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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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La décentralisation au Liban: mise en œuvre, finances et implications pratiques

Le projet de décentralisation administrative est prévu dans l’accord de Taëf (1989) mais n’a toujours pas été mis en œuvre. Pourtant de nombreuses études ont été menées à cette fin, sans qu’elles n’aboutissent. Retour sur une réforme en attente. La mise en œuvre concrète de la décentralisation administrative au Liban repose sur le renforcement des conseils locaux, en particulier au niveau des cazas qui constituent le deuxième degré après les municipalités. Selon Rayanne Assaf, docteur en droit et chargée des affaires juridiques à la présidence entre 2008 et 2014, « le projet de décentralisation prévoit qu’au sein de chaque caza, les citoyens élisent, suivant un système majoritaire, un comité général composé de représentants de toutes les localités même celles non dotées de municipalités (afin d’assurer la meilleure représentation géographique). Ce comité élit ensuite le conseil d’administration du caza selon un système proportionnel ». Chaque conseil d’administration serait composé de douze membres, dotés de larges compétences pour assurer le développement local et la gestion des ressources. Cette architecture administrative permettrait à la population de contrôler directement l’action de ses représentants, renforçant ainsi la reddition des comptes et limitant les pratiques de clientélisme et de féodalisme qui ont longtemps caractérisé la vie politique libanaise. Autonomie administrative et critères de compétence Mme Assaf souligne l’importance de la mise en place de conditions spécifiques pour garantir l’efficacité des conseils locaux. « Les membres du conseil du caza doivent détenir un diplôme universitaire », précise-t-elle, afin d’assurer que les responsables disposent des compétences nécessaires pour gérer des budgets, coordonner des projets et superviser le développement régional. Cette exigence technique vise à professionnaliser l’administration locale et à instaurer un standard de compétence pour tous les conseils, réduisant ainsi les risques de mauvaise gestion. Cette approche contribue à créer un lien direct entre la compétence des élus et la satisfaction des citoyens. La population pourra constater concrètement l’impact du travail du conseil du caza, ce qui favorise un contrôle citoyen plus étroit et une meilleure transparence dans la gestion des affaires publiques. Les ressources financières L’un des points les plus critiques de la décentralisation concerne les ressources financières. Mme Assaf insiste sur le fait qu’il n’existe pas de « décentralisation financière » au Liban. « On parle plutôt d’autonomie financière, car il est impossible de transférer des compétences sans fournir les moyens nécessaires à leur exercice », explique-t-elle. Actuellement, les municipalités disposent de recettes, notamment issues des taxes sur les télécommunications, ainsi que d’autres sources. Les fonds sont déposés dans la caisse autonome des municipalités mais ne permettent pas à celles-ci d’exercer pleinement leurs missions. Les municipalités disposent légalement de larges compétences, mais ne sont pas en mesure de les exercer de manière satisfaisante et appropriée en raison de l’insuffisance des moyens financiers. Le projet de décentralisation prévoit de remplacer la caisse autonome des municipalités par une caisse décentralisée, conçue pour assurer un développement équilibré entre les régions. Celle-ci se basera sur des critères et des indicateurs précis, au nombre de quatre avec des coefficients spécifiques, afin de corriger les inégalités et de soutenir les zones moins développées. En élargissant le cadre géographique de la collecte et de la redistribution des ressources, le projet vise à augmenter les moyens financiers des localités marginalisées. Les municipalités, qui disposent de pouvoirs mais manquent aujourd’hui de ressources suffisantes, pourraient ainsi mieux exercer leurs compétences et contribuer au développement régional. Le projet de décentralisation prévoit également la création d’un ministère de la Décentralisation, chargé de coordonner les politiques locales et d’assurer la cohérence des actions sur l’ensemble du territoire. Selon Mme Assaf, cette institution serait essentielle pour encadrer le fonctionnement des conseils et garantir un équilibre entre autonomie locale et cohésion nationale. Transversalité et contrôle La réforme prévue par Taëf met également l’accent sur le renforcement du contrôle et de la transparence. Un comité exerce une surveillance continue sur le conseil d’administration, garantissant la conformité de son action aux règles en vigueur et la bonne utilisation des fonds. Cette structure de contrôle vise à rassurer à la fois les citoyens et les bailleurs internationaux, qui exigent des garanties sur la gestion et la distribution des ressources. Aussi, le Conseil est tenu de publier une newsletter périodique et de créer un site internet sur lesquels seront obligatoirement publiées les décisions de caractère général ainsi que les rapports d’audit des comptes de la justice. Mme Assaf rappelle que ces mesures permettent non seulement de professionnaliser l’administration locale, mais aussi de préparer le terrain à une culture durable de reddition des comptes à l’échelle nationale. « La décentralisation technique peut servir de modèle pour diffuser la transparence et la responsabilité dans l’ensemble du pays, même en l’absence d’une réforme politique plus globale », précise-t-elle. Impacts pratiques pour les citoyens Pour les habitants, la décentralisation signifie une proximité accrue avec les centres de décision. Les contribuables seraient davantage informés des besoins réels de leur cazas respectifs et de la manière dont leurs ressources sont utilisées. Selon Mme Assaf, « en rapprochant la gouvernance des citoyens, ces derniers peuvent demander plus de comptes, ce qui encouragera les conseils locaux à travailler pour répondre efficacement aux attentes de la population ». Pour elle, la décentralisation est la réponse adéquate à ceux qui ne pensent pas qu’une solution peut être trouvée pour venir à bout de nombreux problèmes liés à la gestion des affaires publiques. « C’est le seul mécanisme qui permet de rapprocher la gouvernance de la population et d’assurer que les ressources et les pouvoirs soient utilisés efficacement au niveau local ». Cette approche permet aux habitants de voir concrètement les résultats du travail de leurs élus, de demander des comptes et de s’impliquer davantage dans la gestion de leur caza. A caractère principalement développemental, la décentralisation administrative pourrait contribuer à réduire les tensions et les différends politiques locaux. Ses principaux atouts restent cependant la coordination entre les municipalités et les conseils de cazas, ainsi que la création d’opportunités d’emploi et le développement régional, limitant l’exode rural et la concentration excessive des activités à Beyrouth ou dans quelques centres urbains. Chronologie et blocages Elle note que le retard dans la mise en œuvre de cette réforme résulte principalement du manque de consensus politique, les forces établies étant réticentes à perdre certaines prérogatives et compétences au profit des collectivités locales. Elle balaie les craintes selon lesquelles une décentralisation administrative risque de fragmenter le Liban. Au contraire, elle renforcera le développement des cazas, d’autant que ceux-ci sont multiconfessionnels. Mme Assaf tire la sonnette d’alarme: « Aujourd’hui, l’État libanais dispose de moyens financiers très limités. La décentralisation apparaît comme un moyen pragmatique de mobiliser des ressources, de renforcer la gouvernance et d’améliorer la reddition des comptes ».

Son Excellence
Par
Akram Nehmé
Publié

Au Liban, l’argent ouvre presque toutes les portes. Il accélère les décisions, simplifie les démarches, fait tomber bien des résistances. Il y a pourtant une porte qu’il ne peut pas ouvrir : celle de la dignité, celle du respect réel, celui qui ne se paie pas. Il le sait, même s’il préfère ne pas se l’avouer. Il a réussi vite, très vite. Trop vite. Nouveau riche, fortune arrivée avant la reconnaissance, argent parfois opaque, parfois franchement louche. Malgré les biens, les relations et les signes extérieurs, il vit avec ce malaise persistant : quelque chose manque. Une légitimité. Une place. L’impression d’exister autrement que comme quelqu’un qui paie. Sa blessure ne date pas de l’âge adulte. Elle commence bien avant. Avec un père rabaissé, jamais respecté, dont il comprend très tôt qu’il faut s’éloigner pour ne pas finir au même endroit. Avec une famille qu’il vaut mieux cacher, non par manque d’attachement, mais parce qu’elle rappelle une origine jugée disqualifiante. Très tôt, quelque chose s’installe, en filigrane. Des marques anciennes, jamais effacées. Alors il fait comme si cela n’avait pas compté. Il avance. Il se fabrique une image plus solide, plus brillante, plus acceptable. Il comprend vite que la valeur dépend du statut, du nom, de la position. Il ne cherche pas à être aimé. Il cherche à ne plus être rabaissé. Quand l’argent arrive, il ne guérit rien. Il protège. Il masque. Qu’il soit propre ou louche importe peu, tant qu’il permet de s’imposer et de faire taire les doutes. La réussite devient une stratégie de survie. Mais quand l’argent ne suffit plus à produire le respect, une autre solution s’impose : devenir député. Ici, le mandat n’est pas un service. C’est une protection. Dans un État qui ne protège personne, le siège devient une garantie personnelle, une immunité de fait, une manière de transformer une fortune contestée en autorité officielle. Il est prêt à payer. Très cher. Pendant la campagne, il répète les mots attendus. Projets. Lois. Avenir. Reconstruction. Il sait que tout cela n’est qu’un passage obligé. Ce qui compte, c’est la mise à l’abri. Exister, enfin, même si c’est par la peur. Il achète des voix. La misère fait le reste. Quand on a faim, le vote se vend. Il le sait et il en profite. Il appelle ça de l’aide. En réalité, c’est de la corruption simple : de l’argent contre le silence, de la pauvreté contre du pouvoir. Puis vient l’élection. Le titre. Le costume. Et le vide. Rien n’est réparé. Aux yeux des autres, il reste celui qui a payé. Et face à lui-même, il reste celui qu’il a toujours été. Il avait cherché le respect. Il obtient qu’on l’appelle « Votre Excellence ». Et le plus obscène n’est ni le mensonge, ni l’échec, ni le vide. Le plus obscène, c’est que cela lui suffit.

Seul Trump peut sauver le régime iranien!
Par
Youssef Mouawad
Publié

Si l’on en croit les rumeurs, il n’y aura rien de grave à signaler dans les prochaines semaines. Car, si l’on se fie aux propos de Abbas Araghtchi, Téhéran et Washington seraient parvenus, lors de leurs entretiens à Genève, à un large accord sur un ensemble de « principes directeurs, sur la base desquels ils avanceront et commenceront à travailler sur le texte d’un accord potentiel ». Entretemps, l’Iran est en train de se réapprovisionner en armes et en munitions, ce qui n’est pas de nature à rassurer Israël, ce dernier exigeant, par ailleurs, que les pourparlers en cours excèdent le strict cadre du nucléaire pour inclure les deux questions des missiles et des proxys. Cela dit, les pays arabes du Golfe, qui ont insisté pour que Trump fasse prévaloir les voies diplomatiques sur l’option militaire, peuvent craindre que Netanyahu ne fasse le mariole et ne mette le feu aux poudres. Et s’il y avait anguille sous roche Tout en rassemblant une armada menaçante dans la région, le président américain s’est porté au secours du régime des ayatollahs en lui accordant un sursis. Il l’a sauvé en lui gardant la tête hors de l’eau, de même qu’il l’a préservé de la fureur d’Israël dont il retient jusque-là le bras vengeur. Mais le retiendra-t-il encore après le « persuasion trip » qu’a effectué Netanyahu à Washington le 11 février dernier et dont l’objet était de faire part des appréhensions israéliennes à la Maison Blanche? Donald Trump est plus roué qu’on ne le croit. Pour preuve, son intervention imprévue, et pour certains intempestive, en juin dernier. Rappelons qu’Israël avait déclenché le 13 juin 2025 une attaque surprise contre l’Iran et que, dans la nuit du 21 au 22 de ce même mois, l’US Air Force et l’US Navy étaient entrées dans la danse et avaient bombardé plusieurs sites nucléaires. Ce raid allait brutalement interrompre le sixième round de négociations, lequel était censé reprendre entre l’Iran et les États-Unis, trois jours après le début des combats. Aujourd’hui, qu’est-ce qui empêcherait un remake fondé sur le même scénario ? N’est-on pas à la veille des négociations dont les « principes directeurs » ont été établis récemment à Genève ? Et n’est-ce pas le moment idéal pour frapper l’Iran, qui croit avoir remporté la manche en enfarinant l’Américain? Ce serait un peu la réponse du berger à la bergère, et Trump en est bien capable! C’est ne pas compter avec la pusillanimité Certains ont été jusqu’à taxer la politique américaine d’incohérence. Ben Samuels, correspondant du quotidien Haaretz à Washington, n’arrive toujours pas à s’expliquer la politique du zigzag (ou du yoyo) de la Maison Blanche, quand tout relève de l’arbitraire, de l’humeur ou de la fantaisie d’un homme. Or J.D. Vance, le vice-président américain, ne s’était pas retenu de déclarer que Donald Trump n’avait « pas l’habitude de révéler publiquement ses positions afin de préserver son espace décisionnel ». C’est que Donald Trump est un businessman qui ne veut pas tomber dans le piège de la guerre, où sont tombés bien de ses prédécesseurs. C’est également, et je ne vous le fais pas dire, un matamore capable de gesticulation mais qui se dérobe à l’heure de l’affrontement. Dans une prise de décision, entrent en jeu aussi bien les intérêts d’une personne que son caractère ! Et si le président américain déclare qu’il veut épuiser la voie diplomatique avec l’Iran avant toute action militaire, c’est par « failure of nerve and want of courage », c’est-à-dire par couardise et pusillanimité. Mais en cette heure précise où deux porte-avions ont pris leurs marques dans la région, rien n’est dit et le diable peut toujours surgir de la boîte!

La décentralisation au Liban: historique, légitimité et enjeux généraux (1/2)

« La première réforme devra être une intelligente décentralisation », Jules Payot La décentralisation est un mode d’organisation de l’État qui consiste à transférer des compétences, des responsabilités et des ressources du pouvoir central vers des autorités locales élues, juridiquement autonomes, afin de rapprocher la prise de décision des citoyens et d’améliorer l’efficacité de l’action publique. Elle permet au Liban de transférer une partie des pouvoirs, des compétences et des ressources de l’Etat, vers des collectivités territoriales élues et autonomes – notamment les municipalités et les entités décentralisées – tout en maintenant l’unité de l’État. L’objectif est de renforcer et d’activer la gouvernance locale, la participation citoyenne et le développement équilibré des régions. Selon Mme Rayanne Assaf, docteur en droit et chargée des affaires juridiques à la présidence de la République entre 2008 et 2014, « en politique, il n’existe pas de solution miracle ». « Le changement se fait progressivement, étape par étape, et cette réalité est particulièrement vraie pour les pays pluralistes, souligne-t-elle. Le Liban, avec sa mosaïque confessionnelle et politique complexe, ne dispose, à l’image de tous les pays pluralistes, d’aucune recette universelle et solution miracle capable de résoudre les déséquilibres institutionnels ou de garantir la cohésion nationale ». Pour Mme Assaf, qui était membre de la commission spéciale mise en place en 2012 par le Premier ministre en vue de l’élaboration du projet de loi sur la décentralisation administrative, « la décentralisation constitue une démarche essentielle sur la voie du progrès ». « Elle est un outil pragmatique pour renforcer l’État et améliorer la gouvernance et rapprocher la prise de décision des citoyens », précise-t-elle. Si l’on devait parler de « miracle » en politique libanaise, ajoute-t-elle, il pourrait être identifié dans la partie de l’accord de Taëf relative à la décentralisation. Dans un contexte où les partis peinent à s’entendre sur des réformes structurelles, parvenir à un compromis sur ce point constitue un événement historique. À l’époque, certaines factions étaient favorables à la décentralisation, tandis que d’autres y étaient opposées. Malgré ces divergences, un accord a été trouvé, consacrant la décentralisation comme réforme fondamentale. Taëf et le blocage de la mise en œuvre Après l’accord de Taëf et jusqu’au mandat du président Michel Sleiman, aucun projet de loi concret sur la décentralisation n’a été adopté. Les textes disponibles relevaient davantage de la déconcentration que de la décentralisation proprement dite. Mme Assaf insiste sur cette distinction: « La déconcentration consiste à représenter les administrations de l’État central dans les régions, sans transférer de véritables pouvoirs. La décentralisation, en revanche, implique des conseils élus directement par les citoyens, disposant de compétences propres et d’une autonomie administrative et financière réelle. » Certaines initiatives, comme le projet de loi présenté par feu le député Robert Ghanem, ont été qualifiées de décentralisation, mais elles ne prévoyaient pas l’élection des conseils locaux. Or l’absence d’élections va à l’encontre de l’esprit même de la décentralisation. Aujourd’hui, le Liban connaît un premier degré de décentralisation via les municipalités . Ces entités disposent de pouvoirs, mais elles manquent de moyens financiers adéquats pour les exercer pleinement. L’exemple de certaines d’entre elles, dotées de moyens financiers considérables, contraste fortement avec d’autres municipalités moins favorisées. Le rôle de la décentralisation La décentralisation permet de créer un véritable contrôle démocratique. Selon Mme Assaf, « grâce à une décentralisation, les citoyens deviennent davantage aptes à demander des comptes et à contrôler l’action publique ». La réforme en question contribue également à mieux identifier les besoins régionaux, à réduire les embouteillages, créer des opportunités d’emploi locales, favoriser le développement régional et atténuer les différends politiques. Toutefois, ces bénéfices ne peuvent se réaliser sans une autorité centrale forte, capable de garantir la cohérence et l’unité de l’État. La décentralisation n’est pas un moyen de fragiliser l’État, mais un outil pour renforcer la gouvernance et améliorer l’efficacité de l’action publique. Pour Mme Assaf, la décentralisation pourrait jouer un rôle de catalyseur dans la reddition de compte au niveau national. Chronologie des initiatives Conformément à l’accord de Taëf, durant le mandat présidentiel 2008- 2014, à l’initiative du président de la République et en accord avec le Premier ministre, un comité présidé par l’ancien ministre Ziad Baroud a été créé en 2012 pour élaborer un projet de loi sur la décentralisation. Ce comité réunissait des experts et spécialistes de plusieurs domaines, car la décentralisation implique des aspects administratifs, financiers, politiques, culturels, sociaux… En 2014, le projet final a été avalisé par la présidence. Il respecte l’accord de Taëf et comprend des normes avancées pour la gouvernance locale. En 2015, une conférence de dialogue a soutenu le principe de la décentralisation. Le député Samy Gemayel a alors repris ledit projet et l’a présenté comme proposition de loi au Parlement. Depuis, le texte est examiné par les commissions parlementaires sans être adopté. Mme Assaf souligne que son approbation est tributaire d’une volonté politique qui fait encore défaut. Elle ajoute que la décentralisation est une réforme à caractère technique et qu’il serait illogique, voire absurde, de lier son approbation à la mise en œuvre d’autres réformes politiques par excellence, comme la mise en place d’un Sénat ou l’abolition du confessionnalisme, qui nécessitera des années d’efforts. Autonomie financière et équilibre régional Selon Mme Assaf, en application du principe ‘à transfert de compétences, transfert de ressources’, la décentralisation ne peut se réaliser sans ressources financières. Le terme « décentralisation financière » est souvent employé à tort au Liban, explique-t-elle. Selon elle, la décentralisation repose sur deux piliers indissociables : l’autonomie administrative et l’autonomie financière. Le projet préconise l’affectation de ressources financières au profit des conseils locaux élus (par exemple une part de l’impôt sur le revenu et de la taxe sur les propriétés bâties perçues au niveau du caza…). Il prévoit aussi la création d’une caisse décentralisée, qui remplacera l’actuelle caisse municipale autonome. Cette nouvelle caisse vise à assurer un développement équilibré et à réduire les inégalités entre régions, en se fondant sur les indicateurs de l’état de développement, de recouvrement annuel des taxes, du recensement de la population enregistrée dans la collectivité et la superficie du caza. La décentralisation permet aux citoyens d’élire des responsables locaux capables de gérer efficacement les ressources de leur caza. Elle contribue à limiter le clientélisme et le féodalisme, tout en instaurant une culture de reddition des comptes. Force est de relever que le cadre historique et institutionnel met en relief le fait que la décentralisation au Liban est à la fois un impératif démocratique et un levier de résilience institutionnelle. La chronologie des initiatives révèle une volonté politique constante sur le papier, mais freinée par les intérêts partisans et le manque de consensus. L’adoption effective de cette réforme serait un test majeur pour la classe politique.

La Libye, abcès de fixation régional (4/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

La guerre libyenne cesse d’être intelligible dès lors qu’on la lit uniquement à travers ses acteurs internes. À partir de 2014, et plus encore après 2019, le conflit s’est transformé en théâtre de projection régionale, où les dynamiques locales servent de supports à des stratégies qui les dépassent largement. La Libye est ainsi un territoire fragmenté, investi, utilisé, et travaillé de l’extérieur comme un espace malléable, dépourvu de souveraineté effective, et, de ce fait, idéal pour les guerres indirectes. Certes, la rivalité entre puissances régionales n’explique pas à elle seule l’effondrement libyen, mais elle en fige cependant les lignes, en empêche toute résolution endogène et transforme chaque avancée locale en variable d’un jeu plus large. À ce stade, la guerre n’oppose plus seulement des Libyens entre eux, mais des visions concurrentes de l’ordre régional, projetées sur un territoire incapable de les absorber. L’abcès de fixation par excellence, comme la Syrie post-2011, ou, avant, le Liban entre 1975 et 1990. La première ligne de fracture oppose deux conceptions antagonistes de la stabilisation. D’un côté, une logique autoritaire, sécuritaire, verticale, soutenue par l’Égypte et les Émirats arabes unis. De l’autre, une logique d’intervention opportuniste et transactionnelle portée par la Turquie, adossée à une lecture différente des équilibres régionaux. Pour Le Caire, la Libye constitue un verrou stratégique. La frontière occidentale égyptienne, longue et poreuse, a longtemps été perçue comme une menace directe pour la sécurité nationale, notamment après 2011. Le spectre de la circulation des armes, des combattants et des idéologies hostiles a structuré la position égyptienne. Partant, soutenir une force capable d’imposer un ordre militaire en Cyrénaïque apparaît comme une nécessité défensive. Dans cette perspective, Khalifa Haftar incarne moins un projet libyen qu’un outil de stabilisation par procuration. Les Émirats, quant à eux, inscrivent leur engagement dans une stratégie plus large de projection d’influence. La Libye est l’un des maillons d’une politique régionale visant à contenir l’islam politique, à structurer des réseaux sécuritaires alliés et à contrôler des points névralgiques des flux commerciaux et énergétiques. Le soutien apporté à l’Est libyen répond à une logique idéologique, certes ; mais il s’inscrit plus encore dans une approche pragmatique, fondée sur l’anticipation des rapports de force à long terme. Reconfigurer l’équation régionale Face à cet axe, la Turquie intervient selon une rationalité différente. Son engagement massif à partir de 2019 marque un tournant décisif dans le conflit. Pour Ankara, il ne s’agit pas seulement de sauver Tripoli d’une offensive militaire imminente, mais de reconfigurer l’équation régionale. Aussi l’intervention turque combine-t-elle assistance militaire directe, déploiement de drones, conseillers, mercenaires syriens, et, surtout, un accord maritime qui redessine les frontières en Méditerranée orientale. Et cet accord n’est pas un détail technique. Il inscrit la Libye au cœur d’une rivalité énergétique et géopolitique qui dépasse largement ses frontières. En s’adossant au gouvernement de Tripoli, Ankara obtient une légitimité juridique pour contester les projets concurrents en Méditerranée, affaiblir l’axe Grèce–Chypre–Égypte et s’imposer comme acteur incontournable du bassin oriental. La Libye cesse d’exister en tant que telle et de constituer un objectif en soi - elle est plus que cela : une plateforme stratégique. Cette régionalisation du conflit produit ainsi un effet cumulatif, dans la mesure où chaque camp libyen est progressivement dépossédé de son autonomie stratégique. Les décisions militaires majeures ne sont plus prises à Tripoli ou à Benghazi, mais calculées en fonction des lignes rouges et des intérêts de parrains extérieurs, et la guerre se transforme, ce faisant, en un espace de négociation indirecte entre puissances régionales, où l’escalade est contrôlée, calibrée, parfois suspendue, mais rarement résolue. La conférence de Berlin, initiée par l’Allemagne et l’ONU en janvier 2020, et les multiples initiatives diplomatiques qui ont suivi, illustrent cette impasse. Elles cherchaient à rétablir un cadre multilatéral, mais se sont heurtées à une amère réalité : les acteurs régionaux présents en Libye n’ont pas d’intérêt immédiat à une unification souveraine du pays. Une Libye faible, divisée, négociable, offre plus d’opportunités qu’un État central fort, capable de fixer ses propres règles… Une phase de gestion La guerre de Tripoli, entre 2019 et 2020, a constitué à cet égard un moment particulièrement révélateur, dans la mesure où elle a démontré que l’intervention extérieure peut modifier un rapport de forces sans produire une solution politique. L’échec de l’offensive menée par Haftar contre le gouvernement officiel n’a pas pour autant ouvert la voie à une reconstruction étatique ; elle a, en revanche, entériné la transformation de la Libye en zone d’équilibre conflictuel, où aucun acteur ne peut l’emporter sans provoquer une escalade régionale incontrôlable. À partir de là, le conflit entre dans une phase de gestion plutôt que de résolution. Les cessez-le-feu sont respectés tant qu’ils servent les intérêts des parrains. Les violations sont tolérées tant qu’elles ne franchissent pas certains seuils. La Libye devient un espace où la guerre est contenue, mais jamais désamorcée. Cette dynamique a également une dimension maritime et migratoire. Les routes migratoires, les ports, les zones de départ vers l’Europe sont devenues des enjeux de négociation implicite avec les puissances européennes, souvent absentes politiquement mais présentes par leurs préoccupations sécuritaires. La Libye sert alors de zone-tampon au prix d’une externalisation brutale du contrôle migratoire et d’une invisibilité des violences qui l’accompagnent. Ce qui se joue donc en Libye n’a rien à voir avec une guerre civile classique. C’est une guerre de position régionale qui se joue sur le territoire libyen, inscrite dans un espace où les lignes de front sont autant diplomatiques que militaires. Bienvenue au royaume de l’instrumentalisation à outrance. « La guerre des autres », aurait dit Ghassan Tuéni… avec la chair à canon locale. Dans ce cadre, il ne faut pas se leurrer : toute tentative de sortie de crise strictement libyenne est vouée à l’échec. Tant que les équilibres régionaux resteront structurés par la rivalité, et tant que la Méditerranée orientale sera un espace de compétition énergétique et stratégique, la Libye restera un terrain « d’ajustement ». La formule est sans doute cynique, mais elle décrit parfaitement la réalité. La guerre est maintenue spécifiquement parce qu’elle remplit une fonction dans un ordre régional instable, comme, du reste, au Soudan. Et tant que cette fonction ne sera pas remise en cause, aucune solution, aucune paix durable ne pourra émerger. Prochain article: La Libye dans l’ordre international fragmenté (5/5) Lire sur le même thème: 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5) « Deux Libye » et une souveraineté introuvable (3/5)

La taxe sur l’essence: la transition écologique par l’asphyxie économique!

Le paquebot de croisière Costa Concordia échoué devant l'île de Giglio après avoir heurté des rochers sous-marins le 13 janvier 2012. (Filippo Monteforte/AFP) Imaginez, alors que le paquebot de croisière Costa Concordia coulait, en 2012, le chef de salle du restaurant demandant aux passagers de ne pas oublier de régler leur addition. Absurde ? C’est pourtant, à peu de chose près, la logique adoptée par notre gouvernement. Dans un pays paralysé par la crise, où seule l’inflation progresse, l’État, cherchant désespérément à financer l’augmentation des salaires de ses fonctionnaires et des pensions plus ou moins adaptées pour les militaires retraités, a trouvé la solution : augmenter la TVA de 1 % et taxer l’essence à hauteur de trois cent mille livres par bidon. Après tout, pourquoi pas ? Dans un système où l’impunité est reine et la reddition des comptes une fiction administrative, il serait sans doute indélicat de demander aux dirigeants de restituer les fonds détournés. Tant qu’à faire, autant ponctionner un peuple qui a démontré une capacité remarquable à encaisser sans broncher. Qu’y a-t-il de plus noble, d’ailleurs, que de payer des taxes pour soutenir un secteur public dont certains employés sont aussi furtifs qu’un bombardier B-2, invisibles 29 jours sur 30 ? Ou ceux qui prouvent qu’il existe une vie après la mort, percevant encore leur salaire bien après leur enterrement administratif ? Et puis, si le taux de chômage avoisine les 40 %, cette taxe sur l’essence ne concernera finalement que ceux qui travaillent. Les chômeurs, eux, n’étant pas supposés sillonner les routes à ne rien faire. Les motivations de ces taxes sont irréprochables : s’y opposer relèverait presque de l’ingratitude envers ceux qui maintiennent l’illusion d’un semblant d’État. Ou pire encore, envers une armée dont certains hauts gradés, au lieu de profiter d’une retraite bien méritée, ont accepté de se sacrifier une fois de plus, en nous présidant. Shakespeare écrivait, et il avait raison : « Souffle, souffle, vent d’hiver, tu n’es pas si cruel que l’ingratitude de l’homme », d’autant que les nouvelles taxes ne touchent pas le fuel qui nous réchauffe du vent d’hiver… Et cessons de voir le verre à moitié vide. Comme disait l’autre, il suffit de prendre un verre plus petit pour qu’il soit presque plein. Certes, une véritable taxation de l’usage du domaine maritime public, des cigarettes et des moquettes (que certains dirigeants fument) aurait été plus cohérente. Mais la taxe sur l’essence aura au moins le mérite de réduire le nombre d’automobilistes, fluidifier la circulation et, par conséquent, faire baisser la pollution. Ce gouvernement innove ! Il vient d’inventer la transition écologique par l’asphyxie économique. Toutefois, nous avons fait preuve d’une grande maturité s’agissant des lois contre lesquelles nous nous indignons. Souvenons-nous : en 2019, l’évocation d’une taxe de six dollars sur WhatsApp avait suffi à embraser le pays, dissoudre le gouvernement et remplir les rues. Aujourd’hui, une taxe avoisinant les vingt dollars mensuels, assortie d’une hausse de la TVA, passe sans encombre. Notre révolte se fait sur les réseaux sociaux, mais au moins, elle est gratuite, et ce, grâce au sens des responsabilités et à la mobilisation générale autour d’une cause nationale, que nous avions ardemment défendue en 2019 ! Au fond, nos gouvernants ont parfaitement appliqué le concept de solidarité inversée : ponctionner ceux qui ne peuvent pas se permettre de s’arrêter, afin de financer un État qui, lui, est à l’arrêt. La différence avec le Concordia est que lorsque le paquebot coulait, on ne facturait pas encore l’eau ou l’accès à la mer, alors qu’au Liban, nous coulons mais serons en règle….