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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le conflit libyen: une «milicianisation» à outrance du politique (2/5)

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. Considérer la « milicianisation » de la Libye comme le fruit d’un dérèglement accidentel de l’après-2011 constitue un postulat de départ pour le moins hasardeux. Le processus de normalisation des milices est devenu une sorte de logique structurante du « système » post-Kadhafi. À partir du moment où l’État s’est effondré sans mécanisme de succession, la violence armée a cessé d’être un outil parmi d’autres, s’imposant progressivement comme le moteur central du politique. Et ce basculement, loin d’avoir été occasionné par une rupture brutale, s’est installé insidieusement, par glissements successifs, au rythme de compromis tactiques présentés comme temporaires et devenus, chemin faisant, irréversibles. Au lendemain de la chute de Mouammar Kadhafi, les brigades révolutionnaires ont d’abord été perçues comme des forces de sécurité transitoires, chargées de combler un vide en attendant la reconstitution d’institutions nationales. Mais cette fiction de la « transition armée » reposait sur une hypothèse erronée selon laquelle la violence accepterait de s’effacer d’elle-même une fois sa fonction initiale accomplie. Que nenni ! La violence n’a pas été instrumentalisée par le politique, mais s’y est lentement et inexorablement substituée. Ainsi, les milices n’ont-elles jamais été démobilisées. Et pour cause : aucune autorité n’était en mesure de les en contraindre. Très vite, elles ont compris que leur existence ne dépendait ni de la légalité ni de la reconnaissance internationale, mais de leur capacité à contrôler des territoires, des infrastructures et des flux, par le biais d’une mainmise militaire, de toute évidence, mais aussi économique, sociale - et parfois même symbolique. L’autorité d’une milice sur un pan de territoire - un quartier, un port, un ministère ou une banque - est pernicieuse par excellence, dans la mesure elle rend toute gouvernance impossible sans elle. Ce processus a profondément transformé la nature du pouvoir, puisque la question n’a plus été de savoir qui gouverne… Le pouvoir est devenu synonyme de blocage et torpillage, dans la mesure où il vise à empêcher les autres de gouverner sans son consentement. Dans ce sens, la politique s’est retrouvée réduite à un jeu de veto armé, chaque acteur significatif disposant d’une capacité de nuisance suffisante pour faire barrage à toute tentative de centralisation de l’autorité. Des « entrepreneurs politiques » La conséquence directe de cette configuration a été la dévalorisation des institutions. Les gouvernements successifs, qu’ils siègent à Tripoli ou ailleurs, n’ont plus été évalués en fonction de leur capacité à administrer, mais de leur aptitude à composer avec les groupes armés prévalents. Le budget de l’État est devenu un instrument de cooptation, les postes ministériels des monnaies d’échange, et la légitimité s’est étiolée au profit du réalisme brutal des rapports de force. Aussi les milices ont-elles cessé d’être des acteurs périphériques pour devenir, en quelque sorte, des « entrepreneurs politiques », développant des stratégies rationnelles, investissant dans des alliances et diversifiant leurs sources de revenus. Le contrôle des routes migratoires, des trafics, des installations pétrolières ou des marchés publics est aujourd’hui « l’essence » économique de la politique libyenne, érigé sur les vestiges d’un État continuellement vampirisé et réduit à l’état de fiction juridique, de « vache à traire » et de colifichet de légitimation des rapports paraétatiques avec l’extérieur. Du « milicianisme » textbook , en d’autres termes. Les milices n’ont aucun intérêt, partant, à reconstruire pleinement l’appareil étatique, puisqu’un État fonctionnel réintroduirait des règles, une hiérarchie, une prévisibilité. Du sens. Du droit. À l’inverse, un État faible, fragmenté, négociable en permanence, n’est pas sans maximiser leur marge de manœuvre à volonté. Une aubaine. Gérer un équilibre instable Au milieu de cet ordre milicien qui s’est installé par le désordre, gouverner, en Libye, équivaut désormais à gérer un équilibre instable entre groupes armés concurrents, chacun capable de faire basculer la situation par le biais d’une escalade ciblée. Et c’est selon cette logique qu’il convient d’expliquer l’émergence de figures militaires dont le leitmotiv est de « restaurer l’ordre », prétendument. Khalifa Haftar est l’expression parfaite des excroissances générées par le chaos. Sa montée en puissance repose entièrement sur la promesse d’une pseudo-verticalité retrouvée. Cependant, cette promesse s’appuie sur les mêmes ressorts que ceux qu’elle prétend dépasser : loyautés armées, soutiens extérieurs, économie de guerre, etc. À défaut de démanteler la « milicianisation », Haftar cherche simplement à la centraliser sous sa propre autorité. Et la tentative échoue partiellement parce qu’elle entre en collision avec d’autres milices tout aussi rationnelles, tout aussi enracinées localement, et tout aussi soutenues de l’extérieur. La guerre de Tripoli, en 2019-2020, qui n’a produit ni vainqueur durable ni reconstruction étatique, illustre l’impasse de « l’approche Haftar », en ce sens qu’elle constitue une preuve de l’échec de la force militaire comme instrument de refondation de l’ordre politique. Une variable d’ajustement La « milicianisation » a également un effet social profond non-négligeable : elle redéfinit les hiérarchies locales, valorise la capacité de violence et marginalise les élites civiles. Les acteurs politiques non armés sont ainsi relégués au rôle de médiateurs secondaires ou de figures symboliques et leur marge d’action dépend entièrement de leur capacité à s’adosser à une force armée, fût-ce au prix de concessions majeures. Dans un tel paysage de désolation, la population civile devient une variable d’ajustement. Les périodes d’accalmie ne correspondent pas à des processus de pacification, mais à des équilibres temporaires entre groupes armés. La guerre n’est jamais loin ; elle est suspendue, jamais résolue, et cette suspension permanente produit une forme de normalisation de la violence, qui devient prévisible, intégrée aux calculs et acceptée comme horizon indépassable. Le seul horizon de la guerre, c’est la guerre, la guerre, et encore la guerre. La « milicianisation » de la politique libyenne n’est pas une pathologie passagère, mais le résultat logique d’une séquence historique précise, en l’occurrence celle de la destruction de l’État sans succession, suivie d’une délégation implicite de la coercition à des acteurs locaux. Une fois ce seuil franchi, le retour en arrière devient extrêmement coûteux. Désarmer une milice ne signifie pas seulement lui retirer des armes. L’exemple actuel du Hezbollah au Liban en est la preuve la plus éclatante. Il faut aussi lui retirer un rôle, un revenu, une position sociale, et parfois même une identité. Cela explique pourquoi toutes les tentatives de réintégration, de désarmement ou de réforme sécuritaire échouent. La « milicianisation » n’est plus un problème technique depuis qu’elle s’est imposée comme un fait politique total. Et en réduire l’importance, c’est reporter la solution aux calendes grecques, et prolonger infiniment l’agonie de la Libye. Le problème n’est pas l’excès de milices stricto sensu , mais l’absence d’un ordre politique capable de les rendre désuètes, inutiles, risibles. Et tant que cet ordre ne sera pas repensé à la racine, la violence continuera d’être le pivot du système par auto-engendrement. Prochain article: « Deux Libye » et une souveraineté introuvable Lire sur le même thème : 2011, la Libye dans l’ère post-étatique

2011, la Libye dans l’ère post-étatique (1/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais elle s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a, comme au Soudan, progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. La chute de Mouammar Kadhafi, en octobre 2011, est à tort présentée comme un événement fondateur dont la Libye ne serait jamais parvenue à se relever. Or cette lecture est simpliste, voire trompeuse, dans la mesure où elle suppose que l’effondrement de l’ordre kadhafiste aurait rendu possible une transition contrariée, empêchée par des facteurs exogènes ou par l’immaturité des acteurs locaux. Or la réalité est plus radicale : la Libye n’a pas échoué à se reconstruire après 2011, parce qu’aucune reconstruction n’a jamais réellement commencé. Plutôt que d’être réformé, l’État a été dissout, sans mécanisme de succession, architecture de remplacement ou principe d’arbitrage durable. Il faut revenir pour cela aux spécificités du régime instauré par Kadhafi, qui ne fonctionnait pas du tout comme un État classique. Kadhafi avait fondé son pouvoir sur une concentration extrême de la décision, accompagnée d’une neutralisation systématique des institutions et de la mise en place d’un équilibre instable entre tribus, appareils sécuritaires et redistribution de la rente pétrolière. Un modèle de tyrannie somme toute assez commun dans le monde arabe, qui, en dépit de son caractère inique, produisait un certain ordre. En le détruisant sans la moindre réflexion sur une continuité minimale, l’intervention de 2011 a supprimé, paradoxalement, le dernier centre de gravité capable d’organiser le champ politique. Aussi la chute du tyran n’a-t-elle pas libéré l’espace politique libyen comme cela aurait dû logiquement être le cas. Elle a au contraire créé un vide de souveraineté. Et aucun acteur n’a été en mesure de s’imposer comme successeur légitime à l’ordre établi par Kadhafi. Les oppositions historiques, longtemps fragmentées ou neutralisées, ne disposaient guère d’une implantation territoriale homogène ou d’un projet institutionnel commun capable de constituer une alternative efficace et durable. Les structures de l’État, déjà fragiles, se sont donc effondrées avec le régime qui les contenait. Partant, la violence, jusque-là monopolisée et contenue par le dictateur, s’est dispersée. Le lynchage de Kadhafi, au lieu de purger la Libye de ses démons, a ouvert la boîte de Pandore. La Libye est entrée dans une phase nouvelle, désarticulée du fait de ce vide « institutionnel » laissé après lui par le colonel-Léviathan. Fidèle à la formule de Gramsci, cet entre-deux, qui n’était ni une guerre civile classique ni une transition post-autoritaire inachevée, a créé des monstres. Au sein de cet espace post-étatique, l’autorité ne se transmet plus verticalement. Elle s’est fragmentée horizontalement, au gré des rapports de force locaux et régionaux. Une recomposition armée du politique Les premières années qui ont suivi 2011 ont souvent été décrites comme une période de chaos naissant. Mais là encore, le terme est impropre, dans la mesure où ce qui s’est mis en place, à mille lieues d’un désordre spontané, est une recomposition armée du politique. Les brigades issues de l’insurrection n’ont pas disparu après la chute du régime. Elles se sont institutionnalisées, se substituant de facto à la structure étatique en captant des territoires, établissant leur mainmise sur des infrastructures et négociant avec des autorités centrales déjà privées de toute capacité coercitive. Organisé à partir de 2012, le processus électoral n’est pas parvenu à inverser cette dynamique. Les assemblées élues existent formellement, mais ne disposent d’aucun monopole de la force. La légitimité juridique se montre impuissante face à la réalité militaire. Le vote a donc cessé d’être un instrument de régulation du conflit pour devenir un enjeu secondaire, instrumentalisé par des acteurs armés qui n’en dépendent pas pour exercer le pouvoir réel. Il en résulte, comme dans tous les pays abandonnés à la loi de la jungle, que la politique dépend désormais des rapports de force, et que les acteurs étatiques doivent composer avec ceux qui maîtrisent le terrain. Dénudé de sa fonction de structure organisatrice, l’État label se retrouve désubstantialisé et réduit à un espace dont toute perspective de relève est sciemment et continuellement torpillée par les organisations militaires para-étatiques. Cette montée en puissance des milices s’est accompagnée d’un phénomène tout aussi structurant : la captation de la rente. Loin d’unifier le pays, le pétrole est devenu ainsi l’un des moteurs de sa fragmentation. Les installations, les ports, les pipelines se sont transformés en leviers de pression, à partir de la logique selon laquelle celui qui contrôle un terminal ou une route stratégique n’a plus besoin de gouverner l’ensemble du pays. Sa puissance de facto est fondée sur sa capacité de neutralisation, de blocage, de négociation et d’extorsion. À ce stade, la Libye n’a pas pour autant sombré dans la guerre totale. Elle s’est retrouvée dans une conflictualité de basse intensité, ponctuée de crises aiguës, mais structurée par des équilibres locaux. Cette situation, souvent décrite comme transitoire, s’est toutefois progressivement figée. Les acteurs armés se sont adaptés, les réseaux de financement se sont consolidés, et les alliances se font et se défont, puisqu’aucune autorité centrale ne peut les arbitrer. Le cas de Khalifa Haftar C’est dans ce contexte qu’a émergé la figure de Khalifa Haftar. L’ascension de Haftar n’obéit à aucun projet idéologique cohérent. Il est possible de la définir comme une tentative de recomposer une verticalité militaire dans un paysage éclaté. La restauration de l’État n’est pas sa préoccupation. Haftar propose une alternative autoritaire à l’anomie, adossée à des soutiens régionaux et à une promesse d’ordre. Cette promesse, cependant, repose moins sur une reconstruction institutionnelle que sur une domination sécuritaire. Le malheur arabe. L’apparition de Haftar confirme que la Libye post-2011 ne peut plus être comprise comme un espace national unifié. Elle est devenue rien de plus qu’un champ de forces où les projets politiques sont subordonnés aux capacités militaires et aux soutiens extérieurs. À partir de là, la trajectoire libyenne est largement déterminée. L’absence de succession étatique en 2011 n’est pas un accident corrigible a posteriori . Elle constitue l’acte fondateur d’une configuration durable. Par-delà les schèmes classiques, l’on peut considérer que la guerre ne vise même plus à conquérir l’État, mais à organiser son absence. La Libye ne se trouve donc pas dans une guerre classique entre des factions pour le pouvoir stricto sensu. Les protagonistes du conflit se livrent en réalité à une guerre contre la possibilité même d’un pouvoir central. Et c’est précisément cette donnée qui conditionne tout ce qui suivra: la « milicianisation », la régionalisation du conflit, l’intervention des puissances extérieures, et cette stabilisation inouïe, ubuesque, dans l’instabilité. Prochain article : Une « milicianisation » à outrance du politique

Un avenir maritime pour le Liban ? (1)
Par
Jean-Patrick Dayras
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A la faveur des projets de coopération multilatérale initiés dans le cadre global de l’Union pour la Méditerranée, le Liban pourrait-il devenir ce qu’il mérite d’être, un Liban maritime ? La question exige une réflexion profonde et une vision exhaustive de la situation dans laquelle se débat le pays sur ce plan… « Pour les Français, la mer c’est ce qu’ils ont dans le dos quand ils regardent la plage » (Eric Tabarly). La France est un Etat maritime qu’elle méconnait. La traduction de cette spécificité en une réalité politique et budgétaire est faible. Remplacez France par Liban. C’est un État maritime - son histoire est là – qui n’a pas encore fait le choix politique et institutionnel nécessaire. Des projets maritimes fédérateurs rapprocheraient durablement toutes les communautés. Il en a les atouts. Le « bien commun » en serait « le » bénéficiaire. L’histoire du Liban maritime remonte aux Phéniciens (- 3.000 / - 500 avant J.C.), période du socle fondateur des cités portuaires (Byblos, Sidon, Tyr, Arwad), des activités commerciales avec l’Égypte, Chypre, la Grèce, l’Afrique du Nord, la péninsule Ibérique, de la navigation hauturière, de la construction navale. Le commerce du bois de cèdre, de la pourpre de Tyr, de la verrerie et de l’artisanat, participe à la richesse du pays, renforcée par un littoral libanais qui ouvre sur la Méditerranée occidentale. De - 500 av. J.C. jusqu’au 7 ème siècle, les activités maritimes se développent sous différentes dominations – Perse achéménide, Grecque, Romaine et Byzantine. Les Romains en particulier utilisèrent et développèrent les bases navales. Les capacités commerciales et logistiques qu’elles offraient permirent d’établir des connexions avec les routes commerciales de l’empire. C’est à cette période que le droit maritime est créé. Non souverain, certes, le Liban n’en est pas moins alors un pôle maritime. Du 7 ème au 15 ème siècle, longue période médiévale et islamique, les ports de Tripoli, Beyrouth, Sidon et Tyr ont une activité importante avec tout le bassin méditerranéen. Pendant les croisades, ils sont des enjeux stratégiques ; les fortifications côtières ont laissé des vestiges encore visibles. La compétition maritime entre les puissances musulmanes et chrétiennes fait du Liban une zone à la fois d’échanges et de confrontations militaires. Pendant la période ottomane du 15 ème siècle à l’orée du 20 ème siècle, les ports restent actifs malgré une perte d’importance. Seule Beyrouth se démarque et assure l’interface avec Damas, Alep et l’Europe du sud. Au 20ème siècle, Beyrouth se modernise et devient un hub régional. Le commerce maritime se développe. Reste que le Liban moderne n’a pas effectué sa mutation maritime. Le pays dépend fortement des approvisionnements par voie de mer pour l’essentiel de son commerce et de ses approvisionnements. Néanmoins, l’absence d’une marine marchande en propre, de capacités navales limitées, une surveillance des abords insuffisante ne lui permettent pas d’être à la hauteur de son passé maritime, de son potentiel, de ses besoins. Pourtant, que d’espoirs pourraient être satisfaits grâce à la mer. Les accords concernant le tracé des frontières maritimes et de la ZEE (Zone économique exclusive) avec Israël, puis avec Chypre ont été signés ; ils permettent d’envisager l’exploitation des ressources offshore en sécurité. Le Liban est un pays de la mer ; il est temps que cet Etat maritime devienne apte à exploiter son potentiel. Les enjeux maritimes du Liban Les enjeux de la vocation maritime du pays du Cèdre sont fonction de plusieurs paramètres qui ont été trop longtemps négligés par le pouvoir. La souveraineté et la sécurité maritimes, enjeux majeurs pour la surveillance des eaux territoriales, de la ZEE et des frontières maritimes, ainsi que pour la lutte contre les menaces militaires, les trafics et la pêche illégale, sont peu soutenues. Par ailleurs, le Liban a une dépendance maritime critique : 80 à 90 % des importations passent par la mer ; le port de Beyrouth, vital, est en position de faiblesse depuis août 2020 - reconstruction lente et gouvernance contestée ; le port de Tripoli, hub alternatif, est sous-exploité, trop proche de la Syrie ; Sidon et Tyr n’ont que des fonctions régionales limitées. Le défi est technique, institutionnel et politique. Sur le plan de la ressource offshore, l’espoir est réel mais à long terme. Le potentiel est incertain et dépend de compagnies étrangères, tandis que la sécurité des installations, l’attractivité pour les investisseurs, le cadre juridique et la stabilité politique doivent être définis et assurés. L’exploitation ne sera garantie que par des capacités maritimes fiables et crédibles. En outre, la prise en compte de l’environnement (lutte contre les pollutions), de moyens d’assurer la sauvegarde maritime (sauvetage en mer), auxquels s’ajoute la protection du littoral, sont incontournables. Force est de relever dans ce cadre que la gouvernance maritime est imparfaite : absence d’une stratégie nationale intégrée ; multiplicité des acteurs (marine libanaise, Autorités portuaires, ministères du Transport, de la Défense et de l’Environnement). Il apparait évident qu’une coordination stratégique entre ces acteurs est à parfaire. En résumé, le Liban pâtit d’une situation maritime quelque peu difficile : un littoral court et dense, une stratégie maritime fragmentée, une marine marchande très faible, une marine militaire limitée et défensive, pas d’industrie navale, pas d’influence régionale. Des possibilités existent Le Liban a une belle et riche histoire maritime, mais quelle est la stratégie suivie dans ce domaine ? Les négociations sur la ZEE ne permettent pas de répondre à une telle interrogation. Pourtant, le potentiel existe. Malte et Chypre sont deux pays maritimes ayant une étendue territoriale comparable à celle du Liban. Ils ont, malgré tout, un pavillon maritime développé, une régulation attractive et une stratégie maritime ambitieuse et effective. Ils apportent ainsi la preuve que même de petits pays peuvent être des acteurs maritimes importants. Un Liban maritime, un leurre ? Malgré une instabilité politique chronique, un faible investissement public, des troubles sécuritaires récurrents, les atouts qui permettraient au Liban de développer sa vocation maritime existent bel et bien : une position géographique exceptionnelle, un littoral historiquement structurant, un capital humain et une diaspora maritime potentielle. Dans un tel contexte, quelle devrait être la stratégie à élaborer pour donner une nouvelle vie à ce secteur vital ? Prochain article : Des projets maritimes au Liban, avec l’Union pour la Méditerranée ?

Les musées en Iran : un patrimoine en état de siège (1/2)

Depuis l’accroissement de la tension au niveau régional, les frappes qui ont visé l’Iran en 2025 et le dernier soulèvement populaire dans les villes iraniennes, les autorités ont multiplié les mesures d’urgence autour des musées. Il s’agissait de protéger un patrimoine inestimable face aux risques de bombardements, de sabotage ou même de pillage. Concrètement, cela s’est traduit par des fermetures prolongées, des horaires réduits, des visites encadrées au millimètre près et le transfert discret de certaines pièces majeures vers des réserves tenues secrètes. Ce réflexe de bunkerisation s’inscrit dans un climat de crispation et de crise plus profond et plus ancien, marqué depuis des décennies par un resserrement de l’espace culturel dans tout le pays. Les musées pris en étau Les institutions culturelles sont aujourd’hui prises dans un double étau : la menace de guerre, les bouleversements internes et les priorités diplomatiques et idéologiques du pouvoir. En effet, la République Islamique cherche d’une part à promouvoir une stratégie identitaire en s’appuyant sur une relecture du nationalisme perse et d’autre part à contrer l’« iranophobie » en insistant sur son patrimoine, sa profondeur historique et sa production artistique. Toute la politique de l’Iran en matière de culture et d’art obéit à cette nouvelle stratégie identitaire dont l’illustration parfaite est le musée de la Révolution islamique et de la défense sacrée à Téhéran, qui combine mémorial, pédagogie politique et produit touristique. À l’international, les acquisitions, prêts et expositions d’œuvres d’art perses constituent des évènements majeurs comme par exemple le prêt de l’inestimable Cylindre de Cyrus (539 av. J.C.) ou l’exposition « Forgotten Empire : The World of Ancient Persia », organisés par le British Museum il y a quelques années…etc Le gouvernement de la République islamique se sert de ces évènements comme outils de diplomatie culturelle au service de ses priorités idéologiques, ce qui constitue parfois un champ de tensions et de chantage politique. Le patrimoine archéologique en Iran est très riche et les musées y sont nombreux (plus de 800), dont notamment Le Musée national d’Iran, le Musée d’Art Contemporain, Le Palais du Golestan…etc. Nous avons choisi deux des musées de Téhéran typiques de l’histoire de l’Iran: Le Trésor ou Musée National des Joyaux et le Musée National d’Iran. Le Trésor national des Joyaux Inauguré en 1937, à l’époque du Chah, comme vitrine de la puissance monarchique, le Trésor National des Joyaux des Chahs rassemble les héritages des dynasties safavide, afsharide, qadjare et pahlavie : couronnes, trônes incrustés, parures extravagantes, diamants légendaires… Il est situé au sous-sol du siège même de la Banque centrale d’Iran sur Ferdowsi Street, à Téhéran. Il est juridiquement rattaché à la Banque centrale qui en est le dépositaire légal. Dans les années 1930, la valeur de la collection est telle qu’elle a servi de réserve pour la monnaie nationale. Aujourd’hui encore, une partie de la légitimation de la monnaie repose symboliquement sur ce stock d’actifs physiques non valorisable au prix du marché. Des Joyaux fabuleux La collection comprend des pièces inestimables dont la Couronne Kiani des souverains qajars, emblématique de la monarchie persane du XIXᵉ siècle, ou encore la couronne Pahlavi ayant servi au couronnement de Reza Chah et Mohammad Reza Pahlavi, en or et argent, sertie de milliers de diamants, émeraudes, rubis et perles rares. S’ajoutent à ces précieuses pièces des trônes féériques comme le Trône du Paon qui est un trône qajar en or massif, couvert de diamants, rubis, émeraudes et perles, symbole majeur de la royauté persane. Il tire son nom d’un motif de paon ou du surnom donné à l’épouse de Fath Ali Shah. Le trésor comprend également un Globe Terrestre de 34 kg d’or et environ 6 kg de pierres précieuses, diamants, rubis et émeraudes pour illustrer les mers et les terres du globe. Sans oublier le Bouclier et l’épée de Nader Shah en peau de rhinocéros de 46 cm de diamètre, eux aussi couverts de diamants, de rubis et d’émeraudes, avec au centre du bouclier l’un des plus grands rubis au monde (env. 225 carats), ainsi que d’innombrables parures, épées, boucliers, objets de culte et services de table en métaux précieux.. et des pierres précieuses rarissimes comme le fameux diamant rose Darya-ye Noor (ou mer de lumière) de 182 carats, considéré comme le plus grand diamant rose au monde, etc Tous ces joyaux racontent l’opulence et la richesse mais aussi la démesure d’une royauté qui se mesurait aux cours européennes. Après la Révolution, la République islamique a converti ce symbole qu’elle considérait comme “ honni “ en « trésor national », censé incarner désormais la richesse de la nation plutôt que celle d’une famille. Dans notre prochain article, nous parlerons du Musée National d’Iran et du rôle (difficile) que les conservateurs de musées sont appelés à jouer.

Le haririsme au défi du renouveau
Par
Michel Hajji Georgiou
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Saad Hariri ressemble quelque peu à un héros maudit de tragédie grecque. Vingt-et-un ans après l’assassinat de Rafic Hariri, Saad revient dans une ville qui ne ressemble plus tout à fait à celle qu’il a quittée. Les centres de décision ont changé. Il en sait quelque chose. L’Arabie saoudite, qui contribua naguère, sous la direction de Fahd, puis d’Abdallah, à ancrer Rafic Hariri sur la scène libanaise, multiplie depuis près d’une décennie les signaux négatifs à l’égard de Saad. Les médias saoudiens ont largement exprimé leur mécontentement quant à sa perspective de relancer son courant politique après quatre ans de gel. Le haririsme, naguère colonne vertébrale du sunnisme politique libanais de l’après-guerre, est confronté aujourd’hui à une question à la fois simple et redoutable : a-t-il encore une fonction historique ? La dynamique Rafic Hariri est née d’une conjoncture qui conjuguait un projet économique, un pari diplomatique et une posture identitaire. Il incarnait un sunnisme modéré, adossé au Royaume, ouvert aux marchés, parlant le langage des chancelleries occidentales, et se présentant comme l’interface entre le Liban et le monde. Du processus d’Oslo à la configuration post-11 septembre 2001, Hariri était une nécessité absolue pour le monde arabo-islamique sunnite et pour l’Occident. L’alliance objective des minorités, d’Israël à l’Iran, le percevait, elle, comme l’ennemi. Son assassinat par l’axe Damas-Téhéran a déclenché un élan populaire souverainiste transcommunautaire sans précédent au Liban, ancrant le haririsme comme un symbole de l’indépendance libanaise. Toute cette architecture, héritée par Saad, s’est progressivement effondrée. Et ce n’est pas uniquement en raison de ses mauvais calculs politiques et affairistes, ou encore de sa gestion très discutable du pouvoir. L’Arabie saoudite n’est plus celle des années 1990 ni celle du lendemain du 14 Mars. Elle ne cherche plus à parrainer un courant libanais comme on entretient un relais d’influence. Elle raisonne au contraire en termes d’équilibres régionaux larges, de repositionnement stratégique et de concurrence avec Ankara et Téhéran. Or dans ce jeu nouveau, Saad Hariri n’est plus une pièce maîtresse. Il est au mieux un acteur secondaire d’une scène qui se redessine ailleurs. Et, en dépit de ses assises indiscutables au Liban, il le sait. Le centre de gravité sunnite au Proche-Orient s’est déplacé. L’émergence d’Ahmad el-Chareh comme figure sunnite montante, adoubée par Riyad et Ankara avec une forme de bénédiction internationale — ironie du sort, pour jouer le rôle qu’il était demandé à Rafic Hariri de jouer dans le cadre du processus d’Oslo ! —, modifie profondément l’équation. Pour la première fois depuis des décennies, le Levant voit s’affirmer un leadership sunnite non libanais, capable de conjuguer enracinement religieux, habileté politique et reconnaissance extérieure. Que cette synthèse soit durable et réellement convaincante ou non importe moins que le signal qu’elle envoie : le monopole symbolique du sunnisme modéré et moderne ne passe plus par Beyrouth. Dans cette configuration, le haririsme apparaît à présent quelque peu comme l’expression d’un moment révolu. Il fut l’enfant d’une époque où le monde arabe oscillait entre autoritarismes militaires et islamismes radicaux, où il se proposait, à raison, comme troisième voie. Aujourd’hui, les lignes se recomposent autrement. La chute du régime syrien, l’affaissement de l’axe iranien après le 7 octobre 2023, ainsi que la redéfinition des alliances régionales ont ouvert un espace nouveau. Et cet espace ne semble plus structuré autour d’un leadership sunnite libanais centralisé, mais plutôt autour d’un aréopage de figures, de notables, d’entrepreneurs politiques dispersés. C’est, tout au moins, ce que semble désirer Riyad, en dépit du sentiment d’abandon et de marginalisation manifeste ressenti par les sunnites au sein de l’équation politique libanaise actuelle — et ce en dépit des griefs sunnites à l’encontre de Saad Hariri et de sa gestion du pouvoir, ne serait-ce qu’à partir de 2016. Mais la crise du haririsme dépasse la seule question régionale et touche au modèle interne. Le projet haririen reposait sur une équation implicite : développement économique contre renoncement partiel à la souveraineté. Tant que la tutelle syrienne verrouillait le champ politique, il s’agissait de bâtir dans les interstices. Après 2005, la tentative fut de transformer un mouvement souverainiste en majorité de gouvernement. L’expérience s’est heurtée à la violence du Hezbollah, aux divisions du 14 Mars, puis à des choix stratégiques malheureux, dont le pari sur le mandat Aoun et sur une sorte de statu quo vaseux avec le camp iranien, reste le plus emblématique. Ce pari a brisé quelque chose. Il a entamé la crédibilité d’un courant qui se présentait comme digue face à l’hégémonie iranienne et qui s’est retrouvé, par calcul ou lassitude, à cautionner une architecture institutionnelle dominée par le Hezbollah. Le retrait de Saad Hariri de la vie politique a achevé de disperser ses troupes. Son retour n’est pas sans poser la question existentielle : peut-on revenir sans se réinventer ? Le problème, du reste, ne touche pas que Saad Hariri - même si les autres forces politiques, concentrées sur les enjeux de pouvoir à venir, ne semblent pas s’en rendre compte. Car le déclin du haririsme n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un effritement plus large des forces héritées de la guerre et de l’après-guerre. Le aounisme s’est consumé dans l’exercice du pouvoir. Le Hezbollah, malgré ses postures, est confronté à un affaissement stratégique inédit, essentiel. Même les autres figures charismatiques semblent suspendues à une temporalité qui n’est plus la leur. Le Liban politique ressemble à un théâtre où les acteurs d’hier récitent encore leurs rôles, alors que le public a changé de pièce. Ces forces ont fondé leur légitimité dans un continuum politique qui n’existe plus, avec la disparition du régime Assad et le retour de Téhéran à sa dimension propre. Dès lors, la vraie question dépasse le sort d’un seul courant. Elle concerne l’éternelle problématique du renouvellement des élites. Qui donc pourrait prendre la relève ? Qui pourrait formuler un projet qui ne soit ni la répétition des compromis du passé ni l’illusion d’une table rase romantique ? L’avènement d’un président de la République accueilli de prime abord comme un deus ex-machina, puis d’un Premier ministre salué pour sa probité et sa non-appartenance aux élites traditionnelles, a généré durant quelques temps un élan d’enthousiasme, à présent retombé, rattrapé par les réalités locales, régionales et internationales. Le mythe du sauveur a la vie dure au Liban, où l’on continue, par habitude, voire par servitude volontaire, à éviter de générer une classe politique capable d’assumer la rupture avec les schémas archaïques. Et la loi électorale actuelle, taillée globalement pour préserver les équilibres confessionnels les plus figés, agit comme un musée Grévin du passé, dans la mesure où elle empêche l’émergence de forces transversales solides, d’une majorité parlementaire, même de porter un programme de gouvernement. Dans ce contexte, le haririsme a deux options. Soit tenter de reconquérir son statut ancien en misant sur la nostalgie et sur une mobilisation communautaire. Elle existe encore — le souvenir de Rafic Hariri, voire une certaine fidélité à Saad comme point d’ancrage dans la désolation actuelle, continuent d’opérer. Soit comprendre qu’il doit se réinventer afin de contribuer à un projet collectif de refondation. La première voie peut paraître en apparence la plus confortable et la plus sûre — mais gare aux mirages ! La seconde est la plus risquée, parce qu’elle suppose un examen critique des erreurs passées et une redéfinition du rapport entre économie, souveraineté et État. Le retour de Saad Hariri, s’il se traduit réellement et si les élections ont bel et bien lieu dans les délais impartis — est, dans ce sens, plus que jamais un test. Pour lui, d’abord : saura-t-il lire le moment sans se tromper d’époque ? Pour la classe politique, ensuite : comprendra-t-elle que le déclin quasi général des forces issues de la guerre ouvre un espace dangereux, où l’absence d’élites crédibles peut engendrer soit le chaos, soit un nouvel autoritarisme maquillé en stabilité ? Pour l’électorat, enfin. Ce n’est pas seulement Hariri qui doit se demander « what went wrong », mais l’ensemble d’une société-système qui se reproduit à l’infini selon les mêmes tropes - oppositions diverses incluses. Ces lignes sonnent sans doute comme une douce utopie de rêveur, dans un monde disloqué et une région hautement sismique. Et pourtant, même si le ciel ne « bleuoit » toujours pas, le Liban se trouve vraiment à une bifurcation, et doit choisir entre réaménager l’ancien monde, en redistribuant les cartes entre des acteurs fatigués, et se risquer à un renouvellement réel, en dehors des vieux schèmes destinés à apaiser les angoisses d’une pseudo-violence mimétique qui n’existe qu’en raison des appétits de pouvoirs… de ceux qui prétendent contenir, par leur autorité de chefs communautaires, la violence mimétique… Pour que ce renouvellement soit possible, il faut que surgissent des femmes et des hommes, crédibles, transparents, authentiques, mesurés et capables de porter un projet plus grand que leur communauté. Le temps des responsabilités a besoin d’hommes et de femmes pour les autres — tous les autres , sans exception. Il a besoin de promotion de l’ouverture et de la culture du lien, dans un monde cloisonné et terrorisé par la réciprocité et l’altérité. C’est le seul moyen de faire vraiment du Liban, au XXIe siècle, une exception politique et culturelle.

Arrogance iranienne : le syndrome Saddam
Par
Khairallah Khairallah
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Chaque jour qui passe confirme davantage que le régime iranien, qui existe depuis quarante-sept ans, se trouve aujourd’hui confronté à deux options sans troisième voie possible. Soit la reddition face aux conditions américaines, qui ne diffèrent guère des conditions israéliennes, soit l’affrontement d’une guerre avec les États-Unis dont l’Iran ne pourrait sortir indemne. La « République islamique » est-elle en mesure de reconnaître qu’il n’existe aucune échappatoire face à la nouvelle réalité régionale et qu’il lui faut composer avec elle, au lieu de persister dans l’arrogance à la manière de Saddam Hussein ? Au début de l’année 1991, Saddam, dirigeant de l’Irak, croyait qu’il serait capable de négocier d’égal à égal avec les États-Unis, malgré la position parfaitement claire de l’administration de George Bush père. Il n’avait que deux choix : se retirer du Koweït sans conditions ou exposer l’Irak à une guerre qui le ramènerait à l’âge de pierre. Le dirigeant irakien n’avait pas compris la région, ni le monde, ni le sens des rapports de force. Les États-Unis n’ont pas pour habitude de déployer une force militaire d’une telle ampleur que celle qu’ils ont mobilisée au Moyen-Orient et dans le Golfe pour se contenter d’une démonstration symbolique. Un pays de la dimension de l’Amérique ne met pas en mouvement une telle puissance sans objectifs clairement définis. Ces objectifs consistent en un accord avec la « République islamique » qui ne peut être inférieur à la fin du programme nucléaire iranien, à la fin des missiles balistiques et de leurs plateformes. Les missiles sont importants, mais les plateformes le sont autant, sinon davantage. Reste la troisième condition, celle qui concerne les bras régionaux de l’Iran. Le plus visible de ces bras demeure le Hezbollah au Liban, qui continue de pratiquer l’entêtement en feignant d’ignorer qu’il a perdu la « guerre de soutien à Gaza » et que son armement n’a jamais été qu’un armement au service d’Israël et de tout ce qui peut contribuer à la destruction du Liban. L’exemple le plus frappant demeure l’assassinat de Rafic Hariri en ces jours de l’année 2005. Le parti, qui n’est rien d’autre qu’une brigade des Gardiens de la révolution iraniens, a assassiné Rafic Hariri afin d’éliminer une tentative sérieuse de réinscrire le pays sur la carte régionale et de mettre un terme à son utilisation comme carte dans la promotion du projet expansionniste iranien vers la Méditerranée. Un second porte-avions américain arrivera dans la région : le Gerald Ford. Il viendra rejoindre un autre porte-avions déjà présent dans le Golfe, l’Abraham Lincoln. Il existe des intentions américaines qui ne peuvent être ignorées. L’Iran devra se soumettre, que ce soit de bon gré ou par la force. Il est impossible d’ignorer que la République islamique a perdu toutes les guerres qu’elle a menées en marge de la guerre de Gaza déclenchée le 7 octobre 2023. Il n’est pas nécessaire de répéter que la perle du projet expansionniste iranien, c’est-à-dire le Hezbollah, n’existe plus. Il ne lui reste plus que la carte consistant à menacer les Libanais d’une guerre civile dans le cadre de sa tentative de conserver ses armes, alors qu’il est établi que ces armes ne présentent aucune utilité notable lorsqu’il s’agit d’affronter Israël. De surcroît, le parti refuse de reconnaître que la Syrie n’est plus sous domination iranienne. Au début de l’année 1991, une rencontre s’est tenue à l’hôtel Intercontinental de Genève entre le secrétaire d’État américain James Baker et le ministre irakien des Affaires étrangères Tarek Aziz. Baker expliqua à Tarek Aziz et à la délégation qui l’accompagnait qu’il n’existait aucune marge de discussion et que l’Irak n’avait d’autre choix que de se retirer du Koweït. Le ministre irakien lut le message que lui remit le secrétaire d’État américain, puis le laissa sur la table des négociations, prétextant que les termes employés le rendaient incapable de transmettre la lettre à Saddam Hussein. Le message resta à sa place. Je l’ai vu moi-même posé sur la table dans la salle où James Baker et Tarek Aziz s’étaient rencontrés. J’ai appris par la suite que cette lettre d’importance historique demeure conservée dans le coffre-fort de l’hôtel. L’Iran a-t-il compris, à la lumière des négociations qui se sont déroulées à Mascate entre son ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi et la délégation américaine composée de Steve Witkoff et de Jared Kushner, qu’il n’existe aucune possibilité de miser sur des divergences entre les États-Unis et Israël ? A-t-il compris qu’il n’existe aucune échappatoire à la reconnaissance du fait que le dossier des missiles balistiques et de leurs plateformes n’est pas moins important que celui du programme nucléaire iranien et que celui des bras affiliés aux Gardiens de la révolution dans tel ou tel pays arabe ? Le régime en Iran n’a d’autre choix que de chercher à tirer profit de l’expérience de Saddam Hussein, dont l’aveuglement politique l’a empêché de comprendre la signification du déploiement par les États-Unis d’une force militaire dans le Golfe immédiatement après l’occupation du Koweït par l’armée irakienne. Saddam croyait que l’Amérique plaisantait et que son armée était encore capable de tenir au Koweït. Il n’a jamais compris les rapports de force. Ce qui est inquiétant en 2026, c’est que l’Iran semble prêt à commettre la même erreur que celle commise par Saddam en 1991 et répétée en 2003 lorsque George Bush fils et ses conseillers décidèrent de le renverser. La situation intérieure en Iran complique encore davantage les choses. L’échec extérieur s’accompagne d’un échec intérieur à tous les niveaux, notamment dans le domaine économique. Il est faux d’affirmer qu’il existe une majorité iranienne qui adhère aux slogans du régime. Il existe au contraire une majorité iranienne qui préfère la culture de la vie à la culture de la mort. S’il n’en était pas ainsi, le peuple iranien, dans les différentes régions du pays, ne serait pas en révolte contre le régime depuis le début de l’année. Il ne fait aucun doute que les services américains sont parfaitement informés de ce qui se déroule en Iran, tout comme Israël, qui avait compris dès 1979 que le régime du Shah était terminé et avait appelé les juifs iraniens à quitter le pays. La plupart des juifs ont quitté l’Iran à cette époque en réponse aux instructions de l’ambassade israélienne, dirigée alors par Uri Lubrani. La question de savoir si le régime iranien choisira de suivre la voie de Saddam Hussein ou celle de la raison, qui lui impose de reconnaître qu’il existe un prix inévitable à payer à la suite de la perte de guerres, exactement comme l’ont fait l’Allemagne et le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sera tranchée dans quelques semaines.