


Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire.
Le Soudan ne s’est pas effondré d’un seul bloc. Il s’est défait par strates successives, au rythme d’une guerre qui ne vise ni la prise durable du pouvoir ni la reconstruction d’un ordre politique, mais l’épuisement progressif de ce qui subsiste encore de l’État. Depuis avril 2023, la violence s’y installe comme un régime en soi, transformant le pays en un espace fragmenté où le temps long du conflit compte davantage que toute victoire militaire ponctuelle.
Le face-à-face entre les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, n’est que la surface visible d’un processus plus profond, qui a éclaté dans le vide politique laissé après la chute en avril 2019 de Omar al-Béchir, lorsque l’alliance de circonstance entre l’armée régulière et les RSF s’est brisée sur la question du contrôle de l’appareil militaire, de l’intégration des milices et du partage réel du pouvoir dans un État déjà profondément délégitimé.
Il convient de rappeler dans ce cadre que les RSF trouvent leur origine directe dans les Janjaweed, les milices arabes de sinistre mémoire, mobilisées par le régime d’al-Bachir au début des années 2000 pour écraser les rébellions au Darfour. Le régime avait transformé la violence milicienne en outil d’État, en légitimant les Janjaweed comme auxiliaires de la contre-insurrection, en les restructurant, à partir de 2013, sous le nom de RSF, et en les intégrant juridiquement à l’appareil sécuritaire soudanais, tout en leur laissant une autonomie exceptionnelle.
Les RSF sont donc le produit d’une stratégie délibérée du régime Bachir, visant à déléguer la violence extrême à des forces périphériques, socialement et géographiquement détachées du centre, afin de préserver l’armée régulière d’une exposition directe aux crimes de masse. On pourrait dire sans circonvolutions qu’il s’agit du dernier cadeau empoisonné du dictateur à son pays.
Pas de projet politique structuré
Il serait toutefois illusoire de lire l’affrontement actuel comme un duel mimétique strictement interne entre un autre « Tapioca » et un autre « Alcazar ». Derrière le schéma classique des deux « généraux fous », chacun de ces appareils armés ne tient, ne dure et ne se projette que parce qu’il s’inscrit dans des configurations de soutiens extérieurs distinctes, qui conditionnent autant la conduite de la guerre que son enlisement.
Le conflit oppose ainsi un appareil militaire étatique soutenu principalement par l’Égypte et l’Arabie saoudite - avec un appui capacitaire opportuniste de l’Iran - à une force paramilitaire largement dépendante de réseaux financiers, commerciaux et logistiques attribués aux Émirats arabes unis.
Ce qui favorise cependant la lecture classique du duel mimétique entre deux mégalomanes en treillis, c’est qu’aucun des deux camps ne porte de projet politique structuré. Mais n’est-ce pas là l’apanage de toute la région ? D’un côté comme de l’autre, il n’est pas question ainsi de gouverner un État refondé, encore moins de reconstruire un contrat social. L’enjeu est ailleurs. Il s’agit de tenir des espaces exploitables, sécuriser des flux, préserver des capacités de nuisance, ou encore empêcher l’autre de transformer un avantage militaire en domination exclusive. Dans ce cadre, Khartoum a perdu sa fonction de capitale politique. Sa conquête ou sa reconquête n’a pas modifié la logique générale du conflit ; elle a simplement déplacé des équilibres tactiques sans toucher à l’architecture profonde de la guerre.
Les RSF ont compris très tôt que la reconnaissance internationale n’était pas décisive. Aussi leur stratégie repose-t-elle plutôt sur la durée, sur l’intégration à des circuits régionaux d’armement et de financement, et sur l’usage d’une violence extrême destinée à produire des effets irréversibles. Le Darfour, et en particulier la région d’el-Fasher, illustre cette logique. Les sièges prolongés, la destruction systématique des camps de déplacés, l’entrave organisée à l’aide humanitaire, la violence sexuelle de masse relèvent moins d’un chaos incontrôlé que d’une méthode visant à disloquer durablement les sociétés locales, à rompre les solidarités communautaires, et à provoquer des déplacements de population difficilement réversibles.
Une guerre conçue pour durer
Il convient de préciser dans ce cadre que les rapports des organisations internationales font état de centaines de viols commis sur des enfants, des femmes et des filles dans des contextes de raids. Dans ce sens, la violence exercée n’est pas seulement punitive, mais structurante, dans la mesure où elle redessine les équilibres humains du territoire, modifie les rapports de force locaux, et transforme la guerre en outil d’ingénierie démographique. Le Darfour, à titre d’exemple, ne constitue pas une périphérie oubliée du conflit ; il en est le cœur sombre, le lieu où s’expérimentent les formes les plus radicales d’une guerre conçue pour durer.
Partant, face à une telle dynamique, il ne faut pas se leurrer : l’armée soudanaise est loin d’incarner un projet de restauration étatique. Elle ne représente pas plus que la survie d’un appareil replié sur ses bastions traditionnels du nord et de l’est et recentré autour de Port-Soudan, devenu capitale de guerre et façade indispensable à la reconnaissance internationale. La reprise partielle de Khartoum en 2025 a ainsi permis une stabilisation militaire relative, mais elle n’a ni rétabli l’autorité de l’État, ni inversé la dynamique de fragmentation du pays.
Ce que l’on observe, en réalité, c’est la transformation du Soudan en espace administré par la guerre, avec la transformation de l’État en label disputé, en coquille institutionnelle vidée de toute capacité de projection souveraine. La guerre n’a pas remplacé l’État ; elle l’a simplement désubstantialisé.
Dans ce contexte, la partition de facto progresse sans jamais être formalisée. À l’ouest, les RSF consolident leur emprise territoriale, tandis qu’à l’est et au nord, l’armée se replie sur un Soudan côtier et nilotique réduit à ses fonctions minimales. Entre les deux s’étend un espace de violences diffuses, de trafics et de populations piégées, où l’appartenance politique n’offre aucune protection.
Le conflit soudanais illustre ainsi une mutation plus large des guerres contemporaines : des guerres sans horizon politique, sans victoire décisive, où l’objectif n’est pas de clore le conflit mais d’en maîtriser les rentes. Et tant que cette économie de prédation reste solvable, la guerre est vouée à se prolonger indéfiniment.
Prochain article: Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique: la régionalisation du conflit soudanais