


La répression brutale perpétrée par les mollahs et les pasdarans pour neutraliser la révolution courageuse des citoyens iraniens porte en elle les stigmates inhérents à toute dictature. Plus de 30 000 morts, au moins, 40 000 incarcérés dont on ignore toujours le sort, un nombre incalculable de disparus… Et, les chiffres ne feront qu’augmenter au fur et à mesure que se dévoile la vérité macabre. Très vite, la terreur a remplacé l’espoir du changement tant attendu. L’ordre semble régner de nouveau, mais à quel prix et surtout jusqu’à quand ?
En l’absence d’une opposition unie, le régime dictatorial, moyenâgeux et corrompu a les mains libres pour mettre à feu et à sang tout ce qui bouge. Méthodiquement, vicieusement, sauvagement, sans aucun scrupule. La seule bouée de sauvetage sur laquelle la majorité des Iraniens s’agrippe reste une éventuelle intervention américaine, mais dont personne ne connait a priori les conséquences, tant sur le plan interne que régional. Certes, le feu continue à couver sous la cendre, mais l’embrasement ne reprendra que si le régime, sous les coups de butoir yankee, chancelle.
Entretemps, on décompte quotidiennement des victimes, mais le monde ne bouge toujours pas. Absence de manifestations dans les rues des grandes capitales, pas de révoltes estudiantines dans les campus universitaires, peu d’interventions musclées de politiciens sur les chaînes de télévision internationales. Juste des reproches, des condamnations du bout des lèvres, des sautes d’humeur stériles. Pourtant, il n’y a pas longtemps encore, la terre entière vibrait pour Gaza, victime aussi d’un carnage systématique. De quoi se gratter le menton et se poser des questions : deux poids, deux mesures ? Existe-t-il donc des répressions condamnables à cor et à cri, et d’autres acceptables qui ne bénéficient pas d’un rejet universel ?
Mais passons au Liban. En scrutant à la loupe la révolution iranienne, posons-nous la question de savoir si le terme « thawra » sied aux évènements qui secouèrent notre pays en 2019. Est-il vraiment approprié ? N’est-il pas un tant soit peu exagéré ? Démesuré ? Hors de contexte même ? Assurément, le ras-le bol d’une population exacerbée par un coût de vie insupportable, l’incommensurable gabegie de l'État, l’absence flagrante de justice, la corruption rampante, le manque indéniable de services à tous les niveaux, l’insécurité prévalente, justifiaient pleinement le refus quasi-général de se laisser piétiner à longueur de journée par un État failli.
Mais, en examinant de plus près ces journées d’octobre 2019, ne s'agissait-il pas tout simplement d’un soulèvement, d’un sursaut, d’une secousse, qui ont prouvé être sans conséquences ? Certes, les échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre, mais surtout la sauvagerie effrénée et impétueuse de la garde prétorienne de Berri, occasionnèrent de nombreux blessés, dont certains très graves. Mais, contrairement à l’hécatombe iranienne, le sang ne coula pas à flots. On ne déplora ni morts, ni destructions massives, ni disparitions ou condamnations intempestives. En somme, un soubresaut qui se transformait tous les soirs en kermesse populaire et musicale, et ne tarda pas à faire pschitt.
On est alors en droit de se demander pour quelles raisons la dissidence libanaise fit long feu et dérailla ? Pour y remédier, une pléthore de questions me vient à l’esprit. L’existence de nos Léviathans locaux repose-t-elle sur notre acquiescement d’être dominés par eux ? Sommes-nous, en majorité, destinés à demeurer les victimes d’une mafia pyramidale qui fait allègrement la pluie et le beau temps ? Souffrons-nous du syndrome de Stockholm ? On aura beau avancer tous les prétextes pour expliquer l’échec de 2019 et se donner ainsi bonne conscience en invoquant invariablement le népotisme, le clientélisme, le confessionalisme, l’absence de la notion de citoyenneté, l’individualisme, l’affiliation partisane et communautaire, la non-existence d’un roman national, l’armement milicien illégal, l’absence d’un objectif clair, l’inexistence d’un commandement uni, etc…, il n’empêche à mon avis qu’un ingrédient essentiel manquait à l’appel pour renverser la tyrannie d’une minorité, et aboutir au changement auquel aspire toute société civilisée.
La réponse nous est peut-être fournie par La Boétie dans son Discours sur la Servitude Volontaire, écrit entre 1546 et 1548. « Soyez libres à ne plus servir, et vous voilà libres ». Une phrase d’une lucidité implacable. Selon l’auteur, la tyrannie est possible parce que le peuple consent à une servitude dont la raison d’être ne réside pas dans un manque de courage, mais dans une absence de VOLONTÉ. Ce réquisitoire sévère, qui reste d’actualité au Liban, a de quoi nous interpeler. Pour défendre notre liberté, il suffit de ne plus servir cette minorité. En cessant de lui obéir, elle perd sa puissance. Certes, comme on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, les risques de violence ne sont pas à écarter. Nous en avons fait très peu les frais il y a six ans, mais une récidive plus sévère et sanglante est à envisager si la volonté populaire décide de prendre en mains propres son destin.
Aux cyniques qui ricaneraient face à de tels propos, je répondrais par un exemple. Nous avons l’opportunité de fédérer la majorité du peuple autour d’une cause commune, chère à tous, qui transcende l'affiliation religieuse et politique. Je me réfère ici au scandale financier qui a dépouillé la majorité des épargnants, toutes catégories confondues. Dans n’importe quel autre pays qui se respecte, la rue aurait tranché de manière radicale si l'État n’avait pas promptement résolu l’affaire. Ce qui est loin d’être notre cas. Au Parlement, véritable palais de la Honte, on nous endort avec des promesses ronflantes depuis six ans. Au gouvernement, on nous avance des propositions humiliantes et injustes qui font fi de notre amour-propre et de notre intelligence. S’il existe une réelle volonté populaire et nationale de changer la donne, nous pourrions alors parler de révolution qui, cette fois-ci, ne devrait plus être affectée, menacée ou étouffée par le Hezbollah et autres milices qui ont déjà perdu leur aura et pouvoir de nuisance.
Malgré les dangers encourus, et munis par leur seule volonté, les Iraniens qui n’ont plus rien à perdre se sont courageusement engagés dans la voie révolutionnaire, méritant ainsi notre considération et respect. Certes, ils ont été momentanément muselés, mais ce n’est que partie remise. Toute dictature, aussi féroce fut-elle, est condamnée d’avance à disparaître dans les poubelles de l’Histoire.
Au Liban, nous avons depuis 2019 raté le coche, et nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Mais, il n’est jamais trop tard pour bien faire.