Logo Levant Time

Le Nouveau réel

Retour algérien à de mauvais paris
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 11, 2026 - 11:16

La condamnation par la mission américaine auprès des Nations Unies de l’attaque menée par le Front Polisario contre la ville de Smara, dans le Sahara marocain, n’est pas un événement anodin. La mission américaine a estimé que de tels actes menacent la stabilité régionale et sapent les progrès accomplis sur la voie de la paix. Il n’est guère moins significatif qu’elle ait insisté sur le fait que le moment est venu de mettre fin à ce conflit qui s’étire depuis près de cinquante ans, en rappelant que la résolution 2797 du Conseil de sécurité considère la proposition d’autonomie présentée par le Maroc comme le cadre traçant la voie vers la paix au Sahara. Il est manifeste que le sujet ne concerne pas le Polisario en lui-même, mais une politique algérienne incapable de composer avec la réalité qu’incarne la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 et que la mission américaine a tenu à rappeler. En somme, on assiste à un retour algérien à de mauvais paris dont l’inutilité a été amplement démontrée par le passé. Il convient d’abord de préciser la signification de la résolution 2797 et sa portée, notamment en ce qui concerne son insistance sur la proposition d’autonomie marocaine comme seul cadre pratique pour une solution, d’une part, et la consécration de la marocanité du Sahara, d’autre part. C’est précisément ce que le régime algérien n’a pu digérer. Ce qu’il n’a surtout pas pu avaler, c’est que l’Algérie soit partie intégrante du conflit — un conflit fabriqué de toutes pièces par Alger depuis l’instant même de son déclenchement, en 1975. Ce conflit a éclaté avec un seul et unique objectif : mener une guerre d’usure contre le Maroc en représailles au succès de la Marche verte, rien de plus. L’agression contre Smara n’est pas passée inaperçue. La position américaine a révélé que les agissements de l’Algérie sont sous surveillance et qu’il ne lui est plus loisible de se dissimuler indéfiniment derrière le Polisario. Le jeu algérien est désormais à découvert, et il se ramène à ceci : exploiter ce qui se passe au Mali pour justifier une posture que l’Algérie défend depuis de longues années au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un slogan juste en apparence, détourné à des fins contestables, faute de pouvoir affronter la réalité : les habitants des provinces sahariennes du Maroc ont exprimé leur position sans équivoque depuis le retour de ces territoires à la mère patrie, en 1975, et n’ont laissé passer aucune occasion sans réaffirmer leur appartenance au Maroc. Cette marocanité du Sahara a progressivement obtenu un consensus arabe, un quasi-consensus africain et un large assentiment européen. Plusieurs tournants y ont contribué, au premier rang desquels la reconnaissance, il y a environ six ans, lors du premier mandat de Donald Trump, de la souveraineté marocaine sur le Sahara par les États-Unis. Pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pas rappelé son ambassadeur de Washington, alors qu’elle s’est déchaînée contre la France dès lors que le président Emmanuel Macron, dans sa lettre historique au roi Mohammed VI, a reconnu la marocanité du Sahara, à l’été 2024 ? Ce n’est pas un hasard si de nouveaux paris algériens visant à remettre en cause cette marocanité ont émergé précisément au lendemain des événements du Mali et du déclenchement, par des forces séparatistes et extrémistes, d’une guerre contre le gouvernement central de Bamako. En réactivant le Polisario, l’Algérie cherche à accréditer l’idée qu’un autre mouvement séparatiste existe dans la région sahélienne et aspire à se tailler une place sur la carte politique de la région. Elle ne sait pas que les événements ont dépassé ce type de calculs, et que le gouvernement malien lui-même avait reconnu, le 10 avril dernier, la marocanité du Sahara ainsi que l’importance de la proposition d’autonomie marocaine. Au fond, l’encouragement des mouvements séparatistes au Mali vise, entre autres objectifs, à punir Bamako pour le revirement de sa position sur la question du Sahara — revirement survenu après que le Mali eut joué dans le passé un rôle central, à l’échelle africaine, dans le soutien à l’Algérie, au Polisario et à l’entité fantoche que constitue la République sahraouie, proclamée il y a un demi-siècle. Cette proclamation n’avait d’autre dessein que de justifier le maintien de Sahraouis dans la région de Tindouf, confinés dans des camps misérables, alors qu’ils pourraient vivre dans leur pays en citoyens marocains libres, jouissant de l’intégralité de leurs droits et de leur dignité. Investir dans le soutien aux mouvements séparatistes du Sahel, c’est investir dans l’encouragement à l’extrémisme et au terrorisme dans une région qui a besoin d’un tout autre type d’investissement — celui que pratique le Maroc, qui s’emploie à améliorer le quotidien de chaque citoyen dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’éducation notamment, tout en s’attachant à diffuser un islam tolérant, notamment en formant des imams issus de plusieurs pays africains et en leur dispensant les fondements religieux authentiques. Nul n’ignore que la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, à Rabat, rassemble des dizaines de savants religieux venus de plus de trente pays africains, et que sa création représente une étape déterminante dans la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme. Tôt ou tard, les attaques menées par le Polisario se retourneront contre l’Algérie. Le Maroc sait se défendre, pour la simple raison que l’investissement marocain est un investissement dans l’humain et dans le développement, non dans l’encouragement à l’extrémisme et dans son attisement. Celui qui aspire à la stabilité dans la région sahélienne ne s’emploie pas à faire exploser un pays comme le Mali de l’intérieur, mais œuvre à couper la route à l’extrémisme sous toutes ses formes. Il convient de souligner une nouvelle fois que l’Algérie, qui souffre de graves problèmes intérieurs, ne saurait décemment soutenir des séparatistes quand ils opèrent au-delà de ses frontières et les réprimer quand ils s’agitent à l’intérieur du pays !

Le prix inéluctable des erreurs libanaises
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 7, 2026 - 15:39

Un fil épais relie entre elles toutes les erreurs libanaises dont le prix sera inévitablement payé en 2026 — ces erreurs qui ont conduit, au bout du compte, au retour de l’occupation israélienne. Ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence naturelle d’une accumulation qui a commencé avant même l’accord du Caire, en novembre 1969, ce pacte funeste conclu entre le Liban et l’Organisation de libération de la Palestine. L’accord a consacré l’effondrement de l’État libanais en le conduisant à abdiquer sa souveraineté sur une portion de son territoire. Celui qui abandonne une partie de sa terre abandonne, dans les faits, la souveraineté sur l’ensemble de celle-ci. Aucun homme politique libanais ne s’est exprimé, à l’époque, sur cette catastrophe que représentait l’accord du Caire, à l’exception du Amid Raymond Eddé, qui en avait perçu le danger et en avait mesuré la portée. Avant la signature de cet accord, le Liban avait traité avec légèreté les événements qui secouaient la région, notamment la destruction par Israël de la flotte de la Middle East Airlines à l’aéroport de Beyrouth, dans les derniers jours de l’année 1968, en représailles à l’utilisation de l’aéroport de la capitale libanaise par des groupes palestiniens qui en décollaient pour détourner des avions à destination d’Israël — y compris un appareil en route entre Athènes et Tel-Aviv. Le Liban n’a pas saisi ce que signifiait la destruction des appareils de la MEA. Au lieu de comprendre la leçon, il s’est acheminé vers la signature de l’accord du Caire, avec tout ce que cela impliquait d’ouverture des frontières libanaises à des groupes palestiniens pour mener des attaques contre Israël. Dans sa dérive vers l’erreur, le Liban est allé encore plus loin. Le Parlement a élu Sleiman Frangié, le grand-père, à la présidence de la République en 1970. C’était un homme patriote, mais dont la culture politique demeurait très limitée, particulièrement sur le plan régional. Comment Sleiman Frangié aurait-il pu saisir la signification d’événements d’une gravité extrême qui se déroulaient dans la région — la mort de Gamal Abdel Nasser et l’avènement d’Anouar el-Sadate, l’accession de Hafez el-Assad au pouvoir en Syrie, l’expulsion des fedayins palestiniens de Jordanie et leur passage au Liban par le territoire syrien ? Tous ces événements historiques se sont produits en 1970 en l’absence d’un pouvoir libanais en prise avec ce qui se jouait dans la région. Sleiman Frangié est passé d’une tentative d’élimination de la présence armée palestinienne au Liban, en mai 1973, à une démarche devant les Nations Unies en 1974 pour s’exprimer au nom des Arabes sur la question de Palestine. Il n’y avait aucune conscience libanaise de la portée des conséquences de la guerre d’octobre 1973, ni du divorce qui en résulta entre l’Égypte et la Syrie. Anouar el-Sadate s’orientait vers un règlement avec Israël, tandis que Hafez el-Assad visait à prendre le contrôle du Liban et de la décision palestinienne, qui résidait à Beyrouth où Yasser Arafat avait élu domicile. Assad père considérait une décision palestinienne indépendante comme une «hérésie» et tenait le Liban pour un simple terrain de substitution compensant la perte du Golan par la Syrie. La mainmise sur le Liban représentait, pour le président syrien défunt, un enjeu infiniment plus important que la récupération du Golan. Le Liban est entré dans la guerre civile en 1975 sans que les chrétiens aient pris conscience qu’ils tombaient dans le piège que leur avait tendu Hafez el-Assad. Celui-ci a obtenu, en 1976, un feu vert américain et israélien pour mettre la main sur le Liban — et notamment sur « les bases des combattants palestiniens affiliés à l’OLP», selon la formulation des responsables américains de l’époque, au premier rang desquels Henry Kissinger, secrétaire d’État, qui estimait que l’intervention militaire au Liban était de nature à prévenir un affrontement régional que la présence armée palestinienne dans une zone susceptible de menacer le nord d’Israël aurait pu provoquer. Le Liban n’a d’autre choix que de revisiter cette période de son histoire s’il entend se préserver. Il est plus nécessaire que jamais d’apprendre des occasions manquées et, avant cela, des erreurs qui ont conduit à sous-estimer ce qu’Israël est capable de faire — Israël qui ne saurait se retirer du sud du Liban sans contrepartie. Ce qu’on demande aujourd’hui au Liban, c’est non seulement de payer le prix des deux dernières guerres — la guerre d’appui à Gaza et la guerre d’appui à l’Iran — dans lesquelles le Hezbollah s’est engagé sur instructions iraniennes, mais aussi d’acquitter le passif des accumulations. L’âge des erreurs accumulées dépasse cinquante-sept ans, soit l’âge du funeste accord du Caire et des événements qui l’ont précédé et préparé, sur le sol libanais et dans la région environnante. Ce qui s’impose désormais comme notion pivot, c’est la capacité à assimiler les évolutions régionales et internationales — cette capacité que Hafez el-Assad a maîtrisée tout au long de ses longues années de règne. Il l’a maîtrisée au point de transformer l’entrée militaire au Liban en un service rendu aux Américains et aux Israéliens, qui l’ont de nouveau autorisé à mettre la main sur ce pays en 1990. À cette époque, l’armée syrienne a pénétré dans le palais de Baabda et au ministère de la Défense à Yarzé, grâce à la stupidité de Michel Aoun, qui reflète la stupidité et l’opportunisme d’une partie non négligeable des chrétiens. En octobre 1990, Michel Aoun croyait que Saddam Hussein, enlisé dans les sables du Koweït, allait voler à son secours et le maintenir dans le palais de Baabda ! Au Liban, personne n’a demandé des comptes à Michel Aoun pour ce crime. Bien au contraire, le Hezbollah a jugé qu’il méritait une récompense — et cette récompense fut de le porter, en 2016, à la présidence de la République libanaise. Beaucoup de choses dépendront, pour le Liban, de la façon dont les négociations avec Israël seront conduites. Ces négociations sont désormais une réalité. Israël veut un prix. Comment le Liban pourra-t-il le payer tout en obtenant en contrepartie la restitution de ses territoires occupés et le retour des déplacés dans leurs villages et leurs bourgs, fussent-ils en ruines ? On ne peut pas se permettre d’accumuler les erreurs pendant toutes ces années sans en acquitter la dette. Les erreurs ont un prix qu’on ne peut fuir. Mais ce qui importe plus que le prix, c’est la leçon à en tirer. Le Liban, en 2026, a-t-il appris des erreurs du passé pour comprendre que sa survie relève désormais du miracle plus que d’autre chose ?

La fixation iranienne sur Nabih Berry
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 1, 2026 - 11:30

Il est frappant de constater avec quelle insistance la «République islamique» s’obstine à prétendre négocier au nom du Liban et à s’attribuer le mérite du cessez-le-feu dans ce pays. C’est ce qu’atteste la déclaration du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi qui, s’adressant au président Nabih Berry par téléphone, lui a communiqué que «là cessation des agressions israéliennes contre le Liban est couverte par notre accord avec les Américains». Ce n’est pas un hasard si c’est à Berry qu’Araghchi a choisi de téléphoner, comme pour signifier que le président du Parlement est désormais le dernier refuge de l’Iran au Liban. Cette posture iranienne à l’égard du Liban révèle une faillite sans précédent, d’autant qu’il n’existe en réalité aucun cessez-le-feu véritable. Tout ce qui se passe, c’est qu’Israël poursuit sa guerre contre le Liban, une guerre que le Hezbollah a lui-même déclenchée. Dans cette phase, Israël concentre ses opérations sur les territoires situés au sud du Litani, débordant parfois sur la Békaa-ouest pour y mener des frappes ciblées. En somme, il ne s’agit pas d’un cessez-le-feu mais de la poursuite d’une guerre que l’État hébraïque conduit en tenant compte de certaines exigences américaines. L’État hébraïque épargne pour l’heure Beyrouth, conformément au souhait du président Donald Trump, qui entretient vis-à-vis du Liban des calculs bien particuliers, souhaitant ménager un pays qu’il dit «aimer». Ces considérations semblent relever de motivations personnelles davantage que de préoccupations liées à l’Iran, et s’expliquent surtout par le désir de voir aboutir toute négociation entre le Liban et Israël. On notera à cet égard que le président américain a tenu à accueillir le dernier cycle des pourparlers préliminaires entre le Liban et Israël à la Maison-Blanche plutôt qu’au Département d’État. La position iranienne à l’égard du Liban donne la mesure des illusions dans lesquelles la «République islamique» demeure enfermée. Au premier rang de ces illusions figure la conviction que le Liban lui est encore soumis. Téhéran refuse d’admettre que le Liban s’est déplacé vers un autre horizon. Ce qu’elle se refuse à reconnaître, c’est que la décision politique libanaise n’est plus entre ses mains, surtout depuis son retrait de Syrie. La «République islamique» fait abstraction du fait que le Liban a besoin de se défaire des armes du Hezbollah, et plus encore de parvenir à des arrangements sécuritaires avec Israël pour permettre sérieusement le retour des déplacés du Sud dans leurs villages, ou ce qu’il en reste. Elle ignore tout autant que le Liban ne peut survivre sous la menace d’une bombe à retardement qui porte le nom de plus d’un million de déplacés du Liban-Sud, dépossédés de tout ce qu’ils possédaient. La part essentielle du tableau libanais échappe ainsi à la vision iranienne : d’un côté les souffrances des gens du Liban-Sud, de l’autre la volonté israélienne de modifier la nature même du sol sudiste. La manière dont Israël a détruit un tunnel de deux kilomètres creusé par le Hezbollah à Kantara en est le témoignage vivant : il ne s’agissait pas simplement de détruire un ouvrage souterrain, mais de reconfigurer physiquement le territoire lui-même. Face à son incapacité à tenir tout le Liban sous sa coupe et au lendemain de la défaite militaire subie par le Hezbollah, l’Iran concentre désormais son attention sur Nabih Berry, lequel s’applique ces jours-ci à se démarquer des positions du président de la République Joseph Aoun et du président du Conseil Nawaf Salam. Berry ménage les désirs iraniens en se réclamant d’une préservation de l’unité communautaire, au lieu d’adopter la position nationale libanaise qu’imposent conjointement les circonstances intérieures, régionales et internationales. Il s’en tient à des formules du type : il est favorable aux négociations indirectes avec Israël, sans se demander comment de telles négociations pourraient permettre la restitution du territoire par le biais d’un retrait israélien de quelque cinq pour cent des terres libanaises encore occupées. La manœuvre iranienne, qui consiste à utiliser le président du Parlement pour arrimer le Liban aux négociations américano-iraniennes reconverties en pourparlers indirects, réussira-t-elle ? Elle est vouée à l’échec, au regard de la réalité sur le terrain, où Israël détruit quotidiennement ce qui subsiste de villages à majorité chiite dans le but d’établir une zone tampon au Liban-Sud. En définitive, quiconque s’engage dans la logique iranienne, que ce soit Nabih Berry ou tout autre acteur, ne fait que servir la logique de l’occupation et en consolider l’enracinement, rien de plus. Ce n’est un secret pour personne que le Hezbollah se nourrit de l’occupation, comme l’atteste le fait qu’il a tout fait pour en favoriser le retour. C’est lui qui a délibérément déclenché la «guerre de soutien à Gaza» le 8 octobre 2023, dont on connaît les résultats, notamment l’assassinat de Hassan Nasrallah et de la quasi-totalité des cadres dirigeants du parti, sans qu’il soit besoin de revenir sur l’opération des bipeurs ou sur ce qu’elle a révélé de la connaissance qu’Israël avait de la structure interne du Hezbollah et des lieux de résidence de ses dirigeants. Le Hezbollah et, derrière lui, l’Iran n’ont tiré aucune leçon des conséquences de la «guerre de soutien à Gaza». La «guerre de soutien à l’Iran», déclenchée le 2 mars 2026, n’a fait qu’aggraver la situation : Israël a élargi son occupation. La question qui demeure est de savoir comment un homme tel que Nabih Berry, fort de toute son expérience politique, peut s’engager dans une politique iranienne qui a atteint une impasse totale au lieu de soutenir la position nationale de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. Il est difficile de comprendre l’attitude du président du Parlement à l’heure où le Liban a plus que jamais besoin d’affirmer sa rupture avec l’Iran, plutôt que de continuer à payer le prix des méfaits de la «République islamique» depuis le premier jour de son avènement en 1979. Le président du Parlement libanais n’a-t-il pas pris acte du fait que l’Iran vient de tirer la majeure partie de ses missiles et drones… en direction des pays du Golfe arabe, et non en direction d’Israël ?

Une image libanaise qui résume l'impudence iranienne
Par
Khairallah Khairallah
Publié
avr. 24, 2026 - 04:29

En toile de fond : plus d'un million de déplacés et les décombres de plus de cinquante-cinq villages et localités du Liban-Sud. C'est dans ce contexte que la « République islamique » a célébré à Beyrouth, capitale du Liban, la cérémonie du quarantième jour de deuil du « Guide » iranien Ali Khamenei, assassiné par l'Amérique et Israël le 28 février dernier. La mise en scène de cette commémoration témoigne d'une impudence sans égale, d'autant que l'ambassadeur iranien Mohammad Reza Shibani, que le gouvernement libanais avait déclaré persona non grata, occupait la première rangée, lui qui n'a jamais, à aucun moment, présenté ses lettres de créance. Sa présence persistante à Beyrouth n'est rien d'autre qu'une manifestation supplémentaire du mépris iranien à l'égard du Liban et des Libanais, un mépris qui est, dans son essence, de nature persane, adossé à un sentiment de supériorité vis-à-vis de tout ce qui est arabe dans la région. L'image de ceux qui occupaient le premier rang, parmi lesquels le ministre de la Santé, l'un des représentants du Hezbollah au sein du gouvernement, résume à elle seule l'impudence iranienne au Liban. Elle illustre concrètement le pari que ne cesse de formuler la « République islamique »: tenir le Liban sous son emprise et en faire l'une de ses cartes maîtresses. Ce pari sur la carte libanaise remonte au jour maudit de l'été 1982 où les avant-gardes des Gardiens de la Révolution entrèrent dans la ville de Baalbek. Ce ne fut pas par hasard que ces mêmes Gardiens, qui avaient transité par le territoire syrien sous prétexte de participer à l'affrontement avec Israël, choisirent de s'installer dans une caserne de l'armée libanaise portant le nom de caserne du Cheikh Abdallah. Porter atteinte à l'armée libanaise constituait l'un des premiers objectifs de la « République islamique », représentée alors par ses Gardiens. L'image de la commémoration du quarantième jour de Khamenei apparaît ainsi plus que significative. Elle révèle d'abord le refus de la « République islamique » de se convaincre que le Liban a désormais dissocié sa trajectoire de la sienne. Téhéran ne parvient pas à admettre que le Liban aspire à exister en dehors de la tutelle iranienne directe. Cet aveuglement tient à une incapacité à s'accommoder des réalités régionales et internationales qui ont fini par porter la guerre jusque dans les entrailles de l'Iran, après de longues années de succès sans précédent dans le recours à ses instruments, le Hezbollah libanais en tête, pour faire chanter le monde et les Arabes. Ce qui débuta par l'entrée des Gardiens à Baalbeck et leur installation dans une caserne de l'armée libanaise, en mépris de toutes les lois et coutumes internationales, se prolongea par une campagne iranienne visant l'Université américaine de Beyrouth. À l'été 1982, les Iraniens enlevèrent, par l'entremise de leurs auxiliaires libanais, le président de l'université David Dodge depuis Beyrouth et le transférèrent à Téhéran. Les autorités iraniennes finirent par relâcher Dodge à la suite des démarches entreprises par Rifaat el-Assad, qui cherchait alors à se rapprocher des Américains et à se poser, le moment venu, en successeur de son frère Hafez. L'Iran réussit à chasser les États-Unis du Liban. Il l'emporta effectivement sur la présence américaine dans le pays, notamment après le dynamitage de l'ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983 et celui du quartier général des Marines près de l'aéroport de Beyrouth au mois d'octobre de la même année, une attaque qui infligea à l'armée américaine les pertes humaines les plus lourdes depuis la guerre du Vietnam. Deux cent quarante-cinq soldats américains y trouvèrent la mort. La campagne iranienne contre la présence américaine au Liban ne s'interrompit jamais. Il n'est nul besoin de revenir sur les enlèvements d'Américains à Beyrouth, ni sur l'assassinat de Malcolm Kerr, président de l'Université américaine de Beyrouth, en 1984, jusqu'au jour où Rafic Hariri fut assassiné le 14 février 2005, événement qui ouvrit la voie à l'imposition d'une tutelle iranienne totale sur le pays, consécutive au retrait militaire et sécuritaire syrien. Il existe une incapacité iranienne fondamentale à concevoir que le Liban ait changé et que la région ait changé avec lui. La cérémonie du quarantième jour du « Guide » confirme cette incapacité, devenue désormais pure impudence. Ce qui reste de la direction iranienne ne peut pas imaginer la « République islamique » sans un Liban en position d'État vassalisé. Il y a là un refus d'une réalité qui s'impose pourtant : le Liban est en mesure de recouvrer son statut d'État indépendant et souverain et de se défaire simultanément de la mainmise iranienne qui l'a conduit à la catastrophe présente — une catastrophe qui frappa d'abord les chiites, avant quiconque, et s'abattit sur la terre du Sud, ses villages, ses bourgs et ses habitants. La « République islamique » ne pourra pas fuir indéfiniment la réalité internationale et régionale. Il est manifeste que l'impudence à laquelle elle a eu recours au Liban n'est qu'une composante de cette fuite iranienne dans ses multiples dimensions, parmi lesquelles la réponse aux États-Unis et à Israël par des agressions contre les États du Golfe arabique. Aucun pays au monde ne peut prolonger sa fuite de la réalité jusqu'à l'infini. La réalité, c'est que la « République islamique » a perdu toutes les guerres qu'elle mena en marge de la guerre de Gaza — au Liban, en Syrie, ou à Gaza même, qu'Israël a réduite à néant tout comme il anéantit dans le même temps la direction du Hezbollah. La perte de la Syrie demeure la plus lourde pour l'Iran, elle qui constituait le pont vers le Liban. Le «Croissant chiite» qui partait de Téhéran pour s'achever à Beyrouth et s'étirer vers le Liban-Sud n'existe plus. En résumé : l'impudence ne saurait couvrir l'impuissance. Seul peut couvrir cette impuissance l'aveu que le Liban n'est plus une province iranienne, à la manière dont la Syrie l'était sous Hafez el-Assad puis sous Bachar, en ces temps où le « Croissant chiite » était encore bien vivant.

Quand Joseph Aoun sort le Liban du jeu iranien
Par
Khairallah Khairallah
Publié
avr. 19, 2026 - 03:27

Dans le discours audacieux que le président de la République Joseph Aoun a adressé aux Libanais le 17 avril 2026, le point le plus important porte sur la conclusion d'«accords permanents» avec Israël à la faveur d'un cessez-le-feu. Le chef de l'État a en effet délibérément affirmé la sortie complète du Liban du jeu iranien en passant sous silence tout rôle de la « République islamique » dans l'obtention de ce cessez-le-feu. Il a en revanche souligné le rôle de l'«ami», le président Donald Trump, et du groupe arabe, «en tête duquel le Royaume d'Arabie saoudite». Cela n’a pas été sans attirer la colère de l'Iran et du Hezbollah sur un président de la République qui s'emploie à mettre fin à l'occupation et à permettre le retour des déplacés dans leurs villages. Le cessez-le-feu au Liban a été obtenu une fois que les présidents Joseph Aoun et Nawaf Salam ont compris qu'une demi-sortie du jeu iranien ne servirait à rien. Il fallait soit une sortie intégrale, soit le Liban demeurait une victime supplémentaire du projet expansionniste iranien et de l'impasse où il s'est engagé. Le problème de l'Iran avec le Liban est d'une complexité extrême. Cela tient d'abord à l'incapacité iranienne de comprendre la composition du Liban et sa formule complexe, d'une part, et au refus de la majorité des Libanais de voir leur pays tomber sous la tutelle iranienne directe, sitôt débarrassé de la tutelle syrienne, d'autre part. Mais le nœud gordien pour l'Iran réside dans la découverte que son investissement dans le Hezbollah, vieux de plus de quarante ans, n'était pas fondé. Les milliards investis par la «République islamique» se sont évanouis en fumée, que ce soit au Liban ou en Syrie. Il faut comprendre la situation de l'Iran et le problème que le Liban lui a causé. Ce problème tient à l'incapacité de la «République islamique» à s'adapter aux mutations qu'a connues la région. La meilleure illustration de ce changement est que la guerre en cours se déroule désormais au sein même de l'Iran. Le jour n'est plus loin où cette guerre révélera l'échec du régime fondé par l'ayatollah Khomeiny en 1979, dont le mot d'ordre originel était «l'exportation de la révolution». Quarante-sept ans après la naissance de la «République islamique», le slogan brandi par Téhéran s'est retourné contre ceux-là mêmes qui le brandissaient. Le Liban, dans sa majorité, refuse que ce reflux iranien ne l'emporte lui aussi dans sa chute. Le régime iranien n'a finalement pas pu continuer à se défendre en exportant ses crises au-delà de ses frontières. Un jeu aussi grotesque que périlleux devait bien avoir une fin. Ce jeu reposait sur la naïveté des administrations américaines successives depuis l'ère Jimmy Carter, et sur la complicité israélienne. Israël a joué tous les rôles que l'Iran lui assignait pour servir ses propres intérêts, fondés sur la fragmentation de la région. Les règles du jeu régional ont changé. Ce jeu reposait principalement sur la complaisance américaine envers Téhéran et sur la complicité israélienne. Or la région a changé, Israël inclus, depuis le 7 octobre 2023. La «République islamique» n'a même pas saisi ce que signifiait ne plus être la partie qui décide de l'identité du président de la République au Liban. On ne peut oublier que le Hezbollah a imposé Michel Aoun à la présidence de la République le 31 octobre 2016. On ne peut pas davantage ignorer que Joseph Aoun est parvenu au palais de Baabda au début de l'année 2025 en dépit de la volonté de l'Iran et du Hezbollah. Il reste que la réalité est une chose, et l'illusion une autre. Michel Aoun, avec son gendre Gebran Bassil, n'était qu'un instrument entre les mains du Hezbollah, lui-même instrument de l'Iran. Les nouvelles donnes régionales, en particulier le bouleversement majeur survenu en Syrie, permettent au président actuel de la République libanaise de s'affranchir de la tutelle iranienne et d'être un vrai président pour le Liban, malgré l'absence de clarté dans la vision de Baabda par moments... Le fait est que l'Iran ne sait pas perdre, contrairement à l'Allemagne et au Japon en leur temps. La «République islamique» ne semble pas savoir perdre aujourd'hui, tout comme elle n'avait pas su gagner à l'époque où elle se croyait maîtresse de quatre capitales arabes, Beyrouth comprise. Ce qui importe pour un pays comme le Liban, c'est de savoir perdre et de s'extirper définitivement de l'emprise iranienne. Les options sont peu nombreuses pour un pays qui devra payer le prix d'une «guerre qui lui a été imposée», selon les mots de Nawaf Salam. Par le discours de Joseph Aoun, le Liban a montré qu'il entend réellement aller au-delà d'un simple cessez-le-feu avec Israël, au prix de concessions inévitables. Plus le Liban s'empressera d'accepter les conditions susceptibles de déboucher sur un cessez-le-feu permanent, mieux ce sera pour le Sud et ses habitants. De même que l'Iran négocie avec l'Amérique, le Liban doit négocier avec Israël sans complexe d'aucune sorte. Quand la «République islamique» ne ménage ni les habitants ni les villages et villes du Liban-Sud, Beyrouth n'a d'autre choix que de faire primer son intérêt sur tout autre, à commencer par celui de l'Iran. Il lui faut prendre acte qu'en face d'un monstre nommé Benjamin Netanyahu, le pays ne dispose d'aucune carte à jouer hormis le dialogue direct avec «Bibi». Un tel dialogue pourrait s'avérer utile à un certain stade, avec l'ambition d'aller au-delà du cessez-le-feu et d'explorer s'il existe un moyen de mettre fin à l'occupation, au prix d'une contrepartie inévitable. C'est là le prix de la subordination totale du Hezbollah à la «République islamique»...

Le Liban rompt l'unité des trajectoires avec l'Iran
Par
Khairallah Khairallah
Publié
avr. 11, 2026 - 18:21

L'annonce de l'ouverture de négociations libano-israéliennes, sous présence américaine, à Washington, ne constitue qu'une première étape sur une longue route qui préparera la séparation entre les trajectoires iranienne et libanaise. Elle devrait également ouvrir la voie, du moins en théorie, à un traité de paix entre le Liban et Israël, à l'instar du traité égypto-israélien de 1979 et de l'accord de paix jordano-israélien de 1984. Ce qui se joue désormais, c'est la capacité du Liban à recouvrer son indépendance de décision et à dissocier celle-ci de la décision iranienne, comme il avait su jadis rompre l'unité de trajectoire avec la Syrie sous les règnes successifs de Hafez el-Assad puis de Bachar el-Assad. L'un comme l'autre avaient brandi le slogan de l'«unité des volets et des destins» avec le Liban, exploitant ce levier dans tout marchandage avec Washington et dans le maintien de cet état de ni-guerre ni-paix qui caractérise depuis si longtemps le Proche-Orient. L'année 2026 sera-t-elle celle où sera enterré l'accord du Caire ? Cet accord, signé en 1969, est à la racine même de la tragédie libanaise. Il aura fallu, semble-t-il, cinquante-sept ans de guerres entre Libanais et de guerres que d'autres ont menées sur le sol libanais, pour que le pays parvienne enfin à se défaire de cet accord et de ses séquelles. Ce qui demeure établi, du moins pour l'heure, c'est que le Liban entend fermement, sous l'impulsion du président de la République Joseph Aoun et du président du Conseil Nawaf Salam, rejeter toute tentative iranienne de négocier en son nom. Certes, le Liban cherche, par leur entremise, à parvenir à un cessez-le-feu provisoire, à l'image de l'accord que la «République islamique» a conclu avec les États-Unis ; mais il refuse tout autant de se retrouver englouti dans les négociations américano-iraniennes vouées à l'échec, surtout si Téhéran s'arc-boute sur des exigences que rien ne saurait satisfaire. Rien ne justifie que le Liban continue à payer le prix des aventures d'un régime iranien qui n'a ménagé aucun effort pour en faire l'une de ses colonies. Téhéran en était même venu, à une certaine période, à considérer Beyrouth comme une capitale arabe sous son emprise directe et comme une fenêtre ouverte sur la Méditerranée, tandis que le Liban-Sud se transformait, dans une phase similaire, en simple boîte aux lettres entre la «République islamique» d'un côté et l'État hébreu de l'autre. Il est grand temps de mettre un terme à une mascarade qui a trop duré. L'unité de trajectoire entre le Liban et l'Iran n'est que le pendant de ce qu'avait été l'unité de trajectoire entre le Liban et la Syrie. La «République islamique» s'accroche au Liban comme à la dernière carte qui lui reste dans la région, alors même qu'elle conserve une mainmise sur l'Irak et sur une partie du Yémen où les Houthis se trouvent aujourd'hui dans un embarras croissant, tributaires qu'ils sont d'un État arabe du Golfe pour verser les salaires des fonctionnaires dans les territoires qu'ils contrôlent encore, à commencer par Sanaa. La démarche du Liban témoigne d'une intelligence remarquable, quand bien même la première session de négociations directes avec Israël, attendue prochainement, revêtira un caractère essentiellement formel. Il reste utile de noter que l'acceptation par l'État hébreu de tenir cette session est intervenue vingt-quatre heures après les frappes qu'il avait lancées sur divers sites à Beyrouth, manière pour lui d'affirmer qu'il demeure en mesure d'intervenir à l'intérieur du Liban et qu'il tient les rênes de la décision politique dans le pays. Le Liban a-t-il saisi le message israélien, qui signifie avant tout que l'État hébreu est déterminé à aller jusqu'au bout dans la liquidation du Hezbollah, et qu'il n'envisage aucun retrait du Sud-Liban en l'absence d'un accord de paix préalable? La question de fond n'en demeure pas moins entière, car si les négociations de la «République islamique» avec le «Grand Satan» américain sont licites, en vertu de quelle logique celles du Liban avec le «Petit Satan» israélien seraient-elles prohibées ? Le Liban a finalement choisi de servir ses propres intérêts et non ceux de l'Iran, au service duquel le Hezbollah avait mobilisé toutes ses ressources, en obéissant aux ordres et aux directives des Gardiens de la Révolution. Le Liban sait désormais pertinemment que l'armement du Hezb signifie la pérennisation de l'occupation, son approfondissement et sa consécration, et que cet armement constitue un facteur de faiblesse et non de force, sous quelque forme que ce soit. Sans conteste, le Liban livre une bataille d'envergure, dont les enjeux ne le cèdent en rien à ceux de la bataille pour sortir de la tutelle syrienne en 2005, à la suite de l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons, le quatorzième jour de février de cette année-là. Ce qui peut aider le Liban dans cette bataille, c'est que la majorité des Libanais est désormais convaincue que l'armement signifie le maintien de l'occupation israélienne, et que la seule voie pour s'en affranchir réside dans des négociations directes avec Israël, devenues inéluctables. Le Liban vaudrait-il moins que l'Égypte ou que la Jordanie? Il ne reste au Liban d'autre option que la négociation directe, à laquelle il lui appartient de se préparer en constituant une délégation aussi représentative que possible des forces politiques actives, y compris de celles qui incarnent un poids chiite. Les chiites ont des intérêts radicalement différents de ceux de l'Iran et du Hezbollah, dans la mesure où ils ont tout à gagner à ce que l'occupation israélienne prenne fin, à ce que les habitants des villages dévastés y retournent et que ceux-ci soient reconstruits, plutôt que de voir les déplacés se transformer en bombe à retardement à l'échelle libanaise tout entière, et plus particulièrement au cœur même de Beyrouth. Ce qui peut enfin aider le Liban à avancer résolument dans ses négociations avec Israël, c'est la perte par l'Iran de sa carte syrienne. Depuis qu'elle s'est débarrassée du régime alaouite, la Syrie ne constitue plus un instrument de pression sur le Liban officiel ni sur les Libanais. Nul doute que cela aidera le pays à se dégager de l'emprise iranienne, afin que le Liban soit le Liban et l'Iran soit l'Iran, et que cesse enfin la mascarade portant le nom d'«unité des fronts» et d'«axe de la résistance».

La capitulation libanaise est le patriotisme…
Par
Khairallah Khairallah
Publié
avr. 6, 2026 - 00:33

Le Liban se trouve désormais abandonné à son sort, en l’absence d’une position unifiée des hauts responsables de l’État, à savoir le président de la République, le président du Parlement et le président du Conseil des ministres, face à la nécessité de trouver une issue d’une part, et face à la volonté israélienne d’établir une zone tampon dans le sud d’autre part. La menace israélienne ne se limite pourtant pas à l’instauration de cette zone tampon ; il apparaît clairement que l’État hébreu s’acharne à détruire des villages libanais tout le long de ce qui est considéré comme la frontière entre les deux pays, des lignes qui n’ont jamais été officiellement délimitées. La nécessité d’une position unifiée et courageuse se fait sentir plus que jamais, pour la seule raison que le destin du pays et son avenir sont suspendus à un fil depuis que les Gardiens de la Révolution iraniens l’ont entraîné dans une guerre au caractère dévastateur. Comment le Liban va-t-il faire face à la présence de plus d’un million de déplacés dans les mois à venir? La responsabilité de ce déplacement massif, dont la très grande majorité concerne des chiites, incombe simultanément à l’Iran et au Hezbollah. Ces déplacés sont la conséquence directe de la décision d’engager une nouvelle guerre contre Israël, provoquée par les six missiles que les Gardiens de la Révolution ont tirés depuis le sud du Liban, sous prétexte de venger la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Ce qui est affligeant, c’est que la République islamique, entièrement dominée par les Gardiens de la Révolution, sait parfaitement ce qu’elle veut du Liban et à quelle fin elle entend l’utiliser, surtout depuis que les Gardiens ont pris le contrôle total du Hezbollah. Elle semble disposée à sacrifier l’ensemble des Libanais, y compris les chiites, afin d’affirmer qu’elle détient des cartes dans la région et qu’elle est capable de transformer le conflit en guerre régionale, voire en une guerre susceptible d’affecter l’économie mondiale. Pour le dire succinctement, le régime iranien cherche à démontrer que son investissement dans le Hezbollah et ses efforts acharnés pour remodeler la nature de la communauté chiite au Liban constituaient un placement judicieux, et qu’il se trouve au Liban des hommes prêts à mourir pour mériter leur rang de «soldats» dans l’armée du wali el-faqih, selon la formule que feu Hassan Nasrallah aimait à employer. L’administration américaine sait parfaitement ce qu’on attend du Liban. Du point de vue de l’administration de Donald Trump, résolue à soumettre l’Iran, Israël jouit d’une totale liberté d’action au Liban. En Israël même, une tentative avait été faite pour confier le dossier libanais à Ron Dermer, homme doté d’un véritable sens politique ; mais ce dossier est revenu rapidement aux mains du ministre de la Défense Israël Katz, qui ne croit guère à la diplomatie et estime qu’il n’existe pas d’autre solution au Liban que la solution militaire, laquelle implique l’élimination du Hezbollah et de son arsenal. La difficulté, du côté israélien, tient au besoin qu’a Benjamin Netanyahu de maintenir Dermer à Washington, ou en contact permanent avec la capitale américaine, dans la mesure où cet homme entretient une relation privilégiée avec l’administration Trump, dont les positions sur la guerre avec l’Iran oscillent au jour le jour. Il existe une position américaine et il existe une position israélienne. Le Liban constitue la part dévolue à Israël. Un chaînon manque pourtant dans cette équation, et ce chaînon, c’est la position libanaise. Que veut le Liban? Quelles sont ses priorités? Dispose-t-il d’autres options que celle de négocier directement avec Israël pour savoir ce que cet État exige avant d’autoriser le retour des déplacés dans leurs villages, ou ce qu’il en reste? La crise des déplacés constitue une bombe à retardement à laquelle le Liban n’a d’autre choix que de se confronter, tôt ou tard. Cela exige de surmonter tous les blocages libanais, y compris celui qui consiste à croire qu’Israël nourrit des ambitions territoriales sur le Liban. Si tel avait été le cas, Israël n’aurait pas renoncé à faire la guerre au pays en 1967, au simple motif que ce dernier avait refusé de participer à la guerre des Six Jours, une guerre qui s’était conclue par l’occupation du Sinaï, de la Cisjordanie, Jérusalem incluse, et du plateau du Golan. Qui plus est, si Israël avait réellement eu des visées sur le Liban, il n’aurait pas appliqué, en mai 2000, les dispositions de la résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Israël a finalement exécuté cette résolution, adoptée en 1978, et s’est retiré des territoires libanais, sous la certification du Conseil de sécurité lui-même. Le Liban a le devoir de définir ses priorités et de s’engager dans des négociations directes avec Israël, à l’abri de toute forme d’illusion. De telles négociations ne sauraient s’amorcer tant que le Hezbollah demeurera armé, puisqu’il est désormais établi que cet armement n’a servi qu’à ramener l’occupation, à la pérenniser et à attiser une discorde intérieure en réponse aux volontés de l’Iran. Dans les circonstances que traverse actuellement le Liban, la situation sur le terrain ne permet plus de distinguer entre la paix et la capitulation. Où serait le déshonneur dans la capitulation si elle représente l’unique voie vers la paix? Tout le reste n’est que détails, perte de temps et fuite permanente devant la vérité et la réalité, alors même que l’on sait parfaitement ce qu’Israël exige et qu’il n’existe manifestement aucune position américaine indépendante de la position israélienne. La tragédie libanaise se résume à une seule question, celle de la manière de recouvrer le territoire et du prix à payer pour cela. Un prix s’impose, auquel il n’est pas possible de se soustraire, ne serait-ce que pour éviter l’explosion de la bombe à retardement qu’incarne le million de déplacés. Au regard de ce que l’Iran a infligé au Liban, la capitulation apparaît comme le vrai patriotisme, et le patriotisme comme la capitulation. Il est temps que le Liban dise ce qu’il veut, maintenant que l’on sait ce qu’Israël exige et qu’aucune position américaine ne saurait s’affranchir de la position israélienne. La capitulation n’a rien de honteux. La honte réside dans l’absence d’une position libanaise unifiée qui serve de couverture aux négociations directes, sans lesquelles l’occupation ne saurait être levée ni la majorité des déplacés espérer retrouver leurs villages…

L'ambassadeur d'Iran... auprès du «binôme chiite»!
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 28, 2026 - 16:33

Que l'ambassadeur iranien désigné au Liban, Mohammad Reza Sheibani, reste en poste ou qu'il parte, là ne réside pas l'essentiel. L'essentiel tient à la portée symbolique de la position du ministère libanais des Affaires étrangères, qui a déclaré l'ambassadeur persona non grata, et de la réaction qu'a opposée le « binôme chiite ». Au-delà des considérations nationales qui imposent au Liban une posture courageuse face à un État qui s'ingère sans relâche dans ses affaires intérieures et le traite en simple colonie vassale, la prise de position officielle libanaise témoigne de la profondeur du changement survenu dans le pays lui-même, dans la région et bien au-delà. Une profondeur qui échappe encore à la pensée iranienne et à celle de la milice confessionnelle libanaise qui lui est inféodée, le Hezbollah. Il convient de ne jamais perdre de vue que le Hezbollah ne constitue rien d'autre qu'une brigade des Gardiens de la Révolution iraniens, dont les membres sont en grande majorité de nationalité libanaise. Une question d'une simplicité désarmante s'impose à la « République islamique » autant qu'au Hezbollah, lequel devrait tenter d'y répondre. La voici : si le bouleversement provoqué par la « guerre de soutien à Gaza » n'avait pas eu lieu, l'Iran aurait-il accepté, par l'entremise du Hezbollah, que Joseph Aoun devienne président de la République libanaise ? Les faits apportent la réponse. Le changement induit par les résultats de cette guerre, et notamment l'assassinat de Hassan Nasrallah et de son successeur désigné Hachem Safieddine, permit à Joseph Aoun de rejoindre le palais de Baabda. Sans cela, le Hezbollah se serait cramponné à son candidat, comme il l'avait fait après la fin du mandat du président Michel Sleiman en 2014. Le pays avait alors dû attendre de longs mois avant que chacun ne s'incline devant la volonté de Nasrallah et de l'Iran, et élise, à la fin du mois d'octobre 2016, Michel Aoun à la présidence, son gendre Gebran Bassil dans son sillage. Rien ne mesure mieux l'ampleur du changement survenu au Liban que le repositionnement du ministère des Affaires étrangères. Dirigé désormais par Youssef Rajji, le ministère a cessé d'être une annexe de son homologue iranien, comme ce fut notamment le cas lorsque Gebran Bassil et d'autres figures du « binôme chiite » en détenaient le portefeuille. Ceux-là servaient, en réalité, de représentants de la « République islamique » au sein de la Ligue arabe. Bassil, gendre de Michel Aoun, ne se privait pas, quand il occupait le poste, de refuser toute solidarité avec les positions arabes. Des ministres de la région n'hésitèrent pas à le qualifier de chef de la diplomatie de la « République islamique », laquelle n'appartenait pourtant pas à la Ligue arabe ! Ce qui demeure déconcertant, c'est la position adoptée par le mouvement Amal, que préside le speaker du Parlement Nabih Berry. Serait-ce là l'aveu qu'il lui serait impossible de s'affranchir de l'orbite iranienne et de tout ce qu'elle représente, malgré tous les crimes commis par l'Iran contre le Liban et les Libanais, y compris les chiites, les habitants du Sud et de la Békaa ? Au fond, ce que la décision de l'État libanais d'exiger le départ du nouvel ambassadeur iranien, qui avait déjà exercé ses fonctions au Liban par le passé, aura surtout révélé, c'est que la « République islamique » a réussi à transformer radicalement la nature même de la communauté chiite. Elle y est parvenue par un travail continu engagé dès 1982, lors de l'entrée des premiers contingents des Gardiens de la Révolution sur le sol libanais, sous prétexte de défendre le pays face à l'invasion israélienne. Il faut revenir à cette période où les Gardiens s'employèrent à investir la caserne Cheikh Abdallah, caserne de l'armée libanaise à Baalbeck. Le premier geste de l'Iran au Liban fut ainsi de porter atteinte à l'armée, colonne vertébrale de l'État. Il faut rappeler ensuite que la fondation du Hezbollah s'accompagna de la création d'institutions éducatives destinées à imposer le programme scolaire iranien dans les établissements du parti (les écoles Al-Mahdi et Al-Moustafa). Plus encore, toute une formation fut imposée à la jeunesse chiite, fondée sur des valeurs étrangères au Liban. Les « Scouts du Mahdi » en témoignent éloquemment, préparant les adolescents chiites à servir dans les rangs d'une milice confessionnelle sans aucun lien avec l'État libanais ni la société libanaise. C'est à partir de là que la position du « binôme chiite » face à l'expulsion de l'ambassadeur iranien devient intelligible. Cet ambassadeur se trouvait accrédité auprès du « binôme » avant de l'être auprès de l'État libanais, ce qui signifie que le « binôme » dispose d'un État propre, séparé de l'État libanais, sur lequel l'Iran et ses intérêts exercent leur pleine emprise. Quoi qu'il en soit, la position du ministère des Affaires étrangères libanais, indissociable de celle du gouvernement Nawaf Salam, demeure une étape supplémentaire sur un chemin long qui devrait mener au jour où l'État libanais recouvrera sa pleine souveraineté... à condition que le Liban sorte indemne de la « guerre d'appui à l'Iran » qui se joue en ce moment. Le voyage vers la reconquête d'une décision souveraine, affranchie de la tutelle iranienne, a commencé avec l'élection de Joseph Aoun à la présidence et la formation du cabinet Salam. L'expulsion de l'ambassadeur iranien n'en représente qu'une étape supplémentaire. Les comportements iraniens que traduit le « binôme » chiite trahissent un refus d'admettre que l'avant et l'après de la « guerre de soutien à Gaza » constituent deux réalités sans commune mesure, et que l'influence de l'Iran a subi un recul considérable. Beyrouth a cessé d'être cette ville iranienne sur la Méditerranée, cette capitale arabe sous tutelle téhéranaise. Elle s'est libérée de l'emprise iranienne, d'autant plus que l'Iran a quitté la Syrie sans retour possible et que la Syrie redevient un État arabe que ne gouvernent plus les Gardiens de la Révolution. Sur le sol libanais, le « binôme » chiite mène aujourd'hui une guerre perdue d'avance. Il n'y connaîtra pas meilleur sort que dans la « guerre de soutien à Gaza ». Tôt ou tard, la « République islamique » n'aura d'autre issue que la capitulation. La mainmise sur les décisions de guerre et de paix au Liban ne la sauvera pas de ce destin. Pas davantage que la fuite en avant vers des agressions contre les pays du Golfe arabe, ni le maintien de son ambassadeur au Liban en qualité d'envoyé accrédité auprès du « binôme chiite » plutôt qu'auprès de la République libanaise...

Seuls les chiites peuvent sauver les chiites
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 19, 2026 - 18:23

Parmi les commentaires les plus savoureux entendus récemment, celui d'un porte-voix de ladite «Résistance» apparu sur l'une des chaînes satellitaires libanaises, affirmant que le «Hezbollah défend sa terre» face à Israël. Il est difficile de trouver falsification des faits plus éhontée que celle-là, orchestrée par un personnage sunnite qui fait depuis plusieurs années office de vitrine pour le parti, en échange de rétributions qu'il perçoit régulièrement. Il n’y a pas un mot de vrai dans ce que profère ce «résistant sunnite», qui confond la défense d'une terre — laquelle n'est pas celle du Hezbollah — avec le travail de consolidation de l'occupation israélienne. La réalité est simple: le parti a rouvert le front du Liban-Sud, une fois de plus, sur instructions directes de l'Iran, instructions qui n'ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec les intérêts du Liban et des Libanais. Au Liban, une farce se joue, acte après acte, à laquelle il faudra bien mettre un terme, tôt ou tard. Elle aurait pu prêter à rire si elle n'avait viré à la tragédie humaine authentique. Rien ne mesure mieux l'ampleur de cette tragédie que le fait que le nombre de déplacés — des villages du Sud, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth — a franchi le cap du million, dans un pays qui compte quelque six millions de citoyens. Deux facteurs expliquent qu'Hezbollah ait rouvert ce front, sous prétexte de venger l'assassinat par les États-Unis et Israël du «Guide» iranien Ali Khamenei. Le premier est la subordination totale du parti aux Gardiens de la Révolution iraniens: c'est un officier du Corps des gardiens qui a donné l'ordre de lancer les six roquettes qui marquèrent le début de la reprise des hostilités. Le second tient à la nature même d'Hezbollah et à son idéologie, fondée sur l'exploitation de l'occupation israélienne. Pas d'Hezbollah sans occupation, et pas d'occupation israélienne de territoire libanais sans Hezbollah. Lors du retrait israélien du Liban-Sud, en mai 2000, le parti s'obstina à soutenir que ce retrait était incomplet — et ce, alors même que le Conseil de sécurité des Nations Unies avait confirmé qu'Israël avait appliqué à la lettre la résolution 425, adoptée par le Conseil en 1978, et s'était retiré jusqu'à la «Ligne bleue», qui est la ligne de cessez-le-feu entre le Liban et Israël — à quelques différences négligeables près, la frontière entre les deux pays. Le parti inventa aussitôt l'affaire des fermes de Chebaa et des sept collines pour justifier la conservation de son arsenal. Il apparut alors, avec une clarté sans appel, que l'existence de l'occupation était la raison d'être du parti, et que cet armement constituait la colonne vertébrale d'une organisation dont l'unique dessein est de faire du Liban une colonie iranienne, rien de plus. Au milieu de tout ce qui se déroule aujourd'hui sur le sol libanais, Hezbollah semble prêt à embraser le pays, à le réduire en cendres, pourvu de pouvoir en prendre le contrôle. Voilà ce qui explique qu'il s'engage dans une guerre perdue d'avance, une guerre dont le Liban ne récoltera que ruines, lui qui tourne en rond dans un cercle fermé — un cercle sur lui-même. Si le parti, et l'Iran derrière lui, a accompli quelque chose au cours de ces quarante-cinq années, cet accomplissement — de signe négatif — tient dans la transformation de la nature de la communauté chiite au Liban, dans sa majorité du moins. Il subsiste dans le pays une élite chiite qui fait front contre le projet expansionniste iranien dans chaque région du Liban : la banlieue sud, le Sud, la Békaa. Une élite chiite qui sait ce que représente le Liban, et ce que signifie lui appartenir, plutôt que d'être un «soldat dans l'armée du wali el-faqih », selon la formule de Hassan Nasrallah. Dans un moment de vérité, Nasrallah a reconnu, image et son à l'appui, qu'Hezbollah était une créature de la «République islamique»… Qui brisera ce cercle fermé dans lequel tourne le Liban? La position adoptée par le président de la République Joseph Aoun et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam est certes d'une importance capitale. Mais le besoin est plus pressant que jamais d'un soulèvement intérieur chiite qui rompe ce cercle, au lieu de continuer à tourner sur soi-même. L'impulsion de ce soulèvement ne peut venir de l'extérieur du «duopole chiite», lequel a prouvé qu'il n'a jamais été qu'un écran destiné à couvrir l'armement d'Hezbollah — c'est-à-dire à utiliser cet armement pour faire pression sur l'État libanais et semer la terreur dans les rangs des autres communautés: sunnites, chrétiens, druzes. Qui mènera ce soulèvement intérieur libanais? Où est le rôle du chef du mouvement Amal, président du Parlement, Nabih Berry, qui use d'un langage de bois entièrement au service de la position iranienne sur le Liban? En définitive, les Gardiens de la Révolution ont accompli au Liban ce qu'ils avaient accompli en Iran même: un coup d'État. Ils ont mis la main, entièrement, sur Hezbollah, afin d'arrimer le destin du Liban à celui de la «République islamique» et à la culture de la mort qu'elle prône. Le Liban ne peut faire l'économie d'un retour au langage de la raison et de la logique, au lieu d'agiter l'étendard de «la décision est dictée par les armes sur le terrain». Les conséquences d'un tel slogan sont connues: il ramènera une Nakba sur le Liban, et sur la communauté chiite en particulier. Il est du devoir des chiites de sauver les chiites, plutôt que de demeurer captifs des Gardiens de la Révolution iraniens… ou d'écouter les élucubrations de tel ou tel «résistant», qu'il soit chiite ou sunnite. Ce sont des hypocrites, à la manière des Gardiens de la Révolution, lesquels semblent déterminés à se suicider. Il n'y a aucune raison que les chiites du Liban se suicident au service de cette pulsion que manifestent les Gardiens de la Révolution — d'autant que les chiites du Liban ont une référence qui est l'État libanais, ou du moins qui devrait l'être…

Les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps au Liban...
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mars 13, 2026 - 07:20

Le nombre considérable de roquettes récemment tirées depuis le territoire libanais en direction d’Israël est lourd de significations. La première et la plus frappante : contrairement à l’autorité libanaise, le Corps des gardiens de la révolution iranienne n’a pas perdu son temps depuis l’accord de cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël, le 23 novembre 2024, sous le gouvernement de Najib Mikati. Le président de la Chambre, Nabih Berry, avait joué un rôle central dans la conclusion de cet accord, qui reflétait le besoin du Hezbollah, à ce moment-là, de mettre fin aux combats à n’importe quel prix. Il est désormais évident qu’Israël a exploité l’accord de cessez-le-feu pour affirmer sa liberté de poursuivre sa campagne contre le Hezbollah, tandis que les Pasdaran tiraient parti de ce même accord pour consolider leur présence au Liban et se préparer à la phase de confrontation entre l’Iran d’un côté et les États-Unis et Israël de l’autre. Oui, les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps. Ils ont repris leurs activités au Liban à travers ce qui subsistait du Hezbollah, et les fruits de ce succès se sont manifestés dans la période ayant suivi l’assassinat du Guide spirituel, Ali Khamenei, il y a environ deux semaines. La conséquence de cet assassinat a été l’entrée du Liban tout entier dans la guerre que mène l’Iran face aux États-Unis et à Israël. Comment le Liban est-il entré dans cette guerre? Quelle est la responsabilité de l’État libanais à cet égard? Voilà la grande question qui s’impose en cette période où nous assistons à une extension de l’occupation israélienne et à des frappes toujours plus nombreuses, ciblées et précises, sur le territoire libanais… jusqu’au cœur même de Beyrouth. Le plus étrange, c’est qu’il n’existe plus vraiment de Hezbollah au Liban. Pardon: le Hezb existe, mais uniquement quand les besoins des Pasdaran l’exigent. Des observateurs avisés racontent qu’un officier des Gardiens a ainsi ordonné à des combattants du Parti de lancer des roquettes, depuis le sol libanais, en direction d’Israël. Ce faisant, l’officier iranien a proclamé la réouverture du front du Liban-Sud. Cela s’est produit à l’encontre de la volonté de l’État libanais, y compris celle du président de la République, Joseph Aoun, du président du Conseil, Nawaf Salam… et de la majorité des Libanais. Naïm Kassem n’était pas au courant des détails de ce qui s’était passé. C’est par la télévision qu’il a appris le tir des roquettes, de la même façon que Mojtaba Khamenei a appris, via les écrans, que les Pasaran l’avaient désigné Guide. Mojtaba a profité de son premier discours depuis sa nomination pour déclarer qu’il avait «appris sa désignation à la télévision». Le paradoxe est qu’il a fallu trouver quelqu’un pour lire ce discours en son absence — le nouveau Guide semblant souffrir de blessures qu’il a reçues… et peut-être de bien davantage. Il ressort de tout cela — tant de ce qui se passe au Liban qu’en Iran même — que les Pasdaran sont le véritable détenteur du pouvoir de décision dans les deux pays, et qu’ils n’ont trouvé meilleure vitrine au Liban que le Hezbollah. Il ne fait plus aucun doute que le Parti, qui n’a jamais été qu’une brigade des Gardiens aux effectifs libanais, est désormais une milice confessionnelle libanaise placée sous le commandement d’officiers iraniens. Entre l’ignorance des autorités libanaises, à tous les niveaux, de ce qui se trame sur le sol libanais et dans la région — notamment quant au sens profond du bouleversement survenu en Syrie —, et les développements récents que représente la nouvelle offensive militaire israélienne, il est impossible de nier que le Liban traverse une période décisive. Le problème tient à ce que le Liban officiel n’a pas compris que le temps ne travaillait pas pour lui. Le temps a rattrapé le Liban. Il est clair que les opportunités ouvertes depuis l’accord du 23 novembre 2024 ne se représenteront pas. Nul n’a conscience de cette réalité: Joseph Aoun n’aurait pu accéder à la présidence de la République sans la défaite du Hezbollah dans la «guerre d’appui à Gaza». Si le Parti était encore debout, son précédent secrétaire général, Hassan Nasrallah, se serait cramponné à son candidat Sleiman Frangié, que l’on supposait destiné à la présidence. Le Parti avait exigé que son candidat soit président de la République, exactement comme il avait imposé Michel Aoun en octobre 2016, qu’il avait accompagné main dans la main, avec son gendre Gebran Bassil jusqu’au palais de Baabda. Il les y avait portés pour que la présidence soit au service de l’Iran et de son projet expansionniste, hostile à tout ce qu’il y a d’arabe dans la région — rien de plus. Ce qui est passé est passé. Que peut faire le Liban à présent, maintenant que la «République islamique» a réussi, par le biais du Corps des gardiens, à rouvrir le front du Liban-Sud? Peut-on éviter les erreurs du passé récent — un an et quelques mois à peine? La réponse est qu’il n’y a pas d’autre choix que de faire face à la réalité: le pays est désormais, à l’instar de l’Iran, sous l’autorité des Pasdaran. Comment affronter cette autorité qui exprime, sous une forme certes différente, l’emprise iranienne totale sur le Liban? Une réponse libanaise s’impose. Et aucune digne de ce nom ne sera possible sans que le mur de la peur ne soit brisé face au Hezbollah, qui n’a plus d’existence significative sinon en tant qu’instrument entièrement contrôlé par les Pasdaran. Une fois encore: les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps depuis l’automne 2024, lorsque le Liban a conclu son accord de cessez-le-feu avec Israël. Ils ont même renforcé leur position au Liban, ce que confirme le volume des roquettes tirées en direction d’Israël. Le Liban paiera chèrement le prix de ces tirs, et plus encore le prix de ne pas avoir compris que le temps ne jouait pas en sa faveur — que tout discours sur le désarmement du Hezbollah ne vaut rien sans actes concrets sur le terrain. Il fallait des actes, quel qu’en soit le coût, sans craindre les invocations d’une guerre civile ou autres menaces de ce genre, qui n’ont en réalité aucune prise sur le réel.