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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le big stick et l’effet dissuasif !
Par
Youssef Mouawad
Publié

Et si l’Iran cédait devant le déploiement massif de la force américaine ? Et s’il ne relevait pas le défi de la flotte US qui vient mouiller dans ses propres eaux, celles du Golfe Persique? Eh bien, il perdrait la face, lui qui, il y a si peu, plastronnait et proclamait solennellement occuper quatre capitales arabes! Ne nous y trompons pas, Téhéran aura à choisir entre la guerre et le compromis, c’est-à-dire une reculade qui remettrait au goût du jour la diplomatie de la canonnière si décriée dans les cercles académiques. Cette soi-disant diplomatie, d’avant le premier conflit mondial, consistait à tirer depuis la mer sur les côtes d’un pays qui avait des choses à se reprocher, généralement des dettes financières. Pour faire entendre raison à un adversaire, n’est-il pas préférable de recourir au bluff ou aux coups de semonce, c’est-à-dire à une menace non suivie d’exécution, plutôt qu’à un engagement militaire qui serait comptabilisé en nombre de victimes et en destructions d’ampleur. C’est le dilemme qu’affrontent en ce moment les ayatollahs: faire amende honorable, se soumettre, tenter de sauver leur face ou autrement être rayés de la carte. Des précédents historiques Nul n’a attendu les Américains pour faire usage du « big stick ». En 1793, lors du deuxième partage de la Pologne, Catherine II de Russie avait encerclé le siège de la Diète polonaise: ayant pointé ses canons sur ladite assemblée, elle imposa son point de vue sous la menace. «Le vote fut arraché dans un silence de terreur, tant l’occupation rendait toute opposition impossible», nous rapporte-t-on. Cette pratique coercitive n’avait probablement pas échappé aux tenants de la doctrine Monroe aux États-Unis, et le président Theodore Roosevelt pouvait déclarer à deux reprises en 1904 et 1905 : Bien qu’à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice ou d’impuissance, les États-Unis sont en droit d’exercer un « pouvoir de police internationale». Le New Jersey et la doctrine Weinberger Certes, Donald Trump ne va pas engager ses troupes pour soutenir les manifestants iraniens qui réclament pain et liberté. C’est le cadet de ses soucis. Dans la réalité, il ne cherche qu’à régler les questions du nucléaire, des missiles et du soutien aux proxies comme le Hezbollah et les Houthis et qu’à contrôler , en sous-main, l’approvisionnement de la Chine en hydrocarbure. Néanmoins, on n’assistera pas cette fois-ci, comme en 1984 au large de Beyrouth, à un remake de la piteuse dérobade du New Jersey. En l’espèce, c’est la doctrine Weinberger qui s’appliquera. Et cette dernière est formelle : si les troupes américaines ne doivent être engagées qu’en dernier ressort, alors «elles doivent l’être sans réserve et avec l’intention claire de vaincre ( with the clear intention of winning ) ou alors ne pas être engagées du tout». Par ailleurs, il est entendu que le régime iranien, en dépit de ses capacités de nuisance, n’est pas en mesure de contrer l’assaut des forces combinées américano-israéliennes. Il devra céder s’il n’est pas suicidaire. Au bout de l’épreuve, s’il cède sur le nucléaire ou sur un autre point, il perdra de sa superbe. Et même qu’il irait manger son chapeau pour se maintenir au pouvoir. Et c’est là que le fantasque Donald Trump peut intervenir et se contenter d’un succès de pure forme, c’est-à-dire d’un triomphe de pacotille qu’il pourra claironner à l’envi. D’où la crainte du ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salman, de voir le régime des ayatollahs renforcé pour le cas où les États-Unis ne passeraient pas à l’offensive. Car il n’y a pas lieu de crier victoire s’il n’y a pas changement de régime à Téhéran. A quoi sert de prendre les mêmes et de recommencer ? En somme, sans intervention militaire, l’Iran aura encore gagné la manche !

L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. Il paraît nécessaire d’analyser seul le rôle de l’Iran dans le conflit soudanais, quand bien même ce dernier ne se donne pas à voir sous la forme classique d’un parrain identifié, d’un soutien politique affiché ou d’une alliance assumée. Il est plus diffus, plus indirect, mais, à bien des égards, plus structurant. Téhéran n’est pas un acteur central du théâtre soudanais ; il en est une sorte d’amplificateur stratégique, inscrivant le conflit dans une architecture régionale plus large, dominée par la mer Rouge et les nouvelles formes de la guerre asymétrique. Depuis plusieurs années, la stratégie iranienne repose sur un principe constant : étendre la profondeur stratégique sans s’exposer frontalement. Cette logique a été éprouvée au Liban avec le Hezbollah, en Syrie par le biais du régime alaouite, en Irak via les milices chiites et au Yémen grâce aux ambitions houthies. Elle repose donc sur des réseaux, des relais locaux, des transferts de savoir-faire plus que sur des déploiements visibles. Le Soudan, longtemps périphérique dans la cartographie iranienne, retrouve progressivement une place fonctionnelle dans cet ensemble. Ce retour s’explique d’abord par la centralité croissante de la mer Rouge. Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza et la montée en puissance des Houthis au Yémen, la mer Rouge est devenue un espace de confrontation indirecte entre l’axe iranien et les puissances occidentales, ainsi qu’un point de friction majeur avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les attaques contre la navigation commerciale, les menaces sur les routes énergétiques, les frappes de drones et de missiles ont transformé cet espace maritime en prolongement direct des conflits du Moyen-Orient. Dans ce contexte, le Soudan apparaît comme un espace de profondeur, plutôt que comme un front. Son littoral, ses ports, ses zones grises sécuritaires offrent un arrière-plan utile, sans nécessiter une implication politique explicite. L’Iran n’a pas besoin de contrôler le Soudan, ni même d’y disposer d’un allié officiel. Il lui suffit que le pays demeure instable, fragmenté, incapable de sécuriser durablement ses côtes et ses infrastructures. Les indices d’un rapprochement tactique entre Téhéran et l’armée soudanaise se sont ainsi multipliés depuis 2024. Les accusations de livraisons de drones iraniens aux Forces armées soudanaises, bien que systématiquement démenties, s’inscrivent dans une logique déjà observée ailleurs, celle d’un transfert de capacités plutôt que de présence directe. Les drones, par leur coût limité, leur flexibilité et leur impact psychologique, constituent l’outil idéal de cette stratégie. Ils permettent en effet de compenser des faiblesses structurelles sans modifier l’équilibre politique interne. Mais il serait réducteur de lire l’implication iranienne comme un simple soutien militaire ponctuel à l’armée soudanaise. L’Iran ne cherche pas à sauver l’État soudanais. Il ne s’inscrit pas dans une logique de stabilisation. Ce qui l’intéresse, c’est la désorganisation contrôlée d’un espace maritime stratégique, qui contraint ses adversaires à disperser leurs moyens et à multiplier les théâtres d’attention. Une stratégie de subversion que l’on retrouve, du reste, comme une marque de fabrique de Téhéran un peu partout au Moyen-Orient. Dans cette perspective, la guerre soudanaise fonctionne ainsi comme un conflit de saturation. Elle n’est pas un objectif en soi, mais un élément d’un paysage conflictuel élargi, où chaque crise périphérique affaiblit la capacité de réponse globale des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux. Le Soudan, à l’instar de la Somalie ou du Yémen, devient un espace où la conflictualité est tolérable précisément parce qu’elle est éloignée des centres de décision. Cette stratégie trouve un écho particulier dans la transformation contemporaine de la guerre. Les drones, les frappes à distance, les réseaux logistiques transfrontaliers permettent de mener des conflits à faible intensité politique mais à forte intensité humaine. Ainsi les attaques contre Port-Soudan et les frappes ciblées contre des infrastructures sensibles démontrent-elles que même les zones supposées sécurisées restent vulnérables. Et cette vulnérabilité est en soi un message stratégique… Pour l’Arabie saoudite, cette évolution est particulièrement préoccupante, dans la mesure où la sécurisation de la mer Rouge est un pilier de ses ambitions économiques, touristiques et géopolitiques. Toute instabilité prolongée sur la rive africaine affaiblit cette projection. L’Iran n’a pas besoin de défier directement Riyad ; il lui suffit de contribuer à un environnement où la stabilisation devient coûteuse, incertaine et politiquement risquée. Pour les Émirats arabes unis, la situation est plus ambivalente. Leur approche indirecte du Soudan, fondée sur des réseaux et des acteurs non étatiques, entre parfois en résonance avec la logique iranienne, sans pour autant relever d’une coordination. Il ne s’agit pas d’une alliance, mais d’une convergence objective de méthodes consistant à privilégier la flexibilité, éviter l’exposition directe et accepter l’instabilité comme paramètre durable. L’Iran profite également de l’affaiblissement du cadre normatif international. Dans un système où la qualification de génocide, les sanctions et les condamnations n’entraînent plus de rupture stratégique, les marges de manœuvre s’élargissent. La guerre soudanaise devient alors un exemple supplémentaire de cette normalisation de la violence extrême en périphérie, qui bénéficie objectivement aux acteurs cherchant à délégitimer l’ordre international libéral. Il faut enfin souligner un point essentiel : l’Iran n’a aucun intérêt à une victoire rapide de l’un ou l’autre camp soudanais. Une victoire nette de l’armée, soutenue par Riyad et Le Caire, renforcerait un axe hostile. Une domination totale des RSF, adossée à des réseaux émiratis, produirait une autre forme de consolidation régionale. L’intérêt iranien réside dans l’entre-deux, dans la prolongation d’un conflit qui empêche toute recomposition stable. Jouer sur les contradictions des autres assurent, par défaut, une victoire pour Téhéran. Ainsi, le rôle iranien dans la guerre soudanaise ne se mesure ni en kilomètres carrés conquis, ni en déclarations officielles. Il se lit dans la durée du conflit, dans sa capacité à s’inscrire dans un continuum régional de crises, dans la manière dont il contribue à transformer la mer Rouge en espace de tension permanente. Le Soudan, dans cette lecture, n’est ni un allié ni un ennemi. Rien qu’un vecteur ; un espace où la guerre, débarrassée de toute finalité politique, devient un instrument parmi d’autres de la rivalité stratégique globale… Le cynisme de la realpolitik poussé à l’extrême. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4) Prochain article: Guerre du Soudan: scénarios, faux règlements et impasses stratégiques (4/4)

La réponse de Haykal au sénateur Graham: tout est relatif

Les Américains sont connus pour être « cash », surtout dans les questions qu’ils posent à leurs interlocuteurs, s’attendant à une réponse automatique, manichéenne : oui/non, blanc/noir. Kash Patel, directeur du FBI, lors de son audition par le Sénat, s’est vu matraquer par le sénateur Eric Swalwell avec la même question : « Avez-vous informé le ministre de la Justice de la mention du nom de Donald Trump dans le dossier Epstein, oui ou non ? », question à laquelle Patel n’a pas donné la réponse catégorique attendue. Si la réponse à cette question est pourtant simple, puisqu’il s’agit d’un fait, celle posée par le sénateur Lindsay Graham, à Washington, au commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, est, en revanche, nettement plus complexe, puisqu’il s’agit d’une opinion, voire d’un positionnement politique. « Considérez-vous le Hezbollah comme une organisation terroriste ? » est la question par excellence à laquelle le commandant de l’armée ne pouvait certainement pas répondre par une simple affirmation ou une négation. Sa réplique « Non, dans le contexte libanais » n’est pas habile, mais elle n’est pas fausse non plus. Il aurait pu dire que, tant que le gouvernement libanais n’a pas officiellement banni cette organisation, il n’est pas en mesure de se prononcer sur la question, étant lui-même un militaire exécutant les instructions que lui donne le pouvoir politique. Cependant, et au risque que les propos qui suivent choquent, le Hezbollah n’est pas (encore) considéré au Liban comme une organisation hors-la-loi, d’autant qu’il est représenté au sein même du gouvernement et du Parlement. À la différence de l’IRA, qui avait eu l’idée de séparer sa branche paramilitaire de sa branche politique (le Sinn Fein), laquelle, grâce à des leaders comme Gerry Adams, a réussi à prendre le dessus sur la milice, la branche militaire du Hezbollah est celle qui domine la branche politique, ainsi que l’ensemble du système libanais. Les députés hezbollahis posent en habit milicien, défendent toutes les prises de position de même que les déclenchements des guerres et des hostilités qui ont dévasté le pays. Le plus navrant est que d’autres factions politiques, par arrivisme ou, pire encore, par conviction, défendent le Hezbollah, lequel a réussi, durant ses trente glorieuses (de 1994 à 2024), à étendre sa toile dans toute l’administration libanaise, armée incluse. Il est indéniable que, depuis le 27 septembre 2024, le déclin de la milice a été amorcé. Toutefois, demander à des subordonnés de changer le fusil d’épaule (c’est le cas de le dire dans l’espèce), est utopique. L’épisode de l’illumination de la grotte de Raouché en est l’exemple le plus flagrant. Il faut donner du temps au temps, comme l’écrivait Cervantès, même si nos institutions politiques et/ou militaires font preuve d’un certain donquichotisme en évitant de voir « l’éléphant dans la pièce » et en s’attaquant à d’autres problèmes qui ne seront jamais réellement réglés tant que le Hezbollah n’aura pas été définitivement démilitarisé. Mais, voilà : le temps presse et nous n’avons pas le luxe d’attendre. De ce fait, la réponse de Rodolphe Haykal n’est pas erronée : tout est relatif, tout est une question de perception. Au moment où la question lui a été posée, le Hezbollah n’est pas une organisation terroriste aux yeux de l’État. Dans le cas contraire, cela signifierait que les ministres Chéhadé, Issa el Khoury, Nassar, Raggi et Saddi, ainsi que tous les députés souverainistes, côtoient et palabrent avec des criminels, et dans un certain sens, le sont eux-mêmes. On pourra toujours dire pour leur défense que Judas avait des amis irréprochables, mais cela n’en reste pas moins une vision simpliste de la situation. Par conséquent, et très objectivement, le fait que le général Haykal ait donné une réponse qui ne corresponde pas nécessairement aux aspirations d’une majorité de Libanais n’est pas particulièrement répréhensible. En revanche, ce qui est malheureux, c’est que le camp lobotomisé du Hezbollah, leurs cerbères et autres malades frappés du syndrome de Mar Mikhaël, bien plus puissant que celui de Stockholm, qui a célébré ses vingt ans, ont d’ores et déjà usé et abusé, d’une manière épsteinienne, des propos du général Haykal pour ressusciter le triptyque « armée, peuple et résistance », véritable triolisme que le pays et toute sa population ont subi durant des décennies. Reste à espérer que le président n’accordera pas, au retour de Rodolphe Haykal, une nouvelle décoration, d’autant que celle qu’il reçut précédemment (après Raouché) était la plus haute distinction. A moins d’envisager une nouvelle catégorie : celle du mérite relatif, une médaille pour services rendus à la confusion nationale, remise avec les honneurs par un État qui préfère décorer ses contradictions plutôt que d’affronter sa réalité….

Gare à la banalisation des massacres en Iran

Le secrétaire d'État Marco Rubio a mis le doigt sur la plaie, sans y aller par quatre chemins. Se montrant pour l’occasion paradoxalement peu « diplomate », il a fait preuve d’une magnifique franchise en résumant en quelques mots, en une petite phrase laconique, le fondement de la crise iranienne sous l’angle des rapports tendus entre Washington et la République islamique. « Le leadership en Iran n’est en rien le reflet de la population iranienne (…). Je ne suis pas sûr que l’on puisse aboutir à un deal avec ces gens-là »… Des propos qui recoupent ceux tenus dans le même registre par l’ancien ministre français des Affaires étrangères et de la Défense Jean-Yves Le Drian qui connait bien les pôles du pouvoir à Téhéran pour avoir traité avec eux. « Ils sont très forts dans l’art d’entourlouper (…), a-t-il souligné dans une interview télévisée. Leur seul souci est de gagner du temps et (d’assurer) la pérennité du régime ». Tout est dit… Mais, il apparait quand même vital, plus particulièrement dans le contexte présent, d’avoir constamment à l’esprit la dimension idéologique, les bases profondément (et dangereusement) théocratiques du régime des mollahs, surtout du Corps des Gardiens de la Révolution (les Pasdaran). C’est en étant pleinement conscient de cette dimension doctrinaire, en tous points obscurantiste, qu’il devient possible de percevoir à quel point les « pourparlers » américano-iraniens prévus ce vendredi 6 février, à Oman, risquent de ne constituer qu’une vaste supercherie… Ou, pire encore, une grave erreur stratégique et historique, voire morale. Après les massacres à grande échelle perpétrés en l’espace de quelques jours par les appareils sécuritaires du régime des mollahs, l’on ne pourra que stigmatiser tout « deal » qui serait conclu à Oman et qui serait au plus haut point politiquement amoral . Il représenterait en effet une réhabilitation honteuse, une réaffirmation de la prétendue légitimité d’un pouvoir qui a tué de sang-froid, en 48 heures (les 8 et 9 janvier), non moins de 30 000 jeunes et adolescents à la fleur de l’âge (beaucoup plus, même, selon diverses sources), dont certains ont été pendus à une grue, d’autres liquidés à bout portant sur leur lit d’hôpital après avoir été blessés par des tirs à balles réelles, d’autres encore froidement empoisonnés au mercure… Sans compter les arrestations de médecins accusés d’avoir soigné des manifestants (!), et les étudiants enlevés en plein campus universitaire. Banaliser, sous le couvert d’une cynique realpolitik , les atrocités immondes dont s’est rendu coupable le régime des mollahs, en toute impunité, aurait incontestablement pour effet – si une telle posture complaisante se confirme – de jeter un lourd discrédit sur ceux qui se posent en porte-étendard des valeurs démocratiques dans le monde et qui sont d’ores et déjà qualifiés, amèrement, de « lâcheurs » par nombre d’Iraniens. Parallèlement à ce volet moral, une réhabilitation du pouvoir en place par le biais d’un prétendu accord, même global, ne manquera pas de renforcer et d’enhardir l’aile radicale des Pasdaran, avec toutes les conséquences politiques déstabilisatrices (sur le plan régional) et destructrices (au niveau sécuritaire) qu’entrainerait un deal manifestement trompeur… Nul n’ignore, à cet égard, que les dirigeants de la République islamique ont érigé le mensonge et la takiya (la dissimulation des véritables desseins politiques) en système de gouvernance fondé sur une idéologie théocratique, laquelle impose, du fait de son caractère divin, d’assurer la pérennité du pouvoir par tous les moyens possibles. Dans cette optique, la violence aveugle, les tueries en masse, les bains de sang, la répression sauvage, les tortures, les condamnations à mort, les exécutions sommaires deviennent « légitimes » et constituent même un devoir religieux. La tromperie et la takiya, combinées au pouvoir politique absolu attribué au Guide suprême (le walih el-faqih ), l’imam Khamenei, en sa qualité de représentant divin de l’imam el-Mahdi disparu, expliquent que le régime des mollahs feint, sans discontinuer, de discuter du dossier nucléaire avec la communauté internationale, et plus particulièrement avec les puissances occidentales. Sauf que ces négociations durent depuis près de… 25 ans ! Et, lorsqu’un accord est conclu, Téhéran n’a aucun scrupule à ne pas respecter effrontément ses engagements. A chaque phase difficile que traverse la République islamique, le Guide suprême donne l’impression, trompeuse, qu’il souhaite « dialoguer » ; l’objectif réel recherché est toutefois de gagner du temps, dans l’attente d’un changement de pouvoir dans un pays décideur ou d’une évolution vers une conjoncture plus favorable qui permettrait de relancer de plus belle la politique hégémonique et expansionniste initiée, depuis 1979, par le Corps des Gardiens de la Révolution. Il y a un an, quasiment jour pour jour, le 9 février 2025, le président Donald Trump déclarait qu’il espérait que l’Iran modifierait sa ligne de conduite, soulignant qu’il souhaitait parvenir à un accord avec Téhéran au lieu de s’engager sur la voie militaire. C’était il y a un an… On connaît la suite. La réunion à Oman se tient aujourd’hui alors que le régime des mollahs n’a pas modifié d’un iota, depuis… 1979, sa ligne de conduite antioccidentale et foncièrement antiaméricaine affichée sans relâche durant 47 ans, comme l’illustre d’ailleurs la récente gesticulation médiatique des députés iraniens qui, déguisés en miliciens des Pasdaran, scandaient en chœur il y a quelques jours, en plein Parlement, « Mort à l’Amérique », tout en brûlant joyeusement un drapeau américain…

Seif al-Islam Kadhafi : anatomie d'une trahison
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Une seule question s’impose à quiconque tenterait de percer l’énigme de l’assassinat de Seif al-Islam, le plus connu des fils de Mouammar Kadhafi, personnage aux idées et aux comportements singuliers, héritier présumé d’un homme qui gouverna la Libye de 1969 à 2011. Cette question est simple, mais décisive : qui a levé la protection autour de Seif al-Islam, alors qu’il vivait dans une maison à Zintan, placé sous une surveillance étroite assurée par des forces locales ? Une chose est certaine : Seif al-Islam a été trahi. Une trahison qui a permis à un groupe armé de pénétrer dans le lieu où il résidait, avec pour objectif son assassinat. Les observateurs avertis du dossier libyen s’accordent largement pour écarter l’hypothèse selon laquelle des forces locales, agissant seules, auraient pu être à l’origine de l’opération visant Seif al-Islam. Celui-ci jouait un rôle à la fois sur la scène intérieure et à l’extérieur du pays, et s’était préparé à succéder à son père — ou du moins le croyait-il. Or, il n’existe pas en Libye de forces locales capables, à elles seules, de mener une opération de cette nature, exigeant un tel degré de coordination et de professionnalisme. Il s’agissait, en réalité, de régler des comptes avec toute force, interne ou externe, susceptible de soutenir le fils de Mouammar Kadhafi et de l’aider à accéder un jour à la présidence. Il convient de rappeler, à cet égard, que les élections présidentielles prévues en 2021 furent annulées dès lors que des sondages révélèrent que la victoire de Seif al-Islam constituait une hypothèse sérieuse. Au cours des derniers mois, l’irruption de nouveaux acteurs sur la scène libyenne, tels que le Pakistan et l’Inde, n’est pas passée inaperçue. Il ne s’agit pas d’y voir la preuve d’un rôle pakistanais ou indien dans l’assassinat de Seif al-Islam, mais bien le signe d’un élargissement du conflit et des convoitises autour de la Libye. Le pays reste déchiré par des lignes de fracture entre l’Est et l’Ouest. À l’Est, les forces de Khalifa Haftar et de ses trois fils — Saddam, Khaled et Belkacem — exercent leur domination. À l’Ouest, le pouvoir est détenu, dans certaines limites, par le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah, lequel, à l’instar de Haftar, a commencé à s’appuyer sur ses propres fils. Toutefois, l’événement le plus marquant survenu en Libye il y a environ deux mois demeure la mort du chef d’état-major libyen, Mohamed Haddad, alors qu’il se trouvait à Ankara à la tête d’une délégation militaire. Son avion privé, un Falcon ancien, s’est écrasé peu après son décollage. Les circonstances de l’accident demeurent obscures. L’appareil transportait l’un des plus hauts responsables militaires libyens, dont la nature exacte de la coordination avec la Turquie reste inconnue, alors même qu’Ankara entretient des relations étroites avec le gouvernement Dbeibah d’un côté, et avec les mouvements islamistes libyens de l’autre. L’essentiel, aujourd’hui, est qu’un acteur majeur a quitté la scène libyenne, pour des raisons à la fois internes et externes. Cela ne signifie pas pour autant que Seif al-Islam ait été un homme politique d’exception. Il fut avant tout un personnage qui connaissait le monde et tenta, à un moment donné, d’y jouer un rôle, malgré l’opposition de son père, lequel l’empêcha d’aller trop loin dans les relations qu’il avait nouées avec des pays occidentaux et certains cercles américains. En réalité, Seif ne disposait pas des moyens nécessaires pour mettre en œuvre les réformes auxquelles il aspirait. Sa capacité à disposer des fonds de l’État libyen est toujours demeurée limitée. Mouammar Kadhafi, conscient que l’argent constituait l’une des principales sources de son pouvoir, conserva un contrôle total sur les ressources du pays. Il n’accepta jamais de partager l’autorité absolue, pas même avec l’un de ses fils. De ce point de vue, Saif fut en permanence un acteur secondaire tant que son père resta en vie, malgré l’image qu’il cultivait de réformateur et de représentant d’un avenir possible pour une Libye que Mouammar Kadhafi avait su transformer en État paria. L’échec du projet de chaîne de télévision satellitaire qu’il lança en Libye en constitue une illustration éloquente. Les employés de cette chaîne connurent une situation dramatique lorsque les financements qui lui étaient destinés furent brusquement interrompus, alors même que Seif en assurait la supervision. Seif al-Islam ne fut pas seulement marginalisé à l’extérieur de la Libye durant les années du régime de son père et de ce que l’on appelait la « Jamahiriya » ; il l’était également à l’intérieur, où existaient des centres de pouvoir directement contrôlés par Mouammar Kadhafi lui-même. Abdallah Senoussi constituait l’un de ces pôles de puissance, tout comme certains frères de Seif, notamment Moatassem et Khamis. D’autres figures proches du père remplissaient des missions spécifiques à son service. Contrairement à une idée répandue, ce ne fut pas Seif qui négocia l’accord par lequel la Libye renonça à ses armes de destruction massive. Cet accord fut conclu par George Tenet, alors directeur de la CIA, qui établit un canal direct avec Moussa Koussa, chef des services de renseignement libyens. C’est Mouammar Kadhafi lui-même qui ordonna l’abandon de ces armes, après avoir compris, à la lumière des échanges entre Tenet et Moussa Koussa, l’inutilité de toute tentative visant à échapper à la surveillance américaine rigoureuse. Après la mort de son père Mouammar et de la plupart de ses frères, Seif demeura le seul survivant de la famille. Il sut s’adapter à la phase qui suivit la chute du régime. Le chaos qui s’installa en Libye favorisa ses ambitions, un chaos persistant depuis la fin de la « Jamahiriya », résultant à la fois d’une véritable révolution populaire et de l’intervention de l’OTAN, qui poursuivit Kadhafi jusqu’à son élimination physique. Seul le temps permettra d’identifier ceux qui ont assassiné Seif al-Kadhafi. Les jours à venir diront si l’islam politique en Libye et ses réseaux, bénéficiant d’un soutien extérieur, ont joué un rôle dans l’élimination d’une personnalité susceptible de combler le vide politique dont souffre le pays depuis plus de quatorze ans. En définitive, Seif al-Islam al-Kadhafi, qui tenta un temps de publier un ouvrage portant son nom, était porteur d’idées politiques largement naïves. Mais il refusa toujours d’entrer dans le jeu de l’islam politique et demeura, à l’instar de son père, profondément hostile à l’idéologie des Frères musulmans et à toutes les organisations issues de la matrice intellectuelle de Hassan al-Banna et de ses compagnons.

Le déclin séculaire des États-Unis a-t-il déjà commencé? (1/2)

Avec la victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique se sont érigés en surpuissance présidant la destinée du monde occidental. L’énorme machine industrielle US a largement contribué à la victoire militaire sur les fascismes. Dans cette première partie, nous verrons comment les USA ont imposé leur modèle, non seulement par leur puissance militaire, mais également à travers un nouvel ordre économique, financier et institutionnel mondial. Dans une seconde partie, à paraître, nous détaillerons les risques encourus par l’Amérique actuellement. De nombreux économistes et commentateurs estiment que les États-Unis sont entrés dans les premières phases d’un déclin séculaire. Comme l’a montré l’économiste russe Nikolaï Kondratieff dans les années 1930, l’histoire mondiale se déploie à travers de longs cycles économiques et géopolitiques. Ces périodes, qui durent souvent entre 60 et 80 ans, sont généralement dominées par une puissance centrale et accompagnées de grandes révolutions technologiques ainsi que de transferts du leadership mondial. De la Chine autour de l’an 900, aux cités italiennes de la Renaissance, puis à l’Empire britannique sous le règne de la reine Élisabeth I, des cycles successifs de domination économique mondiale ont suivi ce schéma. L’ère du leadership mondial américain commence globalement après la Seconde Guerre mondiale. Or ce que nous observons aujourd’hui, tant sur le plan intérieur qu’international, pourrait constituer les premiers signes indiquant que ce leadership commence à se déliter et pourrait se défaire au cours de la décennie à venir. L’ascension de l’Amérique: de «marché émergent» à superpuissance Avant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ne sont pas encore le centre incontesté du pouvoir mondial. À bien des égards, ils ressemblent encore à une économie émergente – portée par une nouvelle source d’énergie, le pétrole, et par des innovations transformatrices telles que l’automobile et le téléphone. C’est une terre d’opportunités, animée par un esprit entrepreneurial plus libre que celui de l’Empire britannique dominant et des démocraties européennes déjà matures. Le modèle américain combine un état d’esprit du «can-do», une expansion industrielle rapide, des taux de croissance élevés, un dynamisme spéculatif marqué et une culture de l’investissement fondée sur la prise de risque, typique des économies émergentes. Comme l’histoire le montre à maintes reprises, les excès propres aux marchés émergents portent souvent en eux les germes de leurs propres crises. Cette trajectoire culmine avec le krach de 1929, suivi de la Grande Dépression des années 1930. À cette époque, la concentration réelle du capital et le poids géopolitique demeurent encore largement européens. Le Royaume-Uni reste l’ancre de l’ordre mondial, et la livre sterling la monnaie du commerce et de la finance internationaux. La Seconde Guerre mondiale: le grand transfert de puissance La Seconde Guerre mondiale bouleverse tout. L’Europe est anéantie. L’Asie est dévastée. Des dizaines de millions de personnes périssent. Des nations entières, dont l’Allemagne et le Japon, sont ruinées physiquement, industriellement et institutionnellement. L’Empire britannique lui-même est gravement affaibli, et l’équilibre des puissances se déplace de manière irréversible. L’isolationnisme initial des États-Unis, combiné à leur capacité industrielle exceptionnelle et à leur protection géographique, leur permet de devenir l’arsenal du monde allié. Les États-Unis fournissent tout: du blé aux canons, des munitions aux navires et aux avions. Le point d’inflexion survient le 7 décembre 1941, lorsque le Japon attaque Pearl Harbor. Les États-Unis entrent alors en guerre, d’abord dans le Pacifique, puis en Europe. Les victoires alliées – le 8 mai 1945 en Europe et le 2 septembre 1945 en Asie – ne mettent pas seulement fin au conflit. Elles propulsent les États-Unis au rang de puissance mondiale dominante, succédant à un Empire britannique en déclin. L’ordre d’après-guerre: l’Amérique construit le système dont elle dépendra L'économiste britannique John Maynard Keynes s'adressant à la conférence de Bretton Woods, en juillet 1944, qui a fondé le système financier mondial avec la création du FMI et de la Banque mondiale. (Staff/FMI/AFP) À travers le plan Marshall en Europe et une décennie de supervision du Japon, Washington s’impose comme fournisseur de capitaux, architecte de la reconstruction et modèle de la modernité occidentale, du capitalisme et de la gouvernance publique. Mais l’acte le plus déterminant de l’Amérique ne consiste pas seulement à reconstruire les économies. Elle construit les règles du nouvel ordre mondial. Les États-Unis bâtissent un ordre international fondé sur le multilatéralisme, l’État de droit et une architecture institutionnelle conçue pour promouvoir la paix, la sécurité et la coopération économique. Washington joue un rôle central dans la création des institutions qui définissent le monde d’après-guerre: l’Organisation des Nations unies; la Banque mondiale et le Fonds monétaire international; l’OTAN; ainsi que des cadres régionaux tels que l’Organisation des États américains. Avec le temps, cette architecture s’élargit à des organismes comme l’Organisation mondiale de la santé, l’Unicef, le G7 et le G20. Cette architecture n’est pas un symbole moral. Elle constitue une infrastructure stratégique et devient l’ossature même de la puissance américaine. La chute du communisme consacre le rôle mondial des États-Unis L’effondrement des économies communistes planifiées renforce encore la domination américaine. L’ouverture de la Chine en 1978 et la chute du bloc soviétique en 1989 semblent confirmer le triomphe du modèle américain. Francis Fukuyama formule cette conviction dans La Fin de l’histoire et le dernier homme , en présentant cette organisation politique et économique comme la forme finale de l’évolution humaine. Pendant un temps, la suprématie américaine paraît sans limite. Cette domination est souvent attribuée à la supériorité de son système démocratique. La réalité est moins rassurante. Les États-Unis ne l’ont pas emporté principalement grâce à leur modèle de gouvernance démocratique. Ils ont prévalu en raison de l’efficacité supérieure de leur écosystème capitaliste, de la productivité de leur secteur privé et du modèle de gouvernance des entreprises fondé sur les parties prenantes, développé en Europe occidentale dès 1602 avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales – un système qui n’est, dans son fonctionnement réel, pas démocratique. L’efficacité économique américaine a permis la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale. À l’inverse, l’inefficacité structurelle des économies planifiées a condamné l’idéologie communiste bien avant l’effondrement de sa légitimité politique. Le président US Ronald Reagan et le leader soviétique Mikhail Gorbachev lors d’une réunion en 1985. (Ann Ronan Picture Library/Photo12 via AFP) La démocratie, en tant que système politique, se révèle structurellement inefficace lorsqu’il s’agit de planification à long terme, de réformes structurelles et d’arbitrages stratégiques, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou dans de nombreux pays en développement. Les exemples abondent: l’abandon du nucléaire par l’Allemagne; l’échec répété de la France et du Royaume-Uni à réformer leurs systèmes de retraites et de santé; ou encore le retard américain en matière d’infrastructures. Mais l’argument le plus frappant est ailleurs: l’ascension spectaculaire de pays comme la Chine et les Émirats arabes unis au cours des cinquante dernières années est presque entièrement attribuable à leur capacité à fonctionner non comme des démocraties, mais comme des entités stratégiques gérées comme des entreprises. Ils ont adopté la gouvernance privée occidentale fondée sur les parties prenantes comme modèle de gouvernance publique. – En Chine, la population constitue le «client», tandis que le Parti communiste agit comme l’«actionnaire» de l’entreprise nationale. Pour rester au pouvoir, cet actionnaire doit satisfaire ses clients, comme une entreprise privée doit satisfaire les siens pour prospérer, croître et demeurer rentable. – Aux Émirats arabes unis, les nationaux et les résidents sont les clients, et les familles dirigeantes émiriennes jouent le rôle de propriétaires stratégiques du système. Dans les deux cas, le pouvoir décisionnel ultime ne réside pas chez les clients ou les électeurs dans une relation de type consumériste. Il se situe entre les mains de décideurs hautement qualifiés, capables de définir une vision et de la mettre en œuvre sans être paralysés par des groupes de pression permanents ou des marchandages politiques improductifs, sous le contrôle de leurs actionnaires. Les avancées spectaculaires de la Chine dans les domaines de la technologie, des infrastructures, des communications, de la recherche, des minerais critiques, de l’énergie solaire, des véhicules électriques ou du rail à grande vitesse tiennent directement à la capacité de l’État à fixer des priorités industrielles et à financer, à grande échelle, des objectifs nationaux de long terme. De même, l’ascension des Émirats arabes unis en tant que plateforme mondiale – où capitaux, entrepreneurs et talents viennent vivre, investir et bâtir – résulte de politiques proactives visant à créer un environnement stable, sûr et fiscalement attractif pour des entrepreneurs, des investisseurs fortunés, des travailleurs qualifiés et des chercheurs issus de plus de 200 pays. La démocratie élit parfois ses propres fossoyeurs Une autre faille, plus sombre, traverse les systèmes démocratiques. La démocratie peut engendrer l’autoritarisme – non par la force, mais par le consentement. Elle permet à des démagogues d’accéder au pouvoir par le biais des élections, souvent en attisant la peur, l’identité et le ressentiment. Une fois en fonction, ils détournent les institutions et affaiblissent les contre-pouvoirs jusqu’à transformer la démocratie en simple théâtre procédural. De Hitler à Mussolini, de Franco à Erdoğan et Poutine, l’histoire est sans équivoque. Une question inconfortable se pose alors: les États-Unis s’approchent-ils d’un tel moment? Les signes se multiplient suggérant que la démocratie américaine traverse peut-être aujourd’hui l’épreuve la plus rude depuis sa fondation en 1776. Quand l’Amérique se retourne contre l’ordre qu’elle a bâti La puissance américaine n’a jamais été uniquement militaire ou économique. Elle a été, avant tout, institutionnelle. Les États-Unis ont inscrit leur force dans un ordre mondial qu’ils ont construit à travers des règles, des alliances, des traités et une crédibilité largement partagée. Cet ordre soutient le dollar, les marchés financiers américains et le leadership mondial des États-Unis. Mais dès lors que Washington commence à considérer cet ordre comme optionnel – ou pire, comme un obstacle à démanteler – il cesse d’affaiblir ses rivaux. Il s’affaiblit lui-même. La doctrine «Make America Great Again» incarne cette inflexion: tarifs douaniers unilatéraux, retraits de dizaines d’accords internationaux, restrictions sévères à l’immigration. Ces politiques redessinent non seulement l’Amérique, mais l’ordre international dans son ensemble. C’est ici que se situe la ligne de fracture centrale de la géopolitique contemporaine. Le regain de discussions autour de revendications américaines sur le Groenland en est emblématique. Le Groenland n’est pas un simple territoire arctique isolé: il est lié au Danemark, membre de l’OTAN, et donc intégré à l’architecture de l’alliance occidentale. La question n’est pas territoriale. Elle est celle de la crédibilité. Elle soulève une interrogation bien plus fondamentale: les États-Unis se sont-ils désormais placés au-dessus de l’ordre fondé sur des règles? Dès lors que cette perception se diffuse, les conséquences ne se limitent pas à l’Arctique. Elles résonnent sur chaque frontière contestée, chaque traité fragile, chaque engagement d’alliance et chaque régime monétaire. Cela signifie pour la Russie que les sphères d’influence redeviennent légitimes. Cela signifie pour la Chine que la coercition devient une expression naturelle de la puissance, et que si Washington s’autorise à user de coercition envers ses propres alliés au sujet du Groenland, il perd l’autorité morale de refuser à Pékin la même logique vis-à-vis de Taïwan. Cela signifie pour les puissances intermédiaires que la souveraineté juridique devient relative – plus une commodité qu’un principe, comme l’ont montré récemment les événements au Venezuela. Et, plus lourd de conséquences encore, cela signifie pour les alliés des États-Unis que leur sécurité, leurs économies et leurs échanges reposent, in fine, non sur le droit, mais sur la seule volonté de Washington. Davos 2026: le tournant stratégique Loin de s’aligner sur les tactiques de négociation de Donald Trump, les dirigeants mondiaux ont fini par reconnaître qu’ils ne pouvaient plus considérer les États-Unis comme un partenaire fiable économiquement, militairement et technologiquement. Et la réaction a été immédiate. Le 27 janvier 2026, l’Union européenne et l’Inde ont signé l’accord de libre-échange UE–Inde, réunissant deux milliards de personnes au sein d’un ensemble commercial représentant environ un quart du PIB mondial. Les dirigeants canadiens, australiens et européens se tournent vers la Chine pour sécuriser l’accès au plus grand marché de consommation du monde, tandis que les pays européens repensent leur architecture militaire afin de réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis et de l’OTAN. C’est ainsi que les ordres internationaux s’effondrent : par une érosion constante et cumulative de leur légitimité – lorsque la capacité d’imposition subsiste, mais que le socle moral s’évapore. La domination américaine n’a jamais été indestructible. Elle était conditionnée à un actif fondamental que ni les dépenses militaires ni les déficits budgétaires ne peuvent produire : la crédibilité. Et la crédibilité, une fois brisée, ne se reconstruit pas à coups de slogans. Nous avons peut-être atteint le point de non-retour… Prochain article: Le déclin séculaire US a-t-il déjà commencé? (2/2) La fragilité de l’économie, un danger réel