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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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L'histoire de Salma Merchak, qui a attendu 5 ans la justice pour son fils Lokman

Ce que le temps est avare. Le Liban et l’Orient ont connu peu de femmes semblables à Salma Merchak Slim, mère du penseur-martyr Lokman, qui s’en est allée hier, impatiente de le retrouver, sans avoir vu la justice des hommes frapper ses assassins. Salma Merchak survécut exactement cinq années à son fils, ses larmes coulant au-dedans, dans un cœur vaste et saturé de tristesse, ne mouillant que rarement ses joues. Elle demeura présente, droite, inentamée, aux côtés de sa fille Rasha el-Ameer, de Monika Bergmann et des compagnons de son fils, fidèle à la défense des valeurs du dialogue, de l’acceptation de l’autre, du savoir, de la culture et des Lumières. Cette mère, chercheuse et intellectuelle, n’accusa personne. Et pourtant, son fils Lokman avait nommé ses tueurs avant même qu’ils ne commettent leur crime. Dans un texte écrit, il avait tenu personnellement pour responsable le patron du Hezbollah de tout préjudice qui pourrait l’atteindre, lui, sa maison ou sa famille, après qu’un groupe du parti eut manifesté dans le jardin de la demeure de son arrière-grand-père à Haret Hreik. Il avait toutefois refusé de quitter cette maison, tout comme sa mère Salma avant lui, fidèle à la recommandation de son époux, le député Mohsen Slim, qui lui avait demandé d’en préserver la mémoire et la présence. Les manifestants avaient accroché sur le mur du jardin ces mots sinistres : « Gloire au pistolet silencieux. » Ce à quoi Lokman avait répondu : « Ils ne nous feront pas taire. » Six mois après que Beyrouth elle-même eut été assassinée par l’explosion du port, Lokman fut assassiné à son tour. Il est probable que son crime fut d’avoir osé dévoiler les responsables, et d’avoir mis en lumière, par des faits et un récit cohérent, les rôles du régime Assad et de ses alliés au Liban. Le gouvernement, alors réuni sous la présidence de Michel Aoun, promit une enquête transparente dans un délai de cinq jours et l’identification des responsables de cette catastrophe, qui avait fait près de 230 morts, 7 000 blessés et ravagé des quartiers entiers de la capitale et de ses environs. Mais le Hezbollah paralysa l’enquête avec une arrogance désormais proverbiale. Lokman, lui, s’empressa d’annoncer les vérités telles qu’il les avait rassemblées et comprises, avant d’aller au martyre. Dans son ouvrage publié par Dar al-Jadeed , la maison dirigée par Rasha el-Ameer apr ès l’assassinat de son frère et intitulé dans sa version arabe « Par l’âme et par le sang… le nassérisme et ses héritages , le journaliste Alex Rowell rapporte que Salma fut la première à remarquer les similitudes frappantes entre l’assassinat de son fils et celui de Kamel Mroué, fondateur du journal Al-Hayat, tué en 1966. Malgré la différence d’âge, Kamel et Lokman partageaient une même hostilité aux régimes totalitaires. Tous deux f u rent la cible de campagnes méthodiques les accusant de trahison et d’allégeance à l’Occident et à Israël, dans une presse experte en meurtre moral. Tous deux étaient des Libanais chiites convaincus de la nécessité du pluralisme et de l’ouverture. Tous deux furent abattus par des balles tirées à bout portant, signature privilégiée d’organismes agissant sur ordre d’États étrangers, et qui dissipe, ce faisant, le moindre doute sur leur implication. Cruelle ironie du destin : la famille de Kamel Mroué avait confié sa défense au père de Lokman, le défunt Mohsen Slim, avocat pénaliste et député pour un seul mandat de la deuxième circonscription de Beyrouth, afin qu’il la soutienne et réclame ses droits. Deux des meurtriers avaient alors été arrêtés. Lorsque Mohsen Slim accepta de défendre la famille Mroué, il fut à son tour menacé de mort. Des décennies avant que son fils ne soit visé, une bombe explosa devant l’entrée de sa demeure, destinée à le réduire au silence, voire à l’éliminer. Alex Rowell écrit encore : « Depuis le balcon du premier étage de la « maison blanche » familiale, Salma, veuve de Mohsen et mère de Lokman, me montre l’endroit exact où l’explosion eut lieu plus d’un demi-siècle auparavant. « Cet après-midi d’octobre 2021, étouffant de chaleur et d’humidité, sa fille Rasha était assise avec nous et faisait circuler des verres de vin glacé. "À l’époque de l’explosion, nos portails étaient en bois", dit Salma. Après l’attentat, son mari les remplaça par ces lourdes grilles de fer que l’on voit aujourd’hui. Elle prit une longue inspiration, puis soupira : "Combien de menaces avons-nous reçues." « Salma, à l’instar de son époux et de son fils, semblait avoir appris à vivre au seuil du danger. « C’était une femme hors du commun. Lorsque je la rencontrai, elle entrait dans sa dixième décennie et se souvenait avec une précision intacte de son enfance dans l’Égypte britannique et monarchique des années trente et quarante. Après avoir étudié à l’American College for Girls du Caire, devenue aujourd’hui le Ramses College, elle avait fait des études de journalisme à l’Université américaine du Caire, où elle avait été formée par Wilton Wynn, que l’agence Reuters décrivit, le jour de sa mort, comme "l’un des plus grands journalistes américains du XXe siècle". Elle avait également l’élève de Samir Souki, correspondant de Newsweek au Caire, qui lui proposa, durant sa dernière année d’études, un stage au sein du magazine. Ce stage lui avait ouvert, après l’obtention de son diplôme en 1956, les portes d’un engagement à plein temps. « Cette même année éclata la guerre de Suez. Les officiers révolutionnaires récemment installés au pouvoir en Égypte commencèrent à restreindre la presse étrangère et les libertés publiques. En 1957, la censure atteignit son paroxysme ; Newsweek ferma son bureau du Caire, et Salma rejoignit son nouveau poste à Beyrouth, aux côtés de son directeur, dans le quartier de Kantari, cette "Paris de l’Orient" libre et séduisante, entre mer et montagne, selon les récits optimistes. « À peine arrivée, les événements de 1958 éclatèrent, faisant des centaines de morts au fil des mois. Dans la stabilité relative qui suivit, Salma obtint une maîtrise à l’Université américaine de Beyrouth et suivit les enseignements de figures brillantes, parmi lesquelles le professeur Malcolm Kerr, assassiné sur le campus en 1984. Après son mariage avec l’avocat prospère Mohsen, élu député en 1960, elle s’intégra à la vie sociale de l’élite beyrouthine ; et c’est dans ces cercles réputés qu’elle rencontra Kamel Mroué. « Avec un accent cairote resté intact malgré des décennies passées à Beyrouth, elle disait de lui qu’il était un homme affable et attachant, avec lequel il faisait bon converser et débattre. « Lorsqu’elle quitta Le Caire pour dire "non" à la dictature militaire, Salma Merchak Slim crut s’être sauvée. Elle crut que l’engagement de son mari, accusant les assassins de Kamel Mroué, les instigateurs des événements de 1958 et les auteurs de l’attentat contre sa propre maison, éloignerait d’elle la coupe amère. C’était sans compter le coup du destin… appelé, dans ce contexte, Nasser. » Malgré la brûlure intense ravageant son cœur au lendemain de l’assassinat de Lokman, elle transmit jusqu’au bout le message du dialogue et de la rencontre avec l’autre. Elle maintint ainsi le flambeau avant de tirer sa révérence avec la dignité et le courage des intellectuels éclairés. *** Un office pour le repos de son âme sera célébré le jeudi 26 février 2026 à 11 heures à l’Église évangélique nationale de Beyrouth, face au Grand Sérail. Les condoléances seront reçues le jeudi de 10 heures à 18 heures et le vendredi de 11 heures à 18 heures dans le salon de l’église.

USA: La Cour suprême et les limites du pouvoir exécutif

Le 2 avril 2025, debout dans la roseraie de la Maison-Blanche, le président Donald Trump proclama ce qu’il appela le « Liberation Day ». En signant le décret exécutif 14257 en vertu de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), l’administration imposa de vastes « droits de douane » sur les importations étrangères. La justification était d’une ampleur inédite : le déficit commercial persistant des États-Unis — dépassant 1 200 milliards de dollars par an — fut déclaré situation d’urgence nationale. Des droits de douane généralisés furent appliqués à la quasi-totalité des partenaires commerciaux, certains taux atteignant 50 %. L’objectif était explicite : contraindre à des négociations bilatérales, obtenir des engagements d’investissement et accélérer la relocalisation industrielle sur le sol américain. Plusieurs grandes économies acceptèrent des plafonds tarifaires négociés en échange d’engagements d’investissement : • Le Japon accepta un plafond de 15 % accompagné de 550 milliards de dollars d’investissements dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle. • La Corée du Sud s’engagea à hauteur de 350 milliards de dollars d’expansion industrielle. • L’Union européenne accepta un cadre à 15 % lié à des engagements en matière d’énergie et de semi-conducteurs. • L’Indonésie négocia 19 %. • L’Inde négocia 18 %. Pour la première fois dans l’histoire moderne, la politique tarifaire devint un instrument direct de levier géopolitique. L’hypothèse sous-jacente était claire : le pouvoir exécutif pouvait remodeler unilatéralement l’ordre économique international. Cette hypothèse prit fin le 20 février 2026. La Cour suprême recadre les limites Dans l’affaire Learning Resources, Inc. v. Trump, la Cour suprême des États-Unis, par six voix contre trois, jugea que le recours à l’IEEPA pour imposer des droits de douane généralisés excédait les limites constitutionnelles. La Cour estima que : • Les déficits commerciaux ne constituent pas le type d’urgence envisagé par l’IEEPA. • Le Congrès n’avait pas clairement délégué une autorité tarifaire d’une telle ampleur. • Les réinterprétations extensives de textes législatifs aux formulations larges afin de justifier des transformations économiques majeures violent l’architecture constitutionnelle. La décision ne supprima pas toute autorité tarifaire. En quelques heures, l’administration se tourna vers la Section 122 du Trade Act de 1974, imposant un droit de douane uniforme et temporaire de 10 %. Mais la Section 122 impose des contraintes strictes : une limite de 150 jours et un traitement non discriminatoire. L’architecture du levier de négociation ciblé par pays s’effondra instantanément. La conséquence budgétaire La portée économique de la décision dépasse largement la politique commerciale. Les droits de douane du « Liberation Day » avaient produit : • Un taux tarifaire effectif proche de 17 % — le plus élevé depuis les années 1940. • Des centaines de milliards de dollars de recettes annuelles projetées. • Des engagements d’investissement négociés dépassant 2 000 milliards de dollars. Surtout, ces recettes tarifaires avaient été intégrées au paquet budgétaire de réconciliation adopté en 2025. Le One Big Beautiful Bill Act, signé le 4 juillet 2025, prolongea d’importantes baisses d’impôts pour les entreprises et les hauts revenus. Le Congressional Budget Office estima que cette législation augmenterait les déficits primaires de 3 400 milliards de dollars sur la période 2025–2034, dépassant 4 000 milliards avec les intérêts. Les droits de douane étaient conçus comme le principal mécanisme de compensation budgétaire. Une étude récente de la Réserve fédérale estime qu’environ 96 % du fardeau tarifaire fut finalement supporté par les consommateurs américains. La décision de la Cour suprême supprime entre 1 500 et 2 400 milliards de dollars de recettes projetées sur la prochaine décennie. Il ne s’agit pas d’un ajustement marginal. Il s’agit d’un déficit budgétaire structurel. Les États-Unis font déjà face à : • Des déficits budgétaires proches de 7 % du PIB. • Des charges d’intérêts nettes approchant 1 000 milliards de dollars par an. • Une dette fédérale dépassant 120 % du PIB. L’arithmétique budgétaire n’est pas idéologique. Elle s’impose. Fragilité financière La décision intervient alors que l’économie américaine montre des signes visibles de ralentissement. Au quatrième trimestre 2025, la croissance annualisée ralentit à 1,4 %, contre 4,4 % au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année 2025, la croissance s’établit à 2,2 %, en baisse par rapport à 2024. L’économie américaine repose principalement sur la consommation — et celle-ci est fortement sensible aux prix des actifs et aux taux d’intérêt. Les 10 % des ménages les plus aisés représentent désormais environ 49 % des dépenses de consommation, illustrant une économie de plus en plus « en K ». Les ménages à revenus moyens et modestes supportent des niveaux d’endettement records. La dette totale des ménages atteint 18 800 milliards de dollars, soit environ 65 % du PIB. Chaque hausse de 1 % des taux d’intérêt effectifs se traduit par environ 188 milliards de dollars de revenu disponible en moins. Si les déficits structurels s’aggravaient davantage, la pression haussière sur les taux longs pourrait s’intensifier. Un passage durable au-dessus de 5 % remettrait significativement en cause les valorisations actuelles des marchés actions et amplifierait les effets négatifs de richesse. Le risque réside dans l’interaction entre durcissement financier et vulnérabilité budgétaire. L’implication géopolitique L’annulation des droits de douane négociés pays par pays supprime un instrument central du levier américain. Ces accords n’ayant jamais été ratifiés par le Congrès, leur solidité juridique disparaît avec le cadre de l’IEEPA. Des droits de douane uniformes et temporaires de la section 122 ne permettent plus un pouvoir de négociation ciblé. Les engagements d’investissement du Japon, de l’Inde, de l’Europe et d’autres partenaires deviennent politiquement renégociables. La relocalisation industrielle passe de la contrainte à la négociation. Parallèlement, les dépendances stratégiques demeurent aiguës. La Chine continue de dominer le raffinage mondial des terres rares — un intrant essentiel pour les systèmes de défense et les technologies avancées. Le développement de capacités domestiques nécessite une décennie ou davantage, alors même que l’industrie militaire américaine dépend de manière cruciale de ces composants. Le levier commercial est juridiquement contraint précisément là où la dépendance industrielle reste non résolue. Signal institutionnel Le message constitutionnel plus large est significatif. La Cour a signalé un contrôle renforcé des délégations législatives larges au titre de la doctrine des « questions fondamentales ». Les futurs présidents, quelle que soit leur appartenance politique, feront face à des limites plus strictes concernant l’usage unilatéral des pouvoirs exécutifs. Les États-Unis conservent d’immenses atouts structurels. Mais leur capacité à instrumentaliser la politique commerciale sans alignement du Congrès est désormais limitée. La coercition cède la place à la négociation. Le multilatéralisme retrouve de la pertinence. Confiance et contrainte Pendant des décennies, la puissance américaine reposait sur un paradoxe: Les États-Unis pouvaient maintenir des déficits persistants parce que le capital mondial faisait confiance à leurs institutions. Les investisseurs étrangers détiennent environ 30 % des actifs américains en circulation : • 8 000 milliards de dollars de bons du Trésor • 17 000 milliards de dollars d’actions américaines • 6 000 milliards de dollars de dette d’entreprise Ce financement externe soutient à la fois les opérations budgétaires et les valorisations d’actifs — et constitue une vulnérabilité majeure. Les systèmes économiques ne se déstabilisent pas simplement parce que la dette augmente. Ils se déstabilisent lorsque leur soutenabilité est remise en question. La décision de la Cour suprême n’a pas créé la fragilité budgétaire structurelle. Elle l’a rendue visible. Le 20 février 2026 restera dans l’histoire non pas comme une décision tarifaire, mais comme le moment où deux limites structurelles apparurent simultanément : • Les limites constitutionnelles du pouvoir exécutif. • Les limites budgétaires de l’expansion des déficits. Les empires déclinent rarement brutalement. Ils s’affaiblissent lorsque les coûts d’emprunt augmentent et que le levier politique diminue. Le monde observe désormais les deux.

Leïla Shahid
Par
Jamil Kamel Mroué
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Nous aurions pu pleurer sa disparition comme on pleure un ami intime, et souffrir comme on souffre lorsque la mort ampute une part d’une vie partagée : une amitié, une fraternité, une famille. Il lui aurait été possible aussi — et cela eût sans doute été le plus simple pour elle — de passer son existence dans un confort protégé, à l’abri des épreuves de l’origine et de la dureté du destin. Elle était fille d’une maison noble et aisée, héritière d’une prospérité qui lui permettait de s’adosser à la sécurité d’un héritage et de prolonger son séjour à l’ombre d’une famille que ni la gloire ni la respectabilité ne quittaient. Mais elle n’était pas « n’importe quelle femme ». Elle était Leïla Shahid. Avec son départ, il y a quelques jours, la peine s’épaissit d’une blessure lourde et profonde. Car la perte n’est pas seulement celle d’une amie : c’est celle d’une trajectoire qui a résisté à l’idée facile — l’idée qu’on peut se sauver soi-même et laisser sa patrie à son sort. Notre histoire avec elle commence lorsqu’elle était encore nourrisson … oui, à cette porte que l’Histoire n’ouvre guère dans les biographies des grands, alors qu’elle est l’origine même du récit. Sa mère, Sirine, allaitait ma sœur Hayat en même temps que Leïla, et ma mère, Salma, allaitait Leïla avec Hayat. Dans notre maison, Leïla était la fille de Kamel et Salma ; chez eux, nous étions les enfants de Mounib et Sirine. Ainsi avons-nous été introduits au monde : sans frontières entre deux maisons, sans distance entre deux sangs. Depuis ce temps-là, Leïla était une force enmouvement, stimulée par la curiosité, l’aspiration à la découverte, la volonté de soulever sans cesse des questions. Elle était un tourbillon d’énergie, comme si elle avait été créée pour ébranler l’immobilité, défier la paresse et mettre la pierre en mouvement. À peine armée du savoir acquis à l’Université américaine de Beyrouth, elle se précipita sur le terrain, non pas comme on « visite » des camps, mais comme on retourne auprès des siens. Elle se rendit dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban comme on rejoint ses propres enfants. Elle quitta le confort de sa vie pour le cœur de la tragédie, non pas pour écrire et témoigner à distance, mais pour découvrir la réalité de l’intérieur et gagner le droit d’en parler parce qu’elle en avait porté le poids. Elle se plongea ensuite dans le journalisme, lorsque naquit la revue Monday Morning avec Fawaz Najieh, journaliste et éditeur de grande stature. Là, sur le terrain exigeant de la rationalité et non de la rhétorique facile, ses talents diplomatiques commencèrent à éclore : articles, entretiens, recherches, seront élaborés et rédigés avec sérieux, rigueur et érudition ; cette approche n’était pas un luxe culturel, mais des instruments de combat. Les grands médias la citèrent, car sa parole n’était pas le « vacarme d’une cause », mais un discours de connaissances et de responsabilité. Puis vint le parcours diplomatique : sa nomination comme représentante de l’Organisation de libération de la Palestine, choisie par Yasser Arafat. Leïla servit sa patrie parce qu’elle considérait — avec une intuition politique précoce — que la patrie appartient à tous ses citoyens, et que le dirigeant est « mandaté », non « couronné ». Même avec Abou Ammar, elle le percevait comme le responsable d’une mission, non comme détenteur d’un trône éternel. Ce n’était pas une sévérité à son égard, mais une miséricorde envers la cause : car les causes qui se transforment en culte des personnes sont immolées sur l’autel des personnes. Lorsqu’elle a été en mission, l’Europe — oui, l’Europe — fut souvent plus sévère envers la cause palestinienne que l’Amérique. Le Vieux Continent était secoué par un terrorisme perpétré au nom de la résistance : détournements d’avions, tragédie de Munich. La représentation palestinienne agissait dans un contexte marqué par la guerre froide et les alignements soviétiques qui faisaient percevoir le Palestinien en Occident non comme le détenteur d’un droit, mais comme une menace potentielle. À cela s’ajoutait la vague d’assassinats perpétrés par les Israéliens contre les représentants palestiniens ; cette guerre d’un autre genre vida la scène politique d’hommes et de personnalités de grande envergure. Lors de cette phase, Leïla était, à bien des égards, seule. Elle était la représentante politique, elle marquait de son empreinte les médias, les centres de recherche, la vie culturelle, les conférences dans les universités, les rencontres dans les cercles de réflexion… elle reflétait le « visage palestinien », le tout avec une endurance qu’on n’exige guère d’un seul être humain. Leïla Shahid avait réussi. Mieux encore, elle triompha — de la manière dont il est permis au droit de triompher dans les grandes capitales : par l’argument, la raison, une éloquence intellectuelle et linguistique qui ne situe pas au niveau de la foule et ne sollicite pas la démagogie. Elle dialoguait avec une férocité de l’esprit ; la férocité d’un aigle protégeant ses petits… ses Palestiniens. Elle affrontait ses adversaires en France, dans les médias et en public, non par l’invective, mais en transformant la cause en récit compréhensible… puis acceptable… puis de moins en moins conditionné. Elle déplaçait le mur, pierre après pierre, poussant l’Europe de la posture du rejet instinctif vers une acceptation conditionnelle, puis travaillant à en démonter les conditions. Jusqu’à mériter la Légion d’honneur française de grade d’officier — pas comme un ornement sur sa poitrine, mais comme l’indice indiquant qu’elle avait réussi à arracher une reconnaissance de la dignité dans le contexte d’un combat féroce. Oui, il est naturel de pleurer la perte de Leïla Shahid, parce que nous avons perdu une amie. Mais notre tristesse aujourd’hui est plus lourde qu’une amitié absente. Nous vivons une « nouvelle Nakba », et la Palestine a plus que jamais besoin d’un leadership civilisé, aux mains propres et à l’esprit clair, qui ressemble à son peuple et ne le traite pas en monnaie d’échange. Leïla Shahid était — si le destin avait été juste — ce qui se rapproche le plus d’une « présidente de la Palestine », au sens moral et non protocolaire : culture, expérience, engagement envers le citoyen palestinien,blessé, expulsé, dispersé aux quatre coins du monde. Elle avait déplacé la Palestine de l’état du marchandage et de la corruption vers un patriotisme intègre qui plaçait les malveillants face à leur honte. C’est pourquoi nous pleurons : parce que nous avons dit adieu à une femme qui fut lumière en un temps d’obscurité, et parce que nous avons été privés, une fois de plus, d’un modèle de leadership qui ne réclame pas des ovations mais qui veut accomplir sa mission. C’est presque un sacrilège que la Palestine perde des femmes comme Leïla… et il est profondément déplorable que notre époque demeure encore orpheline de femmes comme elle.

Souveraineté libanaise et apprentis sorciers
Par
Michel Hajji Georgiou
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Il arrive qu’une phrase lancée dans le tumulte médiatique dise plus que des pages entières de doctrine. Lorsque l’ambassadeur US en Israël, Mike Huckabee, affirmait il y a quelques jours qu’« il serait acceptable qu’ils prennent tout », évoquant l’idée d’un Israël s’étendant, dans une lecture biblique, du Nil à l’Euphrate, avant d’ajouter qu’« Area C is Israel », il sort non seulement d’une réserve diplomatique — cela va sans dire — mais démontre une partialité politique, qui, si elle n’est pas une surprise compte tenu de l’alignement quasi-inconditionnel des États-Unis sur l’État hébreu, reste d’une gravité inacceptable. Le diplomate inscrit son propos dans une logique territoriale expansive subordonnant le droit international à un récit théologico-historique — ce qui est, du reste, le propre du mythe sur lequel Tel-Aviv a fondé toute sa légitimité pour occuper la Palestine. Peu importe qu’il ait ensuite tempéré ou parlé d’hyperbole. Ce qui est dit est dit. Et ce qui est pensé apparaît, à l’heure où l’équipe Netanyahu a exprimé plus d’une fois sa volonté de concrétiser son rêve mythique. Avant lui, l’émissaire américain Tom Barrack, en dénonçant l’héritage de Sykes-Picot comme une erreur occidentale qui aurait « imposé des cartes, des mandats, des frontières tracées au crayon », et en affirmant qu’« il n’y a pas de Moyen-Orient, seulement des tribus et des villages transformés en États-nations artificiels ». Ce faisant, il avait ouvert en 2025 une autre brèche, particulièrement dangereuse. Sous couvert de critiquer l’ingénierie coloniale de 1916, il suggère que les États issus de cet arrangement pourraient n’être que des constructions fragiles, voire illusoires. Derrière la critique de l’ancien impérialisme pointe une tentation nouvelle — idéologique ? : celle de reconfigurer, encore une fois, l’espace levantin selon des paramètres dictés ailleurs. Ces deux discours, si différents dans leur registre, convergent pourtant en un point : ils relativisent l’existence pleine et entière des souverainetés locales en instaurant l’idée qu’un territoire peut être redéfini par le récit biblique ou par la critique post-coloniale, par la puissance stratégique ou par la realpolitik. Ils rappellent surtout une constante historique : le Levant demeure, dans l’imaginaire de certaines chancelleries, un espace modulable. Dans ce sens, au moins depuis Kissinger, le Proche-Orient a souvent été un laboratoire d’expériences, toutes aussi désastreuses les unes que les autres, et les diplomates américains des apprentis sorciers. Récemment, Obama en a donné la preuve la plus éclatante en ouvrant implicitement la voie, avec l’accord sur le nucléaire iranien, à l’établissement de l’Empire iranien sur le Proche-Orient. Or il faut le dire sans détour. Ni Grande Syrie, ni Grand Israël, ni pseudo-protectorat syrien, israélien, iranien ou occidental. Ni résurrection d’une unité mythifiée, ni absorption dans une continuité biblique, ni gestion sous tutelle déguisée en stabilisation régionale. Liban d’abord. Et cette posture n’émane pas d’une réflexe identitaire étroit, mais part du principe que la souveraineté n’est pas un luxe rhétorique et qu’elle est la condition minimale de toute politique digne de ce nom. Même pour un petit pays qui ne compte sans doute pas tellement à l’échelle mondiale. Le problème, cependant, ne se limite pas aux déclarations américaines. L’histoire du Liban montre clairement que chaque affaiblissement interne a servi de prétexte ou d’opportunité à une main extérieure. Lorsque les élites ont substitué à l’autorité de l’État des allégeances parallèles et lorsque la décision stratégique s’est fragmentée entre milices, parrains régionaux et calculs communautaires, le vide ainsi créé a été comblé, et la logique de l’État phagocytée par celle du non-État. La tutelle syrienne n’a pas émergé dans un désert. L’invasion israélienne de 1982 non plus. La présence palestinienne a trouvé une couverture favorable d’une bonne partie des Libanais, y compris de ses futurs adversaires, à partir de 1967. L’emprise iranienne n’a pas prospéré sans complicités locales. Les médiations occidentales ne se sont pas imposées face à un État pleinement souverain… Il est vrai que le Liban se trouve sur un corridor où les conquérants, de passage, se sont succédé depuis l’Antiquité,. Cette position géographique n’a pas été sans nourrir une culture politique de l’attente : espérer l’occupant le moins brutal, le protecteur le plus utile, souhaiter que le rapport de force change pour ajuster son allégeance et que « les autres » fassent le sale boulot. Ce réalisme, souvent présenté comme une preuve d’intelligence stratégique, a parfois relevé d’une résignation déguisée. Rompre cette boucle exige davantage qu’un discours de circonstance et suppose que les institutions cessent d’être des façades et redeviennent des centres effectifs de décision. Cela suppose aussi qu’aucune force armée ne prétende incarner une souveraineté parallèle, que la diplomatie libanaise parle d’une seule voix et que la justice ne soit pas subordonnée à des équilibres partisans. Les institutions ne sont jamais abstraites. Elles sont ce que les hommes en font, comme le disait Napoléon. Les déclarations de Huckabee et de Barrack constituent sans doute, au moins pour ceux qui sont jaloux de la souveraineté de leur pays, des provocations extérieures. Mais elles devraient aussi agir comme un miroir, en quelque sorte, et refléter la malédiction selon laquelle un pays qui ne trace pas lui-même ses lignes rouges finit par les voir redessinées par d’autres, et un État qui ne protège pas sa cohérence interne s’expose à devenir un simple objet de stratégie. Un joujou pour les autres, parfaitement dispensable. Alors, oui : ni Grande Syrie, ni Grand Israël, ni tutelle recyclée sous des habits nouveaux. Liban d’abord. Et les dirigeants libanais feraient mieux de l’entendre. À chaque fois que ses responsables ont failli à défendre sa souveraineté, quelqu’un s’est chargé de gouverner à leur place. Hassan Rifaï disait que la République avait besoin d’hommes et de femmes pour la protéger. Mais où diable sont passés les rares, mais valeureux, Gardiens de la République ?

Quelles retombées sur le Liban en cas de conflit irano-US ?

À chaque montée des tensions entre les États-Unis et l'Iran, la même question plane sur Beyrouth: sommes-nous face à une guerre différée ou à une confrontation inévitable ? Le Liban sera-t-il le champ de bataille ou simplement un spectateur inquiet, témoin des événements ? La réalité est que la région vit depuis des années dans un état de « ni guerre ni paix ». Escalades calculées, frappes localisées, déclarations incendiaires et mouvements de moyens militaires en mer et dans les airs suscitent des réponses par le biais de négociations indirectes et de médiations régionales et internationales. Il s'agit d'une stratégie de gestion des relations délicate, consistant à avancer d'un pas et à reculer de deux, mais la situation n'a pas encore dégénéré en guerre ouverte. Pourquoi Washington ne souhaite-t-il pas la guerre maintenant ? Les États-Unis comprennent que toute confrontation d'envergure avec l'Iran ne sera pas une simple opération chirurgicale. L'Iran n'est pas un pays isolé et sans moyen de pression. L'Iran dispose d'un réseau d'influence régionale, de capacités de missiles et de drones, et exerce une influence considérable sur de nombreux fronts. Une guerre directe entraînerait : • Des frappes sur des installations stratégiques en Iran. • Des représailles de missiles contre les bases et les intérêts américains. • L'embrasement simultané de plusieurs fronts. Par ailleurs, les priorités mondiales des États-Unis sont multiples : une lutte d'influence avec la Chine, une guerre en Ukraine et des crises énergétiques et économiques. Une nouvelle guerre au Moyen-Orient signifierait un affaiblissement accru de leurs ressources, avec des conséquences incertaines. Pourquoi Téhéran ne souhaite-t-il pas la guerre ? L'Iran n'est pas non plus prêt à commettre un suicide stratégique. Son économie est fragilisée par les sanctions et sa situation intérieure est précaire. Une confrontation directe pourrait gravement endommager son infrastructure militaire et nucléaire et potentiellement déclencher des troubles intérieurs. C'est pourquoi Téhéran privilégie une politique de « représailles indirectes », utilisant ses alliés régionaux comme levier sans s'engager dans un conflit direct. Ainsi, un équilibre fragile se maintient : une escalade contrôlée aux limites soigneusement calculées. Quelle est la place du Liban dans cette équation ? Le Liban est au cœur même de ces calculs. La présence du Hezbollah en tant que force militaire et politique active l'intègre au réseau de dissuasion iranien dans la région. Par conséquent, toute évolution de la confrontation américano-iranienne aura un impact direct sur le Liban. La question n'est pas de savoir si le Liban sera affecté, mais dans quelle mesure. Scénario 1 : Poursuite de la guerre de l'ombre Dans ce scénario, des attaques localisées et des tensions médiatiques persistent sans dégénérer en conflit ouvert. Le Hezbollah maintient alors sa politique d'« engagement calculé » : • Maintenir le front dans certaines limites. • Éviter une guerre de grande ampleur avec Israël. • Utiliser son influence sans impliquer pleinement le Liban. Ce scénario est le moins coûteux sur le plan intérieur, mais il maintient le pays dans un état d'anxiété constant et retarde toute véritable stabilité économique ou politique. Les investissements restent hésitants, le tourisme est saisonnier et les banques sont paralysées, prises entre l'attente d'une percée et la menace d'un effondrement. Scénario 2 : Une confrontation à grande échelle Si la décision d'entrer en guerre est prise, toute la région basculera dans une nouvelle ère. Il y aura des frappes de représailles, des tirs de missiles transfrontaliers et potentiellement des attaques contre des infrastructures vitales. Dans ce cas, le Hezbollah sera confronté à un dilemme cornélien : 1. Une intervention massive en soutien à l'Iran : cela signifierait l'ouverture d'un front majeur avec Israël et le risque de destructions généralisées au Liban. 2. Une intervention limitée et calculée : des frappes symboliques pour sauver la face et éviter un effondrement total. 3. Une neutralisation relative du front libanais par une décision stratégique iranienne, si la préservation du pouvoir est jugée plus importante que son utilisation. La première option comporte des risques existentiels pour le Liban. Son économie, déjà en ruine, ne peut supporter une nouvelle guerre et ses infrastructures peinent à se remettre des crises accumulées. La reconstruction ne sera pas chose aisée, et la société, exsangue, pourrait connaître une nouvelle vague d'émigration. Qu'en est-il de la communauté chiite au Liban ? Toute guerre bouleversera la donne au sein même de la communauté chiite. Certains perçoivent l'affrontement comme un élément d'un conflit régional plus vaste, tandis que d'autres craignent que le Liban n'en subisse seul les conséquences. Si la guerre est courte et limitée, elle pourrait renforcer le discours de « dissuasion et de résistance ». En revanche, si elle se prolonge et engendre des destructions massives, elle risque d'ouvrir un débat interne sur la pertinence d'associer le Liban aux enjeux régionaux. Mais il est trop tôt pour en être certain. Les milieux politiques réagissent aux résultats, non aux prévisions. Le facteur israélien Toute confrontation est indissociable des calculs d'Israël. Frapper l'infrastructure militaire du Hezbollah constitue un objectif stratégique, mais Israël est également conscient qu'une guerre contre le Liban serait loin d'être une partie de plaisir. L'expérience de 2006 reste vive dans les mémoires militaires. C'est pourquoi Israël privilégie des frappes localisées et une usure progressive à une guerre totale et incertaine. Un nouvel accord est-il envisageable ? La possibilité d’une entente américano-iranienne demeure. Un accord limité sur la question nucléaire ou un allègement des sanctions en échange de certaines restrictions pourraient apaiser les tensions. Dans ce cas, la détente se répercuterait sur la scène régionale, y compris au Liban. Les tensions s’apaiseraient et l’attention se recentrerait sur les questions intérieures. Toutefois, tout accord restera fragile s’il ne s’attaque pas aux causes profondes du conflit : l’influence régionale, la sécurité d’Israël et le programme balistique iranien. Le Liban : le maillon faible Le problème fondamental est que le Liban ne maîtrise pas pleinement les décisions relatives à la guerre et à la paix. Il subit les conséquences de décisions prises hors de ses frontières. Dans un contexte d’effondrement économique et de vides constitutionnels récurrents, le pays est encore plus vulnérable aux bouleversements régionaux. Si la guerre éclate, il ne s’agira pas seulement d’un événement militaire, mais aussi d’un séisme politique et social. Cela pourrait soulever des questions majeures quant à la position du Liban dans les conflits, aux limites de son rôle et à l’avenir des armes du Hezbollah dans le contexte international. Entre fatalité et probabilité À l'heure actuelle, la guerre ne semble pas inévitable. Mais elle n'est pas impossible non plus. Nous sommes confrontés à un dangereux bras de fer, marqué par des démonstrations de force et des échanges de messages, mais chacun est conscient du prix d'une explosion majeure. Le Liban, comme toujours, se trouve au bord du précipice. Il est incapable de se neutraliser complètement, et n'est pas préparé à un nouveau conflit. Dès lors, l'espoir repose sur la rationalité internationale et sur la conviction qu'embraser la région n'apportera aucune victoire décisive à aucune partie, mais plongera tout le monde dans une longue spirale de chaos. La véritable question n'est pas seulement: la guerre va-t-elle éclater? Plutôt: le Liban a-t-il un plan pour se protéger si tel est le cas? Pour l'instant, la réponse est aussi douloureuse qu'évidente: les préparatifs se font à l'extérieur. Tandis qu'à l'intérieur, on vit dans l'espoir que la porte ne sera pas ouverte.

La Libye dans l’ordre international fragmenté (5/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
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Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. À partir du moment où la Libye a cessé d’être un État souverain effectif, elle est devenue rien de plus qu’un objet international. Pas un enjeu central, loin de là, mais un espace disponible, ouvert à des stratégies indirectes, des investissements opportunistes et des jeux d’influence à bas coût politique. La guerre libyenne ne se prolonge pas malgré l’ordre international, mais à cause de lu i, ou, plus exactement, du fait de sa fragmentation croissante. La première illusion à dissiper est celle d’une compétition frontale entre grandes puissances pour le contrôle de la Libye. Aucune d’entre elles ne cherche réellement à gouverner le pays, ni même à en stabiliser durablement les institutions. Ce qui se joue est plus diffus : l’exploitation d’un vide, la normalisation de l’exception, et l’acceptation d’un conflit « gérable » et « stable ». La Russie s’inscrit pleinement dans cette logique : dans ce sens, son engagement en Libye n’est ni idéologique ni structurant au sens classique, mais pragmatique, modulaire, réversible. À travers des réseaux paramilitaires, des conseillers et des accords de sécurité implicites, Moscou s’assure des points d’appui, des leviers de nuisance et une capacité d’influence disproportionnée par rapport à son investissement réel. La Libye offre en effet à la Russie plusieurs avantages simultanés, puisqu’elle permet de projeter une présence en Méditerranée sans engagement officiel massif et fournit aussi un terrain d’entraînement et de test pour des dispositifs hybrides. Elle constitue enfin un espace où l’affaiblissement du cadre normatif occidental devient visible et exploitable. Chaque résolution bloquée, chaque cessez-le-feu sans effet, chaque processus politique avorté contribue à installer l’idée que l’ordre international libéral n’est plus capable d’imposer des contraintes hors de son périmètre immédiat. En fait, la stratégie russe n’a que faire d’une victoire stricto sensu . Elle vise la durabilité de l’instabilité, condition idéale pour une puissance qui cherche moins à administrer qu’à peser - comme ce fut plus ou moins le cas en Syrie. Une Libye pacifiée serait un espace normé, encadré, moins accessible. Une Libye fragmentée est, au contraire, un terrain de jeu flexible. Du pain béni pour Moscou. Le cas de la Chine La Chine adopte de son côté une posture radicalement différente, mais tout aussi structurante. Pékin n’intervient ni militairement ni politiquement de manière visible, et se conforme à sa doctrine de non-ingérence, évitant les prises de position tranchées, tout en maintenant des canaux ouverts avec l’ensemble des acteurs. Mais il ne faut pas se tromper : cette apparente neutralité n’est pas une absence de stratégie. Elle reflète juste un calcul de long terme, dans la pure tradition du dragon chinois, attentif, patient et résilient. Du reste, pour la Chine, la Libye est un espace d’intérêt potentiel, sans être un théâtre de projection immédiate. Les ressources, les infrastructures et la position géographique comptent en effet davantage que la configuration politique actuelle. Aussi Pékin peut-il se permettre d’attendre, fidèle à lui-même. Tant que le conflit n’entrave pas ses intérêts essentiels, le statu quo lui est acceptable. La fragmentation, dans ce sens, ne constitue pas un problème pour lui, mais un état transitoire compatible avec une insertion économique future, lorsque les conditions seront réunies. Ce positionnement a un effet indirect majeur, dans la mesure où il neutralise toute dynamique de contrainte internationale. En l’absence d’un consensus entre puissances capables d’imposer des coûts réels, les déclarations, les sanctions symboliques et les processus onusiens perdent leur capacité de dissuasion - comme sur l’ensemble des territoires transformés en abcès de fixation. Ici, comme partout dans la configuration actuelle du monde, le droit international patauge en dehors des grands principes. L’Iran se frotte les mains Sans être un acteur central du dossier libyen, l’Iran, pour sa part, a bénéficié jusqu’à présent, comme au Soudan, de cette configuration, puisque chaque conflit périphérique durable contribue à la dispersion de l’attention occidentale, à l’érosion des capacités de pression, et à la banalisation de l’enlisement. Car la Libye, comme d’autres théâtres, participe à un environnement international où la multiplication des crises rend chacune d’elles plus difficile à traiter de manière décisive. L’Iran n’a pas besoin d’être présent pour tirer profit de cette dynamique: il lui suffit en effet que l’ordre international soit occupé ailleurs, fragmenté et incapable de hiérarchiser ses priorités. La Libye devient ainsi un conflit-satellite, dont l’existence même participe à un brouillage stratégique global. « Créer leurs plusieurs Vietnam », disait Guevara. Téhéran n’a même pas besoin de le faire. Le régime des mollahs regarde et se frotte les mains. Un Occident désuni et hésitant Face à cela, l’Occident apparaît désuni, hésitant, structurellement affaibli. Les États-Unis oscillent entre désengagement et gestion minimale. Après l’intervention de 2011, aucun investissement politique à la hauteur de ses conséquences n’a de ce fait été consenti. La Libye est ainsi devenue un dossier secondaire, géré par intermittence et sans vision de long terme. Les priorités se sont déplacées. L’Ukraine, le Moyen-Orient, Israël et le nucléaire iranien, l’Indo-Pacifique et l’Amérique latine relèguent désormais la Libye à l’arrière-plan. L’Europe, quant à elle, n’a jamais parlé d’une seule voix. Les divergences chroniques et habituelles entre États membres, les intérêts énergétiques, ou encore les préoccupations migratoires ont empêché l’émergence d’une stratégie cohérente. La stabilisation de la Libye est régulièrement invoquée, mais rarement pensée comme un projet politique exigeant. Le « malheur européen », avec sa diplomatie à différentes vitesses, dans toute sa splendeur… Cette combinaison de retrait occidental et d’engagement opportuniste des puissances non occidentales n’est pas sans produire un effet cumulatif : la Libye devient un angle mort stratégique, trop instable pour être intégrée, mais aussi encore suffisamment gérable pour être traitée comme une urgence absolue. Dans ce contexte, les processus diplomatiques se succèdent, mais sans jamais modifier les paramètres fondamentaux : les conférences internationales se montrent friandes en communiqués, sans plus, et les cessez-le-feu se succèdent comme des pauses tactiques, sans horizons de solution durable. Quant aux gouvernements d’unité, ce sont des arrangements temporaires, dépourvus de leviers coercitifs… et donc idéaux pour gérer la continuité du conflit, puisque personne n’a intérêt à y mettre un terme. Il est manifeste que la Libye ne souffre pas d’un excès d’ingérences contradictoires, mais d’une convergence tacite globale vers l’acceptation de l’instabilité. Chaque acteur y trouve, à court ou moyen terme, un intérêt suffisant pour éviter une remise à plat radicale. La Libye saigne, oui, mais avec la bénédiction, sinon une certaine satisfaction sadique, des uns et des autres. Seif al-Islam : l’assassinat qui clôt le champ du possible L’assassinat de Seif al-Islam Kadhafi, le 3 février 2026, marque toutefois une certaine rupture silencieuse, mais déterminante, dans le conflit sanglant. Jusqu’à sa mort, Seif al-Islam occupait une position paradoxale: politiquement neutralisé, juridiquement contesté, militairement sans appareil propre, mais symboliquement disponible. Sa simple existence entretenait l’hypothèse, aussi fragile fût-elle, d’un troisième chemin : ni la reconduction du système milicien, ni la restauration autoritaire adossée aux équilibres régionaux, mais une forme de continuité réinterprétée, capable de capter une mémoire sociale encore vive. Cette option n’était pas majoritaire, et sans doute pas viable, mais elle existait quand-même comme variable latente dans le « système » libyen, et obligeait les acteurs armés, les parrains régionaux et les puissances extérieures à composer avec une incertitude supplémentaire : celle d’un retour du politique par le détour du passé. Le fils entretenait le spectre d’un retour à « l’ordre » du père. L’élimination de Seif al-Islam referme cette brèche. Dans ce contexte, c’est plus qu’un homme qui a été assassiné. C’est l’illusion de l’éternel retour à « l’âge d’or mythique » entretenu par toutes les dynasties dictatoriales. Mais, au-delà, ce meurtre dit aussi quelque chose de fondamental sur la Libye contemporaine, dans la mesure où il confirme que le champ politique n’y est plus simplement contraint par la violence, mais se trouve délimité par elle. Toute figure susceptible d’introduire une recomposition symbolique échappant aux équilibres armés existants devient, par définition, incompatible avec le « système ». Seif al-Islam ne menaçait en effet directement aucun camp militairement. La menace qu’il constituait était bien plus profonde : il introduisait une dissonance et une possibilité de rupture, même régressive, dans un ordre fondé sur la fragmentation contrôlée. Sa disparition ne provoque pas pour autant de basculement immédiat et ne redistribue pas les cartes du pouvoir. Elle produit cependant quelque chose de plus durable. En l‘occurrence une confirmation que la Libye post-2011 ne peut plus se penser comme un espace de transition ouvert. Il s’agit d’un terrain verrouillé où seules les configurations adossées à la force, aux alliances régionales et aux intérêts extérieurs sont tolérées. Avec la liquidation de Seif al-Islam, le passé n’est plus mobilisable comme ressource politique, et l’avenir n’est plus négociable en dehors des rapports de force armés. Dans ce sens, son assassinat agit comme un révélateur final, puisqu’il confirme que la guerre libyenne n’est pas seulement un conflit prolongé, mais elle est un système stabilisé, capable d’éliminer toute alternative qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. C’est là que se referme le cycle maudit entamé en 2011. À défaut d’ouvrir la voie au bourgeonnement tant attendu du printemps, la chute de Mouammar Kadhafi a inauguré une ère où la souveraineté elle-même s’est avérée impossible avec la disparition du Léviathan - et, ironie du sort, la confirmation ultime de cette réalité réside dans l’élimination de son fils. Plutôt que de s’acheminer vers la reconstruction et la démocratie, la Libye est devenue un territoire administré par défaut et maintenu dans une forme d’équilibre conflictuel mais convenu. Pourtant, la paix n’y est pas impossible. Elle est, plus cyniquement, incompatible avec les rationalités actuellement à l’œuvre, victime du cynisme froid de la realpolitik. Tant que nul n’y a intérêt, la Libye ne restera rien de plus qu’un laboratoire brutal supplémentaire de la conflictualité contemporaine ? Et les Libyens, dans tout cela ? « Les Libyens ? Eh bien, tant pis pour eux! » Lire sur le même thème : 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5) « Deux Libye » et une souveraineté introuvable (3/5) La Libye, abcès de fixation régional (4/5)