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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Image d'actualité
Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Libye: le Fezzan, une ligne de front oubliée
Par
Rayyan Al-Basseer
Publié

Tandis que les diplomates débattent de l'avenir politique de la Libye dans des salles de conférence climatisées, la fragilité persistante de la vaste région méridionale du pays fait peser des risques considérables non seulement sur la Libye elle-même, mais aussi sur les États voisins, notamment ceux du Sahel africain. La région du Fezzan, qui couvre un tiers du territoire libyen, est devenue un véritable gouffre de gouvernance où l'autorité de l'État s'est effondrée, les groupes armés prolifèrent et les réseaux criminels transnationaux opèrent en toute impunité. Les chiffres dressent un tableau catastrophique. Au Fezzan, 67 % des ménages ont besoin d'une aide humanitaire, soit le taux le plus élevé de Libye. Près de la moitié d'entre eux ont recours à des stratégies de survie extrêmes, vendant leurs biens productifs ou renonçant aux soins médicaux. Le chômage des jeunes atteint 52 % dans certaines zones, créant une génération sans espoir de stabilité. Les coupures d'électricité chroniques durent jusqu'à 20 heures par jour. Le taux de mortalité maternelle explose, 73 % des établissements de santé fonctionnant partiellement, ce qui contraint les femmes à accoucher à domicile ou à parcourir jusqu'à 150 km pour obtenir des soins de base. Mais, il ne s'agit pas que de statistiques : c'est le quotidien de 600 000 personnes dont la souffrance est systématiquement ignorée. Les communautés toubou et touareg sont victimes d'une discrimination profondément enracinée, privées de citoyenneté et de papiers d'identité, ce qui les exclut de la vie politique et des opportunités économiques. La région qui produit jusqu'à 30 % du pétrole libyen ne reçoit qu'une infime partie des investissements, alimentant un ressentiment que les groupes armés exploitent sans scrupules. Considérer le Fezzan comme un problème lointain serait une erreur d'appréciation catastrophique. Cette région est essentielle à la survie de la Libye et constitue un maillon crucial d'un réseau de crises s'étendant de la Méditerranée à la Corne de l'Afrique. Les gisements de Sharara et d'El-Feel, à eux seuls, contribuent de manière significative au budget national. Perturber les aquifères de la Grande Rivière Artificielle sous le désert du Sud, c'est priver Tripoli et Benghazi d'eau et d'électricité. L'enjeu est crucial. Au-delà des frontières libyennes, le Fezzan est devenu une véritable autoroute pour toutes les menaces imaginables. Les armes qui transitent par ses 2 700 km de frontières poreuses alimentent des conflits qui font des milliers de morts au Sahel. Des réseaux de contrebande de carburant brassent des milliards qui servent à financer les groupes djihadistes au Niger et au Mali. La guerre qui ravage le Soudan a transformé le sud-est de la Libye en un corridor de mobilisation pour les mercenaires, dont les combattants et les armes affluent vers les conflits en Éthiopie et en Somalie. Pour l'Europe, la région du Fezzan constitue un carrefour et un point de transit essentiels pour les migrations irrégulières. La dynamique migratoire au Fezzan est façonnée par une interaction complexe de facteurs locaux, régionaux et internationaux. Si son rôle est central, il doit être appréhendé dans le contexte plus large des routes et des influences migratoires. Le Fezzan demeure notamment le principal point d'entrée des réseaux de trafic d'êtres humains qui contribuent aux crises humanitaires le long des routes migratoires méditerranéennes. Du point de vue de l'Union africaine, le Fezzan représente le point de convergence de l'instabilité sahélienne et de la fragilité nord-africaine, ce qui risque de déclencher une crise susceptible de surpasser les conflits régionaux actuels. La bonne nouvelle est que la stabilisation est possible. La mauvaise est qu'elle exige d'abandonner les approches qui ont échoué et d'adopter des solutions globales et pilotées localement. Tout d'abord, la gouvernance doit être rétablie par des mesures législatives concrètes. La Libye a besoin d'une loi sur le développement du Sud établissant une Autorité de stabilisation du Fezzan dotée de budgets réels et de mandats clairs. Les conseils locaux doivent bénéficier d'une autonomie financière et de garanties constitutionnelles de représentation, notamment des sièges parlementaires et des postes ministériels réservés à la région. Les communautés toubou et touareg doivent enfin obtenir la citoyenneté et les documents qui leur ont été systématiquement refusés. Deuxièmement, la réforme du secteur de la sécurité est urgente. Un programme progressif de désarmement et de réintégration doit offrir aux membres des groupes armés de véritables alternatives : formation professionnelle, opportunités économiques et un avenir digne. La sécurité des frontières exige un nombre suffisant de gardes recrutés localement et équipés de technologies modernes, et non des points de contrôle corrompus qui facilitent le trafic même qu'ils sont censés endiguer. Plus important encore, la Libye a besoin d'accords frontaliers tripartites avec le Niger et le Tchad pour des patrouilles conjointes et le partage de renseignements. Troisièmement, la revitalisation économique doit démanteler l'économie de guerre. Une loi sur le partage des revenus tirés des ressources naturelles devrait garantir que 20 à 25 % des recettes pétrolières du Sud soient réinvesties localement selon des formules transparentes. Des zones franches à Sabha et à Koufra peuvent formaliser le commerce transfrontalier, supprimant ainsi les incitations à la contrebande. Les investissements dans les infrastructures – routes, centrales solaires, agro-industrie – doivent créer 5 000 emplois immédiatement, avec un soutien ciblé aux femmes et aux communautés minoritaires. Quatrièmement, les services de base doivent être rétablis pour restaurer la confiance dans l'État. Des projets à impact rapide peuvent réhabiliter les routes, moderniser les systèmes d'approvisionnement en eau et garantir que 25 % des budgets nationaux de santé soient alloués aux établissements du sud. Chaque jour de retard alimente le cycle de violence et de prédation. Les combattants étrangers renforcent leur emprise. Les réseaux criminels étendent leurs activités. Les jeunes perdent espoir et rejoignent les milices. La communauté internationale est confrontée à un choix stratégique crucial : investir dans une stabilisation globale par le biais d’un engagement politique – plutôt que par une aide financière, compte tenu du statut de pays à revenu élevé de la Libye – ou risquer le coût exponentiellement plus élevé d’un futur effondrement de l’État. L’inaction favorise l’exploitation des vides de pouvoir par les acteurs criminels, ce qui peut engendrer des crises humanitaires, des interventions militaires et une prolifération des conflits régionaux. Il est donc impératif que l’Union européenne, l’Union africaine, les États-Unis et les Nations unies fassent du Fezzan une priorité de sécurité collective exigeant une action coordonnée, et non plus une préoccupation périphérique. Les partenaires internationaux doivent aligner leurs efforts sur les cadres mis en place par la Libye, en apportant leur expertise technique et leur soutien diplomatique aux réformes difficiles. Cette transition nécessite de passer d’interventions ponctuelles à des programmes de développement globaux ciblant les causes structurelles profondes de la fragilité. Bien que les défis auxquels le Fezzan est confronté soient considérables, ils ne sont pas insurmontables. Avec une volonté politique soutenue et un engagement en faveur d'une gouvernance inclusive, la région peut se transformer d'un fardeau pour la sécurité en un pilier d'une Libye stable et prospère. Cependant, cette transformation impose l'abandon des illusions de solutions miracles ou des solutions centrées sur la force militaire. Une stabilité durable repose sur un travail rigoureux de construction d'institutions légitimes et de promotion des opportunités économiques. Historiquement, les habitants du Fezzan ont subi l'exploitation des ressources et une violence systémique, tout en restant exclus des processus décisionnels qui déterminent leur avenir. En définitive, les enjeux de cet engagement dépassent les frontières de la région ; le redressement de l'État libyen, la sécurité en Méditerranée et la stabilité du Sahel sont intrinsèquement liés à la trajectoire du Fezzan.

Dialogues avec les loups
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il faut le dire noir sur blanc : l’un des aveuglements récurrents des démocraties occidentales tient à leur rapport au temps. Le temps démocratique — celui de l’alternance, de l’urgence électorale, du mandat limité, de la nécessité permanente de produire des résultats visibles dans un horizon court — est en effet un temps rythmé, scandé, hachuré… et, partant, fragile. Ce temps-là est, par nature, impatient, constamment à la recherche d’issues, de compromis et de stabilisations provisoires. Il veut croire, dans une conception téléologique gnostique de l’Histoire, que celle-ci peut être infléchie par la bonne volonté, la négociation et la rationalité partagée. Qu’elle avance invariablement dans le bon sens. Face à lui, le temps totalitaire ne joue jamais la même partition. Il n’est ni pressé, ni linéaire, ni soumis à l’épreuve du suffrage. Au contraire, il est délivré de toutes ces contraintes qu’il juge futiles. C’est un temps long, obsessionnel, tellurique. Un temps de conservation du pouvoir à tout prix. Le régime iranien en est l’une des incarnations les plus achevées. Il vit hors du calendrier démocratique, à mille lieues de la sanction populaire, en dehors même de la temporalité morale ordinaire. Il peut attendre, reculer, feindre, temporiser à souhait. Il sait que l’essentiel n’est pas de convaincre, mais de durer. Par tous les moyens. C’est cette dissymétrie que les hésitations actuelles de l’administration Trump face à Téhéran mettent, malgré elles, en évidence une fois de plus. Non que Trump doive « frapper » l’Iran, ni même chercher l’affrontement militaire direct. Ce serait sans doute offrir au régime des mollahs ce qu’il attend depuis toujours : la posture victimaire, la mobilisation nationaliste, ou encore la sanctification du pouvoir par l’ennemi extérieur. Le « Grand Satan » a toujours eu bon dos… C’est sans doute aussi poursuivre dans la logique du bullying international et ouvrir la boîte de Pandore, en risquant une escalade généralisée. Ce genre de force n’a jamais rien résolu sur le long terme. Le danger est ailleurs. Il réside dans l’illusion qu’un régime fondé sur la duplicité, la répression structurelle et l’exportation idéologique de la violence pourrait se transformer par le dialogue, l’intégration progressive ou la promesse de reconnaissance internationale. Depuis 2008 au moins, et plus encore depuis la vague de répression sanglante de ces dernières semaines, qui a fait des dizaines de milliers de morts parmi les civils iraniens, il est clair que ce régime ne négocie jamais que pour gagner du temps. Du temps pour reconstituer ses forces. Du temps pour poursuivre son programme nucléaire et balistique. Du temps pour continuer à financer, armer et instrumentaliser des milices dans une logique impérialiste qui n’a jamais varié. Le temps obscur et immobile du despotisme est son allié, et le temps démocratique sa proie. Il faut ici lever toute ambiguïté morale. De la même manière que Benjamin Netanyahu doit répondre, tôt ou tard, des crimes commis à Gaza, le directoire iranien doit rendre des comptes pour la répression méthodique, continue et massive infligée à son propre peuple. Il ne s’agit pas d’une comparaison facile et paresseuse, mais d’un principe : aucun régime ne peut s’exonérer indéfiniment du droit et de la justice sous prétexte de souveraineté ou de complexité géopolitique. Même dans un monde désorganisé et réduit à des périmètres d’influence abandonnés à des mégalomanes en tous genres, renoncer à ce principe serait légitimer définitivement le chaos comme pilier fondateur d’un ordre mondial. Même dans un monde où la régression générale à des formes anté, voire anti-démocratiques, n’a que faire du temps du droit international et de ses exigences. Le régime des mollahs est hors du temps à tous les sens du terme. Hors du temps démocratique, qu’il méprise ; du temps moral, qu’il piétine ; du temps historique même, tant son projet repose sur une théologie politique figée, monolithique, sclérosée, incapable de produire autre chose que la violence et la mort pour se maintenir. Réclamer autre chose que son départ et la dissolution de son être martial dans toutes ses ramifications, constituerait une erreur stratégique majeure, voire un acte de complicité. L’expérience l’a démontré, cruellement, avec l’accord de 2015 sous Barack Obama : l’idée d’un retour de l’Iran à la communauté internationale sous ce régime précis, appuyée par une élite iranienne washingtonienne crédule jusqu’à la mauvaise foi, a été non seulement une illusion, mais, pire encore, une utopie destructrice. Elle a renforcé le pouvoir des durs, affaibli les forces de transformation internes, et donné au régime les moyens financiers et politiques de poursuivre son entreprise impérialiste. Que de sang versé depuis une décennie à cause de toutes ces utopies naïves vivaces dans l’esprit de quelques mythomanes ou cyniques dénués de toute moralité ! Plus grave encore, une telle négociation serait une faute morale grave. Une trahison silencieuse envers tout le sang versé ; envers celles et ceux qui, depuis des années, descendent dans les rues d’Iran en sachant que le prix de leur courage peut être la mort, la torture ou l’effacement pur et simple. Une faute qui retombera immanquablement sur ceux, aux États-Unis ou en Europe, qui prétendent défendre encore les valeurs humanistes et démocratiques – mais qui ont du reste détourné tant de fois leurs regards par le passé face à la détresse des peuples soumis. Si un régime n’est plus capable de gérer son peuple autrement qu’en le broyant, c’est qu’il n’a plus aucune légitimité. Pourquoi lui en réinsuffler ? Par réalisme ? En maniant de la sorte la carotte et le bâton, sans repères fixes – en l’occurrence la primauté de la vie humaine et de la liberté des peuples – Trump adresse un message paradoxal supplémentaire concernant la puissance américaine. À savoir qu’elle est en fait une non-puissance, dont les interventions oscillent, sans valeurs aucunes, entre la force brute (l’enlèvement de Maduro, la gestion de l’affaire Groenland), le silence complice (Gaza), la mollesse (Ukraine) et, maintenant, le compromis vaseux (Iran). Certes, et c’est là une tare fondamentale du système international post-1945, le « machin » onusien est plus que jamais confiné à une fonction de spectateur effaré face aux conflits et aux massacres, infiniment bloqué par les intérêts rivaux des puissances. Le fameux « devoir d’ingérence » de Bernard Kouchner, qui est supposé le mettre en application ? Selon quelles normes, quels mécanismes et outils ? Mystère. L’unilatéralisme américain, avec ses deux poids, deux mesures, et ses agendas partiels ? Le multilatéralisme européen, qui a attendu 2026 pour mettre, du bout des doigts, les Pasdaran sur la liste des sanctions internationales ? La question en elle-même est source de confusion profonde… et de plus de chaos. Qu’à cela ne tienne, et pour rester dans le pratico-pratique, la seule « discussion » possible, la seule qui soit à la hauteur du réel, devrait porter sur le départ de Khamenei et de son vaste appareil répressif, mortifère et martyropathe, et sur l’abolition du vilayat-e faqih , matrice idéologique et institutionnelle de ce totalitarisme. La dignité des victimes de ces dernières semaines n’exige pas moins que cela. Et tout ce qui se situe en deçà ne serait qu’un nouvel épisode du même cycle d’aveuglement, une répétition de l’histoire sous couvert de réalisme. Qui plus est, ce sera l’occasion pour les mollahs et leurs satellites régionaux de s’offrir une nouvelle victoire délirante à la Pyrrhus… aux dépens de leurs concitoyens, comme d’habitude. Trump et compagnie feraient bien de s’en souvenir. Le temps que l’Iran feint de demander n’est jamais un temps de réforme ; toujours un temps de prédation, toujours celui d’une bombe à retardement. De Riyad à Washington, c’est à se demander si les stratèges cyniques connaissent l’histoire du Petit Chaperon Rouge et de sa fascination pour les dialogues avec les loups déguisés en grands-mères. Et s’ils ont jamais entendu le refrain terrible de la chanson-testament de Leonard Cohen, You Want It Darker : A million candles burning for the help that never came/You want it darker; we kill the flame .

Trump reprend l’Irak à l’Iran
Par
Khairallah Khairallah
Publié

L’analyse de l’évolution de la situation irakienne depuis le printemps 2003, date de la chute du régime baassiste et clanique de Saddam Hussein à la suite d’une guerre conduite par les États-Unis, permet de comprendre la position foncièrement négative adoptée par le président Donald Trump vis-à-vis d’un éventuel retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, fonction que ce dernier avait été contraint d’abandonner en 2014. La question ne porte pas tant sur un responsable politique irakien pris isolément que sur, d’une part, la charge symbolique incarnée par Nouri al-Maliki et, d’autre part, une décision américaine visant à reprendre l’Irak à l’Iran. La position américaine doit être appréhendée à la lumière du recul iranien dans la région. Un constat s’impose : la République islamique a perdu l’ensemble des guerres qu’elle a menées en marge de la guerre de Gaza, qu’il s’agisse de la guerre du Liban-Sud ou de l’équipée visant à préserver le régime alaouite en Syrie. Si l’on excepte les Houthis au Yémen et leur contrôle de la majeure partie du nord du pays, y compris Sanaa et le port de Hodeïda, il ne reste à l’Iran aucune véritable carte de pression en dehors de l’Irak. Qu’est-ce qui empêcherait alors les États-Unis de reprendre l’Irak à l’Iran, après qu'ils l’ont livré sur un plateau d’argent il y a vingt-trois ans ? Tout indique que Donald Trump cherche à prendre sa revanche sur l’échec américain occasionné par l’administration de George W. Bush. Un échec retentissant, imputable à une administration qui décida d’envahir l’Irak sans planifier l’après-Saddam Hussein et les conséquences politiques, institutionnelles et sociales qui en découleraient. L’administration Bush n’a pas compris que les partis et milices confessionnels inféodés à l’Iran étaient incapables de bâtir des régimes démocratiques susceptibles de servir de modèle aux pays de la région. En définitive, le système irakien mis en place après 2003 n’a pu que pousser une large partie des Irakiens à regretter le régime sanguinaire et archaïque de Saddam Hussein. Ce dernier n’a laissé aucune faute incommise depuis qu’il s’est accaparé le pouvoir à l’été 1979, lorsqu’il s’est débarrassé de son prédécesseur Ahmad Hassan al-Bakr et de tous ceux dont il soupçonnait, ne serait-ce qu’un instant, la loyauté personnelle. Malgré cela, certains en viennent aujourd’hui à regretter Saddam Hussein, lequel ne s’était pas contenté de mener la guerre de huit ans contre l’Iran, alors convaincu qu’il s’agirait d’une proie facile. En réalité, en déclarant la guerre à la « République islamique », Saddam est tombé dans un piège iranien, l’ayatollah Khomeiny recherchant dès 1980 un ennemi extérieur susceptible de mobiliser les Iraniens autour d’un sentiment national rassembleur. Les années ont passé, et Saddam a commis une autre erreur fatale en envahissant le Koweït à l’été 1990. Cela ne suffit pourtant pas à justifier la décision de George W. Bush de livrer l’Irak à l’Iran en se retranchant derrière les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda, dirigée par Oussama ben Laden. Mais la logique de l’illogisme adoptée par l’administration Bush l’a conduite en Irak, alors même qu’aucun lien n’existait entre Saddam Hussein et Oussama ben Laden. Il était logique que les États-Unis poursuivent Al-Qaïda en Afghanistan, où résidait ben Laden. Mais il était en revanche profondément illogique d’intervenir en Irak, dans le cadre d’un pari stratégique qui a coûté très cher à l’Amérique. Donald Trump cherche-t-il, en 2026, à corriger la trajectoire erronée empruntée par Washington dans la période qui a suivi le 11 septembre 2001 ? C’est à partir de cette invasion de l’Irak, dont l’unique vainqueur fut l’Iran et qui ouvrit la voie royale au projet impérialiste iranien dans la région, que Donald Trump décide à présent de faire échec au rêve expansionniste de Téhéran. Et, pour atteindre son objectif, Trump n’a d’autre choix que de reprendre l’Irak à l’Iran. Tel est le sens de son opposition à un retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, celui-ci demeurant l’homme le plus puissant d’Irak dans le cadre du système qui régit le pays depuis le séisme politique de 2003 et de la Constitution qui en est issue. Avec Donald Trump, il n’y a en effet aucune place pour la plaisanterie depuis qu’il a déchiré l’accord sur le dossier nucléaire iranien lors de son premier mandat présidentiel en 2018, puis liquidé Qassem Soleimani, chef de la Force al-Qods des Gardiens de la Révolution, à Bagdad au début de l’année 2020. Loin d’être une figure marginale, Soleimani, dont les ordres ne souffraient aucune discussion, était le véritable gouverneur de l’Irak. Il apparaît de plus en plus clairement que Donald Trump n’est pas Barack Obama, lequel avait conclu en 2010 un accord avec l’Iran, maintenant Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, alors même que le plus grand bloc parlementaire issu des élections de cette année-là était celui d’Iyad Allaoui, largement accepté dans le monde arabe. L’Iran avait écarté Iyad Allaoui, bien que ce dernier disposait constitutionnellement du droit d’accéder à la primature. En 2026, il est naturel que l’Irak cherche un nouveau Premier ministre reflétant la nouvelle réalité régionale. Il est encore plus naturel que ce Premier ministre présente un profil radicalement différent de celui de Nouri al-Maliki, marqué par un sectarisme confessionnel assumé, ou de Mohammed Chia al-Soudani. Jamais ce dernier n’a su, en tant que Premier ministre, se tenir à égale distance de tous les Irakiens, indépendamment de leur confession, de leur communauté ou de leur appartenance nationale. Autrement dit, les évolutions régionales imposent la fin de la tutelle iranienne sur l’Irak, dans la foulée de la Syrie, qui n’est plus dans l’orbite de Téhéran depuis fin 2024. Est-il excessif de souhaiter pour l’Irak un Premier ministre pour l’ensemble des Irakiens, Arabes, Kurdes, Turkmènes, chiites, sunnites, ainsi que ce qu’il reste de chrétiens et de yézidis ? L’existence d’un tel Premier ministre est-elle devenue un rêve irakien ? Ce rêve n’est peut-être pas si lointain, surtout si Donald Trump mène à son terme la mission consistant à mettre fin à la mainmise iranienne sur l’Irak… et s’il garde à l’esprit que ceux qui gouvernent aujourd’hui le pays n’y seraient jamais parvenus sans les chars américains.

Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4)

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. Analyser la guerre soudanaise selon les paramètres d’une guerre confinée à l’espace territorial national relèverait de l’aberration, tant la géographie du pays s’impose comme un facteur structurant. État riverain de la mer Rouge, adossé à la Corne de l’Afrique et situé à proximité immédiate de la péninsule Arabique, le Soudan occupe une position stratégique qui le rend particulièrement vulnérable aux projections de puissance régionales. Depuis une décennie, la mer Rouge est redevenue un espace de compétition active. Routes commerciales, sécurité maritime, contrôle des flux migratoires, ports, bases militaires et logistiques s’y superposent. Le conflit du Yémen, à titre d’exemple, en est l’une des expressions les plus manifestes. La crise du Soudan aussi. Dans cet espace étroit mais décisif, la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, longtemps masquée par une rhétorique de coordination stratégique, s’est progressivement cristallisée. Le Soudan est l’un des théâtres où cette rivalité prend une forme particulièrement brutale. Les Émirats ont privilégié une approche indirecte, fondée sur des réseaux, des acteurs armés non étatiques, des circuits économiques parallèles et des hubs logistiques. Les accusations répétées de soutien aux RSF, qu’Abou Dhabi nie officiellement, s’inscrivent dans cette logique. Le commerce de l’or soudanais, les routes passant par le Tchad et la Libye orientale, l’accès aux marchés et aux infrastructures du Golfe forment un ensemble cohérent qui permet aux RSF de maintenir leur effort de guerre malgré les sanctions et la condamnation internationale. Cette approche ne vise pas nécessairement la victoire militaire des RSF, mais leur capacité à durer, à rester un acteur incontournable et à empêcher toute stabilisation qui ne passerait pas par leurs réseaux. La guerre devient, partant, un levier d’influence et un moyen de peser sur l’architecture régionale sans s’exposer frontalement. À l’inverse, Riyad privilégie une logique plus classique de stabilisation étatique. Le soutien à l’armée soudanaise, souvent coordonné avec l’Égypte, vise à contenir l’effondrement d’un État riverain de la mer Rouge, à sécuriser les voies maritimes, à limiter les flux migratoires incontrôlés, et à empêcher qu’un espace de chaos durable ne s’installe face aux côtes saoudiennes — car Le Caire soutien aussi le FAS dans le but de maintenir au sud un verrou étatique face aux dynamiques de fragmentation armée et aux ingérences concurrentes — notamment émiraties et iraniennes — susceptibles de remettre en cause la sécurité du Nil et l’équilibre stratégique régional. Un abcès de fixation régional Mais si cette approche est moins flexible et plus institutionnelle, elle est aussi plus coûteuse politiquement. La divergence entre ces deux doctrines alimente ainsi directement l’enlisement du conflit. Chaque camp soudanais devient le relais local d’une rationalité régionale distincte, sans que l’un ou l’autre des parrains n’ait intérêt à une victoire nette susceptible de reconfigurer l’équilibre général. Le conflit soudanais devient alors un dossier de gestion, non un problème à résoudre. Une sorte d’abcès de fixation régional. À cette rivalité régionale s’ajoute une couche plus discrète mais décisive : celle de la Russie et de la Chine. Certes, ni Moscou ni Pékin ne jouent un rôle de parrain direct du conflit soudanais. Leur influence s’exerce ailleurs, dans l’arrière- plan du système international, en créant les conditions d’un enlisement durable. La Russie adopte une posture opportuniste. Sans s’engager frontalement, elle bénéficie d’un affaiblissement du cadre normatif international. Chaque blocage au Conseil de sécurité, chaque sanction édulcorée, chaque débat juridique sans traduction opérationnelle contribue à installer le précédent d’un ordre international incapable de produire des effets contraignants. La Chine, de son côté, privilégie une approche silencieuse et économique. Le Soudan demeure pour Pékin un espace d’intérêt à long terme, tant pour ses ressources que pour sa position sur les routes maritimes reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Fidèle à sa doctrine de non-ingérence, la Chine évite toute condamnation politique forte et s’accommode d’un statu quo conflictuel tant que ses intérêts essentiels ne sont pas directement menacés. Ce positionnement russo-chinois neutralise toute perspective de contrainte internationale réelle. Les qualifications juridiques, y compris celle de génocide reconnue par les États-Unis, restent ainsi sans traduction opérationnelle. Le droit international existe, mais il ne produit plus de rupture stratégique. Bienvenue dans le désordre mondial du XXIᵉ siècle. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Prochain article - L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)

Lokman Slim, quand la parole défie les armes

Lokman Slim n’était pas un opposant au sens conventionnel du terme, ni un militant partisan en quête de pouvoir ou de position. Il était, dans le vif de son expérience, un intellectuel qui avait choisi de payer pleinement le prix de ses positions et de confronter le système d’oppression, non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de son environnement social, à travers ses récits et sa rhétorique. Son assassinat est ainsi apparu, dès le premier instant, comme un assassinat symbolique avant de constituer un crime classique, et comme un message politique avant d’être une liquidation personnelle. Lokman Slim est né dans un milieu chiite dont il ne s’est jamais détaché. Il a cependant refusé que celui-ci se transforme en une prison idéologique ou une identité réductrice. Très tôt, il a compris que le véritable danger pour une communauté ne provient pas tant de l’extérieur que du fait d’étouffer le droit à la critique et transformer cette collectivité en un groupe fermé gouverné par la peur et par une allégeance imposée sous la contrainte. Aussi, son conflit avec le Hezbollah ne relevait-il pas d’un simple désaccord politique, mais d’un affrontement existentiel entre ceux qui conçoivent la politique comme un espace ouvert au débat et à la reddition de comptes, et ceux qui la perçoivent comme une doctrine fermée, préservée par les armes. Lokman Slim a fondé, avec sa sœur Racha, les éditions Dar al-Jadid, et avec son épouse Monika Borgman, l’association UMAM pour la documentation et la recherche, plaçant ainsi la mémoire au cœur de son combat. Il avait compris très tôt que l’aliénation ne s’exerce pas uniquement par la force militaire, mais aussi par le contrôle des récits, la neutralisation des faits non conformes et la réécriture de l’histoire de manière à servir un présent autoritaire. C’est la raison pour laquelle il a œuvré à documenter les divers épisodes de la guerre civile, les violations et les assassinats, non pas pour exhumer le passé, mais pour protéger l’avenir en empêchant une réédition des mêmes violences sous des appellations nouvelles, notamment celle de la réconciliation avec la mémoire. Lokman Slim faisait figure d’exception dans un paysage culturel libanais habitué à la tergiversation. Il ne se cachait pas derrière un discours conventionnel et n’allait pas dans le sens de l’opinion dominante, ni ne recherchait des compromis fondés sur la sémantique. Il affirmait clairement que les armes hors du contrôle de l’État constituaient une catastrophe nationale, que le fait de lier le destin du Liban à un projet régional mené par l’Iran relève du suicide politique, et que le fait de transformer la communauté chiite en une communauté ayant pour vocation la « résistance » bafouait le droit de ses membres à la différence. De telles positions, dans un milieu régi par la logique des accusations de trahison et d’hérésie politique, ont fait de lui une cible permanente de menaces et de diffamation, avant de conduire à son assassinat. Dans ce contexte, son engagement dans l’action politique structurée n’était ni un luxe ni une rupture avec son rôle culturel. Il découlait plutôt de sa compréhension des limites de la parole et de la nécessité de l’inscrire dans un cadre collectif capable de la protéger et de la transformer en actions concrètes. C’est ainsi qu’il avait fondé la Coalition des démocrates libanais, dans une tentative de mettre sur pied une opposition démocratique souverainiste trans-confessionnelle qui rejette à la fois la logique des armes et celle du clientélisme, et qui associe le concept de l’État à celui de la justice et de la reddition des comptes, plutôt qu’un partage confessionnel du pouvoir. Après son assassinat, la coalition n’est pas devenue un simple souvenir symbolique, mais a entamé, depuis que j’ai assumé sa présidence, une phase difficile de consolidation de son action politique. Des efforts ont ainsi été déployés pour transformer ce choix politique en une action organisée, plutôt que de la limiter à un simple slogan moral. En tant que président, j’ai cherché à transformer l’héritage intellectuel de Lokman Slim en un programme politique clair : un discours souverainiste et démocratique, inflexible sur la question des armes, qui rejette le populisme et qui aborde l’effondrement du Liban dans une perspective de reconstruire l’État plutôt que de gérer le désastre. L’assassinat de Lokman Slim n’a pas marqué la fin d’un processus, mais un moment de vérité. Il a mis en lumière l’ampleur de la violence inhérente au système informel qui gouverne le Liban, ainsi que la fragilité de l’État et son incapacité à protéger ses citoyens, dans toute leur diversité. Il a également révélé que la tentative de faire taire une voix ne fait pas disparaître l’idée qu’elle porte, mais place ceux qui la défendent devant la responsabilité d’en assurer la continuité par d’autres moyens, cette fois-ci politiques et organisationnels, comme la coalition a tenté de le faire après l’assassinat. Dans son combat, Lokman Slim n’a jamais été une voix élitiste et isolée. Il cherchait constamment à combler le fossé entre la pensée et la politique, la culture et la société. Il ne s’adressait pas à l’Occident en quête de légitimité, pas plus qu’il n’adoptait un ton condescendant envers son propre milieu. Au contraire, il le confrontait de l’intérieur de son environnement social, affirmant son droit à être plus qu’un simple réceptacle humain pour les projets des autres. C’est ce qui rendait son combat plus douloureux pour ses adversaires, car il les dépouillait de leur prétention à une représentation exclusive et exposait la fragilité de leur discours dès lors qu’il est confronté à des arguments plutôt qu’à des slogans. Aujourd’hui, des années après son assassinat, Lokman Slim ne saurait être réduit à la seule image d’une victime ou d’un martyr. Sa véritable valeur réside dans le modèle qu’il a incarné : celui de l’intellectuel intransigeant, qui a refusé de dissocier l’éthique de la politique et de rester passif face à l’effondrement de son pays. Il nous a laissé un lourd héritage, non seulement à travers ses livres et ses archives, mais aussi par la question qui demeure tout entière : un État peut-il se construire sous la menace d’armes qu’il ne contrôle pas ? Le pluralisme peut-il être préservé dans un climat de peur ? Et la mémoire peut-elle constituer une forme de résistance ? Lokman Slim n'a peut-être pas remporté la victoire de son vivant, mais son combat a rendu la défaite plus difficile et le silence impossible. Il a ouvert une brèche dans le récit du pouvoir. Une brèche que toutes les tentatives de déni ne sauraient guérir. Cela, en soi, constitue une forme de victoire.

Nassib Lahoud, le « perdant magnifique »
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a quatorze ans, le 1er février 2012, disparaissait l’ancien député et ministre Nassib Lahoud. En ces temps où le populisme fait des ravages à travers le monde — et le Liban semble, une fois de plus, avoir été un précurseur dans la déferlante actuelle —, il fait bon d’évoquer la mémoire d’un homme qui, au cours des trois dernières décennies, a véhiculé et défendu une autre vision, une autre pratique du politique . Qui plus est en terre libanaise, là où les passions grégaires propulsent naturellement un modèle très arrêté de chef historique exalté ou de renard utilitariste désabusé revêtu des oripeaux du sectarisme, plutôt que des hommes d’États posés disposant d’idées modernes et d’une vision profonde et stratégique de la chose publique. Partout, dans le Vieux Monde comme dans le Nouveau, un certain leadership traditionnel et fondé sur la peur, le cloisonnement, et un ethnocentrisme identitariste l’emporte désormais sur le discours d’ouverture, de la modération, et d’adhésion aux valeurs qui ont été à l’origine de la finalité de la personne humaine et de l’idée de communauté internationale habitée par l’idéal d’un ordre international qui ne soit pas fondé sur la force brutale, mais sur la solidarité, la justice, le droit et la paix. Que tout cela paraît utopique à présent ! Au pays du Cèdre, la régression est encore plus sensationnelle, compte tenu des formes d’allégeances préétatiques, du clanisme/féodalisme au milicianisme théocratique, le tout agrémenté d’une dose nécessaire de communautarisme pour calmer les angoisses ontologiques des uns et des autres. La duplicité domine partout, y compris dans les rangs des pervers narcissiques qui se revendiquent angéliquement de la modernité et du progressisme alors qu’ils ne font que reproduire, sous leurs pseudo discours réformistes, les schèmes habituels du traditionalisme engoncé dans la sclérose du népotisme avec son lot ancestral de corruption, de vices et de mensonges. L’habit ne fait pas le moine ; encore moins l’homme d’État, et le babillage a encore de beaux jours devant lui. Dans cette longue, très longue nuit du politique, loin de s’estomper au milieu des fantômes du souvenir, une figure comme celle de Nassib Lahoud, avec son calme, sa lucidité, sa mesure, sa rigueur, son sens des institutions, son panache, son élégance et sa noblesse, continue de briller de mille feux — et de montrer la voie. Car Nassib Lahoud n’était pas un responsable politique comme les autres. Il faisait partie de ceux, rarissimes, qui représentaient un modèle, un projet d’avenir. Une véritable gageure dans un pays qui préfère se résoudre à un réalisme politique cynique, discréditant comme « irréalistes » tous ceux qui ne confondent pas la politique avec la ruse, la puissance avec la brutalité, et l’État avec son simulacre. Pourtant, Nassib Lahoud n’était pas un rêveur. Pas plus qu’un Raymond Eddé, Albert Moukheiber, Fouad Boutros, Samir Frangié, Hassan Rifaï ou Michel el-Khoury, pour n’en citer que quelques-uns. Sa tare fondamentale ? Il échappait aux « normes politiques » héritées de la dislocation de l’État libanais, de la guerre et d’une servitude volontaire au plus fort ou au plus offrant. Aussi n’avait-il pas besoin d’éclats spectaculaires ou d’occupation sonore de l’espace public, de hordes de supporters avides de se livrer corps et âme pour combler un besoin pathologique de pouvoir et de reconnaissance. Nassib Lahoud, c’était une présence dense, jamais envahissante ; une autorité qui ne cherchait pas à s’imposer, parce qu’elle n’avait rien à prouver. Ses valeurs parlaient pour lui. Sa perception de l’homme, son ambition de restaurer l’État, de commander en servant les citoyens plutôt qu’en les dominant, en faisaient un leader naturel. Il n’avait pas besoin de fonder sa légitimité sur des faits de guerre, de glorioles insipides maculées de sang — et il est bon de le rappeler à l’heure où le passé et ses démons continuent d’empoisonner le discours politique libanais, comme s’il n’y avait aucun moyen d’établir une autorité autre que sur des mémoires fragmentées et disjonctées. Oui, Nassib Lahoud faisait partie de cette espèce rare d’hommes pour qui la politique n’était pas un théâtre, mais une discipline intérieure. Une tenue. Une retenue, même. À rebours de la virilité tapageuse et des postures martiales, il assumait la voie qu’il s’était tracée : la mesure comme force ; la lenteur comme vertu ; la précision comme morale. Chaque mot, pesé, l’était par sens de la gravité et de la responsabilité. En fait, Nassib Lahoud respectait l’espace du politique, parce qu’il respectait les autres. Il respectait aussi son pays, ses fragilités, ses équilibres instables, son pluralisme irréductible, sa souveraineté, ses libertés. L’expérience de la guerre lui avait appris, très tôt, que le Liban ne survivrait pas aux hommes pressés, ni aux hommes ivres de certitudes, ni aux vende patria veules et corruptibles ; encore moins aux hommes persuadés d’incarner le destin. Le Liban, pour tenir, avait besoin d’arbitres plus que de chefs, de gardiens plus que de conquérants. Il avait besoin d’un État qui sache dire non, y compris à ses propres camps, et d’une présidence rassembleuse, qui puisse gouverner et arbitrer avec la force de la Constitution, sans manifestations apoplectiques, sans enjeux de pouvoir. C’est en cela que Nassib Lahoud était un homme d’État au sens plein, presque classique du terme. Il faisait partie d’une minorité au Liban qui pensaient la souveraineté sans hystérie, la réforme sans ressentiment, ou encore l’identité sans crispation. Son libanisme n’était ni une incantation ni un fétiche, mais reposait sur un équilibre d’orfèvre entre liberté et règle, diversité et unité, ouverture arabe et autonomie nationale. Une libanité adulte, débarrassée des complexes comme des fantasmes, délivrée des fièvres qui avaient rongé l’être national pendant des décennies, jusqu’à la destruction, l’asservissement, la honte… Presque jusqu’à la disparition. Dans ce sens, son échec politique — s’il faut l’appeler ainsi — n’est pas seulement celui d’un homme. C’est le « système » qui, à chaque bifurcation décisive, a choisi d’écouter les sirènes plutôt que le bon sens. Comment aurait-il pu en être autrement, au pays où la mobilisation affective est inéluctablement privilégiée à la construction institutionnelle, et où la force, matinée d’hypocrisie, a toujours été le moyen pour chaque communauté, et derrière elle, pour chaque individu, d’exister face à un autre virtuel ou réel. Nassib Lahoud n’a pas été écarté parce qu’il manquait de clairvoyance. Simplement, il en avait trop pour une classe politique déjà engagée dans sa propre démission morale. À distance, sa figure peut paraître presque anachronique. Et pourtant, elle est d’une actualité brûlante. À l’heure de l’effondrement généralisé, de la dislocation de l’État, de la phagocytose des institutions par des logiques infra-étatiques ou prédatrices, Nassib Lahoud nous manque précisément parce qu’il n’offrait pas de solutions miracles, mais une boussole. Une éthique de la décision. Une idée exigeante de la fonction publique comme service. Des repères. Le Liban d’aujourd’hui souffre d’un déficit de caractères et de valeurs. C’est là le mal endémique. Et Nassib Lahoud appartenait justement à cette lignée rare où la politique est précisément une affaire de caractère, au sens presque antique du terme: une cohérence entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. En d’autres termes, une fidélité à soi qui n’est pas narcissique ou pathologique, mais structurante. On a souvent dit, après sa disparition, qu’il était le « président que le Liban n’a pas eu ». C’est vrai. Mais c’est encore plus grave que cela. Il était le type de président qui terrifiait tout le monde : la pègre, les seigneurs de la guerre, les adeptes de la politicaille de caniveau, et, à plus grande échelle, les parrains régionaux et internationaux « réalistes » qui préfèrent en général, par convenance, plébisciter la médiocrité. Et c’est peut-être là, au fond, notre plus lourde responsabilité collective. Qu’à cela ne tienne, il reste de Nassib Lahoud cette leçon silencieuse, presque sévère: celle d’un homme qui a préféré perdre plutôt que trahir l’idée qu’il se faisait de l’État. Dans un pays où l’on gagne trop souvent en se reniant, cette leçon-là, la plus belle, celle du « perdant magnifique », continue de déranger. Et tant mieux.