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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Soutien à l’armée: aides, capacités et défis stratégiques (2/3)

Dans un contexte régional et interne particulièrement sensible, l’analyse de la situation des Forces armées libanaises (FAL, l’armée libanaise) impose d’aller au-delà du simple inventaire des aides et des équipements requis, le but étant d’aborder le problème des fondements politiques, doctrinaux et stratégiques de l’institution militaire. L’enjeu central n’est pas tant ce que l’armée possède que ce que l’État lui demande – ou refuse d’assumer – de faire. Depuis la fin des années 2000, l’armée libanaise bénéficie d’une aide internationale soutenue, en particulier de la part des États-Unis, du Royaume Uni, de la France et d’autres partenaires européens. Ce soutien s’est traduit non seulement par des livraisons d’équipements et des infrastructures nouvelles, mais surtout par l’introduction d’une logique structurée de développement des capacités. La mise en place d’une vision conjointe des capacités avec les États-Unis a marqué un tournant, en privilégiant l’optimisation des acquis existants plutôt que la création de capacités nouvelles. Cette approche, qui a donné naissance à un Capability Development Plan , repose sur une distinction fondamentale: le général (à la retraite) Maroun Hitti indique à ce propos qu’une Stratégie nationale militaire définit ce que l’armée devrait être en mesure de faire, en exécution d’un mandat défini par l’État, tandis qu’un Plan de développement capacitaire s’attache à rendre plus efficaces les capacités disponibles. Cette nuance explique à la fois les progrès accomplis et les limites persistantes, notamment dans des domaines structurants comme l’introduction de drones, de l’intelligence artificielle et surtout de la défense aérienne, inexistante. Une question volontairement éludée: aider l’armée, pour faire quoi ? Au cœur du débat sur ce plan émerge une question simple en apparence, mais politiquement explosive: quelle est, exactement, la mission assignée à l’armée libanaise? Depuis ses premiers pas, mais surtout depuis près de vingt ans, l’assistance internationale, surtout américaine, britannique et française, avec beaucoup d’autres pays amis qu’il serait long d’énumérer, a permis d’éviter à l’institution militaire divers déboires, mais elle n’a jamais été adossée à une véritable politique nationale de sécurité et de défense libanaise unanimement soutenue. Officiellement, les missions, tellement rabâchées, sont devenues connues: préserver la stabilité, lutter contre le terrorisme, contrôler et défendre les frontières, assurer la sécurité intérieure. Officieusement, l’ambiguïté reste la même, en raison de l’existence d’une force armée parallèle, le Hezbollah, bénéficiant d’une protection politique interne et durable. Dans ce contexte, renforcer l’armée sans clarifier son mandat revient à consolider une institution tout en neutralisant sa capacité d’action. Plus grave encore, avoir voulu subordonner l’armée au Hezbollah revient à la vider de son âme, de sa substance et à remettre en question sa vocation. Que de fois a-t-on entendu des discours vaniteux, pompeusement nommés «stratégiques», confinant l’armée à un rôle de police interne (contre l’opposition, évidemment), laissant la défense du territoire au Hezbollah… Depuis la déroute de ce dernier, une nouvelle mission vient d’être confiée à l’armée: assurer le monopole de la force à l’État, c’est-à-dire désarmer le Hezbollah. C’est surtout sur l’exécution de cette mission que la conférence qui se tiendra à Paris en mars 2026 devra se pencher, en anticipant la situation à laquelle l’armée serait confrontée au cas où le Hezbollah refuserait le désarmement. Le rôle du pouvoir législatif apparaît ici central. Le report systématique des débats sur la défense nationale, l’enlisement dans des commissions et l’invocation permanente d’un consensus introuvable relèvent moins de l’inertie que d’un choix politique délibéré. L’aide internationale risquerait alors de se transformer en un exercice d’équilibrisme: soutenir une institution perçue comme crédible tout en lui refusant la couverture politique indispensable au plein exercice de sa mission. C’est l’un des pièges qui guette l’armée dans le contexte de la prochaine conférence de soutien, prévue à Paris. La suspension d’un renforcement stratégique majeur Cette ambiguïté politique a eu des conséquences concrètes. L’initiative saoudienne portant sur un don de trois milliards de dollars, lancée en 2013, constituait une base solide pour la création de capacités, dont une navale et une défense aérienne portant sur les deux premiers dômes (canons et Manpads, d’altitude jusqu’à 6km) contre les drones. Cette aide saoudienne aurait constitué un saut qualitatif majeur pour la sécurité stratégique du Liban. La protection des centres de décision politiques, stratégiques et opérationnels était au cœur de cette capacité. On tremble d’inquiétude devant la vulnérabilité des centres de décisions de l’État, à tous les niveaux, face aux capacités dont jouissent les divers belligérants sur le théâtre libanais, à l’ombre de l’incapacité de l’armée à y faire face! L’interruption brutale du projet saoudien, due à la coléreuse irruption médiatique et politique de Hassan Nasrallah, a illustré la vulnérabilité de toute planification militaire, compte tenu des rapports de force politiques régionaux et internes. Elle a également laissé l’État et l’armée exposés à des menaces d’un type nouveau, tel que l’usage des drones, sans moyens de protection adaptés. La mutation de la guerre et le défi technologique Les conflits récents ont profondément transformé la nature de la guerre. Le Renseignement, la supériorité technologique et l’intégration des capacités par l’intelligence artificielle sont devenus déterminants. Les confrontations récentes dans la région montrent que les acteurs souffrant d’un déficit technologique structurel se trouvent durablement désavantagés. Cette mutation a rendu à la guerre ce qu’elle pourrait avoir de surprenant… Dans ce cadre, la question n’est pas seulement de savoir comment contenir des acteurs armés non étatiques, mais comment permettre à l’armée libanaise d’atteindre un niveau technologique et doctrinal lui assurant l’initiative et la crédibilité opérationnelle, tout en gardant présent à l’esprit un facteur important: le temps qui est nécessaire à la transformation des fonds en capacités. Ce facteur «temps» se mesure en années…Pour désarmer le Hezbollah aujourd’hui, il aurait fallu commencer à se préparer en 2015, et ne jamais compter sur Israël ou sur un quelconque autre pays pour le faire. Aujourd’hui, la question qui se pose donc est de savoir quelle armée nous désirons pour 2035… Capacités, ressources humaines et illusions stratégiques Réduire donc le débat à une liste d’équipements constituerait une grave erreur. Une armée se construit autour de capacités cohérentes, reposant sur des hommes, une doctrine claire, une chaîne de commandement fonctionnelle et un soutien politique continu et durable. Les efforts de développement capacitaire ont certes permis de maintenir et d’améliorer l’appareil existant, mais celui-ci demeure largement obsolète face aux mutations rapides de la guerre moderne. Le contrôle effectif des frontières, la surveillance de la zone économique exclusive ou le déploiement permanent de forces sur le terrain exigent des effectifs humains disponibles, formés, correctement rémunérés et soutenus dans la durée. Toute mission ambitieuse, comme le désarmement d’une organisation lourdement armée, suppose des ressources et une volonté politique à la hauteur des enjeux. Cela implique également un engagement budgétaire clair de l’État, notamment à travers l’allocation d’une part définie du produit intérieur brut qui devrait être investi dans la défense et la sécurité. Des missions stratégiques clairement identifiées Dans un environnement dominé par le Renseignement, cinq missions apparaissent structurantes pour l’avenir des FAL: la collecte et l’analyse de l’information; la défense et le contrôle des frontières; la capacité offensive intérieure avec une certitude constante de succès; la dissuasion; et l’interopérabilité avec les armées alliées. Ces missions stratégiques, bien exécutées, conditionnent la crédibilité, l’efficacité et la pérennité de l’institution militaire. Couverture politique et responsabilité de l’État Le nœud du problème demeure la responsabilité politique. L’État attend trop souvent de l’armée qu’elle exécute des missions pour lesquelles aucune décision claire et assumée n’a été prise. Une évolution progressive et positive est perceptible, marquée par une remise en question de certaines couvertures politiques implicites, mais la question du coût politique et sécuritaire de cette évolution reste entière. L’analyse des centres de gravité du Hezbollah – base populaire, profondeur stratégique, couverture politique interne, ressources financières et communication stratégique – montre que seule une décision étatique assumée, soutenue par une cohérence gouvernementale réelle et un effort de dialogue au sein de la communauté concernée, peut créer les conditions d’une action efficace de l’armée qui permettrait d’atteindre le résultat escompté et la suprématie de l’État. De l’équipement à la capacité opérationnelle durable La possession de matériel ne constitue pas en soi une capacité. À titre d’exemple, assurer une présence maritime permanente de 365 jours par an, en tout temps, suppose une organisation et une subdivision claire des aires maritimes nationales, des moyens navals, des effectifs humains spécialisés et technologiquement performants, un entraînement continu, une maintenance en condition opérationnelle soutenue et une infrastructure représentant un coût annuel significatif. La défense est coûteuse, mais vitale, et la priorisation devient alors indispensable: il s’agit de consolider pleinement les capacités existantes avant d’en acquérir de nouvelles. Le coût ne devrait pas alarmer les finances: son échelonnement sur plusieurs années serait possible, suite à l’attribution par une loi d’un pourcentage du PIB, qui devrait être investi dans ce domaine… On revient ainsi au rôle essentiel du pouvoir législatif. Efficacité militaire et cohérence politique L’examen des aides, des capacités et des défis de l’armée libanaise met ainsi en évidence une constante: l’efficacité militaire est indissociable de la cohérence politique. Sans mandat clair, sans couverture politique et financière assumée et sans stratégie nationale de défense et militaire, explicite, l’investissement matériel et humain reste largement stérile. Dans ce cadre, et selon le général Maroun Hitti, il convient d’évaluer positivement le travail de fond amorcé depuis déjà près de vingt ans et jusqu’aujourd’hui au sein de l’État-Major de l’armée, dont l’approche rigoureuse du développement capacitaire a contribué à préserver la cohérence professionnelle et opérationnelle de l’institution dans des conditions politiques et financières extrêmement contraignantes. Mais le temps joue contre ces mesures: la guerre se transforme plus rapidement que l’armée ne s’adapte; l’assistance internationale devrait en tenir compte. Aussi, ce salut de l’épée pour l’institution militaire n’enlève rien à la responsabilité première de l’État qui demeure seul en mesure non pas seulement de transformer ces efforts techniques en véritable Stratégie de défense nationale, mais aussi d’assumer la responsabilité de donner aux Forces armées libanaises des directives et des options stratégiques bien définies pour l’avenir proche.

De Charybde en Scylla
Par
Karim Tabet
Publié

Ce n’est pas une tragédie grecque à trois actes qui s’est jouée devant nous, mais bel et bien le vécu, le réel, l’actuel, l’avilissant, l’impardonnable. En moins de deux semaines, nous avons vu défiler tout à tour sur nos écrans un vaudeville, une situation surréelle et une catastrophe humaine. Trois épisodes, différents l’un de l’autre, qui exhibent, manifestent et dénoncent néanmoins le mal quotidien qui ronge ce pays exsangue qu’est le Liban d’aujourd’hui. La foire aux cancres «Que peut-il y avoir de commun entre cet homme et le peuple, entre ce gros bourgeois parvenu, ventru, aux bars de poussah, et un homme qui travaille… Et n’est-ce pas la plus grande misère de ce temps, que ce soit un tel homme qui parle pour le peuple, qui parle dans le peuple, qui parle du peuple.» Ces paroles de Charles Péguy dans son essai L’Argent adressées à Jean Jaurès, son mentor d’antan, s’appliquent parfaitement à la grande majorité des représentants du peuple qui aspirent, à n’importe quelle occasion et sous n’importe quel prétexte, à défendre (?) les «intérêts» de leurs électeurs. Et pourtant, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, ou même une partie de la vérité, aussi ennuyeuse, aussi triste ou dure à avaler qu’elle puisse paraître, ne semble pas être de leur credo. Mais est-ce vraiment surprenant, et faut-il s’attendre à mieux? Durant trois journées, nous avons eu droit à une performance et à un spectacle loufoque, dérisoire, burlesque, honteux, qui faillit même tourner au pugilat. Non ce n’était pas une comédie de Feydeau, mais bien les débats parlementaires sur le budget de 2026. Des personnages qui déblatèrent des généralités, des mensonges, des inexactitudes et contre-vérités; d’autres qui pour calmer la colère justifiée de manifestants aux portes du Parlement, ou pour grapiller quelques voix de plus aux prochaines élections, proposent sans aucune étude préalable d’augmenter les salaires des retraités de l’armée, sans oublier comme il se doit les moralisateurs qui montent au créneau et pérorent des inepties ou ceux qui acceptent tout bonnement un budget mal ficelé, injuste et abracadabrant, alors que leurs représentants au gouvernement s’y opposent. Allez comprendre. Et le tout dans une ambiance de basse-cour, où nos poules s’interpellent, jacassent et caquètent alors que le coq au perchoir semble dépassé; à un point tel qu’il ordonne d’interrompre de suite la transmission télévisée pour deux raisons éventuelles: épargner au poulailler encore plus d’humiliation aux yeux du monde entier, ou passer en catimini des décisions impopulaires. En somme, un véritable charivari, où chacun à qui mieux mieux pousse des cris d’orfraie, s’indigne, gesticule bruyamment et crie au scandale alors que le peuple subit, trinque et ne bronche toujours pas. «Quand la vérité est coûteuse, le mensonge devient efficace», disait Platon en parlant de démocratie. Notre Parlement de la Honte en est la preuve flagrante. Un spectacle ubuesque Fallait-il croire au père Noël lorsque le chef de l’armée débarqua à Washington? Ou bien la mission qui lui était conférée était a priori minée et destinée à couler sur les rives du Potomac? S’agissait-il d’un manque de préparation ou de psychologie, de naïveté de sa part, ou était-ce tout simplement un traquenard dans lequel Heykal tomba? L’état-major de l’armée est-il à ce point noyauté par le Hezbollah, et la volonté de tenir tête une fois pour toute à la milice n’existe pas réellement? Il n’y a aucun doute que la réponse du commandant en chef des forces armées à la question du sénateur Graham sera sujette à de nombreuses interprétations, et fera couler encore beaucoup d’encre, mais elle pourrait malheureusement et éventuellement être porteuse de nouveaux problèmes et de complications sévères dont notre pays n’a nul besoin. Nous avons donc le droit, sinon l’obligation, de nous poser ces quelques questions, au vu non seulement des besoins urgents de l’armée, de la crédibilité et de l’autorité de l’État, mais en particulier de l’espoir que tout Libanais sincère portait envers la réussite de cette mission qui je l’espère ne finira pas en queue de poisson. «Quand quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie», affirmait Hippocrate. Quand on quémande l’aide d’autrui, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche ou de jouer au plus malin. La vérité même de Lapalisse. Graham envoyait-il en fait un message clair à l’État libanais par le biais de son représentant? Il aurait été pourtant aisé au général de procéder avec tact et habileté (plusieurs réponses acceptables étaient possibles), et non de réagir du tic au tac à la question piège du sénateur dont on connaît la position envers Israël; une conviction profonde qu’il ne cherche nullement à cacher. Même Darin Lahoud, membre du congrès d’origine libanaise et qui porte le Liban en son cœur, avait été très clair dans ses propos au sujet du Hezbollah. Et pourtant patatras! Il est évident que nous avons encore raté une occasion en or de faire table rase du passé, d’affirmer notre volonté réelle de prendre notre destin en main, et d’entamer ainsi un nouveau chapitre plus prometteur. Gageons que ce spectacle surréel auquel nous avons assisté ne se répercutera pas nocivement sur nous tous. Il en va du destin d’un pays où l’improbité et l’inégalité règnent, et d’une population appauvrie, éreintée, désespérée et à bout de souffle. Le scepticisme reste donc de rigueur jusqu’à nouvel ordre! L’hécatombe tripolitaine Mais dans quelle jungle vivons-nous? C’est vrai que l’on se pose tous les jours la même question mais ce qui s’est déroulé dernièrement à Tripoli est non seulement une catastrophe humaine, mais aussi et surtout le résultat d’un laisser-aller criminel et d’une corruption rampante à tous les échelons. Un cataclysme de cette ampleur aurait fait sauter de nombreuses têtes dans un pays qui se respecte. Certains de nos ministres et hauts responsables auraient dû rendre leur tablier, et d’autres jetés en prison. Triste tableau qui illustre l’état de déliquescence, de décomposition avancée et d’injustice qui prévalent dans le pays. Cioran disait d’un ton caustique que «ce qui est fâcheux dans les malheurs publics, c’est que n’importe qui s’estime assez compétent pour en parler». Les députés de la ville sont très forts pour monter au créneau, passer sur les antennes, bomber le torse et accuser l’État de négligence. Mais où étaient-ils lorsque le drame frappa une première fois la capitale du Nord il y a quelques semaines? Idem pour l’État. Les millionnaires tripolitains qui auraient pu contribuer à réhabiliter des immeubles à risque étaient aussi aux abonnés absents. Malgré la sonnette d’alarme et en dépit des menaces d’effondrements de dizaines d’habitations, aucune action sérieuse pour remédier au problème n’eut lieu. Personne ne bougea le doigt. Et la catastrophe endeuilla à nouveau la ville le 8 février. Aujourd’hui, on continue de dénombrer les morts et les blessés, tous victimes de l’irresponsabilité et du m’en fichisme d’une administration sclérosée et pourrie. Au risque de déplaire à tous les afficionados du Hezbollah, il ne suffit pas de caresser les habitants du Sud dans le sens du poil, quitte à négliger le reste du territoire. Certes, cette partie du pays ravagée par l’irresponsabilité de la milice armée mérite l’attention de l’État, mais nullement aux dépens d’autres régions sinistrées qui ont aussi urgemment besoin de fonds, d’assistance sérieuse, de protection, de bienveillance étatique. Tripoli n’en est qu’un exemple. L’urgence frappe aux portes et les risques d’un mécontentement populaire aux conséquences imprévisibles pourrait tôt ou tard surprendre les autorités. La colère gronde et cette ville, trop longtemps (et sciemment) abandonnée à son sort et laissée pour compte, a son mot à dire. Colmater les brèches ou se contenter de rafistolages ne sert plus à rien. L’état d’urgence et un sérieux plan de sauvetage pour palier au pire sont requis. Voltaire considérait que «la politique est le moyen pour des hommes et des femmes sans principes de diriger des hommes et des femmes sans mémoire». Je souscris avec des pincettes à la première partie de sa pensée, car je reste convaincu qu’il existe chez nous des hommes et des femmes à principe et de bonne volonté. Par contre, je tends à approuver le reste de sa pensée. Notre situation sur le plan politique en est la parfaite illustration, puisqu’à ce jour, nous prenons toujours les mêmes et recommençons. Est-on à ce point assujettis ou amnésiques? Le désir constant de nos polichinelles locaux à se jouer de nous n’a-t-il pas démontré ses propres limites? Leur performance désastreuse n’est-elle pas sujette à réflexion? Sommes-nous donc destinés à tomber éternellement de Charybde en Scylla? Matière à réflexion.

Le crime environnemental, une arme de guerre de l’Antiquité à nos jours

L’utilisation par l’aviation israélienne, le 1 er février 2026, d’un puissant herbicide, le Glyphosate, sur de vastes superficies en territoire libanais, relance la question des dégâts infligés délibérément aux ressources naturelles en cas de guerre. 1 er février 2026 : l’aviation israélienne est observée pulvérisant une matière apparemment toxique sur de vastes superficies du territoire libanais au Sud-Liban, au niveau de la région de Bint Jbeil. Trois jours après l’incident, le 4 février, suite à des analyses faites sur des échantillons prélevés par l’armée libanaise et la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul), les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement annoncent que la matière en question est du Glyphosate, un puissant herbicide. Le communiqué des ministères fait état de pulvérisation du produit « à très forte concentration », dénonçant une « violation flagrante de la souveraineté libanaise » et un « crime écologique ». Côté israélien, la chaîne I24 a mentionné une « pulvérisation agricole de manière expérimentale aux frontières nord avec le Liban et la Syrie », reconnaissant que la dissémination de ces matières vise à « tuer la végétation aux frontières, de peur que des combattants s’y cachent ». L’aviation israélienne ne quitte pratiquement plus le ciel libanais depuis octobre 2023, date du début du conflit avec le Hezbollah, et malgré le cessez-le-feu de novembre 2024. Durant les mois de guerre ouverte entre octobre 2023 et novembre 2024, Israël avait bien utilisé des matières toxiques et incandescentes pour brûler des milliers d’hectares au Liban, notamment le phosphore blanc. La pulvérisation d’un puissant herbicide à forte concentration sur des espaces verts a toutefois constitué un nouveau palier dans ce type de violence. Suite à cet épisode, le Liban prépare une plainte pour « crime environnemental » à l’ONU, et ce n’est pas la première fois. En 2006, lors du conflit de juillet-août, l’aviation israélienne avait frappé les dépôts de mazout de la centrale électrique de Jiyé (sud de Beyrouth), provoquant une marée noire, qui a pollué toute l’étendue du littoral libanais au nord de cette localité et jusqu’en Syrie. Non moins de 15 000 tonnes de pétrole s’étaient déversées en mer. Cette marée noire avait fait l’objet d’une plainte du gouvernement libanais à l’ONU, menant à une résolution non-contraignante de l’Assemblée générale, le 20 décembre 2014, par 170 voix contre 6, exigeant qu’Israël verse plus de 856 millions de dollars de compensation au Liban, ce qu’il n’a jamais fait. La pulvérisation de Glyphosate sur le Sud-Liban, pour scandaleuse qu’elle soit, vient rappeler que les crimes environnementaux en pleine guerre sont malheureusement une pratique courante dans les conflits, qui remonte à l’Antiquité et parcourt l’histoire humaine. Voici quelques exemples puisés dans une liste qui est loin d’être exhaustive. Dans l’Antiquité et à travers l’histoire Les guerres, de l’Antiquité à la période moderne, en passant par le Moyen-Age, ont été le théâtre de nombreux exemples de destruction de terres agricoles, de forêts et de ressources en tous genres, dans le but principal de priver l’ennemi de moyens de résistance. Ces méthodes se manifestaient par la destruction de canaux d’irrigation, des inondations artificielles et des assèchements de cours ou de points d’eau, la salinisation volontaire des sols, des politiques de la terre brûlée, l’incendie de récoltes et l’abattage d’arbres fruitiers, l’empoisonnement de l’eau (par des cadavres, des substances ou des plantes toxiques), ou encore la dévastation de terroirs, laissant les sols appauvris durant des décennies. Parmi les cas célèbres, citons la destruction par Sparte de l’Attique, une région historique de la Grèce en mer Egée, dans le cadre de la guerre de Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), caractérisée notamment par un anéantissement des récoltes, des oliveraies et des fermes, en vue d’affamer les populations et les pousser à capituler. Comme exemple d’inondations délibérées, on peut citer celles qui avaient été utilisées comme arme stratégique entre les cités-Etats mésopotamiennes (IIIe-IIe millénaire av. J.-C.). Les armées avaient recours à une rupture des digues et un détournement des canaux d’irrigation en vue de noyer les champs ou les cités ennemies. Cette pratique menait à l’affaiblissement de l’économie agricole, dans l’objectif de réduire à néant la résistance de l’ennemi. La pratique des inondations délibérées était également utilisée pour la défense, mais ses effets étaient tout aussi dévastateurs pour l’environnement. Preuve en est, l’ouverture volontaire des digues par les rebelles néerlandais durant la Guerre des Quatre-Vingts ans (1568-1648) afin de ralentir l’armée espagnole en créant des zones marécageuses infranchissables. Les rebelles avaient réussi à assurer la survie de ce qui s’appelait alors les Provinces-Unies, mais les effets sur l’agriculture et l’environnement s’étaient avérés durables. L’ « homme du puits », des siècles plus tard Une autre arme de guerre aux conséquences dévastatrices sur l’environnement est celle de l’empoisonnement de l’eau, une tactique courante au Moyen-Age, une arme autant biologique que psychologique. Pour cela, on utilisait des cadavres d’animaux et toutes les substances toxiques qu’on pouvait trouver. Cette méthode était employée fréquemment durant les sièges pour faire capituler les localités assiégées. Parmi les exemples bien documentés, celui de l’épisode du « Well-Man » à Sverresborg, en Norvège, en 1197. Lors d’un raid, des partisans rivaux auraient jeté un cadavre dans le puits d’une forteresse pour venir à bout de la résistance de ses défenseurs. La preuve du méfait est venue des siècles plus tard, au hasard d’une découverte archéologique en 1938, quand les ossements de cet « homme du puits » ont effectivement été retrouvés sur le site. D’autres cas d’empoisonnement de l’eau ont été signalés au cours des siècles, et jusqu’aux guerres modernes, comme lorsque les forces allemandes ont empoisonné des puits en France durant la Première Guerre mondiale. Au Moyen-Age également, la destruction des champs et des campagnes était courante. Ce fut le cas durant les guerres féodales en Europe ou encore durant les Croisades. L’un des exemples célèbres de pollution délibérée au XXe siècle est l’incendie des puits de pétrole koweïtiens par les forces irakiennes durant la première Guerre du Golfe en 1991. Ces incendies avaient provoqué une grave pollution de l’air, une pollution des sols et de l’eau, et des marées noires massives. L’Irak avait été condamné par l’ONU à verser des réparations au Koweït. De nos jours, l’Ukraine accuse la Russie de nombreux crimes de guerre depuis le début de l’invasion russe il y a quatre ans. L’exemple le plus notoire est la destruction du barrage à Kakhova (en 2023), ayant provoqué une inondation dévastatrice de plus de 20 kilomètres carrés. Statut juridique Entre les crimes de guerre écologiques historiques et ceux de l’époque contemporaine, notamment ceux des XXe et XXIe siècles, les différences sont nombreuses malgré quelques similitudes. Historiquement, les dégâts étaient plus localisés et régionaux, alors qu’ils peuvent être planétaires aujourd’hui, avec des effets sur des écosystèmes partagés, comme les océans (marées noires…), ou encore sur la biodiversité mondiale. La mondialisation et les effets globaux du changement climatique, ainsi que les moyens militaires modernes à la disposition des belligérants, sont de nature à accentuer les conséquences de telles attaques avec des risques globaux, tels que la migration massive de populations ou encore les grandes crises alimentaires. L’échelle et la durée potentielle de tels effets dévastateurs sur l’environnement ne sont pas les seules différences entre les guerres historiques et celles d’aujourd’hui. La conscience à leur propos a évolué. Ces crimes ont désormais un nom et un statut juridique, celui d’écocide. Ce terme fait référence à la gravité, la durabilité et l’étendue des dommages environnementaux résultant d’activités humaines destructrices – surexploitation des ressources, pollutions industrielles et chimiques, etc. – ou encore (et surtout) de la guerre. Le terme a été employé pour la première fois en 1970 par le biologiste Arthur Galston au sujet de l’utilisation par les Etats-Unis de puissants herbicides, notamment l’agent orange, pour détruire les forêts et les cultures durant la guerre du Vietnam (1961-1971), avec des conséquences sanitaires et écologiques durables (des naissances d’enfants avec des anomalies persistaient 40 ans plus tard). Les effets sur le changement climatique Pour autant, et bien que ce terme d’écocide figure déjà dans la législation de certains pays, l’écocide n’est pas encore reconnu comme une compétence spécifique de la Cour pénale internationale. Le débat persiste. Il reste que certaines décisions internationales ont déjà été prises par l’ONU pour obliger des belligérants à payer des réparations aux pays victimes d’attaques dévastatrices pour l’environnement, comme pour les deux cas susmentionnés : Israël pour la marée noire de 2006 au Liban et l’Irak pour les incendies des puits koweïtiens en 1991. Enfin, la question des effets des conflits sur le changement climatique – notamment par les émanations dues à l’utilisation massive de munitions, ou encore les conséquences de la destruction des forêts, véritables puits de carbone – est de plus en plus soulevée dans le cadre des sommets climatiques organisés annuellement par l’ONU. L’exemple des bombardements israéliens massifs sur Gaza pendant près de deux ans, depuis le 7 octobre 2023, a été évoqué sur ce plan. L’impact des conflits sur le changement climatique n’a cependant pas été encore totalement intégré dans le processus des négociations internationales sur la lutte contre le changement climatique. Ce dossier demeure en effet extrêmement sensible à plus d’un égard.

L’Algérie à l’heure du tournant saharien
Par
Khairallah Khairallah
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La réunion tenue récemment au siège de l’ambassade des États-Unis à Madrid, consacrée à l’application de la résolution 2797 adoptée le 31 octobre dernier au sujet du Sahara marocain, ne saurait être considérée comme un événement ordinaire. La présence de l’Algérie, représentée par son ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, revêt une importance particulière en ce qu’elle remet les faits à leur juste place : en l’occurrence que le différend relatif au Sahara est, à l’origine, un conflit maroco-algérien, le Front Polisario n’étant qu’un instrument mobilisé par le régime algérien pour légitimer une guerre d’usure menée contre le Maroc depuis près d’un demi-siècle, c’est-à-dire depuis la récupération par le Royaume de ses provinces sahariennes à la suite du retrait du colonisateur espagnol en novembre 1975. Lors de cette rencontre organisée sous l’égide de Massad Boulos, envoyé spécial US pour l’Afrique, le Maroc était représenté par son ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita. Y participaient également le ministre mauritanien des Affaires étrangères, Mohamed Salem Ould Merzoug, un représentant du « Polisario » ainsi que l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, Staffan de Mistura. Ce n’est pas la première fois que l’Algérie prend part à une réunion liée à l’avenir du Sahara. Mais c’est la première fois qu’elle participe à une discussion dont le socle est précisément la résolution 2797, laquelle consacre l’initiative marocaine d’autonomie comme unique document sur la table des négociations. Selon des sources proches des travaux, l’Algérie a tenté de remettre en avant la question du « droit à l’autodétermination », en faisant abstraction du fait que la résolution du Conseil de sécurité souligne explicitement une autonomie « dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Plus encore, le régime algérien n’aurait consenti à s’engager dans des discussions relatives à l’autonomie qu’en raison de pressions américaines. Ces mêmes pressions ont conduit le Maroc à détailler sa vision dans un document de quarante pages. À l’origine, l’initiative d’autonomie présentée par le roi Mohammed VI en 2007 depuis Laâyoune ne comptait que trois pages, articulées autour de la consécration de la souveraineté marocaine et d’une décentralisation élargie. L’essentiel réside désormais dans la portée politique de la participation algérienne à la réunion de Madrid. Alger ne se serait pas déplacée sans la conviction qu’aucune amélioration de ses relations avec Washington n’était envisageable en dehors d’un engagement dans des négociations fondées sur la proposition marocaine. Elle aurait préféré maintenir ses réserves à l’égard de la résolution 2797 et continuer d’instrumentaliser le Polisario. Mais la prise de conscience qu’une telle posture compromettrait toute tentative de redynamisation du lien avec les États-Unis — au moment où ses relations avec la France se sont effondrées et où celles avec la Russie se heurtent aux divergences de vues sur le Mali — a conduit à ce repositionnement. À cela s’ajoute la reconnaissance américaine, en 2020, de la marocanité du Sahara, reconnaissance suivie par plusieurs capitales européennes. Elle consacre l’absence de perspective pour le projet visant à faire du Sahara un satellite de l’orbite algérienne. La stabilité du Sahel apparaît désormais liée à l’autorité du Maroc sur ses provinces sahariennes, plutôt qu’à la liberté d’action laissée au Polisario dans un environnement marqué par les réseaux extrémistes et les circuits de contrebande. La participation algérienne à la réunion de Madrid constitue donc un pas vers le réalisme politique — et peut-être aussi vers l’affranchissement d’un complexe historique vis-à-vis du Maroc. Il ne s’agit nullement d’un geste mineur. La question est de savoir si l’Algérie souhaite enfin se libérer du passé et de l’illusion d’un accès à l’Atlantique sans l’accord explicite du Maroc. Le Sahara marocain dispose d’une vaste façade atlantique, et le port en eaux profondes de Dakhla s’inscrit désormais dans les ambitions africaines d’ouverture maritime. L’Algérie pourrait bénéficier d’un corridor terrestre vers l’océan, à travers le Sahara marocain. Cela suppose une coopération avec Rabat plutôt qu’un maintien dans la rupture diplomatique, la fermeture des frontières depuis 1994 et l’interdiction de survol de l’espace aérien algérien. En définitive, la reconnaissance de la marocanité du Sahara pourrait ouvrir la voie à une réorientation stratégique de l’Algérie, loin des postures stériles et des surenchères qui l’ont conduite jusqu’à soutenir le régime syrien dirigé par Bachar el-Assad. Il n’y aurait rien d’inconvenant à permettre aux Algériens de visiter le Maroc, d’observer ses avancées en matière de développement et d’infrastructures, en dépit de l’absence de ressources énergétiques comparables. Un tel geste traduirait un choix d’avenir plutôt qu’un attachement à des slogans révolutionnaires périmés. Quand l’Algérie reconnaîtra-t-elle la marocanité du Sahara, au lieu de voir son ministre quitter par une porte dérobée la réunion madrilène pour éviter une photo aux côtés de son homologue marocain ?

Nassib Lahoud… demeure le Président idéal

À l'occasion de l'anniversaire de la disparition de Nassib Lahoud, dans un pays habitué à consommer ses présidents avant même de les mettre à l'épreuve, et à abaisser les exigences avant de les relever, le nom de Nassib Lahoud demeure en dehors de ce jeu de consommation. Non pas parce qu'il a disparu de la vie politique, mais parce qu'il y était présent d'une autre manière : la présence d'une idée, non d'un accord ; la présence d'un projet, non d'un partage du pouvoir. Ainsi, chaque fois que le Liban traverse une nouvelle crise présidentielle, le nom de Nassib Lahoud ressurgit comme celui du « président idéal » ; non pas comme une nostalgie romantique, mais comme un repère moral et politique, symbole de ce qui aurait pu être. Nassib Lahoud n'était pas le fruit d'un moment fugace, ni un candidat des circonstances. Il était le produit d'une école politique bien définie : l'école de l'État. Un État de constitution et d'institutions, non un État de compromis, au-dessus ou en dessous de la table. Dès son entrée en politique, il s'est présenté comme un visionnaire, non comme un homme de pouvoir. Il n'aspirait pas à la présidence comme à une fin en soi, mais comme à un outil de reconstruction de l'État. Dans un pays où la présidence était devenue un lot de consolation ou un instrument d'obstruction, Lahoud la présentait comme une fonction souveraine assortie de garanties constitutionnelles claires. Nassib Lahoud se distinguait par trois qualités rares dans le paysage politique libanais. La première était la clarté. Il ne mâchait pas ses mots et ne se retranchait pas derrière des formules vagues. Sur la question de la souveraineté, il était sans équivoque : pas d'État possédant des armes hors de son contrôle, et pas de véritable partenariat avec un appareil sécuritaire usurpé. Sur celle des réformes, il était direct : pas d'économie sans un pouvoir judiciaire indépendant, pas de justice sociale sans un système fiscal équitable, et pas d'administration sans responsabilité. Cette clarté le rendait « invendable » sur un marché politique qui privilégie l'ambiguïté, car elle offre une plus grande marge de manœuvre. Sa deuxième qualité était l'indépendance. Nassib Lahoud n'était redevable à aucun axe, prisonnier d'aucun pouvoir, ni soumis à aucune puissance étrangère. Son indépendance n'était pas un slogan, mais une pratique quotidienne : elle transparaissait dans ses prises de position, son discours et ses alliances. Son nom ne s'est donc pas forgé dans l'ombre, ni n'a été propulsé par une décision régionale. C'était précisément là sa force et sa faiblesse : sa force auprès du peuple, et sa faiblesse face à un système qui abhorre ceux qui ne rendent pas de comptes. La troisième caractéristique est son éthique politique. Dans un pays où la politique se pratique selon la logique de la domination ou du chantage, Lahoud proposait un modèle différent : le respect de l'adversaire, l'adhésion à la Constitution et la primauté de l'intérêt public sur les gains personnels. Il n'était pas connu pour la corruption, les manœuvres occultes ou le recours à une rhétorique incendiaire. De ce fait, aux yeux de beaucoup, il paraissait trop « idéaliste ». Mais la vraie question est : le problème résidait-il dans son idéalisme ou dans le déclin de la politique ? Lorsque son nom fut sérieusement envisagé pour la présidence à des moments critiques, le système libanais semblait le rejeter d'emblée. Non pas par incompétence, mais parce qu'il était plus compétent que ne le permettait un système fondé sur l'obstruction mutuelle. Un président comme Nassib Lahoud aurait marqué le début d'une véritable responsabilisation, une redéfinition des relations entre l'État et les armes, entre le gouvernement et le pouvoir judiciaire, et entre les affaires intérieures et étrangères. Il aurait également sonné le glas de la zone grise où prospère tout un système. Aujourd'hui, après l'effondrement financier, la désintégration des institutions et l'érosion de la confiance tant nationale qu'internationale, Nassib Lahoud apparaît plus pertinent que jamais dans sa carrière politique. Ses idées sur l'État, la souveraineté et la réforme sont devenues une évidence pour une large partie de la population libanaise, qui a payé le prix de les avoir ignorées. Ironie cruelle : le Liban avait besoin de cet effondrement pour comprendre que le « président idéal » n'était pas un luxe intellectuel, mais une nécessité existentielle. Nassib Lahoud n'était ni un saint ni infaillible. Mais c'était un homme de principes. Et en politique, les principes priment sur la tactique. Aussi, lorsqu'on dit que Nassib Lahoud demeure le président idéal, on ne fait pas tant référence à sa personne qu'au modèle qu'il incarnait : un président qui ne transige pas avec l'État, ne le réduit pas à un simple instrument et ne l'exploite pas. Un président qui redonne sens à la présidence, prestige à l'État et dignité au citoyen. Tant que le système ne sera pas suffisamment mûr pour élire un homme comme Nassib Lahoud, son nom restera un miroir implacable : chaque président est jugé à son aune, et chaque compromis est mis à nu par comparaison. C'est peut-être dans cette présence symbolique durable que réside sa signification profonde.

Massacres en Iran: à Paris, la mobilisation ne faiblit pas

Paris, de Arthur Bassil Depuis le début du mois de janvier, la diaspora iranienne en Europe se mobilise pour stigmatiser la République islamique et les massacres perpétrés contre le peuple iranien. À Paris, ce rendez-vous se renouvelle tous les dimanches. Près de 15 heures, place de la Bastille, ce dimanche 8 février, journée ensoleillée à Paris. Environ cinq mille manifestants sont rassemblés autour du drapeau iranien orné du lion et du soleil pour stigmatiser les massacres perpétrés par la République islamique. En plus de ce symbole fort, les manifestants brandissent des images des victimes de ces massacres. Les 8 et 9 janvier 2026, soit il y a un mois jour pour jour, le régime de Khamenei commettait l’impensable : des milliers d’Iraniens étaient tués de sang-froid. Leur tort ? Avoir osé manifester contre la crise socio-économique, mais surtout contre l’oppression qui gangrène l’Iran depuis des décennies. Ce dimanche encore, les Iraniens de France n’étaient pas les seuls dans la rue à scander « fermez l’ambassade terroriste des mollahs » ou encore « République islamique, on n’en veut pas, on n’en veut pas ! ». Dans le cortège, on pouvait très bien apercevoir les drapeaux français, américain, kabyle et même le drapeau israélien, « le seul pays au monde qui met vraiment la pression pour une attaque contre le régime des mollahs », souligne Mona Jafarian, cofondatrice du collectif Femme Azadi , ayant appelé à participer à cette manifestation. L’activiste franco-iranienne, placée sous protection policière, se dit déçue par Donald Trump du fait de sa volonté de négocier avec la République islamique, mais elle estime que les conditions posées par les États-Unis « ne peuvent pas être honorées par Khamenei ». Fin du nucléaire, de l’armement balistique, de l’appui aux proxys terroristes dans la région… Autant de facteurs qui entraineraient la fin du régime iranien. Mona Jafarian estime que dans tous les cas, ces négociations aboutiront à une impasse et que la seule solution réside dans l’aide concrète qui devrait être accordée au peuple iranien afin de se défaire du guide suprême Ali Khamenei. Choisir entre le peuple iranien et les mollahs Également présent parmi les manifestants, Saeed Amini, fondateur de l’association Homa , interdit de séjour en Iran depuis 2017 en raison de ses activités politiques. Il ne comprend pas l’inertie des dirigeants de l’Union européenne qui persistent à ne pas prendre de mesures drastiques à l’encontre de la République islamique. Il se réjouit néanmoins de la mobilisation des peuples européens et du monde contre les mollahs. « Nous attendons de bonnes décisions de la part des États européens qui doivent choisir entre le peuple iranien et le régime des mollahs », déclare-t-il avant de les appeler à « se ranger du bon côté de l’Histoire ». Sur de nombreuses pancartes brandies par les manifestants figure le portrait de Reza Pahlavi. Il bénéficie d’un très large soutien parmi les manifestants. Fils du chah exilé en 1979, il se présente comme la relève face au régime. Pour Yaël, citoyenne française de confession juive présente à la manifestation et fondatrice du collectif de l’Atlas (collectif de juifs et de kabyles contre l’islamisme), « la démocratie doit tout au Moyen-Orient qui comprend des peuples éclairés, dont les peuples kabyle, israélien, libanais et iranien ». Elle estime que Reza Pahlavi est soutenu par le peuple iranien et que son programme politique est «hyperdémocratique» et de ce fait elle le soutient sans réserve. La manifestation prend fin vers 19 h, place des Pyramides, au pied de la statue de Jeanne d’Arc. Samuel Davoud, militant à la tête du cortège, appelle les manifestants à rejoindre une grande manifestation en soutien au peuple iranien prévue le samedi 14 février, en marge de la Conférence de Munich sur la Sécurité.