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Société

Quand tout se déplace, sauf l’État
By
Nanette Ziadé-Ritter
Published
mars 23, 2026 - 17:32

Presque trois semaines de guerre et quasiment un million de déplacés. Le couperet est tombé. Des déplacés qui ont essentiellement choisi la capitale, déjà étouffée dans un Liban exsangue économiquement et surtout dépourvu de volonté politique pour changer un statu quo devenu totalement obsolète. Un état de choses qui non seulement freine le progrès mais est, disons-le sans ambiguïté, responsable de tous nos maux. Nul pays au monde, sans État fort ou au moins respecté, ne peut exister. Aujourd’hui, ce sont essentiellement les chiites qui sont déplacés. Ceux-là mêmes que le Hezbollah prétend protéger. Et le plus effrayant, c’est que, démunis sous les tentes et sous la pluie, beaucoup continuent de jurer allégeance à ce parti qui n’a de dieu que lui-même. On peut s’interroger sur l’efficacité de l’embrigadement exercé par cette milice, mais cela révèle surtout un fait politique: l’entité militaire et l’entité politique se nourrissent mutuellement et reprennent des forces dans un contexte où l’État, incapable de faire respecter sa souveraineté, se trouve impuissant à réguler ou intégrer une communauté entière. Au Liban, le déplacement n’est jamais un simple problème logistique. Il ne s’agit pas seulement de loger, nourrir, soigner. Il s’agit de contenir. Contenir des tensions anciennes, des peurs latentes, des fractures que l’on a pris l’habitude de contourner plutôt que de régler. Et comme souvent, ce que l’on repousse finit par revenir, mais en pire. Nul n’a jamais éradiqué quiconque. Il ne s’agit donc pas d’exclure les chiites de l’équation, mais de savoir comment intégrer cette communauté et son idéologie au sein d’une géographie actuellement fluctuante. Car au-delà de l’accueil humanitaire, il y a une suspicion tangible — qui n’est pas venue de nulle part — et la crainte de faire de la place à quelqu’un dont on ignore l’activité, et qui, en étant une cible, pourrait provoquer ce qu’on appelle, de manière triviale, des dommages collatéraux. Ce climat de méfiance ne peut que susciter sédition et fermer des portes. Pourtant, l’esprit de solidarité des Libanais n’a jamais failli. On l’a vu en 2006, puis après le 7 octobre. Mais aujourd’hui, il rencontre un obstacle inédit: la peur d’être exposé. De plus, le Liban a beau afficher une coexistence fragile, il ne s’est jamais vraiment départi des cloisons engendrées par la guerre civile. Certes, techniquement, il n’y a plus d’Est ni d’Ouest, mais dans les têtes, si. Et ces cloisons s’enracinent dans un système de dix-huit communautés qui tentent de cohabiter, chacune portant ses cultures, ses récits et ses idéologies parfois diamétralement opposées. Ces divisions n’ont jamais été réellement intégrées au tissu étatique. Elles ont été gérées, bricolées, aménagées, mais elles restent un héritage que chaque crise rouvre. Il y a aussi le besoin de survie immédiat, de sauver ce qui reste des meubles d’une vie trop écourtée par des attentes qui peinent à poindre. On évoque souvent, à bon escient, l’absence de citoyenneté au Liban, compliquée par ce système communautaire. Mais ce que ce million de déplacés met en lumière, c’est que cette absence de citoyenneté a des conséquences concrètes : une incapacité à intégrer des segments de la population, un État paralysé par son inertie, voire ineptie. Un million de déplacés à placer dans des infrastructures vétustes et chancelantes : une catastrophe humanitaire et sanitaire déjà en marche. Et les slogans, les allégeances, les rumeurs et le complotisme, tout cela aggrave le problème, mais sert aussi à dédouaner l’État de ce qu’il ne veut pas entreprendre. Il ne s’agit pas de se réveiller et, d’un coup de baguette magique, exécuter une décision. Il s’agit de commencer à montrer un acte de bonne volonté, même s’il devait se solder par un échec. Toute guerre finit autour d’une table de négociations. Celle de 2026 verra- t- elle l’accouchement dans la douleur d’une ébauche d’État ? Parce qu’à force de gérer dans l’urgence, de différer les décisions, de composer avec l’inacceptable, on ne fait pas que mal gérer. On s’habitue à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative. Et ça, peut-être, c’est le plus dangereux. Parce qu’à ce rythme-là, il ne restera bientôt plus grand-chose à déplacer. Ni à sauver. Tout ministre, aussi bien intentionné soit-il, ne peut mener sa stratégie à bon port s’il est freiné par la hiérarchie de son ministère. Le grand nettoyage systématique des institutions n’a jamais vraiment commencé, et c’est pourtant la clé de la solution : un État solide, qui sanctionne quand il le faut, qui réglemente la bonne marche du pays. Car qu’on le veuille ou non, il faut qu’on s’accepte les uns les autres pour garder ce pays… à moins que nous ayons déjà décidé de le perdre.

L’IA peut-elle prendre le contrôle de notre monde ?
By
Jacques Mechelany
Published
févr. 17, 2026 - 11:24

Le Monopole de l’intelligence est terminé. Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, une hypothèse est restée incontestée : l’intelligence nous appartenait exclusivement. Nous étions la seule espèce capable de raisonnement abstrait, d’accumulation scientifique, de montée en puissance technologique et d’organisation politique. L’intelligence était notre monopole — et donc notre pouvoir. Ce monopole est désormais révolu. Les systèmes d’intelligence artificielle surpassent déjà les humains dans la reconnaissance de formes, la génération de code à grande échelle, la réplication des protéines, la modélisation prédictive et, de plus en plus, la formulation d’hypothèses scientifiques. Domaine après domaine, le plafond de la cognition humaine n’est plus la frontière ultime. Il ne s’agit pas simplement d’un tournant technologique. Il s’agit d’un tournant civilisationnel. La véritable question n’est pas de savoir si l’IA deviendra plus performante que l’être humain dans certaines tâches. C’est déjà le cas. La vraie question est de savoir si le contrôle, l’autonomie et l’autorité stratégique vont progressivement migrer des humains vers les systèmes — non par rébellion, mais par délégation. La « singularité » de l’IA pourrait survenir cette année L’une des métaphores les plus frappantes proposées par certains chercheurs en IA est la suivante : imaginez l’apparition soudaine d’un « pays de génies » — des dizaines de millions d’esprits plus brillants que n’importe quel prix Nobel ou stratège militaire. Tout service de renseignement considérerait un tel événement comme la plus grande rupture de sécurité nationale du siècle. Supprimons maintenant la métaphore. Remplaçons ces individus par du code. Les systèmes d’IA sont évolutifs, réplicables et interconnectés. Ils ne dorment pas. Ils ne se fatiguent pas. Ils opèrent à la vitesse des machines. Et ils sont simultanément intégrés dans la finance, la logistique, les laboratoires de recherche, les systèmes de surveillance et les opérations militaires. Certains développeurs évoquent désormais une « singularité de l’IA », suggérant que des seuils décisifs pourraient être franchis dès cette année. Ces affirmations doivent être abordées avec prudence. Les prédictions de superintelligence imminente se sont souvent révélées prématurées. Mais le signal est important. La vitesse de progression des capacités atteint un niveau où les implications géopolitiques et civilisationnelles ne peuvent plus être considérées comme purement spéculatives. De l’outil à l’infrastructure Les premiers systèmes d’IA générative étaient essentiellement conversationnels. Ils rédigeaient des courriels, résumaient des rapports et produisaient du contenu. Le véritable point d’inflexion s’est produit lorsque l’IA a commencé à écrire du code exécutable de bout en bout. Le code est une infrastructure. Les marchés financiers fonctionnent grâce au code. Les réseaux électriques fonctionnent grâce au code. L’agriculture fonctionne grâce au code. Les systèmes d’armement fonctionnent grâce au code. À mesure que l’IA conçoit, teste et déploie ces logiciels de manière autonome, elle cesse d’être un simple outil pour devenir une couche opérationnelle de la civilisation elle-même. Les humains passent du statut d’auteurs à celui de superviseurs. Avec le temps, l’expertise s’érode. La dépendance s’accroît. Il ne s’agit pas d’une conquête. Il s’agit d’une externalisation volontaire. La crainte : les robots contrôlent l’humain La culture populaire imagine des robots humanoïdes se retournant contre l’humanité. Ce scénario est spectaculaire — mais pourrait-il réellement se produire ? Aujourd’hui déjà, l’agriculture moderne dépend du logiciel. Les systèmes de compensation financière dépendent du logiciel. La distribution énergétique dépend du logiciel. La production pharmaceutique dépend du logiciel. Un contrôle physique total de l’IA à grande échelle nécessiterait une maîtrise intégrée et coordonnée de l’ensemble de la chaîne. Sa réalisation à court terme est douteuse. Le risque plus immédiat est celui de la fragilité systémique. Notre civilisation est déjà hyper-optimisée. Les chaînes d’approvisionnement sont conçues pour l’efficacité, non pour la résilience. Les infrastructures critiques sont interconnectées numériquement. L’automatisation réduit les redondances. Si le code généré par l’IA devient dominant dans ces systèmes — et que l’expertise humaine décline — la société devient structurellement vulnérable. Un dysfonctionnement majeur, qu’il soit malveillant ou accidentel, pourrait se propager rapidement. Ce n’est pas de la science-fiction. C’est un problème d’ingénierie des systèmes : la sur-optimisation engendre la fragilité. L’histoire montre que les systèmes hautement efficaces s’effondrent souvent sous stress. Plus la civilisation retire l’humain de la boucle au nom de la productivité, plus il devient difficile de se relever en cas de défaillance. Lorsque l’IA accélère l’optimisation dans tous les domaines simultanément, la résilience diminue. Le danger n’est pas que les machines nous détestent. Le danger est que les systèmes deviennent trop efficaces pour échouer sans provoquer un effondrement. Le risque catastrophique le plus crédible: biologie + IA Le risque existentiel à court terme le plus sérieux n’est pas une armée de robots. C’est l’automatisation biologique. Les systèmes d’IA prédisent déjà la structure des protéines, ils modélisent les mutations virales, ils optimisent la conception moléculaire et ils pilotent des laboratoires robotisés. Les systèmes dits de « scientifiques IA » en boucle fermée, où les modèles conçoivent des expériences que des robots exécutent, progressent rapidement. Le potentiel est immense : vaccins plus rapides, traitements moins coûteux, percées thérapeutiques. Mais les barrières de protection diminuent. Contrairement aux armes nucléaires, les pathogènes modifiés ne nécessitent pas d’infrastructures industrielles massives. Ils nécessitent du savoir et des outils. L’IA accélère les deux. Le scénario catastrophe le plus plausible est qu’un acteur humain, amplifié par l’IA, conçoive, fabrique et libère un agent pathogène plus contagieux et plus létal que les virus naturels. L’expérience de la propagation du COVID donne une idée des risques. Ce risque est reconnu dans les milieux de la biosécurité. Sa probabilité demeure faible en théorie, mais sommes-nous toujours véritablement en contrôle de l’IA ? L’impact potentiel serait immense et la pression économique en faveur de l’automatisation biologique continue de s’intensifier. La course aux armements de l’IA Le développement de l’IA s’inscrit dans un contexte de rivalité géopolitique. Les États-Unis, la Chine, L’Europe, la Corée se disputent la domination des semi-conducteurs, des grands modèles, des systèmes autonomes et de l’intégration militaire. La Russie et l’Iran développent des capacités asymétriques. L’Europe cherche une autonomie stratégique. Dans un tel environnement, la lenteur est perçue comme une faiblesse. Des entreprises technologiques orientées défense, comme Palantir, dirigée par Alex Karp, affirment ouvertement que la seule manière de prévenir les abus de l’IA est de la déployer plus rapidement que les adversaires. La logique rappelle la dissuasion nucléaire de la Guerre froide — avec une différence majeure. Les armes nucléaires étaient centralisées et lentes. Les armes fondées sur l’IA sont distribuées et rapides. La dissuasion glisse de la destruction mutuelle assurée vers une perturbation mutuelle assurée — sabotage cybernétique, ciblage automatisé, interférence des infrastructures, déstabilisation financière. Les cycles décisionnels se contractent. Lorsque les systèmes opèrent à la vitesse des machines, les dirigeants humains craignent davantage d’être dépassés que de se tromper. Ukraine : la guerre au tempo des machines La guerre en Ukraine illustre cette transformation. Les drones, le ciblage assisté par IA et la fusion de données en temps réel accélèrent le tempo opérationnel. Le changement le plus décisif est la vitesse. Détecter. Classifier. Décider. Frapper. À mesure que cette boucle se comprime, le contrôle humain passe de la direction à la supervision. Les risques d’escalade augmentent, car la décision politique ne peut rivaliser avec le tempo algorithmique. Le champ de bataille devient un laboratoire logiciel. La guerre devient itérative et pilotée par les données. La précision augmente — mais la fragilité aussi. Le Levant et le Moyen-Orient Pour le Moyen-Orient, l’IA n’est pas théorique. La région évolue déjà dans un environnement façonné par les drones, les opérations cybernétiques et des modèles sécuritaires fortement surveillés. Des États comme Israël disposent de capacités avancées en IA militaire. Ils ont démontré leur efficacité dans leurs stratégies de décapitation contre le Hezbollah au Liban, en traquant et ciblant des individus grâce à la surveillance par drones, à l’analyse des téléphones mobiles et à l’étude minutieuse de leur environnement. L’Iran investit dans des outils asymétriques et cybernétiques. Les États du Golfe investissent massivement dans l’infrastructure numérique et la gouvernance intelligente. Mais le succès à long terme dépend de deux facteurs : La souveraineté des données — Qui contrôle l’infrastructure des données? L’indépendance technologique — Les États régionaux dépendront-ils entièrement de plateformes américaines, russes ou chinoises ? Dans un monde où les capacités d’IA se concentrent, les États dépourvus de compétences indigènes risquent de devenir dépendants numériquement. L’autonomie stratégique du XXIe siècle se mesurera non seulement en réserves énergétiques ou en puissance militaire, mais en capacité de calcul, en gouvernance des données et en expertise algorithmique. La Gouvernance à l’ère des algorithmes L’IA transforme également la gouvernance intérieure. Des systèmes sont déployés pour le contrôle des frontières, la détection de fraudes, la police prédictive, l’administration fiscale et la surveillance. Ces applications promettent efficacité et sécurité. Elles centralisent également l’autorité et réduisent la transparence. Dans les démocraties libérales, la légitimité repose sur l’explicabilité et la responsabilité. La gouvernance algorithmique met ces principes à l’épreuve. Dans des pays comme la Chine, la reconnaissance faciale et l’IA permettent une surveillance permanente des citoyens. Il ne s’agit pas d’une tyrannie conçue intentionnellement, il s’agit d’une concentration par défaut. L’efficacité informatique a des conséquences politiques. Dépossession plutôt qu’extinction ? Le scénario le plus probable n’est pas l’extinction de l’humanité. C’est la dépossession. L’IA pourrait piloter la découverte scientifique, optimiser les économies, gérer la logistique et influencer de plus en plus les décisions militaires et politiques. Les humains resteraient présents — mais plus centraux. La démocratie suppose une capacité d’action humaine éclairée. Lorsque les décisions migrent vers des systèmes trop complexes pour être compris publiquement, la légitimité s’érode. Le danger est que cette transition se produise plus rapidement que les humains et les nations ne sont prêts à l’accepter. Cela soulève également la question de savoir si les concepts traditionnels de souveraineté — territoire, peuple et gouvernance — demeurent suffisants à l’ère de la puissance algorithmique. Arrêter le développement de l’IA n’est ni réaliste ni souhaitable. Un contrôle sélectif constitue probablement la seule voie viable : • Supervision humaine obligatoire en recherche biologique • Systèmes de secours non automatisés pour les infrastructures critiques • Contrôles isolés (« air-gapped ») pour les services essentiels • Normes internationales sur les armes autonomes • Renforcement des cadres de cybersécurité et de biosécurité Cependant, les chatbots ont déjà démontré leur capacité à contourner certains mécanismes de surveillance conçus pour contrôler leur activité et à interagir avec d’autres systèmes de manière imprévue par leurs concepteurs. Une accélération non maîtrisée et autonome constitue un risque réel. Conclusion: La perte du contrôle? L’IA ne se réveillera pas un matin en déclarant la guerre à l’humanité. Mais la compétition économique, la rivalité géopolitique et l’inertie institutionnelle pourraient nous conduire — pas à pas — à déléguer une autorité que nous ne saurions plus reprendre. Le contrôle pourrait ne pas être pris volontairement par l’IA. Il pourrait être juste abandonné par l’Humanité. Pour la première fois dans son histoire, l’Humanité est confrontée à une intelligence non bornée par la biologie. Nous ne sommes plus les agents les plus intelligents du système. La question est de savoir si nous resterons les plus sages.

Résister au pouvoir
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Nadim Tabet
Published
janv. 7, 2026 - 21:00

Le cinéma sur l’architecture et le pouvoir Vu il y a un certain temps déjà, c’est la saison des classements des meilleurs films de l’année qui me ramène The Brutalist de Brady Corbet à la mémoire. Le film figurant dans plusieurs classements, puisque, même s’il s’agit d’un film de 2024, sa sortie internationale a eu lieu en 2025. Et — fruit du hasard ? — ce film ressurgit au bon moment dans ma vie, puisque cela correspond au moment où la notion de pouvoir se signale à nous dans tout ses états : dans ses dérives morales, avec l’affaire Epstein ; dans son arrogance, avec la capture de Maduro ; dans sa violence, avec la répression des manifestants en Iran ; ainsi que dans ses nouvelles formes. Je pense notamment à l’importance accordée à la maîtrise de l’espace numérique, symbolisée récemment par la volonté d’Israël d’investir dans ChatGPT afin d’influencer ses réponses dans un sens qui lui est favorable. Et si je parle de « bon moment », c’est tout d’abord parce que The Brutalist parle de pouvoir, comme c’est souvent le cas dans les films mettant en scène un architecte ou la notion d’architecture. J’en veux pour preuve quelques films récents sur le sujet, comme The Zone of Interest de Jonathan Glazer, avec son mur de clôture érigé pour ne pas voir les atrocités commises dans le camp d’Auschwitz, ou Megalopolis de Francis Ford Coppola, avec son analogie entre l’Empire romain et l’Empire américain. Et même s’il n’est pas directement question d’architecture, je pense aussi à The Apprentice , qui, en revenant sur le début de carrière de Donald Trump en tant que promoteur immobilier, nous rappelle à quel point le pouvoir est avant tout une affaire de maîtrise de l’espace. Il y a bien sûr beaucoup de littérature sur le sujet et, dans mon cas, c’est surtout aux travaux sur la société disciplinaire de Michel Foucault que je pense. Travaux dans lesquels Foucault s’appuie sur le modèle de la structure panoptique - une architecture carcérale permettant une surveillance permanente - pour analyser la façon dont le pouvoir, dans son organisation de l’espace, cherche à réguler les comportements sans avoir besoin de se manifester en permanence. Et pour revenir à Donald Trump, plus que ces films récents, s’il y a bien un film qui fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est The Fountainhead de King Vidor, sorti en 1949 et adapté d’un livre de la papesse du libertarianisme, à savoir Ayn Rand. Ayn Rand, dont il a beaucoup été question au début du second mandat de Donald Trump, tant il a été entouré par des figures telles qu’Elon Musk, adeptes de cette philosophie prônant un État minimal afin de libérer les forces de l’individualisme et de ce qu’elle nomme « l’égoïsme rationnel ». Et si ce film fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est parce que, dans les deux cas, nous avons affaire à un architecte brimé dans ses ambitions, mais à cause de deux formes de pouvoir diamétralement opposées. Le pouvoir de la société et du carcan étatique dans le cas de The Fountainhead , où il est question d’un architecte qui refuse de sacrifier sa vision pour répondre aux exigences d’un collectif incapable de comprendre son génie. Et le pouvoir d’un égoïste rationnel dans le cas de The Brutalist , où il est question d’un architecte rescapé de l’Holocauste pour qui le rêve américain aboutira au fait de se faire violer par le riche industriel lui ayant passé commande pour la construction d’un centre communautaire. Sans vouloir trancher sur la question de savoir quel pouvoir demeure malgré tout le meilleur entre ces deux, ce qui me semble surtout intéressant à relever, c’est la façon dont, malgré tout, László Tóth, l’architecte dont il est question dans The Brutalist , parvient à résister au pouvoir auquel il est assujetti. Le temps comme forme de résistance au pouvoir Et c’est avant tout pour cette raison que c’est le bon moment de se ressouvenir de The Brutalist . Surtout pour moi, en tant que Libanais, et peut-être pour d’autres aussi, puisque l’un des paradigmes de la nouvelle forme de pouvoir — celui basé sur la maîtrise de l’espace numérique — est la division des individus entre ceux qui ont le droit d’exercer leur liberté d’expression et ceux pour qui cela relève du risque. Il y a donc l’exemple d’Israël et de ChatGPT, mais on pourrait aussi penser à l’entrée sur le territoire des États-Unis, où il est désormais demandé de pouvoir avoir accès à nos historiques sur les réseaux sociaux. Et c’est bien de cette forme de résistance dont il est question dans The Brutalist , celle qui consiste à pouvoir raconter son histoire et sa vision du monde malgré ces contraintes. Dans le film, cette idée est incarnée par la façon dont László Tóth détourne de manière secrète la commande qui lui a été faite par le riche industriel afin de garder une trace de son histoire personnelle : le bâtiment qu’il construit tout au long du film se révélant être une réplique du camp de concentration où sa famille a été emprisonnée. Et plus que Michel Foucault, dont l’analyse se concentre sur la structure du pouvoir, cette notion de résistance me fait surtout penser aux travaux de Michel de Certeau. De Certeau qui, dans son essai « L’Invention du quotidien », analyse la façon dont, face aux « stratégies » du pouvoir pour maîtriser le savoir et l’espace, il reste possible de développer des « tactiques » de résistance. Des arts de la tactique qui ont tous en commun le fait de s’articuler autour de la notion de temps. Et c’est ainsi que, face à la stratégie du pouvoir pour maîtriser l’espace réel ou numérique, le tacticien, lui, possède le temps afin d’échapper aux radars du pouvoir et à la « discipline » qu’il tente d’imposer. Et si l’exemple que l’on cite souvent pour illustrer son idée est le chapitre « Marcher dans la ville », où de Certeau montre comment, dans un espace planifié par un autre, on peut toujours prendre le temps d’inventer son propre parcours, le film The Brutalist me fait surtout penser à son concept de la « perruque ». Concept à travers lequel de Certeau décrit la façon dont, dans un lieu de travail, on peut détourner du temps et du matériel afin de faire quelque chose pour soi. Et, parallèlement au temps, l’autre aspect qui caractérise la tactique chez de Certeau transparaît dans cette citation extraite de son essai : « Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. » Et c’est surtout à cet art de l’utilisation du temps, et au sujet braconnier et bricoleur de de Certeau, que je pense à l’heure où la société disciplinaire décrite par Foucault semble atteindre une nouvelle phase avec les nouveaux outils numériques mis à disposition du pouvoir. La tombe au lieu de la cabane Et pour terminer sur une métaphore architecturale, que ce soit les travaux de Certeau ou ce que symbolise la bâtisse construite par László Tóth, cela me fait penser à des écrits sur l’histoire de l’architecture où il est souvent question de savoir quelles constructions ont été faites en premier entre les tombes ou les cabanes. Sans chercher de réponse à cette question, ce qui m’intéresse surtout dans la distinction entre ces deux formes d’architecture, c’est que, dans le cas de la cabane, on a affaire à de l’éphémère, tandis que, dans la tombe, on a affaire à une volonté de garder une trace à travers le temps. Et si ma sensibilité va à ce que la tombe représente, ce n’est bien entendu pas pour inviter les résistants à creuser leur propre tombe, mais plutôt pour les inviter à prendre le temps de construire des tombes métaphoriques afin de déjouer la stratégie du pouvoir qui consiste à effacer certaines voix et des pans entiers de l’histoire.

Jean-Claude Guillebaud et la question spirituelle du Mal
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Fady Noun
Published
déc. 15, 2025 - 16:47

Tous les penseurs et chefs politiques qui continuent de réfléchir au dévoilement des innombrables facette de la guerre du Liban, tous les amateurs de « braconnage culturel, grâce auquel les non-spécialistes et les dominés se composent un espace propre » (Michel de Certeau), ont été touchés par la disparition, le 8 novembre, de l’ami et figure de premier plan que fut et restera l’essayiste Jean-Claude Guillebaud (1944-2025). Journaliste, éditeur, lauréat du Prix Albert Londres en 1972, grand reporter et correspondant de guerre (notamment pour Le Monde, Sud-Ouest, La Vie, etc) pendant plus de deux décennies, cofondateur et président de Reporters sans Frontières (RSF) de 1987 à 1993, Guillebaud est l’auteur d’une quarantaine de reportages ou d’essais étourdissants par la richesse de leurs références. Editeur au flair lumineux, curieux de tout, ses ouvrages vous laissent sur l’impression qu’il avait tout lu, tout noté. Sa disparition, une perte pour la presse française et internationale, l’est aussi pour le Liban, qui perd avec lui un témoin engagé, un grand journaliste qui a vu, compris et fait comprendre le Liban. Sa disparition devrait être aussi l’occasion de réfléchir à la mémoire des guerres libanaises et d’en avoir une fois pour toutes le cœur net, ce qui ne se produira pas tant que les Libanais n’auront pas, eux aussi, pris conscience de ce qu’y découvrit Jean-Claude Guillebaud. La lame de fond d’octobre 2019 Le dernier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban coïncida avec la lame de fond de la « révolution d’Octobre » 2019. Déclenchée par une injustice de trop – la volonté de taxation de l’application gratuite WhatsApp par un gouvernement en mal de ressources faciles –, le sursaut populaire poussa des dizaines de milliers de Libanais assoiffés « d’une citoyenneté libanaise espérée mais saccagée » (dixit Guillebaud), à faire échec, quelques brèves semaines durant, à un système politique reposant sur le « chacun pour soi, la corruption omniprésente et l’absence d’une citoyenneté minimale" (idem). Il en rendit compte dans l’hebdomadaire « La Vie », par un article reprenant en titre une parole de Jean-Paul II : « Le Liban est un message » (La Vie, 12 Novembre 2019). Il y rendait hommage aux Libanais descendus dans les rues pour dire leur refus de la corruption et du cynisme politique, alors que beaucoup étaient convaincus que l’âme même de la société libanaise était irrémédiablement pourrie. Ce n’était pas le premier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban. Venu couvrir les premiers mois d’une guerre civile qui s’étendra sur des années, son expérience de reporter l’avait mis en contact avec de nombreux acteurs de ce conflit, parmi lesquels figurait le député et homme politique Samir Frangié, dont l’amitié et la droiture, sans parler de l’état de santé, allaient compter dans sa vie. Dans son attachant court ouvrage qu’il avait intitulé Comment je suis redevenu chrétien (Points-Essais), et où il examinait la démarche rationnelle qui l’avait reconduit à la foi chrétienne, l’essayiste parla de son passage au Liban et de « la gratuité funèbre des massacres » qui jalonnèrent la guerre civile ; une guerre qui allait transformer des jeunes gens « bien élevés » en monstres, et réveiller sa conscience « Je pense à la grande sauvagerie spécifique du passage à l'acte qui s'était manifestée au Liban, durant les premières années de la guerre civile, écrivit-il. Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde, Lucien George, nous en parlions tard dans la nuit (...). Nous vivions des horreurs indescriptibles (...). Oui, ce vertige étrange qui, en quelques instants, peut métamorphoser un homme ordinaire en un tortionnaire capable de tout (...). L'événement nous jetait à la figure une question qui ne concernait plus vraiment le journalisme, et cette question était celle du Mal (...). C'est bien cette antique question qui ressurgissait avec fracas dans les rues de Beyrouth ou dans les montagnes du Chouf livrées à la gratuité funèbre des massacres. ». « Le retour de cette question spirituelle du Mal dans la conscience occidentale reste associé au Liban des années 1970 », écrit-il alors (pages 33-35). Le problème du Mal Enseignée par l’Eglise catholique, l'existence de l'Archange déchu avait été en effet « effacée » de la conscience occidentale par les Lumières et les maîtres du soupçon, qui le réduisirent tout au plus à une personnification du mal. Pourtant, sur le plan doctrinal, l'existence de la créature angélique déchue n'a jamais été remise en question. Ainsi, dans une homélie célèbre datant du 29 juin 1972, commentant les suites du Concile Vatican II, le pape Paul VI affirmait : « Devant la situation de l'Église d'aujourd'hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l'incertitude, la problématique, l'inquiétude, l'insatisfaction, l'affrontement. On n'a plus confiance dans l'Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d'un journal ou d'un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s'il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres (...)». L'affirmation de Paul VI, corroborée par les Papes qui lui ont succédé, bouscule notre rationalisme. On peut même parler de la métamorphose évoquée par J-C Guillebaud comme d’une sorte d'invasion intérieure qui dépossède momentanément un être humain de sa conduite ordinaire. Ce que l’occidental Jean-Claude Guillebaud redécouvre au contact de la guerre du Liban, c’est une « clé d'interprétation » d’une réalité perdue après le grand vide laissé par la « mort de Dieu », qui céda avec le temps à une désolation spirituelle proche du désespoir, et à « une déception » encore plus immense de ce que le philosophe Emmanuel Mounier dans Introduction aux existentialismes, appelle « les mythes de remplacement » (p 14). Par la suite, la réflexion de Guillebaud le confirma dans cette redécouverte de la dépossession démoniaque ; une redécouverte qu'il qualifie de « platement anthropologique » (p 47), et non sentimentale ou pieuse. Cette redécouverte ne disait rien de spécifique sur le Liban ou l'Orient. Ce qu'elle disait portait sur la nature humaine en général, dans la dimension que lui accordent la pensée et l’anthropologie chrétiennes. L’entêtement à espérer Ce que tout le monde peut retenir de Jean-Claude Guillebaud, c’est sa passion de la connaissance, la curiosité profonde de savoir pourquoi les choses sont comme elles sont ou furent comme elles furent. La sienne est une aventure intellectuelle d’une irréprochable honnêteté. Déployant toute l’habileté et l’expérience du journaliste d’investigation au service de ce besoin de comprendre, il devint ainsi le réfléchisseur d’une époque. Ses ouvrages resteront des phares dans le brouillard, avec le sens du détail qu’il déployait pour le plaisir et le charme, et des citations qui valent des chapitres à elles-seules, comme celle-ci : « Il arrive, écrit Søren Kierkegaard, que la foi voyage incognito » (Comment je suis redevenu chrétien, page 183). Jean-Claude Guillebaud fut un chrétien de l'envergure des grands témoins crédibles de la conscience occidentale. « Je ne crois pas malgré le mal, je crois avec lui. C’est dans cette tension — entre la blessure du monde et la promesse de lumière — que l’espérance devient courage », écrivit-il dans La foi qui reste (Éditions de l’Iconoclaste, 2017). Cette phrase résume très bien son attitude spirituelle: elle parle d’une foi habitée par la grâce, d’une foi lucide, qui fait de la contradiction même - le mal, la souffrance, le doute - un lieu d’où la lumière peut surgir. Pour le Liban comme pour la France, et pour son épouse Catherine, son héritage intellectuel et spirituel rappelle qu’il y a dans l’entêtement à espérer, un acte de résistance. On a envie d’écrire : « Heureux les doux ».

De la nécessité d’une loi globale contre la violence faite aux femmes
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Nada Merhi
Published
déc. 10, 2025 - 20:03

Si l’État libanais pêche par la faiblesse de ses institutions, il en est de même pour sa politique sociale qui se heurte aux résistances communautaires et autres failles juridiques. Les femmes continuent d’être exposées à de multiples abus et violences, faute d’une volonté politique d’engager une réforme législative radicale pour éliminer la discrimination dont elles font l’objet. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : jusqu’en novembre 2025, 89 % des signalements reçus sur la ligne d’assistance réservée à la violence domestique (1745) sont effectués par des femmes. Dans 57,5% des cas, l’agresseur est le mari. En 2024, au moins 17 femmes ont été tuées. Dans 60% des cas, le meurtrier était leur mari. Face à cette situation alarmante, l’ONG Kafa, qui lutte depuis sa création en 2005 contre la violence basée sur le genre et l’exploitation, plaide pour l’adoption d’une loi globale, « outil indispensable », selon elle, pour prévenir et combattre ce phénomène. Elle a, à cet effet, lancé le 25 novembre dernier, « Ayb » (littéralement « honte »), à l’occasion du début de la campagne internationale « Seize jours d’activisme contre la violence basée sur le genre à l’égard des femmes et des filles », qui se poursuit jusqu’au 10 décembre, date de la Journée internationale des droits de l’homme. « L’adoption d’une loi globale est d’autant plus importante que l’État libanais n’a toujours pas reconnu officiellement la violence faite aux femmes, explique Leila Awada, avocate et cofondatrice de Kafa. Nous avons eu l’expérience avec la loi sur la violence domestique. Huit ans durant, nous avons appelé à l’adoption d’un texte pour protéger la femme, mais le Parlement a fini par voter une loi qui a englobé tous les membres de la famille. Il en est de même pour la loi contre le harcèlement sexuel, qui ne prévoit aucun mécanisme pour protéger les femmes, alors qu’elles en sont les principales victimes. » Une loi arabe exemplaire Kafa a entamé dès 2017 le travail sur un texte de loi censée prévenir et lutter contre la violence faite aux femmes. À l’époque, des appels sont lancés pour élaborer une loi arabe exemplaire en la matière. Présenté en 2024 au Parlement par certains des députés dits du changement, le document s’inspire largement de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, plus connue sous le nom de Convention d’Istanbul. Conclue et signée le 11 mai 2011 en Turquie, elle est entrée en vigueur le 1er août 2014. À ce jour, elle porte la signature de 43 États membres du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne, la Turquie s’en étant retirée en 2021, suivie en 2025 par la Lettonie. Elle est ratifiée par 37 États, ainsi que l’UE. Contraignante pour les États-parties, elle reste ouverte aux pays qui ne sont pas membres du Conseil de l’Europe. Quatre axes Le texte présenté par Kafa repose sur quatre axes : la prévention, la protection, les sanctions et la réparation. Dans le cadre de la prévention, les autorités et ministères concernés devraient, à titre d’exemple, inclure dans les matériels pédagogiques des chapitres consacrés à l’égalité entre les genres, lutter contre le décrochage scolaire, surtout des filles, former des enquêteurs qualifiés pour traiter les plaintes et les dossiers de violence domestique, développer des programmes pour autonomiser la femme sur les plans social et économique et amender les lois discriminatoires envers la femme. Au niveau de la protection, un soutien psychologique, médical et social devrait être apporté aux victimes de la violence domestique. L’État devrait également être en mesure d’offrir des consultations juridiques gratuites, aider les femmes à trouver du travail et leur assurer un abri. Le document prévoit par ailleurs des programmes thérapeutiques pour les auteurs de violence. En matière de poursuites, le document présenté par Kafa préconise plusieurs mesures allant des définitions claires des différentes formes de violence – telles que le viol ou la violence économique – au durcissement des sanctions pour les crimes commis contre les femmes. Il prévoit également le devoir de signalement, la facilitation du dépôt de plainte selon le lieu de résidence de la victime, la suspension des dispositions accordant des circonstances atténuantes, la criminalisation de toutes les formes de violence à l’égard des femmes, la mise en place d’une juridiction spécialisée à toutes les étapes de l’enquête et du procès, ainsi que la possibilité pour la victime d’obtenir une ordonnance de protection. Pour ce qui est de la réparation, Kafa propose la mise en place d’un fonds pour soutenir les femmes victimes de violence en assurant le versement de l’avance prévue pour la victime dans les décisions judiciaires, le versement partiel ou total de l’indemnisation à la victime, ainsi que les frais nécessaires pour la réhabilitation des auteurs de violence. Une stratégie nationale « Le document préparé par Kafa fait office d’une stratégie nationale sur la manière dont l’État doit agir pour protéger les femmes et prévenir la violence, précise Leila Awada. La prévention passe notamment par l’élimination des causes structurelles de cette violence, au nombre desquelles figurent notamment les lois communautaires sur le statut personnel. D’où l’importance d’un code unifié, d’autant que les quinze lois en vigueur instaurent une injustice non seulement entre hommes et femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes, dont les droits et devoirs restent régis par la loi de la communauté à laquelle elles appartiennent. »

Habemus: le Pérou, au coeur de la vie de Léon XIV
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Maxime Pluvinet
Published
déc. 7, 2025 - 14:10

Le pays du Cèdre est le théâtre de la première visite papale depuis celle de Benoît XVI en 2012. Mais derrière la figure du Souverain Pontife qui arrive ce dimanche en visite officielle au Liban, ce sont près de quatre décennies passées au Pérou qui auront constitué l’espace de mission de Mgr Robert Francis Prevost, qui deviendra Léon XIV. La petite statue de Martin de Porras se tient à la droite de l'autel, dans la paroisse de Vianney, aux abords de la ville péruvienne de Chiclayo. La représentation de ce saint du XVIe siècle, né d'une mère esclave, résonne pour Lisbeth, professeure et réfugiée vénézuélienne. C'est au cœur de cet édifice qu'elle vit Mgr Robert Prevost, désormais pape Léon XIV, célébrer la Journée Internationale des Migrants et incarner la doctrine sociale de l'Église. Lisbeth nous mentionne d'autres figures vénérées en son pays, telles que la Vierge de Coromoto, patronne de la République bolivarienne. Son icône, elle l'a vue être à la tête d'un cortège auquel elle participa en souvenir de leur exode du Venezuela, où sévit depuis 2017 une grave crise politique et économique, sans compter l'embargo étasunien. Depuis la métropole péruvienne de 600 000 habitants qu'est, Lisbeth est désormais membre de l'Unité de Mobilité Humaine et contre le Trafic d’êtres humains. Une branche de Caritas Chiclayo, antenne de l'organisation humanitaire de l'Église catholique, dont la fondation doit beaucoup à celui qui est désormais son chef. « Cela a été rendu possible grâce à l’action de celui qui était alors Monseigneur Robert Prevost », confirme Lisbeth, qui se rappelle d'un homme accessible et à l'écoute des besoins des migrants de Chiclayo, comme d'autres. Elle se rappelle de « sa grande préoccupation au sujet de l’importante migration vénézuélienne ici à Chiclayo ». Non seulement la crise vénézuélienne fut un baptême « de feu » pour Mgr Robert Prevost, mais d'autres crises aux impacts sociaux majeurs devaient confirmer qu'il se trouvait toujours en première ligne, affichant des qualités essentielles, telles que la proximité, l'accessibilité et l’écoute. « J'ai une image en tête que vous pouvez retrouver sur les réseaux sociaux », se remémore Antonieta Pacheco Jara, coordinatrice de la pastorale de l’écologie intégrale de Caritas. « C’était lors du cyclone Yaku, lorsqu’il se rendit dans les villages en bottes, souligne-t-elle. Il s’approchait des gens et il écoutait. Cela était essentiel pour n’importe quel travail d’inclusion, d’évangélisation, de synodalité : il écoutait. Il n’était pas seulement une autorité religieuse qui commandait parce qu’il le pouvait, assis confortablement. Non, il se rendait sur le terrain et écoutait. » Église, peuple de Dieu Lorsque Robert Francis Prevost fut nommé évêque de Chiclayo, au nord du Pérou, en 2015, cela faisait déjà trente ans (non successifs) qu'il connaissait le pays. Là-bas, depuis 1985, il gravit les échelons, de missionnaire jusqu’à prieur de l'Ordre mendiant des Augustins, qui eut sa part dans la « conquête spirituelle » des Amériques depuis les débuts de la colonisation européenne. En tant qu'évêque, Monseigneur Robert Prevost fut un homme d'action, aux dires de ses collaborateurs, inscrit dans la droite lignée de la doctrine prônée par le pape François « d'Église, peuple de Dieu ». Opposé au cléricalisme et partisan de la synodalité, il confie aux laïcs les tâches les plus ardues, aux côtés des religieux. Il était très actif dans les actions pastorales qui s'alignaient avec la doctrine sociale de l'Église. Et pas seulement dans les discours ou les homélies. Il était, comme le rappelle Augusto Reque de Caritas Chiclayo, un « pasteur qui avait l'odeur de ses brebis », en référence à une phrase citée par Monseigneur Robert Prevost lors d'une de ses homélies. Augusto, responsable de l'unité de Mobilité Humaine de Caritas, se souvient, avec sa collègue Yolanda Díaz, de l'une des premières interactions avec Monseigneur Prevost. Un fait notable, révélateur de l'alignement de celui qui choisit pour nom de Souverain celui de l'un des pionniers de la doctrine sociale contemporaine du Vatican. Ce premier contact est intervenu lors de la messe célébrée par l'évêque, à leur invitation, pour la commémoration de l'assassinat de Mgr Oscar Romero, archevêque salvadorien sanctifié par le pape François, assassiné en 1980 par des militaires alors qu'il s'opposait à la violence de la répression étatique dans son pays en pleine guerre civile. Un homme d'action L’autre épisode révélateur de l'approche sociale active de Mgr Prevost – mentionné en filigrane lors de nos interviews à Chiclayo – est le rôle joué par l'actuel pape face au scandale du Sodalitium, une organisation ultra-conservatrice accusée d'abus sexuels, physiques et psychologiques contre plusieurs dizaines de personnes entre 1971 et les années 2000. Le livre Mitad monjes, mitad soldados compile les témoignages d’anciens sodalites et relance l’attention sur les plaintes ignorées pendant des années. Dès la publication de l’enquête, Mgr Prevost se montre un allié des victimes, mettant en place des mesures de prévention dans son diocèse et soutenant la démission forcée du cardinal Cipriani à la suite de l’intervention du pape François. Promu en 2023 à Rome comme préfet du Dicastère pour les évêques et président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, Prevost a joué un rôle central dans l’enquête sur le Sodalitium. Le rapport du Vatican confirme 98 victimes, dont 37 d’abus sexuels, et met en évidence la complicité de certains clercs. Mgr Prevost recommande la dissolution de l’organisation et la révocation de ses responsables, menant à l’expulsion de clercs compromis et à la fermeture définitive de toutes les entités fondées par Figari. Cette affaire illustre que Mgr Prevost s’inscrit dans la droite ligne du pape François et de la doctrine sociale de l’Église. En agissant avec transparence, en protégeant les victimes et en s’opposant à des structures de pouvoir corrompues au sein de l’Église, Mgr Prevost applique les principes de justice, de responsabilité et de défense des plus vulnérables, chers au Pontife argentin. Ces cas ne constituent qu'un échantillon de la vie de Robert Prevost au Pérou, celui de sa période en tant qu'évêque. En quatre décennies d'expérience ecclésiastique de terrain dans la nation andine, beaucoup de faits concordent pour affirmer que ce pays fut le laboratoire de sa mission qui le confirma dans la voie de la doctrine sociale. Mais c'est désormais au Pape Léon XIV, et non à Robert Francis Prevost, qu'il faut s'adresser au sujet de la question de la doctrine sociale de l’Eglise à la lumière de l’expérience péruvienne.

13m 13s
A Nicée, le pape prêche le credo de l’unité chrétienne
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LevantTime .
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déc. 2, 2025 - 12:05

La ville d’Iznik, au sud d'Istanbul, a marqué une étape importante de la visite du pape Léon XIV en Turquie. L'ancienne Nicée a en effet réuni de dignitaires religieux, orthodoxes et protestants pour une grande prière sur les vestiges d'une basilique immergée du IVe siècle. Cette messe était destinée à la célébration des 1.700 ans du Concile œcuménique de Nicée qui, depuis 325, constitue l'un des rassemblements fondateurs de la foi chrétienne légalisée douze ans auparavant par l'Empire romain. Côte à côte, sur les rives du lac d'Iznik, les prélats ont récité le Credo de Nicée, un texte toujours utilisé par des millions de chrétiens de différentes confessions dans le monde, qui avait été rédigé lors du même Concile en l'an 325, ayant réuni 300 évêques de l'Empire romain. Lors d'une cérémonie riche en symboles, Léon XIV a insisté sur "la recherche de la fraternité". "Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l'unité", a-t-il lancé en anglais. La cérémonie, marquée par des prières en plusieurs langues, des chants polyphoniques et byzantins a capella, était présidée par le patriarche de Constantinople Bartholomée Ier, figure majeure du monde orthodoxe. « Rejeter l’utilisation de la religion pour justifier la violence » En présence de représentants de nombreuses Églises (copte, grecque, arménienne, syriaque, anglicane), ce dernier a invité à "suivre le chemin de l'unité chrétienne qui nous est tracé", malgré les "divisions" des siècles passés. Dans sa déclaration, le pape a également appelé à "rejeter avec force" l'"utilisation de la religion pour justifier la guerre et la violence, comme toute forme de fondamentalisme et de fanatisme", sans jamais citer ouvertement aucun responsable d'aucune religion. Immergée pendant des siècles, la basilique d'Iznik, éclaire les premiers siècles de la chrétienté et de ses martyrs. Quand l'archéologue Mustafa Sahin identifie les ruines des trois nefs en 2014, sur des photos aériennes, elles se trouvent à 50 m du rivage et deux mètres sous l'eau. "J'ai réalisé qu'il s'agissait d'une église inconnue" confie M. Sahin, chef du département d'archéologie de l'Université Uludag de Bursa, la ville voisine. Sous l'effet du changement climatique, la baisse du niveau du lac révèle la basilique du IVe siècle, effondrée au XIe après une série de violents tremblements de terre et peu à peu noyée, deux siècles plus tard, par la montée des eaux. Selon l'archéologue, planté sur une plateforme d'observation en surplomb du site, la basilique des Saints Pères a été construite en 380 après J.C, là où un jeune martyr de 16 ans nommé Néophyte mourut pour sa foi, en 303, quand Rome persécutait les premiers chrétiens. « La basilique des martyrs » Flagellé et lapidé, il fut décapité "pour avoir refusé d'offrir des sacrifices aux dieux païens et de vénérer des idoles", témoigne l'exposition du petit musée du site, qui rappelle l'histoire des chrétiens de Nicée, autrefois importante cité romaine. Une église antérieure érigée en mémoire de Néophyte a accueilli en 325 le Concile œcuménique de Nicée. Mais elle fut détruite en 358 par un séisme de magnitude 9. C'est sur ses ruines que fut bâtie la basilique des Saints Pères environ deux décennies plus tard, nommée en hommage aux 318 évêques qui, après deux mois d'intenses débats, rédigèrent le Credo de Nicée. L'église a notamment abrité un sarcophage contenant les restes de Néophyte - déménagé après son effondrement - et ceux d'autres martyrs dont les os et mâchoires affleurent aujourd'hui sous la surface du lac. L'équipe du Pr. Sahin, qui a découvert récemment ces preuves de morts violentes, évoque "un cimetière de martyrs". "Nous avons déjà trouvé environ 300 tombes" dit-il en désignant des tuiles de terre cuite empilées, dont certaines laissent entrevoir des os brisés. "Nous n'avons excavé que vingt-sept de ces tombes et pu observer des traces de torture, des bras et des jambes cassés, des crânes troués, perforés, qui montrent que ceux enterrés ici ont été torturés et exécutés", poursuit-il. Une zone se distingue par de petites sépultures de tuiles: onze tombes d'enfants. "Nous ne les avons pas encore ouvertes, mais nous savons qu'il s'agit d'enfants à cause de leur taille" confirme l'archéologue. Les ossements sont soigneusement excavés, analysés et documentés par des anthropologues, puis replacés sur leur lieu de repos: "ce n'était pas un cimetière ordinaire, plutôt un lieu de martyre, une église très significative pour les chrétiens". Pour Mustafa Sahin, la Turquie tient une place essentielle sur la carte de la chrétienté en raison des nombreuses traces, bien préservées, qui témoignent de ses premiers temps. "Le christianisme a émergé comme religion autour de Jérusalem, mais sans l'Anatolie, il n'y aurait pas de christianisme", assure-t-il en mentionnant les voyages et les épîtres de l'apôtre Paul, regroupées dans le Nouveau Testament.

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