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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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La grande mosquée Cheikh Zayed, joyau architectural et symbole de tolérance

La grande mosquée cheikh Zayed d’Abou Dhabi est l’un des monuments les plus emblématiques des Émirats arabes unis. Un véritable chef-d’œuvre architectural qui accueille près de 7 millions de visiteurs par an, dont 82% d’étrangers. Le site s’impose comme une plateforme de dialogue interreligieux et de promotion des valeurs humaines universelles. L’histoire de cette mosquée remonte aux années 1980, lorsque le cheikh Zayed bin Sultan al-Nahyan, père fondateur des Émirats arabes unis, conçoit le projet d’édifier un lieu de culte destiné à symboliser la modération de l’islam. Sa vision était claire : ériger un édifice ayant pour vocation de promouvoir la tolérance et les échanges culturels entre les peuples et d’allier la diversité culturelle du monde islamique aux valeurs historiques et modernes de l’architecture et de l’art. La construction de la mosquée s’est étendue sur onze ans, s’achevant en décembre 2007. Décédé en 2004, le cheikh Zayed repose aujourd’hui dans la cour de la mosquée qu’il a fait édifier. La grande mosquée Cheikh Zayed impressionne autant par sa beauté que par ses dimensions exceptionnelles. Elle s’étend sur plus de 12 hectares (120.000 mètres carrés) et peut accueillir près de 55.000 fidèles. Ce qui en fait l’une des plus vastes mosquées au monde. Un projet de construction collectif L’édification de la mosquée a fait l’objet d’un projet collectif international, mobilisant près de 3.000 ouvriers et 38 entreprises locales et internationales. Des professionnels, artistes et artisans de renom, issus de nombreuses nationalités, ont également pris part à ce projet. Ils sont venus notamment de Syrie, d’Inde, d’Italie, d’Allemagne, de Turquie, du Pakistan, de Malaisie, d’Iran, de Chine, du Royaume-Uni, de la Nouvelle-Zélande et de la Macédoine du Nord. (Photo Mohamed Zarandah / Anadolu via AFP) Par conséquent, la mosquée marie harmonieusement différents styles islamiques. Elle compte 82 dômes de tailles variées, certains pouvant atteindre 85 mètres de hauteur. Aux angles de la cour, s’élèvent quatre minarets de plus de 100 mètres de hauteur, tandis que plus de 1.000 colonnes soutiennent l’ensemble de la structure. De délicates mosaïques florales ornent la cour, alors que les chapiteaux des colonnes représentent des fleurs de palmier dorées. La structure en acier et béton du site est entièrement revêtue de panneaux de marbre de Carrare, réputé pour être le marbre blanc le plus pur au monde. La cour centrale, qui s’étend sur 17.080 mètres carrés, est également pavée de ce marbre, conférant à l’édifice un éclat incomparable. Raffinement intérieur La façade est dotée d’un système d’éclairage nocturne innovant. Selon le cycle lunaire, les lumières évoluent progressivement, passant d’un blanc froid lors de la pleine lune à un bleu profond à la quatorzième nuit. La décoration intérieure de la mosquée respecte les préceptes islamiques : aucune représentation humaine ou animale n’y figure, mais des motifs floraux et géométriques, ainsi que des arabesques, habillent l’espace. Des arcs lancéolés ornent la mosquée dont l’intérieur est recouvert de 12.100 panneaux de moulures en gypse et fibre de verre. Les 1.048 colonnes ornementales, sculptées par des artisans locaux, sont incrustées de pierres semi-précieuses. Le plafond de l’imposante salle de prière principale est soutenu par 24 colonnes recouvertes de marbre blanc et incrustées de nacre. Les 99 noms de Dieu (Allah) sont inscrits sur le mur de la qibla subtilement éclairé. Les lustres spectaculaires sont ornés de cristaux Swarovski et de 40 kilos d’or 24 carats. Le lustre principal de la mosquée est le plus grand au monde. Le tapis persan de la salle de prière principale est un véritable chef-d’œuvre. Avec ses 5.627 mètres carrés, il constitue le plus grand tapis fait main au monde. Sa valeur est estimée à 8,5 millions de dollars. Dialogue interculturel Depuis son inauguration, la mosquée s’est imposée comme une destination incontournable du tourisme culturel. Elle figure au nombre des attractions touristiques mondiales les plus prisées et est considérée comme la principale attraction culturelle et religieuse du Moyen-Orient. Au-delà de sa vocation religieuse et de sa magnificence, la mosquée demeure fidèle à sa mission de dialogue interculturel. Le programme Jusoor (racines en arabe, NDLR), lancé en 2019, en est la parfaite illustration. Dans le cadre de cette initiative, des individus et des institutions de divers horizons sont invités à vivre une expérience religieuse et culturelle unique, favorisant la compréhension mutuelle et la promotion des valeurs humaines universelles. Le site accueille également le Centre de la grand mosquée Cheikh Zayed (Sheikh Zayed Grand Mosque Center), un centre d’apprentissage doté d’une bibliothèque riche en ouvrages classiques et publications en plusieurs langues dont l’arabe, l’anglais, le français et l’italien. Plus qu’un lieu de culture, la grande mosquée est l’incarnation des valeurs de tolérance, d’ouverture et de coexistence pacifique que le cheikh Zayed souhaitait transmettre aux générations futures. Elle demeure le symbole vivant de cet héritage.

La fête de Saint Maron: histoire, sacrifices et promesse d’avenir

« Le Liban n’appartient pas aux Maronites ; ce sont les Maronites qui appartiennent au Liban » Patriarche Nasrallah Sfeir Saint Maron, dont la fête est célébrée en ce 9 février, n’est pas seulement une figure religieuse ; il est, pour les Maronites et pour le Liban, un symbole fondateur de liberté, de fidélité et de résilience. Enraciné dans l’ascèse et la prière au IVᵉ siècle, cet ermite syrien a inspiré une tradition spirituelle qui s’est étendue au fil des siècles et qui deviendra l’Église maronite : un pilier essentiel de l’histoire libanaise et une force vive dans la construction d’une identité pluraliste au cœur du Moyen-Orient. À travers les âges, les Maronites ont affronté épreuves et persécutions, façonnant leur identité dans les montagnes du Mont-Liban, souvent en marge des grandes puissances mais toujours au centre de la vie religieuse, culturelle et sociale du pays. Leur fidélité à la foi et à leurs valeurs est allée de pair avec un engagement profond pour la liberté humaine et la coexistence — un message rare dans une région marquée par des bouleversements incessants. Les Maronites n’ont pas seulement survécu ; ils ont contribué directement à la naissance de ce que nous appelons aujourd’hui le Liban . Leur présence historique a influencé le développement politique et social du pays, donnant naissance à une vision de coexistence entre communautés différentes et une structure institutionnelle unique. Ils ont bâti des écoles, des hôpitaux, des universités, et des institutions sociales qui ont soutenu la société libanaise, souvent en l’absence d’un État pleinement organisé. Chaque pierre posée, chaque enfant instruit, chaque malade soigné reflète l’idée que le service au prochain est une dimension essentielle de l’identité maronite. Querelles intestines et divisions Pourtant, cette histoire glorieuse ne doit pas occulter les défis internes. Les querelles intestines au sein de la communauté maronite – qu’elles soient politiques, sociales ou économiques – ont parfois affaibli sa cohésion. Les divisions, amplifiées par le contexte national, ont fragmenté des courants de pensée et parfois détourné l’attention des enjeux essentiels. Dans un Liban déjà fragilisé par des crises structurelles, ces tensions internes ont donné l’impression que le legs historique des maronites était menacé d’érosion et que leur rôle central allait se diluer face aux rivalités contemporaines. Cependant, l’histoire enseigne une vérité profonde : même lorsque les difficultés paraissent insurmontables, les sociétés capables de puiser dans leur mémoire collective et leurs valeurs fondatrices peuvent renaître. L’héritage maronite est loin d’être une relique poussiéreuse du passé ; il constitue une réserve morale et spirituelle puissante. Les Maronites ont résisté à l’adversité pendant des siècles – des persécutions médiévales aux bouleversements modernes – sans jamais renier l’essence de leur vocation. Aujourd’hui plus que jamais, ce courage moral, cette fidélité à la dignité humaine, peuvent être remis au service d’un Liban renouvelé . En renouant avec les valeurs de liberté, de dialogue et de respect mutuel qui ont guidé leurs ancêtres, les Maronites peuvent contribuer à surmonter les divisions qui affligent le pays. Ce n’est pas un appel à l’uniformité, mais à la réaffirmation d’un rôle positif et constructif dans une société pluraliste. Un lien pour le dialogue Ce rôle ne se limite pas à la protection des intérêts communautaires. Il englobe une responsabilité plus large : être un lien, un pont de dialogue entre les différentes composantes de la nation, une voix pour la justice sociale, un catalyseur d’harmonie dans un paysage souvent fracturé. Les Maronites ont, par le passé, incarné l’idée d’un Liban qui pourrait être un espace de coexistence pacifique et de créativité humaine. Cette idée n’est pas morte. Elle vit encore, prête à être intensifiée par ceux qui veulent en faire une réalité vivante. L’avenir des maronites ne doit pas être défini par les rivalités internes, mais par leur capacité à transcender ces divisions et à s’unir autour de ce qui compte le plus : la pérennité du Liban comme terre d’accueil, de pluralisme et de dignité humaine. Les défis actuels — qu’ils soient politiques, économiques ou sociaux — ne sont pas insurmontables si la communauté sait puiser dans son héritage spirituel et moral. Le message intemporel de saint Maron, qui a inspiré des générations à vivre avec foi et courage, demeure pertinent aujourd’hui. Ce message n’est pas enfermé dans les archives du passé : il vit dans les institutions éducatives, les monastères, les centres sociaux, dans chaque geste d’entraide et de solidarité. Tant que cette flamme demeure, il existe une possibilité réelle que les maronites — et avec eux tout le Liban — se redressent, unis dans la diversité, confiants dans l’avenir . En ce jour de Saint Maron, rappelons-nous que notre héritage est autant un souvenir qu'une source d’espérance. Et que l’avenir, malgré les obstacles, peut être écrit avec audace et lucidité, en s’appuyant sur les leçons et les sacrifices du passé tout en regardant vers un Liban de concorde et de prospérité.

Crise libanaise: où en sommes-nous?
Par
Khalil Helou
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Les étapes de la reconstruction de l’État libanais semblent être gelées, malgré quelques progrès sur le plan technocratique. Au terme de plus d’un an de « guerre de soutien » menée par le Hezbollah et l’affaiblissement de ce parti sur la scène régionale, l’élection du président de la République avait suscité une vague d’euphorie démesurée. La formation d’un gouvernement prometteur avait induit l’espoir d’une restauration de la souveraineté de l’État. Cependant, un an plus tard, cette euphorie s’est transformée en déception, et l’espoir s’est dissipé. Le refus du Hezbollah, à l’instigation de l’Iran, de se plier à la volonté de la majorité des Libanais et de remettre ses armes à l’État, ainsi que sa violation de la résolution 1701, ont servi, et continuent de servir, de prétexte au harcèlement israélien qui vise ses cadres et son infrastructure. Cette dynamique empêche tout progrès dans le redressement de l’État libanais. Malgré l’affaiblissement de l’Iran et le soutien de Washington, des pays arabes et de la communauté internationale, une grande partie des acteurs au niveau des pouvoirs exécutif et législatif à Beyrouth, ainsi que certains anciens militaires qui induisent en erreur les Libanais quant à la capacité de notre armée, continuent de se soumettre à un Hezbollah arrogant et menaçant. Ce phénomène n’est pas surprenant, car ces responsables, du plus haut au plus bas échelon, ont été habitués, durant quatre décennies, à céder face à cette influence. On ne devrait pas être étonné de voir ces individus changer de cap et de s’aligner sur un autre camp si le conflit entre Téhéran et Washington débouche sur une guerre éclair ou totale au profit des États-Unis. Mais en cas de conflit prolongé ou de concessions de la part de Washington, ces acteurs se féliciteront de leur alignement opportuniste. Pour l’heure, ils se placent donc en situation d’attente ( stand-by mode ) pour déterminer dans quel camp ils se situeront. Le problème, c’est qu’ils sont la façade du Liban ! Et les grands décideurs de ce monde les méprisent en privé, les caressent dans le sens du poil et les insultent en public. Le Hezbollah et son corollaire, le mouvement Amal, ont utilisé la rue et le contrôle du Parlement, par le biais du chef du législatif pour s’affirmer. De surcroît, le Hezbollah avait recours aux armes, aux assassinats et aux menaces camouflées ou publiques, dans le même but. Cela s’est avéré efficace avec les pôles du pouvoir. Les deux partis armés continuent de manœuvrer et d’évoluer dans le même temps au sein de l’État et à travers leur milice, relevant organiquement du corps des Gardiens de la révolution iranienne. De plus, ils ont infiltré l’État profond et les institutions officielles à tous les niveaux. L’assainissement de ces institutions relève de la responsabilité de l’exécutif et du président de la République. Les deux partis n’ont rien proposé et ne proposent aucun projet crédible pour édifier l’État libanais, en dehors d’une dialectique de résistance qui a échoué et des haines tous azimuts. Seule la survie du Hezbollah compte, et bien qu’affaibli, ce parti persiste sur la même voie qui a prévalu pendant quatre décennies. Seuls de vrais hommes d’État pourraient faire avancer les choses. Or ceux-ci sont largement absents des institutions officielles, à l’exception de quelques rares figures souverainistes, qui restent fermes sur leurs positions. Ce qui les expose aux attaques les plus virulentes et à des menaces physiques de la part d’un Hezbollah qui s’accroche désespérément à ses acquis. Ce qui pourrait coûter très cher à tout le pays. Les indécis, les corrompus, les gens du bazar, ceux qui sont atteints de cécité sociopolitique, ainsi que les lâches ne peuvent ni gérer, ni diriger ni avoir la stature d’un leader. Le Liban regorge de ressources humaines et de capacités. Celles-ci n’attendent que l’opportunité, la vraie, pour initier une renaissance. Dans un tel contexte, force est de relever que la Syrie voisine a battu tous les records en termes de redressement de ses institutions étatiques. Il lui reste cependant énormément de lacunes à combler. Elle se doit de rassurer les minorités, de les intégrer. Elle a un système à construire… En bref, elle a encore un long chemin à parcourir pour atteindre la stabilité. En contrepartie, ce qui a été réalisé est très prometteur, parce qu’à la tête de l’État syrien se trouve un homme d’État, Ahmad el-Chareh, qui émerge, en faisant preuve de maturité et de pragmatisme. Il sait que les yeux des Syriens et du monde entier sont rivés sur lui, et il relève le défi. Au Liban, nous attendons l’émergence d’hommes d’État.

Conférence internationale de soutien à l’armée libanaise: des enjeux multiples (1/3)

À l’approche de la date de la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise, prévue pour mars 2026, à Paris, le Liban se trouve à un moment critique. Cette réunion, destinée à mobiliser la communauté internationale en faveur des forces régulières, intervient dans un contexte politique et régional extrêmement complexe. Chaque décision ou absence de décision de l’État libanais par rapport au monopole des armes notamment, aura un impact direct sur l’efficacité de l’aide internationale à la troupe et, plus largement, sur l’avenir même de l’armée et de la souveraineté nationale. La date retenue, le 5 mars 2026, reste toutefois conditionnelle. Selon le général Maroun Hitti, la conférence pourrait être reportée si une étape cruciale n’est pas franchie d’ici là par le Liban. Cette étape consiste soit en une décision politique unanime au sein du gouvernement libanais, incluant donc les ministres du Hezbollah et de Nabih Berri, pour que l’État reprenne en main le dossier des armes, et que le Hezbollah se soumette à son autorité, soit en un événement régional majeur. Celui-ci pourrait être un cataclysme ou un conflit armé qui contraindrait l’Iran à se conformer aux exigences de la communauté internationale, modifiant ainsi l’équilibre des forces dans la région. La conférence de Paris ne se limite pas ainsi à un simple rendez-vous technique ou diplomatique. Elle est intimement liée aux équilibres géopolitiques régionaux et à l’agenda stratégique des puissances extérieures. Le DDR comme objectif central Pour le général Hitti, les objectifs stratégiques de la conférence sont clairs: discuter d’un contrôle des frontières, qui est un sujet moins litigieux et avancer surtout sur le DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration du Hezbollah). Il ne s’agit pas simplement d’une démarche militaire mais d’un enjeu politique et social majeur: Comment réintégrer un parti idéologique comme le Hezbollah dans la société libanaise pour qu’il cesse d’être aligné sur des intérêts étrangers et devienne un acteur pleinement national? Le général Hitti souligne que l’objectif n’est pas d’aider l’armée à faire la guerre à Israël ni de transformer le Liban en théâtre de confrontation, mais de réédifier l’État libanais, d’affirmer sa souveraineté et d’intégrer tous les acteurs dans un cadre national légitime. Défaite préalable Il insiste sur un point fondamental: une réintégration ne peut être réalisée qu’après une défaite tangible et incontestable. Comme il l’explique, à l’instar de ce qui s’est passé avec les nazis en Allemagne après 1945, aucune organisation idéologique armée ne peut être réintégrée dans une société qu’après avoir accepté sa défaite. Le général Hitti précise également qu’il faut faire une distinction entre le discours officiel vaniteux du Hezbollah et la réalité sur le terrain. Selon lui, le Hezb est en détresse même si cela n’apparaît pas dans sa communication publique. Cette dimension montre aussi que la conférence de Paris n’est pas un rendez-vous destiné à la distribution de ressources ou la planification de l’aide à l’armée, mais une étape stratégique visant à créer les conditions politiques et sociales nécessaires pour un réalignement national. Le facteur humain : un soldat mal payé L’armée libanaise joue un rôle fondamental dans ce contexte, d’où l’attention portée à son développement. Au centre de toute discussion sur les forces régulières, le général Hitti place l’homme sur le terrain. Les soldats libanais, souvent mal rémunérés, constituent pourtant le véritable pilier de toute opération envisagée. Il insiste sur la frustration salariale de ces derniers et juge absurde de demander à un homme ou à une femme sous-payé d’exécuter des tâches qui ne leur permettent pas de demeurer actifs et d’entretenir leurs familles. Pour le général Hitti, le facteur humain doit précéder toute réflexion sur le matériel ou les capacités techniques er militaires, dans la mesure où, selon lui, un soldat démotivé ou absent fragilise l’ensemble de l’institution. Le défi est donc double. Il s’agit de garantir un revenu décent aux militaires et un soutien structurel à la Troupe. Selon le général Hitti, la première question brûlante que les pays donateurs devraient se poser est celle de savoir s’il ne faut pas, en priorité, commencer d'assurer au soldat libanais une solde lui permettant de laisser sa famille, en ayant la tête tranquille parce qu’il l’a dotée des moyens de vivre honorablement. Ou encore, s’il est possible qu’il passe davantage de temps chez lui, au détriment de sa présence au travail et au risque d’une chute du degré de préparation opérationnelle, et que les chefs sur le terrain continuent de s’évertuer à pallier un perpétuel et cruel besoin en hommes qui leur fait défaut? Aide internationale: stabilisation ou véritable renforcement ? Depuis des années, l’armée bénéficie d’aides internationales diverses: formations, équipements, soutien logistique, voire une assistance salariale indirecte, notamment de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres partenaires, suite aux plans de développement capacitaire élaborés par la Troupe. Cependant, malgré ces soutiens, la balance des forces entre l’armée et le Hezbollah reste incertaine. Le général Hitti explique que l’armée libanaise est multiconfessionnelle et reflète la diversité d’une société libérale alors que le Hezbollah est monoconfessionnel, idéologiquement endoctriné et bénéficie d’une cohésion interne forte et d’une doctrine extra libanaise. Toutefois, ce qui peut être considéré comme une faiblesse apparente de l’armée peut se transformer en force potentiellement considérable à condition que l’État affirme son autorité et prenne à l’unanimité ses décisions, qui bénéficieront du soutien du Parlement. Selon le général Hitti, l’aide internationale restera dans ce contexte stratégiquement stérile tant que la question du monopole de la force et de l’autorité de l’État n’est pas tranchée. Les moyens fournis restent utiles et servent les missions opérationnelles mais ne deviendront efficaces que si l’État assume ses responsabilités en accordant un mandat clair à l’armée. Symbolisme ou actions concrètes? Le général Hitti souligne que les conférences internationales précédentes en faveur de l’armée, initiées par Paris et Rome et approuvées par Washington, ont été réellement efficaces tactiquement et opérationnellement, en attendant que l'État libanais reprenne en main les décisions stratégiques et politiques. La conférence de mars 2026 pourrait reproduire ce même schéma si elle n’influe pas sur les blocages politiques internes. Les donateurs apportent des moyens et des ressources, l’État libanais reste hésitant et ambigu dans ses directives, et les citoyens et les soldats, sceptiques, continueront à douter de l’efficacité réelle de toute conférence. Le général Hitti ajoute qu’aucune aide internationale, aussi généreuse soit-elle, ne peut pas remplacer le courage politique. Sans mandat clair, dit-il, et sans vision nationale (une politique nationale de sécurité et de défense), les forces régulières restent exposées et la souveraineté de l’État libanais demeurera un slogan vide de substance. Le général Hitti insiste également sur la nécessité d’une appropriation politique claire des missions de l’armée. L’État, relève-t-il, doit assumer ses décisions, même face aux pressions internes et aux risques que pose le Hezbollah. Cette condition est indispensable pour transformer les annonces de soutien en résultats concrets et mesurables et éviter que la conférence de mars 2026 devienne un autre rituel diplomatique. Un point de bascule La conférence de Paris apparaît plus que jamais comme un véritable point de bascule potentiel pour un Liban confronté à des enjeux politiques, sociaux et stratégiques. Sa réussite dépendra moins des moyens matériels promis par la communauté internationale que de la capacité de l’État libanais à affirmer son autorité, à exiger une reddition des acteurs armés soumis idéologiquement à une puissance externe, à unir ses instances politiques autour d’un même objectif et à clarifier le rôle de l’armée sur le territoire national, tout en la dotant des moyens de l’assumer. Sans réformes structurelles et sans reconnaissance de la valeur de ceux qui servent sur le terrain, même la conférence la mieux organisée risque de rester symbolique. En définitive, la conférence de Paris sera un test de maturité politique et institutionnelle pour l'État libanais. Elle mesurera la capacité du gouvernement à traduire ses engagements internationaux en actions concrètes sur le terrain, à stabiliser ses forces armées et à consolider sa souveraineté.

Guerre du Soudan: scénarios, faux règlements et impasses stratégiques (4/4)

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. La guerre soudanaise donne régulièrement lieu à des annonces de médiation, de cessez-le-feu imminent, de « fenêtres diplomatiques ». À intervalles presque réguliers, un acteur international « redécouvre » ainsi le conflit, promet une initiative ou convoque des pourparlers. Ces séquences produisent essentiellement du bruit politique, et parfois une suspension temporaire des combats sur un axe précis, mais elles ne modifient jamais la structure du conflit. Mais la répétition du même schème ne constitue pas un échec accidentel de la diplomatie ; elle est le produit d’un malentendu plus profond sur la nature même de la guerre en cours. La première impasse tient à une lecture erronée du conflit comme affrontement classique entre deux pôles susceptibles d’être amenés à un compromis. Or ni les Forces armées soudanaises ni les RSF ne sont engagées dans une logique de négociation politique. Ce qu’elles cherchent à préserver, ce ne sont pas des parts de pouvoir dans un futur État, mais des capacités de nuisance autonomes, des réseaux, des territoires exploitables. Dans ce cadre, toute médiation visant un partage du pouvoir ou une transition institutionnelle apparaît hors-sol. Les cessez-le-feu proposés relèvent de la même illusion. Ils supposent que la guerre est devenue trop coûteuse pour les acteurs en présence. Or, paradoxalement, la prolongation du conflit reste rationnelle pour les deux camps. Pour l’armée, elle permet de conserver un statut de représentant officiel de l’État, d’obtenir un soutien international minimal et de contenir l’effondrement total de l’appareil militaire. Pour les RSF, elle garantit la poursuite des flux économiques, la consolidation de leur emprise territoriale à l’ouest et l’impossibilité pour un ordre centralisé de se reconstituer contre elles. Les développements relayés fin janvier mettent en avant une série de progrès militaires attribués aux Forces armées soudanaises, notamment au Sud-Kordofan. La levée de sièges anciens, la reprise de localités secondaires et la réouverture d’axes routiers y sont présentées comme les signes d’une dynamique nouvelle, voire d’un basculement progressif du rapport de force. Mais cette lecture mérite d’être replacée dans son contexte, car elle correspond moins à une transformation structurelle du conflit qu’à une séquence de communication stratégique destinée à plusieurs audiences distinctes : soutien interne à l’armée, mobilisation des parrains régionaux, et restauration d’une crédibilité militaire mise à mal par deux années de guerre d’usure. Sur le terrain, ces avancées restent coûteuses, localisées, et fragiles. Elles n’affectent ni l’emprise des RSF sur le Darfour, ni leur capacité de nuisance à distance, ni la fragmentation générale du pays. Elles confirment surtout un trait central de la guerre soudanaise : la dissociation croissante entre événements militaires visibles et dynamiques stratégiques profondes. En ce sens, la narration de la reconquête participe elle aussi de la guerre. Elle n’en annonce pas nécessairement la fin mais en devient un instrument supplémentaire. À cela s’ajoute une seconde impasse, plus structurelle encore : la marginalisation systématique des acteurs civils soudanais. Depuis 2019, ceux-ci ont été invoqués, célébrés, puis progressivement écartés de tous les processus réels de décision. Les initiatives diplomatiques continuent de se réclamer d’un « retour à la transition civile », mais sans jamais créer les conditions matérielles, sécuritaires et politiques de son émergence. Les civils servent de justification morale à des processus conçus ailleurs, entre parrains régionaux et acteurs armés… Cette marginalisation n’est pas seulement une injustice politique. Elle constitue un facteur actif de prolongation du conflit. En l’absence d’un pôle civil structuré et protégé, la guerre reste le seul langage audible, et toute tentative de recomposition politique interne est, partant, écrasée entre la violence des acteurs armés et l’indifférence stratégique de leurs soutiens extérieurs. Les scénarios de sortie de guerre évoqués dans les cercles diplomatiques oscillent alors entre deux extrêmes également problématiques. Le premier est celui d’une victoire militaire décisive de l’un des camps. Or ce scénario est peu crédible, dans la mesure où aucun acteur ne dispose des capacités nécessaires pour imposer une domination totale sur l’ensemble du territoire sans déclencher une nouvelle phase de fragmentation ou de guérillas locales. Une victoire de l’armée risquerait de réactiver des foyers de rébellion périphériques ; un triomphe des RSF institutionnaliserait une violence de masse sans État, difficilement stabilisable. Le second scénario est celui d’une partition formelle du pays. Et, là encore, les obstacles sont considérables. Une partition officielle supposerait une reconnaissance internationale, des frontières stabilisées, des arrangements économiques et sécuritaires durables. Or la fragmentation actuelle est fonctionnelle précisément parce qu’elle reste informelle. Elle permet aux acteurs de bénéficier des rentes de la guerre sans assumer les coûts politiques d’un nouvel ordre. Entre ces deux extrêmes s’installe donc un troisième scénario, non formulé mais de facto dominant : celui d’un conflit prolongé à basse intensité variable, ponctué de pics de violence extrême, et géré par des acteurs régionaux qui en contrôlent les paramètres sans chercher à le résoudre. Ce scénario n’est pas une dérive incontrôlée. Il est le triste produit d’un alignement d’intérêts. Les puissances régionales y trouvent ainsi un terrain d’influence, les grandes puissances internationales y voient un conflit périphérique gérable, et les acteurs armés locaux y trouvent des rentes et une autonomie stratégique. Quant aux populations civiles, elles en paient le prix. Comme toujours. Il faut alors poser la question que peu d’analyses osent formuler explicitement : quelles seraient les conditions d’une inflexion réelle ? Elles sont aujourd’hui peu probables, mais pas théoriquement impossibles. Elles impliqueraient, d’abord, une convergence minimale entre les parrains régionaux sur la nécessité de stabiliser la rive africaine de la mer Rouge comme espace de sécurité collective, en renonçant à la logique des zones d’influences. Mais cela va à l’encontre de la logique globale générée de facto par Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping. Elles supposeraient, ensuite, une réactivation crédible du cadre international, capable de produire des coûts tangibles pour les acteurs armés, au-delà des déclarations et des sanctions symboliques. Elles exigeraient, enfin, un investissement massif et protégé dans la reconstruction d’un pôle civil soudanais comme acteur réel plutôt que comme simple décor de négociation. Or aucun de ces éléments n’est aujourd’hui réuni. La rivalité saoudo-émiratie demeure ; l’ordre international est plus que jamais fragmenté et les acteurs civils soudanais sont isolés, épuisés, dispersés. Dans ce contexte, la guerre se poursuit par cohérence stratégique. Il est triste de constater que le Soudan est devenu rien moins qu’un laboratoire brutal des formes contemporaines de conflictualité : des guerres longues, peu visibles, insérées dans des rivalités régionales, rendues possibles par un environnement international permissif. Et tant que la mer Rouge restera un espace de compétition plutôt que de coopération, tant que la stabilisation sera perçue comme plus coûteuse que l’instabilité, tant que la violence pourra être externalisée sans conséquences majeures, la guerre continuera. Inéluctablement, et pour longtemps encore. Car, une fois de plus, il ne s’agit pas d’un chaos spontané, mais d’un ordre profondément inhumain, mais profondément cynique pour ceux qui en tirent bénéfice. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4) L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)

Le déclin séculaire des États-Unis a-t-il déjà commencé? (2/2)

Avec la victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique se sont érigés en surpuissance présidant la destinée du monde occidental. L’énorme machine industrielle US a largement contribué à la victoire militaire sur les fascismes. Dans la première partie, nous avons vu comment les USA ont imposé leur modèle, non seulement par leur puissance militaire, mais également à travers un nouvel ordre économique, financier et institutionnel mondial. Dans cette seconde partie, nous détaillerons les risques encourus par l’Amérique actuellement. La doctrine « Make America Great Again » marque une rupture dans la géopolitique contemporaine. La principale victime de cette rupture pourrait bien être les États-Unis eux-mêmes - non parce qu’ils manquent de puissance, mais parce qu’ils sont devenus structurellement fragiles. Les États-Unis peuvent se permettre de bousculer les règles à l’extérieur uniquement parce que le monde continue de les financer à l’intérieur : grâce au statut de réserve du dollar, à l’afflux continu de capitaux et à la conviction profondément ancrée que les actifs américains - actions et obligations - constituent l’endroit le plus sûr au monde pour préserver la richesse. Mais la crédibilité est le collatéral invisible de ce privilège. Lorsqu’elle se fissure, les conséquences économiques suivent. L’économie américaine est dangereusement exposée, car elle dépend de manière inhabituelle de ses marchés financiers. Nous sommes à un moment critique. À l’échelle macroéconomique, la croissance récente repose sur deux moteurs: des déficits budgétaires toujours plus importants ; la hausse continue des marchés d’actifs, principalement des actions. Deux économies, un même pays L’économie américaine aborde 2026 dans un état que les cadres d’analyse traditionnels peinent à interpréter. Le modèle GDPNow de la Réserve fédérale d’Atlanta — dont la précision s’est révélée remarquable au cours de la dernière décennie - anticipe une croissance annualisée de 4,2 % au quatrième trimestre 2025. La consommation demeure robuste. Les profits des entreprises sont proches de records historiques. Le taux de chômage s’établit à 4,4 %, en dessous du seuil généralement considéré comme le plein emploi. L'usine Tesla de Fremont, à San Rafael, en Californie, va cesser la production de ses véhicules électriques et reconvertir le site pour fabriquer le robot Optimus. (Justin Sullivan/Getty Images/AFP) Et pourtant… L’indice PMI manufacturier de l’Institute for Supply Management s’est établi à 47,9 en décembre, marquant un dixième mois consécutif de contraction. Une part croissante du PIB manufacturier recule mois après mois. Les nouvelles commandes ont diminué pendant quatre mois consécutifs. L’indice de confiance des consommateurs du Conference Board a baissé pendant cinq mois d’affilée - la plus longue série depuis 2008. Les indicateurs avancés se sont détériorés huit fois au cours des neuf derniers mois. Parallèlement, les tensions sur le crédit ne sont plus théoriques. Les taux de défaut sur les cartes de crédit ont atteint 3,0 %, un niveau élevé par rapport à la période pré-pandémique, tandis que l’encours de dette sur cartes de crédit a atteint un record de 1 233 milliards de dollars, à un taux d’intérêt moyen de 22,3 %. La lecture correcte est la suivante : les États-Unis fonctionnent simultanément avec deux économies distinctes, aux dynamiques radicalement différentes. La première économie : IA, technologie et capital illimité. Sept entreprises dominent la croissance, l’investissement et les indices boursiers. Leur performance boursière alimente la consommation par le biais de l’effet richesse. Les 10 % des ménages les plus fortunés détiennent environ 90 % des actions détenues directement et représentent près de la moitié de la consommation totale. Lorsque les actions des « Magnificent Seven » montent, la richesse augmente. Les dépenses augmentent. Le PIB augmente. Les bénéfices des entreprises augmentent. Et les actions montent de nouveau. Un SDF dans le métro de New York: la première économie mondiale souffre de fortes inégalités sociales. (Spencer Platt/Getty Images/AFP) Les ménages les plus riches consomment parce que leurs portefeuilles s’apprécient. Tous les autres se replient, car le crédit se resserre et les salaires ne suivent pas le coût de la vie. Cette boucle est auto-renforçante. Elle explique pourquoi le PIB peut apparaître solide alors que l’industrie se contracte et que la confiance des consommateurs s’érode. Mais cette boucle réflexive fonctionne dans les deux sens. La seconde économie : contraction du crédit et dépression silencieuse La seconde économie est l’économie réelle. Elle englobe l’industrie manufacturière, la construction, l’immobilier commercial, les banques régionales et les petites et moyennes entreprises qui dépendent de ces secteurs. Cette économie connaît une contraction du crédit qui ressemble de plus en plus à une dépression silencieuse. Les banques régionales dont l’exposition à l’immobilier commercial dépasse plusieurs fois leurs fonds propres ont, dans les faits, cessé de prêter. Des immeubles de bureaux valorisés cent millions de dollars en 2019 sont aujourd’hui restitués aux créanciers pour le montant de la dette restante. Et les 936 milliards de dollars de prêts immobiliers commerciaux arrivant à échéance en 2026 ne peuvent, de manière réaliste, être refinancés aux taux actuels. Concentration : un risque systémique La concentration sans précédent de la capitalisation boursière entre les mains d’un nombre très limité d’entreprises a créé une boucle réflexive — reliant directement la croissance économique américaine à la performance boursière de ces sociétés. Les « Magnificent Seven » représentent désormais 34,4 % de la capitalisation du S&P 500, tandis que les dix plus grandes entreprises en concentrent environ 40 % — soit plus de 50 % au-dessus de tout précédent historique moderne. La concentration crée un mécanisme de transmission que les modèles traditionnels peinent à saisir. Une baisse de 20 % des actions des « Magnificent Seven » détruirait environ 4 200 milliards de dollars de richesse et provoquerait une récession alimentée par l’effet richesse négatif. Et la concentration en amplifierait l’impact. Parce que l’économie américaine dépend désormais profondément des prix des actifs pour soutenir la consommation, la croissance et la stabilité politique, les États-Unis se sont placés dans une position extrêmement précaire : ils ont fait du marché boursier le pilier central de leur modèle économique — or le marché boursier repose sur la confiance. Sommes-nous proches du point de bascule? Marchés actions : les voyants sont au rouge Les signaux techniques deviennent sans ambiguïté baissiers. Que l’on observe le Nasdaq 100 ou le S&P 500 — deux indices désormais extrêmement dépendants d’un nombre très restreint de valeurs — la majorité de ces actions ont déjà atteint un sommet. Depuis quatre mois, le Nasdaq et le S&P 500 évoluent latéralement, incapables d’inscrire de nouveaux records historiques malgré des résultats spectaculaires. En termes de vagues d’Elliott, nous approchons de la configuration finale d’épuisement du super-cycle entamé en 1932 : la cinquième vague de la cinquième vague de la troisième vague du super-cycle américain. Cela signifie que nous sommes très proches d’entrer dans la quatrième vague du super-cycle américain — un marché baissier susceptible de durer une décennie ou davantage et de voir de nombreuses entreprises perdre entre 60 % et 80 % de leur valeur. Compte tenu des niveaux extrêmes de surévaluation, de concentration, d’indexation, de levier et de spéculation, le déploiement de ce marché baissier aurait des conséquences dramatiques pour l’économie américaine. Dette et fragilité budgétaire: un système incapable d’absorber un choc Sur les marchés obligataires, une décision de la Cour suprême pourrait à tout moment invalider la base juridique des droits de douane à l’importation de l’administration, effaçant potentiellement des centaines de milliards de dollars de recettes attendues. Un tel scénario ne supprimerait pas seulement un pilier budgétaire essentiel. Il pourrait également contraindre l’État à rembourser massivement des milliers d’entreprises affectées par ces droits de douane, tout en déclenchant une crise politique et administrative — et surtout en creusant le déficit de la première économie mondiale au pire moment. Avec une dette publique américaine atteignant 38 000 milliards de dollars, dont 33 % détenus par des investisseurs étrangers, une aggravation brutale du déficit budgétaire — déjà proche de 6 % du PIB — provoquerait des secousses sur l’ensemble des marchés obligataires mondiaux. Les rendements des obligations américaines évoluent déjà à des niveaux critiques, proches de 5 %. Un choc soudain, qu’il provienne d’une décision judiciaire ou d’un choc pétrolier, ferait bondir les taux longs à des niveaux bien plus élevés, accentuant la pression sur une économie lourdement endettée — des ménages aux banques, des entreprises à la Réserve fédérale elle-même. Conclusion: Un empire ne peut briser les règles sans se briser lui-même Le siècle américain ne s’est pas bâti uniquement sur la force, mais sur la crédibilité. L’ordre international était un instrument de puissance — et un mécanisme d’avantage économique. Le dollar, les marchés de capitaux et la confiance mondiale en ont été les dividendes. Lorsque les États-Unis passent du rôle de bâtisseur de règles à celui de transgresseur, le système se déstabilise. Et parce que l’économie américaine dépend désormais structurellement de la confiance financière, elle est aussi la plus exposée. L’Amérique a construit le système. L’Amérique en a le plus bénéficié. Et l’Amérique souffrira le plus si ce système se brise. Briser l’ordre international ne punira pas d’abord les rivaux de l’Amérique. Cela punira, très probablement, l’économie américaine.