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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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La crise du régime iranien: déraciner plutôt qu’élaguer…

Dans des situations de guerre globale ou de crise existentielle aigue menaçant profondément le sort de toute une population, les positions frileuses, hésitantes, en demi-teintes, ne sont plus tolérables. Lorsqu’un pays est la cible des visées expansionnistes et hégémoniques d’une puissance sans foi ni loi, lorsqu’un régime tyrannique et sanguinaire se livre impunément à des massacres à grande échelle, perpétrés aveuglément contre des civils, des jeunes, des adolescents… dans de telles situations extrêmes, une attitude manichéenne, tranchée, s’impose, loin de tout louvoiement éhonté. C’est le cas à n’en point douter – on l’aura sans doute deviné – du pouvoir iranien en place. La nouvelle négociation (encore une; la énième en plusieurs décennies!) engagée entre négociateurs américains et iraniens n’est rien d’autre que pure chimère. Cela est devenu une lapalissade, comme l’illustrent les nombreuses expériences passées : les dirigeants de la République islamique sont passés maîtres dans l’art de « dialoguer » de manière stérile, d’induire la perception qu’ils sont ouverts aux discussions, au compromis ; mais leur objectif se limite en réalité à gagner du temps, à louvoyer, dans l’attente d’un changement de conjoncture. Les mollahs de Téhéran misent ainsi sur l’incontournable alternance dans l’exercice du pouvoir dans les sociétés occidentales afin de tirer profit d’un affaiblissement ou d’un changement de régime dans un pays qui «fâche». Cette classique manœuvre leur permet de rebondir et de relancer de plus belle leur campagne belliqueuse contre la partie adverse. Sauf que dans le même temps qu’ils se livrent à leur jeu favori de la « négociation » à la recherche d’un prétendu « deal » – qu’ils ne respecteront jamais – ces mollahs commanditent des tueries innommables et des rafles à la pelle, surtout dans les rangs des jeunes et des étudiants. Un membre de la commission de l’Éducation au sein du Parlement iranien a eu l’audace dans ce cadre d’indiquer il y a quelques jours que 28 pour cent des personnes emprisonnées au lendemain du soulèvement de janvier dernier ont moins de 20 ans… Pire encore : une association iranienne a rendu publique la liste des noms de 200 enfants tués au cours des dernières manifestations ! L’ampleur du massacre a poussé un politologue et conseiller libano-américain, proche des milieux républicains, Walid Phares, à exhorter les dirigeants à Washington, s’ils s’obstinent malgré tout à vouloir poursuivre le «dialogue», à imposer l’arrêt effectif et réel des tueries et des arrestations en masse, ainsi que la libération des prisonniers détenus depuis janvier, comme condition sine qua non à toute négociation avec les Iraniens. Le président Donald Trump ne s’y est pas trompé sur ce plan en relevant fort à propos, au cours de l’un de ses déplacements, que les hauts responsables de la République islamique ne cessent de donner l’impression depuis 47 ans qu’ils désirent « dialoguer » avec l’Occident lorsqu’ils se trouvent en difficulté, alors que d’une manière concomitante ils se livrent à des tueries intermittentes et des atrocités inqualifiables dont sont victimes des milliers de prisonniers politiques qui périssent en prison. Le caractère foncièrement stérile de toute négociation avec un régime tel que celui des mollahs a été habilement mis en évidence par le Secrétaire d’État Marco Rubio qui a rappelé que l’Iran est gouverné par des religieux chiites radicaux qui définissent leur attitude et leurs choix stratégiques sur base de considérations purement théologiques, loin de tout réalisme géopolitique. Mais ce sont les récents propos tenus par le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi qui ont surtout très clairement illustré cette propension trompeuse qu’a le régime des mollahs à engager constamment des discussions sans fin, en trouvant toujours effrontément le moyen de ne jamais respecter ses engagements écrits. Peu de temps après la dernière réunion de Genève avec la délégation américaine, il devait souligner sans ambages qu’il sera «difficile de rédiger le texte final d’un éventuel accord avec les États-Unis». En clair, Téhéran réduit de la sorte la portée de tout accord avec Washington à un exercice stylistique, à une phraséologie farcie de pièges linguistiques, délibérément ambiguë pour paver la voie à toute sorte d’interprétation du texte de manière à se dérober sournoisement aux dispositions concrètes prévues par l’accord qui aurait été signé avec la partie adverse. La situation à laquelle est parvenue aujourd’hui la République islamique pourrait être comparée quelque peu à celle d’une plante atteinte d’un état de dépérissement avancé. Il ne servirait à rien d’élaguer, de couper uniquement la tige et les branches flétries tout en conservant les racines enfouies sous la terre… Ces racines laissées intactes finiront en effet, au terme d’un laps de temps pas trop long, par faire repousser la plante de façon encore plus forte qu’avant le dépérissement… Tel serait le sort de tout deal boiteux, et piégé, qui serait conclu avec le régime des mollahs en s’abstenant d’arracher radicalement les racines profondes qui œuvrent patiemment et minutieusement dans l’ombre afin de redonner vie à une plante jadis putréfiée.

Le Musée d’Iran, reflet d’une histoire plusieurs fois millénaire (2/2)

Les musées en Iran contribuent activement à la consolidation de la stratégie politique et diplomatique du pays. Ils jouent aussi un rôle crucial dans la préservation et la mise en valeur des trésors de la civilisation perse. Le Musée national d’Iran est le principal musée archéologique et historique du pays. Il témoigne de la richesse du patrimoine persan et abrite des collections inestimables couvrant l’histoire iranienne du Paléolithique aux périodes mède, élamite, achéménide, parthe, sassanide, puis islamique. C’est d’ailleurs dans ce musée qu’est élaborée la narration officielle de ce qu’est «l’Iran»: un continuum qui va d’Élam et de l’Empire achéménide jusqu’à la République islamique, à travers plus de 300.000 objets qui constituent la trame même de l’histoire plusieurs fois millénaire du pays. À cet effet, le musée national est constitué de deux entités: le musée de l’Iran ancien et le musée de la Période islamique. Le musée de l’Iran ancien Créé dans les années 1930 sous le règne de Reza Shah, le bâtiment principal ou musée de l’Iran ancien, consacré à la période préislamique, s’inspire de l’architecture sassanide, notamment du monument Taq-e Kasra ou Arche de Ctésiphon. Conçu par les architectes français André Godard et Maxime Siroux, il a été inauguré en 1937. Il ne s’agit plus ici des bijoux fabuleux du Trésor des joyaux des chahs, mais de toute l’histoire du pays, portée par des milliers d’objets dont des sceaux, des bas‑reliefs, des poteries, des manuscrits, des statues etc. Parmi les pièces phares du musée figurent des inscriptions et des textes datant de la période du Late Uruk (vers 3350‑3000 av. J.‑C.), qui ont été transférés dans des réserves modernisées et sécurisées au cours des années 2010. On y trouve également l’un des «Salt Men» de Zanjan, une momie naturelle d’un mineur, parfaitement conservée par le sel de la mine où elle a été découverte. Elle daterait de la période 550-330 av. J.C. Parmi les autres pièces impressionnantes figure le Bronze monumental de Shami, haut de 1,94 mètre, chef-d’œuvre de la sculpture parthe. Le musée conserve aussi des bas-reliefs et des chapiteaux à tête de taureau en provenance de Persépolis (VIe-IVe siècle av. J.C.), d’une qualité exceptionnelle, qui constituent un condensé remarquable de l’architecture achéménide. Le musée comprend également des poteries et des céramiques préhistoriques provenant de Tepe Sialk, près de Kashan, véritables œuvres d’art datant du VIe au IVe millénaire av. J.-C., ainsi que des bronzes du Lorestan (environ 1000 à 650 av. J.-C.), et des coupes et rhytons en or pur de Marlik (1400 à 1200 av. J.-C), considérés comme l’expression la plus accomplie de l’art iranien de l’âge du fer. Le musée de la Période islamique Le département de l’art islamique du Musée national d’Iran est situé dans un bâtiment moderne dédié, inauguré en 1996. Il abrite une collection inestimable retraçant l’histoire postislamique de la Perse, témoignant du raffinement de l’art islamique en Iran. On y trouve notamment des œuvres d’art safavides, des céramiques, des manuscrits, des pièces métalliques, des textiles, et bien d’autres trésors. Parmi les pièces maîtresses du musée figure le mihrab ilkhanide de Dar-e Behesht, surnommé «Porte du paradis». Cette mosaïque de carreaux émaillés du XIVe siècle, réalisée sous la dynastie Ilkhanide, estcélèbre pour sa calligraphie complexe (kufique, thuluth, naskh) et pour ses motifs floraux et géométriques. On y trouve également le bol en céramique du IXe siècle (Gorgan) orné d’une figure anthropique à tête de taureau, et les aquarelles de Sani-ol-Molk de l’époque qajare (XVIIIe siècle), ainsi que d’élégants astrolabes et d’autres chefs-d’œuvre. Rôle des conservateurs de musées Entre pouvoir et mémoire, les conservateurs des musées en Iran avancent sur une ligne de crête. Ils sont confrontés à une censure, parfois diffuse: il ne s’agit pas toujours d’interdictions explicites, mais de signaux, de recommandations, de «sensibilités» à respecter. Ainsi, dans le choix même des œuvres exposées et du narratif choisi, certains thèmes deviennent glissants comme ceux relatifs au pluralisme religieux antique, au rôle des femmes dans les sociétés anciennes, ou encore aux influences étrangères. Toute la difficulté, pour les conservateurs, consiste à concilier le récit préislamique, celui d’une nation antique et impériale, avec le récit islamique et la stratégie identitaire de l’État, tout en respectant une certaine rigueur intellectuelle indispensable à tout récit historique. Enfin, Il convient de souligner les efforts de professionnalisation entrepris dans certains musées de la capitale : modernisation des réserves et des systèmes de sécurité, nomination d’un conservateur de la section des inscriptions, etc. Ces efforts reflètent une approche de gestion patrimoniale de plus en plus technocratique. En conclusion, une question s’impose: dans les périodes dramatiques que traverse un pays, n’est-il pas indécent de se soucier du sort des musées et des œuvres d’art plutôt que celui des hommes? Bien au contraire, plus le monde va mal, plus nous avons besoin de l’art et des gardiens de la mémoire pour témoigner, et surtout transmettre notre histoire humaine aux générations futures… Lire sur le même thème: Les musées en Iran: un patrimoine en état de siège (1/2)

Trump et le complexe irakien
Par
Khairallah Khairallah
Publié

L’objectif des négociations menées par l’administration américaine avec la partie iranienne à Mascate et à Genève n’était autre que de transmettre un seul message. Le contenu de ce message est que la « République islamique » doit changer, que ce changement doive intervenir à l’amiable ou par la force. Le président Donald Trump n’a pas hésité à déclarer récemment que la chute du régime iranien serait « la meilleure chose qui puisse arriver ». Dans cette perspective, on comprend la répétition par le président américain de son refus du retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre en Irak. De même, dans cette perspective, on peut comprendre l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son transfert à New York avec son épouse. Une opération d’encerclement méthodique est en cours contre l’Iran, accompagnée d’un rognage continu de ses ailes après son éviction de Syrie et l’élimination quasi totale du Hezbollah, joyau de la couronne du projet expansionniste de la « République islamique ». Il convient de relever aujourd’hui l’insistance de l’administration américaine à revenir en Irak. Trump semble nourrir une véritable obsession irakienne. Les États-Unis ont payé au prix fort la chute du régime baassiste familial de Saddam Hussein en 2003. Ils ont payé en sang et en centaines de milliards de dollars pour voir l’Iran sortir comme unique vainqueur d’une guerre dont on ignore encore les motivations exactes, notamment celles qui ont conduit l’administration de George W. Bush à la déclencher. Le retour du président américain sur la question de Nouri al-Maliki n’est nullement fortuit dans un contexte marqué par une escalade dangereuse entre la « République islamique » d’une part, et les États-Unis et Israël d’autre part. Il s’agit d’une escalade sérieuse, surtout après le transfert de la guerre à l’intérieur du territoire iranien en juin dernier. Dans l’esprit de Trump se déploie un ensemble de calculs précis, dont un calcul lié à l’Irak désormais tombé dans le giron iranien. Les Américains, et plus précisément l’administration Bush, ont livré l’Irak à l’Iran sur un plateau d’argent. Cela semble demeurer gravé dans la mémoire de Donald Trump, qui s’est donné pour mission de mettre un terme à l’hégémonie iranienne dans la région en commençant par l’Irak. Les États-Unis ont porté au pouvoir à Bagdad des milices chiites irakiennes affiliées aux Gardiens de la révolution iraniens. Ces milices se sont empressées de se retourner contre « l’occupant » américain et de servir les intérêts de Téhéran. L’administration Bush s’est trompée dans tout ce qu’elle a entrepris en Irak, notamment en raison de l’absence d’un plan clair pour l’après-Saddam Hussein. Trump sait également que la relance du projet expansionniste iranien dans la région est partie d’Irak. Avec la chute de Bagdad en avril 2003, les équilibres régionaux ont été bouleversés. Avec la chute de l’Irak, la Syrie est tombée entièrement sous l’emprise iranienne, et le Liban également, où la « République islamique » a assassiné Rafic Hariri il y a vingt et un ans, après avoir estimé qu’il constituait un obstacle à son expansion fondée sur l’exploitation des instincts confessionnels et le remplacement des institutions étatiques par des milices affiliées aux Gardiens de la révolution. Le roi Abdallah II de Jordanie avait mis en garde contre les dangers de livrer l’Irak à l’Iran avant même l’assassinat de Rafic Hariri en février 2005. En octobre 2004, il évoquait le « Croissant chiite » dans son sens politique, comme un croissant perse s’étendant de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas. Il s’exprimait dans un entretien accordé au Washington Post. Ses propos révélaient sa clairvoyance quant aux conséquences de la mainmise iranienne sur l’Irak. Depuis son entrée à la Maison-Blanche en janvier 2016, Trump a concentré son attention sur le danger iranien. Il a déchiré l’accord sur le dossier nucléaire iranien conclu en 2015 par l’administration Barack Obama, en mai 2018. Au début de l’année 2020, les États-Unis ont éliminé Qassem Soleimani, chef de la « Force al-Qods », fer de lance du projet expansionniste iranien. L’opération a eu lieu peu après que Soleimani eut quitté l’aéroport de Bagdad, où il était arrivé de Beyrouth via Damas, aéroport considéré comme sûr par la « République islamique ». Son élimination a constitué un tournant régional majeur, comme en témoigne l’apparence de Hassan Nasrallah, ancien secrétaire général du Hezbollah, lorsqu’il évoquait Soleimani et la relation qui les unissait, y compris la coordination entre l’Iran et le parti au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et dans plus d’un État du Golfe. Trump est revenu à la Maison-Blanche il y a environ un an et un mois, dans un contexte nouveau où l’Iran s’est affaibli et où son projet expansionniste a subi des revers majeurs après la perte des guerres menées en marge de celle de Gaza. Dans cette perspective, il apparaît naturel de poursuivre la campagne contre l’Iran à partir de l’Irak, qui ne saurait rester un terrain de jeu des Gardiens de la révolution, comme le furent le Liban et la Syrie avant l’assassinat de Hassan Nasrallah dans la banlieue sud de Beyrouth et avant la fuite de Bachar el-Assad vers Moscou. Il n’est pas essentiel de s’égarer dans les méandres liés à la personnalité de Nouri al-Maliki ni de mesurer l’ampleur de l’influence iranienne sur lui. Pour Trump, l’essentiel est le retrait de l’Iran d’Irak. Il n’est pas acceptable que l’Amérique demeure prise au piège iranien. Depuis 2003, l’Irak est gouverné par des hommes revenus à Bagdad sur des chars américains. Donald Trump refuse cette ingratitude qui a accueilli la guerre américaine en Irak il y a vingt-trois ans. À présent que l’administration Trump place l’Iran devant l’alternative de la capitulation ou d’une attaque massive par mer et par air, il paraît logique que Trump cherche à reconquérir l’Irak si l’objectif est véritablement de mettre un terme au projet expansionniste iranien.

Les grandes lignes d’une possible politique maritime au Liban (2)

Quelle politique le Liban pourrait, ou devrait, suivre dans le domaine maritime dans le cadre de ses efforts de développement? Quel pourrait être sur ce plan l’apport de l’Union pour la Méditerranée (UpM), qui a pris le relai du Partenariat euro-méditerranéen de Barcelone? L’Union pour la Méditerranée s’est donné un cadre de nature «terrestre». Qu’il s’agisse de coopération politique et de sécurité dans le but de définir un espace commun de paix et de stabilité, de coopération économique et financière pour la construction d’une zone de prospérité partagée, ou de coopération culturelle et sociale pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles, l’objectif est de créer une zone de prospérité partagée dans une zone de libre-échange euro-méditerranéenne (ZLEM). Tout cela unit la terre. Or la Méditerranée est une mer entourée de terres, non de terres séparées par une mer. Quels projets maritimes pourraient être intégrés dans ce processus? Trois critères seront déterminants à cet égard pour retenir les thèmes et les prioriser: – Le pays doit pouvoir passer à la phase de réalisation sans qu’il y ait un frein à la dynamique proposée. – Rechercher les secteurs d’activités proposant un grand nombre d’emplois et offrant une capacité de progression et d’évolution, donc de promotion sociale. – Prioriser les projets selon les besoins les plus pressants et favoriser le dialogue et une coopération avec des États partenaires. Missions et projets Au-delà des fonctions portuaires et commerciales, les responsabilités maritimes d’un État reposent sur un ensemble de capacités régaliennes et de sécurité: surveillance de l’espace maritime, protection de la zone économique exclusive (ZEE), lutte contre les trafics illicites, secours en mer et prévention de la pollution. Ces missions sont stratégiques pour la souveraineté nationale, la stabilité économique et la protection des populations. 1 - Protection de la ZEE: Le Liban dispose d’une zone économique exclusive d’environ 22.700 km². La délimitation maritime avec Israël (accord de 2022) et avec Chypre a permis de clarifier le cadre juridique, condition préalable à toute surveillance effective. La surveillance de la ZEE doit être effective et permanente. 2 - Surveillance et contrôle des espaces côtiers: Avec environ 225 km de côtes, le littoral libanais concentre des ports commerciaux et de pêche, des zones urbaines densément peuplées, des installations industrielles et énergétiques sensibles. La surveillance côtière est une question de sécurité et de protection civile. 3 - Lutte contre les trafics illicites par voie maritime: l’État se doit de lutter contre la contrebande de marchandises, le trafic de stupéfiants et d’armes, ainsi que l’immigration clandestine par mer. 4 - Secours maritime et sécurité de la navigation: le Liban dans sa zone de responsabilité assure les missions de recherche et de sauvetage en mer (SAR), principalement via la marine et la Défense civile.Cela nécessite une coordination entre marine, ports et services de secours. Il faudrait également disposer d’un centre SAR maritime pleinement opérationnel, aux standards internationaux. 5 - La pollution maritime est essentiellement d’origine terrestre: déversement d’eaux usées non traitées, décharges côtières, ruissellement urbain, pollutions industrielles, déversements accidentels d’hydrocarbures dans les ports. Le développement potentiel de l’exploitation gazière offshore rend indispensable le renforcement des plans d’urgence antipollution, l’amélioration de la prévention terrestre et une parfaite coordination entre acteurs civils et militaires. 6 - Formation aux métiers de la mer: Elle constitue un maillon critique des capacités maritimes nationales. Elle conditionne à la fois la sécurité de la navigation, l’efficacité des opérations portuaires et logistiques, la crédibilité de l’État dans ses missions régaliennes, le développement futur de l’économie bleue et des activités offshore. Source d’intégration intercommunautaire, elle est aussi source de création d’emplois. Schéma stratégique – Définir une architecture nationale de surveillance maritime (ZEE et littoral). – Renforcer les capacités de patrouille hauturière et de moyens aériens. – Créer un centre national de coordination SAR maritime aux standards internationaux. – Développer une capacité nationale de lutte antipollution structurée et pérenne. – Disposer d’un Institut des métiers de la mer, civil et militaire. – Inscrire la mer comme pilier central de la stratégie de souveraineté et de relance économique. Les priorités à définir Dans ce contexte global de politique maritime qui devrait être mise en place, l’État devrait définir de manière explicite et concrète certaines priorités. 1 – Mettre en place une gouvernance maritime nationale pour assurer une coordination permanente et efficace de l’ensemble des acteurs maritimes civils et militaires. 2 – Déployer une architecture nationale de surveillance maritime (ZEE et littoral) afin de garantir la souveraineté effective de l’État sur son espace maritime. 3 – Renforcer la lutte contre les trafics maritimes et la criminalité transnationale, réduire les pertes économiques et les risques sécuritaires liés aux trafics. 4 – Structurer une capacité nationale de recherche et de sauvetage en mer (SAR), protéger les vies humaines en mer et répondre aux obligations internationales du Liban. 5 – Développer une capacité nationale de lutte contre la pollution maritime, prévenir et gérer les pollutions, notamment dans la perspective du développement de l’offshore. 6 – Disposer d’un Institut libanais des métiers de la mer et disposer des compétences maritimes voulues. 7 – Intégrer la mer au cœur de la stratégie nationale de relance économique; transformer la mer en levier de développement durable. Un tel projet maritime – déjà amorcé partiellement au Liban – s’inscrit pleinement dans les priorités des partenaires internationaux: sécurité et stabilité régionales en Méditerranée orientale; lutte contre les trafics transnationaux et le crime organisé; protection des vies humaines en mer; protection de l’environnement marin. Conçu comme un programme de coopération civile–sécuritaire, conforme au droit international et aux engagements multilatéraux du Liban, il est fondé sur une approche associant gouvernance, capacités opérationnelles, formation, développement durable, création d’emplois et intégration des communautés. Une telle stratégie maritime libanaise devrait pouvoir se développer concomitamment avec une nécessaire réanimation de l’Union pour la Méditerranée… Lire sur le même thème: Un avenir maritime pour le Liban?

«Deux Libye» et une souveraineté introuvable (3/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. La formule des «deux Libye» revient dans les différentes analyses sur le cas libyen comme métaphore de la dislocation du territoire national. Cette formule pèche pourtant par imprécision puisqu’elle suggère l’existence d’une partition politique relativement claire, voire presque symétrique, entre un Ouest dominé par Tripoli et un Est structuré autour de Benghazi. Or cette représentation simplifie à l’excès une réalité plus dérangeante: la Libye n’est pas divisée entre deux souverainetés concurrentes, mais privée de souveraineté tout court. Les institutions qui prétendent l’incarner ne gouvernent pas. Elles survivent par délégation, sous protection armée, dans une dépendance constante à des forces qui leur sont extérieures ou supérieures. À l’Ouest, le gouvernement d’union nationale dirigé par le Premier ministre Abdul Hamid Dleibeh et reconnu par la communauté internationale, s’inscrit dans une sorte de fiction juridique persistante. Il dispose certes d’une reconnaissance diplomatique, d’un accès formel aux avoirs libyens à l’étranger et d’un siège aux Nations unies, mais cette reconnaissance ne se traduit pas par une capacité effective à imposer des décisions sur le territoire qu’il est censé administrer. À Tripoli, gouverner signifie composer en permanence avec des groupes armés qui contrôlent les quartiers, les routes et les institutions clés. Le pouvoir exécutif ne décide de rien. Il se contente de jouer aux Schéhérazade, négociant sa survie à chaque instant, puisqu’il fonctionne à travers une coalition d’acteurs civils et armés, autonomes sur le terrain (les Forces de dissuasion spéciales , de tendance salutiste, l’Appareil de soutien à la stabilité , structuré autour de chefs armés locaux, les factions de Misrata, les Brigades de Tripoli, etc.). Cette négociation permanente achève de transformer l’État en coquille vide, procédurale: les ministères ne fonctionnent plus que de manière intermittente; les politiques publiques n’existent que sur le papier; les budgets sont absorbés par des mécanismes de redistribution informelle, destinés à maintenir des équilibres armés précaires. La banque centrale, souvent présentée comme l’ultime colonne vertébrale du pays, est elle-même devenue un enjeu de captation et de pressions croisées. À l’Est, un ordre relatif À l’Est, la situation n’est pas plus souveraine, malgré l’apparente verticalité militaire. L’autorité incarnée par Khalifa Haftar repose sur un assemblage de loyautés tribales, de structures sécuritaires et de soutiens extérieurs. Elle impose un ordre relatif, mais cet ordre est militaire avant d’être institutionnel. Il ne repose pas sur une administration autonome, mais sur une hiérarchie de commandement et une économie de guerre. La prétention à la souveraineté s’y heurte à une contradiction fondamentale: comment un pouvoir qui dépend structurellement de soutiens extérieurs pour se maintenir peut-il exercer une souveraineté pleine? Or les décisions stratégiques, relatives à la guerre, l’économie ou la diplomatie, sont toutes conditionnées par les attentes et les lignes rouges des parrains régionaux et internationaux. L’Est libyen ne gouverne pas. Tout juste se contente-t-il d’administrer sa dépendance… Naturellement, la coexistence de ces deux pôles ne produit aucun équilibre stabilisateur. Elle engendre au contraire un système de blocage mutuel, de désorganisation plus ou moins contenue, d’autant qu’aucun des deux camps n’est suffisamment fort pour imposer une unification durable, ni suffisamment faible pour être marginalisé. La Libye se fige, partant, dans une configuration où la division devient fonctionnelle et permet aux acteurs locaux de préserver leurs positions – et aux acteurs extérieurs de projeter leur influence sans assumer la charge d’une quelconque reconstruction étatique… Le pétrole, l’un des vecteurs de la fragmentation Cette absence de souveraineté réelle se manifeste de manière particulièrement claire dans la gestion des ressources. Loin d’être un facteur d’unité nationale, le pétrole est au contraire devenu l’un des principaux vecteurs de la fragmentation. Les terminaux, les champs et les pipelines sont contrôlés ou bloqués selon des logiques locales, et la production peut être interrompue à tout moment pour servir de levier politique. Quant aux revenus, lorsqu’ils circulent, c’est pour alimenter des réseaux clientélaires plutôt qu’un projet national. Le paradoxe libyen, c’est que le pays dispose de ressources suffisantes pour financer sa reconstruction… mais qu’il est structurellement incapable de les transformer en souveraineté. Dans cette optique, la rente ne consolide pas l’État, mais entretient paradoxalement sa dispersion, renforcée par l’architecture institutionnelle elle-même. Les gouvernements se succèdent, les accords s’empilent, les processus de dialogue se multiplient, chacun présenté comme une étape décisive vers la réunification, mais, en réalité, aucun ne modifie les rapports de force sur le terrain. Les institutions libyennes ne sont que des lieux de transit fantomatiques et creux où les promesses formulées de part et d’autre ne se matérialisent jamais. Dans ce contexte de désolation, la notion de légitimité a perdu tout sens opératoire. La légitimité électorale est invoquée, puis neutralisée; la légitimité révolutionnaire épuisée; la légitimité sécuritaire contestée. Il ne reste plus, pratiquement, que des légitimités partielles, locales, provisoires, adossées à des capacités de coercition. Et son corollaire, la souveraineté, entendue comme capacité de décider et de contraindre sur un territoire, se dissout dans cette multiplication de sources d’autorité concurrentes. Un abcès de fixation La fragmentation territoriale n’est pas non plus figée. Elle est fluide, adaptable, sans doute réversible à court terme - mais, comme le reste, durable dans sa logique. Des zones passent d’un contrôle à un autre sans que cela ne modifie pour autant la structure globale du conflit. Les villes changent de mains, les alliances se recomposent, mais l’absence d’un centre unificateur demeure la constante. Et c’est précisément cette fluidité qui rend la situation libyenne si résistante aux tentatives de résolution. Il n’existe pas de ligne de front stable sur laquelle imposer un cessez-le-feu durable, pas plus qu’il n’y a d’acteur capable d’engager l’ensemble du pays dans un processus contraignant. Toute initiative politique se heurte à une réalité simple: personne ne peut engager tout le monde, et tout le monde peut bloquer n’importe qui… Bien entendu, les acteurs extérieurs sont accusés d’alimenter la division. C’est vrai. Mais ils ne font en fait qu’exploiter une configuration déjà installée, soutenant un camp, puis un autre, ajustant leur engagement, sans jamais chercher à restaurer une souveraineté qu’ils jugent irréaliste à court terme. La Libye devient ainsi un espace de gestion et, aussi, un abcès de fixation supplémentaire dans cette zone de l’Afrique. Quant aux solutions… La population civile, elle, se retrouve enfermée dans une double impasse. Elle dépend, d’une part, d’institutions faibles pour des services essentiels et subit, de l’autre, la pression constante des groupes armés. Dans un contexte où la politique a dépéri en tant qu’horizon collectif, il n’est pas étonnant que l’exil devienne la stratégie individuelle de survie. Parler de deux Libye, c’est donc passer à côté de l’essentiel. Il faudrait plutôt parler d’un pays administré par fragments, où l’État est en carton-pâte, la souveraineté est une bafouille, et la guerre une malédiction inexorable. Une configuration ni provisoire ni accidentelle qui est le produit d’une décennie de renoncements, de rapiéçages et de calculs rationnels mal inspirés. Tant que cette architecture ne sera pas remise en cause, toute réunification restera formelle : la Libye pourra changer de gouvernement, signer de nouveaux accords, ou encore organiser de nouvelles conférences, mais elle ne redeviendra pas un État souverain tant que la violence restera la condition d’accès au pouvoir, et la dépendance extérieure son principal mode de fonctionnement. Prochain article: La Libye comme abcès de fixation régional Lire sur le même thème – 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) – Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5)

Le conflit libyen: une «milicianisation» à outrance du politique (2/5)

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. Considérer la « milicianisation » de la Libye comme le fruit d’un dérèglement accidentel de l’après-2011 constitue un postulat de départ pour le moins hasardeux. Le processus de normalisation des milices est devenu une sorte de logique structurante du « système » post-Kadhafi. À partir du moment où l’État s’est effondré sans mécanisme de succession, la violence armée a cessé d’être un outil parmi d’autres, s’imposant progressivement comme le moteur central du politique. Et ce basculement, loin d’avoir été occasionné par une rupture brutale, s’est installé insidieusement, par glissements successifs, au rythme de compromis tactiques présentés comme temporaires et devenus, chemin faisant, irréversibles. Au lendemain de la chute de Mouammar Kadhafi, les brigades révolutionnaires ont d’abord été perçues comme des forces de sécurité transitoires, chargées de combler un vide en attendant la reconstitution d’institutions nationales. Mais cette fiction de la « transition armée » reposait sur une hypothèse erronée selon laquelle la violence accepterait de s’effacer d’elle-même une fois sa fonction initiale accomplie. Que nenni ! La violence n’a pas été instrumentalisée par le politique, mais s’y est lentement et inexorablement substituée. Ainsi, les milices n’ont-elles jamais été démobilisées. Et pour cause : aucune autorité n’était en mesure de les en contraindre. Très vite, elles ont compris que leur existence ne dépendait ni de la légalité ni de la reconnaissance internationale, mais de leur capacité à contrôler des territoires, des infrastructures et des flux, par le biais d’une mainmise militaire, de toute évidence, mais aussi économique, sociale - et parfois même symbolique. L’autorité d’une milice sur un pan de territoire - un quartier, un port, un ministère ou une banque - est pernicieuse par excellence, dans la mesure elle rend toute gouvernance impossible sans elle. Ce processus a profondément transformé la nature du pouvoir, puisque la question n’a plus été de savoir qui gouverne… Le pouvoir est devenu synonyme de blocage et torpillage, dans la mesure où il vise à empêcher les autres de gouverner sans son consentement. Dans ce sens, la politique s’est retrouvée réduite à un jeu de veto armé, chaque acteur significatif disposant d’une capacité de nuisance suffisante pour faire barrage à toute tentative de centralisation de l’autorité. Des « entrepreneurs politiques » La conséquence directe de cette configuration a été la dévalorisation des institutions. Les gouvernements successifs, qu’ils siègent à Tripoli ou ailleurs, n’ont plus été évalués en fonction de leur capacité à administrer, mais de leur aptitude à composer avec les groupes armés prévalents. Le budget de l’État est devenu un instrument de cooptation, les postes ministériels des monnaies d’échange, et la légitimité s’est étiolée au profit du réalisme brutal des rapports de force. Aussi les milices ont-elles cessé d’être des acteurs périphériques pour devenir, en quelque sorte, des « entrepreneurs politiques », développant des stratégies rationnelles, investissant dans des alliances et diversifiant leurs sources de revenus. Le contrôle des routes migratoires, des trafics, des installations pétrolières ou des marchés publics est aujourd’hui « l’essence » économique de la politique libyenne, érigé sur les vestiges d’un État continuellement vampirisé et réduit à l’état de fiction juridique, de « vache à traire » et de colifichet de légitimation des rapports paraétatiques avec l’extérieur. Du « milicianisme » textbook , en d’autres termes. Les milices n’ont aucun intérêt, partant, à reconstruire pleinement l’appareil étatique, puisqu’un État fonctionnel réintroduirait des règles, une hiérarchie, une prévisibilité. Du sens. Du droit. À l’inverse, un État faible, fragmenté, négociable en permanence, n’est pas sans maximiser leur marge de manœuvre à volonté. Une aubaine. Gérer un équilibre instable Au milieu de cet ordre milicien qui s’est installé par le désordre, gouverner, en Libye, équivaut désormais à gérer un équilibre instable entre groupes armés concurrents, chacun capable de faire basculer la situation par le biais d’une escalade ciblée. Et c’est selon cette logique qu’il convient d’expliquer l’émergence de figures militaires dont le leitmotiv est de « restaurer l’ordre », prétendument. Khalifa Haftar est l’expression parfaite des excroissances générées par le chaos. Sa montée en puissance repose entièrement sur la promesse d’une pseudo-verticalité retrouvée. Cependant, cette promesse s’appuie sur les mêmes ressorts que ceux qu’elle prétend dépasser : loyautés armées, soutiens extérieurs, économie de guerre, etc. À défaut de démanteler la « milicianisation », Haftar cherche simplement à la centraliser sous sa propre autorité. Et la tentative échoue partiellement parce qu’elle entre en collision avec d’autres milices tout aussi rationnelles, tout aussi enracinées localement, et tout aussi soutenues de l’extérieur. La guerre de Tripoli, en 2019-2020, qui n’a produit ni vainqueur durable ni reconstruction étatique, illustre l’impasse de « l’approche Haftar », en ce sens qu’elle constitue une preuve de l’échec de la force militaire comme instrument de refondation de l’ordre politique. Une variable d’ajustement La « milicianisation » a également un effet social profond non-négligeable : elle redéfinit les hiérarchies locales, valorise la capacité de violence et marginalise les élites civiles. Les acteurs politiques non armés sont ainsi relégués au rôle de médiateurs secondaires ou de figures symboliques et leur marge d’action dépend entièrement de leur capacité à s’adosser à une force armée, fût-ce au prix de concessions majeures. Dans un tel paysage de désolation, la population civile devient une variable d’ajustement. Les périodes d’accalmie ne correspondent pas à des processus de pacification, mais à des équilibres temporaires entre groupes armés. La guerre n’est jamais loin ; elle est suspendue, jamais résolue, et cette suspension permanente produit une forme de normalisation de la violence, qui devient prévisible, intégrée aux calculs et acceptée comme horizon indépassable. Le seul horizon de la guerre, c’est la guerre, la guerre, et encore la guerre. La « milicianisation » de la politique libyenne n’est pas une pathologie passagère, mais le résultat logique d’une séquence historique précise, en l’occurrence celle de la destruction de l’État sans succession, suivie d’une délégation implicite de la coercition à des acteurs locaux. Une fois ce seuil franchi, le retour en arrière devient extrêmement coûteux. Désarmer une milice ne signifie pas seulement lui retirer des armes. L’exemple actuel du Hezbollah au Liban en est la preuve la plus éclatante. Il faut aussi lui retirer un rôle, un revenu, une position sociale, et parfois même une identité. Cela explique pourquoi toutes les tentatives de réintégration, de désarmement ou de réforme sécuritaire échouent. La « milicianisation » n’est plus un problème technique depuis qu’elle s’est imposée comme un fait politique total. Et en réduire l’importance, c’est reporter la solution aux calendes grecques, et prolonger infiniment l’agonie de la Libye. Le problème n’est pas l’excès de milices stricto sensu , mais l’absence d’un ordre politique capable de les rendre désuètes, inutiles, risibles. Et tant que cet ordre ne sera pas repensé à la racine, la violence continuera d’être le pivot du système par auto-engendrement. Prochain article: « Deux Libye » et une souveraineté introuvable Lire sur le même thème : 2011, la Libye dans l’ère post-étatique