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Le Nouveau réel

Les Gardiens font main basse sur l'Iran
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 10, 2026 - 12:15

En imposant Mojtaba Khamenei comme Guide en succession à son père, les Gardiens de la Révolution ont mis un terme à un régime dont la pierre angulaire était précisément le refus de la succession dynastique. La première directive émise par Mojtaba au lendemain de l'annonce de son accession au poste de Guide — cette autorité suprême et absolue de la «République islamique» — suffit à s'en convaincre. Cette directive, qui trahit en toutes lettres la volonté d'escalade des Gardiens, est ainsi libellée : «Premièrement : nous accordons aux forces armées un mandat plein et entier pour choisir le moment, le lieu et les moyens appropriés afin de répondre à toute agression portant atteinte à notre sécurité nationale. «Deuxièmement : la protection des installations vitales et nucléaires constitue une ligne rouge inviolable. Tout franchissement de celle-ci vous confère l'autorité de frapper des cibles stratégiques au cœur du territoire des agresseurs et de leurs alliés, sans attendre d'autorisation préalable. «Troisièmement : la riposte doit être ferme et dévastatrice, afin que l'arrogance mondiale comprenne que le changement de commandement en Iran ne traduit aucune faiblesse — bien au contraire, il attise l'esprit de la vengeance et du défi.» Les Gardiens semblent avoir résolu d'embrasser l'escalade dans toutes les directions, y compris à l'égard des États voisins du Golfe, animés par cet «esprit de vengeance». Mojtaba Khamenei n'est, en définitive, qu'un instrument parmi d'autres dans ce jeu dont son père fut l'architecte. Le choix de Mojtaba Khamenei pour succéder à son père ne saurait surprendre quiconque. Depuis son accession à la magistrature suprême, Ali Khamenei n'avait eu de cesse d'affermir son emprise sur les rouages de l'État en symbiose avec les Gardiens de la Révolution. Ces derniers incarnent désormais le pouvoir — et ils l'ont exercé de fait en décidant que Mojtaba serait le Guide, dans l'unique dessein de protéger les intérêts communs entre l'autorité suprême aux prérogatives absolues et les Gardiens eux-mêmes. Sous le règne d'Ali Khamenei, qui s'étira sur trente-sept ans, de 1989 à 2026, les Gardiens de la Révolution se sont métamorphosés en colonne vertébrale du régime — plus encore, en une créature que nul ne saurait domestiquer. Les événements récents ont mis en lumière avec une clarté implacable que c'est bien le Corps des Gardiens qui gouverne l'Iran. Les déclarations du président Massoud Pezeshkian n'ont guère de poids. En pratique, les équilibres traditionnels entre réformateurs et conservateurs n'existent plus. En temps de guerre permanente, cette mise en scène dont le père Khamenei était passé maître — et qu'il orchestrait au service du régime et de ses manœuvres — a perdu toute utilité. En l'absence d'Ali Khamenei, la pérennité de l'État des Gardiens ne pouvait se réaliser qu'à travers son fils. Exactement comme il était impensable qu'un autre que son fils succédât à Hafez el-Assad, après trente années de pouvoir sans partage. À la mort de Hafez, le maintien du pouvoir et de la fortune au sein de la famille s'imposait comme une nécessité, tant ces deux éléments étaient indissociables. Ali Khamenei, en sa qualité de wali el-faqih — l'ombre de l'Imam caché sur la terre des hommes —, a exercé le pouvoir de manière absolue. Par l'entremise des Gardiens, il s'est taillé une part considérable de l'économie, à travers diverses sociétés et institutions relevant du Guide. L'activité économique des Gardiens n'était point étrangère à Mojtaba, qui consacra l'essentiel de son temps à forger sa propre puissance par l'accumulation de richesses — à l'instar de ce que fit Bachar el-Assad en Syrie durant un quart de siècle, avant d'être contraint de fuir vers Moscou. L'élévation de Mojtaba Khamenei au rang de Guide — en dépit de son absence de la culture religieuse et des qualifications requises par cette charge — symbolise l'entrée du régime iranien dans une ère nouvelle: celle de la succession héréditaire. Cette désignation, au sein d'une «République islamique» fondée précisément sur le rejet du principe dynastique, impose une question précise: dans quelle mesure Mojtaba s'inscrira-t-il dans la continuité des politiques intransigeantes de son père? Le nouveau Guide est-il un décalque de son prédécesseur — ou bien un homme pragmatique, conscient que la survie du régime repose exclusivement sur le maintien des Gardiens au pouvoir? Dans quelle mesure Mojtaba, âgé de cinquante-six ans, paraît-il disposé à trouver une formule d'entente avec l'administration Trump et avec Benyamin Netanyahu? Le nouveau Guide sait, mieux que quiconque — à la lumière du sort réservé à son père le vingt-huit février dernier —, que l'alternative qui s'offre à lui se résume à vivre dans la clandestinité ou à s'exposer à l'assassinat. À peine l'annonce de la désignation de Mojtaba avait-elle retenti que les Gardiens s'empressaient de lancer une nouvelle salve de missiles en direction d'Israël. Un tel geste ne vise qu'à sauver la face. L'affaire est une question de jours, après lesquels se révélera si l'intérêt des Gardiens est de poursuivre la guerre ou de trouver une voie de capitulation, au nom de la priorité absolue: sauver ce qui peut encore l'être — y compris les coffres financiers et les investissements que gèrent Mojtaba et les membres de sa famille. La voie de la capitulation est tracée. Des conditions connues existent, dont les Américains et les Israéliens ne sauraient se déjuger — depuis le programme nucléaire jusqu'aux bras armés iraniens, en passant par les missiles balistiques et les rampes de lancement. En apparence, le régime iranien ne peut y souscrire. Mais en réalité, il lui faudra s'y adapter par le biais de compromis qu'impose la nécessité de survivre au pouvoir à n'importe quel prix. Car, en fin de compte, si Ali Khamenei, son fils Mojtaba et les Gardiens ont amassé toutes ces richesses, ce n'est pas pour se sacrifier — c'est pour demeurer au pouvoir. Le pouvoir engendre la fortune, et la fortune sert la permanence du pouvoir. Les circonstances n'ont pas épargné Khamenei père. Mais rien, dans ce que l'on sait du comportement de Mojtaba, ne laisse penser qu'il soit de ceux qui affectionnent le suicide. Il se pourrait qu'il diffère de son père — voire qu'il en soit profondément différent —, surtout qu'il a appris l'art d'amasser des fortunes et de les mettre au service du pouvoir: le pouvoir des Gardiens, qui ne veulent de Mojtaba qu'une docile marionnette, rien de plus. Cette servitude aux Gardiens l'empêchera-t-elle de s'engager dans le suicide vers lequel la «République islamique» avance, à pas comptés mais résolus ?

Quel type de Conseil de coopération après la guerre contre l'Iran?
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 8, 2026 - 10:13

La position unifiée des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) concernant les attaques iraniennes contre les six États membres laisse entrevoir une forme de renaissance pour ce bloc, du moins en apparence. Il faut reconnaître que le Conseil a connu de profondes turbulences internes depuis fin 2025, suite aux différends saoudo-émirati au Yémen, différends qui avaient déjà éclaté au grand jour au Soudan. Certains estiment que l'étincelle initiale se trouvait en Libye. Ces désaccords ont paralysé le Conseil, allant jusqu'à provoquer une crise interne sans précédent en 45 ans d'histoire de ce bloc régional. La menace iranienne était précisément la raison d'être du Conseil de coopération du Golfe. Le nom donné à ce conseil de six membres a été soigneusement choisi. L'objectif apparent était d'éviter de provoquer l'Iran en s'abstenant d'utiliser l'expression «Golfe Arabe», considérée comme taboue en Iran. Les États du Golfe, sous l'impulsion du regretté cheikh Zayed ben Sultan, s'efforçaient de contenir la menace que représentait le slogan d'«exportation de la révolution», lancé par l'ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, en 1979, après la chute du régime du Shah. Le cheikh Zayed a accueilli le premier sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à l'hôtel Intercontinental d'Abou Dhabi. Cet événement a ouvert la voie à un long processus visant à créer un rempart contre l'agression iranienne, qui se manifestait par le refus de l'Iran de mettre fin à la guerre contre l'Irak, indépendamment de l'origine du conflit. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), créé à Abou Dhabi en mai 1981, a ainsi constitué un rempart pour ses six États membres suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak en septembre 1980. Le Conseil est largement parvenu à empêcher l'escalade du conflit, malgré ses huit années de guerre et la volonté de l'Iran de riposter contre les États du CCG, en particulier l'Arabie saoudite et le Koweït. Le Conseil a en grande partie réussi à contenir l'extension du conflit. Il est notoire que les États membres du CCG ont soutenu l'Irak tout au long de la guerre. La chute de l'Irak, porte d'entrée orientale du Golfe, aurait entraîné la chute de toute la région du Golfe, quelles que soient les erreurs commises par Saddam Hussein, alors président irakien. Les erreurs irakiennes peuvent être reconnues si l'on considère que Saddam, avec son expérience politique limitée et son imprudence, n'a pas compris dès le départ qu'entamer une guerre contre la République islamique revenait à tomber dans le piège de Khomeiny, cherchant un ennemi extérieur pour attiser le nationalisme iranien et le chauvinisme persan. Il est également notoire que l'Iran a cherché à se venger de l'Arabie saoudite en tentant de politiser le pèlerinage du Hajj et de provoquer des troubles alors que des centaines de milliers de pèlerins se trouvaient à La Mecque pendant cette période. L'Iran s'est également attaqué au Koweït, tentant d'assassiner l'émir, cheikh Jaber Al-Ahmad, et provoquant des incidents sécuritaires à plusieurs reprises. L'Arabie saoudite a réussi à se défendre contre l'agression iranienne. De même, le Koweït est parvenu à se protéger et à assurer la continuité de ses exportations de pétrole. En réponse aux attaques iraniennes contre ces navires, il a notamment hissé les drapeaux américain et soviétique sur ses pétroliers. Chaque État membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a subi l'agression iranienne. La République islamique n'a épargné ni Bahreïn ni les Émirats arabes unis, ces derniers ayant joué un rôle déterminant dans l'élaboration d'une position commune du Golfe visant à mettre fin à la guerre, compte tenu des conséquences potentielles d'une invasion iranienne de l'Irak à cette époque. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a résisté aux chocs subis, notamment l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990. Il a œuvré pour la libération du Koweït et sa restitution à sa population. Plus tard, en 2003, le CCG a encaissé les répercussions du séisme irakien – la rétrocession de l'Irak à la République islamique par l'administration de George W. Bush – avec tout le déséquilibre stratégique que cela a engendré pour l'ensemble de la région. Ce déséquilibre a coïncidé avec la chute totale de la Syrie et du Liban aux mains de l'Iran. Durant le Printemps arabe, le CCG a joué un rôle essentiel dans la protection de Bahreïn, où l'Iran a exploité les tensions sectaires. L'intervention directe des États membres du CCG a été déterminante pour contrecarrer une tentative iranienne flagrante de renverser le régime de ce pays pacifique. Qu’on le veuille ou non, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a vécu, depuis sa création, sous l’ombre de la crise iranienne, voire de la menace iranienne. Un nouveau Moyen-Orient, un Golfe différent et un Iran différent naîtront de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Un nouveau Conseil de coopération du Golfe verra-t-il également le jour? Quel rôle joueront le CCG et ses États membres face aux nouveaux défis posés par les profonds bouleversements en Iran, notamment compte tenu des craintes de désintégration de ce pays qui cherche à dominer le Golfe depuis avant même l’instauration de la «République islamique»? Le CCG sera confronté à un Iran différent, dont la forme et la nature du régime sont difficiles à prévoir à ce stade. La seule certitude est que le régime actuel, la «République islamique», est voué à disparaître. Rien ne le démontre mieux que les attaques lancées par les Gardiens de la révolution contre les pays du CCG pour des raisons fallacieuses, révélant ainsi le vrai visage du régime. Ces attaques ont même visé le sultanat d'Oman, qui a toujours entretenu des relations amicales avec l'Iran. Le sultanat a adopté une école politique fondée sur le principe que des relations amicales avec l'Iran, pays voisin, sont inévitables, quelle que soit la nature du régime en place à Téhéran… Abstraction faite de l'Iran, la question demeure: qu'en est-il de l'Irak, pays qui doit changer et qui, depuis la création du Conseil de coopération du Golfe, a été une source de préoccupation pour chaque État membre, que ce soit sous Saddam Hussein ou après sa chute?

Le Liban au défi de rompre avec la mentalité du suicide
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 3, 2026 - 09:40

Le moins que l'on puisse dire sur l'entraînement du Liban dans la guerre qui vise la «République islamique» d'Iran, c'est qu'il s'agit d'un crime envers le pays et envers les habitants du Sud en particulier. Il semble que l'on cherche à en finir avec le Liban au moment même où les États-Unis ont décidé, en coordination avec Israël, de se débarrasser du régime iranien. À quoi sert-il de lier le destin du Liban à celui d'un régime en Iran qui veut se suicider? Que faire lorsque l'occupation israélienne continue d'étendre son emprise dans le Sud et que le nombre de déplacés ne cesse d'augmenter, y compris dans certaines régions de la Békaa? L'Iran exige-t-il, en réalité, de plonger le Liban dans une crise intérieure dont il ne pourra jamais sortir, en transformant le Sud du pays en une autre Gaza? Plus important encore: le Liban peut-il éviter la catastrophe dans laquelle le Hezbollah l'a précipité, ou trouver le moyen d'en sortir ? On compte désormais quelque 110 000 déplacés parmi les habitants du Sud, tandis qu'une trentaine de villages ont été détruits. Il semble que le Hezbollah ait décidé de porter ce chiffre à environ 350 000, pour des raisons fallacieuses qui n'ont aucun rapport, de près ou de loin, avec le Liban. En définitive, que veut la «République islamique» sinon entraîner le Liban dans son propre naufrage, maintenant qu'il est apparu clairement que le régime qui la gouverne n'est plus viable? La décision du Hezbollah — car c'est bien un ordre venu de Téhéran — intervient dans le contexte du plus grand bouleversement qu'ait connu toute la région depuis 1979, date à laquelle la nature de l'Iran fut transformée par son passage à la «République islamique» et par la redéfinition de son rôle régional. Cette décision, à caractère suicidaire, survient en outre alors que se dessinent les contours d'un nouvel équilibre régional, né des entrailles de la guerre de Gaza qui a commencé le 7 octobre 2023 — une guerre que la «République islamique» a tenté d'exploiter, sans y parvenir, par l'intermédiaire de ses bras armés en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. Le problème auquel fait face le Hezbollah aujourd'hui tient à son refus d'apprendre de l'expérience de la «guerre d'appui à Gaza», qui s'est terminée comme elle s'est terminée. Il a livré cette guerre qui lui a infligé des pertes considérables — incluant l'élimination de son commandement et l'opportunité offerte à Israël de revenir occuper des terres libanaises. Le Parti refuse de tirer les leçons de cette guerre et de l'assassinat de Hassan Nasrallah, perpétré dans les conditions que l'on sait. On ne comprend toujours pas comment un parti — qui n'est rien d'autre qu'une milice confessionnelle inféodée à l'étranger — peut s'engager dans une nouvelle guerre sans tenir compte du fait que ses résultats sont connus d'avance. C'est une énigme qui n'a d'autre explication que celle-ci: les Gardiens de la révolution poussent le Hezbollah à se suicider avec eux. Il est manifeste que le Parti est désormais sous le contrôle total de l'Iran et qu'il n'est, en réalité, qu'une brigade des Gardiens de la révolution — rien de plus. Avant que le Hezbollah ne tire ses roquettes depuis le Sud du Liban, l'État libanais avait reçu des avertissements clairs de la part d'Israël. La teneur de ces avertissements était que l'entrée du Liban dans la guerre que mène l'Iran aurait des conséquences catastrophiques pour le pays. Malgré cet avertissement, qui fut transmis au Parti, ce dernier a surpris les Libanais en procédant au lancement de roquettes depuis le Sud du Liban… Rien n'explique ce qui s'est passé, sinon l'incapacité de l'État libanais à exercer son autorité sur le Hezbollah. L'État continue d'avoir peur du Parti. La décision du Conseil des ministres — qualifiant l'activité sécuritaire et militaire du Parti de «violation de la légalité » — marquera-t-elle un tournant majeur sur la scène libanaise et une rupture avec la logique qui avait imposé le funeste Accord du Caire en 1969? Permettra-t-elle, concrètement, de briser le mur de la peur face à un Parti qui n'a œuvré depuis sa création qu'à détruire méthodiquement le Liban et les institutions de l'État libanais, l'une après l'autre? L'État libanais se doit de démontrer qu'il est capable d'appliquer la décision du Conseil des ministres, afin de pouvoir s'atteler au traitement des conséquences de la catastrophe qui s'est abattue sur le pays. En réalité, l'État libanais — qui se trouve face à une nouvelle et véritable épreuve — doit traiter avec un parti qui a fait de la sujétion à l'Iran sa profession, et qui a placé les intérêts de la «République islamique» au-dessus des intérêts du Liban, voire au-dessus des intérêts de la communauté chiite elle-même. C'est un parti qui voit dans la mort du Guide suprême Ali Khamenei la mort de son propre chef. Simplement, il est difficile de traiter avec un parti qui fait du suicide un objectif en soi et qui considère le Liban comme une composante de la «République islamique» gouvernée par le vali-ye faqih . Soit. Le Hezbollah veut se suicider. Il veut entraîner le Liban dans son suicide et faire de son destin le destin de la «République islamique». Il n'y a pas de place pour le langage de la raison avec qui veut se suicider. Il est utile, pour le Liban, de définir ce qu'il veut véritablement. Il est utile de se désengager de la logique du suicide — rien de plus… et l'heure en est venue !

Tous les éléments de la défaite iranienne… réunis !
Par
Khairallah Khairallah
Publié
févr. 27, 2026 - 20:15

Si les choses étaient normales entre l'Amérique et Israël d'un côté, et la République islamique d'Iran de l'autre, il n'aurait pas fallu tout ce temps ni tous ces tiraillements pour parvenir à un accord entre les trois parties, qui ne sont en réalité que deux. Car il est impossible, en dernière analyse, de dissocier l'Amérique d'Israël sur les questions fondamentales — c'est-à-dire sur l'ensemble des exigences formulées à l'égard de l'Iran : son dossier nucléaire, ses missiles balistiques et leurs plateformes de lancement, ou encore les bras armés que contrôle la Garde révolutionnaire au-delà des frontières iraniennes. Si les choses étaient normales, l'Iran aurait agi comme l'Allemagne ou le Japon à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'ils capitulèrent devant les Américains et leurs alliés européens. C'est ainsi que l'Allemagne se sauva elle-même — et le Japon de même. Il fallut au Japon une seconde bombe atomique, celle de Nagasaki, après la première sur Hiroshima, pour qu'il comprenne la détermination américaine à lui infliger une défaite écrasante. La défaite militaire libéra les deux pays de régimes despotiques qui en faisaient une menace pour leur voisinage, voire pour le monde entier. Elle permit à l'Allemagne de reprendre souffle et de reconquérir sa place en Europe et dans le monde, tandis que l'économie japonaise devenait l'une des premières au monde — après que le Japon eut compris l'inanité de toute résistance militaire face aux États-Unis. La «République islamique» refuse encore de reconnaître sa défaite. Une telle reconnaissance lui permettrait pourtant de recouvrer son rôle dans la région et dans le monde, et rendrait aux peuples iraniens la possibilité d'appartenir à nouveau à une culture de vie. Ces peuples se sont vus contraints d'abandonner cette culture dès la victoire de l'ayatollah Khomeini sur le régime du Shah — avec ses mérites et ses tares — en 1979. La «République islamique» continue de croire qu'elle dispose de ses atouts dans la région et qu'elle peut négocier d'égal à égal avec le «Grand Satan» américain, et parvenir ainsi à des arrangements avec Israël — du type de ceux qui avaient préparé le retrait israélien du Sud-Liban en l'an 2000, ou des «règles d'engagement» qui demeurèrent en vigueur jusqu'au jour où le Hezbollah décida de lancer sa «guerre de soutien à Gaza». En outre, l'Iran considère toujours l'Irak comme une carte iranienne. De même, il voit dans le Hezbollah au Liban ou dans Ansar Allah (les Houthis) au Yémen autant d'atouts en main. La délégation iranienne, qui a négocié avec les Américains à Genève par médiation omanaise — et parfois directement —, ne réalise pas qu'elle parle un langage que le temps a usé jusqu'à la corde, au regard des événements et des bouleversements qui ont secoué la région depuis l'attaque du «Déluge d'Al-Aqsa» le 7 octobre 2023. À ce jour, la direction iranienne — à sa tête le «Guide» Ali Khamenei — continue de vivre dans le passé, dans l'ère d'avant le «Déluge d'Al-Aqsa». Elle croit qu'il est encore possible de négocier point par point sur le programme nucléaire iranien, alors que ce qui est exigé, c'est la liquidation totale de tout ce qui touche à ce programme. Il n'y a place pour aucune temporisation si l'on veut aboutir à un accord permettant d'éviter une nouvelle guerre contre la «République islamique». Ce qui vaut pour le programme nucléaire vaut également pour les missiles balistiques et leurs plateformes de lancement, ainsi que pour les bras armés iraniens en Irak, au Liban et au Yémen. Qui plus est, l'Iran a tenté de séduire Donald Trump en lui offrant l'ouverture du marché iranien aux compagnies américaines de pétrole et de gaz. Téhéran ne semble pas comprendre la notion de pays sûr pour les investissements. Quelle entreprise américaine enverrait ses employés dans un pays capable de faire de ses ressortissants des otages du jour au lendemain ? Ce qu'il faut, c'est un bouleversement iranien à tous les niveaux pour parvenir à des arrangements avec l'Amérique. Or, jusqu'à nouvel ordre, le régime de Téhéran est incapable d'opérer une telle révolution — incapable, parce qu'il n'existe à Téhéran, à l'exception d'une minorité silencieuse, quiconque soit en mesure de saisir le sens de ce qui s'est produit dans la région depuis le «Déluge d'Al-Aqsa» et d'en mesurer la portée. Personne ne comprend ce que signifie l'existence d'une décision américaine visant à tordre le bras iranien — et ce depuis que Trump a mis en pièces l'accord sur le dossier nucléaire iranien conclu avec l'administration Barack Obama à l'été 2015. Lors de son premier passage à la Maison-Blanche, le président américain avait déchiré cet accord en 2018, avant d'ordonner l'assassinat de Qassem Soleimani, que l'on peut qualifier de personnalité iranienne la plus importante après le «Guide». Trump n'est pas allé à Caracas pour faire arrêter le président vénézuélien Nicolas Maduro afin de punir un chef d'État qui aurait bravé ses injonctions ou noué des liens étroits avec Cuba. L'arrestation de Maduro et son transfert avec son épouse à New York ne peut s'analyser que comme une partie de l'opération de rognage des ailes de la «République islamique» dans les différentes régions du monde. Il est difficile d'éviter une confrontation militaire américano-iranienne — à laquelle Israël participera vraisemblablement — dès lors que deux esprits et deux logiques inconciliables s'affrontent. La logique iranienne repose sur l'idée que rien n'a changé dans la région et qu'il suffit d'agiter devant Trump le mirage des investissements en Iran pour creuser un fossé entre les États-Unis et Israël. La méthode iranienne de négociation trahit une pensée naïve qui refuse d'admettre la défaite. Et rien n'illustre mieux cette défaite que le retrait de l'Iran de Syrie. Qu'était la Syrie, et qu'est-elle devenue après la fuite de Bachar el-Assad à Moscou ? Tous les éléments de la défaite iranienne sont désormais réunis. La vraie audace réside dans la reconnaissance de cette défaite. Après quoi il sera possible de parler de négociations entre deux parties disposant chacune de ses atouts — si tant est qu'il reste des atouts iraniens. Lorsqu'on évoque des cartes maîtresses, il est indispensable de mentionner la situation intérieure de l'Iran. Car avant d'échouer à l'étranger, le système du wilayat al-faqih a d'abord échoué en Iran même. C'est là que réside sa faiblesse fondamentale, avant toute autre considération.

L’Irak met l’Iran à nu
Par
Khairallah Khairallah
Publié
févr. 24, 2026 - 22:56

Rien ne révèle davantage le commencement de la fin du régime en place en Iran que la situation en Irak. En Irak, la République islamique a échoué à imposer une personnalité qui lui soit dévouée au poste de Premier ministre. Il a suffi que le président Donald Trump oppose son veto au retour de Nouri al-Maliki à la tête du gouvernement pour que le sort de ce dernier se retrouve suspendu. C’est depuis l’Irak qu’a pris son nouvel élan le projet expansionniste iranien, après que l’administration de George W. Bush eut renversé le régime baassiste et clanique de Saddam Hussein. C’est aussi depuis l’Irak que ce même projet semble aujourd’hui s’approcher de son terme. Plus encore, l’incapacité de l’Iran à installer Maliki au poste de Premier ministre met à nu la crise profonde que traverse le système irakien né après 2003. Peu à peu s’impose l’évidence : l’Irak est confronté à une crise de régime, un régime voué à l’impasse. Ce qui est édifié sur le faux ne peut perdurer, surtout dans un pays traversé par une diversité de religions, de confessions et de composantes nationales. La République islamique d’Iran a voulu exporter en Irak sa propre expérience, pourtant défaillante. Si le système fondé sur la théorie du wilayat el-faqih a échoué en Iran même, comment aurait-il pu réussir dans le pays voisin qu’est l’Irak ? Il faut toujours se souvenir que la guerre américaine contre l’Irak est intervenue directement après celle menée en Afghanistan, à la suite de la catastrophe du 11 septembre 2001. Ce jour-là, l’organisation terroriste Al-Qaïda, dirigée par Oussama ben Laden, lança ses deux « raids » contre Washington et New York. Il fallait d’abord renverser le régime des Talibans en Afghanistan, qui offrait refuge à Ben Laden et à son réseau. L’administration Bush fils, dominée par les néoconservateurs, fit tomber les Talibans. Mais on ignore encore pourquoi le président américain décida ensuite d’en finir avec Saddam Hussein alors que l’armée américaine était toujours engagée au cœur de la guerre afghane. Les Américains se rendirent en Irak sans plan clair et sans véritable allié régional, hormis la République islamique d’Iran, qui joua un rôle central dans l’unification de l’opposition irakienne afin de renverser le régime de Bagdad et d’en hériter. Ils arrivèrent avec des idées naïves, telles que celle selon laquelle les chiites d’Irak étaient d’abord arabes et que leur référence religieuse se trouvait à Najaf et non à Qom. Il n’y eut aucune véritable compréhension américaine du poids des milices chiites irakiennes que les Iraniens introduisirent à Bagdad sur les chars de l’occupant américain. J’ai vu de mes propres yeux la coordination américano-iranienne lors de la conférence de l’opposition irakienne tenue à Londres en décembre 2002. La plupart des figures de l’opposition, chiites et kurdes, arrivèrent à Londres dans un même avion en provenance de Téhéran. Les instructions iraniennes adressées aux dirigeants chiites, représentés alors par le défunt Abdel Aziz al-Hakim, étaient claires : approuver la proposition américaine lors de la conférence. Plus encore, le communiqué final de la conférence de Londres évoqua pour la première fois la « majorité chiite » en Irak et décrivit le futur État comme « fédéral ». L’insertion du terme « fédéral », aux interprétations multiples, visait à rassurer les Kurdes, notamment Massoud Barzani, alors attentif au paysage qui se dessinait devant lui. Barzani participait à la conférence. Selon ses propres mots, le train du renversement de Saddam Hussein « était parti » et il n’y aurait pas de place dans le nouvel Irak pour ceux qui ne monteraient pas à bord. Son discours fut le plus marquant de la conférence : il mit en garde contre la « vengeance », tout en rappelant les crimes du régime de Saddam contre les Kurdes et contre sa propre famille. Le seul bénéficiaire de ce qui s’est produit en Irak depuis 2003 fut l’Iran. Ce fut un séisme qui bouleversa les équilibres régionaux, l’Irak se retrouvant dans la poche de la République islamique. Khomeiny avait échoué, durant huit années, entre 1980 et 1988, à phagocyter l’Irak. Les Américains réalisèrent son rêve en 2003, menant de facto une guerre au service des intérêts iraniens. Aujourd’hui, le président Donald Trump tente, à travers ses avertissements adressés aux responsables irakiens, de corriger une erreur stratégique vieille de près d’un quart de siècle. L’erreur commença avec la décision de mener la guerre en Irak avant d’en finir avec l’Afghanistan, et avec la conviction qu’il existait une différence entre le terrorisme sunnite et celui incarné par les organisations chiites pro-iraniennes déployées à travers toute la région, y compris en Irak. L’expérience a démontré l’échec du régime instauré en Irak en 2003. Bagdad n’est pas en mesure d’imposer Nouri al-Maliki comme Premier ministre, surtout face à la menace de sanctions américaines en cas de défi aux volontés de Donald Trump. De plus, rien n’indique, à ce stade, qu’il soit possible d’élire un nouveau président de la République. Quant au fédéralisme, il demeure sujet à des interprétations divergentes. L’Irak doit désormais rechercher un nouveau système politique, affranchi de l’hégémonie iranienne. Beaucoup dépendra de l’issue de la confrontation entre la République islamique d’un côté, et les États-Unis et Israël de l’autre. Mais la question qui demeure centrale est celle de l’Iran lui-même, qui s’est étendu dans la région à partir de l’Irak — cet Irak qui symbolise aujourd’hui le déclin du projet expansionniste de la République islamique.

Trump et le complexe irakien
Par
Khairallah Khairallah
Publié
févr. 19, 2026 - 05:22

L’objectif des négociations menées par l’administration américaine avec la partie iranienne à Mascate et à Genève n’était autre que de transmettre un seul message. Le contenu de ce message est que la « République islamique » doit changer, que ce changement doive intervenir à l’amiable ou par la force. Le président Donald Trump n’a pas hésité à déclarer récemment que la chute du régime iranien serait « la meilleure chose qui puisse arriver ». Dans cette perspective, on comprend la répétition par le président américain de son refus du retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre en Irak. De même, dans cette perspective, on peut comprendre l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son transfert à New York avec son épouse. Une opération d’encerclement méthodique est en cours contre l’Iran, accompagnée d’un rognage continu de ses ailes après son éviction de Syrie et l’élimination quasi totale du Hezbollah, joyau de la couronne du projet expansionniste de la « République islamique ». Il convient de relever aujourd’hui l’insistance de l’administration américaine à revenir en Irak. Trump semble nourrir une véritable obsession irakienne. Les États-Unis ont payé au prix fort la chute du régime baassiste familial de Saddam Hussein en 2003. Ils ont payé en sang et en centaines de milliards de dollars pour voir l’Iran sortir comme unique vainqueur d’une guerre dont on ignore encore les motivations exactes, notamment celles qui ont conduit l’administration de George W. Bush à la déclencher. Le retour du président américain sur la question de Nouri al-Maliki n’est nullement fortuit dans un contexte marqué par une escalade dangereuse entre la « République islamique » d’une part, et les États-Unis et Israël d’autre part. Il s’agit d’une escalade sérieuse, surtout après le transfert de la guerre à l’intérieur du territoire iranien en juin dernier. Dans l’esprit de Trump se déploie un ensemble de calculs précis, dont un calcul lié à l’Irak désormais tombé dans le giron iranien. Les Américains, et plus précisément l’administration Bush, ont livré l’Irak à l’Iran sur un plateau d’argent. Cela semble demeurer gravé dans la mémoire de Donald Trump, qui s’est donné pour mission de mettre un terme à l’hégémonie iranienne dans la région en commençant par l’Irak. Les États-Unis ont porté au pouvoir à Bagdad des milices chiites irakiennes affiliées aux Gardiens de la révolution iraniens. Ces milices se sont empressées de se retourner contre « l’occupant » américain et de servir les intérêts de Téhéran. L’administration Bush s’est trompée dans tout ce qu’elle a entrepris en Irak, notamment en raison de l’absence d’un plan clair pour l’après-Saddam Hussein. Trump sait également que la relance du projet expansionniste iranien dans la région est partie d’Irak. Avec la chute de Bagdad en avril 2003, les équilibres régionaux ont été bouleversés. Avec la chute de l’Irak, la Syrie est tombée entièrement sous l’emprise iranienne, et le Liban également, où la « République islamique » a assassiné Rafic Hariri il y a vingt et un ans, après avoir estimé qu’il constituait un obstacle à son expansion fondée sur l’exploitation des instincts confessionnels et le remplacement des institutions étatiques par des milices affiliées aux Gardiens de la révolution. Le roi Abdallah II de Jordanie avait mis en garde contre les dangers de livrer l’Irak à l’Iran avant même l’assassinat de Rafic Hariri en février 2005. En octobre 2004, il évoquait le « Croissant chiite » dans son sens politique, comme un croissant perse s’étendant de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas. Il s’exprimait dans un entretien accordé au Washington Post. Ses propos révélaient sa clairvoyance quant aux conséquences de la mainmise iranienne sur l’Irak. Depuis son entrée à la Maison-Blanche en janvier 2016, Trump a concentré son attention sur le danger iranien. Il a déchiré l’accord sur le dossier nucléaire iranien conclu en 2015 par l’administration Barack Obama, en mai 2018. Au début de l’année 2020, les États-Unis ont éliminé Qassem Soleimani, chef de la « Force al-Qods », fer de lance du projet expansionniste iranien. L’opération a eu lieu peu après que Soleimani eut quitté l’aéroport de Bagdad, où il était arrivé de Beyrouth via Damas, aéroport considéré comme sûr par la « République islamique ». Son élimination a constitué un tournant régional majeur, comme en témoigne l’apparence de Hassan Nasrallah, ancien secrétaire général du Hezbollah, lorsqu’il évoquait Soleimani et la relation qui les unissait, y compris la coordination entre l’Iran et le parti au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et dans plus d’un État du Golfe. Trump est revenu à la Maison-Blanche il y a environ un an et un mois, dans un contexte nouveau où l’Iran s’est affaibli et où son projet expansionniste a subi des revers majeurs après la perte des guerres menées en marge de celle de Gaza. Dans cette perspective, il apparaît naturel de poursuivre la campagne contre l’Iran à partir de l’Irak, qui ne saurait rester un terrain de jeu des Gardiens de la révolution, comme le furent le Liban et la Syrie avant l’assassinat de Hassan Nasrallah dans la banlieue sud de Beyrouth et avant la fuite de Bachar el-Assad vers Moscou. Il n’est pas essentiel de s’égarer dans les méandres liés à la personnalité de Nouri al-Maliki ni de mesurer l’ampleur de l’influence iranienne sur lui. Pour Trump, l’essentiel est le retrait de l’Iran d’Irak. Il n’est pas acceptable que l’Amérique demeure prise au piège iranien. Depuis 2003, l’Irak est gouverné par des hommes revenus à Bagdad sur des chars américains. Donald Trump refuse cette ingratitude qui a accueilli la guerre américaine en Irak il y a vingt-trois ans. À présent que l’administration Trump place l’Iran devant l’alternative de la capitulation ou d’une attaque massive par mer et par air, il paraît logique que Trump cherche à reconquérir l’Irak si l’objectif est véritablement de mettre un terme au projet expansionniste iranien.

Arrogance iranienne : le syndrome Saddam
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Khairallah Khairallah
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févr. 15, 2026 - 10:36

Chaque jour qui passe confirme davantage que le régime iranien, qui existe depuis quarante-sept ans, se trouve aujourd’hui confronté à deux options sans troisième voie possible. Soit la reddition face aux conditions américaines, qui ne diffèrent guère des conditions israéliennes, soit l’affrontement d’une guerre avec les États-Unis dont l’Iran ne pourrait sortir indemne. La « République islamique » est-elle en mesure de reconnaître qu’il n’existe aucune échappatoire face à la nouvelle réalité régionale et qu’il lui faut composer avec elle, au lieu de persister dans l’arrogance à la manière de Saddam Hussein ? Au début de l’année 1991, Saddam, dirigeant de l’Irak, croyait qu’il serait capable de négocier d’égal à égal avec les États-Unis, malgré la position parfaitement claire de l’administration de George Bush père. Il n’avait que deux choix : se retirer du Koweït sans conditions ou exposer l’Irak à une guerre qui le ramènerait à l’âge de pierre. Le dirigeant irakien n’avait pas compris la région, ni le monde, ni le sens des rapports de force. Les États-Unis n’ont pas pour habitude de déployer une force militaire d’une telle ampleur que celle qu’ils ont mobilisée au Moyen-Orient et dans le Golfe pour se contenter d’une démonstration symbolique. Un pays de la dimension de l’Amérique ne met pas en mouvement une telle puissance sans objectifs clairement définis. Ces objectifs consistent en un accord avec la « République islamique » qui ne peut être inférieur à la fin du programme nucléaire iranien, à la fin des missiles balistiques et de leurs plateformes. Les missiles sont importants, mais les plateformes le sont autant, sinon davantage. Reste la troisième condition, celle qui concerne les bras régionaux de l’Iran. Le plus visible de ces bras demeure le Hezbollah au Liban, qui continue de pratiquer l’entêtement en feignant d’ignorer qu’il a perdu la « guerre de soutien à Gaza » et que son armement n’a jamais été qu’un armement au service d’Israël et de tout ce qui peut contribuer à la destruction du Liban. L’exemple le plus frappant demeure l’assassinat de Rafic Hariri en ces jours de l’année 2005. Le parti, qui n’est rien d’autre qu’une brigade des Gardiens de la révolution iraniens, a assassiné Rafic Hariri afin d’éliminer une tentative sérieuse de réinscrire le pays sur la carte régionale et de mettre un terme à son utilisation comme carte dans la promotion du projet expansionniste iranien vers la Méditerranée. Un second porte-avions américain arrivera dans la région : le Gerald Ford. Il viendra rejoindre un autre porte-avions déjà présent dans le Golfe, l’Abraham Lincoln. Il existe des intentions américaines qui ne peuvent être ignorées. L’Iran devra se soumettre, que ce soit de bon gré ou par la force. Il est impossible d’ignorer que la République islamique a perdu toutes les guerres qu’elle a menées en marge de la guerre de Gaza déclenchée le 7 octobre 2023. Il n’est pas nécessaire de répéter que la perle du projet expansionniste iranien, c’est-à-dire le Hezbollah, n’existe plus. Il ne lui reste plus que la carte consistant à menacer les Libanais d’une guerre civile dans le cadre de sa tentative de conserver ses armes, alors qu’il est établi que ces armes ne présentent aucune utilité notable lorsqu’il s’agit d’affronter Israël. De surcroît, le parti refuse de reconnaître que la Syrie n’est plus sous domination iranienne. Au début de l’année 1991, une rencontre s’est tenue à l’hôtel Intercontinental de Genève entre le secrétaire d’État américain James Baker et le ministre irakien des Affaires étrangères Tarek Aziz. Baker expliqua à Tarek Aziz et à la délégation qui l’accompagnait qu’il n’existait aucune marge de discussion et que l’Irak n’avait d’autre choix que de se retirer du Koweït. Le ministre irakien lut le message que lui remit le secrétaire d’État américain, puis le laissa sur la table des négociations, prétextant que les termes employés le rendaient incapable de transmettre la lettre à Saddam Hussein. Le message resta à sa place. Je l’ai vu moi-même posé sur la table dans la salle où James Baker et Tarek Aziz s’étaient rencontrés. J’ai appris par la suite que cette lettre d’importance historique demeure conservée dans le coffre-fort de l’hôtel. L’Iran a-t-il compris, à la lumière des négociations qui se sont déroulées à Mascate entre son ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi et la délégation américaine composée de Steve Witkoff et de Jared Kushner, qu’il n’existe aucune possibilité de miser sur des divergences entre les États-Unis et Israël ? A-t-il compris qu’il n’existe aucune échappatoire à la reconnaissance du fait que le dossier des missiles balistiques et de leurs plateformes n’est pas moins important que celui du programme nucléaire iranien et que celui des bras affiliés aux Gardiens de la révolution dans tel ou tel pays arabe ? Le régime en Iran n’a d’autre choix que de chercher à tirer profit de l’expérience de Saddam Hussein, dont l’aveuglement politique l’a empêché de comprendre la signification du déploiement par les États-Unis d’une force militaire dans le Golfe immédiatement après l’occupation du Koweït par l’armée irakienne. Saddam croyait que l’Amérique plaisantait et que son armée était encore capable de tenir au Koweït. Il n’a jamais compris les rapports de force. Ce qui est inquiétant en 2026, c’est que l’Iran semble prêt à commettre la même erreur que celle commise par Saddam en 1991 et répétée en 2003 lorsque George Bush fils et ses conseillers décidèrent de le renverser. La situation intérieure en Iran complique encore davantage les choses. L’échec extérieur s’accompagne d’un échec intérieur à tous les niveaux, notamment dans le domaine économique. Il est faux d’affirmer qu’il existe une majorité iranienne qui adhère aux slogans du régime. Il existe au contraire une majorité iranienne qui préfère la culture de la vie à la culture de la mort. S’il n’en était pas ainsi, le peuple iranien, dans les différentes régions du pays, ne serait pas en révolte contre le régime depuis le début de l’année. Il ne fait aucun doute que les services américains sont parfaitement informés de ce qui se déroule en Iran, tout comme Israël, qui avait compris dès 1979 que le régime du Shah était terminé et avait appelé les juifs iraniens à quitter le pays. La plupart des juifs ont quitté l’Iran à cette époque en réponse aux instructions de l’ambassade israélienne, dirigée alors par Uri Lubrani. La question de savoir si le régime iranien choisira de suivre la voie de Saddam Hussein ou celle de la raison, qui lui impose de reconnaître qu’il existe un prix inévitable à payer à la suite de la perte de guerres, exactement comme l’ont fait l’Allemagne et le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sera tranchée dans quelques semaines.

Seif al-Islam Kadhafi : anatomie d'une trahison
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Khairallah Khairallah
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févr. 5, 2026 - 13:35

Une seule question s’impose à quiconque tenterait de percer l’énigme de l’assassinat de Seif al-Islam, le plus connu des fils de Mouammar Kadhafi, personnage aux idées et aux comportements singuliers, héritier présumé d’un homme qui gouverna la Libye de 1969 à 2011. Cette question est simple, mais décisive : qui a levé la protection autour de Seif al-Islam, alors qu’il vivait dans une maison à Zintan, placé sous une surveillance étroite assurée par des forces locales ? Une chose est certaine : Seif al-Islam a été trahi. Une trahison qui a permis à un groupe armé de pénétrer dans le lieu où il résidait, avec pour objectif son assassinat. Les observateurs avertis du dossier libyen s’accordent largement pour écarter l’hypothèse selon laquelle des forces locales, agissant seules, auraient pu être à l’origine de l’opération visant Seif al-Islam. Celui-ci jouait un rôle à la fois sur la scène intérieure et à l’extérieur du pays, et s’était préparé à succéder à son père — ou du moins le croyait-il. Or, il n’existe pas en Libye de forces locales capables, à elles seules, de mener une opération de cette nature, exigeant un tel degré de coordination et de professionnalisme. Il s’agissait, en réalité, de régler des comptes avec toute force, interne ou externe, susceptible de soutenir le fils de Mouammar Kadhafi et de l’aider à accéder un jour à la présidence. Il convient de rappeler, à cet égard, que les élections présidentielles prévues en 2021 furent annulées dès lors que des sondages révélèrent que la victoire de Seif al-Islam constituait une hypothèse sérieuse. Au cours des derniers mois, l’irruption de nouveaux acteurs sur la scène libyenne, tels que le Pakistan et l’Inde, n’est pas passée inaperçue. Il ne s’agit pas d’y voir la preuve d’un rôle pakistanais ou indien dans l’assassinat de Seif al-Islam, mais bien le signe d’un élargissement du conflit et des convoitises autour de la Libye. Le pays reste déchiré par des lignes de fracture entre l’Est et l’Ouest. À l’Est, les forces de Khalifa Haftar et de ses trois fils — Saddam, Khaled et Belkacem — exercent leur domination. À l’Ouest, le pouvoir est détenu, dans certaines limites, par le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah, lequel, à l’instar de Haftar, a commencé à s’appuyer sur ses propres fils. Toutefois, l’événement le plus marquant survenu en Libye il y a environ deux mois demeure la mort du chef d’état-major libyen, Mohamed Haddad, alors qu’il se trouvait à Ankara à la tête d’une délégation militaire. Son avion privé, un Falcon ancien, s’est écrasé peu après son décollage. Les circonstances de l’accident demeurent obscures. L’appareil transportait l’un des plus hauts responsables militaires libyens, dont la nature exacte de la coordination avec la Turquie reste inconnue, alors même qu’Ankara entretient des relations étroites avec le gouvernement Dbeibah d’un côté, et avec les mouvements islamistes libyens de l’autre. L’essentiel, aujourd’hui, est qu’un acteur majeur a quitté la scène libyenne, pour des raisons à la fois internes et externes. Cela ne signifie pas pour autant que Seif al-Islam ait été un homme politique d’exception. Il fut avant tout un personnage qui connaissait le monde et tenta, à un moment donné, d’y jouer un rôle, malgré l’opposition de son père, lequel l’empêcha d’aller trop loin dans les relations qu’il avait nouées avec des pays occidentaux et certains cercles américains. En réalité, Seif ne disposait pas des moyens nécessaires pour mettre en œuvre les réformes auxquelles il aspirait. Sa capacité à disposer des fonds de l’État libyen est toujours demeurée limitée. Mouammar Kadhafi, conscient que l’argent constituait l’une des principales sources de son pouvoir, conserva un contrôle total sur les ressources du pays. Il n’accepta jamais de partager l’autorité absolue, pas même avec l’un de ses fils. De ce point de vue, Saif fut en permanence un acteur secondaire tant que son père resta en vie, malgré l’image qu’il cultivait de réformateur et de représentant d’un avenir possible pour une Libye que Mouammar Kadhafi avait su transformer en État paria. L’échec du projet de chaîne de télévision satellitaire qu’il lança en Libye en constitue une illustration éloquente. Les employés de cette chaîne connurent une situation dramatique lorsque les financements qui lui étaient destinés furent brusquement interrompus, alors même que Seif en assurait la supervision. Seif al-Islam ne fut pas seulement marginalisé à l’extérieur de la Libye durant les années du régime de son père et de ce que l’on appelait la « Jamahiriya » ; il l’était également à l’intérieur, où existaient des centres de pouvoir directement contrôlés par Mouammar Kadhafi lui-même. Abdallah Senoussi constituait l’un de ces pôles de puissance, tout comme certains frères de Seif, notamment Moatassem et Khamis. D’autres figures proches du père remplissaient des missions spécifiques à son service. Contrairement à une idée répandue, ce ne fut pas Seif qui négocia l’accord par lequel la Libye renonça à ses armes de destruction massive. Cet accord fut conclu par George Tenet, alors directeur de la CIA, qui établit un canal direct avec Moussa Koussa, chef des services de renseignement libyens. C’est Mouammar Kadhafi lui-même qui ordonna l’abandon de ces armes, après avoir compris, à la lumière des échanges entre Tenet et Moussa Koussa, l’inutilité de toute tentative visant à échapper à la surveillance américaine rigoureuse. Après la mort de son père Mouammar et de la plupart de ses frères, Seif demeura le seul survivant de la famille. Il sut s’adapter à la phase qui suivit la chute du régime. Le chaos qui s’installa en Libye favorisa ses ambitions, un chaos persistant depuis la fin de la « Jamahiriya », résultant à la fois d’une véritable révolution populaire et de l’intervention de l’OTAN, qui poursuivit Kadhafi jusqu’à son élimination physique. Seul le temps permettra d’identifier ceux qui ont assassiné Seif al-Kadhafi. Les jours à venir diront si l’islam politique en Libye et ses réseaux, bénéficiant d’un soutien extérieur, ont joué un rôle dans l’élimination d’une personnalité susceptible de combler le vide politique dont souffre le pays depuis plus de quatorze ans. En définitive, Seif al-Islam al-Kadhafi, qui tenta un temps de publier un ouvrage portant son nom, était porteur d’idées politiques largement naïves. Mais il refusa toujours d’entrer dans le jeu de l’islam politique et demeura, à l’instar de son père, profondément hostile à l’idéologie des Frères musulmans et à toutes les organisations issues de la matrice intellectuelle de Hassan al-Banna et de ses compagnons.

Trump reprend l’Irak à l’Iran
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Khairallah Khairallah
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févr. 3, 2026 - 12:59

L’analyse de l’évolution de la situation irakienne depuis le printemps 2003, date de la chute du régime baassiste et clanique de Saddam Hussein à la suite d’une guerre conduite par les États-Unis, permet de comprendre la position foncièrement négative adoptée par le président Donald Trump vis-à-vis d’un éventuel retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, fonction que ce dernier avait été contraint d’abandonner en 2014. La question ne porte pas tant sur un responsable politique irakien pris isolément que sur, d’une part, la charge symbolique incarnée par Nouri al-Maliki et, d’autre part, une décision américaine visant à reprendre l’Irak à l’Iran. La position américaine doit être appréhendée à la lumière du recul iranien dans la région. Un constat s’impose : la République islamique a perdu l’ensemble des guerres qu’elle a menées en marge de la guerre de Gaza, qu’il s’agisse de la guerre du Liban-Sud ou de l’équipée visant à préserver le régime alaouite en Syrie. Si l’on excepte les Houthis au Yémen et leur contrôle de la majeure partie du nord du pays, y compris Sanaa et le port de Hodeïda, il ne reste à l’Iran aucune véritable carte de pression en dehors de l’Irak. Qu’est-ce qui empêcherait alors les États-Unis de reprendre l’Irak à l’Iran, après qu'ils l’ont livré sur un plateau d’argent il y a vingt-trois ans ? Tout indique que Donald Trump cherche à prendre sa revanche sur l’échec américain occasionné par l’administration de George W. Bush. Un échec retentissant, imputable à une administration qui décida d’envahir l’Irak sans planifier l’après-Saddam Hussein et les conséquences politiques, institutionnelles et sociales qui en découleraient. L’administration Bush n’a pas compris que les partis et milices confessionnels inféodés à l’Iran étaient incapables de bâtir des régimes démocratiques susceptibles de servir de modèle aux pays de la région. En définitive, le système irakien mis en place après 2003 n’a pu que pousser une large partie des Irakiens à regretter le régime sanguinaire et archaïque de Saddam Hussein. Ce dernier n’a laissé aucune faute incommise depuis qu’il s’est accaparé le pouvoir à l’été 1979, lorsqu’il s’est débarrassé de son prédécesseur Ahmad Hassan al-Bakr et de tous ceux dont il soupçonnait, ne serait-ce qu’un instant, la loyauté personnelle. Malgré cela, certains en viennent aujourd’hui à regretter Saddam Hussein, lequel ne s’était pas contenté de mener la guerre de huit ans contre l’Iran, alors convaincu qu’il s’agirait d’une proie facile. En réalité, en déclarant la guerre à la « République islamique », Saddam est tombé dans un piège iranien, l’ayatollah Khomeiny recherchant dès 1980 un ennemi extérieur susceptible de mobiliser les Iraniens autour d’un sentiment national rassembleur. Les années ont passé, et Saddam a commis une autre erreur fatale en envahissant le Koweït à l’été 1990. Cela ne suffit pourtant pas à justifier la décision de George W. Bush de livrer l’Irak à l’Iran en se retranchant derrière les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda, dirigée par Oussama ben Laden. Mais la logique de l’illogisme adoptée par l’administration Bush l’a conduite en Irak, alors même qu’aucun lien n’existait entre Saddam Hussein et Oussama ben Laden. Il était logique que les États-Unis poursuivent Al-Qaïda en Afghanistan, où résidait ben Laden. Mais il était en revanche profondément illogique d’intervenir en Irak, dans le cadre d’un pari stratégique qui a coûté très cher à l’Amérique. Donald Trump cherche-t-il, en 2026, à corriger la trajectoire erronée empruntée par Washington dans la période qui a suivi le 11 septembre 2001 ? C’est à partir de cette invasion de l’Irak, dont l’unique vainqueur fut l’Iran et qui ouvrit la voie royale au projet impérialiste iranien dans la région, que Donald Trump décide à présent de faire échec au rêve expansionniste de Téhéran. Et, pour atteindre son objectif, Trump n’a d’autre choix que de reprendre l’Irak à l’Iran. Tel est le sens de son opposition à un retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, celui-ci demeurant l’homme le plus puissant d’Irak dans le cadre du système qui régit le pays depuis le séisme politique de 2003 et de la Constitution qui en est issue. Avec Donald Trump, il n’y a en effet aucune place pour la plaisanterie depuis qu’il a déchiré l’accord sur le dossier nucléaire iranien lors de son premier mandat présidentiel en 2018, puis liquidé Qassem Soleimani, chef de la Force al-Qods des Gardiens de la Révolution, à Bagdad au début de l’année 2020. Loin d’être une figure marginale, Soleimani, dont les ordres ne souffraient aucune discussion, était le véritable gouverneur de l’Irak. Il apparaît de plus en plus clairement que Donald Trump n’est pas Barack Obama, lequel avait conclu en 2010 un accord avec l’Iran, maintenant Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, alors même que le plus grand bloc parlementaire issu des élections de cette année-là était celui d’Iyad Allaoui, largement accepté dans le monde arabe. L’Iran avait écarté Iyad Allaoui, bien que ce dernier disposait constitutionnellement du droit d’accéder à la primature. En 2026, il est naturel que l’Irak cherche un nouveau Premier ministre reflétant la nouvelle réalité régionale. Il est encore plus naturel que ce Premier ministre présente un profil radicalement différent de celui de Nouri al-Maliki, marqué par un sectarisme confessionnel assumé, ou de Mohammed Chia al-Soudani. Jamais ce dernier n’a su, en tant que Premier ministre, se tenir à égale distance de tous les Irakiens, indépendamment de leur confession, de leur communauté ou de leur appartenance nationale. Autrement dit, les évolutions régionales imposent la fin de la tutelle iranienne sur l’Irak, dans la foulée de la Syrie, qui n’est plus dans l’orbite de Téhéran depuis fin 2024. Est-il excessif de souhaiter pour l’Irak un Premier ministre pour l’ensemble des Irakiens, Arabes, Kurdes, Turkmènes, chiites, sunnites, ainsi que ce qu’il reste de chrétiens et de yézidis ? L’existence d’un tel Premier ministre est-elle devenue un rêve irakien ? Ce rêve n’est peut-être pas si lointain, surtout si Donald Trump mène à son terme la mission consistant à mettre fin à la mainmise iranienne sur l’Irak… et s’il garde à l’esprit que ceux qui gouvernent aujourd’hui le pays n’y seraient jamais parvenus sans les chars américains.

Rifaat el-Assad n’est plus, la barbarie en deuil
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Khairallah Khairallah
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janv. 23, 2026 - 17:04

Rifaat el-Assad, disparu il y a quelques jours, le 20 janvier 2026, incarna l’un des visages les plus révélateurs de la grande mutation syrienne vers « l’État de barbarie »: un État dont la prétendue légitimité reposait sur la répression, la açabiya communautaire forcée et la recherche obstinée d’une « alliance des minorités ». Une mutation qui commença, dans les faits, avec l’union syro-égyptienne de 1958, union éphémère qui ne survécut que trois ans et quelques mois. Rifaat el-Assad ne fut, au fond, qu’un rouage parmi d’autres de cet État syrien de barbarie qu’il défendit sans réserve, bien avant le massacre de Hama en février 1982, et jusqu’à l’invasion des campagnes dans les villes. Cette entreprise visait à imposer aux citadins des valeurs archaïques, en représailles contre tout ce que Damas, Alep, Homs, Hama ou Lattaquié incarnaient comme valeurs civilisationnelles. Cette invasion se déroula en Syrie même. Mais l’État syrien de barbarie ne tarda pas à déborder ses frontières pour s’étendre au Liban. Pendant des années, Rifaat el-Assad y disposa d’une présence militaire effective, à travers le déploiement de forces issues des Saraya al-Difa ʿ dans le stade du club al-Nahda, à Ras Beyrouth, à proximité du Bain militaire. Lui et son gang s’y rendirent coupables de pratiques ignominieuses, dont l’enlèvement du chargé d’affaires jordanien Hicham al-Muhaysin, relâché par la suite sous pression. Rifaat chercha également à mobiliser les alaouites de Tripoli, tentant de les enrôler au service de son projet fondé sur l’alliance des minorités contre la majorité sunnite, où qu’elle se trouve. La dérive vers l’État syrien de barbarie s’était déjà profondément consolidée avec le coup d’État du 8 mars 1963, mené par des officiers baassistes et nassériens déterminés à anéantir toute possibilité de renaissance syrienne. Ce putsch balaya les derniers espoirs de voir la Syrie redevenir un État normal après la fin, à la fois grotesque et tragique, de l’union rompue le 28 septembre 1961. Cette union n’avait produit qu’une catastrophe économique, ouvrant la voie aux nationalisations et jetant les bases de l’État sécuritaire, sous la direction de l’officier Abdelhamid Sarraj. Rifaat el-Assad, frère cadet de Hafez el-Assad, incarna pleinement cette figure alaouite avide de pouvoir et d’argent, incapable de s’exprimer autrement que par la violence et le chantage. Il fut ainsi une composante organique de l’État de barbarie mis en place par Hafez el-Assad, qui en posa méthodiquement les fondations. Jusqu’en 1984, Rifaat demeura l’un des instruments du « grand frère », fondateur de l’État alaouite qui s’effondra le 8 décembre 2024, le jour où Bachar el-Assad prit la poudre d’escampette vers Moscou. Rifaat el-Assad ne se contenta pas de crimes commis contre les gens ordinaires. Il alla ainsi jusqu’à s’imposer par la force comme « docteur », se donnant des allures d’intellectuel alors qu’il était incapable d’articuler la moindre phrase correctement. Il joua tous les rôles que le système attendait de lui, notamment en fondant les Saraya al-Difa ʿ, les unités militaires alaouites dont la mission exclusive consistait à protéger le régime et à lui servir de rempart. Ces forces furent ensuite dissoutes, remplacées par la Garde républicaine, elle aussi encadrée par des officiers alaouites. Rifaat occupa un temps le poste de vice-président de la République, avant d’être marginalisé lorsqu’il tenta de s’emparer du pouvoir à la faveur de la grave crise de santé de son frère en 1984. Il crut alors que toutes les conditions étaient réunies pour s’accaparer l’ensemble du pouvoir. Mais Hafez el-Assad, sauvé par ses médecins, mobilisa d’autres hauts gradés alaouites afin de barrer la route à toute prétention successorale. Le ministre de la Défense de l’époque, Moustapha Tlass, sunnite, endossa le rôle de l’invective publique, levant le dernier voile de protection dont bénéficiait Rifaat. Tlass savait toujours comment satisfaire Hafez el-Assad et maîtrisait à la perfection le rôle qui lui était dévolu, tandis que son « maître » préparait son fils aîné, Bassel, à la succession. C’est ce qui se produisit en 2000. Mais Bassel ayant trouvé la mort en 1994, et l’héritier du trône fut Bachar. Durant les longues années passées hors de Syrie, Rifaat el-Assad profita de largesses financières considérables provenant de plusieurs sources arabes. Il acquit des propriétés fastueuses et des hôtels en France, en Grande-Bretagne, en Espagne et ailleurs. Il tenta également de se reconvertir dans des activités médiatiques. Son comportement, marqué par une culture de type chabbiha , évolua peu. Ce qui changea, en revanche, fut son discours: il se mit à se présenter comme un défenseur des États du Golfe, prétendant être à mille lieues de toute tentative de chantage par rapprochement avec l’Iran, pratique dont son frère Hafez puis son successeur Bachar avaient fait un instrument de pouvoir. Hafez el-Assad disposait d’un esprit politique redoutable, mû par la volonté de dissimuler son sectarisme et sa haine des sunnites des villes, ainsi que de tous ceux qui croyaient encore à la liberté en Syrie. Il avait pris le pouvoir à l’automne 1970, avant d’accéder, en 1971, à la présidence de la République, devenant le premier alaouite à occuper cette fonction. Tout puissant… jusqu’à ce que le sort le frappa durement en 1994, lorsque son fils aîné Bassel trouva la mort dans un accident de la route alors qu’il se rendait à l’aéroport de Damas. Hafez reçut ce jour-là le coup le plus violent de son existence. Rifaat, lui, demeura convaincu, jusqu’au bout, que les circonstances finiraient par lui permettre de revenir à Damas pour y jouer un rôle politique, et ce bien avant la disparition de Bassel. Il y revint effectivement en 1993, à l’occasion du décès de la mater familias, Naïssa. Mais le président syrien continua de le traiter avec une extrême prudence, d’autant plus qu’il avait décidé de préparer Bachar à la succession. Hafez el-Assad, qui qualifiait Rifaat de « stupide », selon le témoignage d’un ambassadeur américain ayant servi à Damas, autorisa son frère cadet à occuper certains rôles mineurs, tout en le maintenant sous une surveillance étroite. Rifaat quitta rapidement la Syrie lorsqu’il comprit que toute activité politique lui était définitivement interdite. Alea jacta est. Le maximum que Bachar el-Assad ait pu faire pour son oncle fut de lui permettre de fuir Paris vers Damas afin d’échapper à la prison française. Rifaat el-Assad échappa ainsi à l’incarcération. Il demeura jusqu’à son dernier jour un fugitif de la justice. Une justice qui, tôt ou tard, rattrapera Bachar el-Assad, et, avec lui, bien d’autres encore.