Logo Levant Time

Le Nouveau réel

Avant le Liban, le véritable examen d'Ahmad el-Chareh est en Syrie
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juil. 3, 2026 - 18:29

On ne peut qu’accueillir avec satisfaction la visite au Liban de Assaad el-Chaibani. Il s’agissait cette fois de la visite d’un ministre syrien des Affaires étrangères dans un État souverain et indépendant, et non dans une simple arène ou un territoire placé sous tutelle. À tout le moins dans la forme, cette visite révèle la volonté du président Ahmed el-Chareh, véritable détenteur du pouvoir à Damas, d’instaurer entre le Liban et la Syrie une relation d’un type nouveau, affranchie des pesanteurs du passé, en particulier de celles qui se sont installées depuis que Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir en Syrie, en novembre 1970. S’agit-il d’une orientation durable de la politique syrienne, ou seulement d’une étape transitoire, dans l’attente où le nouveau pouvoir aura consolidé son autorité en bâtissant un régime fort et cohérent, à l’image de ce qu’avait entrepris Hafez el-Assad dès avant le coup d’État qu’il mena à l’automne 1970 sous le slogan du «Mouvement de rectification»? La simplicité des manières d’Assaad el-Chaibani m’a aussitôt rappelé le comportement des responsables syriens qui se rendaient au Liban sous Hafez el-Assad puis sous son fils Bachar. Le contraste entre les deux était saisissant. Jamais Bachar n’a dissimulé son ignorance du Liban. Lors d’un entretien avec un ministre arabe des Affaires étrangères venu lui transmettre un message du chef de son État, il alla jusqu’à qualifier le Liban de «pays fragile», sans voir la fragilité de son propre pays, la Syrie, où couvaient déjà les ferments d’une explosion intérieure. Celle-ci éclata en 2011. Les guerres internes se poursuivirent jusqu’à la fin de 2024, lorsque le président du régime syrien prit la fuite vers Moscou. Le rideau tomba alors sur un régime qui avait duré plus d’un demi-siècle en s’appuyant sur le contrôle de l’armée et des appareils sécuritaires par les alaouites, et, à travers eux, sur tout ce qui touchait à l’économie du pays. Ce qui m’est revenu le plus vivement à l’esprit pendant la présence d’Assaad el-Chaibani au Liban, ce sont les cycles de négociations qui réunissaient, à l’été 1973, Abdel Halim Khaddam, ministre syrien des Affaires étrangères, et Fouad Naffah, son homologue libanais. Leur objectif consistait à rouvrir la frontière libano-syrienne, que Hafez el-Assad avait fait fermer pour protester contre la tentative de l’armée libanaise de mettre fin à la présence palestinienne armée au Liban, une présence que la Syrie entretenait pour des raisons liées à sa volonté de faire exploser le pays à terme. Je revois encore Khaddam arriver à l’hôtel Park Hotel de Chtaura pour y rencontrer le ministre libanais. Le chef de la diplomatie syrienne avait tenu, ce jour-là, à pénétrer sur le territoire libanais au sein d’un convoi protégé par des éléments de la police militaire syrienne. Ces hommes, armes à la main, lui rendaient les honneurs à son entrée dans l’hôtel, dans une mise en scène délibérée destinée à piétiner la souveraineté libanaise. Aujourd’hui, tout a changé. Assaad el-Chaibani a observé avec une grande rigueur les règles de la courtoisie. Reste à savoir si cette attitude s’inscrira dans la durée au sein du nouveau régime syrien à l’égard d’un Liban que Hafez el-Assad abordait sous les slogans d’«un seul peuple dans deux pays» ou de «l’unité des deux volets». Il apparaît clairement que chacun des gestes accomplis par le ministre syrien des Affaires étrangères avait été soigneusement calculé, y compris sa visite à Tripoli, par laquelle Ahmed el-Chareh entendait montrer l’étendue de sa popularité dans les villes sunnites du Liban. En décidant d’envoyer Assaad el-Chaibani à Beyrouth, Ahmed el-Chareh savait qu’il faisait l’objet d’une surveillance arabe et internationale et qu’il lui fallait tenir le plus grand compte des sensibilités libanaises à l’égard de la Syrie. Après tout, nul n’ignore que l’ancien régime syrien, allié du Hezbollah, a participé aux persécutions subies par l’ensemble des communautés libanaises, en particulier les sunnites et les chrétiens. Quant aux druzes, le régime avait cessé depuis longtemps de leur accorder la moindre importance après l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977, dans un message dont Walid Joumblatt comprit parfaitement la portée. Inutile d’énumérer les personnalités sunnites dont le régime des Assad a contribué à se débarrasser, du mufti Hassan Khaled jusqu’à Rafic Hariri. Inutile également de rappeler les assassinats de deux présidents de la République, Bachir Gemayel et René Moawad, ni l’ensemble des pratiques syriennes destinées à empêcher le Liban de signer l’accord du 17 mai avec Israël en 1983. On peut assurément parler avec satisfaction de la visite du ministre syrien des Affaires étrangères au Liban, tant elle se distingue par son caractère inédit et reflète une profonde évolution en Syrie. Pourtant, un élément ne saurait être éludé: le monde ne sera convaincu d’un véritable changement en Syrie que si celui-ci se manifeste d’abord à l’intérieur même du pays. L’ouverture envers les chrétiens du Liban perd toute sa portée en l’absence d’une véritable ouverture envers les chrétiens de Syrie. Ce qui vaut pour les chrétiens libanais vaut tout autant pour les druzes de Syrie, qui continuent de subir les conséquences des récents affrontements avec des groupes armés locaux ayant cherché à les soumettre avec l’appui du nouveau régime. Plus fondamental encore, le gouvernement d’Ahmed al-Chareh s’emploie actuellement à transformer la nature même de la société syrienne afin de la mettre en conformité avec les valeurs imposées par Hay’at Tahrir al-Cham et les factions qui lui étaient alliées durant les années où elles contrôlaient Idlib. Cette évolution s’opère discrètement, sans tapage. Ainsi, parmi d’autres mesures, des lois ont été adoptées interdisant l’importation d’instruments de musique, de même que celle des boissons alcoolisées. On ne peut que saluer la nouvelle approche syrienne à l’égard du Liban. Il demeure toutefois difficile de parler d’un véritable changement en Syrie tant qu’un nouveau régime ne s’attellera pas à bâtir une société cohésive, éloignée de toutes les formes de rigorisme. En définitive, le véritable examen d’Ahmed el-Chareh et d’Assaad el-Chaibani se déroulera en Syrie, non au Liban. La logique voudrait que la Syrie, désormais débarrassée du régime alaouite, celui des Assad, devienne un État réconcilié avec lui-même et avec toutes les composantes du peuple syrien: sunnites, chrétiens, druzes, alaouites et ismaéliens. Lorsque cette évolution se concrétisera, et qu’elle inclura également les Kurdes, les Libanais croiront qu’un changement profond s’est réellement produit en Syrie et que des relations normales pourront enfin s’établir entre les deux pays.

La peur d’une photo!
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juin 26, 2026 - 17:05

Le Liban n’a d’autre choix que de poursuivre les négociations avec Israël afin d’atteindre l’objectif recherché, à savoir le retrait israélien et le retour des déplacés dans leurs villages et leurs localités. Voilà le véritable patriotisme, loin de la tentation de s’accrocher à un passé dominé par des slogans éclatants, du genre «prier à Jérusalem», qui n’ont conduit qu’au retour de l’occupation. En définitive, une réalité s’impose au Liban et aucune fuite ne permettra de s’y soustraire indéfiniment. Cette réalité ne tient pas seulement au fait que le pays doit aujourd’hui payer le prix des guerres menées par l’Iran, par l’intermédiaire du Hezbollah, contre l’État hébreu. Elle réside également dans l’émergence de nouveaux paramètres qui structurent désormais la région et auxquels le Liban gagnerait à s’adapter plutôt qu’à demeurer prisonnier de la tutelle iranienne. Il lui appartient de déterminer le prix à acquitter en contrepartie du retrait israélien, s’il entend éviter de tomber dans le piège iranien. Au cœur de ce piège se trouve la volonté de la République islamique de faire commerce du Liban et de ses habitants, sans le moindre égard pour les ruines et les destructions qui accablent le Sud ainsi que d’autres régions du pays. L’objectif poursuivi par l’Iran au Liban n’a jamais varié. Voilà pourquoi Téhéran continue de refuser de reconnaître le bouleversement intervenu à l’échelle de toute la région. La République islamique et les Gardiens de la révolution persistent à considérer le Liban comme une carte utilisable dans toute négociation avec les États-Unis. Face à ce refus iranien de prendre acte des transformations régionales, le Liban devrait cesser de fuir la réalité d’une part et refuser de se soumettre à la logique iranienne d’autre part. Dans cet esprit, il paraît dérisoire que des officiers libanais appelés à négocier avec les Israéliens à Washington cherchent à éviter une photographie réunissant les délégations présentes aux pourparlers. Une telle attitude ne change strictement rien. En revanche, elle renvoie l’image d’un esprit libanais archaïque qui s’obstine à vouloir faire du Liban un simple satellite de l’Iran. Chercher à complaire à Téhéran ne mène nulle part. Cette complaisance ne produit qu’un seul résultat, le maintien de l’occupation et son enracinement. Le Hezbollah se nourrit de cette occupation qu’encourage l’Iran afin de préserver des illusions auxquelles il continue de s’accrocher. L’Iran feint d’ignorer que les dernières guerres se sont déroulées sur son propre territoire et qu’il s’est retrouvé, au bout du compte, à négocier avec les Américains puis à signer avec eux un mémorandum d’entente, sans qu’aucun élément ne laisse penser qu’il résoudra le moindre différend entre la République islamique et les États-Unis, entre elle et Israël, ni même entre la République islamique et les six États membres du Conseil de coopération du Golfe. Dans ce contexte, la première chose que les officiers libanais devraient comprendre tient au fait qu’ils ne négocient pas avec des fantômes. Ils négocient avec l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire libanais et qui ne s’en retirera pas tant que le Hezbollah conservera ses armes. Le véritable courage consiste tout simplement à œuvrer pour mettre fin à l’occupation plutôt qu’à la consacrer, au lieu de se réfugier derrière des slogans tonitruants et de fuir une photographie avec la délégation adverse. Les Libanais qui négocient avec Israël, sous la couverture du président de la République et du président du Conseil des ministres, sont-ils des traîtres ou incarnent-ils, au contraire, l’incarnation même du patriotisme dans un pays tombé sous la domination iranienne, laquelle a ramené Israël au Liban-Sud? Simon Karam, chef de la délégation libanaise aux négociations, pas plus que l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, n’ont besoin que quiconque leur délivre un certificat de patriotisme. Une seule raison suffit: les négociations que mène le Liban dans la capitale américaine se déroulent ouvertement et visent avant tout à obtenir la fin de l’occupation. Existe-t-il mission plus noble que celle-là? Le Liban négocie dans des circonstances d’une extrême complexité. La difficulté ne provient pas tant d’une intransigeance israélienne que du profond changement intervenu au sein de l’État hébreu, où une majorité considère désormais qu’aucune coexistence avec les armes du Hezbollah ne demeure envisageable. Benjamin Netanyahu ne dispose d’aucune marge pour consentir à un retrait du Liban sans garanties libanaises claires concernant l’arsenal du Hezbollah. En d’autres termes, l’Israël d’avant le Déluge d’Al-Aqsa n’a plus grand-chose en commun avec celui qui a suivi l’attaque lancée par le Hamas contre les localités de l’enveloppe de Gaza le 7 octobre 2023. Plus aucune place pour des accords placés sous le slogan des «règles d’engagement», ni avec le Hamas à Gaza, ni avec le Hezbollah dans le sud du Liban. De tels accords ne sont plus envisageables, d’autant que l’administration américaine ne montre aucune disposition à exercer de fortes pressions sur Israël concernant le Liban. La question ne réside plus dans la peur d’une photographie. Elle réside dans la capacité du Liban à se présenter à Washington avec une délégation unie, consciente de ses objectifs et affranchie des surenchères. Au bout du compte, une seule interrogation demeure: le Liban veut-il mettre un terme à l’occupation plutôt que contribuer à son enracinement? Veut-il éviter de tomber dans le piège iranien fondé sur l’exploitation politique du Sud et de ses habitants, en particulier des chiites? Une chose demeure certaine: la peur d’une photographie n’annonce rien de bon. Ce qui ouvre, en revanche, une perspective plus encourageante, c’est l’existence d’une volonté libanaise de poursuivre les négociations selon une voie indépendante de la relation américano iranienne. Voilà le signe d’un courage libanais authentique, bien loin du refuge derrière les slogans et des complexes chroniques entretenus face à l’occupation israélienne.

Une administration américaine qui ne connaît pas l’Iran
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juin 20, 2026 - 15:18

Sur le papier, le mémorandum d’entente américano-iranien signé, à terme, par le président Donald Trump et le président Massoud Pezeshkian apparaît comme un accord où toutes les questions demeurent en suspens. À l’exception de la réouverture du détroit d’Ormuz et de la levée du blocus maritime américain imposé à la «République islamique», rien n’indique qu’une quelconque avancée ait été réalisée sur les dossiers qui opposent toujours Washington et Téhéran. Peut-on également dire, sur le papier, que l’administration de Donald Trump a choisi de capituler devant l’Iran plutôt que d’aller jusqu’au bout de sa volonté initiale de briser sa capacité de nuisance et de mettre un terme à son projet expansionniste, comme elle entendait le faire au départ? À la lecture des quatorze points contenus dans ce mémorandum, il apparaît clairement que l’administration Trump a laissé en suspens toutes les questions fondamentales. Le sort du programme nucléaire iranien demeure incompréhensible, alors même que Trump a répété à maintes reprises qu’il lui était impossible d’en accepter l’existence. Aucune mention n’est faite des missiles balistiques ni de leurs infrastructures, aucun positionnement n’est adopté vis-à-vis des proxys de l’Iran dans la région, hormis la confirmation que le cessez-le-feu conclu avec les États-Unis s’étend au Liban. Comment cela se traduira-t-il sur le terrain libanais? Les Iraniens sont-ils convaincus que les États-Unis contraindront Israël à respecter le cessez-le-feu au Liban? Certes, Israël s’y conforme aujourd’hui. Pourtant, le mémorandum ne laisse en rien entendre qu’Israël, qui n’en est pas partie prenante, se soit incliné au Liban devant l’administration américaine ni qu’il exécutera, à la première occasion, tout ce que Washington lui demandera. Malgré les déclarations américaines annonçant un cessez-le-feu au Liban, la position israélienne à l’égard du pays demeure entourée de la plus grande ambiguïté. Peu de temps après l’entrée en vigueur du mémorandum, les premières difficultés d’application ont commencé à apparaître. Une évidence s’est imposée: l’administration Trump connaît mal l’Iran et ignore beaucoup du comportement des responsables iraniens. Par le passé, elle donnait pourtant l’impression d’en maîtriser les ressorts. Cela tenait peut-être, durant le premier mandat de Trump, à la présence d’une équipe cohérente qui comprenait parfaitement, par exemple, la portée de l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, ainsi que les implications d’un tel événement. La question ne concernait pas seulement la scène intérieure iranienne, où Soleimani occupait la deuxième place dans la hiérarchie du pouvoir, derrière le Guide suprême aujourd’hui disparu, Ali Khamenei. Il était aussi l’homme de la République islamique dans la région et sa principale force de projection. Il dirigeait de facto les Houthis, exerçait les fonctions de proconsul en Irak et gouvernait simultanément la Syrie et le Liban. Certains estiment que l’actuelle administration américaine souffre de l’absence d’un homme comme l’ancien secrétaire d’État Mike Pompeo. Pompeo savait ce qu’était le régime iranien et comment traiter avec lui. Il est d’ailleurs frappant de constater que le dossier iranien a été retiré du département d’État américain au cours des dernières semaines. Le secrétaire d’État Marco Rubio est apparu davantage comme un faux témoin, réduit au rôle de simple observateur des échanges entre Téhéran et Washington. Un groupe de responsables américains du profil du vice-président J. D. Vance, qui connaît fort peu de choses de l’Iran, ne peut gérer un dossier d’une telle sensibilité. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui constitue un nouveau chapitre d’une histoire commencée en 1979, lorsque les nouvelles autorités iraniennes ont retenu en otage les diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. Cette prise d’otages, qui n’avait suscité aucune réaction américaine, a ouvert la voie à un chantage accru de la République islamique à l’égard du «Grand Satan». Durant les quarante-sept dernières années, la République islamique a manipulé la plupart des administrations américaines. En 2003, elle est même parvenue à pousser l’administration de George W. Bush à envahir l’Irak afin de le livrer ensuite à des milices confessionnelles irakiennes affiliées aux Gardiens de la révolution, lesquelles avaient combattu aux côtés de la République islamique pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. Le mémorandum signé récemment, un texte dépourvu de toute viabilité, ne représente rien d’autre qu’un retour de l’administration Trump à la politique américaine traditionnelle à l’égard de la République islamique. L’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran n’aura été qu’une parenthèse exceptionnelle. Donald Trump a retrouvé sa position habituelle de négociateur en quête d’un accord avec Téhéran. Cela explique qu’il ait confié ce dossier à son vice-président, épaulé par son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, ainsi que par son gendre Jared Kushner. Rien n’a changé en Iran qui puisse justifier une quelconque concession américaine aux Gardiens de la révolution. Le jour où Washington pourra présenter l’Iran comme un partenaire propice à la conclusion d’importants accords commerciaux demeure lointain. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est un esprit américain confronté à un dossier d’une extrême complexité, dont il ne maîtrise ni les détails ni l’histoire. Cet esprit américain, qui rêvait de transformer Gaza en une «nouvelle Riviera», demeure étranger aux réalités de la région. Il ne comprend pas que l’Iran n’a aucune intention de changer. Tout ce que recherche la direction de Téhéran, c’est gagner du temps. L’Iran parie sur un changement à l’intérieur d’Israël, sur l’aggravation des divergences entre Américains et Israéliens et sur une défaite de l’administration Trump lors des élections de mi-mandat en novembre prochain. Donald Trump deviendrait alors davantage un président en fin de course qu’autre chose. On saura bientôt si ce pari américain était fondé. Le président américain est tombé dans le piège iranien. Une chose demeure certaine: Donald Trump n’est pas un homme facile, mais son principal problème réside dans l’absence d’une équipe qui sache ce qu’est réellement l’Iran, alors que celui-ci sait parfaitement comment traiter avec les États-Unis. Les Iraniens disposent d’une longue expérience dans l’art de manipuler les administrations américaines et de les modeler à leur avantage, en attendant le moment propice pour renouer avec ce jeu de chantage qu’ils maîtrisent à la perfection. Et cela ne concerne pas les seuls États-Unis. Les pays de la région, tout comme ceux d’Europe occidentale, observent eux aussi ce mémorandum avec une extrême prudence.

Une tragédie libanaise et une nouvelle Nakba palestinienne
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juin 15, 2026 - 19:01

Le monde évoque une tragédie libanaise dont le Hezbollah et, derrière lui, l'Iran portent la responsabilité, et une nouvelle Nakba palestinienne que le Hamas a provoquée. Ce qui demeure absent de toute analyse de cette tragédie comme de cette Nakba, ce sont deux événements majeurs: le retrait israélien du sud du Liban, en mai 2000, et le retrait israélien de Gaza, à l'été 2005. Ces deux retraits furent complets. Le premier s'inscrivait dans l'exécution de la résolution 425 du Conseil de sécurité, adoptée en 1978, et ce même Conseil avait d'emblée rejeté la thèse officielle libanaise sur les fermes de Chebaa, que le Hezbollah et son fer de lance, le «président de la résistance» Émile Lahoud, s'étaient empressés de brandir. Cette thèse n'était qu'un mensonge grossier, conçu pour justifier le maintien des armes de la «résistance», des armes qui n'ont jamais été tournées qu'en direction de l'intérieur libanais, et dont l'unique vocation était de faire du Liban-Sud une boîte aux lettres entre Israël d'un côté et la République islamique de l'autre. Tout cela se passait sans que personne ne s'interrogeât, même fugitivement, sur le sort des habitants de cette terre, eux qui furent, et demeurent, le grand absent de cette équation intérieure et régionale. Il n'existe toujours aucune explication rationnelle à ce qui s'est abattu sur le Liban-Sud et sur ses gens. Les événements qui suivirent le retrait israélien confirmèrent que le maintien des armes primait sur la délivrance de l'occupation. La preuve en fut l'acharnement à tenir ouverte la frontière du sud. Un commando du Hezbollah, agissant sur instructions directes de Bachar el-Assad, dont l’Iran voulait gonfler l’égo, enleva quelques soldats israéliens, quelques mois à peine après le retrait. Le Liban avait le choix entre laisser le Sud saigner et travailler à sa propre reconstruction. Pour l'Iran, ce retrait représentait une occasion de démontrer la solidité de son emprise sur le Liban. Cette emprise ne fit que s'étendre et se consolider après 2005, lorsque des membres du Hezb assassinèrent Rafic Hariri, ce qui entraîna le retrait militaire syrien et laissa le champ libanais en jachère devant les Gardiens de la révolution. Qu'a-t-il donc construit, le Liban, sur ce retrait israélien? Il a construit, en pratique, la catastrophe dont il souffre aujourd'hui et qui a jeté l'avenir du pays tout entier aux vents. Tout le monde parle de la catastrophe, mais bien peu désignent l'échec libanais lui-même, cet échec qu'Iran a méthodiquement encouragé en faisant obstacle à tout investissement fécond dans le retrait israélien. Il aurait pourtant été possible de faire de ce retrait une chance pour un avenir meilleur, pour le pays, pour ses fils, et pour le Sud en particulier, plutôt que d'en faire le pont par lequel l'occupation reviendrait, une occupation dont on ignore aujourd'hui si elle disparaîtra jamais. Et ce qui est plus lourd encore que tout le reste, c'est que l'ampleur des destructions, des dévastations et de ce qui s'est abattu sur les villages du Sud, ainsi que le nombre de déplacés au sein de la communauté chiite, dépasse désormais toute imagination. Quant à l'autre date qui mérite d'être rappelée sans cesse, c'est celle du retrait israélien complet de Gaza, en août 2005. Il est certain que les calculs d'Ariel Sharon, soucieux avant tout de se débarrasser de la bande de Gaza tout en imposant sa mainmise sur la Cisjordanie, furent à l'origine de ce retrait. Mais il est tout aussi certain que le camp palestinien dans son ensemble, tant l'Autorité nationale que le Hamas, fit tout ce qui était en son pouvoir pour transformer ce retrait en une nouvelle catastrophe palestinienne. On peut naturellement mettre en cause l'Autorité nationale en la personne de Mahmoud Abbas, dit Abou Mazen, qui ne possède aucun des attributs d'un chef, d'aucune sorte. Abou Mazen choisit de rester hors de Gaza au moment même où les Israéliens s'en retiraient, au lieu d'être sur le terrain, au milieu de la population du territoire. Avec le temps, les armes du Hamas l'emportèrent sur Gaza et sur les Gazaouis. Plutôt que de faire du retrait de l'été 2005 une occasion de bâtir le modèle réduit d'un État palestinien civilisé et viable, ce retrait fut exploité par Israël pour soutenir qu'il n'existait aucun partenaire palestinien avec lequel négocier. Ce que Gaza endure aujourd'hui n'est pas venu de nulle part. C'est le résultat d'une action délibérée et réfléchie que le Hamas a menée pendant plus de deux décennies, centrant son projet sur la conservation de ses armes pour édifier un «émirat islamique» à la manière des talibans, et sapant le projet national palestinien dans ses fondements mêmes. Israël ne s'opposait pas à cette orientation, et ne s'opposait pas davantage aux roquettes que le Hamas lançait depuis Gaza, ni n'y trouvait à redire. L'essentiel, pour Tel Aviv, était de confirmer que les Palestiniens ne méritaient pas d'avoir un État et qu'il ne servait à rien de négocier avec eux, tout en approfondissant les divisions internes palestiniennes. Au Liban-Sud d'abord, puis à Gaza, les armes remplirent leur fonction au service d'Israël, jusqu'à ce que vienne le «Déluge d'Al-Aqsa». Le 7 octobre 2023, le sortilège se retourna contre le sorcier. Israël découvrit qu'il ne pouvait plus coexister ni avec les armes du Hezbollah ni avec celles du Hamas. Ces deux arsenaux appartiennent au passé, plus encore: ils relèvent d'un autre monde, celui qui était prêt à trouver toutes sortes d'arrangements avec l'Iran et son régime, lequel pratique le chantage avec un art consommé depuis le premier jour de son existence, en 1979. Les deux retraits israéliens, du Liban-Sud et de Gaza, furent deux occasions manquées par les Libanais et les Palestiniens. Le retrait du Sud posa les fondements de la catastrophe libanaise, une catastrophe qui aurait pu être évitée, et le retrait de Gaza jeta les bases d'une nouvelle Nakba palestinienne, à l'heure où l'avenir de toute la région et les contours de son possible remodelage se posent, à la lumière de l'évolution iranienne, avec une acuité sans précédent. Des occasions passent devant les peuples. Certains savent les saisir, d'autres non. Ce qui est réellement condamnable, c'est de refuser de reconnaître que ces occasions ont existé et d'agir comme si elles n'avaient jamais été, alors qu'elles ont été, plus réelles et plus concrètes qu'il n'était nécessaire.

Trump, Obama… et le piège iranien
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juin 4, 2026 - 03:59

Lequel des deux Donald Trump faut-il croire, celui qui connaît, au fond de lui-même, ce que représente l'Iran sous le régime instauré en 1979, ou celui qui semble s'être laissé gagner par les illusions de Barack Obama, convaincu que Téhéran détenait les clés de toutes les crises régionales et que son dossier nucléaire les résumait toutes à lui seul? Obama était allé jusqu'à s'imaginer que l'islam chiite radical, incarné par les Gardiens de la Révolution et leurs relais dans la région, se distinguait fondamentalement de l'islam sunnite radical, représenté par Al-Qaïda, Daech et, avant comme après eux, les Frères musulmans. Il n'avait pas compris que le fanatisme religieux, sous quelque forme qu'il se manifeste, chrétienne, islamique, juive ou hindoue, ne constitue jamais que des faces différentes d'une même monnaie. Le comportement de Trump au cours des derniers jours a donné l'impression d'un homme en proie à l'indécision. Le président américain a semblé pencher, du moins en apparence, vers un accord bancal avec un régime qui cherche à reprendre l'initiative dans la région après avoir découvert une nouvelle arme: le détroit d'Ormuz. Tout indique qu'au sein de l'administration américaine, certains poussent à la conclusion d'un arrangement avec le régime iranien portant sur la réouverture du détroit, que l'on présenterait alors comme une victoire personnelle de Donald Trump. Il est vrai que le dossier iranien est d'une complexité extrême, d'autant plus que Téhéran a trouvé cette nouvelle carte à jouer après avoir longtemps misé sur son programme nucléaire comme première ligne de défense du régime. Que fera donc le président américain dans les jours et les semaines à venir, alors qu'il évoque sans relâche des «avancées» dans les négociations avec l'Iran, voire la possibilité d'une rencontre avec le «Guide suprême» Mojtaba Khamenei, dont peu de gens connaissent la réalité de l'état de santé et, plus fondamentalement, la capacité à exercer un pouvoir effectif sur la République islamique? Les propos du président américain sur un possible «mémorandum d'entente» avec l'Iran suscitent une vive inquiétude, à l'heure où la République islamique n'a nullement renoncé à ses agressions contre les pays voisins. Les deux dernières attaques contre le Koweït et Bahreïn ont mis en lumière tout à la fois l'agressivité persistante de Téhéran et son incapacité à répliquer directement aux États-Unis et à Israël. Rien de tout cela n'a suffi à provoquer une réévaluation américaine de l'inutilité de tout accord avec un Iran qui a délibérément pris pour cible des civils dans un aéroport koweïtien, tant que ce dernier n'aura pas renoncé à son projet expansionniste, dont il n'a toujours pas accepté qu'il se heurte désormais à une impasse. Certes, aucun Libanais ne peut que remercier Trump d'être intervenu pour dissuader Benjamin Netanyahu de lancer une nouvelle offensive sur la banlieue sud de Beyrouth, avec tout le surcroît de destruction que cela aurait infligé à une région libanaise attenante à la capitale, sans pour autant affecter sensiblement les capacités militaires du Hezbollah. Mais une telle initiative du président américain ne pèsera pas lourd dans les faits tant qu'il ne se sera pas doté d'une position claire face au projet expansionniste iranien dans son ensemble. On ne peut pas traiter avec la République islamique à la pièce, à la manière de Barack Obama qui avait tout fait pour ménager le régime iranien dans l'espoir de parvenir à un accord sur le nucléaire en juillet 2015, à quelques mois seulement de la fin de son mandat et de l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche pour la première fois. Dans la période précédant la signature de cet accord, entre la République islamique et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne, l'administration Obama avait tout mis en œuvre pour épargner à Téhéran le moindre agacement. C'est ainsi qu'Obama avait renoncé à l'été 2013 à frapper la Syrie pour abattre le régime minoritaire qui venait de retourner les armes chimiques contre son propre peuple. L'ancien président avait oublié ses promesses et la «ligne rouge» qu'il avait lui-même tracée pour Bachar al-Assad. Il avait cessé, du jour au lendemain, de voir la couleur rouge — toutes les autres, mais pas celle-là. Donald Trump, depuis son arrivée à la Maison-Blanche au début de l'année 2017, avait pourtant fait la preuve d'une compréhension en profondeur de ce que représente l'Iran en tant que régime. Il avait déchiré l'accord nucléaire en 2018, le qualifiant de «pire du genre». Au début de l'année 2020, peu avant la fin de son premier mandat, il avait donné le feu vert à l'élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods au sein des Gardiens de la Révolution, qui était alors considéré comme la personnalité iranienne la plus influente après le Guide suprême défunt Ali Khamenei. Cet assassinat, survenu peu après que Soleimani eut quitté l'aéroport de Bagdad où il venait d'arriver en provenance de Damas, après une rencontre à Beyrouth avec Hassan Nasrallah, témoignait d'une connaissance intime de l'Iran, de l'architecture du régime et du rôle central que jouait un homme comme Soleimani, tant à l'intérieur du pays que dans toute la région. Tout ce qu'a accompli le président américain depuis son retour à la Maison-Blanche, il y a un an et demi, atteste d'une maîtrise complète du dossier iranien. Il a notamment participé à deux guerres contre l'Iran aux côtés d'Israël. La première s'est achevée en juin de l'année dernière, après une campagne de frappes qui a touché les installations nucléaires iraniennes. Mais quelque chose a-t-il changé dans l'approche américaine de la République islamique et de ce qu'elle représente? Trump a-t-il commencé à traiter avec l'Iran en tenant compte de ses conditions, sous l'effet d'une médiation pakistanaise qui offre à Téhéran davantage de temps pour manœuvrer? Quelques jours suffiront — quelques semaines tout au plus — pour savoir si Trump est désormais prêt à tomber dans le piège iranien en dissociant le dossier nucléaire des missiles balistiques et de leurs rampes de lancement, des instruments de la puissance iranienne en Irak, au Liban et au Yémen, du comportement général de la République islamique envers ses voisins et en particulier envers les six États membres du Conseil de coopération du Golfe. Ce qui est certain, c'est que si Trump venait à changer et à traiter l'Iran en ordre dispersé — ou même s'il ne changeait pas — le Liban paierait un prix élevé en raison de l'arsenal du Hezbollah. Car la seule constante dans la relation israélo-américaine demeure cet acharnement à séparer le dossier libanais du dossier iranien.

Abd Rabbo Mansour… un pan de la tragédie yéménite
Par
Khairallah Khairallah
Publié
juin 3, 2026 - 00:57

La tragédie du Yémen tient, pour une part certes, à l'accession au pouvoir d'une personnalité du calibre d'Abd Rabbo Mansour Hadi à un moment donné de l'histoire, et aux erreurs que de tels hommes ont commises aussi bien avant qu'après l'unification. En cette période qui est la nôtre, il devient possible de parler d'un pays en éclats qui cherche une formule pour se recomposer, à supposer encore que cette recomposition soit possible pour un État d'une importance stratégique considérable dont l'Iran contrôle aujourd'hui une portion non négligeable. Abd Rabbo Mansour, que la mort a emporté il y a quelques jours, n'était en somme que l'expression d'un type de politique venu des rouages militaires avec une culture si insuffisante qu'elle ne le qualifiait nullement pour gouverner un pays aussi singulièrement complexe que le Yémen. Il était parvenu à la présidence après avoir passé quatorze ans dans l'ombre d'Ali Abdallah Saleh, en qualité de vice-président, ce même Saleh que les Houthis devaient assassiner plus tard, une fois qu'il eut cessé d'être chef de l'État. Abd Rabbo succéda à Ali Abdallah Saleh, contraint à la démission en février 2012, et demeura président jusqu'en avril 2022. C'est à cette date que les puissances influentes au Yémen prirent acte de son incapacité à conduire le pays. Il fallut recourir au Conseil de direction présidentiel, composé de huit membres, que préside le docteur Rachad al-Alimi, lequel semble manifestement capable d'une meilleure gouvernance, même si c'est d'un peu. Comment le défunt avait-il donc atteint la présidence en 2012, et avant cela la vice-présidence en 1994 ? Plus fondamentalement, pourquoi Abd Rabbo Mansour est-il devenu lui-même un fragment de la tragédie yéménite, au fil des fautes qu'il commit et dont il serait vain de dresser l'inventaire complet tant elles furent nombreuses ? Il faut d'abord rappeler qu'Abd Rabbo Mansour était originaire de la province méridionale d'Abyan. On le rattachait à l'ancien président yéménite du Sud, Ali Nasser Mohammed, lui aussi d'Abyan, que ses adversaires écartèrent du pouvoir lors des tristement célèbres « événements de janvier » de 1986. Abd Rabbuh, qui occupait dans le Sud la fonction de chef d'état-major adjoint, se réfugia à Sanaa après la chute d'Ali Nasser. À l'été 1994, il rejoignit le groupe de sudistes gravitant autour d'Ali Abdallah Saleh, à la suite de la rupture qui l'opposa à Ali Salem al-Beidh, chef du Parti socialiste décidé à revenir sur l'unification. S'ensuivit une guerre acharnée qui se solda par la défaite du Parti socialiste. Cette séquence permit à Abd Rabbo d'accéder à la vice-présidence, après avoir poussé très loin son soutien à Ali Abdallah Saleh dans sa guerre contre les séparatistes. J'avais demandé un jour à Ali Abdallah Saleh comment il pouvait choisir un homme tel qu'Abd Rabbo Mansour pour lui succéder dans ses fonctions, lui qui ne possédait aucune compétence d'aucune sorte. Il me répondit mot pour mot : « Je veux quelqu'un qui ne me crée pas de problèmes », fort de son expérience avec Ali Salem al-Beidh, vice-président du Conseil présidentiel après l'unification, qu'il décrivait comme une personnalité « compliquée » ayant voulu être un véritable « associé » au pouvoir. Abd Rabbo Mansour demeura une figure marginale tout au long de son mandat de vice-président. Il lui fallait endurer Ali Abdallah Saleh, qui s'était peu à peu mué en chef d'État lunatique, prompt à s'emporter sans raison contre ses proches collaborateurs. Lorsque Ali Abdallah Saleh fut contraint à la démission au début de 2012, Abd Rabbo Mansour se révéla sous un jour entièrement différent. Il ne manqua pas un seul procédé pour se venger de son prédécesseur : il refusait ostensiblement de lui rendre ses appels tout en s'attelant méthodiquement à démanteler l'institution militaire. Son objectif était d'éradiquer toute influence de l'ancien président et de son fils, le général Ahmad, au sein de l'armée. Le résultat fut d'anéantir tout espoir de reconstruction de l'armée yéménite. Qu'il en ait été pleinement conscient ou non, Abd Rabbo se mit objectivement au service des Houthis en refusant de leur faire obstacle dans la province d'Amran, alors qu'ils étaient en marche vers Sanaa à l'été 2014. Ali Abdallah Saleh lui avait pourtant conseillé de les arrêter à Amran, faisant valoir que la chute de cette province signifiait inévitablement la chute de la capitale. Il lui dépêcha quatre émissaires, parmi lesquels Yahya al-Raï et Aref al-Zouka, porteurs d'un message sans ambiguïté à ce sujet. Abd Rabbo refusa néanmoins le conseil, au motif qu'il « se refusait à régler les comptes d'Ali Abdallah Saleh avec les Houthis ». Ce qui advint en réalité, c'est qu'il couvrit l'avancée des Houthis et leur mainmise sur la capitale yéménite, le 14 septembre 2014. Dans tout ce qu'il a fait, Abd Rabbo Mansour n'a jamais possédé le minimum de culture politique qu'exige le gouvernement d'un pays. Il alla jusqu'à signer l'« Accord de paix et de partenariat » avec les Houthis peu après que ceux-ci eurent mis la main sur Sanaa, un accord auquel assistait un représentant des Nations Unies, et qui offrit aux Houthis une légitimité dont ils avaient le plus grand besoin. Cela ne les empêcha pas de le placer en résidence surveillée. Abd Rabbo ne parvint à s'échapper de cette résidence surveillée à Sanaa qu'à la faveur d'une médiation dans laquelle le sultanat d'Oman joua un rôle décisif, en amenant les Houthis à fermer les yeux sur son évasion vers Aden. Abd Rabbo Mansour fut, en définitive, une composante de la tragédie yéménite. Un homme étranger à la politique se retrouva à la tête d'un pays traversant une crise existentielle, crise que les Frères musulmans avaient en grande partie provoquée en voulant déraciner Ali Abdallah Saleh pour prendre sa place. Ali Abdallah Saleh n'était pas un saint, et ses erreurs furent nombreuses, mais les Frères musulmans qui se retournèrent contre lui ne comprirent pas qu'ils jouaient le jeu des Houthis, sans jamais réfléchir un seul instant à ce qu'adviendrait le Yémen après Saleh. Le Yémen eut la malchance d'avoir à sa tête, à une période critique de son existence, un président de l'acabit d'Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce pays méritait quelqu'un de meilleure trempe, quelqu'un qui connût au moins un peu le Yémen lui-même, son environnement, et qui sût que la vengeance ne saurait tenir lieu de politique, en dépit de toutes les humiliations à caractère personnel auxquelles il avait été soumis.

Pourquoi la confiance de la Jordanie en l’avenir?
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 31, 2026 - 02:37

Le discours que le roi Abdallah II a adressé aux Jordaniens à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de l’indépendance n’était rien d’autre qu’une expression de confiance en l’avenir et en la capacité à faire face aux défis d’une région dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est livrée aux vents contraires. Ce qu’il y a de plus important dans tout cela, c’est que le souverain jordanien a dessiné le tableau de l’avenir auquel aspire la Jordanie en tant qu’État moderne : un pays qui ne possède que peu de richesses naturelles, mais a su développer sa propre richesse — celle de l’être humain. Le discours d’Abdallah II était bref, mais il contenait assez de courage pour affirmer que la Jordanie pratique effectivement la tolérance sur le terrain, dans une région saturée de contradictions et d’extrémistes venus de tous horizons. Il n’est pas anodin que le souverain jordanien évoque la nature de son pays en s’adressant aux «fils» et aux «filles» de la Jordanie, déclarant: «La Jordanie n’a jamais été une marge dans le récit de l’humanité, mais une patrie des nations et une terre de concorde. Sur la rive de son fleuve, le Christ fut baptisé ; en son sein vécurent les Compagnons et les Suivants. Sur son sol ont coexisté des civilisations qui ont offert au monde des leçons de résilience et d’endurance, nous enseignant à avancer et à transformer les épreuves en opportunités. Le présent en est le meilleur témoin. Car malgré toutes les circonstances, la Jordanie a préservé ses frontières et sa sécurité, poursuivi sa marche démocratique et préservé son économie des effets des crises.» Parmi les passages les plus importants du discours figure cette déclaration d’Abdallah II: «Aujourd’hui, nous ne célébrons pas seulement ce que nous avons accompli, mais ce que nous possédons en termes de destin et de capacité. Notre but n’est pas la fierté, mais le renforcement de notre confiance en cette patrie.» La Jordanie se connaît elle-même, connaît sa destination et connaît ses choix. Cela signifie que le royaume comprend parfaitement la nature du cours des événements dans la région et sait comment les aborder, fort d’une longue expérience en la matière. Si les événements des quatre-vingts dernières années ont prouvé quelque chose, c’est bien que la Jordanie est l’une des constantes de la région. La Syrie a changé, l’Irak a changé, et la Jordanie est restée ce qu’elle est: un royaume hachémite qui n’a besoin de leçons de patriotisme de personne — y compris de ces organisations palestiniennes qui croyaient jadis que «la route de Jérusalem passe par Amman». La Jordanie a toujours fait face aux changements et aux mutations irakiennes et syriennes avec une souplesse et une fermeté simultanées. Elle l’a fait en dépit du fait qu’elle fut une cible en maintes occasions, notamment aux temps de l’union égypto-syrienne entre 1958 et 1961, et lors de la montée en puissance de Hafez el-Assad après 1970. À cette époque-là, le roi Hussein sut comment contenir Assad père, qui cherchait à placer la Jordanie sous son aile — comme il l’avait fait avec le Liban — et à constituer un front sous son commandement s’étendant d’Aqaba à Naqoura, au sud du Liban. Quant aux pays du Golfe, la relation jordanienne avec eux a évolué. Depuis la naissance de la «République islamique» en 1979, et depuis que ce régime s’est engagé dans une guerre contre l’Irak entre 1980 et 1988, la Jordanie — qui a pris position clairement contre ce régime — est devenue partie intégrante de la sécurité du Golfe. Il convient de s’arrêter sur la formule «sur la rive de son fleuve, le Christ fut baptisé». Cette expression confirme l’importance historique et civilisationnelle de la Jordanie, ainsi que la mesure dans laquelle le trône hachémite a intégré cette importance et cette profondeur historique d’un pays né de l’interaction entre ses habitants d’origine — les Transjordaniens — et les Hachémites. Cela remonte au début des années vingt du siècle dernier, lorsqu’existait l’émirat de Transjordanie, qui devint le Royaume hachémite de Jordanie en 1946. Tout au long de son histoire, la Jordanie a conservé certaines valeurs fondées sur la reconnaissance de toutes ses composantes. Nulle distinction entre un citoyen et un autre en raison de la religion ou de l’appartenance nationale. Cela explique l’intégration totale entre les tribus de Jordanie — parmi lesquelles des tribus chrétiennes — et le trône hachémite, ainsi qu’entre le trône et les Circassiens, les Druzes, les Tchétchènes et les personnes d’origine levantine. Cette interaction entre toutes ces composantes a conféré à la Jordanie immunité, force et stabilité. Elle a renforcé le rôle positif de la Jordanie à l’égard de la question palestinienne, consolidé la résistance des Palestiniens en Cisjordanie et fait du royaume un poumon permettant à ces derniers de s’ouvrir au monde et de rentrer en Palestine via le pont du roi Hussein. Abdallah II a souvent répété que la question n’est pas celle de la tolérance à proprement parler, mais bien celle de la reconnaissance de l’autre. C’est pourquoi il n’est pas fortuit que la Jordanie exerce la tutelle sur les lieux saints chrétiens et islamiques de Jérusalem. Il existe un lien historique entre les Hachémites et les lieux saints de Jérusalem, en particulier la mosquée al-Aqsa. En définitive, il est impossible d’ignorer la relation entre la Jordanie et les Palestiniens. Cette relation s’est transformée avec le temps et au fil des expériences pour devenir plus que positive. La Jordanie a sauvé les Palestiniens d’eux-mêmes en 1970, grâce à ses institutions — au premier rang desquelles son armée — et à cette cohésion profonde entre l’institution du trône et les tribus. La Jordanie est allée plus loin encore en barrant la route à la droite israélienne, qui rêvait à une certaine époque de faire du pays un « foyer de substitution». Les Palestiniens sont devenus aujourd’hui un facteur positif sur le plan intérieur et au service de la stabilité. Ils ne constituent plus seulement une force économique de poids dans le royaume. L’importance de la Jordanie s’est révélée à leurs yeux, notamment après qu’ils ont découvert combien comptait la stabilité jordanienne et ce que représentait le fait de vivre dans un État doté d’institutions solides, refusant tout extrémisme et se démarquant des mots d’ordre ronflants dépourvus de toute réalité. Tout ce qu’a fait la Jordanie — y compris la décision de désengagement de la Cisjordanie en 1988 et la conclusion de l’accord de Wadi Araba avec Israël en 1994 — représente une affirmation de la volonté de pousser vers la création, un jour, d’un État palestinien indépendant. Le discours d’Abdallah II aux Jordaniens était un discours venu du cœur. Il était l’expression d’une capacité à exercer la confiance en soi et à continuer de bâtir un État fort, attaché à son histoire et à ses racines, qui sait avant tout ce qu’il veut.

La véritable «humiliation»…
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 24, 2026 - 04:29

Le Liban assiste aujourd'hui à une farce qui s'est muée, dans les faits, en tragédie. Au cœur de cette farce: l'obstination d'une faction libanaise organiquement liée à la «République islamique» d'Iran à présenter la négociation avec Israël comme une «humiliation», alors que la véritable humiliation réside dans tout ce qui peut être fait pour consacrer l'occupation israélienne et la servir. Tout ce que les autorités légitimes au Liban — représentées par le président de la République Joseph Aoun et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam — ont voulu signifier, c'est que l'«humiliation» des négociations relève en réalité de l'honneur et du patriotisme, tandis que l'«humiliation» de l'occupation n'est rien d'autre qu'un service rendu à Israël, au bénéfice exclusif de son entreprise d'occupation. Quiconque dénonce l'«humiliation» d'une négociation directe avec Israël, comme le fait le Hezbollah, se dérobe à toute question ayant trait à la réalité et à ce que traverse un pays dont le sort est désormais livré aux vents. Le Liban se trouve en effet à la merci de ces vents depuis qu'une bombe à retardement s'est installée en son sein: plus d'un million deux cent mille déplacés du Liban-Sud, dispersés à travers différentes régions du pays, dont Beyrouth constitue le principal foyer de concentration. Hors des négociations, il n'est aucune voie pour désamorcer cette bombe à retardement, dont le seul antidote est le retour des déplacés dans leurs villages et leurs bourgs, d'une façon ou d'une autre. Ce retour vers des localités en grande partie dévastées demeure l'unique moyen de préserver le Liban du destin d'un État failli. Aucune autre issue que la négociation directe ne permet d'atteindre cet objectif, au lieu de se glorifier de la «résistance» et de ses armes, lesquelles ont précisément ramené l'occupation. Il importe de distinguer entre la véritable humiliation, d'une part, et la tentative d'effacer l'«humiliation» dont parle le Hezbollah, d'autre part. Car l'humiliation est dans le fait de servir l'occupation israélienne, non dans celui de s'en défaire. Il faut rappeler chaque jour, si nécessaire, que l'occupation israélienne de la bande frontalière dans le sud du Liban a pris fin à pareille époque, en l'an 2000. Israël avait alors décidé de se retirer en application de la résolution 425, estimant qu'un tel retrait, confirmé par le Conseil de sécurité, n'entrait pas en contradiction avec ses intérêts. Depuis ce retrait israélien vers la Ligne bleue, l'ancien régime syrien, soutenu par l'Iran, s'est employé à maintenir le sud du Liban comme une boîte aux lettres commode pour l'échange de messages avec Israël. L'État hébreu n'y a vu aucun obstacle, d'autant que son objectif permanent consistait à concentrer ses efforts sur la Cisjordanie. La preuve en est l'échec de Yasser Arafat à reproduire dans ce territoire l'expérience du retrait israélien du sud du Liban. Abou Ammar a payé chèrement, à cette époque, le prix de la «militarisation» de l'Intifada. Le leader historique du peuple palestinien n'a pas compris qu'Israël était disposé à sacrifier des centaines de ses soldats pour conserver des pans de la Cisjordanie, alors qu'il avait accepté de se retirer du sud du Liban en échange de garanties sécuritaires. Ces garanties furent effectivement obtenues, avant que l'Iran ne les viole aussitôt, soucieux d'affirmer que la carte du Hezbollah demeurait en jeu et que le retour de l'armée libanaise au Liban-Sud n'était pas à l'ordre du jour. Jusqu'à la guerre d'«appui à Gaza» que le Hezbollah a déclenchée sur demande iranienne, le 8 octobre 2023, il n'existait aucune occupation israélienne. À la suite de cette guerre, l'occupation s'est limitée à cinq points. C'est la guerre d'«appui à l'Iran», engagée en mars de cette année, qui a fourni le prétexte à une extension de l'occupation israélienne, à davantage de destructions et à de nouveaux déplacements. Le Hezbollah défend sa position en arguant qu'Israël l'aurait attaqué de toute façon, indépendamment du tir des six roquettes qui ont suivi de quelques jours l'assassinat du «Guide» Ali Khamenei à Téhéran, le 28 février 2026. Ces propos pourraient être fondés s'ils ne trahissaient pas une méconnaissance profonde de la politique et des rapports de force en présence, d'une part, et si le Hezbollah ne nourrissait pas par ailleurs le désir de conserver ses armes en tant qu'instrument d'intimidation des Libanais, d'autre part. Les armes confessionnelles et miliciennes n'ont jamais été autre chose qu'un fléau pour le Liban et les Libanais, et pour les chiites du Liban en particulier, dans la mesure où elles n'ont jamais été en mesure de jouer quelque rôle que ce soit dans la protection du pays. Leur seule fonction aura été de servir l'occupation. Lorsque l'État hébreu, en l'an 2000, a jugé qu'il était dans son intérêt de se retirer du sud du Liban, il l'a fait, l'Allemagne ayant alors servi d'intermédiaire. Le Hezbollah n'a pas su intégrer le fait qu'Israël a changé à la lumière du «Déluge d'Al-Aqsa», cette attaque lancée par le Hamas depuis Gaza, ni comprendre que ses armes, désormais au service de l'occupation, ne pouvaient plus avoir droit de cité. Les armes demeurent à l'origine du problème et la source de tous les maux au Liban. Simplement, Israël n'en a plus besoin aujourd'hui, alors qu'il se montrait naguère indifférent à la question de savoir qui contrôlait le Liban-Sud — tout comme il était indifférent à celui qui contrôlait Gaza, prêt à laisser transiter les fonds qataris vers le Hamas dès lors que ce mouvement contribuait à consolider la division palestinienne. Une seule formule résume désormais la situation libanaise. Les armes que détient le Hezbollah sont l'expression même de l'humiliation, en ce qu'elles jouent le rôle qui leur est assigné dans la légitimation de l'extension israélienne de l'occupation et du déplacement continu des populations. Ces populations sont les citoyens chiites du Liban-Sud, transformés en cette bombe à retardement qui menace toute tentative de rétablissement du Liban. Les armes ont échoué à faire face à Israël, mais elles ont réussi à miner le Liban de l'intérieur. Telle a toujours été la fonction des armes du Hezbollah depuis leur avènement, des armes auxquelles incombe la responsabilité de toutes les guerres dont le Liban aurait pu se passer: à commencer par celle de l'été 2006, jusqu'à la guerre d'«appui à l'Iran» et la catastrophe qu'elle a laissée dans son sillage, à tous égards… une catastrophe qui est désormais devenue une menace pour l'existence même du Liban.

La Jordanie, quatre-vingts ans après l'indépendance
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 21, 2026 - 14:55

Ce n'est nullement un hasard si le Royaume hachémite de Jordanie, qui célèbre ce vingt-cinq mai le quatre-vingtième anniversaire de son indépendance, est devenu l'une des pierres angulaires de la sécurité arabe, ou de ce qu'il en reste. Toutes les théories qui avaient sous-estimé la Jordanie ont fini aux poubelles de l'histoire, car il s'est avéré que ce pays n'a jamais perdu son rôle sur la scène régionale. La Jordanie a tenu bon en dépit de toutes les secousses internes et des tempêtes qu'elle a traversées, et en dépit des bouleversements profonds qu'a connus la région. En 1921, l'année même où fut proclamé l'émirat de Transjordanie, une conférence réunit au Caire les figures de proue de la politique britannique sous la présidence de Winston Churchill. Lawrence d'Arabie y assistait, aux côtés de la plupart des experts britanniques des affaires arabes, irakiennes et régionales, la Palestine au premier chef. Au premier rang de ces personnalités se trouvait Lady Gertrude Bell, considérée alors comme la figure britannique la plus influente en Irak et dotée du plus grand ascendant sur ce pays. C'est elle qui dressa la carte actuelle de l'Irak et joua un rôle déterminant dans l'installation des Hachémites à Bagdad et le couronnement de Fayçal ibn Hussein. Avec le recul des années, il est apparu que la conférence du Caire, qui visait à diviser la région en zones d'influence entre la Grande-Bretagne et la France, s'était soldée, sur le plan de ses résultats, par un échec retentissant à tous égards. Parmi les manifestations les plus saillantes de cet échec figurent le coup d'État militaire sanglant qui renversa la monarchie irakienne en 1958 et, avant cela, la guerre de Suez en 1956, qui consacra le déclin de la Grande-Bretagne impériale, celle sur laquelle «le soleil ne se couchait jamais»… L'un des faits marquants de la conférence du Caire fut la sous-estimation du prince Abdallah ibn Hussein, placé à la tête de l'émirat de Transjordanie avant de devenir roi en 1946, lors de la proclamation de l'indépendance du Royaume hachémite de Jordanie. Si l'on considère ce qu'il advint de la Palestine et de l'Irak, la Jordanie peut être tenue pour le seul véritable succès de la conférence du Caire, et ce succès ne s'est pas démenti jusqu'à nos jours, d'autant que la solidité des institutions jordaniennes s'est imposée à l'évidence, notamment depuis 1952, lorsque Hussein ibn Talal accéda au trône à l'âge de dix-sept ans à peine. La conférence du Caire de 1921, qui illustre au mieux l'échec de la politique britannique dans la région, n'est pas le seul événement qui mérite que l'on s'y arrête. L'histoire moderne de la Jordanie regorge de faits qui retiennent l'attention, parmi lesquels le rôle décisif joué par la reine Zein el-Charaf, mère du roi Hussein, dans l'imposition de son fils comme souverain malgré son jeune âge. Le roi Hussein ibn Talal représenta un phénomène à part dans l'histoire du pays, lui qui succéda à un père atteint d'une maladie mentale le rendant inapte à demeurer sur le trône. Sous le règne de Hussein ibn Talal, la Jordanie acquit, grâce à ses institutions, un rôle déterminant à tous les niveaux, en dépit des secousses et des conspirations dont elle fut la cible, depuis la montée de la vague nassérienne (du nom de Gamal Abdel Nasser), qui engendra une série de catastrophes parmi lesquelles le coup d'État militaire contre la monarchie irakienne en 1958, l'union égypto-syrienne de février de la même année et la défaite arabe de 1967, dont les séquelles continuent de peser sur la région jusqu'à nos jours. La Jordanie affronta tous ces événements et toutes ces tempêtes avec un remarquable sang-froid, à commencer par sa résistance au projet de patrie de substitution en 1970, lorsque l'armée jordanienne fit face aux tentatives des différentes organisations palestiniennes de s'emparer du royaume, préservant ainsi les Palestiniens d'eux-mêmes. Cette résistance fut rendue possible par la cohésion entre les Jordaniens de souche et le trône, une cohésion qui s'est muée de nos jours en une solidarité englobant toutes les composantes de la société jordanienne. Les Palestiniens, instruits par leurs propres expériences, sont devenus les plus attachés au trône hachémite et au roi Abdallah II, qui n'a jamais cessé, depuis de longues années, de soutenir l'option des deux États, seul choix réaliste pour un règlement entre Palestiniens et Israéliens, à long terme, c'est-à-dire lorsque la droite israélienne aura renoncé à ses illusions et qu'une direction palestinienne digne de ce nom saura se hisser à la hauteur des événements. En 2026, plus personne ne sous-estime la Jordanie, surtout à la lumière de cet esprit de continuité qui caractérise un royaume ayant su se préserver en toutes circonstances, face aux turbulences irakiennes, syriennes et israéliennes. La Jordanie se préserva en signant les accords de Wadi Araba avec Israël en 1994, une démarche intimement liée à la saisie de l'occasion qu'avait ouverte l'engagement de Yasser Arafat, le leader historique du peuple palestinien, dans les accords d'Oslo à l'automne 1993. La continuité, illustrée notamment par la prudence dont la Jordanie a toujours fait preuve dans ses rapports avec la «République islamique» d'Iran depuis sa fondation, compte parmi les facteurs les plus distinctifs de ce pays, une continuité que vint confirmer la transmission sereine du pouvoir au roi Abdallah II lors du décès de Hussein ibn Talal en 1999. Quiconque a parié sur la fragilité du Royaume hachémite de Jordanie a parié sur un mirage, surtout depuis qu'Abdallah II a démontré sa capacité à jouer un rôle de premier plan en Jordanie comme au-delà de ses frontières, y compris aux États-Unis. Le royaume est aujourd'hui un État qui joue un rôle vital dans la stabilité régionale, en dépit de toutes les conspirations qui ont visé à affaiblir ce rôle, et la Jordanie est devenue un refuge pour les réfugiés syriens et ceux d'autres pays, après avoir, bien avant cela, accueilli des réfugiés palestiniens venus de partout ! Les événements attestent quotidiennement de la manière dont Abdallah II s'est imposé comme acteur incontournable dans la région, tout en élargissant le consensus intérieur autour de l'institution monarchique. Il est apparu que tout discours sur le recul du rôle régional de la Jordanie relève de l'absurde. Plus le temps passe, plus se manifeste la nécessité du rôle jordanien face à toutes les formes d'extrémisme, qu'il soit celui des Frères musulmans ou celui du régime iranien et de ses différents instruments. Plus important encore, les événements démontrent chaque jour à quel point la sécurité du Golfe est indissociable de la sécurité de la Jordanie, et la sécurité de la Jordanie, de celle du Golfe…

Liban: reconnaître le prix de la défaite…
Par
Khairallah Khairallah
Publié
mai 16, 2026 - 18:08

Dans un monde où seuls les intérêts propres ont droit de cité, que peut faire un pays comme le Liban lorsqu'une faction intérieure travaille directement au service de l'Iran et mène une guerre contre l'État libanais et ses institutions ? Le Liban ne peut rien faire tant qu'il n'existe pas de consensus national sur la manière de conduire les négociations directes avec Israël à Washington. Plus important encore, il ne peut rien faire sans reconnaître qu'un prix lui incombe s'il veut se débarrasser de l'occupation israélienne que le Hezbollah, et derrière lui la République islamique d'Iran, a provoquée. Il n'y a là qu'une impuissance libanaise, rien de plus, née de l'incapacité à affirmer que le Liban est un État libre et indépendant, maître de la décision de guerre et de paix sur son propre sol. C'est en 2026, une fois encore, que le Liban doit établir que son État est le véritable État, qu'il n'est pas l'État du Hezbollah, qui n'est lui-même qu'une brigade des Gardiens de la révolution iraniens, rien d'autre. Il est frappant de constater, dans la phase précédant les négociations de Washington, que le président du Parlement Nabih Berry n'a pas rencontré Simon Karam, chef de la délégation libanaise chargée de négocier avec Israël. Bien plus, aucune réunion n'a eu lieu au palais de Baabda entre le président de la République Joseph Aoun, le président du Parlement et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam avant que Simon Karam ne prenne la direction de Washington. Une telle réunion s'imposait pourtant, en présence du négociateur libanais, afin d'attester que l'État libanais se tient à ses côtés et de lui permettre de dire qu'il représente cet État dans toutes ses composantes — les chrétiens, les sunnites, les druzes et les chiites aussi. Concrètement, cela signifie que le Liban s'est présenté sans être capable d'assurer un soutien plein et entier à sa délégation, qui a pourtant négocié avec les Israéliens à Washington sous parrainage américain. Le Liban a néanmoins choisi, avec un certain courage, de négocier avec Israël, alors même que l'État hébreu poursuit sa guerre contre ce petit pays dont le destin demeure entre les mains de la République islamique gouvernée par les Gardiens de la révolution. La délégation libanaise qui négociait avec les Israéliens devait répondre à une seule et unique question : le Liban est-il prêt à payer le prix de sa défaite, oui ou non ? Pour y répondre, il fallait d'abord commencer par reconnaître la défaite elle-même. Rien ne témoigne mieux de l'ampleur de cette défaite que le contrôle exercé par Israël sur 68 villages et villes du Sud qu'il s'emploie à détruire, auquel s'ajoute le déplacement d'un million deux cent mille citoyens chiites du Liban-Sud. Cette question est au cœur même de ce que traverse le Liban, qui ne peut continuer à porter le poids d'une bombe à retardement : d'un côté ce nombre considérable de villages occupés et détruits, de l'autre cette masse de déplacés. En termes de chiffres, en termes du nombre de villages et de villes sous contrôle israélien, Bint Jbeil incluse, qui possède une symbolique particulière, le Liban n'a d'autre choix que d'assimiler la situation née de la perte de deux guerres contre Israël. Le paradoxe veut qu'au fond, le Liban n'avait aucun lien originel avec l'une ou l'autre de ces guerres. Toutes deux, la « guerre d'appui à Gaza » de 2023 et la « guerre d'appui à l'Iran » consécutive à l'assassinat du « Guide suprême » Ali Khamenei le 28 février 2026, s'inscrivaient dans le projet expansionniste iranien, qui n'a jamais vu dans le Liban qu'une simple carte à brandir par Téhéran. Le Liban est-il prêt à payer le prix de deux guerres qui lui ont été imposées de force et dont il est sorti écrasé ? On ne peut esquiver cette question, qui s'impose d'elle-même si le Liban entend éviter de nouvelles destructions et de nouveaux déplacements, et s'il refuse réellement le retour de l'occupation israélienne. Car ce que le Liban doit finalement admettre, c'est qu'Israël n'est pas une organisation caritative. Le Liban avait besoin d'un consensus national pour répondre à cette question. Cela signifie, tout simplement, que Simon Karam ne pouvait pas partir à Washington chercher à mettre fin à l'occupation israélienne renouvelée sans un tel consensus, qui engloberait naturellement Nabih Berry, lequel semble avoir préféré, plutôt que les négociations directes, fournir au Hezbollah la couverture qu'il lui réclame, le Hezbollah qui se trouve lui-même sous la domination totale des Gardiens de la révolution iraniens. Israël poursuivra ses agressions contre le Liban tant que les armes du Hezbollah seront présentes, et le Liban devra continuer à réfléchir aux moyens de s'en débarrasser, jusqu'au jour où il se posera à lui-même une question d'une simplicité absolue : quel est le prix du retrait israélien et du retour des habitants dans leurs villages et villes du Sud, ou ce qu'il en reste ? Une fois ce prix connu, il faudra un front uni, plutôt que de faire reposer sur les seules épaules du président de la République et du gouvernement représenté par Nawaf Salam l'entier fardeau des négociations. En définitive, que veut le Liban ? Veut-il récupérer son territoire, au motif que la restauration de sa souveraineté territoriale constitue pour lui la priorité des priorités… ou préfère-t-il demeurer un « terrain » iranien, c'est-à-dire l'otage des Gardiens de la révolution ?