel, etc.), sans compter les pressions politiques, et parfois même les menaces personnelles, relève tout simplement de l’inhumanité. Thémis, déesse de la Justice, porte une longue robe blanche, a les yeux bandés et tient la balance dans sa main gauche, le glaive dans la droite. La Thémis libanaise n’a pas seulement les yeux bandés, elle a aussi les bras liés et la bouche bâillonnée. Au Liban, on ne supprime pas la justice : on la laisse simplement sans lumière, sans budget et sans dignité, jusqu’à ce qu’elle cesse d’exister d’elle-même. C’est plus discret, plus propre, et surtout plus économique politiquement. Une mise à mort administrative, décidée et votée à main levée par ceux qui, ironie du sort, bénéficient d’une immunité judiciaire….

La décompensation ontologique du Hezbollah
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Tous les vingt ans, vient un joueur, qui met en gage le pays, les hommes, l’héritage, les levers et couchers du soleil, les garçons et les filles, les vagues et la mer sur une table de poker. Nizar KABBANI Ainsi, Naïm Kassem veut sacrifier le Liban pour l’Iran. Après avoir envoyé ses partisans mourir pour la Syrie d’Assad et laissé les habitants de son foyer révolutionnaire se faire atomiser pour le Hamas, le voilà maintenant qui veut conclure en beauté, par un suicide collectif, alors que la maison-mère iranienne se trouve en danger face à l’invincible armada déployée par Donald Trump dans les eaux du Moyen-Orient. Les derniers propos du secrétaire général du Hezbollah pourraient presque passer pour de la bravoure de matamore patenté – et c’est peut-être encore le cas auprès d’une partie de ses ouailles biberonnées au mythe de l’ Übermensch aryen manufacturé par les mollahs iraniens. Cependant, ladite « bravoure », ici – celle qui fut autrefois reconnue, à la fin des années 1990, par la grande majorité de la population libanaise lorsqu’il s’agissait de défendre le territoire libanais contre l’occupation israélienne du Liban – a depuis tourné au suicide stratégique – même si le terme « stratégique » paraît quelque peu grotesque le cas échéant. Les avions fondent sur nos têtes. La guerre ne se gagne ni avec des dissertations, ni avec des métaphores, ni avec des adjectifs. Que de fois avons-nous payé, très cher, l’impôt du bavardage. Le problème de la rhétorique de Naïm Kassem, c’est qu’elle est tout simplement stupide. Là où son prédécesseur, Hassan Nasrallah, était particulièrement habile, enrobant ses discours d’une virtù politique qu’il avait acquise au fil des décennies au point de devenir un véritable hypnotiseur de masse, le gardien de la doctrine qui a été catapulté par défaut pour lui succéder après les liquidations en série perpétrées par Tel-Aviv dans les rangs des chefs de la milice, possède le charisme d’un crocodile déprimé. Nasrallah tentait de justifier sa loyauté aveugle à l’égard de Téhéran, et sa conséquence naturelle – la conquête du pouvoir au Liban – par un mélange d’argumentation rationnelle, de fanfaronnades politiciennes et de formules tantôt idéologiques, tantôt populistes. Mais il le faisait avec la maestria du leader historique. Kassem, lui, tente de ramasser les pots cassés - et il le fait avec l’habileté pataude, caricaturale, de ceux qui se retrouvent victimes du principe de Peter. En d’autres termes, Nasrallah était un prestidigitateur dans l’art de la dissimulation par la parole. Même lorsqu’il avouait, dans des moments de lucidité honnête, être un soldat dans l’armée de la vilayat e-faqih , il le faisait à partir d’une position de force, qui l’inscrivait dans une logique impérialiste iranienne déferlant sur l’ensemble de la région sans véritable contrepoids - sinon, souvent, avec la collusion objective de l’Occident. Chez Kassem, et son dernier discours en est la preuve la plus éclatante, le propos relève soit du délire de secte qui n’a plus rien à perdre, soit d’un étalage de muscles d’un lutteur pompé aux stéroïdes et voué au K.O. assuré. Ce n’est plus de la lucidité honnête, c’est de l’irresponsabilité meurtrière. De l’inconscience meurtrière. En affirmant que toute menace contre l’Iran, et plus encore contre le Guide suprême, constitue une menace directe appelant l’intervention du Hezbollah, le secrétaire général du parti ne se contente plus de hausser le ton dans une surenchère rhétorique désormais familière. Il désigne, sans fard, le lieu véritable de la souveraineté à laquelle il obéit. Et ce lieu n’est pas le Liban. Certes, ce n’est une surprise pour personne. L’allégeance du parti-milice à l’internationale révolutionnaire perse est un secret de polichinelle. Le problème, c’est la persistance dans l’aveuglement au point d’oublier que la dernière aventure du Hezb, au service du Hamas, a viré à la tragédie, non seulement pour le parti lui-même, mais pour les habitants du Liban-Sud et de Beyrouth, pour la communauté chiite tout entière, et surtout pour le Liban. Tous les vingt ans, vient un homme compliqué, les poches pleines de détonateurs. Naïm Kassem acte une fois de plus la subordination explicite du destin libanais à une architecture de pouvoir extérieure, confessionnelle, transnationale, et qui transforme le pays, une fois de plus, en simple surface d’exposition, en espace dispensable, en satrapie sacrificielle pour une confrontation qui le dépasse. Car ce que ce discours consacre, au fond, c’est l’abolition pure et simple de la décision collective. La guerre et la paix, la vie et la mort, l’avenir et la ruine ne relèvent plus d’un débat national, d’institutions communes, ou d’un contrat politique, aussi fragile soit-il. Ils deviennent l’extension mécanique d’une logique d’axe, d’une fidélité idéologique qui ne reconnaît d’autre légitimité que celle du centre qu’elle sert. Le Liban, dans cette vision, n’est ni un État, ni une société, ni même un peuple au sens plein du terme. Il n’est qu’un relais. Qu’un gage. Rien qu’un vulgaire front parmi d’autres avec de petits soldats de plomb et de la chair à canon à profusion. L’un des derniers au service du despote iranien, avec l’Irak. Tous les vingt ans, arrive un gouvernant par décret, qui mène le soleil au poteau d’exécution. L’image que le Hezb a assigné au Liban est inéluctablement celle du pays-corridor, du pays-front, du pays-martyr permanent, voué à payer le prix des affrontements des autres. Une logique qui a déjà détruit l’État, vidé les institutions, fracturé la société, et transformé la souveraineté en slogan creux. Le paradoxe est cruel, presque obscène : le Hezbollah invoque aujourd’hui la souveraineté au moment même où il en proclame la négation ; il se pose en rempart alors qu’il agit comme vecteur d’exposition maximale ; il accuse l’État de faiblesse après l’avoir méthodiquement privé de ses attributs fondamentaux. Cette duplicité n’est pas seulement tactique. Elle est ontologique. Elle procède d’une incapacité profonde à accepter le temps historique, avec ses limites, ses défaites, et ses responsabilités. C’est l’autre nom du délire. Le Liban n’est pas un mythe à entretenir ni une scène sacrificielle à exploiter. Il est un pays réel, habité, fragile, pluriel, qui ne peut plus survivre à l’économie permanente de la guerre par procuration. Le discours de Naïm Kassem ne menace pas seulement des adversaires extérieurs. Il menace l’idée même que le Liban puisse encore exister comme espace politique autonome, c’est-à-dire comme lieu où la décision collective prévaut sur la foi imposée, et où la vie des citoyens n’est pas subordonnée à une eschatologie armée. Tous les vingt ans, vient un homme pour égorger l’unité dans son lit et avorter les rêves. Une fois de plus, le Hezbollah nie la pluralité constitutive du pays. Il efface tous ceux qui refusent qu’un pouvoir paraétatique qui a perdu toute sa légitimité dans son propre camp au point de se retrouver lâché progressivement par ses alliés les plus proches ; qui a perdu sa profondeur stratégique avec la chute d’Assad ; qui est confronté à une volonté libanaise de rétablir la souveraineté et le monopole de la violence légitime sur l’ensemble du territoire nationale ; et, surtout, qui est tellement épuisé par les catastrophes successives qu’il ne peut plus supporter le coût physique, matériel et moral d’un énième désastre ; préside encore aux destinées du pays. Qui plus est, un pouvoir milicien dont les méfaits, de la violence criminelle à l’obstruction de la justice en passant par toutes sortes d’activités mafieuses, sont innombrables. Mais, le pire, c’est que le Hezbollah enferme aujourd’hui la communauté chiite elle-même dans une assignation identitaire violente, la réduisant à un bloc supposément homogène, prêt à se sacrifier sans condition pour une cause qui, dans sa diversité réelle, ne fait pas consensus. Les chiites du Liban ont souffert depuis l’ère ottomane de persécutions et de marginalisation politique, sociale et économique. Oui, il a fallu Moussa Sadr, puis la révolution islamique en Iran, pour changer ce contexte. Oui, le Hezbollah, après la disparition de Sadr, a rendu une gloire et un sentiment de fierté aux chiites. Mais il les a aussi asservis à sa loi, fondée sur la puissance brute. Il a bassidjisé la communauté, l’a « purifiée » en liquidant les élites intellectuelles qui ne partageaient pas sa doctrine et son alignement géopolitique et militaire sur l’Iran, et en étendant son contrôle politique, par la terreur des armes, sur l’ensemble de la communauté, jusqu’à l’hypothéquer. D’une manière perverse et insidieuse, il a galvanisé la communauté au nom d’une gloire vaine et illusoire, en l’assignant à une fonction de résistance territoriale, tout en développant un réseau d’infrastructure sociale, politique et mafieuse rattachée à l’Iran. Sous le couvert de la résistance territoriale, il a délibanisé les chiites au service de Téhéran. Tous les vingt ans, vient un narcissique amoureux de lui-même, qui prétend être le Messie, le Sauveur, l’Unique, l’Éternel, le Sage, l’Omniscient, le Saint, l’Imam. Mais ce que le discours de Naïm Kassem révèle surtout, c’est le cœur idéologique du système : la sacralisation du commandement qui rend toute contestation illégitime, toute dissidence suspecte, et toute critique assimilable à une trahison. Dans cet univers mental millénariste et totalitaire, le chef n’est pas un responsable politique soumis à l’épreuve du réel, mais une figure investie d’une mission transcendante. Or une telle construction est par nature incompatible avec l’État, qui suppose la finitude, la responsabilité, la possibilité de l’échec et du compte à rendre. C’est là que se loge la fragilité actuelle du Hezbollah, que la rhétorique martiale cherche désespérément à masquer. Car derrière la posture de fermeté se profile une angoisse profonde : celle de la perte. Le parti est entré dans une phase de vulnérabilité qu’il n’avait jamais connue à ce degré. Les figures totémiques ont été frappées. L’axe régional se fissure. L’espace impérial qui donnait cohérence et profondeur à sa puissance se contracte. Et avec lui, l’identité même du Hezbollah vacille. Qu’est le Hezbollah sans sa prédication fallacieuse de résistance territoriale ? Qu’en reste-t-il sans ses armes ? Et, surtout, quel serait son avenir si son directoire à Téhéran, les Pasdaran et son référent ultime, la vilayat e-faqih , s’effondrent ? C’est son existence, voire son essence même, qui est en jeu. Et, face à cette érosion, le réflexe est ancien, presque mécanique. Le Hezbollah ne sait pas perdre. Il ne peut pas se penser dans la défaite, car accepter la défaite reviendrait à renoncer à son statut d’exception, à son monopole symbolique, à son récit fondateur. Alors, il déplace la scène du conflit. Il élargit le théâtre des opérations. Il transforme une fragilisation locale en enjeu cosmique. Il tente de reconstituer par le verbe une centralité que le réel lui retire. Il implose dans le sacrifice spectaculaire, comme une secte qui refuse d’être confrontée à l’amère réalité après le délire messianique de supériorité et d’invincibilité. Après tout, les anges, les prophètes, et Hussein lui-même ne bataillent-ils pas à ses côtés ? Accepter de perdre, c’est valider que la doctrine a failli. Or l’effondrement de la doctrine, pour un parti théocratique, équivaut à une décompensation, à une déréalisation, une dissociation totale de la réalité. L’objectif de Naïm Kassem et des siens n’est pas simplement de défendre Téhéran contre « le Grand Satan impérialiste », son satellite israélien et sa flottille. Il est de survivre à l’absurde, au néant – même si cela doit-être, paradoxalement, par la mort. Le Liban, dans ce cadre, ne compte plus. Il n’appartient pas aux calculs et à l’espace mental de la secte si ses gourous et ses disciples ont sombré dans la déraison. Naïm Kassem n’est plus, en fait, qu’un autre Jim Jones ou David Koresh. Acculé, il n’hésitera pas à se jeter dans le précipice, en prenant en otage réel la communauté chiite et l’ensemble du Liban s’il le faut. Ce n’est pas tant pour ses maîtres à Téhéran qu’il le fera que pour avoir eu raison . Tous les vingt ans , écrit Nizar Kabbani. Bien moins, tristement. Mais le temps du Liban ne peut plus être celui des cycles sacrificiels. Il est celui d’un choix désormais inévitable : redevenir un pays, avec tout ce que cela suppose de limites, de responsabilités et de renoncements, de neutralité vis-à-vis des axes régionaux, ou disparaître définitivement comme sujet politique, dissous dans les convulsions d’un empire qui se délite. Et cette fois, nul décret, nul slogan, nul bavardage ne pourra en différer l’échéance. Mais cette fois, il faut que quelqu’un fasse barrage à Kassem et ses semblables, quels qu’ils soient. Pas par leur logique – la violence et la déraison, mais par la règle de droit, et le dialogue ferme et tranchant, si certains au sein du Hezb peuvent encore entendre raison et souhaitent éviter la catastrophe collective. Et ce quelqu’un, ce ne saurait être les États-Unis, et encore moins Israël. Le comble, d’ailleurs, c’est qu’une nouvelle confrontation avec l’État hébreu ne fera que renforcer son influence, voire asseoir son occupation, au Liban. Alors mieux vaut ne pas provoquer la bête – d’autant qu’elle attend aux aguets qu’on lui prête la faux. C’est en principe le rôle de l’État libanais de brider les ardeurs du parti pro-iranien. Et, s’il existe encore une volonté populaire et politique libanaise soucieuse d’agir dans l’intérêt propre du Liban, il est tant qu’elle s’exprime haut et fort, sans réserve, souverainement, et par tous les moyens démocratiques contre la guerre, afin de prouver qu’elle a encore envie de vivre, loin de l’éternel retour de la démence-violence et de tous ses démons.

La Réserve fédérale américaine va-t-elle perdre son indépendance?

Depuis plus de sept décennies, la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) est l’un des piliers de l’architecture économique américaine. Gardienne de la monnaie de réserve mondiale, elle est l’institution sur laquelle les marchés comptent pour maintenir la stabilité financière et la crédibilité monétaire du pays. Elle a exercé le rôle de prêteur en dernier ressort tout en poursuivant un double mandat : contenir l’inflation d’un côté, soutenir la croissance économique de l’autre. Pendant la majeure partie de cette période, la politique monétaire américaine a été confiée à des responsables indépendants, formellement isolés des pressions des pouvoirs exécutif et législatif. Cette indépendance, toutefois, n’a jamais été garantie par la Constitution. Elle reposait sur un équilibre institutionnel soigneusement construit, que les marchés ont progressivement fini par considérer comme acquis. Cet équilibre est aujourd’hui mis à l’épreuve. Pourquoi l’indépendance d’une banque centrale vaut plus que les taux d’intérêt Les marchés se concentrent généralement sur ce que font les banques centrales – relever ou baisser les taux – plutôt que sur les raisons pour lesquelles leurs décisions sont crédibles. Or, la politique monétaire ne fonctionne que si elle inspire confiance. Cette crédibilité permet à une banque centrale d’influencer les anticipations à long terme par des actions à court terme. Elle repose sur un principe simple, mais fondamental : la banque centrale doit pouvoir agir contre les impératifs politiques immédiats. Aux États-Unis, ce principe est protégé depuis l’accord Trésor-Fed de 1951 et renforcé par des dispositions légales stipulant que les gouverneurs de la Fed ne peuvent être révoqués que « pour motif valable ». Dans les faits, la Fed s’est imposée comme une forteresse technocratique, non parce qu’elle était intouchable, mais parce que s’y attaquer impliquait un coût politique et juridique élevé. Cette distinction est essentielle, puisque les marchés ne se contentent pas de jauger les décisions de politique monétaire, ils évaluent aussi la crédibilité de l’institution qui les prend. Cette crédibilité est désormais menacée. La reprise en main politique de la Fed, une priorité présidentielle Depuis son retour à la Maison-Blanche pour un second mandat, Donald Trump ne cache pas son souhait de voir la Fed adopter une politique plus accommodante : des taux d’intérêt plus bas pour alléger le fardeau d’une économie fortement endettée et une politique monétaire davantage alignée sur les priorités de l’exécutif. Les tensions avec Jerome Powell (président du Conseil des gouverneurs de la Fed) étaient attendues et devaient être vives. Jusqu’à une période récente, les marchés les percevaient comme de simples gesticulations politiques. Le mois de janvier 2026 a tout changé. Le ministère de la Justice a ouvert une enquête pénale visant Jerome Powell, tandis que la Cour suprême a accepté d’examiner une affaire susceptible de redéfinir, voire de supprimer, les protections légales dont bénéficient les gouverneurs de la Fed face à une révocation présidentielle. L’enquête visant Jerome Powell – officiellement liée à des travaux immobiliers, mais largement interprétée comme une manœuvre politique – constitue une escalade sans précédent. Jamais un président de la Fed en exercice n’avait été exposé à un risque pénal en lien avec ses décisions de politique monétaire. Le message est clair : une politique restrictive peut désormais entraîner des conséquences juridiques personnelles. Il ne s’agit plus d’une pression sur un individu, mais d’un avertissement adressé à tous les présidents et gouverneurs actuels et futurs de la Fed. Parallèlement, dans l’affaire Trump c. Cook, la Cour suprême est appelée à revisiter la doctrine juridique qui établit l’indépendance de la Fed. Une décision autorisant la révocation discrétionnaire des gouverneurs modifierait profondément le fonctionnement de la Fed, non par choix idéologique, mais par un simple jeu d’incitations. Un banquier central pleinement conscient que le désaccord politique peut mettre fin à sa carrière agira différemment. Non par faiblesse, mais par logique institutionnelle. Le risque de succession : la nomination d’un président accommodant Un troisième risque entre désormais en compte : la succession. Le mandat de Jerome Powell à la tête de la Fed arrive à échéance à la mi-mai 2026, et la recherche très médiatisée de son successeur est devenue en elle-même un signal pour les marchés. En matière monétaire, les personnes font la politique. Le nom de Rick Rieder, directeur des investissements pour la dette mondiale chez BlackRock, revient régulièrement lorsqu’il est question d’un virage plus accommodant et favorable aux marchés. Il est reconnu pour son pragmatisme, sa connaissance approfondie des marchés et sa sensibilité à l’idée d’une baisse rapide et anticipée des taux d’intérêt. La nomination d’un président plus accommodant n’est pas, en soi, une mauvaise nouvelle pour la Fed. Rick Rieder a géré près de 2.400 milliards de dollars de stratégies obligataires mondiales. Il serait probablement le président de la Fed le plus expérimenté sur les marchés financiers. Sa connaissance des mécanismes de la dette et des rouages de la finance est largement reconnue. Ses positions en matière de politique monétaire semblent être globalement alignées sur la ligne souhaitée par Trump en faveur de taux plus bas. Ses déclarations passées laissent entendre qu’il pourrait plaider pour un assouplissement anticipé de la politique monétaire et pour mobiliser le bilan de la Fed en vue d’objectifs ciblés, comme le fait de réorienter les réinvestissements vers des titres adossés à des crédits immobiliers plutôt que vers des bons du Trésor, afin de soutenir l’accès à la propriété. Néanmoins, ces mêmes qualités qui pourraient rassurer les marchés comportent aussi des risques. Un président doté d’une forte sensibilité aux fluctuations du marché pourrait trop souvent réagir à la volatilité des prix des actifs, suscitant des inquiétudes quant à une politique monétaire trop réactive. De même, un recours ciblé au bilan pour influencer certains secteurs pourrait brouiller la frontière entre politique monétaire et politique budgétaire. C’est précisément cette frontière que l’indépendance de la banque centrale vise à protéger. La confirmation par le Sénat constituerait également un obstacle majeur. Les démocrates pourraient s’inquiéter d’éventuels conflits d’intérêts avec BlackRock et pointer du doigt son manque d’expérience dans la fonction publique. Des marchés calmes… peut-être trop Pour l’heure, les marchés financiers restent étonnamment calmes. La volatilité des obligations est faible. Les marchés boursiers continuent de refléter les anticipations d’un assouplissement ordonné. Le taux de change du dollar reste stable comme si l’architecture institutionnelle de la Fed restait intacte. Cette sérénité est trompeuse. Le risque lié à la crédibilité reste largement sous-évalué. Il pourrait ne pas survivre à l’épreuve des faits. Le danger ne se limite pas au simple retour de l’inflation, même si la hausse des prix de l’énergie et des matières premières en laisse déjà entrevoir les premiers signes. Le risque plus profond réside dans le fait que le mécanisme qui ancre les anticipations inflationnistes, à savoir l’indépendance perçue de la banque centrale, commence à se fragiliser. Quand cela se produit, l’ajustement est rarement progressif. L’extrémité courte de la courbe des taux peut chuter sous l’effet des promesses d’assouplissement, tandis que l’extrémité longue s’élève, les investisseurs exigeant une prime plus élevée pour détenir des actifs libellés en dollars dans un contexte où la politique monétaire n’est plus protégée de l’influence politique. La dépréciation structurelle du dollar, déjà perceptible dans la flambée des prix de l’or et de l’argent, pourrait s’accélérer. La baisse récente de 5% de l’indice du dollar en seulement deux semaines pourrait n’en être qu’un signal précurseur. Dans le même temps, les rendements des obligations américaines à long terme se contractent de plus en plus autour du niveau critique de 4,90 %. Une rupture franche à la hausse ouvrirait la voie à une réévaluation rapide vers 6%-6,5%, un mouvement susceptible de provoquer de puissants remous sur les marchés obligataires mondiaux, les marchés boursiers et les marchés des changes. Conclusion La Fed et son futur président peuvent abaisser les taux à court terme, tout en provoquant une réévaluation du dollar et du marché obligataire, si les investisseurs estiment que l’institution a perdu son bouclier. Le principal risque auquel sont confrontés aujourd’hui les marchés n’est ni l’inflation en elle-même, ni la politique monétaire. C’est l’érosion du mécanisme qui, depuis plus de soixante-quinze ans, ancre les anticipations inflationnistes : la crédibilité d’une banque centrale indépendante. Une fois remise en cause, cette crédibilité se reconstruit difficilement.

En cas d’attaque US, Moscou et Pékin ne voleront pas au secours de l’Iran

Bien que la Russie et la Chine figurent parmi les partenaires stratégiques majeurs de l’Iran, leur soutien à la République islamique, fragilisée par des contestations internes et sous la menace de Donald Trump, resterait limité en cas d’attaque américaine. Selon plusieurs experts, ni Moscou ni Pékin ne sont disposés à affronter Washington sur le terrain militaire. L’Iran occupe pourtant une place non négligeable dans les calculs géopolitiques des deux puissances. Téhéran contribue à l’effort de guerre russe en Ukraine en fournissant les fameux drones de type «Shahed» qui ont grandement servi les troupes de Moscou. L’Iran a également volé à la rescousse de Poutine en réexportant des missiles balistiques de type Scud acquis jadis par la République islamique qui en a produit une version modernisée. L’Iran est aussi un acteur clé des exportations pétrolières vers la Chine et membre du groupe des BRICS. Soumis à un strict embargo international à cause de son programme nucléaire, Téhéran arrive à contourner les sanctions en écoulant une partie de son brut vers le marché chinois. Le régime des mollahs sécurise de la sorte une précieuse entrée de devises pour faire perdurer une économique exsangue. Mais cette coopération ne constitue pas une alliance stratégique contraignante. « Malgré les efforts de Téhéran depuis des décennies, ils ne sont pas parvenus à créer une alliance avec Pékin et Moscou », souligne Ellie Geranmayeh, spécialiste de l’Iran au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR). Elle rappelle qu’au cours de la guerre des 12 jours en juin, « la Chine et la Russie n'ont pas voulu s'opposer frontalement aux Etats-Unis ». En cas d’intervention américaine, « les deux pays donneront la priorité à leur relation bilatérale avec Washington », estime-t-elle. « La Chine est dans un processus de rapprochement très délicat avec Washington, et les Russes veulent évidemment avoir Trump avec eux sur l'Ukraine: ils ont chacun des priorités bien plus importantes que l'Iran ». Côté russe, le partenariat avec Téhéran ne prévoit pas d’engagement militaire direct. « La Russie et l'Iran sont alliés, mais les accords portent sur un soutien politique, diplomatique, économique, sans volet de soutien militaire », précise l’analyste Sergei Markov. Pour lui, « la crise ukrainienne est existentielle pour Moscou et beaucoup plus importante que la crise iranienne ». Alexander Gabuev, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace, confirme que si « l'Iran est important » pour Moscou, et que la Russie fera « quoi qu'elle puisse faire pour maintenir le régime à flots », ses marges de manœuvre demeurent très restreintes. « La Russie ne peut devenir un marché géant pour l'Iran (en plein crise économique) et ne peut pas accorder un prêt géant », note-t-il, ajoutant que l’aide militaire resterait conditionnée par les besoins russes en Ukraine. Même constat chez Nikita Smagin, spécialiste des relations russo-iraniennes : en cas de frappes américaines, Moscou « ne pourrait presque rien faire ». « Ils ne veulent pas risquer une confrontation militaire avec une grande puissance », explique-t-il à l’AFP, évoquant tout au plus la possibilité « d'envoyer des armes ». Il précise que cette retenue n’est pas uniquement liée aux discussions sur l’Ukraine, même si « utiliser l'Iran comme objet de marchandage serait tout à fait normal pour la Russie, elle l'a déjà fait par le passé ». Pour Pékin, dont les relations avec Washington structurent l’équilibre mondial, le soutien à l’Iran resterait essentiellement indirect. Une assistance est envisageable « sur les plans économique, technologique, militaire et politique » face à des pressions non armées, telles que sanctions commerciales ou cyberattaques, explique Hua Po, analyste chinois indépendant. En revanche, en cas de frappes, « elle condamnerait les Etats-Unis sur le plan diplomatique » et renforcerait ses liens économiques et militaires avec Téhéran « afin de contribuer à enliser les Etats-Unis dans une guerre au Moyen-Orient ». Pour l’instant, Pékin fait preuve de prudence. « Les Chinois se montrent prudents comme toujours et s'expriment avec retenue », observe Théo Nencini, spécialiste de la relation Iran-Chine à Sciences Po Grenoble, rappelant « deux enjeux pour la Chine: le pétrole et la stabilité de la région ». « La Chine profite d'un Iran en situation de faiblesse, qui lui permet de garantir du pétrole à bas coût, représentant de 10% à 13% de ses approvisionnements, et d'avoir pour pas trop cher un partenaire géopolitique de taille », analyse-t-il. À l’instar de Hua Po, il n’anticipe pas de réaction escalatoire en cas de frappes américaines : « Ils vont condamner diplomatiquement, mais sans doute pas prendre des mesures de rétorsion. Ils ne l'ont pas fait sur de nombreux points dans le passé, je les vois mal engager un bras de fer avec les Américains pour l'Iran ». Enfin, « la crise iranienne actuelle aura un impact très limité sur les relations sino-américaines », conclut Hua Po, estimant que « la question iranienne n'est pas au cœur des relations entre les deux pays. Aucun des deux ne rompra ses relations avec l'autre à cause de l'Iran ».

Faux retour de Maliki en Irak: Soudani cherche un bouc émissaire

Le jeu de Mohammed Chia al-Soudani en Irak n'était pas une simple manœuvre politique habile ou une erreur de jugement, mais une conspiration politique méticuleusement planifiée, orchestrée de l'intérieur d'un système corrompu, pour reproduire le pouvoir en provoquant l'échec et en en tirant profit. Soudani n'est pas extérieur au système qui a détruit l'État, ni au-dessus de lui, mais bien en son cœur même, bénéficiant de ses mécanismes et maîtrisant ses méthodes. Ce qui le distingue des autres, ce n'est pas l'intégrité, mais sa capacité à gérer la corruption discrètement et sans tapage. Le retour de Nouri al-Maliki au premier plan du pouvoir n'était ni une coïncidence ni un compromis forcé. C'était une manœuvre soigneusement calculée. Maliki, avec son lourd héritage, ses dossiers non résolus et son rejet populaire généralisé, était le candidat idéal pour porter le fardeau de l'effondrement imminent. Il n'a pas été appelé à réussir, mais à périr. Il n'a pas été rappelé pour diriger, mais pour servir de bouc émissaire, pour endosser la responsabilité des échecs, préparant ainsi le terrain à sa chute et au démantèlement de tout le dispositif de coordination. Cependant, on occulte délibérément le fait que celui qui a orchestré ce jeu, l'a laissé s'envenimer et en a tiré profit, n'est ni un observateur impartial ni un opposant à la corruption, mais bien un complice à part entière. Al-Soudani connaît intimement le système dont il est issu : il maîtrise les flux financiers, les réseaux d'influence, les conflits d'intérêts et sait comment la corruption est gérée sans faire scandale. Par conséquent, la corruption durant son mandat n'était pas un incident isolé, mais une politique délibérée : une corruption moins flagrante, mais plus profonde, plus généralisée et plus durable. S'il a permis à al-Maliki et à son entourage de s'enliser dans des affaires et des scandales, ce n'est pas par rejet de la corruption, mais parce qu'il voulait l'utiliser comme une arme politique. Il a laissé le système de coordination se désagréger de l'intérieur, non par désir de réforme, mais comme prélude à sa perte de légitimité populaire et à sa transformation en handicap politique. Dans cette logique, al-Maliki n'était pas la seule cible, mais le système tout entier, préparant ainsi le terrain pour le retour d'al-Soudani, présenté comme le « moindre mal ». C'est là que réside la grande supercherie : présenter la situation comme une lutte entre des individus corrompus et un sauveur, alors qu'il s'agit en réalité d'un conflit au sein même de l'establishment corrompu, entre ceux qui corrompent ouvertement et ceux qui corrompent en silence. Al-Soudani ne représente pas une rupture avec al-Maliki, mais plutôt une évolution plus froide dans son style et plus dangereuse dans ses conséquences. Il ne combat pas la corruption parce qu'il en fait partie, mais parce qu'il comprend que la corruption est un instrument de gouvernance, et qu'il la redistribue donc au lieu de la démanteler. Al-Soudani n'a pas ouvert de véritable dossier de corruption touchant les cœurs du pouvoir. Il n'a pas abordé l'économie souterraine, ni les réseaux des grands contrats, ni le système de quotas qui alimente l'effondrement. Il s'est contenté de gérer le calendrier : qui est sacrifié maintenant, qui est épargné plus tard, et qui est éliminé au besoin. Une rhétorique réformiste destinée à la consommation publique, sans aucune action concrète. Dans ce contexte, l'effondrement lui-même devient un outil politique. Plus la dévastation est grande, plus le besoin d'un « sauveur » se fait sentir. Et plus les victimes sont nombreuses, plus al-Soudani paraît acceptable. C'est un jeu sordide qui se joue sur les ruines de l'État, où l'échec est délibérément orchestré et la solution proposée est issue du problème lui-même. La véritable question aujourd'hui n'est plus : qui tombera ? Maliki ou le régime ? Mais plutôt : les Irakiens accepteront ils une fois de plus la mascarade d'un « sauveur » fabriqué au sein même de la corruption, ou exigeront ils une véritable alternative, née de l'extérieur ? La réponse à cette question déterminera si l'Irak reste prisonnier d'un cycle d'effondrement, ou s'il a enfin une chance de s'en libérer.

Iran : face au terrorisme d’État, halte à la complaisance

Ainsi, après la « brillante » performance militaire (!) de la « guerre de soutien » au Hamas et à Gaza, voici que cheikh Naïm Kassem nous promet une nouvelle « guerre de soutien », mais cette fois-ci avec comme objectif de voler au secours d’un acteur régional encore plus lointain : l’ayatollah Khamenei et la République islamique iranienne. Le chef du Hezbollah a donc décidé, ou plutôt a annoncé (puisque ce n’est pas lui qui décide en la matière…), que les Libanais se doivent de faire preuve d’un don de soi aveugle, sans limite aucune, jusqu’au sacrifice ultime, pour « défendre » (?) une force étrangère… Pour tous ceux qui avaient encore quelques doutes à cet égard, ou qui refusaient de reconnaitre la vérité en face, cheikh Naïm Kassem vient de confirmer avec éclat ce qui était pourtant – pour les observateurs avertis – une lapalissade : le Hezbollah n’est pas un parti libanais. Ses membres sont certes libanais, mais sa décision politique, sa ligne de conduite, son projet politique, sont d’ordre transnational et ne tiennent nullement compte des réalités locales et des intérêts supérieurs du pays du Cèdre. De fait, dès sa formation au milieu des années 1980, le parti a très clairement indiqué dans sa charte politique que pour toutes les décisions à caractère stratégique, dont la décision de guerre et de paix, il fait acte d’allégeance envers le Guide suprême de la révolution islamique, en sa qualité de représentant divin, direct, du douzième imam chiite occulté, l’imam al-Mahdi. Le Hezbollah voue ainsi au Guide iranien, le walih el-faqih, une « obéissance religieuse » totale qui ne s’encombre pas outre mesure des contingences de ce monde, à caractère national, étatique, ou socio-économique. Dans l’optique de cette doctrine qui accorde au walih el-faqih un pouvoir absolu exercé au nom de l’imam occulté, l’existence d’une République islamique sur base de ces fondements définis en 1979 par l’ayatollah Khomeiny ainsi que la pérennité d’une « résistance armée – au service de ce projet – deviennent un devoir profondément religieux, d’autant plus dogmatique qu’il vise, tel un catalyseur, à paver la voie au retour de l’imam occulté. Afin de s’en tenir, quelles que soient les circonstances, au caractère sacré de cet édifice doctrinal, les comportements les plus irrationnels deviennent permis, en l’occurrence, à titre d’exemple : la répression, même dans le sang, et à grande échelle, de toute opposition, présentée comme une « atteinte à Dieu » (ce qui fournit le prétexte des verdicts expéditifs prononcés par les tribunaux islamiques iraniens contre les manifestants) ; l’obstruction systématique à toute tentative d’édification d’un Etat central fort et souverain, comme l’illustrent notamment le cas irakien ainsi que l’attitude présente du Hezbollah qui oppose une fin de non-recevoir à la remise de son arsenal militaire à l’armée ; la déstabilisation manu militari des pays du Levant par le biais de l’exportation de la révolution islamique, initiée dès 1979 par le Corps des gardiens de la Révolution. Dans le but de créer progressivement et minutieusement les conditions favorables à l’aboutissement de ce projet khomeyniste transnational, le régime des mollahs joue sur le facteur « temps »… La déconstruction de l’ordre établi ne peut se faire en effet que lentement et graduellement, tout en suscitant des blocages et en étendant des tentacules aux différents niveaux du pouvoir et des secteurs économiques. Lorsque les circonstances du moment ou l’équilibre de force ne sont pas favorables à ce projet théocratique, la stratégie suivie est claire : donner l’impression de vouloir « dialoguer » et « négocier » un accord avec la partie adverse. Mais il ne s’agit là que d’une perception trompeuse, le but véritable étant de gagner du temps, de tergiverser, dans l’attente que la conjoncture défavorable change ou évolue. Cela explique la notion de « patience stratégique », prônée par Khamenei et qui n’est qu’une version diplomatique de la taqiyya, laquelle consiste à dissimuler ses véritables desseins en attendant des jours meilleurs. Malencontreusement, certains hauts responsables, libanais et occidentaux, se laissent prendre naïvement à ce jeu. Les négociations sur le programme nucléaire iranien durent depuis plus de vingt ans ! Le pouvoir en place à Téhéran affichait durant toute cette période la perception qu’il cherchait une entente sur ce dossier, mais dans le même temps l’enrichissement de l’uranium se poursuivait de façon continue, loin des feux de la rampe. C’est aussi sur base de cette même approche pernicieuse que le Hezbollah ne cesse de souligner qu’il est disposé à « discuter » de son désarmement. Sauf que cette « discussion » dure, de manière épisodique, depuis … 2006, lorsque le président de la Chambre Nabih Berry avait organisé une conférence de dialogue qui avait planché longuement sur la question ! Les Libanais se souviennent-ils sur ce plan du nombre de fois où la prétendue « politique de défense » a été, depuis Taëf, au centre des débats et des « discussions » dans les plus hautes sphères du pouvoir ? Les bouleversements dramatiques de ces deniers mois, aussi bien à Gaza qu’au Liban, et tout récemment en Iran – avec le véritable bain de sang dont a été victime la population civile – illustrent la nécessité impérieuse de mettre enfin le holà à la naïveté, ou peut-être l’hypocrisie politique, dont font preuve certains dirigeants à l’ombre des manœuvres pernicieuses et meurtrières des idéologues qui se cramponnent à des méthodes moyenâgeuses, et surtout inhumaines, dans l’exercice du pouvoir. La faiblesse, la complaisance, et les comportements poltrons face au chantage milicien et aux campagnes d’intimidation à caractère mafieux ne peuvent avoir pour conséquence en définitive que de transposer le terrorisme d’État aux sociétés occidentales, comme le démontrent les menaces frontales proférées pas plus tard que mardi par le ministère iranien des Affaires étrangères contre les pays de l’Union européenne, « sommés » sans scrupule de ne pas inscrire les Pasdaran sur la liste des organisations terroristes.